Sermones in Cantica canticorum (page 5)

Bernard de Clairvaux · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — sermons sur le Cantique · 29 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

6. Si je vois quelque chose dans les saints qui soit digne de louange ou d'admiration, lorsque je viens à l'examiner à la lumière éclatante de la vérité, je trouve qu'ils paraissent grands et admirables, mais qu'il y en a un autre qu'eux qui Test en effet, et je loue Dieu dans ses saints. Prenez si vous voulez, élisée ou l'illustre élie; ces grands personnages qui ont ressuscité tant de morts? Ce n'est pas parleur propre puissance qu'ils ont opéré ces prodiges nouveaux et extraordinaires, mais par la puissance de Dieu dont ils n'étaient que les ministres, et qui, demeurant en eux, faisait toutes ces merveilles par eux. Il est invisible et inaccessible par sa nature, mais il se rend dans les siens visible et admirable, et seul admirable, parce que seul il fait des choses qui méritent d'être admirées (Psal. LXXI, 13). La peinture et l'écriture sont des arts dignes de louange, et cependant on ne loue ni la plume ni le pinceau; pourquoi donc attribuer la gloire d'un discours utile à la langue ou aux lèvres qui le prononcent ? Il est temps que le Prophète parle. " La cognée, dit-il, se glorifiera-t-elle contre celui qui s'en sert, ou la scie s'élèvera-t-elle contre celui qui la met en oeuvre? C'est la même chose qu'un bâton, qui n'est que du bois, s'élève contre celui qui en veut tirer quelque usage, ou qu'un homme se glorifie s'il ne se glorifie dans le Seigneur (Isa. X, 15). " S'il faut se glorifier, saint Paul m'apprend de quoi et en qui je le dois faire. " Notre gloire, dit-il, est le témoignage que nous rend notre conscience (I. Cor. I, 10). " Je me glorifie sans crainte, si ma conscience me rend témoignage que je n'usurpe rien de la gloire de mon Créateur, parce que alors je ne me glorifie pas contre le Seigneur, mais dans le Seigneur. Or, non-seulement on ne nous défend pas de nous glorifier de la sorte, mais encore on nous exhorte à le faire. " Vous cherchez, dit saint Jean, à recevoir de la gloire les uns des autres, et vous ne désirez point celle qui vient de Dieu seul. (I. Joan. V, 44). " En effet, c'est à Dieu seul, qu'on doit de ne se glorifier qu'en lui. Et cette gloire-là n'est pas petite puisqu'elle est aussi vraie que son objet, et qu'elle est si rare que du petit nombre des parfaits, il y en a très peu qui la possèdent parfaitement. Laissons donc les enfants des hommes qui ne sont que vanité, laissons les enfants des hommes qui ne sont que mensonge, laissons-les se séduire les uns les autres (Psal. LXI, 10). Car celui qui se glorifie avec sagesse éprouvera son ouvrage, et l'examinera soigneusement à la lumière de la vérité, et trouvera ainsi ses louanges en lui-même, sans les attendre de la bouche d'autrui. Ne serait-ce pas une grande folie à moi de confier ma gloire à vos lèvres, et de l'aller mendier auprès de vous, quand j'en voudrai avoir? Comme s'il n'était pas en votre pouvoir d'approuver ou d'improuver mes actions à votre fantaisie. Il vaut bien mieux que je la retienne par devers moi; je la garderai pour moi bien plus fidèlement que vous; ou pour mieux dire, je ne la garderai pas, mais je la donnerai en garde à celui qui peut me conserver ce dépôt jusqu'au dernier jour; nie le garder avec soin, et me le rendre avec fidélité. Alors chacun recevra de Dieu en toute sécurité les louanges qu'il a méritées, mais il n'y aura que ceux qui auront méprisé celles des hommes. Car pour ceux qui ne goûtent que les choses de la terre, leur gloire leur deviendra un sujet de confusion, selon ces paroles de David : " Ceux qui plaisent aux hommes seront couverts de confusion, parce que Dieu les rejettera de devant sa face (Psal. LII, 6). "

7. Mes frères, puisque cela est ainsi, que nul de vous ne désire être loué en cette vie, car tout l'honneur que vous tâchez d'acquérir en ce monde, si vous ne le rapportez à Dieu, c'est un larcin que vous lui faites. En effet, quel sujet avez-vous de vous glorifier; quel sujet, je le répète, en avez-vous, vous qui n'êtes qu'une infecte poussière? Est-ce de la sainteté de votre vie? Mais n'est-ce pas l'Esprit qui sanctifie? Et quand je dis l'Esprit, ce n'est pas le vôtre, mais celui de Dieu. Quelques prodiges et quelques miracles que vous fassiez, si c'est par vous qu'ils s'opèrent, c'est la puissance de Dieu qui se sert de vous pour les opérer. Le peuple vous donne-t-il des louanges de ce que vous avez dit quelque chose de bon, et l'avez-vous bien dit peut-être? Considérez que c'est de Jésus-Christ que vous tenez votre science et votre sagesse. Car qu'est-ce que votre langue, n'est-ce pas la plume entre les mains de l'écrivain? Et mêmeon ne fait que vous la prêter ; c'est un talent qu'on vous a confié, et on vous le redemandera avec usure. Si vous êtes vigilant et laborieux, si vous êtes fidèle à correspondre aux grâces de Dieu, vous recevrez la récompense de votre travail. Si non, on vous ôtera le talent qu'on vous a confié, sans laisser pourtant d'en exiger l'intérêt, et vous serez traité comme nu serviteur mauvais et paresseux. C'est pourquoi, que toute la gloire des biens, que les différentes grâces de Dieu font paraître en vous, lui soit rapportée comme à l'auteur et au distributeur souverain de tout ce qu'il y a de bon et de louable au monde. Et qu'elle le soit, non en apparence seulement, comme font les hypocrites, ni par coutume, comme font les gens du siècle, ni par une espèce de nécessité, comme on oblige les bêtes de somme à porter des charges et des fardeaux, mais comme il est à propos que des saints le fassent, c'est-à-dire avec une fidélité sincère, une piété ardente et une gaieté douce et éloignée de toute licence. Ainsi, en offrant un sacrifice de louanges, et en rendant nos voeux de jour en jour, efforçons-nous avec tout le soin possible de joindre le sentiment à l'habitude, la ferveur au sentiment, la joie à la ferveur, la modestie à la joie, l'humilité à la modestie, la liberté à l'humilité, afin de marcher en attendant avec le dégagement d'un esprit épuré de tous vices, de sortir en quelque sorte hors de nous-mêmes par l'ardeur de nos désirs et de nos affections, de ressentir une joie et une allégresse toute spirituelle dans la lumière de Dieu, et dans les douceurs de l'Esprit-Saint, et de montrer que nous sommes du nombre de ceux que le Prophète avait en vue, lorsqu'il disait :" Seigneur, ils marcheront à la lumière de votre visage, ils se réjouiront toujours en votre nom, et votre justice sera le sujet de leur exaltation et de leur gloire (Psal. LXXXVIII, 16). "

8. Mais on me dira peut-être : Ce que vous dites est bon, mais il serait mieux encore que vous demeurassiez dans votre sujet. Attendez un peu. Je ne l'ai pas oublié. N'avons-nous pas à expliquer ces paroles votre nom est une huile répandue (Cant. I, 2) ? " C'est là ce dont il s'agit. C'est ce que nous avons entrepris de traiter. Je vous laisse à juger, si ce que nous avons dit jusqu'ici est inutile. Je vais vous montrer en peu de mots que ce que j'ai dit n'est pas hors de propos. Ne vous souvenez-vous point que la dernière chose que je vous faisais remarquer dans les mamelles de l'épouse, c'est la douce odeur des parfums qu'elles exhalent? Qu'y a-t-il donc de plus convenable pour l'épouse de reconnaître qu'elle les tient de son époux, si elle ne veut pas qu'on croie qu'elle se les attribue? Or vous voyez bien que tout ce que nous avons dit tend à ce but. Si mes mamelles sentent si bon, dit l'épouse, et sont si agréables, je ne l'attribue ni à mes soins, ni à mes mérites; mais je reconnais le tenir de vos largesses, ô mon époux, de ce nom adorable qui est comme de l'huile répandue. Demeurons-en là pour ce qui est de la suite du texte.

