Sermones in Cantica canticorum (page 12)

Bernard de Clairvaux · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — sermons sur le Cantique · 29 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XXXIII. Ce qu'une âme dévote ne doit cesser de rechercher.

Que faut-il entendre par le mot midi. Il y a quatre tentations qu'on doit toujours éviter.

1. Apprenez-moi où est celui qu'aime mon âme, où vous paissez votre troupeau, où vous vous reposez à midi. " Un autre saint se sert aussi de la même expression : " Apprenez-moi, dit-il, pourquoi vous me jugez ainsi (Job X, 3). " En quoi il ne blâme pas la sentence du juge, mais il en cherche la cause, il demande d'être instruit par les afflictions, non pas d'en être délivré. Un prophète en use de même dans ses oraisons, quand il dit : " Apprenez-moi vos voies, Seigneur, et enseignez-moi vos sentiers (Psal. XXIV, 4). " Et il déclare ailleurs ce qu'il entend par ces voies et ces sentiers : " Il m'a conduit, dit-il, par les sentiers de la justice (Psal. XXII, 3). " Toute âme qu'une sainte curiosité pour ce qui regarde Dieu anime, ne cesse de s'enquérir de ces trois choses : " De la justice, du jugement et du lieu " où réside la gloire de l'époux; qui sont pour elle la " voie " où elle doit marcher, la " précaution " avec laquelle elle doit marcher, et la " demeure " vers laquelle elle doit marcher. Or, voici ce que le Prophète dit de cette demeure : "Je n'ai demandé qu'une chose au Seigneur, et je la lui demanderai encore, c'est de me faire la grâce de demeurer dans sa maison tous les jours de ma vie (Psal. XXVI, 4). " Et ailleurs " Seigneur, j'aime passionnément la beauté de votre maison et le lieu où habite votre gloire (Psal. XXV, 8). " Quant aux deux autres, voici comment il s'exprime : " La justice et le jugement sont les bases de votre trône (Psal. LXXXVIII, 15). " C'est avec raison que l'âme dévote cherche ces trois choses comme étant le trône de Dieu et la base de son trône.

On aime à voir comment, par une prérogative particulière de l'épouse, ces trois choses concourent également à la consommation de ses vertus; en effet, elle est " belle " par la forme de la justice, " prudente " par la connaissance des jugements, et " chaste " par le désir qu'elle a de la présence ou de la gloire de son époux. Car il sied bien à l'épouse du Seigneur d'être telle; je veux dire belle, prudente et chaste. Or, sa dernière demande trouve place ici; elle prie, en effet, celui qu'aime son âme, de lui apprendre où il paît son troupeau, et où il se repose à midi.

2. Et d'abord, remarquez avec quelle élégance elle distingue l'amour de l'esprit d'avec l'amour charnel, lorsque, voulant désigner son bien-aimé, plutôt par son affection que par son nom, elle ne dit pas simplement celui que j'aime, mais " celui qu'aime mon âme, " pour marquer par-là que son amour est spirituel. Ensuite, considérez avec attention ce qu'elle trouve de si agréable dans le lieu de ses pâturages. Remarquez encore qu'elle parle de l'heure de midi, et s'enquiert surtout du lieu où celui qui paît son troupeau se repose en même temps, ce qui prouve une grade sécurité. Car je crois qu'elle ajoute ce mot : " où il repose, " parce que, en ce lieu-là, il n'est point nécessaire d’être debout, et de veiller à garder le troupeau, puisque, tandis que le pasteur est couché et se repose à l'ombre, son troupeau ne laisse pas de parcourir librement la prairie. Heureuse région, où les brebis entrent et sortent quand il leur plaît, sans que personne les épouvante ! Qui me fera la grâce de vous voir et moi avec vous, vous repaître dans les montagnes avec ces quatre-vingt-dix-neuf brebis que le pasteur y laissa, lisons-nous dans l'évangile, lorsqu'il daigna courir après celle qui s'était égarée (Matth. XVIII, 12). Celui-là sans doute se repose en pleine sécurité lorsqu'il est près de ses brebis; qui n'hésite point à s'éloigner parce qu'il sait qu'il les laisse en lieu sûr. C'est à bon droit que l'épouse soupire et aspire après ce lieu qui est tout ensemble un lieu de pâturage et de paix, un lieu de repos et de sécurité, un lieu de joie, d'admiration et d'étonnement. Hélas! que je suis malheureux d'en être si éloignée et de ne le saluer que de loin! Le seul souvenir que j'en ai me fait verser des larmes, et me met dans le coeur le sentiment, et dans la bouche les paroles de ceux qui disaient : " Nous nous sommes assis sur les rivages des fleuves de Babylone, et nous avons pleuré amèrement en nous souvenant de vous, ô Sion (Psal. CXXXVI, 1). " Il me prend envie de m'écrier aussi avec l'épouse et le Prophète : " Sion, louez votre Dieu de ce qu'il a renforcé les gonds de vos portes et béni vos enfants en vous; il a établi la paix dans toute votre contrée, et il vous nourrit avec abondance de la fleur du plus pur froment (Psal. CXLVII, 1). " Qui ne souhaiterait ardemment de paître en ce lieu pour y goûter la paix, y manger la fleur de froment et y trouver la satiété. Là ni crainte, ni dégoût, ni disette. Or, cette demeure assurée, c'est le " paradis, " cette nourriture délicieuse, c'est le " Verbe, " et cette grande abondance, c'est " l'éternité. "

3. J'ai aussi le Verbe ici-bas, mais c'est. dans sa chair. On me présente aussi la vérité pour me servir de nourriture, mais c'est dans un sacrement. L'ange est comme engraissé de la fleur du froment, il se rassasie du grain même; quant à moi, il faut que je me contente, durant cette vie, de l'écorce du sacrement, du son de la chair, de la paille de la lettre et du voile de la foi. Et ces choses sont telles qu'elles donnent la mort quand y on goûte, sans les assaisonner des 'prémices de l'esprit. Oui, je ne puis trouver que la mort dans le vase, si l'amertume des herbes qui y sont n'est adoucie par la farine du Prophète. Car, sans l'esprit, on ne reçoit le sacrement que pour sa condamnation, la chair ne sert de rien, la lettre tue, et la foi est morte. C'est l'esprit qui vivifie et qui fait que je vis dans ces choses. Riais, de quelque abondance et de quelque onction d'esprit qu'elles soient pleines, l'on ne peut trouver dans l'écorce du sacrement la même douceur que dans la plus pure fleur de froment, dans la foi que dans la vision, dans le souvenir que dans la présence, dans le temps que dans l'éternité, dans le visage que dans le miroir qui le représente, dans l'image de Dieu que dans la forme d'un esclave. Aussi, dans toutes ces choses, ma foi est riche, mais mon intelligence est pauvre. Or, il y a bien de la différence entre le goût que l'on a par l'intelligence et celui que l'on n'a que par la foi, puisque ce dernier fait notre mérite, au lieu que l'autre fera notre récompense. Vous voyez donc qu'il n'y a pas moins de différence entre les pâturages qu'il n'y en a entre les endroits où on habite; et que les biens qui sont possédés par les habitants du ciel, sont aussi élevés au dessus des biens de ce monde, que le ciel est élevé au dessus de la terre.

4. Hâtons-nous donc, mes enfants, hâtons-nous d'arriver dans un lieu plus sûr, dans des pâturages plus délicieux, dans un champ plus fertile.

Hâtons-nous d'aller là où nous habiterons sans crainte, où notre abondance ne saurait s'épuiser, où notre jouissance ne connaîtra point le dégoût. Car, Seigneur des armées, vous qui jugez toutes choses avec tranquillité, vous nourrissez aussi toutes choses en paix et en sécurité.

