Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 2)
Migne; la nouvelle traduction des oeuvres de saint Alphonse, par le R. P. Dujardin; la première traduction complète de ces
mêmes oeuvres; la vie qui accompagne cette première édition; enfin les vies de saint Alphonse, par M. Jeancard et M. Verdier.
En mettant le plus possible de substance édifiante dans cet abrégé populaire, j'ai dû laisser bien des choses intéressantes, mille
détails précieux sur les admirables compagnons et les successeurs de saint Alphonse dans la Congrégation; mais ces riches
trésors ne sont pas perdus. Si mon premier travail est accueilli favorablement, je présenterai un second volume, déjà
commencé. Il renferme une grande richesse de doctrine ascétique et de beaux exemples; il sera intitulé : L'Esprit de saint
Alphonse et de sa Congrégation.
DéCLARATION DE L'AUTEUR.
Pour me conformer aux décrets d'Urbain VIII, je pro!este n'attribuer à mon récit, dans cet ouvrage, qu'une autorité purement
humaine et privée, excepté les choses sur lesquelles le Saint-Siège a prononcé.
Je déclare en particulier: 1° En appelant saint Alphonse (page 3) un des plus grands sauveurs d'âmes, j'ai voulu seulement
relever son ministère, d'après les termes consacrés dans la pieuse tradition, (v. saint Jérôme, Comment. sur Abdias ; v. le Selva
de saint Alphonse) ; sans rien déroger à l'incomparable respect dû au titre incommunicable de Jésus, le Sauveur par excellence.
– 2°En disant, (page 292) que les grandes idées de saint Alphonse sur le Souverain-Pontife et l'épiscopat sont la doctrine
catholique, je n'ai pas voulu trancher les questions sur lesquelles l'autorité infaillible n'a pas prononcé ; j'ai voulu dire seulement
que, dans les questions délicates, saint Alphonse a suivi le sentiment commun des Docteurs, le plus conforme au voeu du
Saint-Siège et à l'Unité de l'Eglise. -3° La remise du revenu patrimonial, faite par les membres de la congrégation entre les
mains des supérieurs, (pages 121 et 180) ne doit pas être prise dans le sens d'une obligation absolue ou préjudiciable au
désintéressement religieux; elle s'est toujours faite et se fait toujours avec des clauses contre lesquelles les familles ne peuvent
élever de plaintes légitimes. – 4° Pour conserver la couleur locale et la rigoureuse vérité de l'histoire, j'ai présenté les faits
conformément aux usages de l'Italie et du siècle passé, et j'ai cité textuellement certaines paroles de saint Alphonse, contraires
aux pensées vulgaires et profanes. Je n'ai pas voulu hérisser le texte d'explications fastidieuses ; le lecteur actuel aura bien assez
de sagacité impartiale, pour ne pas prendre les choses de travers, en opposant les usages de son siècle et de son pays ;il ne
verra pas de contradiction entre les prescriptions fondamentales et certaines modifications accidentelles que saint Alphonse
adopterait le premier , s'il vivait aujourd'hui ; enfin, la piété comprendra que le langage sublime des saints est vrai à des points
de vue relatifs ou supérieurs, et fera taire la raison mondaine en face du langage dicté par le véritable esprit de Dieu.
PROMESSE ET PRIèRE AU LECTEUR.
" Mon cher lecteur, je vous prie de ne pas dédaigner ce petit ouvrage, que j'ai écrit de la manière la plus simple, afin de le
rendre plus utile à la dévotion de toute sorte de personnes. Chaque fois que vous en ferez usage, ayez la charité de me
recommander à Jésus-Christ, soit pendant ma vie, soit après ma mort. De mon côté, je vous promets de prier, en célébrant la
sainte Messe, pour quiconque me fera cette grâce. "
C'est ainsi que l'humble Alphonse dédiait aux âmes pieuses le livre des Visites, et se recommandait à leurs prières. Pour ce
grand Saint une telle recommandation est devenue sans objet; dans la gloire éternelle, il prie pour ses clients. Mais
permettez-moi, cher lecteur, d'emprunter à ce saint de prédilection la pieuse et modeste formule de sa dédicace, et de vous
faire la même promesse et la même prière.
Ce deux Août 1862, fête de saint. Alphonse, le 22° anniversaire de ma prêtrise.
BERNARD.
VIE DE SAINT ALPHONSE DE LIGUORI
INTRODUCTION.