9. Quant à l'explication du verset qui nous a donné l'occasion de vous parler si longuement sur le vice détestable de l'ingratitude, nous le remettrons à un autre temps, et le réserverons pour un autre discours. Il suffit à cette heure de vous suggérer cette réflexion. Si l'épouse n'ose se rien attribuer de toutes ses vertus et de toutes ses grâces, combien moins le devons-nous faire, nous qui ne sommes peut-être que de jeunes filles ? Disons donc aussi en marchant sur les pas de l'épouse : " Ne nous donnez point de gloire, Seigneur, ne nous en donnez point, donnez-la toute à votre nom. (Psal. CXIII, 1). " Disons, non des lèvres et de la langue, mais en effet et en vérité, de peur, ce qu'à Dieu ne plaise, qu'on ne dise de nous : " Ils ne l'ont aimé que des lèvres et de la langue, mais leur coeur n'était point droit devant lui, et ils n'ont point été fidèles à garder son alliance (Psal. LXXVII). " Oui, disons, mais avec des cris qui partent plutôt du fond du coeur que du bout des lèvres : "Seigneur Dieu, sauvez-nous, et rassemblez-nous du milieu des nations, afin que nous célébrions votre nom, non pas le nôtre, et que nous nous glorifions, non dans nos louanges, mais dans les vôtres pendant tous les siècles des siècles. (Psal. CV, 47). " Ainsi soit-il.

SERMON XIV. De l'église des Chrétiens fidèles, et de la Synagogue des Juifs perfides.

1. " Dieu est connu dans la Judée, son nom est grand dans Israël (Psal. LXXV 2). Le peuple des Gentils qui marchait dans les ténèbres, a vu une grande lumière dans Juda et dans Israël ( Isa. IX, 2). " Il a voulu s'en approcher et en être éclairé, afin que lui, qui autrefois n'avait point été le peuple de Dieu, le devînt alors, que la pierre angulaire unit ensemble les deux murailles qui venaient de divers côtés, et que, dans la suite, le lieu de sa demeure fût un lieu de repos. Or ce qui lui inspirait de la confiance c'était la voix qu'il avait entendue, et qui l'invitait en disant : " Nations réjouissez-vous avec son peuple (Rom. XV, 10). " Il voulait donc s'approcher, mais la Synagogue s'y opposait et disait que l'église des Gentils était impure, et indigne d'une si grande faveur. Puis, lui reprochant sa honteuse idolâtrie, et son aveugle ignorance, elle lui disait : Qu'avez-vous fait pour mériter une grâce si extraordinaire? Ne me touchez point. A quoi, l'autre répondait : " Pourquoi ne vous toucherais-je point? Dieu est-il seulement le Dieu des Juifs? Ne l'est-il pas aussi des Gentils (Rom. III, 29) ? " Je sais bien que je n'ai aucun mérite, mais je sais bien aussi qu'il a beaucoup de miséricordes. N'est-il que juste ? N'est-il pas également miséricordieux ? " Seigneur, répandez sur moi vos miséricordes, et je vivrai (Psal. CXVIII, 77). " Et ailleurs: " Vos miséricordes, Seigneur, sont infinies. Rendez-moi la vie selon votre Justice (Psal. CXVIII, 156) " qui, étant modérée, est toute miséricordieuse. Que fera donc le Seigneur si juste et si miséricordieux; si l'une se glorifie dans la Loi, s'applaudit de sa propre justice, n'a point besoin de miséricorde, et méprise celle qui en a besoin; et l'autre, ail contraire, reconnaît ses crimes, confesse son indignité, prie Dieu de ne la point juger dans la justice, et implore sa miséricorde. Que fera ce juge, ce juge, dis-je, qui sait également faire justice et miséricorde ? Que peut-il faire de plus convenable, que d'exaucer leurs voeux, de faire justice à l'une, et d'user de miséricorde envers l'autre ? Le juif demande d'être jugé, on le jugera. Mais les Gentils honoreront Dieu à cause de sa miséricorde. Or le jugement est, que ceux qui méprisent la justice miséricordieuse de Dieu, et veulent établir la leur qui accuse et condamne plutôt qu'elle ne justifie, sont laissés à leur propre justice pour en être plutôt opprimés que justifiés.

2. Car la loi, qui n'a jamais rendu personne parfait, a un joug que ni eus, ni leurs pères, n'ont jamais pu porter. Mais la Synagogue est forte, elle ne veut point de fardeau léger, ni d'un joug agréable. Elle se porte bien, elle n'a besoin ni du médecin, ni de l'onction du Saint-Esprit. Elle se confie en la loi, que la loi la délivre si elle le peut. La loi n'a pas été donnée pour rendre la vie, loin de là, elle donne même la mort. Car la lettre tue (II. Cor. III, 6), selon l'Apôtre. "C'est pourquoi, dit Jésus-Christ, je vous en avertis, vous mourrez dans vos péchés (Joan. VIII, 24). " C'est donc là, ô Synagogue, le jugement que vous demandez! Aveugle et opiniâtre, vous voilà abandonnée à votre erreur, jusqu'à ce que la plénitude des nations que vous méprisez par orgueil, et rejetez par envie, entre et connaisse aussi le Dieu qui est dans la Judée et son nom qui est grand et illustre dans Israël. Tel est le jugement, que Jésus-Christ est venu rendre dans le monde, afin que ceux qui ne voient pas, voient, et que ceux qui voient, deviennent aveugles (Joan. IX, 39). Néanmoins ce jugement n'a lieu qu'en partie. Car le Seigneur ne rejettera pas entièrement son peuple (Psal. XCIII, 14), il se réserve les Apôtres, comme une semence et cette multitude de fidèles qui n'étaient qu'un cœur et qu'une âme. Il ne le rejettera pas même jusqu'à la fin, mais il en sauvera les restes. Car il recueillera de nouveau Israël son serviteur, et se souviendra de sa miséricorde; en sorte que sa miséricorde n'abandonnera point le jugement, en ceux même en qui elle ne trouve maintenant aucun lieu. Autrement si Dieu les traitait selon leurs mérites, il jugerait sans miséricorde ceux qui ne font point miséricorde. Car la Judée a en abondance l'huile de la connaissance de Dieu, mais, comme une avare, elle la retient en elle,comme dans un vase. Je lui en demande, et elle n'a point piété de moi, elle ne veut point m’en prêter. Elle veut posséder toute seule le culte de Dieu, sa connaissance et son nom illustre; et cela, non parce qu'elle est jalouse de son bonheur, mais parce qu'elle est envieuse du mien.

