Beowulf (page 3)

Anonyme (VIIIe-XIe s.) · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Beowulf (trad. Botkine) · 7 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XIII

Beowulf ne voulait pas laisser le monstre vivant, car il ne jugeait pas que son existence fut utile à aucun homme. Beaucoup d’hommes de la troupe de Beowulf prirent l’épée du héros et la brandirent ; ils voulaient protéger leur maître, si cela était en leur pouvoir. Ils ignoraient, en assaillant ainsi le monstre de tous les côtés, qu’1 aucune épée ne pouvait le toucher, car il s’était mis en garde par ses enchantements contre toute atteinte. Celui qui avait, de gaîté de cœur, fait tant de mal à la race humaine, — il haïssait le bien — vit alors que la vie lui échappait, car Beowulf le tenait par la main. Le monstre reçut une blessure dont il porta la trace ineffaçable sur son épaule ; ses muscles se brisèrent ; son corps se rompit. Beowulf était victorieux. Grendel irrémédiablement blessé, dut s’enfuir vers sa triste demeure sous les montagnes des marais ; il comprit parfaitement que sa vie touchait à son terme. — Cette victoire réalisait les vœux de toute la nation danoise. Beowulf avait nettoyé la salle de Hrothgar ; il l’avait débarrassée de l’ennemi. Il se réjouissait de sa victoire ; il avait tenu sa parole de défi envers les Danois de l’Est, et il avait entièrement délivré ceux-ci des angoisses que leur causait la haine de Grendel. Le bras2 du monstre était là comme un témoignage non équivoque de sa victoire ; il s’étendait sur toute la largeur du toit.

XIV

Le lendemain matin, d’après ce que j’ai entendu rapporter, il y eut un grand concours de guerriers devant la salle ; on accourait en troupes de loin et de près pour voir les traces merveilleuses de l’ennemi. Nul de ceux qui contemplaient l’empreinte des pas ne pensait avec peine à la fuite de Grendel dans la mer des niceras et à sa mort. Les flots étaient tout imprégnés du sang du monstre. C’est dans son asile des marais que Grendel, mortellement blessé, alla expirer et livrer son âme à l’enfer. — Les guerriers revinrent à cheval de la mer.

La renommée des hauts faits de Beowulf se répandit alors : on répéta dans toute l’étendue du royaume que nul guerrier n’était plus excellent ni plus digne que lui de régner. Mais ils ne blâmaient pas Hrothgar, car c’était un excellent roi. Parfois les guerriers faisaient courir des chevaux sur les routes qui leur semblaient propres à cet exercice ; parfois un serviteur du roi, homme chargé de gloire et qui se rappelait de beaucoup d’anciennes sagas, trouvaient des paroles bien liées1. Il commença à faire le récit des prouesses de Beowulf et à dire de sages sentences avec talent. Il raconta toutes les choses qu’il avait entendu dire touchant les hauts faits de Sigemund2 ; ces histoires étaient entièrement inconnues aux hommes. Fitela, neveu de Sigemund (le seul qui en eût le secret avec lui) les connaissait d’après les récits que lui en faisait son oncle, — car ils étaient toujours ensemble dans les combats et ils avaient tué avec leurs épées nombre de géants. Le nom de Sigemund devint illustre après la mort de ce preux, parce qu’il avait tué un dragon gardien d’un trésor ; il avait été seul l’affronter sous son rocher, car Fitela, cette fois, n’était pas avec lui. Il avait pu néanmoins percer cet étrange dragon : le monstre avait perdu la vie. En peu de temps Sigemund s’était rendu maître du trésor et il put après cela en faire tel usage qu’il voulut. Il chargea un navire d’objets précieux. Le fils de Wæls fut le plus illustre d’entre les héros et la gloire récompensa sa vaillance3.

Heremod fut livré, après le combat, au pouvoir des Eotes, ses ennemis ; les soucis le tourmentèrent longtemps. Il avait causé la plus grande affliction à tous ses nobles et ceux-là souvent regrettaient les temps anciens qui avaient espéré trouver en lui un remède à leurs maux et avaient aspiré au moment où il succéderait à son père sur le trône des Scyldingas. Beowulf fut plus aimé des hommes que lui4.

D’autres fois les guerriers engageaient des courses par enjeu. — Alors le soleil recommença sa course. Nombre d’hommes se rendirent à la salle afin de voir la merveille. Le roi lui-même sortit de la chambre conjugale et se rendit sur les lieux avec une grande troupe ; son épouse, suivie de ses servantes, l’accompagnait.

XV.

