Sermones in Cantica canticorum

Bernard de Clairvaux · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — sermons sur le Cantique · 29 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

OEUVRES COMPLèTES

DE

SAINT BERNARD

TRADUCTION PAR M. L'ABBé CHARPENTIER VIVèS, PARIS 1866

Source : http://www.abbaye-saint-benoit.ch/

SERMONS DE SAINT BERNARD ABBé DE CLAIRVAUX SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

OEUVRES COMPLèTES DE SAINT BERNARD *

SERMON

I. *

SERMON II. Avec quelle impatience les patriarches et les prophètes attendaient l’incarnation du Fils de Dieu, qu'ils ont annoncée. * SERMON III. Le baiser des pieds, de la main, de la bouche du Sauveur, etc. * SERMON IV. Des trois progrès de l'âme, signifiés par les trois baisers des pieds, de la main et de la bouche du Seigneur. * SERMON V. Il y a quatre sortes d'esprits; celui de Dieu, celui de l’ange, celui de l'homme et celui de la bête. * NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON. POUR LE Ve SERMON SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES, n. 9 * SUR LE SERMON n. 10. * SERMON

VI. L'esprit suprême et incirconscrit est Dieu : en quel sens on dit que les pieds de Dieu, sont la miséricorde et le jugement. * SERMON VII. De l'ardent amour de l’âme pour Dieu et de l'attention qu'il faut * apporter dans l'oraison et dans la psalmodie. * NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON. SUR LE VII SERMON SUR LE Cantique, n. 6. * SERMON VIII. Le Saint-Esprit est le baiser de Dieu : c'est ce baiser que l'épouse demande, afin qu'il lui donne la connaissance de la Sainte Trinité. * SERMON IX. Des deux mamelles de l'époux, c'est-à-dire, de Jésus-Christ, dont l'une est la patience à attendre la conversion des pécheurs, lorsqu'ils se convertissent, et l'autre la bienveillance ou la facilité avec laquelle il les accueille. * SERMON X. Les rois parfums spirituels des mamelles de l'épouse, la contrition, la dévotion et la piété. * SERMON XI. Il faut remarquer deux choses principales dans la rédemption des hommes, le fruit que nous en tirons, et la manière dont elle s'est accomplie. * SERMON XII. Le parfum de la piété est le plus excellent de tous. Respect que les inférieurs doivent avoir. pour leurs supérieurs. * SERMON XIII. Nous devons faire remonter à Dieu comme à la source de tout bien, toutes les grâces que nous recevons de lui. * SERMON XIV. De l'église des Chrétiens fidèles, et de la Synagogue des Juifs perfides. * SERMON XV. Vertu merveilleuse du nom de Jésus-Christ pour les chrétiens fidèles dans toutes les adversités. * SERMON

XVI. La Contrition du coeur. Il y a trois espèces de confessions véritables. * SERMON XVII. Il faut observer avec grand soin le moment où le Saint-Esprit vient dans l’âme, et celui où il s'en éloigne. Jalousie que le diable a conçue contre les hommes. * SERMON

1. Il faut vous dire, mes frères, d'autres choses qu'aux gens du monde, ou au moins il faut vous les dire d'une autre manière. Pour eux, si on veut suivre la forme d'enseignement que l'Apôtre a prescrite (II Cor. III, 2), on ne doit leur donner que du lait, non de la viande. Il nous apprend lui-même, par son propre exemple, à présenter une nourriture plus solide aux personnes spirituelles lorsqu'il dit : " Nous ne parlons pas un langage plein de la science et de la sagesse humaine; mais conforme à la doctrine de l'Esprit-Saint, réservant les choses spirituelles pour ceux qui sont spirituels (I Cor. II, 13). Et ailleurs Nous ne tenons des discours sublimes et élevés qu'avec les parfaits (Ibid.)," tels que vous êtes, mes frères, du moins j'aime à le croire, si ce n'est pas en vain que depuis si longtemps vous vous occupez à une étude toute céleste, vous vous exercez à connaître la vérité, et méditez jour et nuit, sur la loi de Dieu. Préparez-vous donc à être nourris, non de lait, mais de pain. Il y a dans Salomon un pain, mais un pain très-blanc et délicieux, je veux parler du livre qui a pour titre : le Cantique des cantiques. Qu'on le serve si vous le voulez bien, et qu'on le rompe.

2. Car pour l'Ecclésiaste, je crois que, par la grâce de Dieu, vous êtes assez instruits dans la connaissance et dans le mépris de la vanité du monde, qui est le sujet dont traite l'Ecclésiaste. Quant aux pro verbes, votre vie et votre conduite n'est-elle pas réglée et formée sur les enseignements qu'ils contiennent ? C'est pourquoi, après avoir commencé par goûter de ces deux pains, qui ne laissent pas d'être tirés du coffre de l'Ami (a), approchez-vous pour manger de ce troisième, afin de voir s'il n'est point meilleur encore. Car s'il y a deux vices qui font seuls, ou du moins qui font plus que les autres la guerre à l'âme, je veux parler du vain amour du monde, et de l'amour a Saint Bernard fait allusion ici à ce passage de saint Luc XI, 5, " mon ami prête-moi trois pains. " Veut-il nous faire entendre par sa manière de l'exprimer qu'il a fait des commentaires sur ces deux livres, c'est ce que nous avons examiné dans la préface qui précède.

excessif de soi-même ;

ces deux premiers livres donnent des remèdes contre cette double peste ; l'un, en retranchant, avec le sarcloir de la discipline, tout ce qu'il y a de corrompu dans les mœurs, et de superflu dans les désirs de la chair ; et l'autre, en pénétrant par une vive lumière de la raison, l'éclat trompeur des choses du monde, et le distinguant fort bien d'avec ce qui est réel et solide. Enfin Salomon préfère la crainte de Dieu, et l'observation de ses commandements, à tous les autres biens que les hommes peuvent désirer. Et certes avec raison. Car la première de ces deux choses, est le commencement de la vraie sagesse et la seconde en est la perfection, si toutefois, pour vous, la véritable sagesse consiste à s'éloigner du mal et à faire le bien; et s'il est vrai que personne ne peut s'éloigner parfaitement du mal sans la crainte de Dieu, comme on ne saurait faire une bonne oeuvre, si on ne garde ses commandements.