3. Rendez-moi donc justice, Seigneur, que votre nom déjà si glorieux, soit encore glorifié davantage et que votre huile divine se multiplie de plus en plus. Qu'elle croisse, qu'elle déborde, qu'elle se répande et coule parmi les nations, et que toute chair ait part au salut qui vient de Dieu. Pourquoi donc, ainsi que le juif ingrat le prétend, toute l'onction salutaire demeurerait-elle sur la barbe d'Aaron? elle n'est pas pour la barbe, mais pour la tête. Or la tête n'appartient pas seulement à la barbe, elle appartient à tout le corps. Que ce soit la première qui la reçoive, à la bonne heure, mais que ce ne soit pas la seule. Qu'elle laisse couler ensuite sur les membres inférieurs ce qu'elle a reçu d'en haut. Que cette liqueur céleste descende et coule sur les mamelles sacrées de l'église. Elle en est trop altérée pour dédaigner de recevoir ce qui tombe de cette barbe mystique. Et, toute trempée de la rosée de la, grâce, loin de se montrer ingrate, qu'elle dise : " Votre nom est une huile répandue (Cant. I, 2). " Que cette huile déborde encore, je vous prie, et qu'elle descende jusqu'au bas du vêtement, c'est-à-dire, qu'elle vienne jusqu'à moi, qui suis le dernier et le plus indigne de tous, quoique je ne laisse pas d'appartenir à ce vêtement. Je demande avec instance qu'elle s'épanche sur moi, des mamelles de ma sainte mère, parce que j'ai droit de le faire, car je suis un de ses petits enfants en Jésus-Christ. Si quelqu'un conçoit de la jalousie de cette libéralité et en murmure, Seigneur, répondez pour moi, s'il vous plaît. Rendez un arrêt, en ma faveur, qui parte de votre bouche adorable, non du sourcil d'Israël. Ou plutôt répondez pour vous-même, et dites à ce calomniateur, car c'est de vous qu'il médit quand il vous reproche de faire vos largesses gratuitement, dites-lui donc, s'il vous plaît : "Je veux que celui-ci, quoique le dernier, ait autant que vous (Matth. XX, 14). " Cela déplaît au Pharisien. Pourquoi murmurez-vous, ô Pharisien ? Mon droit c'est la volonté du juge. N'est-il pas aussi juste pour discerner les mérites qu'il est riche pour les récompenser ? Ne lui est-il pas permis de faire ce qu'il veut? Il me fait miséricorde, j'en conviens, mais il ne vous fait point d'injustice. Prenez ce qui vous appartient et allez-vous-en. S'il a résolu de me sauver aussi, qu'y perdez-vous(Psal. LXIII,4)?

4. Exagérez vos mérites tant qu'il vous plaira, relevez vos travaux, la miséricorde du Seigneur vaut mieux que toute vie. Je l'avoue, je n'ai par porté le poids du jour et de la chaleur, mais je porte un joug aisé, et lin fardeau léger, selon le bon plaisir du père de famille. A peine ai-je travaillé une heure, mais quand j'aurais travaillé davantage l'amour m'aurait empêché de m'en apercevoir. Que le juif se confie en ses propres forces tant qu'il lui plaira, pour moi tout mon soin est de savoir qu'elle est la volonté du Seigneur, sa volonté, dis-je, pure, aimable, et juste. C'est par elle que je répare les pertes d'oeuvres et de temps que j'ai faites. Le juif croit, parce qu'il a fait une convention avec Dieu; et moi je crois, parce que je me remets entièrement à son bon plaisir; oui, je crois, et je ne suis pas trompé dans ma foi. Car la, vie se trouve dans sa volonté, comme dit le prophète. C'est elle qui me réconcilie avec le père, qui me rend la succession que j'avais dissipée, et pour comble de grâce, qui joint à cette extrême faveur le plaisir de la mélodie agréable de concerts délicieux, et d'un festin magnifique avec la joie et l'allégresse de toute sa famille. Si mon frère aîné en conçoit de l'indignation, et s'il aime mieux manger dehors un chevreau avec ses amis, qu'un veau gras avec moi dans la maison de notre père, on lui répondra: " Il faut faire bonne chère, et nous réjouir, parce que mon fils que vous voyez était mort, et il est ressuscité; il était perdu, et il est retrouvé (Luc. XV, 32)." La Synagogue mange encore dehors avec ses amis les démons, qui sont heureux de voir qu'elle est assez aveugle pour dévorer le chevreau du péché, pour l'avaler, le faire passer et le cacher comme dans l'estomac spirituel de sa paresse et de sa folie tandis que, dans son mépris pour la justice de Dieu, et dans la pensée d'établir la sienne, elle dit qu'elle n'a point de péché, et qu'elle n'a pas besoin de la mort du veau gras attendu qu'elle se croit nette et juste par les oeuvres de la loi. Mais l'église, après avoir déchiré le voile de la lettre qui tue, par la mort du Verbe crucifié, pénètre hardiment par l'esprit de liberté qui lui fait jour, jusque dans ses entrailles, s'y fait reconnaître, y gagne son affection ; prend la place de sa rivale ; devient l'épouse ; elle jouit des embrassements qu'elle lui ravit; l'huile de sa joie se fond et dégoutte de toute part, et, s'attachant à Jésus-Christ Notre-Seigneur, à la chaleur de l'Esprit-Saint, elle reçoit, plus que toutes celles qui participent à son bonheur, l'effet de cette parole : " Votre nom est une huile répandue. " Faut-il s'étonner que celle qui embrasse celui qui est plein d'onction s'en trouve remplie elle-même ?

5. L'église, mais l'église des parfaits, se repose donc au dedans. Néanmoins nous avons aussi quelque espérance. Couchons dehors nous qui sommes moins parfaits, et soyons heureux de l'espoir qui nous reste. Que l'époux et l'épouse cependant soient seuls au dedans ; qu'ils jouissent de leurs embrassements secrets et réciproques, sans être troublés par aucun bruit des désirs charnels, ni par aucun tumulte des idées du corps. Mais que la troupe des jeunes filles qui ne peuvent pas encore être exemptées de ces inquiétudes, attende dehors. Qu'elles attendent avec confiance, sachant que c'est pour elles qu'il est dit: " Les vierges qui sont à sa suite seront amenées au roi, celles qui sont près d'elle et ses compagnes vous seront amenées (Psal. XLIV, 15)." Et pour que chacune d'elles sache du nombre desquelles elle est, j'appelle vierges celles qui, s'étant consacrées à Jésus-Christ, avant que d'être souillées par les engagements du monde, persévèrent constamment dans l'amour de celui à qui elles se sont dévouées d'autant plus heureuses, qu'elles l'ont fait de meilleure heure. Et j'appelle proches celles qui, après s'être honteusement prostituées aux princes du monde, c'est-à-dire aux esprits impurs, par toutes sortes de voluptés criminelles , rougissent enfin de ces désordres. se hâtent d'effacer la laideur et la difformité qui leur venaient de leur conformité et de leur ressemblance avec le monde, pour se revêtir de la beauté du nouvel homme; c'est ce qu'elles font d'autant plus sincèrement qu'elles commencent plus tard à le faire. Que les unes et les autres s'avancent toujours et ne se découragent ni ne s'abattent point quand même elles ne se sentiraient pas encore tout à fait en état de pouvoir dire: " Votre nom est une huile répandue. Car les jeunes filles n'osent pas parler elles-mêmes à l'époux, cependant si elles suivent de près leur maîtresse, et marchent soigneusement sur ses traces, elles auront le plaisir de sentir l'odeur de cette huile parfumée et cela les animera encore davantage à désirer, et à chercher quelque chose de plus excellent.

6. Il m'est arrivé souvent à moi-même, je l'avoue sans peine, surtout au commencement de ma conversion, quand j'avais le coeur dur et glacé, de chercher quelqu'un que mon âme aimât, parce qu'elle ne pouvait pas aimer celui qu'elle n'avait pas encore trouvé, ou au moins elle l'aimait moins qu'elle ne désirait, c'est pour cela même qu'elle le cherchait, pour aimer davantage celui qu'elle n'aurait pourtant jamais cherché, si elle ne l'eût d'abord aimé quelque peu auparavant. Je cherchais donc quelqu'un en qui mon esprit engourdi et languissant se pût réchauffer et reposer, mais comme il ne se présentait personne de quelque part que ce fût pour me secourir, et pour fondre la glace qui arrêtait et paralysait toutes les puissances de mon âme, et y faire revenir la douceur et la beauté d'un printemps spirituel, elle était encore plus languissante, plus ennuyée et plus endormie que jamais; elle tombait dans un chagrin, et dans une tristesse profonde, qui la jetait presque dans le désespoir, elle disait en gémissant : " Qui pourra subsister devant la rigueur d'un froid si rude et si pénétrant (Psal. CXLVII, 17)? " Lorsque tout d'un coup, peut-être à la voix, où même à la vue d'un homme parfait et spirituel, quelquefois au seul souvenir d'un mort ou d'un absent, l'Esprit soufflait, tous mes glaçons se fondaient, et mes larmes étaient ma nourriture le jour et la nuit. Qu'était-ce, sinon l'odeur qui s'exhalait de l'onction dont ce saint était tout couvert? Car ce n'était pas l'onction même, puisqu'elle n'arrivait jusqu'à moi que parle ministère d'un homme. Aussi, quoique ce don me causât de la joie, je ne laissais pas d'être confus et humilié de voir que je ne jouissais que d'une senteur fort légère, et que j'étais privé de l'huile et de l'onction qui la produisait. En ayant seulement le plaisir de la sentir, mais point celui de la toucher, je connaissais par-là que j'étais indigne que Dieu me communiquât ses douceurs immédiatement par lui-même. Et maintenant encore lorsque cela m'arrive, je reçois avec ardeur ce présent qui m'est fait, et je tâche d'en témoigner ma reconnaissance, mais je me sens touché d'un vif déplaisir de ne l'avoir pas mérité par moi-même, ni reçu comme on dit de la main à la main, ainsi que je l'avais instamment demandé. J'ai honte d'être plus touché à la pensée d'un homme qu'à celle de Dieu, et alors je crie en gémissant :