Hrothgar prononça ces paroles (il alla à la salle, s’appuya contre une colonne1, considéra le toit élevé et la main de Grendel) :

« Que le Tout-Puissant reçoive mes profonds remerciements pour ce spectacle ! J’ai bien souffert de la haine de Grendel ; mais Dieu peut toujours faire merveille sur merveille ! Il y a peu de temps encore, quand Heort était couvert de taches sanglantes, je ne croyais point pouvoir obtenir de remède à mes maux ; cette calamité avait chassé au loin tous mes conseillers2 qui n’espéraient plus pouvoir garder la salle contre les ennemis infernaux. Mais Beowulf a accompli, avec l’aide du Seigneur, ce qu’aucun de nous n’avait pu faire. Oui !3 on peut bien dire de la femme qui l’a mis au monde que Dieu la bénissait par la naissance d’un tel fils. Je veux, ô Beowulf, le meilleur des hommes, t’aimer comme mon fils ; garde bien dans l’avenir ce nouveau lien de parenté. Aucune des choses précieuses de ce monde que j’ai en ma possession ne te fera défaut. Bien des fois j’ai récompensé par mes dons des guerriers moins dignes et moins vaillants dans les combats. Toi, tu as accompli des prouesses qui te donnent la gloire4 pour l’éternité. Que le Tout-Puissant te donne ses biens en récompense, ainsi qu’il l’a fait jusqu’à présent. »

Beowulf, fils d’Ecgtheow, parla ensuite :

« Nous avons accompli cette action bien volontiers ; nous avons vaillamment affronté l’ennemi. — Je pensai de suite à le retenir sous mon étreinte à l’endroit même du combat, mais Dieu ne le voulut pas, et je ne pus le tenir assez fort pour l’empêcher de fuir ; il était trop puissant à la course. Cependant il laissa son bras pour sauver sa vie. Ce sacrifice ne lui a été d’aucune utilité, car l’esprit de perdition ne vit plus ; la blessure qu’il a reçue l’a emprisonné sous une chaîne fatale ; c’est ainsi qu’il attendra maintenant jusqu’au jour du jugement la conscience toute chargée de crimes la sentence qu’il plaira à Dieu de prononcer contre lui. »

Hunferth se taisait ; il ne se vantait plus de ses exploits guerriers depuis qu’il voyait les yeux de l’assistance tournés vers la main qui remplissait le toit comme un témoignage de la valeur de Beowulf. Chacun des ongles de cette main était ferme comme l’acier et l’ensemble formait une serre énorme5. Tout le monde disait qu’aucune épée n’avait de prise sur Grendel ni n’aurait pu lui arracher sa main.

XVI

On ordonna que les mains orneraient l’intérieur de Heort ; grand nombre d’hommes et de femmes furent occupés à parer la salle. Les tissus d’or brillèrent sur les murailles et beaucoup de merveilles s’étalèrent aux yeux des spectateurs. Le bel édifice était beaucoup endommagé intérieurement. Les gonds des portes étaient arrachés ; le toit seul était resté intact quand Grendel, désespérant de son salut, avait pris la fuite.

C’était le temps où le fils de Healfdene se rendait à la salle pour prendre part au banquet. Jamais à ma connaissance on n’avait vu une tribu composée de tant de guerriers se mieux comporter en présence de son monarque. Ils allèrent alors prendre place à leurs bancs et se réjouirent de la bonne chère. — Hrothgar et Hrothulf reçurent de nombreuses coupes d’hydromel dans Heort. L’union régnait dans l’intérieur de la salle ; les Theod-Scyldingas s’abstenaient en ce moment de commettre aucun acte répréhensible. Alors le fils1 de Healfdene donna à Beowulf en récompense de sa victoire une bannière d’or avec sa poignée, un casque, une cotte de mailles, et l’on vit porter devant le héros une épée couverte de pierreries. Beowulf prit la coupe d’hydromel ; il n’avait pas lieu de rougir devant les guerriers des trésors dont il lui était fait présent et je ne sache pas que don plus amical ait été fait à un guerrier pendant le festin. Des boucles retenaient le casque en dehors de manière que les épées ne pussent le pénétrer quand le héros irait affronter les ennemis2. Hrothgar fit ensuite amener huit chevaux, avec leurs rênes dorées, dans l’intérieur de la salle ; l’un d’eux richement caparaçonné, était la monture dont se servait le roi pendant les batailles, car jamais il ne manquait de se placer à la tête des combattants. Le prince des Ingwine donna ensuite les coursiers et les armes à Beowulf et lui dit d’en bien jouir. — Tels furent les dons splendides par lesquels il récompensa les exploits de Beowulf : aucune personne soucieuse de dire la vérité ne pourra donc jamais lui infliger de blâme à ce sujet.