Vous êtes en même temps le Seigneur des armées et le pasteur des brebis. Vous paissez donc votre troupeau, et vous vous reposez en même temps, mais ce n'est pas ici. Car vous étiez debout lorsque vous regardiez du ciel une de vos brebis, je veux dire le grand Etienne, environné, de loups sur la terre. C'est pourquoi : " Apprenez-moi où vous paissez votre troupeau, et où vous vous reposez à midi, " c'est-à-dire tout le jour. Car ce midi est tolet un jour, qui ne tonnait point de soir. C'est pour cela que ce jour qu'on passe dans votre maison est plus désirable que mille autres s'il ne tonnait pas de couchant (Psal. LXXXIII, 11). Peut-être a-t-il eu un matin, quand ce saint jour a commencé à luire sur nous par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu, dans laquelle le soleil levant nous est venu visiter du ciel (Luc. I, 78). Oui, c'est vraiment alors, ô mon Dieu, que nous avons reçu les effets de votre miséricorde au milieu de votre temple, lorsqu'au sein des ombres de la mort, une grande lumière a paru sur nous, et que nous avons vu la gloire du Seigneur éclairer le matin (Psal. XLVII, 10). Combien de rois et de prophètes ont désiré la voir et ne l'ont pas vue? Pourquoi? Parce qu'il était nuit, et que le matin tant attendu, et auquel la miséricorde était promise, n'était pas encore arrivé? C'est pourquoi quelqu'un disait dans ses prières : " Faites-moi entendre, Seigneur, dès le matin, la voix de votre miséricorde, parce que j'ai espéré en vous (Psal. CXLII, 5). "

5. Ce jour a été précédé d'une aurore qui a commencé à luire quand le soleil de justice fut annoncé à la terre par l'archange Gabriel, qu'une vierge le conçut dans son sein par l'opération du Saint-Esprit, et l'enfanta en demeurant toujours vierge, jusqu'au jour où il parut dans le monde, et conversa avec les hommes. Jusqu'alors ou ne vit qu'une toute petite lumière qui était vraiment semblable à la lumière de l'aurore, en sorte que presque toute la terre ignorait que le jour fût parmi les hommes. Après tout, s'ils ne l'eussent pas ignoré, ils n'eussent jamais crucifié le Seigneur de gloire (I Cor. I, 8). Voilà pourquoi aussi ce n'était qu'au petit nombre des disciples qu'il était dit : " Il y a encore un peu de lumière parmi vous (Joan. XII, 35)," car on n'avait encore que l'aurore, le commencement ou plutôt le signe du jour, tant que le soleil cachait ses rayons, au lieu de les répandre sur la terre. C'était aussi la pensée de saint Paul, lorsqu'il disait:

" La nuit a précédé, mais le jour s'est approché (Rom. XIII, 2), " marquant par là qu'il y avait encore si peu de lumière, qu'on pouvait dire que le jour s'était approché plutôt que venu. Mais quand s'exprimait-il ainsi? C'était alors que le soleil, venu des enfers, était déjà monté jusqu'au plus haut du ciel. Combien donc était-il encore plus vrai de le dire, lorsque la ressemblance du péché, comme une nuée épaisse, couvrait l'aurore, et qu'elle était comme étouffée par tant de souffrances, et même par une mort amère et sur une croix honteuse? Combien plus sa lumière était-elle faible alors, et paraissait-elle plutôt venir de la présence de l'aurore que de celle du soleil ?

6. Toute la vie de Jésus-Christ sur la terre était donc une aurore, une aurore même assez pâle, jusqu'à ce que, se couchant et se levant de nouveau, il a chassé l'aurore par la lumière plus vive de sa présence qui était comme un soleil : le matin arrivant alors, la nuit s'est trouvée comme engloutie dans sa victoire. Aussi lisons-nous dans l'évangile ," Le jour du Sabbat, de grand matin, elles vinrent au tombeau, le soleil étant déjà levé (Matth.

XXVIII, 1). " N'était-ce pas le matin, puisque le soleil était levé? Or, il tira une nouvelle beauté de la résurrection, et urne lumière plus pure et plus brillante que de coutume ; car nous ne le connaissons plus maintenant ( I Cor. V, 16), selon la chair, quoique nous l'ayons connu ainsi d'abord. Aussi le Prophète chante-t-il : " Il s'est revêtu de beauté, il s'est revêtu de force, il s'est ceint et a pris les armes .(Paul. XCII, 1), " parce qu'il a dépouillé les infirmités de la chair comme un nuage, et s'est revêtu d'une robe de gloire. C'est alors que ce soleil s'est élevé, et que, répandant insensiblement ses rayons sur la terre, il a commencé peu à peu à paraître plus lumineux et à faire sentir plus vivement sa chaleur. Mais qu'il s'échauffe et se fortifie tant qu'il voudra, qu'il au fente le nombre et la force de ses rayons dans tout le cours de notre vie mortelle, car il demeure avec nous jusqu'à la consommation des siècles (Matth. XXVIII, 20); il ne montera point pourtant à son midi, et cous ne le verrons point ici-bas dans cette plénitude de lumière, où nous le verrons un jour, au moins ceux à qui il daignera faire cette grâce. O véritable midi! plénitude d'ardeur et de lumière! état permanent d'un soleil durable, qui détruit toutes les ombres, sèche tous les marais, bannit toutes les mauvaises odeurs! O solstice éternel et jour sans déclin, ô lumière du midi, fraîcheur du printemps, beauté de l'été, abondance de l'automne, et, pour ne rien omettre, repos , et loisir de l'hiver, ou plutôt, si vous l'aimez mieux ainsi, il n'y arque l'hiver qui s'en ira et se retirera alors. Apprenez-moi, dit l'épouse, où est ce lien si plein de clarté, de paix et d'abondance, afin que, comme Jacob, étant encore dans ce corps mortel, vit le Seigneur face à face sans qu'il en mourût (Gen. XXXII, 30) , ou comme Moïse le vit, non en figure et en énigme ou en songe, ainsi que les autres prophètes, mais d'une manière excellente et inconnue à tout autre qu'à lui et à Dieu (Num. XII, 8); ou, comme Isaïe, après que les yeux de son esprit furent ouverts, le vit sur un trône très-haut et très-élevé (Isa. VI, 1), ou même comme saint Paul qui, ravi dans le paradis, entendit des paroles ineffables, et vit de ses yeux Jésus-Christ son Seigneur (II Cor. XII, 4), je mérite aussi de vous contempler par un ravissement d'esprit, dans l'éclat de votre lumière et de votre beauté, de vous vair paissant votre troupeau avec plus d'abondance, et vous reposant avec plus de sécurité.

7. Car ici vous paissez votre troupeau, mais vous ne le rassasiez pas. Et-il n'est pas permis de se reposer, mais il faut être debout, et veiller à clause des frayeurs de la nuit. Hélas ! cette lumière-ci n'est point pure, cette nourriture n'est point pleine, cette demeure n'est point sûre. " Apprenez-moi donc où vous paissez votre troupeau, et où vous vous reposez à midi. " Vous m'appelez bienheureuse de ce que je suis affamée et altérée de la justice. (Matth. V, 6). Et qu'est-ce que cela, au prix de la félicité de ceux qui sont comblés des biens de votre maison, (Psal. LXIV, 6) qui sont toujours à un banquet magnifique, (Psal. LXVII, 4) et se réjouissent sans cesse en la présence de Dieu? Si je souffre quelque chose pour la justice, vous dites encore que je suis 1 bienheureuse. Or il est certain que s'il y a quelque douceur à paître où l'on craint de souffrir, il n'y a point de sûreté : mais y paître et y souffrir en même temps, n'est-ce pas un plaisir fâcheux ? Je possède ici toutes choses hormis la perfection; :plusieurs choses m'arrivent au-delà de mes espérances, mais je n'y vois rien de sûr. Quand me comblerez-vous donc de joie par la présence de votre visage (Psal. XV, 10)? Je chercherai, Seigneur, votre visage adorable (Psal. XXVII. 8). Voue visage est un soleil en son midi. Apprenez-moi où vous paissez votre troupeau, où vous vous reposez à midi.