" Quand viendrai je me présenter devant la fats de Dieu (Psal. XLI, 3)?" Je crois que quelques-uns d'entre vous ont éprouvé la même chose et l'éprouvent encore quelquefois. Que faut-il penser de cela, sinon que Dieu le permet ainsi, ou pour convaincre notre orgueil, ou pour conserver notre humilité, ou pour entretenir la charité fraternelle, ou pour allumer davantage nos désirs ? Une même et unique nourriture sert de médecine à ceux qui sont malades, et de régime à ceux qui sont languissants. Elle fortifie les faibles et réjouit les forts. Une même et unique viande guérit les langueurs et conserve la santé, nourrit le corps et est agréable au goût.

7. Mais revenons aux paroles de l'épouse, prêtons une oreille attentive à ce qu'elle dit, et goûtons ce qu'elle goûte. L'épouse, comme je l'ai dit, c'est l'église. C'est à elle qu'il a été plus pardonné et qui aime davantage. Ce que sa rivale lui dit à titre de reproche, elle le tourne à son profit. C'est ce qui la rend plus douce pour les réprimandes, plus patiente au travail, plus ardente à aimer, plus prudente à veiller sur soi, plus humble par la connaissance de sa bassesse, plus aimable à cause de sa modestie, plus prompte à obéir, plus dévote et plus soigneuse à rendre grâces. Enfin, comme nous l'avons déjà dit, tandis que la Synagogue murmure et rappelle ses mérites, ses travaux et le poids du jour et de la chaleur qu'elle a enduré, l'église, au contraire, raconte les bienfaits qu'elle a reçus et s'écrie : " Votre nom est une huile répandue. "

8. C'est là le témoignage que rend Israël pour célébrer le nom du Seigneur, non pas cet Israël qui est selon la chair, mais celui qui est selon l'Esprit. Car, comment le premier pourrait-il tenir ce langage. Ce n'est pas qu'il n'ait point d'huile, mais c'est qu'il n'a point de l'huile qui soit répandue: Il en a, mais elle est cachée ; il en a dans les livres, mais non dans le coeur. Il s'attache à la lettre. Il touche de ses mains un vase plein, mais fermé, il ne l'ouvre jamais pour se parfumer de la liqueur qu'il contient. C'est au dedans, oui c'est au dedans qu'est l'onction de l'Esprit : ouvrez-le, parfumez-vous-en, et alors vous ne serez plus rebelle et opiniâtre. A quoi bon l'huile qui est dans des vases, si on n'en use pour se frotter les membres ? C'est de l'huile. Répandez-la, et vous sentirez sa triple vertu. Mais si le Juif dédaigne ces choses, écoutez-les vous autres. Je veux vous dire pourquoi le nom de l'époux est comparé à l'huile, ce que je n'ai pas encore fait. J'en trouve trois raisons. Mais comme il a plusieurs noms, parce qu'on n'en sait point qui lui soit propre puisqu'il est ineffable, il nous faut d'abord invoquer le Saint Esprit, afin qu'il daigne nous découvrir par lui-même, puisqu'il ne lui a pas plu de le déclarer par écrit, celui de tous ceux qu'on lui donne qu'il veut qu'on entende ici. Mais remettons cela à une autrefois. Car bien que j'aie ces choses toutes prêtes, et que vous ne soyez point las de m'entendre, ni moi de vous parler, néanmoins l'heure m'oblige à finir. Retenez bien ce sur quoi j'ai attiré votre attention, afin qu'il ne soit pas nécessaire d'y revenir demain, Voilà ce que je me propose, voici ce que j'ai à vous expliquer, à savoir pourquoi le nom de l'époux est comparé à l'huile, et quel est ce nom parmi ceux qu'on lui donne. Et parce que je ne puis riels dire de moi-même, prions afin que l'époux lui-même nous le révèle par son esprit, l'époux, dis-je, qui est Jésus-Christ notre Seigneur, à qui soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

SERMON XV. Vertu merveilleuse du nom de Jésus-Christ pour les chrétiens fidèles dans toutes les adversités.

1. L'esprit de sagesse est plein de bonté (Sap. I,

6), et n'a pas coutume de se rendre difficile à ceux qui l'invoquent, puisque souvent, avant même qu'on l'appelle, il dit : Me voici. Ecoutez maintenant ce qu'à votre prière, il daigne vous faire connaître par mon organe sur le sujet que nous avons 'remis hier, à dessein, et recevez le fruit de vos oraisons. Je vais vous apprendre quel nom est justement comparé à l'huile, et pourquoi il lui est comparé. Vous pouvez remarquer plusieurs noms donnés à l'époux dans l'Ecriture, je les réduirai tous à deux seulement. Vous n'en trouverez aucun, je le pense, qui n'exprime, ou la grâce de la bonté, ou la puissance de la majesté. C'est ce que le Saint-Esprit déclare par la bouche de celui qui est son plus ordinaire organe : " J'ai ouï ces deux choses . Dieu a une souveraine puissance, et une souveraine miséricorde (Psal. LXI, 12). " C'est donc de sa majesté que nous lisons : " Son nom est saint et terrible (Psal. CX, 9) ;" et de la Bonté : " Il n'y a point d'autre nom sous le Ciel qui ait été donné aux hommes pour les sauver (Act. IV, 12). " Mais les exemples rendront encore cela plus chair. " Voici, dit le Prophète, le nom qu'ils lui donneront; le Seigneur, notre justice (Hier. XXIII, 6)." C'est là un nom de puissance. Et ailleurs : " Et il sera nommé Emmanuel (Isa. VII, 14). " Il insinue aussi lui-même, en parlant de soi, le nom qui marque sa bonté. "

Vous m'appelez, dit-il, Maître et Seigneur (Joan. XI, 13). " Le premier est un nom de grâce, et le second de majesté. Car ce n'est pas une moindre faveur de communiquer la science à l'âme, que de donner l'a nourriture au corps. Le Prophète dit encore : " On le nommera Admirable, Conseiller, Dieu, Fort, Père du siècle à venir, Prince de la paix (Isa. IX, 6). " Le premier, le troisième et le quatrième de ces noms marquent la majesté, et les autres la bonté. Quel est donc celui d'entre eux, qui est comme de l'huile répandue? Il est certain qu'il se fait une espèce d'écoulement du nom de sa majesté et de la puissance, dans celui de la bonté et de la grâce, et que ce dernier se répand abondamment par Jésus-Christ notre sauveur. Le nom de Dieu, par exemple, ne passe et ne se confond-il pas en cet autre, pieu avec nous, c'est-à-dire en celui d'Emmanuel ? Ainsi en est-il de celui d'Admirable, qui se fond en celui de Conseiller; de ceux de Dieu, et de Fort, en ceux de Père du siècle à venir et de Prince de la pais. Celui de, le Seigneur qui était notre justice, en celui de Seigneur de miséricorde et de bonté. Je ne dis rien de nouveau, puisqu'autrefois Abram a aussi été changé en Abraham, Saraï en Sara, pour figurer et célébrer dès lors le mystère de cette salutaire effusion.