Importance et dignité de la vie de saint Alphonse de Liguori. - Elle est dominée, inspirée par une même pensée, et nous
présente un enseignement universel et fondamental.-Comment cet enseignement éclate dans chaque période de son histoire.
Dans tous les âges du monde, la Providence a suscité des personnages extraordinaires, pour subvenir aux grands besoins de
l'humanité; le Seigneur, qui veille incessamment au bien de son Eglise, l'a pourvue, dans tous les siècles, de ces hommes d'élite
qui la défendent et l'édifient. Or, selon le témoignage des Souverains-Pontifes, parmi les plus grandes lumières qui font
l’ornement de l'Eglise catholique, on voit briller du plus bel éclat saint Alphonse de Liguori; parmi les écrivains distingués qui
arrêtèrent le torrent des mauvaises doctrines, on compte à bon droit cet homme très-saint et très-savant, dont les ouvrages sont
remplis de la plus sublime sagesse et de la plus tendre piété. "Il a reçu d'en haut la science des saints, le Seigneur l'a enrichi de
mérites dans les plus glorieux travaux; destiné de Dieu pour faire entrer les peuples dans la pénitence , il a exterminé les
abominations de l'impiété; il a tourné son coeur vers Dieu et affermi la piété dans un temps de péchés ; tant qu'il a vécu, il a été
une des principales colonnes de la maison du Seigneur, et il a fortifié le temple de Dieu tous les jours de sa vie. Il s'est levé
comme un prophète puissant en paroles et en oeuvres, au milieu d'une génération perverse et corrompue. " L'importance de sa
mission se mesure sur la grandeur des maux de son époque, mais cette mission n'a point cessé avec sa vie; sa voix se fait
encore entendre après sa mort: voix onctueuse de la parole dans ses écrits; voix puissante de l'action dans ses exemples; voix
aimable et populaire de la florissante congrégation fondée par son zèle apostolique. La plupart de ses actions sont pour tous
des modèles à imiter, des règles à suivre. Il a passé par tous les âges et toutes les conditions. Il est le miroir de l'enfance, de la
jeunesse, de l'âge mûr, de la vieillesse ; celui des séculiers, des magistrats, des ecclésiastiques, des prêtres, des confesseurs,
des prédicateurs, des missionnaires, des supérieurs et des évêques; des personnes persécutées, tentées , éprouvées ou
malades. Le rang qu'il a tenu dans le monde relève l'éclat dé ses vertus et nous excite à l'imiter; celui qu'il a occupé dans l'Eglise
l'a rendu le modèle de tous, et comme l'image renouvelée du Bon-Pasteur.
Toutes les vies des saints font rayonner une vérité générale : " Les vertus chrétiennes sont la source de la perfection et du
bonheur. " Chaque saint pris à part offre un enseignement spécial, et semble inspiré par une pensée dominante, qui lui donne un
caractère distinctif. La vie détachée , humble , laborieuse, apostolique, de saint Alphonse nous révèle surtout le prix surnaturel
de l'âme. Image de Dieu, rachetée par le sang d'un Dieu, appelée à imiter ici-bas les perfections de l'Homme-Dieu, destinée à
goûter dans l'éternité le bonheur de Dieu même, l'âme est le seul bien précieux, le reste n'est rien; le monde entier même ne
servirait de rien, si
nous venions à la perdre. Aussi, pour sauver son âme, Alphonse refuse tous les biens, tous les plaisirs, toutes les gloires de la
terre; pour sauver celle des autres, il embrasse la vie humble et dévouée du prêtre de Jésus-Christ; c'est trop peu pour son zèle;
il fonde une congrégation de missionnaires et d'apôtres , pour gagner plus d'âmes à Jésus-Christ; ce saint tremblement qui
refuse la haute responsabilité de l'épiscopat, cette docile résignation qui l'accepte, cette terreur religieuse qui l'abdique
entre les mains du Souverain-Pontife, voilà autant de,formes diverses de l'estime , de l'amour et du respect des âmes ; enfin, les
merveilles de souffrance, de vertu , de pénitence, dans les dernières années de sa vie , sont l'effort suprême de saint Alphonse,
pour sauver son âme et celles de ses frères. " Ame chrétienne, quel est ton prix! quel malheur si tu te perds ! " A chaque
instant, de chacun de ses actes, de tous les écrits émanés de son coeur, sort ce cri profond qui fait les apôtres, les missionnaires
: O anima! quanti vales ! O âme! quel est ton prix! Après Jésus-Christ, le divin Sauveurdesâmes, au prix de sa vie et de son
sang, saint Alphonse.de Liguori est un des plus grands sauveurs d'âmes. A l'exemple du Bon-Pasteur, il a cherché les brebis
égarées. Ouvrier infatigable, plus qu'infatigable, je dirais presque forcené, il confond, il effraie, il désespère notre lâcheté par les
travaux surhumains et les succès incroyables de son apostolat.