Je sais assez où vous paissez sans reposer. Apprenez-moi où vous paissez et reposez tout ensemble. Je n'ignore pas où le reste du temps vous avez coutume de paître, mais je voudrais savoir où vous paissez à midi. Car pendant le temps. de ma vie mortelle, et dans le lieu de mon pèlerinage, j'ai coutume de me repaître et de repaître les autres de vous, sous votre conduite, dans la loi, dans les prophètes, et dans les Psaumes. Je me repose aussi clans les pâturages de l'évangile et des apures. Souvent même j'ai cherché comme j'ai pu de la nourriture pour moi, :et pour ceux qui m'appartiennent dans les actions, les paroles, et les écrits des saints : mais plus souvent encore, car cela m'est plus aisé, j'ai mangé le pain de la douleur, et bu le vin de la componction, et mes larmes m'ont servi de nourriture et de breuvage durant le jour et durant la nuit, pendant qu'on me dit à tout moment, où est votre Dieu (Psal. XXXXI, 3) ? Il est vrai quelque fois, je me nourris de ce qui est sur votre table, car vous avez dressé une table devant moi, pour confondre ceux qui m'affligent. J'en prends, dis-je, parfois quelque chose, par un bienfait singulier de votre miséricorde, et cela me fait un peu respirer lorsque mon âme est triste et me remplit de troubles. Je connais ce pâturages et j'y vais souvent en vous suivant comme mon pasteur. Mais apprenez-moi aussi, je vous prie, ceux que je ne connais pas.

8. Il y a encore à la vérité d'autres pasteurs qui se disent vos compagnons, et ne le sont pas, qui ont des troupeaux qui leur sont propres, et des prairies pleines de pâturages mortels, où ils paissent, mais sans vous et sans vos ordres. Je ne suis point entré dans leurs terres, et ne me suis point approché d'eux. Ce sont ceux qui disent a Le Christ est ici : Le Christ est là (Marc. XIII, 21) : " Ils promettent les fertiles pâturages de la sagesse et de la science, on les croit, on vient en foule à eux, mais ils rendent ceux qui les suivent enfants du Diable encore beaucoup plus qu'ils ne le sont eux-mêmes. Et pourquoi cela, sinon parce qu'il n'y a point là de midi, ni de lumière pure, qui puissent faire connaître clairement la vérité, et qu'an reçoit souvent la fausseté pour elle, à cause de la vraisemblance qui ne se discerne pas aisément du vrai dans l'obscurité, mais surtout aussi parce que les eaux dérobées sont plus douces, et qu'on trouve meilleur le pain qu'on mange en cachette (Prov. IX. 17)? Et c'est pour cela que je vous prie de m'enseigner où vous paissez et où vous vous reposez à midi, c'est-à-dire à découvert, de peur que séduite je ne me mette à errer après les troupeaux de vos compagnons, comme eux-mêmes sont errants et vagabonds, n'ayant aucune certitude de la vérité qui les rend stables, apprenant toujours et n'arrivant jamais à la connaissance de la vérité. Voilà ce que dit l'épouse à cause des vains dogmes des philosophes et des hérétiques.

9. Pour moi, je crois que nous devons soupirer après ce midi, non-seulement pour ce motif, mais encore et surtout à cause des artifices des puissances invisibles, des esprits séducteurs qui se tiennent en embuscade avec des flèches toutes prêtes dans leurs carquois, pour percer, d'un lieu obscur, ceux qui ont le coeur droit, afin qu'en plein jour nous puissions découvrir les stratagèmes du diable et discerner aisément d'avec notre bon ange cet ange de Satan qui se transforme en ange de lumière. Car nous ne saurions nous garantir des incursions du démon du midi (Psal. C. 6), qu'en demeurant aussi dans la lumière du midi, et je crois que ce démon-là est appelé ainsi, parce qu'il y a de mauvais esprits qui, étant une nuit, et une nuit perpétuelle à cause de leur volonté ténébreuse et obstinée dans le mal, ne laissent pas pour surprendre les hommes de paraître comme un jour, que dis-je comme un jour, comme un midi ; de même que leur prince ne se contente pas d'être égal à Dieu, mais lui résiste encore et s'élève au-dessus de tout ce qui est appelé Dieu, et adoré comme tel (2 Thess. III, 4). C'est pourquoi si le coeur de celui qu'un démon de cette sorte entreprend de tenter, n'est éclairé par le vrai midi qui luit du haut du ciel, pour convaincre et découvrir le faux midi, il ne pourra point s'en donner de garde; le démon le tentera et le supplantera certainement par l'apparence du -bien, tandis qu'il ne se défie de rien, et qu'il ne se tient pas sur ses gardes. Et ce midi est d'autant plus clair, c'est-à-dire, la tentation est d'autant plus forte, que le mal qu'elle présente parait un plus grand bien.

10. Que de fois, par exemple, n'a-t-il pas inspiré à certains religieux la pensée de devancer les veilles de la nuit, pour se jouer d'eux ensuite en les faisant dormir au choeur, pendant que leurs frères chantaient l'office; que de fois leur a-t-il fait prolonger leurs jeûnes, pour les rendre inutiles au service de Dieu, en les rendant faibles? Combien de fois, rempli d'envie contre ceux qui faisaient des progrès dans le monastère, leur a-t-il persuadé, sous prétexte d'une plus grande perfection, de s'en aller dans le désert, et les infortunés ont bientôt reconnu la vérité de cette parole qu'ils avaient lue avec si peu de fruit : " Malheur à celui qui est, seul, car s'il tombe il n'y a personne qui le relève (Eccles. IV, 10) ". Que de fois en a-t-il excité au travail des mains plus qu'il ne fallait, et les a-t-il rendus, par leur faiblesse, incapables des autres exercices réguliers? A combien a-t-il persuadé d'embrasser avec trop d'ardeur les travaux corporels qui servent peu, selon l'Apôtre (I Tim. IV, 8), et les a-t-il rendus froids pour la piété? Vous en avez connu vous-même quelques-uns (je le dis à leur confusion) qui d'abord ne pouvaient être retenus, tant ils se portaient avec ardeur aux choses pénibles, et qui sont tombés ensuite dans une telle lâcheté, que, selon cette parole de l'Apôtre, après avoir commencé par l'Esprit, ils ont achevé par la chair (Galat. III, 1), et ont fait une honteuse alliance avec leur corps, après lui avoir déclaré une guerre cruelle.

Vous les voyez aujourd'hui, par un triste changement, chercher à contre-temps le superflu, après avoir refusé auparavant avec opiniâtreté le nécessaire. Après tout, je ne sais si ceux qui persistent ainsi dans leur obstination, font des abstinences indiscrètes, et, par une singularité blâmable, troublent ceux à qui ils doivent conformer leur conduite, puisqu'ils vivaient sous le même toit, je ne sais, dis-je, s'ils croient conserver la piété : pour moi, il me semble qu'ils s'en éloignent considérablement. Aussi, que ceux qui, se trouvant sages à leurs propres yeux, sont déterminés à n'acquiescer à aucun conseil, à aucun commandement, voient ce qu'ils répondront, non pas à moi, mais à celui qui a dit : " Résister à ses supérieurs, c'est presque un crime égal à la magie; et c'est une espèce d'idolâtrie de ne vouloir pas acquiescer à leurs ordres (I Reg. XV, 23). " Il avait dit auparavant : "L'obéissance vaut mieux que le sacrifice, et il vaut mieux obéir à ses supérieurs qu'offrir à Dieu la graisse des béliers (Ibid.)," c'est-à-dire une abstinence désobéissante.