2. Où est maintenant cette vois de tonnerre, qui se faisait si souvent entendre aux anciens, et qui les remplissait d'épouvante; "Je suis le Seigneur, je suis le Seigneur (Exod. XX, 2) ? " Au lieu de cela on m'apprend une prière qui, commençant par le nom si doux de père, me donne la confiance que les demandes qui suivent seront exaucées. Ceux qui étaient esclaves sont appelés amis (Joan. XV, 14), et la résurrection n'est pas seulement annoncée aux disciples, mais aussi aux frères (Matth. XXVIII, 10). Mais cette effusion de noms ne s'est faite que lorsque la plénitude des temps est arrivée, alors que Dieu accomplit ce qu'il avait promis par le prophète Joël, et fit une effusion de son esprit sur toute chair (Joël. II, 28). Nous lisons que quelque chose de pareil s'est passé autrefois parmi les Hébreux. Je crois que vous me prévenez, et savez déjà ce que je veux dire. Car quelle fut la première réponse qui fut faite à Moïse lorsqu'il demanda qui lui parlait? " Je suis celui qui est, et celui qui est m'a envoyé vers vous (Exod. III, 14). " Je ne sais si Moïse lui-même l'aurait entendu s'il n'y eût point eu de transfusion de ce nom; mais il s'en est fait une, et on l'a entendu, il ne s'en est pas seulement fait une transfusion, mais une effusion. Car l'infusion en était déjà faite. Les cieux le possédaient déjà. Il était déjà connu des anges, niais il s'est répandu au dehors, et ce nom qui était tellement infus dans les anges, qu'il leur était même devenu propre, s'est répandu dans les hommes, en sorte que dés lors on aurait entendu non sans raison ce cri de joie monter de la terre : "Votre nom est une huile répandue, " si l'opiniâtreté détestable d'un peuple ingrat ne s'y fût opposée. Car il dit : " Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, et le Dieu de Jacob (Exod. III, 6). "

3. Accourez, nations, le salut est en vos mains. Un nom est répandu; et quiconque l'invoquera sera sauvé. Le Dieu des anges s'appelle aussi le Dieu des hommes. Il a répandu de l'huile sur Jacob, et elle est tombée sur Israël. Dites à vos frères, " Donnez-nous de votre huile. " S'ils ne veulent pas, priez le Seigneur de cette huile de vous en envoyer aussi. Dites-lui : Délivrez-nous de l'opprobre où nous sommes tombés. Ne permettez point, je vous prie, qu'une langue mauvaise insulte votre bien-aimée, qu'il vous a plu d'appeler des extrémités de la terre, avec d'autant plus de bonté qu'elle en était moins digne. Est-il raisonnable qu'un méchant serviteur chasse ceux qu'un si bon père de famille a conviés ? " Je suis, dit-il, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, et le Dieu de Jacob (Exod. III, 6). " Quoi, est-ce là tout? Répandez, répandez, ouvrez encore votre main, et comblez toutes sortes d'animaux de votre bénédiction, qu'ils viennent d'Orient et d'Occident, et s'asseyent dans le royaume des cieux avec Abraham, Isaac, et Jacob (Matt. VIII, 11). Que les tribus, oui, que les tribus du Seigneur viennent, qu'elles viennent, je le répète, et qu'elles donnent occasion à Israël de célébrer le nom du Seigneur (Psal. CXXI, 4). Qu'elles viennent et se reposent; qu'elles fassent des banquets magnifiques, et soient ravies de joie; et qu'on n'entende de toutes parts qu'une voix d'allégresse et de louange, comme de personnes qui sont au milieu d'un grand festin, et qu'elles disent :"Votre nom est une huile répandue. " Je suis sûr d'une chose; c'est que si nous avons pour célestes portiers Philippe et André, nous ne souffrirons pas de refus. Qui que ce soit de vous qui; demande de l'huile; qui que ce soit qui veuille voir Jésus, Philippe dira aussitôt à André, et André et Philippe ensemble le diront à Jésus. Mais que dira Jésus ? Sans doute ce qu'il a déjà dit: " Si le grain de froment, tombant en terre, ne meurt, il demeure seul. Mais s'il meurt il apporte beaucoup de fruits (Joan. XCI, 24). " Que ce grain meure donc, et qu'il en naisse une moisson de gentils. Il faut que Jésus souffre et qu'il ressuscite, et qu'on prêche en son nom la pénitence et la rémission.

des péchés, non-seulement dans la Judée, mais dans toutes les nations, afin que, à ce seul nom qui est Christ, des millions de fidèles soient appelés chrétiens, et disent:

" Votre nom est une huile répandue. "

4. Car je reconnais le nom que j'ai lu dans Isaïe

: " Il appellera, dit-il, ses serviteurs d'un autre nom, et celui qui est béni sur la terre dans ce nom, sera béni dans le Seigneur. Ainsi soit-il (Isa. LXV, 15). " O nom béni! ô huile répandue partout! Mais jusqu'où se répand-elle? Elle se répand du ciel dans la Judée, de la Judée par toute la terre, et de toute la terre l'église crie: " Votre nom est une huile répandue. " Oui, c'est bien répandue qu'il faut dire, puisqu'elle couvre non seulement le ciel et la terre, mais pénètre même jusqu'aux enfers; " En sorte qu'au nom adorable de Jésus, tout fléchit le genou, les puissances du ciel, de la terre, et des enfers, et toute langue le célèbre, et dit (Philipp. II, 10): " votre nom est une huile répandue. Voilà Christ, voilà Jésus.

Il s'est fait une effusion sur les hommes, sur les hommes, dis-je, qui comme des bêtes s'étaient souillés et corrompus dans leur fumier. C'est ainsi que Dieu sauve les hommes et les bêtes, comme dit le Prophète, et multiplie les effets de sa miséricorde. Que ce nom est cher et qu'il est vil en même temps ! Il est vil, mais il est salutaire. S'il n'était point vil, on ne le répandrait pas sur moi. S'il n'était point salutaire, il ne me gagnerait pas. Je participe à ce nom, et je participe à l'hérédité céleste. Je suis chrétien, et frère de Jésus-Christ.

Si je suis ce que je dis là, je suis par conséquent héritier de Dieu, et cohéritier de Jésus-Christ. Mais pourquoi s'étonner que le nom de l'époux soit répandu, puisque l'époux même l'est aussi? Car il s'est anéanti lui-même en prenant la figure d'un esclave (Rom. VIII, 17), et de plus il dit : "Je suis répandu comme de l'eau (Psal. XXI, 12). " La plénitude de la divinité s'est répandue en habitant corporellement sur la terre, afin que nous tous qui portons un corps de mort, nous participassions à cette plénitude, et qu'étant remplis d'une odeur de vie, nous pussions dire: Votre nom est une huile répandue. Je viens de dire quel est ce nom répandu, de quelle façon et pourquoi il a été répandu.

5. Mais pourquoi est-ce une huile ? C'est ce que je n'ai pas encore expliqué. J'avais commencé à le faire dans le discours précédent, mais il s'est présenté tout à coup une autre chose, qu'il m'a semblé à propos de dire auparavant, encore ai-je différé à en parler plus longtemps que je ne pensais. Je n'en vois point d'autre cause que celle-ci c'est que la Sagesse qui est la femme forte, a mis la main à la quenouille, et ses doigts ont tourné le fuseau (Prov. XXXI, 19). Car de peu de lainé ou de lin elle sait faire beaucoup de fil et de toile, et ainsi donner deux vêtements à ses domestiques. Il y a sans doute de la ressemblance entre l'huile et le nom de l'époux, et ce n'est pas sans raison que le Saint-Esprit a comparé l'une à l'autre. Je ne sais si vous en savez de meilleure raison que moi, mais pour moi je crois que c'est parce que l'huile a trois qualités, elle éclaire, elle nourrit, et elle oint. Elle entretient le feu ; elle nourrit la chair ; elle apaise la douleur. C'est une lumière, une nourriture et un remède. Voyons si on ne peut pas en dire autant du nom de l'époux. Il éclaire lorsqu'on le publie ; il nourrit quand on le rumine, il oint et adoucit les maux, lorsqu'on l'invoque. Examinons chacune de ces qualités en particulier.