Les saints Pères, en nous montrant Jésus-Christ mourant pour les âmes, nous crient: Ame chrétienne, connais ce que tu vaux
devant Dieu ! " O anima ! tanti vales! " En lisant cette vie apostolique de saint Alphonse, vous direz aussi : O mon âme !
connais ce que tu vaux devant Dieu! Tel est l'enseignement, tel est le fruit que nous vous proposons en faisant connaître les
différentes phases de cette admirable histoire.
Dans le premier livre, nous dirons combien saint Alphonse pouvait être grand dans le monde: sa naissance, ses talents, sa
fortune , son avenir. Apprenez ce que vaut une âme, en voyant tout ce que saint Alphonse a sacrifié pour sauver la sienne , et
rougissez de faire si peu vous-mêmes pour votre salut.
Dans le second livre, nous montrerons saint Alphonse recevant. le sacerdoce et accomplissant déjà des merveilles de
sanctification et d'apostolat. Apprenez à correspondre aux grâces de Dieu, qui , vous sollicite par les prêtres zélés, et ne rendez
pas inutile le sang de Jésus-Christ qu'ils versent à flots sur vos âmes.
Dans le troisième livre, vous verrez saint Alphonse établir la Congrégation du Saint-Rédempteur, pour le salut des âmes les plus
abandonnées, et lui donner le modèle parfait du zèle apostolique. Apprenez à sauver votre âme, à la vue des travaux prodigieux
que Dieu fait accomplir aux prêtres selon son coeur.
Le quatrième livre vous offrira l'histoire de l'épiscopat de saint Alphonse ; nouveaux prodiges de zèle , de charité , de sainteté et
d'humilité, qui nous enseignent la valeur des grâces, des sacrements donnés par le divin Pontife, pour sanctifier cette âme , prix
de sa vie et de tout son sang.
Enfin, le cinquième livre montrera saint Alphonse depuis l'abdication de l'épiscopat jusqu'à sa mort : efforts suprêmes de toutes
les vertus, épreuves héroïques, et la plus sainte mort qui ouvre l'éternel bonheur à cette âme qui a si bien compris ce qu'elle
valait devant Dieu.
Nulle autre vie, peut-être, n'offre d'une manière aussi suivie les principales phases de cette grande vérité religieuse; et nous
osons dire que cette histoire, ainsi présentée, est un vrai sermon sur le salut et la démonstration complète du christianisme.
.
LIVRE PREMIER (1696-1724)
Alphonse dans le monde, modèle de l'enfant; du jeune homme, de l'homme sérieux. — Grandeur et beauté de son sacrifice,
premier témoignage sur la valeur de notre âme.
CHAPITRE. I. Ancêtres et parents de saint Alphonse.
La maison des Liguori est une des plus illustres dans l'Italie méridionale; elle rivalise, par son antiquité, par ses alliances et par
son histoire, avec les noms les plus distingués dans la ville de Naples; on connaît un Marc Liguori qui fut gouverneur de cette
cité, en 1190, avec Jean Pignatelli et d'autres chevaliers moins célèbres. Nous ne dirons pas les honneurs, les hauts emplois et
les faits admirables de cette famille, les titres dont elle a joui, ni les entreprises glorieuses qui ont relevé sa noblesse. Ces faits,
racontés par l'histoire d'Italie, n'ont aucun rapport avec l'humble vie de saint Alphonse, consacrée aux travaux spirituels.
Le père d'Alphonse fut Joseph de Liguori, capitaine des galères, à Naples. A la noblesse de la naissance, Joseph sut joindre
une conduite exemplaire et toute chrétienne. Il fréquentait l'église et les sacrements; il s'affranchit de ces préjugés funestes
auxquels un militaire sacrifie trop souvent son âme et son Dieu. Lorsqu'il était en course sur les galères, sa chambre avait tout
l'air d'une cellule religieuse. Il portait avec lui quatre petites statues, symboles des mystères de la Passion, représentant les
stations de Jésus au jardin des Olives, à la colonne, devant le peuple, et Jésus chargé de sa croix. Il aimait à répéter que sa
dévotion à Jésus souffrant lui avait, procuré beaucoup de grâces signalées.