C'est pourquoi le Seigneur a dit par le Prophète: " Est-ce que je mangerai la chair des taureaux, ou boirai-je le sang des boucs (Psal. XXXXIX, 3) ? " pour marquer que les jeûnes des superbes ou des impurs ne lui sont point agréables.

11. Mais je crains aussi, en condamnant les exagérations, de paraître lâcher la bride aux gourmands, et que ce que j'ai dit pour servir de remède aux uns, ne soit un poison pour les autres; aussi, que les uns et les autres apprennent qu'il y a quatre sortes de tentations que le Prophète nous signale en ces termes : " La vérité vous couvrira d'un bouclier impénétrable. Vous n'appréhenderez point les frayeurs de la nuit, ni la flèche qui vole durant le jour, ni le trafic qui se fait dans les ténèbres, ni les attaques du démon du midi (Psal. XC, 5). " Que chacun ne laisse pas d'écouter. car j'espère que tous peuvent tirer quelque avantage de mes paroles. Nous tous, qui que nous soyons, qui nous sommes convertis au Seigneur, nous sentons et nous avons senti en nous ce que l'écriture-Sainte a dit : " Mon fils, lorsque vous entrez au service de Dieu, demeurez ferme contre la crainte., et préparez votre âme contre la tentation (Eccli. III, 1). " Ainsi, c'est la crainte qui, la première, agite les commencements de notre conversion, comme tout le monde l'a expérimenté, et cette crainte est causée par l'image affreuse que nous concevons de la vie étroite, que nous sommes près d'embrasser, et par la rigueur de la discipline régulière à laquelle nous ne sommes point encore accoutumés. Or, cette crainte est appelée une " crainte de nuit, " soit parce que la nuit dans l'écriture signifie ordinairement les adversités, ou parce que nous ne voyons pas encore quelle sera la récompense des maux que nous nous préparons à endurer. Car si le jour, à la lumière duquel nous puissions voir en même temps les travaux et les récompenses, le désir de la récompense lui, pour nous, serait claire, nous empêcherait d'appréhender le travail, attendu que les souffrances de cette vie ne méritent pas d'être comparées à la gloire dont nous jouirons dans l'autre (Rom. VIII, 18). Mais, maintenant que ces choses sont cachées à nos yeux, et que ce n'est qu'une nuit pour nous, nous sommes tentés par les frayeurs de la nuit, et nous craignons de souffrir des maux présents pour des biens à venir que nous ne voyons point. Ceux donc qui entrent en religion doivent veiller et prier pour surmonter cette première tentation, de peur qu'étant d'abord abattus par la faiblesse de l'esprit, et troublés par les orages, ils ne quittent le bien qu'ils ont embrassé; à Dieu ne plaise qu'il en soit ainsi.

12. Mais, après avoir surmonté cette tentation, ne laissons pas de nous armer aussi contre les louanges que les hommes nous prodiguent à cause de la vie louable où nous sommes entrés. Autrement nous serons exposés aux blessures " de la flèche qui vole durant le jour, " c'est-à-dire de la vaine gloire. Car la renommée vole, et c'est durant le jour; elle naît, en effet, des oeuvres de lumière. Quand nous l'aurons soufflée comme une vaine fumée, il y a encore à craindre qu'on ne nous offre quelque chose de plus solide, je veux dire les richesses et les honneurs du siècle; peut-être celui qui se soucie peu des louanges recherchera-t-il les hommes. Et voyez si ça n'est pas l'ordre des tentations qui a été gardé envers Notre-Seigneur, à qui le démon n'a montré tous les royaumes du monde, qu'après lui avoir suggéré la pensée de se précipiter en bas du pinacle du temple uniquement par un sentiment de vanité (Matth. IV, 8). A l'exemple du Sauveur, rejetez donc aussi ces choses; autrement il est, impossible que vous ne soyez pas surpris par le "trafic qu'il fait dans les ténèbres, " c'est-à-dire par l'hypocrisie. Car ce vice est une branche de l'ambition, et sa demeure est dans les ténèbres, car elle cache ce qu'elle est, et se fait paraître ce qu'elle n'est pas. Or, elle trafique en tout temps, en retenant la forme de sa piété pour se cacher, et en vendant la vertu même de la piété pour acheter des honneurs.

13. La dernière tentation est le " démon du midi, " c'est-à-dire celui qui d'ordinaire tend des piéges aux parfaits, à ces hommes vaillants et généreux qui ont tout surmonté, les voluptés, la vaine gloire, les honneurs. Car, que reste-t-il à celui qui tente les hommes, en quoi, ils puissent combattre à force ouverte ceux qui sont tels? Il vient donc caché, parce qu'il n'ose pas se découvrir, et il s'efforce de supplanter par un faux bien, celui qu'il sait assez, par sa propre expérience, n'avoir que de l'horreur pour tout ce qui est visiblement mal. Mais, plus ceux qui peuvent dire avec l'Apôtre : " Nous n'ignorons pas ses artifices (II Cor. II, 11)," avancent dans la vertu, plus ils doivent avoir soin de se tenir en garde contre ce piège. Voilà pourquoi Marie se trouble de la salutation de l'ange (Luc. I, 29) ; elle craignait, si je ne me trompe, que ce fùt quelque supercherie de l'ennemi. Et Josué ne reçut point l'ange comme ami, avant de connaître qu'il était ami (Josué V, 13). Il lui demande, en effet, s'il est un des siens ou un ennemi, comme un homme qui connaît les finesses du démon du midi, De même, lorsque les apôtres, qui ramaient avec peine, parce qu'ils avaient le vent contraire, et que leur barque était agitée par les flots, en voyant Jésus-Christ marcher sur les eaux, pensent que c'était un fantôme et poussent un cri de frayeur, ne témoignent-ils pas clairement qu'ils soupçonnaient que c'était le démon du midi? Vous vous souvenez bien que l'écriture dit : " que c'est la quatrième veille de la nuit qu'il vint à eux en marchant sur la mer (Ibid. XLVIII). " Craignons donc cette quatrième et dernière tentation, et plus nous serons élevés, plus nous devons veiller soigneusement pour nous garantir des attaques du démon du midi. Mais lé vrai Midi se fit connaître à ses disciples, quand il leur dit :

" C'est moi, ne craignez point (Matth. XXIII, 50); " et la crainte qu'ils avaient que ce fût le faux midi se dissipa. Dieu veuille aussi que toutes les fois que la fausseté se déguise et tâche de se glisser dans nos esprits, le vrai Midi envoie d'en haut sa lumière et sa vérité pour la mettre en plein jour, et sépare la lumière d'avec les ténèbres, afin que nous ne tombions point sous la censure du Prophète " en prenant la lumière pour les ténèbres, et les ténèbres pour la lumière (Isa. V, 20). "

14. Si la longueur de ce discours ne vous fatigue point, je vais essayer encore d'approprier ces quatre tentations en leur ordre, au corps de Jésus-Christ, qui est l'église. Je serai le plus bref possible. Considérez l'église primitive: n'a-t-elle pas été d'abord extraordinairement surprise "par la crainte de la nuit? " Car on était vraiment dans la nuit, alors que tous ceux qui tuaient les saints croyaient rendre un grand service à Dieu. Mais après avoir surmonté cette tentation, et quand la tempête se fut apaisée, elle est devenue illustre et glorieuse, et, selon la promesse qui lui en avait été faite, elle devint comme un objet de gloire et de triomphe dans tous les siècles. En sorte que l'ennemi, fâché de se voir frustré dans ses espérances, laissant là " la crainte de la nuit, " recourt adroitement à "la flèche qui vole durant le jour, " et en perce quelques-uns des enfants de l'église. Et des hommes vains et ambitieux se sont élevés, pour acquérir de la réputation; et, sortant de l’église, ils ont longtemps affligé leur mère par le nombre de leurs dogmes pervers. Mais cette peste a été aussi étouffée par la sagesse des saints, comme la première l'avait été par la patience des martyrs.