6. D'où pensez-vous qu'une si grande et si soudaine lumière de la foi ait éclaté dans le monde, sinon de la prédication du nom de Jésus? N'est-ce pas parla lumière de ce nom sacré que Dieu nous a appelés à la jouissance de ses lumières admirables, et quand nous en avons été éclairés, quand nous avons vu la lumière par cette autre lumière, saint Paul a pu nous dire : " Vous avez été ténèbres autrefois, mais à présent vous êtes lumière dans le Seigneur (Ephes. V, 8) ". Enfin c'est ce nom que le même apôtre reçut ordre de porter devant les rois, les nations et les enfants d'Israël (Act. IX, 15), et il le portait comme un flambeau dont il éclairait son pays, en criant partout : " La nuit a précédé, mais le jour est enfin venu;

dépouillons-nous donc des oeuvres de ténèbres, et revêtons-nous des armes de lumière, et vivons dans l'honnêteté et la bienséance, comme marchant en plein jour (Rom. XIII, 12). " Il montrait à tout le monde la lampe dans le chandelier, annonçant Jésus en tous lieux, et Jésus crucifié. Combien cette lumière a-t-elle été resplendissante, et combien a-t-elle ébloui les yeux de ceux qui la regardaient, lorsque, sortant comme un éclair de la bouche de Pierre, elle affermit les jambes et les pieds d'un boiteux, et rendit la vue à plusieurs aveugles spirituels ? Ne fit-il pas la lumière, lorsqu'il dit : " Au nom de Jésus-Christ de Nazareth, levez-vous et marchez (Act. III, 6) ? " Mais le nom de Jésus n'est pas seulement une lumière, c'est encore une nourriture. Ne vous sentez-vous pas fortifiés, toutes les fois que vous vous le rappelez? Qu'y a-t-il qui nourrisse autant l'esprit de celui qui y pense? Qu'est-ce qui davantage répare les forces épuisées ; rend les vertus plus mâles ; fomente les bonnes et louables habitudes; et entretient les inclinations chastes et honnêtes ? Toute nourriture de l'âme est sèche, si elle n'est arrosée de cette huile; elle est insipide si elle n'est assaisonnée de ce sel. Un livre n'a point de goût pour moi, si je n'y trouve (a) le nom de Jésus. Une conférence, un entretien ne me plait pas si l'on n'y parle point de Jésus. Jésus est du miel à la bouche, une mélodie aux oreilles, un chant d'allégresse au coeur.

Mais il est encore un remède. êtes-vous triste ? Que Jésus vienne dans votre coeur, passe de là à votre bouche; ce nom admirable n'est pas sitôt prononcé, qu'il se produit une lumière resplendissante qui chasse les ennuis et ramène le calme et la sérénité. Quelqu'un tombe-t-il dans un crime ? court-il à la mort dans son désespoir ? Qu'il invoque ce nom de Vie, il commence aussitôt à respirer et à revivre. Devant ce nom salutaire, qui a jamais persisté dans son endurcissement, dans sa paresse, dans son animosité, ou dans sa langueur ? Qui n'a pas vu la source de ses larmes desséchée, couler de nouveau avec plus d'abondance et de douceur, dès qu'il a invoqué Jésus ? Saisi de frayeur et palpitant de crainte au milieu des périls, qui n'a point senti ses appréhensions s'évanouir, et la confiance lui revenir dès l'instant qu'il a invoqué ce nom plein de force et de générosité ? Quel est l'homme, dont l'esprit flottant et irrésolu n'a pas été fixé aussitôt par l'invocation de ce nom, qui porte la clarté et la lumière dans l'âme ? Enfin, quel est celui, qui, se sentant découragé par l'adversité, et prêt à succomber, n'a pas repris une nouvelle vigueur au seul son de ce nom secourable ? ce sont là les langueurs et les maladies de l'âme, et il en est le remède. On peut justifier ce que je dis par ces paroles : "Invoquez-moi, dit-il, au jour de votre affliction , et je vous délivrerai , et vous m'honorerez (Psal. XLVI, 15). " Il n'y a rien qui soit plus propre à arrêter l'impétuosité de la colère, à abaisser l'enflure de l'orgueil, à guérir les plaies de l'envie, à retenir les débordements de l'impureté, à éteindre le feu de la convoitise, à apaiser la soif de l'avarice et à bannir tous les désirs honteux et déréglés, car lorsque je nomme Jésus, non-seulement je me représente un homme doux et humble de coeur, bon, sobre, chaste, miséricordieux, orné enfin de toutes sortes de vertus, et je me le représente encore comme Dieu tout-puissant, qui me guérit par son exemple, et me fortifie par son secours. Voilà ce que me dit le nom de Jésus. Ainsi, en tant qu'homme, il me donne un exemple à imiter, et, en tant que tout-puissant, il est pour moi un secours qui m'assiste : je me sers de ses exemples comme d'herbes médicinales, et du secours comme d'un instrument pour les préparer; et je fais une sorte de composé, tel qu'aucun médecin n'en peut faire de semblable.

7. O mon âme, vous avez un antidote excellent caché dans le vase a Saint Augustin rapporte la même chose de lui-même dans ses confessions, livre III, chapitre IV, au sujet de la lecture d'un livre de Hortensius. Il n'y avait qu'une chose dans tout ce beau langage qui me faisait peine c'est que le nom de Jésus-Christ ne s’y trouvait point ; or tout écrit où ce nom fait défaut; quelque bien écrit, soigné et véridique qu'il sait, ne saurait me ravir tout entier. du nom de Jésus, un antidote salutaire, un remède efficace et souverain contre toutes vos maladies. Ayez-le toujours dans votre sein, ayez le toujours sous la main, afin que toutes vos affections et toutes vos actions soient dirigées vers Jésus. Vous y êtes même invitée par ces paroles : " Mettez-moi, dit-il, comme un cachet sur votre coeur; comme un cachet sur votre bras (Cant. VIII, 6). " Mais nous expliquerons ce passage ailleurs. Maintenant vous avez un remède pour votre bras et pour votre cœur. Vous avez, dis-je, dans le nom de Jésus, de quoi vous corriger de vos mauvaises actions, ou perfectionner celles qui sont défectueuses; de même que vous avez de quoi préserver vos affections de la corruption, ou de quoi les guérir si elles se corrompent.