XVII

Hrothgar donna en outre, pendant le banquet, des trésors à tous ceux qui avaient traversé la mer avec Beowulf et il compensa par de l’or la mort de celui que Grendel avait assassiné.

Le poète de Hrothgar répéta le chant de Hnæf et l’attaque subite de ce général, en s’accompagnant de la harpe :

« Le guerrier de Healfdene, Hnæf des Scyldingas, tomba à Freswæl. Hildeburh n’eut pas lieu de louer la fidélité des Eotes ; elle perdit dans le combat ses fils et ses frères qui furent blessés mortellement1 par les javelots : c’est pourquoi elle fut remplie de chagrin. Ce n’était pas pour rien que la fille de Hoce se lamenta sur son sort quand elle put voir au retour de la clarté du matin les cadavres de ceux qui lui étaient le plus chers. Le combat n’avait laissé qu’un petit nombre de survivants parmi les serviteurs de Finn en sorte que celui-ci ne pouvait livrer bataille ni résister à Hengest.

Mais ils proposèrent alors un traité qui stipulait qu’ils posséderaient désormais le pouvoir en commun avec les fils des Eotes et que le fils de Folcwada leur feraient chaque jour une distribution de trésors.

« C’est ainsi qu’ils conclurent la paix des deux parts. Finn prêta à Hengest des serments solennels pour l’assurer que les reste de sa troupe se conformerait aux avis du witan2 et que personne ne viendrait, soit par des paroles, soit par des machinations, porter atteinte à la paix, encore bien qu’ils dussent suivre le meurtrier de leur prince ; enfin, que si quelqu’un des Frisons tentait par des paroles coupables de ranimer les anciennes haines il serait puni par le tranchant de l’épée. Le serment fut prêté, l’or3 fut compté aux guerriers. Le meilleur homme de guerre des Here-Scyldingas était prêt pour le bûcher. On put voir sur le bûcher la chemise d’armes sanglante, le casque doré4 et les nombreux nobles qui avaient succombé à leurs blessures ; — quelques-uns avaient péri dans la mêlée. Hildeburh ordonna alors de livrer son fils à la flamme au bûcher de Hnæf. Elle poussait des lamentations en s’appuyant sur le bras de son fils. Le corps de celui-ci fut placé sur le bûcher. La flamme s’éleva vers le ciel en sifflant ; elle dévora les têtes qui reposaient sur le bûcher ; les blessures des cadavres s’ouvrirent et le sang en jaillit. La flamme avide consuma tous ceux que le combat avait fait périr parmi les deux peuples ; — aussi la puissance de ceux-ci était désormais éteinte. »

XVIII

« Les guerriers, privés de leurs amis, partirent pour leurs villes de Frisland. Hengest passa ce lugubre hiver auprès de Finn ; il pensait à son pays, mais il ne pouvait s’engager dans un navire sur la mer ; les flots étaient sombres et battus par la tempête : l’hiver les retint enfermés sous des entraves de glace jusqu’à ce qu’une autre année fut revenue, ainsi qu’il arrive toujours au temps fixe, et que la saison fût de nouveau belle. L’hiver était passé, le sein de la terre brillait d’une fraîche parure. Hengest projetait de partir, mais il pensait plus à la vengeance qu’au voyage ; il espérait pouvoir livrer un combat et trouver le moyen de nuire aux Eotes. Cependant il ne résista pas à la destinée quand Hunlafing lui porta un coup de son épée dans la poitrine. Mais ce meurtre fut vengé. — Finn fut tué dans sa propre demeure après que Guthlaf et Oslaf, se souvenant de leurs afflictions furent venus l’attaquer après avoir traversé la mer ; — la salle se couvrit alors des cadavres des ennemis ; Finn fut tué et la reine faite prisonnière. Les Scyldingas portèrent dans leurs navires tout ce qu’ils purent trouver dans la maison du roi, y compris les bijoux précieux, et ils conduisirent la reine chez les Danois. »

Le chant du poëte était terminé. Les bruits joyeux recommencèrent. Les échansons versèrent le vin qui remplissait les vases de prix. Wealhtheow, la tête couverte d’un diadème d’or, alla alors à l’endroit où étaient assis les deux hommes excellents, l’oncle et le neveu ; — la paix régnait encore entre eux. Hunferth l’orateur était assis aux pieds de Hrothgar ; tout le monde avait foi dans son caractère, bien qu’il ne se fût pas montré fidèle à ses parents dans la joute des épées. — La reine des Scyldingas parla alors :

