Beowulf (page 4)

Anonyme (VIIIe-XIe s.) · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Beowulf (trad. Botkine) · 7 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XXVII

Beowulf, fils d’Ecgtheow, parla ainsi :

« Nous venons te dire que notre intention est d’aller retrouver Hygelac. Nous avons été traités à souhait pendant notre séjour ; tu as été bon envers nous. C’est pourquoi, afin de posséder encore davantage ton affection, je suis prêt s’il le faut à affronter de nouveaux combats. Si j’apprenais qu’une guerre pareille à celle que tes ennemis t’ont suscitée jadis t’opprimât de nouveau, j’amènerais mille guerriers à ton aide. Je sais que Hygelac, bien qu’il soit jeune, me soutiendra par ses paroles et par ses actes s’il voit que je te secours dans le besoin. Si Hrethric le fils du roi fait traité avec la cour des Goths1 il trouvera là de nombreux amis : il vaut mieux que celui qui a foi dans sa valeur visite des terres étrangères. »

Hrothgar répondit ainsi :

« C’est le Seigneur qui met ces sentences dans ton cœur ! Jamais je n’ai entendu homme aussi jeune parler avec plus de sagesse ; tu es à la fois indomptable et sage. — Je crois que si la guerre ou la maladie prenait le fils de Hrethel ton roi, et que tu sois en vie et consentant à administrer le royaume, les Goths de la mer ne pourraient choisir un meilleur monarque que toi. Plus je connais ton caractère, plus il me plaît, ô cher Beowulf ; c’est grâce à toi que la paix unira les Goths et les Gar-Dene et que leurs anciennes querelles s’apaiseront, c’est grâce à toi que, tant que je gouvernerai cet empire, ils posséderont les trésors en commun et qu’ils se feront mutuellement visite avec des présents à travers la mer. Je sais que l’amitié de ces peuples est affermie pour l’avenir. »

Hrothgar, fils de Healfdene, lui donna encore douze objets de prix et il lui dit de se rendre, avec ces présents, auprès de son peuple et de revenir le voir bientôt. Il embrassa ensuite Beowulf les larmes aux yeux. De ses deux recommandations la dernière était celle qui lui tenait le plus au cœur ; le héros quoique étranger à lui par le sang, lui était si cher qu’il ne pouvait contenir son émotion et qu’il aspirait intérieurement au temps où il lui serait donné de le revoir. Beowulf partit ensuite fier de ses trésors. Le navire, attaché à son ancre, attendait son possesseur. Pendant le trajet on vanta souvent les dons de Hrothgar (Hrothgar fut un roi irréprochable jusqu’au moment où l’âge vint le priver de la jouissance de sa force.)

XXVIII

Les guerriers arrivèrent à la mer. Le gardien de la terre s’aperçut de leur retour : il ne salua pas les étrangers, de son poste sur la pente du cap, par des paroles d’injure, mais il chevaucha jusqu’à eux et leur souhaita la bienvenue ; les guerriers allèrent ensuite au navire. Le vaisseau était sur la plage, chargé de vêtements de guerre, de chevaux et d’objets précieux ; le mât s’élevait sur les trésors de Hrothgar. Il donna au gardien du navire une épée en or ciselé, l’arme fit ensuite la gloire de cet homme dans les repas des guerriers. — Ils partirent sur le navire et quittèrent le pays des Danois. Les voiles étaient attachées au mât par des cordages. Le navire frémissait ; le vent n’entrava pas sa marche sur les flots, si bien qu’ils purent bientôt apercevoir les falaises de Gothie et les promontoires bien connus. Le navire, que le vent agitait, s’approcha de la terre. Le gardien du port qui, depuis longtemps guettait leur arrivée, fut bientôt près du rivage ; il attacha solidement la barque au moyen des cordes des ancres, de peur que la violence des flots ne l’entraînât au loin. Il fit porter à terre les trésors de Hrothgar. C’était non loin de là qu’il fallait aller pour trouver le roi ; Hygelac, fils de Hrethel, et ses compagnons demeuraient à proximité de la côte ; sa demeure était splendide. Hygd, fille de Hæreth, qui était remplie de sagesse malgré le petit nombre de ses ans, habitait avec lui ; malgré sa dignité elle ne se montrait ni basse ni avare envers le peuple goth.