3. Ainsi, après avoir détruit ces deux vices, par la lecture de ces deux livres, on peut s'approcher pour entendre ce discours sacré et sublime, qui, étant comme le fruit de tous les deux, ne doit être entendu que par des esprits et des oreilles très-sages. Mais si on n'a point dompté sa chair, par les austérités, si on ne l'a point assujettie à l'esprit; si on ne méprise point les vanités du monde, si enfin on ne s'est point déchargé de tout l'attirail du siècle, comme d'un fardeau insupportable, on est impur et indigne d'une lecture si sainte. Car, comme c'est en vain que la lumière frappe des yeux aveuglés ou fermés, " de même l'homme animal ne comprend point ce qui est de l'esprit de Dieu (I.Cor. II, 14), parce que le Saint-Esprit, qui est l'auteur de la sagesse, fuira l'hypocrite (Sap.I, 15)," c'est-à-dire celui qui mène une vie déréglée. Jamais il n'aura plus de commerce avec la vanité du monde, parce qu'il est l'esprit de Vérité (Joan.XIV, 17). Car quelle alliance peut-il y avoir entre la Sagesse d'en haut (I Cor. II, 19), et celle du monde qui est folie devant Dieu, et la sagesse de la chair, qui est aussi ennemie de Dieu (Rom. VIII, 7) ? Or, je ne pense pas que l'ami qui nous viendra de dehors, ait sujet de murmurer contre nous, lorsqu'il aura mangé ce pain si excellent.

4. Mais qui le rompra. Voici le père de famille, reconnaissez le Seigneur, à la fraction du pain ; en effet, quel autre que lui est capable de le rompre? Pour moi, je ne suis pas assez téméraire pour l'entreprendre, et si vous jetez les yeux sur moi, n'attendez rien de moi; car je suis un de ceux qui attendent, et je mendie avec vous la nourriture de mon âme, l'aliment de mon esprit. Vraiment pauvre et indigent, je frappe à la porte de celui qui ouvre, et personne ne ferme (Apoc. III, vers. 7), pour obtenir l'intelligence des profonds mystères qu'enferme ce discours. Les yeux de tout le monde sont tournés vers vous, Seigneur, unique objet de notre espérance. Les petits enfants ont demandé du pain, et il n'y a personne qui le leur rompe. Nous espérons cette faveur de votre bonté, ô Père si plein de miséricorde, rompez votre pain à ceux qui ont faim. Ce sera par mes mains, si vous daignez vous servir de moi, mais ce sera par le secours de votre grâce.

5. Dites-nous, je vous prie, qui est celui qui dit ces paroles : " Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche (Cant. I, 1) ; " de qui elles sont dites, à qui elles s'adressent, et quel est cet exorde si prompt, dont le mouvement soudain semble plutôt le milieu que le commencement d'un discours. Car, à l'entendre parler de la sorte, on croirait que quelqu'un a parlé avant lui, et qu'il introduit une personne qui lui répond, et lui demande un baiser. De plus, si cette personne demande ou ordonne à quelqu'un, quel qu'il soit, de le baiser, pourquoi dire expressément que ce soit de la bouche, et même de sa propre bouche, comme si ceux qui se baisent avaient coutume de le faire autrement qu'avec la bouche, ou de se baiser avec la bouche d'un autre? Encore, ne dit-il pas qu'il me baise avec sa bouche, mais, par une façon de parler moins usitée, qu'il me baise d'un baiser de sa bouche. Certainement, un discours qui commence par un baiser est bien agréable. Ainsi en est-il de l'écriture-sainte, elle a une face charmante, qui touche d'abord, et porte à la lire , en sorte que, bien qu'il y ait de la peine à découvrir les sens cachés qu'elle enferme, cette peine se change en délices ; et la douceur du langage et de l'expression fait qu'on ne sent pas le travail qu'il y a à en pénétrer l'intelligence. Mais qui est celui, que ce commencement sans commencement, et cette façon de parler si nouvelle dans un livre si ancien, ne rendrait pas attentif? Ce début montre bien que cet ouvrage n'est pas une production de l'esprit humain, et qu'il a été composé par le Saint-Esprit même, puisqu'il est fait avec tant d'art, que, bien qu'il soit difficile à entendre, il y a néanmoins beaucoup de plaisir à en rechercher l'intelligence.

6. Mais quoi ? Passerons-nous le titre sous silence ? Non. Il ne faut pas laisser le moindre iota, puisque Jésus-Christ nous commande de recueillir les moindres fragments des paroles sacrées, pour empêcher qu'ils ne se perdent (Matth. VI, 18 et Joan. VI, 12). Le titre est conçu en ces termes : Ici commence le Cantique des cantiques de Salomon.. Observez d'abord que le nom de Pacifique, qui est ce que signifie Salomon , convient fort bien en tête d'un livre qui commence par un signe de paix, c'est-à-dire par un baiser ; et remarquez encore que ce début n'invite à l'intelligence (des parties de l'écriture où il se trouve), que les âmes tranquilles et pacifiques, qui sont exemptes du trouble des passions, et du tumulte des soins de la terre.