15. Aujourd'hui, grâce à Dieu, l'église est délivrée de ces deux grands maux, mais elle est défigurée par le " trafic qui se fait dans les ténèbres. " Malheur à ce siècle corrompu par le levain des Pharisiens, c'est-à-dire par l'hypocrisie, si toutefois on la peut nommer ainsi, puisqu'elle ne se peut plus cacher tant elle est répandue, et ne cherche même plus à se cacher tant elle est impudente. Une corruption contagieuse circule aujourd'hui dans tout le corps de l'église et y répand une maladie d'autant plus désespérée qu'elle est plus universelle, et d'autant plus dangereuse qu'elle est plus intérieure. Si un hérétique s'élevait contre elle et lui faisait une guerre ouverte, on le mettrait dehors et il sécherait. Si un ennemi publie l'attaquait par une violence publique, elle se cacherait peut-être, et éviterait sa fureur. Mais maintenant que chassera-t-elle, ou de qui se cachera-t-elle ? Ils sont tous ses amis et tous ses ennemis. Ils sont tous ses intimes, et tous ses adversaires. Ils sont tons ses domestiques, et il n'y en a pas un qui vive en paix avec elle. Ils sont tous ses proches, et ils cherchent tous leurs intérêts. Ils sont ministres de Jésus-Christ, et ils servent l'Antéchrist. Ceux qui ne rendent aucun honneur à Dieu, sont chargés des biens de sa maison. C'est de là que vient cet éclat digne de courtisanes, ces habits de comédiens, cet appareil royal que vous voyez tous les jours. De là l'or qui brille aux mors de leurs chevaux, à leurs selles et à leurs éperons, à leurs éperons, dis-je, plus magnifiques que les autels. De là ces tables chargées de services splendides et de mets délicieux; de là ces excès de bouche, ces débauches, ces guitares, ces lyres et ces flûtes, de là ces celliers qui regorgent d'une abondance de toutes choses, ces pots remplis de parfums précieux, et ces coffres pleins de trésors immenses. C'est pour tout cela qu'on veut être, et qu'on est, en effet, prévôt d'église, doyen, archidiacre, évêque et archevêque.

Car ces dignités ne se donnent pas au mérite, mais au trafic infâme qui s'en fait dans les ténèbres.

16. Il a été fait autrefois de l'église, une prophétie dont nous voyons maintenant l'accomplissement; il a été dit que ce serait dans la paix que son amertume devrait être plus amère (Isa. XXXVIII, 7). Elle a été amère dans les supplices des martyrs. Elle a été plus amère dans ses combats contre les hérétiques.

Mais elle est maintenant très-amère dans les moeurs de ses membres. Elle ne peut ni les éloigner d'elle, ni s'éloigner d'eux, tant ils se sont établis puissamment et multipliés jusqu'à l'infini. Sa plaie est intérieure ; elle est incurable. C'est ce qui fait que son amertume est très-amère au milieu de la paix. Mais au milieu de quelle paix? Elle a la paix, et elle n'a point la paix. Sa paix n'est pas troublée par les païens. Elle est en paix du côté des hérétiques, mais elle n'a point la paix de la part de ses enfants, et c'est aujourd'hui, à proprement parler, qu'elle fait cette plainte : J'ai " nourri des enfants, je les ai élevés, et, après cela, ils m'ont méprisée.

" Ils m'ont méprisée et déshonorée par les désordres de leur vie, par des gains honteux, par des commerces infâmes, et enfin par toutes sortes d'oeuvres de ténèbres. Il ne reste plus qu'une chose, c'est que le démon du midi sorte et séduise le peu qui n'aient pas encore perdu leur simplicité. Car il a englouti des fleuves de sages et des torrents de puissants, comme parle l'écriture, et il espère engloutir encore les eaux du Jourdain (Job. XII, 18), c'est-à-dire les personnes simples et humbles qui sont dans l'église. Car c'est lui qui est l'Antéchrist, il ne contrefera pas seulement le jour, mais encore le midi, il foulera aux pieds les choses les plus saintes, et s'élèvera au dessus de tout ce qui est appelé Dieu, et honoré comme tel. Mais le Seigneur Jésus-Christ le tuera du souffle de sa bouche, et le détruira par l'éclat de son avènement, car il est le véritable et éternel midi, l'époux et le défenseur de l'église, et un Dieu élevé au dessus de tout, et béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

SERMON

1. "Si vous ne vous connaissez pas vous-même, ô la plus belle de toutes les femmes, sortez, et allez après les troupeaux de vos compagnons, et paissez vos boucs auprès des tentes des pasteurs (Cant. I,7). " Autrefois Moïse, présumant beaucoup de la grâce et de la familiarité de Dieu, aspirait à une grande vision, et disait à Dieu ;

" Si j'ai trouvé grâce devant vos yeux, montrez-vous vous-même à moi (Exod. XXXIII, 43). " Mais, au lien de cette vision qu'il demandait, il en eut une moindre, par laquelle toutefois il pouvait un jour arriver à celle qu'il désirait. De même les enfants de Zébédée, dans la simplicité de leur âme, conçurent aussi un souhait bien hardi, mais ils furent ramenés au degré par où ils devaient monter pour arriver à ce qu'ils demandaient; de même ici l'épouse, comme elle semble demander une grande chose, se voit humiliée, par une réponse sévère, mais utile néanmoins et pleine d'affection.

Car il faut que celui qui aspire à de grandes choses ait d'humbles sentiments de soi; puisque, en s'élevant au dessus de soi, il peut tomber même de l'état où il était auparavant.

s'il n'est solidement affermi dans la vraie humilité. Et, parce que les plus grandes grâces ne s'obtiennent que par le mérite de l'humilité, il faut que celui qui doit les recevoir soit humilié, par de sévères réprimandes, afin qu'il se rende digne, par son humilité, des faveurs qu'il désire. Lors donc que vous voyez qu'on vous humilie, prenez cela pour une bonne marque et pour une preuve certaine que la grâce de Dieu est proche. Car, comme l'âme s'élève par l'orgueil avant de tomber, il faut qu'elle s'abaisse par l'humilité avant d'être élevée. Aussi, lisez-vous également ces deux vérités, que Dieu résiste aux superbes, et qu'il donne sa grâce aux humbles (Jacob. IV, 6). Et ne voyons-nous pas encore que lorsqu'il veut récompenser libéralement son serviteur Job, après cette insigne victoire remportée sur le démon, et cette patience si longue et si éprouvée, il a soin de l'humilier auparavant par plusieurs demandes assez rudes, afin de le préparer à recevoir l'abondance des bénédictions qu'il a dessein de répandre sur lui !