L’esprit de Thrytho1 était rempli de desseins criminels. Aucun guerrier n’osait la regarder, à l’exception toutefois de son mari. Mais elle le fit charger de chaînes et peu de temps après le désigna pour périr par l’épée. Si belle que soit une reine elle ne doit point imiter cette conduite ni faire périr son époux pour satisfaire sa colère. — Mais le parent de Heming2 réprima cette conduite. D’autres disaient au festin de la bière qu’elle avait commis moins de crimes après qu’elle avait été donnée au jeune guerrier et que, sur l’ordre de son père, elle avait été chercher au delà des flots la salle d’Offa ; là elle vécut heureusement sur le trône, se montra libérale dans ses dons et remplie d’amour pour le roi son époux (Offa était célèbre par ses largesses et ses batailles ; il gouverna sa maison avec sagesse ; c’est de lui que naquit Eomær, parent de Heming et petit-fils de Garmund qui secourut les hommes et fut puissant dans les combats.)

XXIX

Beowulf et sa troupe se mirent alors en marche sur le rivage. Le soleil brillait dans le sud. Ils allèrent rapidement là où ils apprirent que se trouvait Hygelac. Hygelac sut bientôt que Beowulf revenait à sa cour après avoir échappé sain et sauf au combat. D’après ses ordres on fit aussitôt place aux voyageurs dans la salle. Après que le roi l’eut eu salué dans une harangue solennelle Beowulf vint s’asseoir à son côté. La fille de Hæreth parcourut la salle avec un vase d’hydromel1 : elle était remplie d’attentions pour son peuple et portait la coupe aux guerriers2. — Hygelac commença à interroger courtoisement son compagnon : il désirait vivement connaître les aventures des Goths :

« Qu’est-il arrivé à toi et à ta troupe pendant le voyage, cher Beowulf, après qui tu as été parti pour chercher, au delà de la mer, le combat à Heort ? As-tu pu apporter remède au mal bien connu de Hrothgar ? Ce voyage m’a rempli d’inquiétudes et de tourments, car je n’avais pas confiance en ton entreprise et je t’avais longuement prié de ne pas aller trouver l’esprit de carnage et de laisser les Danois du Sud combattre eux-mêmes contre Grendel. — Je remercie Dieu de te revoir sain et sauf. »

Beowulf, fils d’Ecgtheow, parla ainsi :

« Le combat que j’ai livré à Grendel sur les lieux où il avait bien souvent massacré les Scyldingas de la Victoire est connu d’un grand nombre d’hommes, ô Hygelac ; j’ai vengé tous ces crimes, en sorte qu’aucun descendant de Grendel n’a lieu de se vanter du bruit du crépuscule ». Je me rendis d’abord dans Heort pour y saluer Hrothgar ; et quand il eut connu ma résolution il me donna un siège à côté de son propre fils. Tout le monde était dans la joie : je n’ai jamais vu convives goûter mieux les plaisirs de l’hydromel. La reine parcourait la salle par intervalles et encourageait les jeunes gens ; souvent, avant d’aller à son siège, elle donnait4 un bracelet à un guerrier. D’autrefois Freaware, la fille de Hrothgar, portait la coupe remplie de bière aux principaux chevaliers et je l’entendais proclamer les noms des assistants en leur passant la coupe. — Freaware avait été fiancée au fils de Froda ; Hrothgar avait pensé qu’il serait avantageux de se servir de sa fille pour mettre un terme à la guerre, mais il arrive souvent5 après la défaite que la lance meurtrière ne se repose que pour peu de temps, et que la fiancée, si excellente qu’elle puisse être, n’apaise que momentanément le combat. »

XXX

« Le prince des Heathobeard, ainsi que tous les chevaliers de son peuple, a droit de ne pas être satisfait quand il va dans la salle avec son épouse ; un noble rejeton de la race danoise y présente la bière aux guerriers ; sur lui brille l’héritage des Heathobeard, les parures prises après le combat. Le vieux guerrier qui se rappelle le trépas des hommes de sa nation s’assombrit en voyant ces parures ; il parle et commence à éprouver la pensée d’Ingeld :

« Ne peux-tu reconnaître, ô mon prince, l’épée que porta ton père dans son dernier combat quand les Danois le tuèrent et prirent possession du champ de carnage (cette défaite n’a pas été vengée !)? Maintenant l’un des fils de ces assassins parcourt la salle fier de sa parure, tire gloire du meurtre et porte les objets qui devraient en justice t’appartenir. »

« C’est ainsi qu’il l’exhorte sans cesse par de violents discours jusqu’au moment où le serviteur de son épouse expie par un coup mortel les actes de Hrothgar. L’auteur du meurtre s’échappe vivant1 (il connaissait bien le pays.) Après cet acte les serments des nobles sont rompus ; une haine mortelle agite Ingeld et, par suite, l’amour qu’il portait à son épouse se refroidit. C’est pourquoi je ne crois pas qu’une paix solide unisse les Heathobeard et les Danois.