8. La Judée a eu aussi quelques Jésus, mais c'est en vain qu'elle se vante de leurs noms, puisqu'ils n'ont aucune vertu. Car ils n'éclairent point, ils ne nourrissent point, ils ne guérissent point. Voilà pourquoi jusqu'à cette heure, la Synagogue a toujours été dans les ténèbres, languissant de faim et tombant de faiblesse. Et elle ne sera point guérie ni rassasiée jusqu'à ce qu'elle sache que mon Jésus est le dominateur souverain de Jacob et de toute la terre, qu'elle se convertisse enfin, qu'elle souffre une faim pareille à celle des chiens affamés, et qu'elle tourne à l'entour de la ville. Ces Jésus ont été envoyés comme Elisée envoya son bâton devant lui pour ressusciter un mort (IV, Reg. IV, 29). Ils n'ont pu expliquer leurs noms, qui étaient vides et privés de vertu. Le bâton fut mis sur le mort, et le mort n'avait ni voix ni sentiment, parce que ce n'était qu'un bâton. Celui qui l'avait envoyé, est descendu lui-même, et aussitôt il a sauvé son peuple et l'a purifié de ses péchés, témoignant qu'il était véritablement ce qu'on disait de lui : " Qui est celui-ci qui même remet les péchés (Luc. VII, 29). " C'est sans doute celui qui dit : Je suis le salut du peuple. Voilà la voix, voilà le sentiment qui est revenu, et il est visible qu'il ne porte pas comme les autres un nom vain et stérile. On sent la vie répandue dans l'âme, et l'on ne tait point un si grand bienfait. Le sentiment est au dedans, et la voix au dehors. Je suis touché de componction, et j'en rends des actions de grâces, et ces actions de grâces sont une marque de la vie que j'ai recouvrée. " Car un mort ne rend pas plus grâces que celui qui n'est point (Eccle. XVII, 26). " Voilà la vie, voilà le sentiment. Je suis parfaitement ressuscité; ma résurrection est entière. Quand le corps est-il mort, n'est-ce pas lorsqu'il est privé de sentiment et de vie 2 Le péché qui est la mort de l'âme ne m'avait laissé ni le sentiment de la componction, ni la voix de l'action de grâces, et j'étais mort. Celui qui remet les péchés vient, me rend l'un et l'autre; et dit à mon âme : " Je suis votre salut (Psal. XXXIV, 3).

" Quelle merveille que la mort cède la place à la vie qui descend du ciel ? La foi intérieure justifie, et la confession extérieure salive (Rom. X, 10). L'enfant bâille, il bâille même sept fois (IV. Reg. IV, 35), et dit: Sept fois le jour j'ai chanté vos louanges, Seigneur (Psal. CXVIII, 164). Considérez ce nombre de sept. C'est un nombre sacré, il n'est pas sans mystère.

Mais il vaut mieux que nous réservions ceci pour un autre discours, afin que nous nous approchions avec grand faim, non avec dégoût, de ces mets si excellents auxquels nous invite l'époux de l'église, notre Seigneur Jésus-Christ, qui étant Dieu est élevé au dessus de toutes choses, et béni dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

SERMON

1. Que veut donc dire ce nombre sept? Car je ne crois pas qu'il y en. ait d'assez simples parmi nous pour s'imaginer que ces sept fois que l'enfant a bâillé ne signifient rien, et que ce nombre est fortuit. Je ne crois pas même que ce fut sans mystère que le prophète élisée se coucha sur l'enfant mort, se rapetissa à la mesure de son corps, mit la bouche sur sa bouche, les yeux sur ses yeux, et les mains sur ses mains (VI. Reg. IV, 34). Le Saint-Esprit a voulu que toutes choses arrivassent de cette sorte, et qu'on les écrivît aussi de même, pour l'instruction sans doute de ces esprits que la société malheureuse de leurs corps tout pleins de corruption a séduits, et que la folle sagesse du monde a rendus insensés. Car le corps qui se corrompt appesantit l'âme, et cette demeure de terre et de boue abat l'esprit qui veut s'élever par la sublimité de ses pensées (Sap. VI, 15). Que personne ne s'étonne donc et ne se fâche si je recherche avec curiosité à découvrir ces choses, qui sont comme les trésors du Saint Esprit. C'est en cela que consiste la véritable vie, et mon esprit n'en a point d'autre que de semblables mystères. Quant à ceux qui me préviennent déjà par leur vivacité, et qui dans toute sorte de discours demandent la fin, avant presque d'avoir ouï le commencement, qu'ils sachent que je me dois aussi aux plus lents, . et même que je me dois encore plus à eux qu'aux autres. D'ailleurs j'ai beaucoup moins à coeur d'expliquer les paroles que je propose que de toucher les murs. Il faut que je puise l'eau, et que je la donne à boire, ce qui ne se fait pas en parcourant les choses à la hâte, mais en les traitant avec exactitude et en y revenant souvent. Il est vrai que je ne pensais pas moi-même que l’examen de ces mystères nous dût retenir si longtemps. Je croyais, je le confessé, qu'un seul sermon suffirait pour cela, que nous passerions aisément cette forêt sombre et ombreuse d'allégories, et qu'en un jour nous pourrions arriver aux plaines agréables des sens moraux. Mais il en a été autrement. Nous avons déjà marché deux jours, et il reste encore du chemin à faire. L'oeil, de loin, parcourait en un moment le faite des rameaux, et les sommets des montagnes, mais il ne voyait pas la vaste profondeur des vallées, et l'épaisseur des buissons et des taillis. Pouvais-je prévoir, par exemple, que, en parlant de la vocation des Gentils, et de l'exclusion des Juifs, le miracle d'élisée viendrait se présenter tout-à-coup à ma pensée ? Mais puisqu'il en est arrivé ainsi, arrêtons-nous-y un peu. Nous reprendrons ensuite le sujet que nous avons quitté. Aussi bien celui-ci n'est pas moins que l'autre la nourriture des âmes. Ne voyons-nous pas qu'il arrive souvent aux chiens et aux chasseurs de laisser la bête qu'ils poursuivaient, pour courir après une autre qui s'offre inopinément.

2. C'est une chose quine me donne pas peu de confiance, de voir que ce grand prophète, puissant en oeuvres et en paroles, descendu des cieux comme d'une haute montagne, ait daigné me visiter, moi qui ne suis que cendre et poussière ; a eu compassion de moi lorsque j'étais mort, s'est couché sur moi, s'est rapetissé, s'est proportionné à ma petitesse, a éclairé mes yeux par la lumière des siens, a délié ma bouche muette par un baiser de sa propre bouche, et fortifié, par son attouchement, mes mains faibles et débiles. Je pense à ces mamelles, et je suis comblé d'une douceur ineffable, mon coeur est rempli de joie, mon âme en reçoit une nouvelle vigueur, et tout ce qu'il y a de plus intérieur en moi, en rend à Dieu des actions de grâces infinies. Il a fait une fois ces choses par tout l'univers, et chacun sent qu'il les fait encore tous les jours au dedans de soi. Chacun sent qu'il donne à son coeur la lumière de l'intelligence, à sa bouche des paroles d'édification, et à ses mains des oeuvres de justice. C'est lui qui nous donne la grâce d'avoir de bonnes pensées, de les expliquer utilement, et de les exécuter avec fidélité. C'est là ce lien à trois cordons difficile à rompre et dont il se sert pour tirer les âmes de la prison du diable et pour les attirer après soi dans le royaume des Cieux ; il consiste en trois choses. à avoir des sentiments purs, des discours utiles, et des sentiments et une vie conformes à nos discours. Il a touché mes yeux avec les siens, en ornant le front de l'homme intérieur des deux clairs flambeaux de la foi et de l'intelligence. Il a uni sa bouche à la mienne, et imprimé ce signe de paix sur un mort. Nous étions, en effet, pécheurs et morts à la justice, et il nous a réconciliés avec Dieu. Il a appliqué sa bouche sur ma bouche, en soufflant de nouveau sur mon visage, l'esprit de vie, mais d'une vie plus sainte qu'il n'avait fait d'abord. Car la première fois il créa en moi une âme vivante, mais la seconde, il y a formé un esprit vivifiant. Il a mis ses mains sur les miennes, en me donnant l'exemple des bonnes oeuvres, et le modèle de l'obéissance ; ou du moins il a employé ses mains à des choses fortes, afin de dresser mes mains au combat, et mes doigts à la guerre.

3. Et l'enfant, dit-il, bâilla sept fois. Il suffisait pour l'éclat du miracle qu'il eût bâillé une seule fois. Mais cette multiplicité, et ce nombre remarquable nous avertissent d'un mystère. Si vous considérez ce grand corps de tout le genre humain qui était mort, vous trouverez que l'église, dès qu'elle a reçu la vie du Prophète qui s'est couché sur elle, a bâillé sept fois , car elle a coutume de chanter les louanges de Dieu sept fois le jour. Et si vous vous considérez vous même, vous reconnaîtrez que vous vivez de la vie spirituelle, et que vous accomplissez ce nombre mystérieux, si vous soumettez les cinq organes de la sensualité, aux deux propriétés de la charité, et si, selon l'Apôtre, vous faites servir vos membres à la justice, en ne les employant qu'à des usages saints, tandis que, auparavant, vous les avez fait servir à l'iniquité ; ou bien si, usant de vos cinq sens pour le salut du prochain, vous ajoutez, pour achever le nombre de sept, ces deux choses, louer Dieu de sa miséricorde et de sa justice.