« Prends cette coupe, ô mon seigneur ! sois heureux, ô roi, et use de douces paroles envers les Goths1 ainsi qu’il est convenable ! sois joyeux et prodigue envers les Goths : tu as maintenant la paix2 auprès et au loin. On m’a dit que tu voulais aimer le héros3 comme un fils. Heort est délivré ; n’épargne donc pas tes récompenses pendant que tu le peux et laisse à tes héritiers le peuple et le royaume après ta mort. Je connais l’amitié de Hrothulf ; je sais qu’il veillerait loyalement sur tes fils si tu quittais le monde le premier et que, s’il se rappelait de la sollicitude que nous avons eue pour lui dans sa jeunesse, il nous en récompenserait par ses attentions envers nos enfants. »

Elle alla alors vers le banc où étaient ses fils Hrethric et Hrothmund et les fils des guerriers ; c’est là que Beowulf se trouvait. Il était assis auprès des deux frères.

XIX

La coupe lui fut portée et il reçut l’invitation à boire ; il reçut en présent de l’or1 ainsi que des parures, des bracelets et un collier magnifique. (je n’ai pas ouï-dire qu’il ait existé un objet plus précieux depuis que Hama, fuyant les embûches d’Eormenric enleva le collier de Brosinga2 ; Hygelac, le petit fils de Swerting, posséda le collier en second lieu pendant qu’il défendait les trésors sous sa bannière3 — il mourut dans une expédition qu’il avait organisée par orgueil contre les Frisons ; — ce collier, ainsi que la cotte de mailles de Hygelac, tomba au pouvoir des Francs en même temps que le cadavre de Hygelac ; — des guerriers moins braves possédèrent le champ de carnage et dépouillèrent les cadavres). — La salle était remplie de bruyants échos. Wealhtheow dit alors ces paroles devant l’assemblée des hommes :

« Jouis en paix de ce collier, cher Beowulf ! prends cette parure royale ; prospère ; montre ta force ; donne de bienveillants conseils à ces enfants : je n’oublierai pas ta récompense ! Grâce à ton industrie les hommes sages de tous les pays t’honorent ! Sois riche pendant ta vie ; je ne me montrerai pas avare de trésors envers toi. Sois propice à mon fils4 par tes actes ! Ici tout homme se montre sincère envers son pareil et fidèle à son roi ; — agis donc, ô seigneur, comme je t’en prie ! »

Après ces mots elle se rendit à son siège. Il y eut alors un repas splendide. Les hommes burent du vin ; ils ignoraient les coups cruels que le destin leur réservait une fois la nuit venue, après que Hrothgar se serait retiré pour prendre du repos.

Un grand nombre de chevaliers gardèrent la salle comme ils l’avaient souvent fait jadis ; les bancs furent rangés et l’on étendit par terre des lits et des coussins. Un serviteur du roi dont les jours étaient comptés, s’étendit pour prendre du repos6. Ils mirent leurs boucliers sous leurs têtes ; sur le banc au-dessus de Beowulf on voyait le casque élevé, la cotte de mailles et la forte lance du héros. Ils avaient coutume de se tenir ainsi prêts au combat, aussi bien chez eux que pendant leurs campagnes guerrières, afin de pouvoir rendre service en toute occasion à leur souverain, car c’était un vaillant peuple.

XX

Ils se livrèrent alors au sommeil. Mais l’un d’eux expia cruellement le repos nocturne, ainsi qu’il était souvent arrivé dans le temps où Grendel possédait la salle et y commettait ses forfaits (mais sa mort était venue mettre fin à ses péchés). Ils virent alors qu’un être vengeur avait survécu à leur ennemi. La mère de Grendel, qui habite les flots horribles depuis le jour où Caïn tua son frère1 se souvint du malheur qui la frappait. Remplie de sombres pensées elle voulut exécuter une funèbre expédition et venger la mort de son fils2. Elle arriva à Heort où les Hring-Dene dormaient étendus dans la salle. Dès qu’elle fut entrée la situation des guerriers changea3. Leur effroi était amoindri cette fois autant que la force d’une femme comparée à celle de guerriers prêts au combat. L’épée fut tirée dans la salle, le bouclier vint s’affermir dans leurs mains, mais ceux4 qui virent le péril ne songèrent pas à se couvrir avec les casques et les larges cotes de mailles. — Elle se hâtait, elle voulait aller mettre sa vie en sûreté au loin, au moment où elle se vit découverte ; elle eut bientôt saisi fortement l’un des nobles et partit ensuite pour les marais : c’était le compagnon le plus cher de Hrothgar et un homme influent qu’elle venait de tuer pendant le sommeil. Beowulf n’était pas là, car après la distribution des trésors une autre demeure lui avait été assignée. Des clameurs s’élevèrent dans Heort. Elle s’était emparée de la main sanglante ; les guerriers étaient de nouveau dans l’affliction, car c’était pour eux une triste affaire que de voir la vie de leurs amis sacrifiée de deux côtés5. Le vieux roi devint triste quand il apprit que son serviteur le plus cher n’était plus. — On alla aussitôt chercher Beowulf dans sa chambre. À l’aube du jour ce noble guerrier se rendit avec ses compagnons à l’endroit où se tenait Hrothgar. Arrivé là il demanda au seigneur des Ingwine s’il avait passé une nuit paisible, comme il lui en avait fait le souhait.