« Je parlerai encore de Grendel afin que tu saches au juste l’issue du combat des guerriers. — Après que le soleil eut glissé sur les plaines, l’esprit de la nuit courroucé vint nous rendre visite dans la salle. Son attaque fut fatale à Hondscio qui était le plus avancé des guerriers : Grendel fut le meurtrier de ce brave et dévora entièrement son corps. Cependant il ne voulut pas quitter la salle les mains vides ; il vint m’éprouver et me saisit soudain avec sa griffe, un large gant2 pendait le long de son corps ; ce gant était l’œuvre des diables ; il était formé de peaux de dragon. Grendel voulait me transpercer mais il ne le put, car je me levai en colère. Il serait trop long de dire comment je lui fis expier tous ses crimes ; ce fut alors, Hygelac, que j’honorai ton peuple par mes œuvres. Il s’échappa, mais pour mourir bientôt après ; toutefois, sa main droite garda sa trace dans Heort. Il alla, plein de tristesse, s’affaisser dans la mer. Hrothgar me donna en récompense de ce combat, pendant le festin du jour suivant, beaucoup d’objets précieux. Il y eut alors des chants et de la joie ; Hrothgar se faisait raconter des histoires et prenait lui-même plaisir à en dire ; parfois le vieux guerrier touchait de la harpe, parfois il entonnait un chant plein de faits tristes et véridiques, parfois il narrait quelque curieux récit ; d’autre fois encore il pleurait la vaillance de sa jeunesse, et son esprit s’enflammait en se rappelant toutes ces choses. — C’est ainsi que nous passâmes toute la journée à l’intérieur en nous divertissant3 jusqu’au moment où la nuit se fut faite pour les hommes. La mère de Grendel fut bientôt prête pour la vengeance ; elle s’avança soucieuse de la mort de son fils. Elle le vengea alors en tuant l’un des guerriers ; Æsc-here, le sage conseiller, périt sous sa griffe. Quand le matin fut venu les Danois ne purent le charger sur le bûcher et le livrer aux flammes, car la furie avait emporté son corps sous le torrent de la montagne. Ce fut le coup le plus terrible que Hrothgar eût éprouvé depuis longtemps. Alors le roi rempli d’affliction me supplia d’aller, avec ta permission4, combattre en chevalier dans la mer, de risquer ma vie, de m’acquérir de la gloire : il me promit au retour une récompense. J’allai trouver la gardienne de la mer. Pendant quelque temps nos bras se confondirent dans la lutte ; la mer roulait du sang ; mais je coupai sa tête dans la salle avec une large épée (je n’étais pas encore destiné à mourir). Hrothgar me donna de nouveau des trésors. »

XXXI

« Telle était la libéralité du roi : je ne perdis rien de la récompense, mais le fils d’Healfdene voulut encore me donner des trésors ; ces trésors je veux te les apporter et te les donner en présent. Mon affection t’est toujours acquise car je n’ai guère de proches, hormis toi, ô Hygelac. »

Il donna l’ordre d’apporter la bannière1, le casque, la cotte de mailles et l’épée qu’il avait reçus de Hrothgar, puis il dit ces paroles :

« Hrothgar m’a donné cette cotte de mailles en me prescrivant de t’en dire l’histoire ; elle a été longtemps possédée, m’a-t-il dit, par le roi Heorogar, prince des Scyldingas, qui n’a pas voulu s’en dessaisir en faveur de son fils le vaillant Heoroweard, bien que celui-ci lui fût cher. — Jouis de tout cela à ton aise ! »