7. Ne vous imaginez pas non plus, que ce soit sans raison, que l'inscription de ce livre ne porte pas simplement, le Cantique, mais le Cantique des cantiques. J'ai lu plusieurs cantiques dans l'écriture, et je ne me souviens point, que ce nom soit donné à un autre. Israël chanta un cantique au Seigneur en action de grâces, de ce qu'il avait échappé à l'épée et à la servitude de Pharaon, et pour s'être vu délivré et vengé en même temps par le double miracle de la mer Rouge. Néanmoins ce cantique n'est point appelé le Cantique des cantiques, ôtais si j'ai bonne mémoire, l'écriture dit: " Israël chanta ce cantique à la gloire du Seigneur (Exod. XV, 1)." Débbora ( Judic.

V, 1) Judith (Judith. XVI, 1) et la mère de Samuel (I Reg. II, 1) ont chanté des cantiques ; quelques prophètes en ont pareillement chanté, mais on ne lit nulle part qu'aucun d'eux ait appelé son cantique, le Cantique des cantiques. D'ailleurs on voit, si je ne me trompe, que toutes ces person. nes ont chanté à cause de quelque avantage reçu par eux ou par les leurs, par exemple, pour avoir gagné une bataille, échappé à un péril, obtenu ce qu'ils souhaitaient, et pour d'autres sujets semblables , et chacun pour des causes particulières, et de peur de paraître ingrats pour les bienfaits de Dieu, suivant cette parole du prophète : " Le juste vous donnera des louanges, lorsque vous lui aurez fait quelque grâce (Psal. XI, VIII, 19). " Mais Salomon, ce roi, doué d'une sagesse admirable, élevé au comble de la gloire, comblé de biens, et jouissant d'une paix parfaite, n'avait besoin d'aucune des faveurs dont nous avons parlé, qui pût lui donner le sujet de chanter son divin Cantique. On ne trouve même en nul endroit de l'écriture, rien qui semble marquer cela.

8. C'est donc par une inspiration divine, qu'il a chanté les louanges de Jésus-Christ. et de l'église, la grâce d'un- amour sacré, et les mystères d'un mariage éternel, qu'il a exprimé les désirs d'une âme sainte, et que, dans les transports d'une allégresse toute spirituelle, il a composé un épithalame dans un style agréable et figuré. Car, à l'exemple de Moïse, il voilait sa face, qui sans doute n'était pas moins resplendissante que la sienne à cet égard, parce que, en ce temps-là, il n'y avait personne, ou du moins, il y en avait très-peu qui fussent capables de soutenir cette gloire dans tout son éclat. Je crois donc que ce chant nuptial est nommé le Cantique des cantiques, à cause de son excellence, comme celui en l'honneur de qui il a été fait est appelé, par excellence, le Roi des rois, et le Dominateur des dominateurs (I Tim. VI, 15).

9. Si vous consultez votre propre expérience (a), après la victoire que votre foi a remportée sur le monde, et quand vous vous êtes vus hors de l'abîme de misère, et du fond du bourbier, n'avez-vous pas aussi chanté au Seigneur un cantique nouveau en reconnaissance des merveilles qu'il a opérées? et lorsqu'il a commencé à affermir vos pieds sur la pierre, et. à conduire vos pas, je ne doute point que, pour le remercier de ce renouvellement de vie, vous n'ayez encore chanté un autre cantique à la gloire de notre Dieu. Mais lorsque, après votre repentir, non-seulement il vous remit vos péchés, mais vous promit même des récompenses, la joie dont vous a comblés l'espérance des biens futurs ne vous a-t-elle pas animés encore davantage à chanter dans les voies du Seigneur, combien sa gloire est grande? Et quand l'un de a Le manuscrit de Cîteaux ajoute ces mots: " Les cantiques que nous devons chanter à chaque progrès, " mais c'est une faute.

vous, trouvant quelque obscurité dans l'écriture, vient à en avoir l'éclaircissement, il n'y a point de doute qu'en actions de grâce de ce qu'il a reçu la nourriture de ce pain céleste, il ne fasse retentir un chant d'allégresse et de louanges, comme ceux qu'on entend dans un festin délicieux. Enfin, dans vos exercices et vos combats de chaque jour, car il n'y a pas de trêve pour ceux qui vivent avec piété en Jésus-Christ, de la part, soit de la chair, soit du monde et du diable (Job, VII, 1). La vie de l'homme sur la terre est une guerre continuelle comme vous l'éprouvez sans cesse en vous-mêmes, en sorte que chaque jour vous devez chanter de nouveaux cantiques pour les victoires que vous remportez. Toutes les fois qu'on surmonte une tentation, qu'on dompte un vice, qu'on évite un péril imminent, ou qu'on découvre le filet de celui qui tendait des piéges, qu'on est parfaitement guéri d'une passion ancienne et invétérée de l'âme, que par une faveur particulière de Dieu on acquiert quelque vertu longtemps désirée et souvent demandée, n'entendons pas, selon le Prophète, retentir des actions de grâce et des paroles de louanges (Isa. LII. 3), à chacun de ses bienfaits, Dieu n'est-il pas béni dans ses dons ? S'il en était autrement, celui-là serait estimé ingrat au jour du jugement qui ne pourrait dire à Dieu : " Vos bienfaits étaient le sujet de mes cantiques dans le lieu de mon exil (Psal. CXVIII, 54)."