XXI

Hrothgar répondit en ces termes :

« Ne me parle pas de repos ! L’affliction s’est étendue de nouveau sur les Danois. Æsc-here, le frère ainé d’Yrmenlaf, mon conseiller intime, mon compagnon inséparable dans la mêlée est mort ! — tout bon guerrier devrait être tel que lui ! La mère de Grendel a été sa meurtrière dans Heort ; j’ignore où, fière de son butin, elle a dirigé ses pas. Elle a tiré vengeance de la mort que tu as donnée la nuit dernière à son fils, avec ton étreinte puissante, en punition des maux qu’il avait trop longtemps causés à mon peuple. Il est tombé privé de vie dans le combat, maintenant un autre ennemi redoutable est venu venger la mort de son fils ; la mère de Grendel nous a voués à sa haine et maint guerrier déplore maintenant cette cruelle affliction. À présent la main de celui qui était toujours prêt à faire ce qui vous était avantageux est immobile ! J’ai entendu dire à des hommes de mon peuple qu’ils avaient vu deux géants, deux habitants des marais dont l’un, d’après ce qu’ils purent savoir de plus précis, avait un visage de femme et l’autre avait l’aspect d’un homme, bien qu’il fût plus grand qu’aucun être humain ; on appelait ce dernier Grendel. On ne lui connaissait pas de père et on ignorait s’il avait engendré quelque démon. Leur demeure est une terre cachée, des collines de loups, des caps venteux, d’horribles sentiers des marais où les torrents de montagnes se précipitent à l’ombre des promontoires ; c’est non loin d’ici que se trouve la mer ; des bois au feuillage bruissant1 ombragent ses eaux. Chaque nuit on peut voir des prodiges en ce lieu : le feu brille sur les eaux ; aucun homme, si instruit qu’il puisse être, ne sait où se trouve l’abîme. Le cerf aux fortes ramures harassé par les chiens et cherchant le couvert des bois, aime mieux livrer sa vie sur le bord que de se réfugier dans ses flots. Ce n’est pas un endroit agréable ; les vagues, quand le souffle de la tempête les agite, s’y élèvent en masses sombres vers les nuages jusqu’au moment où le ciel s’obscurcit et laisse couler ses larmes. Maintenant le secours est prêt ; à toi d’agir encore ! Tu ne connais pas encore le lieu terrible où tu pourras trouver l’esprit du mal : cherche-le donc si tu l’oses ! Je te récompenserai, comme je l’ai déjà fait, par des trésors, si tu réchappes de cette guerre ! »

XXII

Beowulf, fils d’Ecgtheow, parla ainsi :

« Ne crains rien, ô homme sagace ! Mieux vaut certes venger un ami que le pleurer ; chacun de nous doit subir la mort ; que celui qui le peut se couvre de gloire avant sa fin ! La gloire est la meilleure récompense de celui qui succombe. Lève-toi, ô roi, allons vite trouver la trace1 de la mère de Grendel. Je te promets qu’en aucun asile où elle puisse se trouver elle ne pourra nous échapper, que ce soit dans les entrailles de la terre, dans les bois des montagnes ou dans le fond de la mer. Patiente encore aujourd’hui avec tes maux, car j’espère qu’ils prendront bientôt fin. »