J’ai entendu dire que quatre chevaux pommelés en tout semblables, suivaient ces présents ; Beowulf donna au roi les chevaux et les trésors. C’est ainsi qu’on doit se comporter envers un parent : on ne doit point lui tendre d’embûches ni amener sa mort par de ténébreuses machinations ! — Beowulf était tout dévoué à Hygelac et joyeux envers tout le monde. J’ai ouï dire qu’il donna à Hygd le collier que Wealhtheow lui avait remis en présent, ainsi que trois coursiers sellés et caparaçonnés : après le repas le sein de Hygd reçut la précieuse parure. Ainsi brillait par ses actes héroïques le fils d’Ecgtheow ; il vivait honorablement et ne tuait pas ses compagnons de festin ; son esprit n’était pas rude quoiqu’il possédât — don inappréciable qu’il tenait de Dieu — plus de force qu’aucun homme au monde. Il avait été longtemps méprisé ; les Goths ne le croyaient pas solide et le roi ne lui faisait pas grand honneur au banc de l’hydromel : bien souvent on disait de lui qu’il était mou et incapable, mais les épreuves de ce héros eurent une fin glorieuse. — Hygelac fit ensuite apporter l’épée de Hrethel ; il n’y avait pas d’épée plus précieuse chez les Goths ; il la remit à Beowulf et lui donna sept-mille2, un château et la dignité de prince. Leur naissance leur donnait droit à tous deux à la possession des terres, mais Hygelac avait plus de puissance sur le royaume parce que ses titres étaient meilleurs.

Il arriva plus tard que Hygelac mourut et que l’épée fit périr Heardred3 quand les Heatho-Scylfingas furent venus attaquer le neveu de Hereric. Le vaste royaume échut ensuite à Beowulf ; et celui-ci le garda sans accident pendant cinquante hivers (il gouverna avec sagesse) jusqu’au moment où un dragon commença à régner pendant les nuits noires ; — ce dragon gardait un trésor dans la lande4 ; un chemin inconnu aux hommes s’étendait au-dessous. Un homme y pénétra et prit un objet précieux5 ……………………………………………………………

XXXII

Ce n’était pas volontairement que cet homme cherchait le trésor1, mais il était forcé de fuir les coups de la haine ; ce fut bientôt le moment où l’aspect effrayant du dragon ………………………… il vit un vase précieux et il y avait beaucoup d’autres objets dans la caverne, car c’était là que jadis un homme avait caché l’héritage d’une noble race. Tous étaient morts et le gardien du trésor quoique affligé de la perte de ses amis, désirait rester encore un peu de temps sur la terre afin d’y jouir de ces immenses richesses. La tombe était située près d’un cap de la mer2 ; L’homme déposa le trésor à l’intérieur, puis il prononça ces paroles3 :

« Garde cela à présent, ô terre ! les hommes ne posséderont plus ces biens : n’est-ce pas de toi, du reste, qu’ils les ont jadis obtenus ! Tous les hommes de mon peuple ont péri dans le combat, ils ont été goûter les joies de l’autre monde4. Personne n’est resté debout pour manier l’épée ou pour porter la coupe. Le casque doré va se dépouiller de son éclat, car ceux qui l’ont couvert de ses riches ornements ne sont plus ; la cotte de mailles qui avait résisté à la lame pénétrante des épées va maintenant se corrompre. Après la mort des guerriers la cuirasse cesse de couvrir leur sein dans les expéditions lointaines, la harpe joyeuse devient muette, le faucon ne vole plus dans la salle et le coursier rapide cesse de battre le sol de ses pieds. La mort a enlevé de nombreuses races d’hommes ! »

C’est ainsi qu’il se lamenta jour et nuit, jusqu’au moment où l’aiguillon de la mort le toucha au cœur. — Le dragon qui cherche les tombeaux et qui vole la nuit entouré de feu, vit le trésor ouvert ; il vint habiter le souterrain et y prit possession de l’or des païens, — il n’en eut du reste aucun avantage.

C’est ainsi que le dragon garda le trésor souterrain pendant trois cents hivers jusqu’au moment où un homme le fit entrer en colère ; celui-ci porta au roi une coupe dorée et demanda sa grâce5 à son seigneur. On s’empara ensuite du trésor et le pardon du proscrit fut accordé. Le roi regarda pour la première fois l’antique ouvrage des hommes. — Quand le dragon s’éveilla les hostilités recommencèrent ; il flaira le long du rocher et trouva l’empreinte des pas d’un ennemi ; l’homme avait pu, à l’aide de ses enchantements, s’avancer près de la tête du dragon. Le dragon chercha avidement sur le sol ; il voulait trouver celui qui lui avait causé du mal pendant son sommeil ; il fit plusieurs fois le tour de la caverne ; aucun homme ne se trouvait dans cet endroit ; cependant il se réjouissait dans l’espoir du combat. Il se dirigea vers la tombe et se mit à chercher la coupe, mais il s’aperçut bientôt qu’on avait fouillé le trésor. Il attendit alors la nuit avec impatience ; il était en colère et voulait faire expier par la flamme, à beaucoup de monde, le vol dont il était victime. Le jour s’écoula ; il ne voulut pas attendre plus longtemps, mais il partit au milieu d’un cercle de flammes. Le commencement de ses hostilités fut terrible pour le peuple, leur fin par la mort de Beowulf, fut douloureuse et prompte.