10. Je crois que vous reconnaissez déjà dans vous mêmes, ce que, dans le psautier, on appelle non pas Cantiques des cantiques, mais cantiques graduels; parce que à mesure que vous faites quelques progrès, selon les degrés que chacun a disposés dans son coeur, vous devez chanter un cantique à la louange et à la gloire de celui qui est la cause de cet avancement. Sans cela, je ne vois pas comment ce verset du psaume peut être accompli ; " on entend dans la tente des- justes une action de grâce d'un succès si favorable (Psal. CXVII. 15), " ou du moins cette belle et salutaire exhortation de l'Apôtre : " Chantez dans votre coeur des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels à la gloire de Dieu (Coloss. III. Ephes. V.). "

14. Mais il y a un cantique qui, par son excellence et sa douceur incomparable, surpasse tous ceux dont nous avons parlé; et quelque autre que ce puisse être. On l'appelle, avec raison, le Cantique des cantiques, attendu que c'est le fruit de tous les autres. Il n'y a que la seule onction de la grâce qui l'enseigne, et la seule expérience qui l'apprenne, que ceux qui l'ont éprouvé le reconnaissent; que ceux qui n'ont pas encore cette expérience brûlent du désir, non de le connaître, mais de l'éprouver. Car ce n'est pas un bruit de la bouche, mais une allégresse du coeur ; ce n'est pas un son des lèvres mais un mouvement de joie; c'est un concert non de voix, mais de volontés. On ne l'entend point au dehors, et il ne retentit pas en public. Il n'y a que celle qui le chante et celui en l'honneur de qui elle le chante, c'est-à- dire l'époux et l'Epouse qui l'entendent. Car c'est un chant nuptial qui exprime de chastes et doux embrassements d'esprit, une union parfaite de volontés, et une liaison d'affection et d'inclinations réciproques.

12. Au reste, il n'appartient pas de le chanter ou de l'entendre à une âme qui est encore dans l'enfance de la vertu et nouvellement sortie du siècle; mais à une âme avancée et instruite qui, par les progrès que la grâce de Dieu lui a fait faire, a tellement grandi, sinon en âge, du moins en mérite,, qu'elle est arrivée à l'âge parfait et nubile, si je puis parler ainsi, et qu'elle est devenue capable de contracter mariage avec l'époux céleste, telle enfin que nous la dépeindrons plus amplement en son lieu. Mais l'heure à laquelle la pauvreté de notre institut nous commande de nous occuper au travail des mains se passe. Demain nous continuerons au nom de Dieu, ce que nous avons commencé sur le baiser ; puisque aujourd'hui nous avons achevé l'explication du titre.

SERMON II. Avec quelle impatience les patriarches et les prophètes attendaient l’incarnation du Fils de Dieu, qu'ils ont annoncée.

1. Je pense souvent aux brûlants désirs avec lesquels les anciens patriarches soupiraient après l'incarnation de Jésus-Christ, et je suis touché d'un vif sentiment de douleur, j'en ressens une grande confusion en moi-même, et maintenant encore à peine puis-je retenir mes larmes, tant je suis confus de la tiédeur et de l'insensibilité des malheureux temps où nous vivons. Car, qui d'entre nous ressent autant de joie, d'avoir reçu cette grâce, que les saints de l'ancienne loi avaient de désir de voir s'accomplir la promesse qui leur en avait été faite? Plusieurs, à la vérité, se réjouiront au jour de cette naissance que nous allons bientôt célébrer, mais Dieu veuille que ces réjouissances aient vraiment pour objet la nativité de Jésus, non la vanité. Ces paroles donc: " Qu'il me baise du baiser de sa bouche (Cant. I, 1)," respirant l'ardeur des désirs et la pieuse impatience de ces grands hommes. Le petit nombre de ceux qui, pour lors, étaient animés de l'Esprit-Saint, sentaient par avance combien grande devait être la grâce qui serait répandue sur ses lèvres divines. C'est ce qui leur faisait dire, dans l'ardeur du désir dont leur âme était enflammée: " Qu'il me baise du baiser de sa bouche, " souhaitant passionnément de n'être pas privés d'une si grande douceur.

2. Ainsi, chacun d'eux disait : De quoi me servent tant de discours sortis de la bouche des prophètes? Que celui-là plutôt qui est le plus beau des enfants des hommes, que celui-là, dis-je, me baise du baiser de sa bouche. Je ne veux plus entendre parler Moïse, il ne fait que bégayer pour moi (Exod. IV.). Les lèvres d'Isaïe sont impures (Isa. VI.) Jérémie ne sait pas parler, car ce n'est qu'un enfant. (Hier. I.). Enfin tous les prophètes sont muets, mais que celui dont ils parlent tant, oui, que celui-là me parle lui-même ; que lui-même me baise du baiser de sa bouche. Qu'il ne me parle plus en eux, ou par eux; car leur langage est comme un nuage ténébreux dans l'air; mais qu'il me baise lui-même du baiser de sa bouche, que son agréable présence, les torrents de son admirable doctrine deviennent en moi une fontaine d'eau vive qui jaillisse pour la vie éternelle. Celui que le père a sacré avec une huile de joie d'une manière plus excellente que tous ceux qui participent à sa gloire, ne versera-t-il pas en moi une grâce plus abondante, si toutefois il daigne me baiser du baiser de sa bouche, lui dont le discours vif et efficace est un baiser pour moi et un baiser qui ne consiste pas dans l'union des lèvres, marque trop souvent trompeuse de celle des esprits, mais dans une infusion de joie, une révélation de mystères, et un rapprochement parfait et admirable de la lumière céleste qui éclaire l'âme, et de l'âme qui en est éclairée? Car celui qui adhère à Dieu ne fait qu'un esprit avec lui. (I. Cor. VI, 17). Aussi est-ce avec raison que je ne reçois ni visions, ni songes, que je ne veux point de figures ni d'énigmes, et que je méprise même les beautés angéliques. Car mon Jésus les surpasse infiniment par les charmes de ses grâces infinies. Ce n'est donc point à un autre que lui, quel qu'il soit, à un ange ou à un homme; mais c'est à lui-même que je demande qu'il me baise d'un baiser de sa bouche. Je n'ai pas assez de présomption, pour qu'il me baise de sa bouche. Ce bonheur unique, ce privilège singulier n'appartient qu'à l'homme que le Verbe a pris dans l'Incarnation. Mais je me contente de lui demander très-humblement qu'il me baise seulement d'un baiser de sa bouche, ce qui est commun à tous ceux qui peuvent dire : " Nous avons tous reçu quelque chose de sa plénitude et de son abondance (Joan. I, 16). "