Hrothgar sauta de joie à ces paroles ; il remercia Dieu de ce que Beowulf venait de dire. On brida son cheval à la crinière frisée. Il partit ; la troupe des guerriers se mit en marche. On distinguait au loin les empreintes des pas le long des sentiers de la forêt ; ils cheminaient à travers les marais obscurs et portaient le corps inanimé du meilleur des chevaliers qui avaient partagé le pouvoir avec Hrothgar. Le prince traversa alors des rochers escarpés, un sentier inconnu, des promontoires abrupts et les nombreuses maisons des niceras. Il allait en avant de la petite troupe afin d’explorer la plaine quand tout à coup il rencontra des arbres suspendus aux pentes grises des rocs, — une lugubre forêt ; au-dessous s’étendait une eau sanglante et agitée. Tous les Danois devinrent tristes quand ils eurent rencontré la tête d’Æsc-here sur la falaise. Les flots roulaient du sang. — Les guerriers regardèrent la mer. Les sons du cor retentissaient par intervalles. Les guerriers s’assirent ; ils virent les nombreuses espèces de serpents et de dragons aux formes étranges qui se mouvaient dans les eaux, car souvent les serpents et les bêtes sauvages entreprennent à l’heure de midi des expéditions funèbres sur la mer ; ils virent aussi les niceras qui étaient étendus sur les pentes des caps. Ceux-ci entendirent le son du cor et s’éloignèrent courroucés. Beowulf en tua un d’une flèche : le trait atteignit la bête au cœur ; ses mouvements dans les flots devinrent plus lents, car la mort la frappait. Elle fut bientôt achevée avec des épieux et des crocs et tirée sur le cap ; les guerriers se mirent à contempler l’esprit malfaisant. Beowulf se couvrit de ses vêtements de chevalier. — Avant d’entrer dans la mer il revêtit sa large cotte de mailles qui devait protéger sa poitrine contre toute agression ; sa tête était défendue par son casque, objet richement orné et rendu si solide par le forgeron que ni le feu ni les épées n’auraient pu l’entamer. Ce n’était pas non plus la moindre des armes que celle que lui avait remise, pour s’en servir dans la nécessité, l’orateur de Hrothgar : cette épée s’appelait Hrunting ; c’était un ancien joyau ; la lame en était de fer trempé dans le poison2 et endurcie par le sang des combats ; jamais cette épée ne refusait le service à celui qui la maniait dans la bataille. Ainsi ce n’était pas la première fois que Hrunting allait accomplir des prouesses. Le fils d’Ecglaf ne se rappelait plus en remettant cette arme à un guerrier plus valeureux que lui, les paroles qu’il avait prononcées étant ivre ; quant à lui il n’osait risquer sa vie sur la mer ni faire des preuves de bravoure, (il perdit pour ce fait son renom de vaillance.) Il ne ressemblait pas à Beowulf qui était préparé au combat.

XXIII

Beowulf, fils d’Ecgtheow, parla ainsi :

« Maintenant que je suis prêt à partir, rappelle-toi, ô fils illustre de Healfdene, que nous étions jadis convenus dans nos entretiens que si je mourais pour ta défense tu serais un père pour mes compagnons. Sois donc leur protecteur, si la guerre me prend ; envoie aussi à Hygelac les trésors que tu m’as donnés, cher Hrothgar : il pourra voir par là que j’ai rencontré un roi magnanime et que j’ai profité de ses libéralités tant que j’ai pu. — Et toi, Hunferth, donne moi ta veille épée : je périrai ou je m’illustrerai avec Hrunting. »

Après ces paroles et sans vouloir attendre de réponse, le héros se hâta de pénétrer dans les flots. — Un jour se passa avant qu’il pût apercevoir le fond de la mer. La gardienne de la mer s’aperçut bientôt qu’un homme s’approchait de sa demeure ; elle le saisit avec ses griffes mais une cuirasse impénétrable l’entourait et elle ne put lui faire de mal. Arrivée au fond de l’abîme elle emporta Beowulf dans sa demeure, en sorte qu’il ne put se servir de ses armes, (tous ces monstres le tourmentaient et déchiraient sa chemise d’armes avec leurs dents.) Beowulf s’aperçut alors qu’il se trouvait dans1 une salle inconnue où l’eau ne pouvait l’atteindre ; il vit une lumière qui jetait des feux brillants. Il vit en ce moment la mère de Grendel et se précipita sur elle avec son épée ; le coup ne fut pas manqué et l’épée s’abattit sur sa tête en faisant entendre un bruit belliqueux. Alors Beowulf vit que l’épée ne pouvait s’enfoncer, mais qu’elle lui manquait dans le besoin (c’était la première fois que cette arme précieuse manquait à sa réputation). Le parent de Hygelac, soucieux de la gloire, ne se déconcerta pas, il rejeta l’arme qui alla s’étendre sur le sol ; il se confia à la force de son poing. C’est ainsi que doit faire celui qui cherche une longue gloire au milieu des batailles et qui n’a pas souci de sa vie. Il prit alors son ennemie par l’épaule et la secoua si fortement (car il était en colère) qu’elle tomba sur le sol. Elle l’étreignit bientôt à son tour. Beowulf, alors, trébucha et fit une chute. La mère de Grendel s’assit sur lui et, tirant son couteau, voulut venger son fils. Mais sur l’épaule du héros était étendu un réseau étroit qui protégea sa vie et interdit l’entrée à la lame. Le fils d’Ecgtheow serait donc mort sous le vaste abîme si sa cotte de mailles ne l’avait secouru et si le Seigneur n’était le maître de la victoire ; Dieu en décida justement et Beowulf se releva ensuite sans difficulté.