XXXIII

Le dragon commença alors à vomir la flamme et à brûler les habitations du peuple ; la flamme s’éleva menaçante sur les hommes : le dragon ne voulait rien épargner. On assista à ce combat de près et de loin et l’on vit combien le monstre haïssait et opprimait le peuple des Goths. Le dragon retourna au trésor avant la venue du jour : il avait entouré le pays d’un cercle de flammes ; il se fiait à la solidité de sa retraite, mais son espoir fut déçu. Beowulf connut bientôt les dévastations qui avaient été commises par le dragon et vit que sa propre demeure était consumée par les flammes. Ces événements le remplirent de douleur et il se dit qu’il avait dû mettre Dieu en colère contre lui en péchant contre l’un des commandements : des pensées sombres et inaccoutumées roulèrent dans son âme. Le dragon avait brûlé le trône des Goths1 ; Beowulf songea à se venger. Il fit faire un magnifique bouclier tout de fer : il savait bien que le bois ne pourrait le secourir contre la flamme du dragon. Le terme de sa vie approchait ; le dragon, quoiqu’il eût possédé le trésor pendant de longues années, allait aussi mourir. Beowulf dédaigna d’affronter l’ennemi avec une troupe nombreuse ; il ne craignait pas la lutte et ne faisait aucun cas de la vaillance du dragon, car il avait jadis risqué sa vie dans de nombreux combats, après qu’il eut délivré la salle de Hrothgar et saisi dans la lutte la mère de Grendel2. — Ce ne fut pas le moindre de ses combats que celui où Hygelac fut tué. Le roi des Goths périt dans une attaque contre la Frise. Beowulf s’échappa de là à la nage ; il avait sur lui l’un des trente bracelets3 quand il entra dans la mer. Les Hetware qui marchèrent contre lui n’eurent point lieu d’être glorieux car un petit nombre seulement d’entre eux purent regagner leur pays. Le fils d’Ecgtheow traversa alors la mer4 à la nage : il retourna seul vers son peuple. Arrivé en Gothie Hygd lui offrit le trésor et le royaume, car elle ne croyait pas que son fils pût défendre le royaume contre les armées ennemies, après la mort de Hygelac. Cependant les Goths ne purent décider Beowulf à devenir le seigneur de Heardred ni à monter sur le trône5, mais il aida le jeune homme de ses bienveillants conseils jusqu’au moment où celui-ci atteignit l’âge de gouverner. Des bannis, les fils d’Ohthere vinrent le trouver par mer ; ils s’étaient révoltés contre le roi des Scylfingas qui gouvernait dans le Sweo-rice. La fin de Heardred arriva alors ; il reçut, dans un repas6, une blessure mortelle ; le fils d’Ongentheow retourna dans son pays, il laissa Beowulf occuper le trône de Gothie ; — Beowulf fut un excellent roi.

XXXIV

Il pensa par la suite à venger la mort de son souverain et fut l’ennemi1 du fugitif Eadgils. Le fils d’Ohthere traversa la mer avec une troupe de guerriers ; Beowulf accomplit sa vengeance en tuant le roi. Ainsi le fils d’Ecgtheow avait résisté à tous les combats jusqu’au jour où il affronta le dragon. — Il alla voir la bête en compagnie de onze hommes, (il connaissait alors la raison de la guerre faite à son peuple ; la coupe de prix lui avait été remise de la main de l’auteur de la découverte). Le fugitif accompagnait la troupe comme guide ; il était retenu par des entraves et c’était à contre-cœur qu’il marchait vers la demeure du dragon. Le chemin qui conduisait à cette demeure n’était pas facile à suivre. — Beowulf s’assit sur un cap pendant qu’il faisait ses adieux à ses compagnons ; son âme était remplie de tristesse et d’idées de mort : le destin avait fixé à bientôt le terme de sa vie et il devait céder devant ses arrêts. — Beowulf, fils d’Ecgtheow, parla ainsi :