3. Mais écoutez, le Verbe qui s'incarne est la bouche qui baise. La chair qu'il prend est la bouche qui reçoit ce baiser. Le baiser qui se forme sur les lèvres de celui qui le donne et de celui qui le reçoit, est la personne composée de l'un et de l'autre, Jésus-Christ, l'homme médiateur entre Dieu et les hommes. C'est donc pour cette raison que nul saint n'osait dire qu'il me baise de sa bouche; mais seulement, d'un baiser de sa bouche, laissant cette prérogative à celle sur qui la bouche adorable du Verbe s'est une fois imprimée d'une manière unique, lorsque la plénitude de la Divinité s'est jointe corporellement à elle. Heureux baiser, honneur étonnant et merveilleux, dans lequel la bouche ne s'est pas appliquée sur la bouche, mais où l'union des deux natures assemble les choses divines avec les humaines, lie par un lien de paix la terre avec le ciel. " Car il est notre paix, lui qui de deux n'a fait qu'un (Eph. II. 14). " C'était donc après ce baiser, que les saints de l'Ancien Testament soupiraient; parce qu'ils pressentaient qu'il renfermerait une joie immortelle, et tous les trésors de la sagesse et de la science, et qu'ils désiraient avoir part à l'abondance des biens qu'il devait apporter.

4. Je vois bien que ce que je vous dis vous plait. Mais voici encore un autre sens. Les saints n'ignoraient pas que même avant l'avènement du Sauveur, Dieu formait des desseins de paix sur les hommes (Hier. XXIX, 11). Car il ne pouvait rien au sujet du monde, qu'il ne le révélât aux prophètes ses serviteurs (Amos. III. 7). Et néanmoins peu de personnes en avaient la connaissance (Luc. XVIII, 74); car, en ce temps-là, la foi était rare sur la terre, et l'espérance, petite chez la plupart de ceux-mêmes qui attendaient la rédemption d'Israël. )dais ceux qui le savaient d'avance, prédisaient que Jésus-Christ devait venir dans la chair et apporter la paix avec lui. Ce qui a fait dire à l'un d'eux. " La paix sera sur la terre lorsqu'il viendra (Mich. V, v)." Ils publiaient même avec toute sorte de confiance, comme ils l'avaient appris d'en haut, que les hommes, par son moyen, recouvreraient la grâce de Dieu. Ce que le précurseur de Jésus-Christ, Jean-Baptiste, vit s'accomplir de son temps, et annonça en disant: " la grâce et la vérité ont été apportées au monde par Jésus-Christ (Joan. I, 7) : " et tout le peuple Chrétien éprouve maintenant que cela est ainsi.

5. Au reste, comme ils annonçaient la paix, et que l'Auteur de la paix tardait à venir, la foi du peuple était chancelante, parce qu'il n'y avait personne pour les racheter et les sauver. Cela portait les hommes à se plaindre de ce que le prince de la paix, tant de fois annoncé, ne venait point encore, selon qu'il l'avait promis depuis tant de siècles, par la bouche de ses saints prophètes; et, tenant ces promesses pour suspectes, ils demandaient avec instance un sine de réconciliation, c'est-à-dire un baiser, comme si le reste du peuple avait répondu à ces divins messages de paix : Jusques à quand tiendrez-vous nos âmes en suspens? Il y a déjà longtemps que vous annoncez la paix, et la paix ne vient point, que vous promettez toute sorte de biens, et il n'y a que confusion et que misère. Les anges ont souvent, et en diverses manières, annoncé ces mêmes nouvelles à nos pères, et nos pères nous les ont aussi annoncées en disant, "Paix, paix, et il n'y a point de paix (Hier. VI, 14). " Si Dieu veut que je demeure persuadé de ce qu'il a promis par des messages si fréquents, mais qu'il ne tient point, au sujet de la bonne volonté qu'il témoigne pour nous, qu'il me baise du baiser de sa bouche, et ce signe de paix sera pour moi un gage assuré de la paix. Car, comment puis-je désormais me contenter de paroles ? Il vaut bien mieux confirmer les paroles par les effets. Que Dieu montre que ces messagers sont véridiques, si toutefois ce sont ses envoyés, et que lui-même les suive, ainsi qu'ils l'ont promis si souvent; car sans lui, ils ne peuvent rien faire (Joan. I, 3). Il a envoyé un serviteur, il lui a donné son bâton, et ni la voix ni la vie ne reviennent. Je ne me lèverai, je ne ressusciterai, je ne sortirai de la poussière, je ne respirerai l'air favorable d'une sainte espérance, que si le Prophète descend lui-même et me baise du baiser de sa bouche.