XXIV

Il vit alors au milieu des armures une épée victorieuse, anciennement possédée par les géants ; c’était une arme de prix, bien qu’elle fût trop grande pour qu’aucun homme autre que lui pût s’en servir. Il la prit par la garde avec colère et l’ayant brandie il en porta un coup si violent à son ennemie que l’arme s’enfonça dans le corps de celle-ci : la furie tomba alors. L’épée était couverte de sang et Beowulf se réjouit de son ouvrage. Il regarda la salle ; il alla près du mur et leva l’arme par la garde ; il voulait punir Grendel et sans retard de ses attaques réitérées contre les Danois de l’Ouest, des expéditions pendant lesquelles il avait tué les serviteurs de Hrothgar dans leur sommeil. Beowulf le punit de ses actions quand il le vit étendu sans vie sur le sol, le cadavre de Grendel bondit au loin quand le héros y ayant porté un coup terrible, en détacha la tête.

Bientôt les hommes qui, en compagnie de Hrothgar, examinaient la mer, virent que les flots étaient tout mêlés et souillés de sang ; ils parlèrent ensemble de Beowulf et se dirent qu’ils n’espéraient pas le voir revenir victorieux auprès de Hrothgar, car beaucoup croyaient que la Louve de l’abîme1 l’avait tué. La neuvième heure2 arriva. Les Scyldingas quittèrent le cap et le roi retourna chez lui. Les étrangers remplis de tristesse s’assirent3 et regardèrent la mer ; ils étaient si découragés qu’ils ne croyaient point qu’il leur serait donné d’assister au retour de leur chef.

Rongée par le sang qui la couvrait l’épée commença à diminuer ; chose merveilleuse elle fondit entièrement comme la glace au retour du printemps. Le prince des Goths, bien qu’il vît dans la demeure de nombreux trésors, ne prit que la tête de Grendel et la garde de l’épée (la lame s’était fondue tant était chaud et empoisonné le sang qui la couvrait.) Bientôt celui qui avait affronté la lutte des ennemis s’engagea sur la mer et nagea à travers les flots ; la terre et les eaux étaient maintenant délivrées de l’esprit infernal. Beowulf atteignit alors la terre en nageant ; il se réjouissait de son butin. Sa troupe alla à sa rencontre, remercia Dieu et se réjouit de ce qu’elle pouvait le revoir sain et sauf. On le débarrassa promptement de son casque et de sa cotte de mailles, car l’eau de la mer était corrompue et souillée de sang. Les Goths retrouvèrent alors, le cœur joyeux, les traces de leurs pas et reprirent la route connue. Tous aidèrent à transporter la tête de Grendel ; quatre d’entre eux la portèrent péniblement sur une lance jusqu’au moment où ils arrivèrent tous les quatorze à la salle : — Beowulf marchait au milieu d’eux. Il entra pour saluer Hrothgar ; la tête de Grendel fut portée par les cheveux dans la salle où buvaient les hommes ; elle fut placée devant la reine et les guerriers : ceux-ci contemplèrent ce spectacle merveilleux.

XXV

Beowulf, fils d’Ecgtheow, parla ainsi :

« Eh quoi ! nous t’avons apporté avec joie ce don de la mer que tu regardes, ô fils de Healfdene. J’ai garanti ma vie avec peine pour l’acquérir ; j’ai combattu sous les flots, mais j’eusse été bientôt impuissant si Dieu ne m’avait protégé. Je n’ai pu me servir de Hrunting pendant le combat, bien que cette arme soit bonne, mais le Seigneur, qui aide le plus souvent ceux qui sont sans amis m’a donné de voir une épée qui était suspendue au mur de la demeure et j’ai fait usage de celle-ci comme d’une arme. J’ai tué ensuite les gardiens1 de la maison, les circonstances me le permettant. Le sang qui jaillit alors fit fondre l’épée, mais j’en ai emporté la garde ; j’ai vengé la mort des Danois ainsi qu’il était convenable. Je te donne l’assurance que tu peux dormir désormais sans crainte dans Heort avec tes guerriers et tous les hommes de ton peuple et que tu n’as plus à redouter de ce côté, comme tu le faisais jadis, la mort des chevaliers. »