« Pendant ma jeunesse j’ai pris part à de nombreux combats et j’en ai gardé fidèlement la mémoire. J’avais sept hivers quand le roi me prit des mains de mon père ; le roi Hrethel me garda ; il me donna des parures, me convia à des festins : je ne fus pas plus mal vu dans sa maison que Herebeald, Hæthcyn ou Hygelac, ses enfants. — Herebeald, l’aîné de ses fils, tomba ensuite sous la flèche de son frère Hæthcyn : Hæthcyn manqua son but et le frappa à mort. Ce fut un coup irréparable et le roi dut quitter la vie sans en avoir tiré vengeance, (car il paraît dur à un vieillard de voir son fils suspendu au gibet : ce triste spectacle lui fait pousser à bon droit des gémissements). Aucun jour ne se passait sans qu’il se rappelât la mort de son fils ; il ne se souciait plus d’attendre un autre héritier2 maintenant que Herebeald était tombé sous les coups de son frère. Il regardait mélancoliquement la salle déserte de son fils. »

XXXV

« Il se retirait dans ses appartements et répétait son chant de douleur ; campagnes et villes tout semblait trop vaste à son gré. C’est ainsi qu’après la mort de Herebeald le roi des Wederas éprouva un cruel chagrin. Il ne pouvait en aucune manière faire expier son crime au meurtrier ; il ne pouvait non plus lui porter aucun dommage, bien qu’il ne lui fût point cher. Le chagrin qui le minait causa sa mort. Il laissa à ses descendants la possession du pays et de la capitale. Les hostilités s’engagèrent entre les Suédois et les Goths après sa mort. Les descendants d’Ongentheow ne voulurent plus garder la paix et vinrent souvent semer le carnage près du Hreosna-beorh. Mes parents vengèrent ces attaques, mais Hæthcyn le roi des Goths succomba dans cette terrible guerre. J’ai entendu dire qu’au matin Eofor avait donné un coup d’épée à Ongentheow pour se venger de ce que celui-ci avait frappé son frère : le casque se fendit, le prince des Scylfingas tomba ; la main du guerrier s’était souvenue de la vengeance et le coup avait bien porté. Je le récompensai dans le combat des trésors, de la terre et du château qu’il m’avait donnés : il n’eut pas besoin d’acheter chez les Gifthas1, chez les Danois ou chez les Suédois les services d’un moindre guerrier ; je voulais toujours être à la tête de la troupe ; maintenant encore j’entends me battre tant que je posséderai cette épée qui m’a si souvent servi depuis que j’ai tué Dæghrefn le guerrier Hugue, (il ne put porter mon collier2 au roi des Frisons, car il mourut dans le combat) : il ne périt pas par l’épée, mais sa poitrine se brisa en combattant avec moi corps à corps. Maintenant ma main et cette épée vont faire leur office ! »

Beowulf, poursuivant sa harangue, fit la déclaration suivante :

« Dans ma jeunesse j’ai affronté bien des combats ; je veux encore, bien que roi et âgé, chercher la lutte, gagner de la gloire, si le dragon vient me trouver hors de sa demeure souterraine. »

Il salua ensuite chacun des guerriers pour la dernière fois :

« Je ne porterais pas mon épée contre le dragon si je savais comme jadis pour Grendel qu’il existât une autre manière de remplir l’engagement que j’ai pris contre le monstre, mais je m’attends à affronter une flamme brûlante et c’est pourquoi je me suis muni de mon bouclier et de ma cotte de mailles. Je ne reculerai pas d’un seul pas devant lui, mais il arrivera de cela ce que voudra le destin. Mon âme est vaillante, mais je ne veux pas jeter de défi à l’ennemi. Quant à vous, restez sur la montagne, voyez qui de nous deux pourra mieux résister aux blessures ; ceci n’est pas votre affaire : aucun homme, à l’exception de moi, ne peut lutter avec le monstre. Je me rendrai maître du trésor par ma vaillance ou la mort terrible prendra votre roi ! »