2. Mais c'est peu que nous souffrions volontiers que Dieu nous humilie par lui-même si nous n'avons le même sentiment, lorsqu'il nous humilie par les hommes. écoutez sur ce sujet un grand exemple de David. Un jour, un homme, et cet homme était un de ses serviteurs, l'outragea de paroles; mais lui ne sentit point les injures dont on le couvrait, car il pressentait la grâce de Dieu (Il Reg. XV1,10). " De quoi vous souciez-vous, enfants de Servia? " O homme vraiment selon le coeur de Dieu, qui cru: devoir plutôt se fâcher contre celui qui voulait le venger, que contre celui qui lui adressait de sanglantes injures! Aussi sa conscience ne lui reprochait-elle rien lorsqu'il disait : " Si j'ai rendu le mal qu'on m'a fait, c'est avec justice que je succomberai sous l'effort de mes ennemis (Psal. VII, 4). " Il défendit donc qu'on empêchât celui qui l'outrageait avec insolence, de le charger d'injures, parce qu'il les regardait comme un gain pour lui. Il ajoute même : " C'est le Seigneur qui l'a envoyé pour maudire David. " Certes il était bien selon le coeur de Dieu, puisqu'il connaissait si bien ce qu'il y avait dans son coeur. Une langue méchante le déchirait cruellement, et lui avait l'œil sur les secrets jugements de Dieu. La voix de celui qui le maudissait frappait ses oreilles, et son âme s'humiliait pour recevoir des bénédictions. Est-ce que Dieu était dans la bouche de ce blasphémateur?

A Dieu ne plaise. Mais il se servait de lui pour humilier David. Et le Prophète ne l'ignorait pas, car Dieu lui avait découvert les secrets les plus cachés de sa sagesse; aussi a-t-il dit : " Ce m'est un grand bien que vous m'ayez humilié, afin que je sois justifié (Psal. LLXVIII, 71). "

3. Voyez-vous comme l'humilité nous justifie? Je dis l'humilité, non pas l'humiliation. Que de gens sont humiliés, et ne sont pas humbles ! Les uns ont de l'aigreur de se voir humiliés, les autres le souffrent avec patience, et les autres avec joie. Les premiers sont coupables ; les autres sont innocents; et les derniers sont justes ; l'innocence est bien une partie de la justice ; mais l'humilité seule en fait la perfection. Celui qui peut dire : " Je me trouve bien de ce que vous m'avez humilié est vraiment humble ; " celui qui soutire de se voir humilié, ne peut pas dire cela, et encore moins celui qui en murmure. Nous ne promettons la récompense de l'humiliation ni à l'un ni à l'autre, quoiqu'ils soient bien différents entre eux, et que l'un possède son âme par la patience, au lieu que l'autre la perd par son murmure. Et quoiqu'il n'y en ait qu'un qui soit digne de colère, ni 'un ni l'autre néanmoins ne méritent la grâce, parce que Dieu ne la donne pas à ceux qui sont humiliés, mais à ceux qui sont humbles. Or celui-là est humble qui tourne l'humiliation en humilité, et c'est lui qui dit à Dieu : " Je me trouve bien de ce que vous m'avez humilié (Jacob. IV. 6). " Ce qu'on souffre avec patience, évidemment n'est pas un bien, mais une chose fâcheuse. Or nous savons que Dieu aime celui qui donne gaiement (2 Cor. IV. 9). C'est pour cela que lorsque nous jeûnons, on nous ordonne de nous parfumer la tête et de nous laver visage (Matth. VI. 17), afin que nos bonnes oeuvres soient assaisonnées d'une certaine joie spirituelle, et que nos holocaustes soient gras et parfaits. Car la seule humilité qui est parfaite mérite la grâce de Dieu. Tandis que celle qui est. contrainte ou forcée, comme est l'humilité de celui qui se contient avec patience, si elle obtient la vie, à cause de la patienté, elle ne saurait avoir la grâce (a) à cause de la tristesse qui l'accompagne. Car cette parole de l'écriture : " que l'humble se glorifie de son élévation ; " ne convient point à celui qui est en cet état, parce qu'il n'est pas humilié de bon coeur et avec joie.

4. Mais voulez-vous voir un humble qui se glorifie comme il faut, et qui est vraiment digne de gloire? " Je me glorifierai volontiers, dit l'Apôtre, dans mes infirmités, afin,que la vertu de Jésus-Christ habite en moi (2 Cor. XII. 9). " 11 ne dit pas qu'il souffre patiemment ses infirmités, mais qu'il s'en glorifie volontiers, témoignant ainsi qu'il lui est avantageux d'être humilié, et qu'il ne lui suffit pas de posséder son âme en patience, et de souffrir patiemment d'être humilié, s'il ne reçoit encore la grâce, de se réjouir de l'être. écoutez une règle générale sur ce sujet : "

Quiconque s'humilie sera élevé (Luc. XIV, 11). " Par où Jésus-Christ marque certainement qu'il ne faut pas entendre que toute sorte d'humilité doit être élevée, mais qu'il n'y a que celle qui part d'une volonté libre, non celle qui est accompagnée de tristesse ou qui vient de nécessité.

De même, dans le sens contraire, ce ne sont pas tous ceux qui sont élevés qui doivent être humiliés, mais ceux-là seulement qui s'élèvent eux-mêmes par un mouvement de vanité volontaire. Ce n'est donc pas celui qui est humilié, mais celui qui s'humilie volontairement, qui sera élevé à cause du mérite de sa volonté. Car quoique la matière de l'humilié lui soit fournie par un autre, par exemple, par les opprobres, les pertes, les supplices, cela ne fait pas qu'on puisse dire que c'est un autre qui l'humilie, plutôt qu'il ne s'humilie lui-même, s'il se résout à souffrir toutes ces choses sans rien dire et aveu joie pour l'amour de Dieu.

5. Mais je m'emporte trop loin.

Je sais bien que vous souffrez avec patience rues longueurs en vous parlant de l'humilité et de la patience. Revenons à notre point de départ, car nous n'avons dit tout cela qu'à l'occasion de la réponse dont l'époux a cru devoir humilier l'épouse, qui présume de s'élever à de grandes choses. Et ce n'est pas pour lui en faire un reproche, mais pour lui donner sujet de montrer davantage son humilité, et pour la rendre plus digne de choses plus excellentes, et plus capable de recevoir celles même qu'elle demandait. Mais puisque nous ne sommes qu'au commencement de ce verset, nous en remettrons l'explication à une autre fois, si vous le voulez bien, de peur que les paroles de l'époux ne soient traitées ou entendues avec ennui. Ce dont veuille préserver ses serviteurs , Jésus-Christ Notre-Seigneur qui est Dieu par dessus tout, et béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il. a Saint Bernard entend parler ici de la grâce spéciale promise aux humbles en ces termes : " Dieu donne la grâce aux humbles, " grâce non-seulement intérieure mais encore extérieure, qui consiste dans l'exaltation qui leur est réservée même en cette vie.

SERMON XXXV. Deux réprimandes que l'époux fait à l'épouse. Il y a deux ignorances particulièrement à craindre et à fuir.

1. " Si vous ne vous connaissez pas, sortez (Cant. I,17).

