Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 3)
révéla combien Alphonse deviendrait cher à Dieu, et quel bien il devait procurer à l'Eglise. Le saint jésuite rendait une visite à
Don Joseph, dans sa maison ; il prit entre ses bras le nouveau-né,, le bénit et dit à la mère : " Ce petit enfant aura de très-longs
jours; il ne mourra pas avant sa quatre-vingt-dixième année; il sera même évêque et fera de grandes choses pour Jésus-Christ.
" Cette parole, prononcée par un tel personnage, fut accueillie comme une prophétie; et, dés ce moment, Alphonse fut regardé
comme un présent du ciel, destiné à procurer le bien des âmes et la gloire de Jésus-Christ. Circonstance remarquable ! Le saint
vieillard et le saint enfant, un siècle et demi plus tard, seront canonisés le même jour et proposés au culte et à l'imitation de toute
l'Eglise !
Anne voulut élever elle-même ses enfants et les instruire sur les devoirs religieux. Tous les matins, après les avoir bénis, elle leur
faisait rendre hommage à Dieu par la prière. Très-souvent, dans la journée, elle leur mettait sur les lèvres et dans le cœur, les
noms sacrés de Jésus et de Marie. Tous les soirs, elle les réunissait, leur enseignait les éléments de la doctrine chrétienne, et
récitait avec eux le saint Rosaire et d'autres prières en l'honneur de différents saints. Elle ne les abandonnait pas avec les autres
enfants de leur âge; elle voulait que la grâce prévint en eux la malice du péché et qu'ils apprissent de bonne heure à le haïr. Elle
les conduisait tous les huit jours se confesser dans l'Eglise des Pères de saint Jérôme. Elle s'attachait par dessus tout à répandre
dans le jeune coeur d'Alphonse un tendre amour pour Jésus-Christ, et une confiance filiale envers la sainte Vierge.
Si la pieuse mère prenait grand soin d'élever son fils, la Providence n'était pas moins attentive à le combler de ses dons
Alphonse était né avec un coeur accessible aux prévenances de la grâce; la piété et le penchant au bien paraissaient lui être
naturels. La vertu prévint en lui les années; il se montra bientôt rempli de maturité et de dévotion. Il ignorait les amusements de
l'enfance; il mettait tout son bonheur à dresser de petits autels, pour célébrer à sa manière les fêtes les plus chères à sa piété.
Lorsqu'il fut plus avancé en âge et qu'il eût goûté la douceur des communications célestes, on le voyait à chaque instant se
présenter seul devant Dieu et mettre une sainte effusion de coeur dans ses entretiens avec lui.
Voyez ici, parents et enfants chrétiens, voyez votre modèle, votre devoir et votre récompense! On a dit: " Le coeur d'une mère
est le chef-d'oeuvre de la nature. " Nous répondrons : " Le coeur d'une mère chrétienne est le chef-d'oeuvre de la grâce. "
Heureuse mille fois la mère dont les enfants peuvent dire ce que saint Alphonse répétait de la sienne jusque dans ses vieux jours
" Je ne bénirai jamais assez le souvenir des peines infinies que s'est données ma vertueuse mère pour mon éducation !... C'est à
la tendresse de mon incomparable mère que je dois cette crainte de Dieu, principe de toute sagesse! " Heureux le père chrétien
qui seconde par son autorité et son exemple les efforts de la bonne mère, comme Don Joseph de Liguori secondait sa pieuse
épouse! Heureux les parents qui établissent ou conservent la sainte habitude de la prière en famille !
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CHAPITRE III. Progrès admirables d'Alphonse dans la dévotion et la vertu.
Les Pères de saint Jérôme dirigeaient alors une congrégation fervente ayant pour but le bien spirituel des jeunes nobles. Ils
rendaient un grand service aux parents chrétiens ; et les premières familles s'empressaient d'y envoyer leurs enfants. Joseph et
Anne ne se firent pas attendre; ils associèrent Alphonse, âgé de neuf ans. Sa conduite exemplaire et sa grande dévotion
faisaient l'admiration de ces Pères. Dans un âge si tendre, il se rendait tous les dimanches de très-bonne heure à la
congrégation. Docile et soumis aux moindres avis des supérieurs, attentif et recueilli à tous les exercices religieux, il paraissait
avide des instructions, communes et poussait jusqu'à l'inquiétude le désir d’en profiter. Il se confessait au Père Pagano ; et,
lorsqu'il fut en âge, il reçut la sainte communion de sa main. C'était un doux spectacle, de voir ce jeune enfant assister à la sainte
messe, à genoux, avec une dévotion singulière, et s'approcher de la sainte table avec la plus grande ferveur. Il se préparait dans
de petits livres de piété qu'il tenait dévotement à la main, et faisait son action de grâces avec les ardeurs d'un séraphin. A
mesure qu'il avançait en âge, sa mère redoublait de sollicitude. Elle prenait soin de l'instruire elle-même sur la manière de faire
l'oraison. Elle lui parlait de l'énormité du péché, et du grand déplaisir que la faute la plus légère cause au coeur de Jésus-Christ.