Le hardi guerrier se leva ensuite et alla sous le rocher ; il avait foi dans sa force. Il vit près du mur — il était placé3 sur une arche de rocher — un cours d’eau qui s’échappait de la colline ; les eaux de cette source bouillaient du feu des combats ; — il ne pouvait rester un seul moment dans l’abîme sous peine d’être brûlé par la flamme du dragon. — Le prince des Weder-Geatas laissa échapper des paroles de colère de sa poitrine ; sa voix retentit bruyamment sous le rocher. Le dragon s’entendit provoquer et il ne fut plus temps dès lors de courtiser son amitié. On vit sortir du rocher son souffle chaud et humide ; la terre tremblait. Beowulf brandit son bouclier contre le dragon : alors celui-ci s’apprêta à le combattre. Le héros avait tiré son épée. Les deux adversaires s’inspiraient une mutuelle terreur. Beowulf s’appuya sur son bouclier pendant que le dragon enroulait rapidement ses replis ; il attendait la bête avec ses armes. Elle s’avança alors au milieu des flammes : Beowulf leva la main et la frappa de son épée, mais la lame glissa sur l’os et pénétra moins loin qu’elle n’aurait dû le faire. Après ce coup le dragon entra dans une grande colère ; il se mit à vomir des flammes qui s’étendirent au loin. Beowulf ne s’enorgueillissait pas d’une brillante victoire ; son épée lui avait refusé le service dans le combat, contrairement à ce qu’elle aurait dû faire. Le fils d’Ecgtheow allait subir la loi commune et mourir. Les combattants ne tardèrent pas à être de nouveau aux prises. Le dragon prenait de l’assurance ; un souffle brûlant sortait de sa poitrine et Beowulf était de nouveau à l’étroit dans un cercle de feu. Ses compagnons ne se pressèrent nullement autour de lui, mais ils s’enfuirent et allèrent mettre leur vie à l’abri dans un bois. Cependant le cœur de l’un d’entre eux était rempli de soucis (l’homme d’honneur n’oublie jamais ses parents).

XXXVI

Wiglaf, fils de Weohstan, vit que la flamme étouffait son roi. Il se souvint alors de la bienveillance de Beowulf qui lui avait donné autrefois la riche demeure des Wægmundingas et tous les privilèges possédés par son père ; il ne put résister, mais il prit son bouclier, et tira son épée de son fourreau (c’était l’épée d’Eanmund, fils d’Ohthere ; la vengeance de Weohstan lui fut fatale et les armes qu’il tenait de son parent Onela tombèrent en la possession du vainqueur ; Weohstan ne parlait guère de ce combat dans lequel il avait tué le neveu d’Onela. Il conserva l’épée et la cotte de mailles du défunt pendant de longues années jusqu’au temps où son fils fut en âge d’affronter les combats ; il lui donna alors un nombre immense de vêtements de guerre puis il mourut chargé d’années). C’était la première fois que le jeune guerrier allait conduire l’attaque avec son roi, mais son esprit n’éprouva pas de faiblesse et son épée ne lui refusa point le service dans la mêlée : c’est ce que le dragon vit dès qu’il arriva en sa présence. Wiglaf, dont l’âme était remplie de tristesse, tint à ses compagnons ce noble discours :

« Je me rappelle le temps où nous buvions l’hydromel dans la salle et où nous promettions à notre roi de reconnaître sa générosité si l’occasion s’en présentait un jour. C’est lui qui nous a choisis dans l’armée pour effectuer cette entreprise, c’est lui qui nous a exhortés à la valeur et m’a donné ces objets de prix ; il nous tenait pour de bons guerriers, mais il a voulu accomplir seul cette prouesse, parce que plus qu’aucun autre homme il a fait des actions d’éclat et des coups hardis. Maintenant le jour est venu où notre seigneur a besoin de la force de bons guerriers ; secourons notre roi pendant le temps que durera la flamme meurtrière ! Dieu sait que je préfère de beaucoup voir mon corps entouré par la flamme à abandonner mon souverain dans la nécessité. Il ne me semble pas convenable que nous reportions nos boucliers dans nos maisons sans avoir tué l’ennemi et défendu la vie du prince des Wederas. Un si brave guerrier a droit à être secouru dans l’infortune : c’est pourquoi je vais aller affronter avec lui le combat. »

Il se rendit alors, à travers la fumée, au secours de son roi, auquel il adressa ces quelques paroles :

« Cher Beowulf, bats-toi avec courage ! souviens-toi de ce que tu disais dans ta jeunesse, de la promesse que tu as faite de ne pas laisser chanceler ton honneur parmi les hommes ; résiste de toute ta force ; je t’aiderai dans cette tâche. »

Après ces paroles le dragon revint courroucé et couvert d’ondes flamboyantes à la rencontre des ennemis. La flamme consuma le bouclier de Wiglaf. La cotte de mailles ne pouvait secourir le jeune guerrier, aussi s’empressa-t-il de se mettre à couvert sous le bouclier de son parent. Le roi, se souvenant de sa valeur et de sa force, frappa de nouveau avec son épée ; l’épée resta fixée sur la tête du dragon : Nægling se fendit, la vieille épée refusa le service dans le combat. Le sort ne voulait pas que les épées pussent l’aider à la guerre ; sa main avait trop de force et elle portait des coups plus rudes qu’aucune épée1. — Le dragon recommença l’attaque pour la troisième fois ; il se jeta au moment propice sur Beowulf et entoura complètement le cou du héros de ses dents acérées ; la bête fut couverte par le sang qui s’échappait à flots de la blessure.