6. D'ailleurs, celui qui se déclare notre médiateur auprès de Dieu, est le Fils de Dieu, et Dieu lui-même (I Tim. II, 5 ). Et qu'est-ce que l'homme, pour qu'il se manifeste à lui? Qu'est-ce que le fils de l'homme, pour en faire état? D'où me viendrait la confiance d'oser me mettre entre les mains d'une si haute majesté? Comment, n'étant que terre et que cendre, serais-je assez présomptueux pour croire que Dieu prend soin de moi? Il est vrai qu'il aime son père; mais il n'a besoin ni de moi, ni de mes biens. Qui m'assurera donc qu'il est un médiateur. impartial? Mais s'il est vrai, comme vous le dites, que Dieu ait résolu de me faire miséricorde, et qu'il pense à se rendre encore plus favorable; qu'il établisse une alliance de paix, et qu'il fasse avec moi un pacte éternel par un baiser de sa bouche. Pour que les paroles qui partent de ses lèvres ne soient pas vaines, il faut qu'il s'anéantisse, qu'il s'humilie, qu'il s'abaisse, et qu'il me baise d'un baiser de sa bouche. S'il veut être un médiateur acceptable aux deux parties, et suspect ni à l'une ni à l'autre, que le Fils de Dieu, qui est Dieu aussi, se fasse homme et fils de l'homme, et me rassuré par un baiser de sa bouche. Après cela, je recevrai avec toute sorte de confiance le Fils dé Dieu pour médiateur, parce qu'il sera vraiment tel. Je ne le tiendrai plus pour suspect, attendu qu'il sera mon frère et ma chair; et j'espère bien qu'il ne pourra me mépriser quand il sera devenu l'os de mes os, et la chair de ma chair.

7. C'est donc par ces plaintes qu'ils demandaient avec instance ce saint baiser, c'est-à-dire le mystère de l'Incarnation du Verbe, alors que la foi était languissante. et abattue par un retard si long et si fâcheux; et que le peuple infidèle, se laissant aller à l'ennui et au découragement, murmurait contre les promesses de Dieu. Je n'invente point ce que je vous dis ; vous le trouverez vous-mêmes dans l'écriture. De là naissaient ces paroles mêlées de plaintes et de murmure : " Dites et redites toujours la même chose ; Attendez, attendez encore ; un peu ici : un peu là (Isa. XXVIII, 10). " De là aussi, ces prières d'un coeur inquiet et zélé " Récompensez, Seigneur, ceux qui vous attendent avec patience, afin que vos prophètes soient trouvés fidèles et véritables (Ezech. XXXVI, 18).

" Et ces autres : " Accomplissez (a), peigneur, les prédictions des anciens prophètes (Ibidem). " De là encore ces promesses si douces et si pleines de consolation : "Le Seigneur va paraître, et il ne mentira point. S'il diffère un peu, attendez-le, car il va venir tout-à-l'heure, et il ne tardera point (Abac. II. 3). Son temps est tout prêt d'arriver, et son jour ne sera point reculé (Isai. XIV. 1). " Et en la personne de celui qui était promis : "Voici, dit-il, que je vais venir vers vous comme un fleuve de paix, et comme un torrent qui inondera la gloire des nations (Isai. LXVI, 12). " Paroles qui font assez connaître et l'impatience des prophètes et la défiance des peuples. C'est ainsi que le peuple murmurait, que la foi était chancelante, et que, selon le prophète Isaïe, " les anges de paix eux-mêmes pleuraient amèrement (Isai. XXXIII, 7)." Aussi, de peur que Jésus-Christ, différant si longtemps à venir, le genre humain tout entier ne se perdit par le désespoir, en se croyant méprisé, à cause de sa condition fragile et mortelle, et en se défiant de la grâce de sa réconciliation avec Dieu tant de fois promise, les saints dont la foi était rendue certaine par l'esprit qui les animait, souhaitaient que leur certitude fût entièrement confirmée par la présence du Verbe incarné, et a Telle était autrefois la version des bibles antérieures à la correction du pape Sixte.

demandaient avec instance, à cause des personnes faibles et incrédules, le signe de la paix qu'elle devait rétablir.

8. O racine de Jessé, qui êtes exposée pour servir de signe aux peuples (Isai. II, 10), que de rois et de prophètes ont désiré de vous voir, et ne vous ont point vue ? Siméon fut le plus heureux de tous, lui qui dut sa longue vieillesse à une miséricorde abondante (Luc. II, 25). Il avait, en effet, souhaité passionnément de voir ce signe si désiré ; il le vit et fut comblé de joie; et, après avoir reçu le baiser de paix, il mourut en paix, non point toutefois sans annoncer clairement avant de mourir, que Jésus était né pour être en butte à la contradiction. Il en fut, en effet, ainsi. On s'opposa à ce signe de paix, dès qu'il parut, mais cette opposition ne vint que des ennemis de la paix. Car c'est une paix pour les hommes de bonne volonté (Luc. II, 14 ) ; mais c'est une pierre de scandale pour les méchants (Matth. II, 3). Hérode fut troublé, et toute la ville de Jérusalem le fut avec lui, lorsqu'il vint dans son propre héritage, et que les siens ne l'ont point voulu recevoir (Joan. I, 11). Heureux ces bergers qui, dans leur veille, ont été dignes de voir ce signe. Déjà il se cachait aux sages et aux prudents, et ne se faisait connaître qu'aux petits. Il est vrai que Hérode voulut le voir aussi; mais parce qu'il n'avait pas de bonnes intentions, il ne mérita pas cette faveur. Car il était le signe de la paix, qui n'est donné aux hommes de bonne volonté. Mais à Hérode et à ses semblables, il ne sera point donné d'autre signe que celui de Jonas (Luc. II, 12). Aussi, l'Ange dit-il aux Bergers: " Ce signe est pour vous;" pour vous, qui êtes humbles et obéissants; pour vous, qui ne vous portez point aux choses élevées et qui veillez et méditez jour et nuit sur la Loi de Dieu. "C'est pour vous, ce signe, " dit-il. Quel signe? Ce signe que les anges promettaient, que les peuples demandaient, que les prophètes avaient prédit ; le Seigneur l'a fait et vous l'a montré, mais c'est afin que les incrédules reçoivent la foi, les faibles l'espérance, et les parfaits une entière sécurité.