Tout cela faisait impression sur Alphonse; Anne se réjouissait de trouver dans son fils une âme si docile et un esprit si droit. On
admirait sa constance dans ses exercices de piété quand arrivait i'heure de s'acquitter d'une dévotion avec sa mère, il se
présentait de lui-même; il n'omettait jamais non plus les autres exercices qu'il s'était imposés de son propre mouvement.
Lorsqu'Alphonse eut atteint l'âge de douze ans, son oraison n'était déjà plus ordinaire, elle était arrivée à un degré sublime.
Parmi une foule de traits qui le prouvent, nous en avons un plus remarquable; il suffirait pour donner une juste idée de la sainteté
d'Alphonse dans son enfance, et pour faire voir combien Dieu se communiquait à lui par des faveurs particulières. Les Pères de
saint Jérôme conduisaient tous les dimanches, après vêpres, les jeunes gens de leur congrégation à quelque maison de
campagne. Une fois, ils se rendirent à la maison de plaisance du Prince de la Riccia; les jeunes gens se mirent au jeu des
oranges, ou des boules. Alphonse, invité à y prendre part, se défendit en disant qu'il ne connaissait pas ce jeu; mais ses
compagnons firent tant d'instances, qu'il se mit aussi à jouer avec eux. Sa bonne fortune le favorisa tellement qu'il gagna trente
parties l'une après l'autre. Cette victoire fit naître de la jalousie parmi ses compagnons; l'un d'eux, plus âgé, celui précisément
qui l'avait le plus excité à jouer, l'injuria et laissa échapper, dans le feu de sa colère, une parole indécente. Alphonse rougit; et
avec un air de sévérité : " Comment, dit-il en se tournant vers ses compagnons, faudra-t-il que Dieu soit offensé pour quelques
misérables deniers ? Tenez, voilà votre argent. " Et jetant à terre les pièces de monnaie qu'il venait de gagner, il tourna le dos à
ses compagnons avec une sainte indignation, se sépara d'eux tout agité, alla s'enfoncer dans le jardin. On le chercha longtemps.
Le coupable, touché de repentir, dit à ses amis : " Allons trouver Alphonse; je veux lui faire mes excuses. " Enfin, on le
découvrit, prosterné devant une image de la Vierge, son esprit était élevé si haut qu'il n'aperçut pas ses compagnons qui
l'entouraient. " Qu'ai-je fait? s'écrie le coupable, j'ai outragé un ange ! " Alphonse, rappelé à la terre par cette exclamation, se
lève et se mêle, étonné, à la foule de ses compagnons. Ils gardèrent un profond silence, saisis d'admiration, d'étonnement et de
repentir; et tous retournèrent, pensifs, raconter à leurs parents ce qu'ils regardaient comme un véritable prodige.
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CHAPITRE IV. Education littéraire, artistique et scientifique d'Alphonse.
L'éducation du jeune Alphonse ne se fit pas dans mi établissement publie; on lui donna à la maison d'excellents maîtres pour lui
enseigner les belles-lettres. Joseph et Anne, craignant que dans un collège l'innocence de leur fils ne courût quelque danger,
voulurent l'avoir continuellement sous les yeux , à l'abri de toute occasion de péché. Son maître ne rencontrait guère de difficulté
dans cette éducation : le naturel heureux d'Alphonse et le penchant qu'il avait pour la vertu abrégeaient les leçons du bon prêtre,
sons le rapport de la science et de la spiritualité. La nature rivalisait avec la grâce pour enrichir, comme à l'envi, ce noble jeune
homme. Alphonse avait un esprit vif et pénétrant, une mémoire aussi heureuse que fidèle, une grande docilité, un désir ardent de
s'instruire. Aussi fit-il des progrès très-rapides, à la grande satisfaction de son maître et de ses parents.