XXXVII

Wiglaf, à ce qu’on m’a rapporté1, fit preuve selon son habitude d’héroïsme et de constance dans la nécessité du roi ; il ne protégea pas sa tête et sa main fut brûlée au moment où il frappait l’ennemi (son épée s’enfonça dans le dragon et après ce coup le feu commença à se ralentir). Le roi, qui avait repris ses sens, leva encore le couteau affilé qu’il portait sur sa cuirasse et fendit le dragon par le milieu. Le dragon mourut sous les coups des deux parents ; — tout le monde devrait suivre l’exemple de Wiglaf et secourir ainsi ses proches dans le besoin.

Ce fut la dernière guerre à laquelle prit part Beowulf. La blessure que le dragon lui avait faite commença à enfler et à le brûler. Il s’aperçut bientôt que le poison agitait son sein. Il alla s’asseoir alors près du mur ; il regarda l’œuvre des géants et vit comment les arches de pierre et les colonnes sur lesquelles elles reposaient soutenaient l’intérieur de la caverne. Wiglaf rafraîchit ensuite avec un peu d’eau son roi sanglant et fatigué et détacha son armure. Beowulf, qui voyait approcher la fin de sa vie, parla en ces termes :

« Si j’avais un fils je lui donnerais mes vêtements de combat. J’ai gouverné ce peuple pendant cinquante hivers ; aucun des rois voisins n’a osé m’attaquer pendant mon règne. J’ai passé sur le trône le temps que le destin a voulu ; j’ai bien gardé ce que je possédais ; je n’ai pas tendu d’embûches et je n’ai pas fait de faux serments. Je dois donc, malgré mes souffrances, me réjouir de ce que Dieu ne pourra m’accuser après ma mort d’avoir été le meurtrier de mes parents. — Maintenant que le dragon est mort va voir au plus vite, cher Wiglaf, le trésor caché sous la roche grise. Fais hâte afin que je voie ces pierres brillantes, ces antiques richesses ; je quitterai ensuite ce monde plus aisément. »

XXXVIII

J’ai entendu dire qu’après ces paroles le fils de Weohstan s’empressa d’obéir à son roi mourant et qu’il alla sous le toit de la caverne. Il vit l’antre du dragon et des objets précieux en grand nombre, de l’or qui étincelait sur le sol, des merveilles sur le mur, des coupes antiques privées de leur dorure ; il y avait là de nombreux casques rouilles ainsi que beaucoup de riches bracelets. Ces trésors pouvaient bien rendre un homme orgueilleux1. Au-dessus il vit encore attachée une merveilleuse bannière tissue d’or : elle répandait un éclat qui lui permit de distinguer le lieu où il se trouvait. Le dragon ne se montrait plus en cet endroit, car l’épée l’avait fait périr. J’ai appris que Wiglaf dépouilla en ce moment le trésor et se chargea des coupes et des plats dont il avait fait choix ; il prit aussi la bannière et l’épée du dragon. Le messager se hâta ; il désirait vivement être de retour ; les trésors le faisaient se dépêcher ; il voulait savoir s’il retrouverait son roi vivant là où il l’avait laissé. — Il le trouva mourant et se mit à l’humecter d’eau, jusqu’au moment où ces paroles s’échappèrent de la poitrine de Beowulf2. — Beowulf dit ces mots3 en regardant le trésor :

« Je remercie Dieu d’avoir pu acquérir pour mon peuple avant de mourir toutes les richesses que je vois ici. Ma vie a été le prix de ce trésor. Faites maintenant ce qui est nécessaire au peuple, car je ne resterai pas longtemps sur cette terre. Après que mon corps aura été livré au bûcher faites construire une tombe par les guerriers au promontoire de la mer ; elle s’élèvera, comme un souvenir pour mon peuple, sur le sommet du cap de la Baleine et les navigateurs, en conduisant leur esquifs au loin sur les ténèbres de la mer, l’appelleront plus tard le rocher4 de Beowulf. »

Tous les livres