" Cette réprimande est dure et âpre, puisqu'il lui dit de sortir. Car c'est de cette façon que les maîtres ont coutume d'en user envers les serviteurs, lorsqu'ils sont irrités contre eux, et que les maîtresses parlent à leurs servantes, lorsqu'elles en ont été gravement offensées. Sortez d'ici, disent-ils, allez, que je ne vous voie plus, retirez-vous de ma maison. L'époux se sert, en parlant à l'épouse, d'une parole aussi rude et aussi amère, si toutefois elle ne se connaît pas elle-même. Car il ne lui pouvait rien dire de plus fort, ni de plus capable de l'effrayer, que de la menacer de la faire sortir. Ce que vous remarquerez aisément, si vous prenez garde d'où il lui commande de sortir, et où il veut qu'elle aille. Car d'où et où pensez-vous que ce soit, sinon de l'esprit à la chair, des biens de l'âme au désir du siècle, d'un repos intérieur, au bruit du monde, et au tracas des soins extérieurs ? Toutes choses où il n'y a que travail, douleur et affliction d'esprit, car l'âme qui a une fois appris du Seigneur, et reçu de lui, la grâce de rentrer en elle-même, de soupirer après la présence de Dieu dans le fond de son coeur, et de chercher toujours sa face adorable, (car Dieu est esprit, et il faut que ceux qui le cherchent marchent et vivent selon l'esprit, non selon la chair ;) cette âme, dis-je, ne croira-t-elle point qu'il est moins horrible et moins insupportable d'éprouver, pour un temps, le feu de l'enfer, que de s'abandonner de nouveau après avoir goûté une fois la douceur de ces exercices, aux attraits, ou plutôt aux tourments de la chair, et à la curiosité insatiable des sens, de l'oeil, par exemple, qui, comme dit l'écclésiaste, " ne se lasse jamais devoir non plus que l'oreille d'ouïr (Eccles. 1, 25). " écoutez un homme qui avait expérimenté ce que nous disons : " Vous êtes bon, Seigneur, à ceux qui espèrent en vous, à l'âme qui vous cherche (Thren. III, 25) ! " Si quelqu'un eût voulu ôter à cette âme sainte la jouissance de ce bien, je crois qu'elle l'eût pris comme si on l'avait arrachée du paradis et de l'entrée de la gloire. écoutez-en encore un autre, qui est semblable à celui-ci. " Tous les désirs de mon coeur tendent vers vous, mes yeux vous cherchent sans cesse; je chercherai, Seigneur, la beauté de votre visage (Psal. XXVI, 8). " Aussi, disait-il encore : " Ce m'est un grand bien d'être attaché : Dieu (Psal. LXXII, 28). " Et en parlant à son âme : " Goûtez le repos, mon âme, puisque le Seigneur vous a comblée de ses biens (Psal. LLXIV, 7)." Je dis donc que celui qui a une fois reçu cette faveur, n'appréhende rien tant que d'être abandonné de la grâce, et de se trouver obligé de retourner vers les consolations, ou plutôt les désolations de la chair, et de supporter encore les tumultes des sens.

2. C'est pourquoi cette menace est terrible et redoutable

: " Sortez et paissez vos boucs. " Car c'est comme s'il disait : sachez que vous êtes indigne de la contemplation douce et familière des choses célestes, intellectuelles et divines, dont vous jouissez. C'est pourquoi, sortez de mon sanctuaire, qui est votre coeur, où vous avez coutume de puiser avec plaisir, les sens secrets et sacrés de la vérité et de la sagesse et, comme une personne toute séculière, appliquez-vous à repaître et à réjouir les sens de votre chair. Car, par ce mot boucs, on entend le péché, et, au jugement dernier, ils doivent être placés à la gauche, ils figurent les sens du corps qui sont volages et insoumis, et, comme autant de fenêtres par lesquelles le péché et la mort sont entrés dans l'âme.

A quoi se rapporte fort bien ce qui suit : " Auprès des tentes des pasteurs (Cant. I, 8)." Car les boucs ne paissent pas comme les agneaux au dessus, mais auprès des tentes des pasteurs. En effet, si les pasteurs qui sont vraiment tels ont des tentes faites de terre et placées sur la . terre, je veux parler de. leurs corps, tant qu'ils combattent encore, ils n'ont pas coutume néanmoins de repaître de terre les troupeaux du Seigneur, mais de pâturages célestes, parce qu'ils ne leur prêchent pas leur propre volonté, mais celle du Seigneur. Quant aux boucs, qui sont les sens du corps, ils ne cherchent point les choses célestes; mais, auprès des tentes des pasteurs dans tous les biens sensibles de ce monde, qui est la région des corps, ils prennent de quoi irriter plutôt que rassasier leurs désirs.

3. Quel honteux changement de goût après avoir nourri son âme de méditations sacrées pendant son pèlerinage et son exil, comme des biens célestes, après avoir le bon plaisir de Dieu et les secrets de sa volonté, pénétré les cieux par sa ferveur, et s'être promené en esprit dans les demeures des saints, après avoir salué les pères, les apôtres, et les chœurs des prophètes, admiré les triomphes des martyrs, et contemplé avec étonnement les ordres des anges, de quitter toutes ces choses, de s'assujettir comme un vil esclave à la servitude du corps, d'obéir à la chair, de satisfaire ses passions brutales et déshonnêtes, et de mendier par toute la terre, de quoi apaiser, en quelque sorte, sa curiosité insatiable, par la figure du monde qui passe en un moment. Que mes yeux versent un torrent de larmes sur cette âme qui, après avoir été nourrie des mets les plus excellents (Job XIV, 21), se jette maintenant sur des choses immondes. Car, selon l'expression du saint homme Job, il nourrit une femme stérile, et il n'a point soin d'une pauvre veuve (Cant. I. 7). Et remarquez que l'époux ne dit point simplement " sortez; mais sortez, et allez après les troupeaux de vos compagnons, et paissez vos boucs. " En quoi il me semble qu'il nous avertit d'une chose bien considérable. Et qu'est-ce que c'est? Hélas! c'est qu'il ne permet pas seulement à cette belle créature qu'il avait jadis placée dans son troupeau, et qui maintenant s'est précipitée dans un état plus déplorable, de demeurer ,au moins dans ses troupeaux, mais il lui commande d'aller derrière erra. Comment cela se fait-il, diffus-vous? De la façon que vous lisez dans le Prophète : " L'homme étant dans l'honneur n'a pas compris , il est devenu semblable aux bêtes brutes (Psal. XLVIII, 1). " Voilà comment une si belle créature a été mise la suite des troupeaux de bêtes. Je crois que si les bêtes de somme pouvaient parler, elles diraient : " Voici Adam qui est devenu comme l'une de nous, tandis qu'il était dans l'honneur (Gen. III, 22), " dit le Prophète. Si vous demande; en quel honneur; il habitait dans le paradis, et il vivait dans un lieu de délices. Il ne souffrait aucune peine ni aucune privation. Il était environné de fruits odoriférants, couché sur les fleurs, couronné d'honneur et de gloire, et établi sur tous les ouvrages sortis des mains du créateur. Il excellait surtout à cause de l'éclat qu'il tirait de sa ressemblance avec Dieu, et il avait commerce et société avec la troupe des anges, et avec toute la milice de l'armée céleste.

4. Mais il a changé la gloire de sa ressemblance avec Dieu, " en la ressemblance d'un veau qui mange de l'herbe. " De là vient que le pain des anges est devenu comme le foin qu'on porte à l'étable, et a été placé devant nous comme devant des bêtes de somme. " En effet, le Verbe s'est fait chair (Joan. I, 14). " Or, selon le Prophète, " toute chair n'est que du foin ( Isa. XXXX, 6). " Mais ce foin ne s'est point séché, et la fleur n'en est point tombée, parce que l'esprit du Seigneur s'est reposé dessus. Aussi, si autrefois la fin de toute chair arriva par le déluge ce fut parce que l'esprit de vie s'était retiré. Car Dieu dit : " Mon esprit ne demeurera plus jamais en l'homme, parce qu'il n'est que chair (Gen. VI, 3). " Par le nom de chair c'est le vice qui est marqué en cet endroit, non pas la nature. Car ce n'est pas la nature, mais le péché qui chasse l'esprit. C'est donc à cause du péché que toute chair est du foin, et que toute sa gloire est comme la fleur du foin. " Le foin, dit-il, s'est séché, et sa fleur est tombée (Isa. XXXX, 6). " Mais il n'est pas question là de la fleur qui pousse du rejeton et de la racine de Jessé, puisque l'esprit du Seigneur s'est reposé sur elle; ni du foin que le Verbe a été fait, puisque le proverbe ajoute ensuite .