Le père et la mère d'Alphonse ne voulaient pas seulement faire de leur fils un homme de lettres et un excellent chrétien, mais un
gentilhomme accompli; ils prirent soin d'orner son esprit des autres connaissances qui forment une éducation distinguée. Encore
enfant, il eut des maîtres de dessin, de peinture et d'architecture. Il réussit merveilleusement dans ces arts; et jusque dans sa
vieillesse, il travailla, par dévotion, différentes images de Jésus enfant ou crucifié, et de la sainte vierge; il en fit même graver
plusieurs copies pour l'usage de ses communautés.
Son père aimait beaucoup la musique, et voulut qu'Alphonse s'y appliquât tous les jours dans sa chambre, durant trois heures
avec son maître. Il y attachait tant d'importance, que, ne pouvant. parfois assister, lui-même à la leçon, il fermait la porte à la
clef, le laissait avec son maître, et se rendait à ses affaires. Alphonse, à douze ans, touchait déjà du clavecin en maître. Les
Pères de saint Jérôme, ayant fait représenter l'Oratorio de saint Alexis par plusieurs jeunes nobles, Alphonse y joua le rôle du
diable touchant du clavecin, et l'exécuta si bien, que toute l'assemblée fut ravie d'admiration. Dans ses derniers jours, il déplorait
cette application profane de sa jeunesse. " Insensé, dit-il un jour en regardant le clavecin, insensé. d'avoir perdu tant de temps à
cette musique ! Mais il fallait bien obéir à mon père! " Il excella tellement dans la musique et la poésie, que dans sa vieillesse il
composait encore et mettait en musique, merveilleusement bien, des cantiques pleins de suavité et de dévotion.
Il aurait donné plus d'essor à son talent pour la poésie latine et. italienne, s'il n'avait préféré ce qui pouvait augmenter la dévotion
à ce qui pouvait charmer l'esprit. Vans ses nombreux cantiques il s'en trouve d'excellents, où l'on est forcé de reconnaître la
main d'un grand maître.
Après l'étude des belles-lettres, de la langue grecque et de la langue française, il s'appliqua aux mathématiques, à la philosophie.
Plus tard, il fera ses preuves dans ses ouvrages de métaphysique contre les incrédules et les ennemis de l'Eglise. Il réussit
pareillement dans la géographie et la cosmographie. On conserve encore une sphère armillaire construite et perfectionnée de
ses propres mains.
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CHAPITRE V. Alphonse embrasse avec éclat la carrière de la jurisprudence.
Don Joseph de Liguori ambitionnait de voir son fils briller dans la magistrature; ce voeu devait être exaucé, vu les talents dont
Alphonse était orné; après sa philosophie et ses autres études, il dut s'appliquer au droit civil et au droit canonique. Ses progrès
excitèrent l'admiration générale; et bientôt on put présager que le jeune Liguori occuperait un jour à Naples les positions les
plus brillantes. Dès l'enfance , il s'était affranchi des amusements ; sa jeunesse conserva la même austérité. Jamais il ne
poursuivit les plaisirs même permis que ses parents pouvaient lui procurer; au contraire , il se livrait au travail comme un enfant
de condition inférieure. Le père, de son côté, n'épargnait rien pour favoriser de si heureuses dispositions; avant l'âge de seize
ans, son digne fils était déjà très-versé dans la jurisprudence. Il fut reçu docteur le 21 janvier 1713, à l'applaudissement général,
avec dispense d'âge ; car il avait seulement seize ans et quelques mois. Si jeune encore, on le vit se présenter devant les
tribunaux de Naples, assister, avec une ardente avidité, aux nombreuses décisions des conseils si respectables de cette ville.
Vers ce temps, il bannit toute espèce de divertissement et renonça même aux soirées qu'il allait passer dans la maison de Don
Cito. Il avait pour toute société le président Caravita, homme aussi pieux que savant, et qui ne le cédait à personne dans la
science du droit civil et canonique. Sa maison était une espèce d`académie pour les jeunes gens studieux. Les personnes les
plus vertueuses et les plus versées dans les matières légales avaient coutume de s'y réunir: le président aimait à s'entourer de
jeunes candidats , et mettait ses soins à les rendre habiles dans la discussion du droit et dans le maniement de la parole. Tous
les soirs, il tenait des conférences dans lesquelles ces jeunes avocats traitaient les questions les plus difficiles, en s'armant de la
loi que chacun jugeait favorable à son . opinion ; et le président adoptait ou rejetait leurs conclusions.