Ce signe est donc pour vous. De quoi est-il le signe ? Du pardon, de la grâce, de la paix, mais d'une paix qui n'aura point de fin. Voici donc quel est le signe : " Vous trouverez un enfant, enveloppé de langes et couché dans une crèche (Luc. II, 12). Mais il y a un Dieu en lui qui réconcilie le monde avec lui (II Cor. V, 19)." Il mourra pour vos péchés, et ressuscitera pour votre justification, afin qu'étant justifiés par la foi, vous ayez la paix avec Dieu (Rom. V, 1). C'est ce signe de paix qu'un Prophète engageait autrefois le roi Achaz à demander au Seigneur son Dieu, en haut dans le ciel, en bas dans l'enfer (Isa. VII, 11). Mais ce roi impie le refusa, ne croyant pas, le misérable qu'il était, que par ce signe il devait y avoir une alliance étroite entre la terre et le ciel, que les enfers mêmes recevraient ce signe de paix, lorsque le Seigneur, en y descendant, les saluerait par un saint baiser; et que les esprits célestes ne laisseraient pas d'y participer aussi avec un plaisir éternel, lorsqu'il retournerait aux cieux.

9. Il faut finir ce discours. Mais pour résumer en peu de mots ce que nous avons dit : Il est visible que ce saint baiser a été accordé au monde pour deus raisons; pour affermir la foi des faibles, et pour satisfaire au désir des parfaits ; et que ce baiser n'est autre chose que le médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ, l'homme qui étant Dieu, vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

SERMON III. Le baiser des pieds, de la main, de la bouche du Sauveur, etc.

1. Nous lisons aujourd'hui au livre de l'expérience

: Faites un retour sur vous-mêmes, et que chacun examine sa propre conscience sur ce que nous avons à dire. Je voudrais bien savoir si jamais quelqu'un de vous a reçu la grâce de dire ces paroles du fond du coeur : " Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche." Car il n'appartient pas à tout le monde de le dire ainsi, mais celui-là seul peut le faire, qui a reçu une fois un baiser spirituel de la bouche de Jésus-Christ, sa propre expérience l'excite sans cesse, et le porte avec plus de passion encore à recommencer ce qu'il a déjà trouvé si doux. Pour moi, je crois qu'on ne peut savoir ce que c'est, quand on ne l'a pas éprouvé : car c'est une manne cachée, et il n'y a que celui qui en mange qui aura encore faim : c'est une fontaine scellée, à laquelle nul étranger ne participe, mais dont celui-là seul qui en boit aura encore soif. écoutez celui qui l'avait éprouvé comme il l'a redemandé : " Rendez-moi, dit-il, la joie de votre Sauveur (Psal. L,14). " Qu'une âme donc qui me ressemble, une âme chargée de péchés, sujette aux passions de la chair, qui n'a point encore goûté les douceurs de l'Esprit-Saint, et n'a jamais éprouvé ce que c'est que des joies intérieures, n'aspire point à une grâce pareille.

2. Néanmoins, à celui-là je veux montrer dans le Sauveur un lieu qui lui convienne. Qu'il n'ait pas la témérité de s'élever jusqu'à la bouche de ce divin époux :

mais que, saisi d'une sainte frayeur, il se tienne prosterné avec moi aux pieds de ce Seigneur si sévère, et qu'il regarde la terre en tremblant avec le Publicain (Luc. XVIII, 13), sans oser non plus que lui regarder le Ciel, de peur que ses yeux accoutumés aux ténèbres, ne soient éblouis par une si vive lumière, qu'il ne soit accablé sous le poids de la gloire, et que, frappé des splendeurs extraordinaires de cette Majesté souveraine, il ne soit enveloppé de nouveau de ténèbres encore plus épaisses. Qui que vous soyez, si vous êtes pécheur, que cette partie du corps où la sainte pécheresse se dépouilla de ses péchés, et se revêtit de la sainteté, ne vous semble ni vil ni méprisable. C'est là que cette éthiopienne changera de peau, et que, rétablie dans une nouvelle blancheur, elle répondait avec autant de confiance que de vérité à ceux qui lui faisaient des reproches . " Filles de Jérusalem, je suis noire, mais je suis belle (Cant. I, 4). " Si vous vous étonnez que cela ait pu se faire, et si vous me demandez comment elle a mérité une si grande faveur; apprenez-le en un mot. Elle pleura amèrement, et, tirant de longs soupirs du plus profond de son âme, elle poussa des sanglots salutaires, et vomit le fiel qui infestait son coeur. Le céleste Médecin la secourut promptement, parce que sa parole court avec vitesse (Psal. CXLVII, 15). La parole de Dieu n'est-elle point un breuvage : Elle en est un, en effet, mais un breuvage fort, actif, et qui pénètre les coeurs et les reins (Psal. VII, 10). " Enfin, elle est vive et efficace; elle est plus perçante qu'une épée à deux tranchants;

elle va jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit, jusqu'à la moëlle des os, et elle sonde les plus secrètes pensées (Heb. IV, 12). " A l'exemple donc de cette, bienheureuse pénitente, prosternez-vous aussi, vous qui êtes misérable, afin de ne plus l'être ; prosternez-vous en terre, embrassez ses pieds, apaisez-le en les baisant, arrosez-les de vos larmes, non pour les laver, mais pour vous laver vous-même, et pour devenir l'une de ces brebis tondues qui sortent du lavoir; et n'ayez pas l'assurance de lever vos yeux abattus de honte et de douleur, avant que vous entendiez aussi ces paroles : " Vos péchés vous sont remis (Luc. VII, 48) ; Levez-vous, levez-vous fille de Sion, qui êtes captive, levez-vous, et sortez de la poussière (Isa. LII, 2). "