La poignée d’or, ancienne œuvre des géants, fut ensuite remise au roi et elle devint sa possession2, Hrothgar parla ensuite ; — il regarda la poignée sur laquelle était gravée l’origine de l’ancien combat (le déluge fit périr les géants en punition de leur conduite téméraire ; ce peuple était étranger à Dieu, c’est pourquoi Dieu le punit en l’engloutissant sous les eaux) ; sur la garde3 était aussi indiqué exactement en lettres runiques le nom de celui qui avait fait l’épée. — Le fils de Healfdene parla, et tout le monde se tut :

« Ta gloire, ô mon cher Beowulf, s’étend maintenant chez tous les peuples. Jouis pour toujours de ta puissance et de ta sagesse. Je me montrerai reconnaissant envers toi ainsi que je te l’ai promis. Tu seras la consolation et l’espoir de ton peuple. Heremod n’a pas agi ainsi avec les descendants d’Ecgwela ; son élévation ne causa pas le bien, mais la mort des Danois : il fit périr ses compagnons jusqu’au jour où il fut privé des joies humaines ; bien que Dieu l’eût élevé en puissance au-dessus de tous les hommes, des pensées sanguinaires surgirent dans son cœur, il ne fit pas de distribution de bracelets aux Danois ; la tristesse lui échut en partage pour les persécutions qu’il avait ordonnées. Apprends par son exemple la conduite qu’il sied de tenir à un homme ; le conseil que je te donne m’est dicté par ma longue expérience. — Il est admirable de voir comment Dieu, dans sa magnanimité, donne la sagesse, la puissance et l’héroïsme aux hommes ; — Dieu est le maître de tout ce qui existe. Parfois il laisse l’esprit du prince se porter sur l’amour des biens et il lui donne l’empire et la joie en ce monde ; il étend ses possessions à ce point que rien ne vient le troubler, ni la maladie, ni l’âge, ni les embûches, ni les attaques, mais que tout le monde lui est soumis ; il ne connaît donc pas l’infortune et, dans sa folie, il ne peut croire que sa fin arrivera ; mais l’orgueil s’élève en lui pendant que le gardien de son âme dort — ce sommeil au milieu de l’orage est profond, mais le meurtrier qui décoche traîtreusement ses flèches est proche. »

XXVI

« Il est alors frappé au cœur par le trait dévorant ; il ne peut, poussé par les ordres du démon, se garantir du péché ; il considère comme peu ce qu’il a longtemps gardé ; il devient avide, ne donne plus de trésors, oublie et méprise la destinée à cause des honneurs que Dieu lui avait donnés jadis, puis il meurt. Un autre lui succède qui distribue joyeusement ses trésors. — Garde toi des passions mauvaises, ô Beowulf, le meilleur des hommes ; choisis la vie éternelle ; ne sois point orgueilleux, illustre guerrier ! Ta force n’est que pour un temps et bientôt elle te sera ravie par la maladie ou par l’épée, par le feu ou par les flots, ou par le javelot, ou par les rigueurs de l’âge, ou bien la clarté de tes yeux se troublera et la mort te prendra soudain. C’est ainsi que j’ai gouverné les Hring-Dene pendant de longues années1 et que je les ai garantis par les armes contre les attaques de beaucoup de peuples, à ce point que je ne pensais plus avoir d’adversaires sous le ciel. Mais quoi ! un changement se fit dans ma demeure ; l’effroi succéda au plaisir après que Grendel se fut introduit chez moi : je souffris à cause de lui de longues infortunes. Je remercie Dieu qui m’a laissé vivre pour contempler de mes yeux sa tête ensanglantée ! Rends-toi à ton banc et jouis du festin, illustre guerrier ; demain un grand nombre d’objets précieux seront communs entre nous2. »

Le Goth était joyeux ; il se rendit à son siège comme le lui disait Hrothgar. Le repas fut servi aux assistants avec toute la pompe qui avait été déployée jadis. Les ténèbres de la nuit se firent. Toute la compagnie se leva ; le vieux roi voulait se retirer vers sa couche. Beowulf désirait aussi vivement prendre du repos ; l’intendant conduisit sans retard le guerrier fatigué au lieu de repos. Beowulf dormit dans la salle jusqu’au moment où le corbeau noir signala gaiement le soleil. L’astre brillant vint alors glisser sur les plaines3. Les guerriers se hâtèrent ; ils étaient prêts à retourner chez eux ; le Goth voulait aller retrouver son navire. Il fit alors remettre Hrunting au fils d’Ecglaf et il dit à celui-ci de prendre son épée ; il le remercia de ce prêt et ajouta qu’il croyait que cette épée était bonne ; il s’abstint de la déprécier dans ses discours, car c’était un vaillant homme. — Les guerriers étaient prêts pour le voyage ; leur chef alla au trône saluer Hrothgar.

Tous les livres