Alphonse n'avait pas encore atteint sa vingtième année, qu'il se voyait déjà chargé d'une nombreuse clientèle et siégeait avec
honneur devant les tribunaux, à côté des avocats les plus distingués. La famille de son père comptait alors au nombre de ses
membres ou de ses amis plusieurs sénateurs des plus notables. Ces hommes de qualité, connaissant le talent d'Alphonse, sa
bonne conduite, et le désir qu'il avait de s'avancer, concoururent de tout leur pouvoir à lui procurer une honorable clientèle.
Lui-même sut gagner l'estime du public ; en peu de temps, les causes les plus importantes lui furent confiées. On admirait en lui
des connaissances universelles, un esprit éclairé , beaucoup de précision dans la manière de s'exprimer, la plus grande probité
et une extrême horreur de la chicane. Il n'acceptait que des causes justes, et refusait celles qui paraissaient douteuses. Il se
montrait humain et désintéressé envers ses clients; i1 avait un tel ascendant sur les coeurs, qu'il enchantait les juges et mettait ses
adversaires de son côté. Grâce à tous ces dons et à d'autres encore, chacun venait lui confier ses intérêts, et le recherchait pour
son défenseur.
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CHAPITRE VI Alphonse fortifie son adolescence par un redoublement de piété et de vertu.
Si Alphonse avait à coeur de se frayer un chemin dans la jurisprudence et de se faire un nom par ses talents, il désirait
également s'avancer dans la vertu et se rendre cher î Dieu. Deux ans après avoir reçu la robe, il passa de la congrégation des
jeunes nobles dans celle des docteurs, établie dans la même maison des Pères de saint Jérôme, et il y fut agrégé le 15 août
1715 , à l'âge de dix-neuf ans. Cette congrégation était l'édification -de toute la ville de Naples, à cause du grand bien qu'y
faisaient les associés. Ces dignes prêtres, animés de l'esprit de saint Philippe, leur fondateur, n'omettaient rien pour inspirer à
leurs élèves l'esprit de Jésus-Christ, et les rendre, par leurs soins, aussi chers à Dieu qu'utiles à l'Etat. Alphonse voulut répondre
à leurs soins; et, comme il avait goûté dans son enfance le lait de la piété parmi ces Pères, il voulut aussi dans son adolescence
s'y fortifier par une nourriture plus solide.
Il visitait souvent aussi le Père Pagano, son directeur spirituel. C'était son ange tutélaire; il lui exposait ses doutes et ne s'écartait
jamais de ses conseils. Il fréquentait les` sacrements, visitait les malades dans les hôpitaux, joignait l'oraison à la mortification
des sens et des passions. Jamais il ne se rendit au tribunal sans avoir entendu la sainte messe, sans avoir fait à l'église ses autres
dévotions. Tous les huit jours, il allait à la congrégation, et s'acquittait avec diligence de tous les devoirs prescrits. Il se donnait
au service des malades avec les frères de l'hôpital des Incurables ; tout revêtu de ses insignes d'avocat, il arrangeait leurs lits, les
consolait, et leur servait à manger avec une charité exemplaire.
Son père était heureux de l'affermir dans ses pieuses dispositions; il faisait avec lui, tous les ans, les exercices spirituels, dans la
maison tenue pour cette fin par les jésuites, ou dans la maison dirigée par les missionnaires de saint Vincent de Paul.
Alphonse conçut alors un amour tout spécial pour la sainte vertu de pureté, qu'il regardait comme le plus précieux ornement de
son âme. Dans toute sa jeunesse, on ne remarqua jamais, dans ses conversations avec les jeunes compagnons de ses travaux et
de ses plaisirs, un signe ou une parole qui pût faire soupçonner la moindre atteinte à cette vertu. Tout en lui respirait la pudeur; il
était si jaloux de la conserver, qu`il redoutait les périls même les plus éloignés.
Une vie si exemplaire dut produire des fruits abondants d'édification. Il plut à la Providence de nous en donner une idée dans la
conversion d'un esclave de la maison. Son père avait, comme capitaine des galères, plusieurs esclaves à ses ordres; un d'entre