Alphonse eut pour mère Anne-Catherine Cavalieri, que sa vertu singulière rendit agréable à Dieu. Elle était née de parents
distingués aussi par la sainteté: son père était Frédéric Cavalieri, originaire de Brindes et d'une famille patricienne, qui gouverna
autrefois le pays de Salente ; sa mère, Hélène d'Abernia, également noble, était d'origine espagnole. Frédéric Cavalieri, après
avoir rempli divers emplois très-importants, mourut conseiller de la chambre royale. Anne-Catherine Cavalieri était une femme
d'oraison, de charité et de pénitence. Elle ne fréquenta jamais le théâtre, fuyait les conversations mondaines, veillait sur
elle-même et trouvait son bonheur dans la maison de Dieu, et dans l'accomplissement parfait de ses devoirs. Elle était la digne
soeur de Mgr Cavalieri, mort en odeur de sainteté, évêque de Troie, dans la Pouille.
Telles étaient la grandeur et la distinction des parents de saint Alphonse, dans le siècle, et plus encore dans la religion. Cet
homme, destiné à être une grande lumière dans l'église, devait recevoir, avec le sang, une sainteté héréditaire. Il pouvait être fier
de son origine et de sa famille selon le monde; mais sa plus grande noblesse fut toujours, à ses yeux, sa qualité de chrétien ; et
le plus bel apanage fut pour lui les doctrines religieuses et les bons exemples qu'il reçut de son père et de sa mère.
.
CHAPITRE II. Naissance d'Alphonse; ses premières années et sa première éducation.
Dieu répandit une bénédiction spéciale sur cette union de Joseph de Liguori avec Anne Cavalieri. Ils donnèrent le jour à sept
enfants, dont quatre garçons et trois filles, qui furent tous autant de modèles dans la vie chrétienne.
Dieu se réserva, par prédilection, Alphonse-Marie, les prémices de cette sainte famille. Benoît fut moine du Mont-Cassin ,
devint maître des novices dans un âge peu avancé, et mourut à Naples, martyr de la pénitence et du renoncement à lui-même.
Gaëtan vécut à la maison paternelle, continuellement livré aux exercices de la piété, loin du monde et de ses divertissements.
Hercule, devenu plus tard le principal héritier de la maison par l'abdication d'Alphonse, ne démentit jamais la bonté de ses
frères, et mena dans le mariage une vie exemplaire, dans l'honneur et la religion.
Les filles partagèrent le même penchant pour la piété, et la même horreur du monde. Marie-Louise et Marie-Anne se
consacrèrent à Dieu dans le monastère de saint Jérôme à Naples. Thérèse épousa le duc de Présenzano, hérita des vertus
maternelles, et vécut saintement dans les joies austères et les devoirs de la famille chrétienne.
Alphonse reçut le jour dans une maison de plaisance que ses parents possédaient à Marianella, aux environs de Naples, le 27
septembre de l'année 1696. Le 29 du même mois , il fut transporté à Naples et régénéré à la grâce, dans l'église paroissiale de
Sainte-Marie-des-Vierges, sous les auspices de l'archange saint Michel. Il reçut au baptême les noms
d'Alphonse-Marie-Antoine-Jean-François-Cosme-Damien-Michel-Ange-Gaspard. Son père et sa mère, voulurent, en lui
donnant ces noms, honorer la mémoire de leurs ancêtres et celle des glorieux saints pendant la fête desquels l'enfant avait reçu
le baptême. Ils le placèrent d'une manière toute spéciale sous la protection de la très-sainte Vierge Marie.
S'il est vrai que le juste apporte en naissant la joie et la consolation , quelle allégresse Joseph et Anne ne durent-ils pas
éprouver en voyant ce premier fruit de leur mariage ! Aussi, ils reçurent cet enfant des mains de Dieu avec les signes de la plus
tendre reconnaissance, et voulurent le lui consacrer d'une manière toute particulière. Leur joie fut au comble, quand un homme
de Dieu, le vénérable François de Hieronymo, préconisa la sainteté future de ce petit enfant. Un coup-d'oeil prophétique lui