" Mais le Verbe du Seigneur demeure éternellement (Ibid. 7). " Car si le Verbe est du foin, et que le Verbe demeure éternellement, il faut aussi que le foin demeure éternellement. Autrement, comment donnerait-il la vie éternelle s'il ne demeurait éternellement? En effet : " Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra à jamais. " Et il déclare de quel pain il entend parler, lorsqu'il ajoute : " Et le pain que je donnerai pour la vie du monde, c'est ma chair. " Comment donc ce qui fait vivre éternellement pourrait-il n'être pas éternel?

5. Mais souvenez-vous, s'il vous plaît, avec moi de ce que le Fils dit au Père dans le psaume : " Vous ne permettrez pas que votre saint éprouve la corruption (Psal. XV, 10). " Il n'y a point de doute qu'il n'entende parler de sou corps, qui était couché sans âme dans le sépulcre. Car c'est ce saint que l'ange annonça à la Vierge, lorsqu'il lui dit " Et le saint qui naîtra de vous sera appelé fils de Dieu (Luc. I, 35). " Comment, en effet, ce foin qui était saint pourrait-il éprouver la corruption, puisqu'il venait des chastes entrailles de Marie, comme de prairies toujours verdoyantes, et qu'il attire sans cesse sur lui les regards des anges qui le contemplent avec un plaisir immortel? Ce foin perdra sa verdeur, si Marie perd jamais sa virginité. La nourriture de l'homme s'est donc changée en celle des bêtes, quand l'homme lui-même s'est changé en bête. Hélas! changement triste et lamentable, l'homme qui était l'habitant du paradis, le maître de la terre, le citoyen du ciel, le domestique du Seigneur des armées, le frère des esprits bienheureux, et le cohéritier des Vertus célestes, par un soudain changement, s'est trouvé couché dans une étable à cause de sa ressemblance avec les bêtes, et se vit lié à un râtelier à cause de sa fureur indomptable, selon ce qui est écrit : " Serrez-lui la bouche avec un mors et une bride, car autrement vous n'en viendrez pas à bout (Psal. XXXI, 9). " Reconnais pourtant, ô boeuf, ton possesseur, et toi âne reconnais l'étable de ton maître, afin que les prophètes de Dieu soient trouvés justes dans la prédiction de ces merveilles, devenu bête, reconnais celui que tu n'as pas connu lorsque tu étais homme. Adore dans l'étable celui que tu fuyais dans le paradis. Honore l'étable de celui dont tu as méprisé le commandement. Mange ce foin que tu as rejeté avec dégoût, lorsqu'il était pain, et pain des anges.

6. Vous me demanderez peut-être quelle a été la cause d'un si grand abaissement. Il n'y en a certainement point d'autre que celle que j'ai déjà alléguée, c'est que l'homme étant dans l'honneur n'a pas compris. Que n'a-t-il pas compris? Le Prophète ne le dit point, mais nous le dirons: se trouvant établi dans l'honneur, il n'a pas compris qu'il n'était que limon et que boue, et a pris plaisir dans son élévation. Aussitôt il a éprouvé en lui-même ce que l'un des enfants de la captivité a remarqué avec sagesse et écrit avec beaucoup de vérité longtemps après, en disant : "

Celui qui n'étant rien croit être quelque chose, se trompe lui-même (Gal. VI, 3). " Malheur à cet infortuné qu'il ne se soit point trouvé quelqu'un pour lui dire alors : Pourquoi, terre et cendre, t'enorgueillis-tu? Voilà comment une. créature si belle s'est confondue dans un troupeau ; voilà. comment sa ressemblance avec Dieu s'est échangée en une ressemblance avec la bête;

voilà comment, au lieu de la compagnie des anges, elle est tombée dans la société des bêtes de somme. Voyez-vous combien nous devons fuir une ignorance qui a été la source de tous les maux du genre humain ! Car le Prophète dit qu'il est devenu semblable aux bêtes brutes, parce qu'il n'a point compris. Il faut donc éviter l'ignorance à tout prix, de peur que, si nous ne comprenons point encore, après avoir été châtiés si sévèrement, nous ne tombions dans des maux encore plus grands et plus nombreux que les premiers, et qu'on ne dise de nous : " Nous avons traité Babylone, et elle n'est point guérie (Jer. LI, 9). " Et cela avec raison, puisque le châtiment ne nous aurait point donne d'intelligence.

7. Peut-être même est-ce pour cela que l'époux, afin de détourner sa bien-aimée de l'ignorance par le tonnerre le ses réprimandes, ne dit pas : Sortez avec- lés troupeaux ou pour aller rejoindre tes troupeaux, mais : " Sortez après les troupeaux de vos compagnons, " Pourquoi s'exprime-t-il ainsi? Sans doute pour montrer que la seconde ignorance est plus redoutable et plus honteuse que la première, puisque, si l'un avait rendu l'homme semblable aux bêtes, l'autre le leur rend inférieur. Car les hommes ignorés de Dieu, c'est-à-dire réprouvés à cause de leur ignorance, paraîtront à ce jugement épouvantable, pour êtres livrés aux flammes éternelles, peine que ne souffriront point les bêtes. Dr, il n'y a point de doute que la condition de ceux qui seront en cet état ne soit de beaucoup pire que celle des êtres qui ne seront plus du tout. " Il lui aurait été plus avantageux, dit le Sauveur, de n'être jamais né homme; " non pas de n'être point né du tout, mais de n'être point né homme, mais, par exemple, d'être né bête, on quelque autre créature qui, n'ayant point reçu de jugement, ne devait point comparaître au jugement de Dieu, ni, par conséquent, être condamné aux supplices éternels. Que l’âme raisonnable, qui rougit que la première ignorance l'ait rendue compagne des bêtes dans la jouissance des biens de la terre, sache donc qu'elle ne les aura plus même pour compagnes dans les tourments de l'enfer, et qu'alors elle sera même chassée avec honte de leur troupeau, ne sera plus avec elles, mais après elles, puisque celles-ci ne sentiront plus aucun mal, au lieu qu'elle sera exposée à toute sorte de souffrances, et n'en sera jamais délivrée, parce qu'eue a ajouté, une seconde ignorance à la première. C'est ainsi que l'homme sort, et marche solitaire à la suite des troupeaux de ses compagnons, puisqu'il n'y a que lui de précipité au fond de l'enfer. Ne vous semble-t-il pas que celui qui est jeté pieds et mains liés dans les ténèbres extérieures se trouve relégué au dernier rang? Assurément le dernier état de cet homme sera bien pire que le premier, puisque, au lieu d'être égal aux bêtes, il est maintenant au dessous d'elles.

8. Bien plus, si vous voulez y prendre garde, je pense que vous trouverez que même, en cette vie, l'homme est au dessous des bêtes. En effet, l'homme qui est doué de raison, et. qui ne vit pas selon la raison, ne vous semble-t-il pas en quelque sorte plus bête que les bêtes mêmes? Si la bête ne se gouverne pas par la raison, elle a pour excuse que la nature ne l'en a point pourvue, mais l'homme ne peut s'excuser ainsi, puisque la raison est chez lui une prérogative de sa nature. C'est donc avec justice que l'homme doit être estimé, puisqu'il n'y a que lui parmi les animaux qui, dégénérant de sa condition, viole les droits de la nature, et qui, doué de raison, imite ceux qui en sont tout à fait privés. Il est donc évident qu'il marche après les troupeaux de bêtes, en cette vie, par la dépravation de sa nature, et, après cette vie, par les peines extrêmes qui l'attendent.

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