3. Ayant ainsi commencé par baiser, les pieds, ne présumez pas aussitôt de vous élever au baiser de la bouche ; mais que le baiser de la main, vous serve comme d'un degré pour y arriver. En voici la raison. Quand Jésus lui-même me dirait : vos péchés vous sont remis, à quoi cela me servirait-il, si je ne cessais point de pécher ? Que me servirait-il d'avoir lavé mes pieds, si je les souille encore ? Je suis demeuré longtemps couché dans le bourbier des vices; mais si je viens à retomber, je serai sans doute en un état beaucoup plus déplorable qu'auparavant. Car je me souviens que celui qui m'a guéri, m'a dit : " Voilà que vous avez reçu la santé, allez et ne péchez plus, de peur qu'il ne vous arrive encore pire (Joan. V, 14). " Il faut que celui qui m'a donné la volonté de faire pénitence, me donne encore la force de m'abstenir de pécher, de peur que je ne vienne à retomber dans le crime, et que mon dernier état ne soit pire que le premier. Malheur à moi, lors même que je ferais pénitence, s'il vient aussitôt à retirer la main dont il me soutenait, lui sans qui je ne puis rien faire : non, dis-je, absolument rien, puisque sans lui je ne saurais ni me repentir ni m'abstenir du péché. J'entends le conseil que me donne le Sage, " de ne point demander deux fois la même grâce (Eccle. VII, 15). " L'Arrêt que le Juge prononce contre l'arbre qui ne porte point de bon fruit, m'épouvante (Matt. III, 8). J'avoue donc que je ne saurais être entièrement satisfait de la première grâce, par laquelle je me repens de mes fautes, si je n'en reçois une seconde, qui me fasse faire de dignes fruits de pénitence, et m'empêche de retourner à mon premier vomissement.

4. C'est donc ce qui me reste à demander et à obtenir, avant d'entreprendre de m'élever plus haut et de baiser un endroit plus sacré. Je ne veux pas m'élever si haut en si peu de temps, je veux ne m'avancer que peu à peu. Car autant l'impudence d'un pécheur déplaît à Dieu, autant la modestie d'un pénitent lui est agréable. Il y a loin, et il n'est même pas facile d'aller du, pied à la bouche, et il y aurait même de l'irrévérence à passer sitôt de l'un à l'autre. Quel excès de hardiesse, en effet! Encore tout souillé des ordures du péché, oser toucher à sa bouche sacrée ? Ce n'est que d'hier que vous êtes tirés de la boue, et vous aspireriez dès aujourd'hui à la majesté de son visage? Il faut auparavant que vous baisiez sa main, qu'elle essuie vos impuretés, et qu'elle vous relève Mais comment vous relèvera-t-elle? C'est en vous donnant sujet d'aspirer plus haut: qu'est-ce à dire ? c'est-à-dire en vous accordant la beauté de la continence, et les dignes fruits d'une pénitence sincère, qui sont les oeuvres de piété. Ces grâces vous relèveront du fumier où vous êtes couché, et vous feront espérer de monter un peu plus haut : et après que vous aurez reçu ces dons, baisez-lui la main, c'est-à-dire, ne vous en attribuez point la gloire; mais donnez-la lui tout entière. Offrez-lui un double sacrifice de louanges, et parce qu'il vous a pardonné vos crimes, et parce qu'il vous a donné des vertus. Autrement, voyez comment vous pourrez vous défendre de ces paroles de l'Apôtre : " Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu ? Et si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifiez-vous comme si vous ne l'aviez point reçu (I Cor. IV, 7). "

5. Après que ces deux baisers vous auront donné une double preuve de la bonté divine, peut-être serez-vous plus hardi à entreprendre quelque chose de plus saint. Car, à mesure que vous croîtrez en grâce, votre confiance augmentera, vous aimerez d'un amour plus fervent, et vous frapperez à la porte avec plus d'assurance, pour obtenir ce dont vous sentirez le besoin ; or on ouvre à celui qui frappe. Et dans cette disposition, je crois qu'on ne vous refusera pas ce baiser, le plus excellent et le plus saint de tous, et qui enferme en soi des consolations et des douceurs ineffables. Voici donc la voie et l'ordre qu'on doit suivre. D'abord nous nous jetons aux pieds du Seigneur, et nous pleurons devant celui qui nous a faits, les fautes que nous avons commises. Ensuite nous cherchons cette main favorable qui nous relève et fortifie nos genoux défaillants. Enfin, après avoir obtenu ces deux premières grâces avec beaucoup de prières et de larmes, nous nous hasardons à nous élever jusqu'à cette bouche pleine de gloire et de majesté, je ne le dis qu'avec frayeur et tremblement, non-seulement pour la regarder, mais même pour la baiser, parce que le Christ notre Seigneur est l'esprit qui précède notre face. Et par ce saint baiser nous nous unissons étroitement à lui, et nous devenons, par un effet de sa bonté infinie, un même esprit avec lui.

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