4. J'ai encore sept autres bâillements, qui sont sept expériences, sans lesquelles l'on ne petit pas être assuré qu'on ait recouvré la vie. Quatre regardent le mouvement de la componction, et les trois autres concernent le son extérieur de la confession. Si vous vivez, si vous avez de la voix, si vous avez du sentiment, vous reconnaîtrez en vous ce que je . viens de vous dire. Or sachez que vous avez recouvré le sentiment, si vous sentez votre conscience vivement touchée de quatre sortes de componctions, je veux dire d'une double pudeur, et d'une double crainte. Car là triple confession dont nous parlerons ensuite, et qui achève le nombre sept, est un 'témoignage assuré d'une véritable résurrection. Le saint prophète Jérémie n'observe-t-il pas aussi ce nombre dans ses lamentations. Et vous aussi, dans celles que vous ferez pour vous-même, gardez cette forme qu'il vous a prescrite, pensez que Dieu est votre créateur, votre bienfaiteur, votre Père, votre Seigneur. Vous êtes criminel à l'égard de toutes ces qualités, pleurez donc en pensant à chacune d'elles.

Que votre crainte réponde à la première et à la dernière, et la pudeur aux deux du milieu. On ne craint point un père, parce qu'il suffit d'être père pour n'être point craint ; car il est de la bonté d'un père d'avoir toujours pitié de ses. enfants, et de leur pardonner; et lorsqu'il frappe il se sert de la verge, non du bâton, et il guérit lui-même les plaies qu'il a faites. Voici la voix d'un père, " je frapperai et je guérirai après avoir frappé (Deut. XXXII, 39).

" Vous n'avez donc rien à craindre de ce père, puisque s'il frappe quelquefois c'est pour corriger, jamais pour se venger. Mais lorsque je pense que j'ai offensé ce Père céleste, bien que je n'aie rien à craindre, j'ai néanmoins sujet d'être touché de honte. Il m'a engendré volontairement par la parole de la vérité, non par le plaisir d'une volupté, comme celui qui m'a engendré selon la chair. De plus, il n'a pas épargné son Fils unique pour moi qui suis de cette sorte. C'est ainsi qu'il m'a traité véritable ment avec toute la tendresse d'un père, mais je n'ai pas agi envers lui avec l'affection et la reconnaissance d'un fils. De quel front donc un si mauvais fils peut-il lever les yeux sur un si bon Père ? J'ai honte d'avoir fait des choses si peu dignes de mon origine ; j'ai honte d'être dégénéré d'un tel Père. Mes yeux, versez des ruisseaux de larmes. Que mon visage soit couvert de honte et de confusion, qu'il soit rempli d'obscurité et de ténèbres; que ma vie s'éteigne, et que je passe le reste de mes jours dans les gémissements et dans les larmes. O honte, hélas! quel fruit ai-je tiré des choses dont maintenant je rougis ? Si j'ai semé dans la chair (Gal. vt, 2), je ne recueillerai de la chair que la corruption, et si c'est dans le monde, le monde passe avec ses convoitises. (I Joan. II,13). Comment est-il possible que j'aie été si malheureux et si insensé que de n'avoir point rougi de préférer à l'amour et à l'honneur que je devais à ce Père éternel, des biens caducs et vains, qui ne sont rien, et qui se terminent à la mort? Je suis honteux et confus en entendant ces paroles : " Si je suis Père, où est l'honneur qu'on me doit. (Malach. I, 6). "

5. Mais quand il ne serait point

Père ? ne m'a-t-il pas comblé de bienfaits ? Sans parler d'un nombre infini d'autres faveurs, il produit tous les jours contre moi, pour témoins de mon ingratitude, la nourriture de ce misérable corps, l'usage du temps, et par dessus tout, le sang de son cher fils, dont la voix s'élève de la terre pour me confondre. J'ai honte de cette extrême ingratitude, et pour comble de confusion, je suis encore convaincu d'avoir rendu le mal pour le bien, et la haine pour l'amour. Je n'ai rien à craindre, il est vrai, d'un bienfaiteur, non plus que d'un père. Car il est véritablement libéral, il donne avec abondance, et ne reproche jamais ce qu'il a donné. Il ne reproche point ses dons, parce que ce sont vraiment des dons, et qu'il ne vend pas ses faveurs, mais les donne. Et d'ailleurs ils sont sans repentir. Mais plus j'ai des sentiments favorables de ses largesses, plus je suis obligé d'en avoir de vils et méprisables de mon indignité. O mon âme, rougis de honte, et sois accablée de douleur. Car s'il ne convient pas à sa bonté et à sa magnificence de redemander, ou de reprocher ce qu'il a donné, il convient encore moins à la bienséance et à l'honneur d'être ingrat et oublieux de tant de bienfaits. Hélas! que rendrai-je au moins maintenant du Seigneur pour tant de grâces que j'ai reçues de lui?

6. Mais si je ne suis point touché de honte, que je sois au moins saisi de crainte; et qu'elle vienne au secours de la honte. Mettons un peu de côté les noms tendres de bienfaiteur et de père; et tournons-nous vers d'autres plus austères. Car si nous lisons qu'il est le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation (II. Cor. I, 3) ; nous lisons aussi, qu'il est le Seigneur et le Dieu des vengeances (Psal. XCIII, 1) ; qu'il est un juge juste et puissant (Psal. VII, 12) ; terrible dans la conduite qu'il tient sur les enfants des hommes (Psal. LXV, 5) ; un Dieu jaloux. C'est pour vous qu'il est père et bienfaiteur, c'est pour lui qu'il est Seigneur et Créateur. (Exod. XX, 5). Car c'est pour lui qu'il a fait toutes choses, selon que l'écriture sainte nous le témoigna. Croyez-vous donc que celui qui défend et conserve avec tant de soin ce qui est à vous, ne sera point jaloux de ce qui est à lui? Croyez-vous qu'il ne recherchera pas l'honneur du commandement et de la souveraineté? L'impie a irrité Dieu contre lui, parce qu'il a dit en son cœur : " Il ne recherchera pas (Psal. IX, 1). " Car, qu'est-ce que dire en son cœur, ail ne recherchera pas, " sinon ne pas appréhender qu'il recherche? Mais il recherchera jusqu au dernier denier; il fera une recherche très-exacte, et punira rigoureusement les hommes vains et superbes. Il demandera le service à celui qu'il a racheté; l'honneur et la gloire à celui qu'il a créé.

7. II dissimulera et pardonnera comme Père et comme bienfaiteur, je le veux bien, mais non pas comme créateur et comme seigneur. Et celui qui épargnera un fils, n'épargnera pas un mauvais serviteur, l'Oeuvre de ses mains. Considérez combien c'est une chose terrible et pleine d'horreur d'avoir méprisé votre créateur, et le créateur de tout le monde; d'avoir offensé le Seigneur de majesté. La Majesté doit être redoutée ; un Seigneur doit être craint, mais principalement une telle majesté, un tel seigneur. Car si les lois des hommes, condamnent au dernier supplice celui qui se trouve coupable de lèse-majesté envers un homme, quelle sera la fin de ceux qui méprisent la toute puissance d'un Dieu? S'il touche les montagnes, elles sont embrasées (Psal. CXLIII, 5) ; et une vile poussière, qu'un léger souffle peut disperser en un moment, sans espérances d'être jamais recueillie, ose irriter une majesté si redoutable. Celui qu'il faut craindre, oui, je le répète, celui qu'il faut craindre, c'est celui qui, après avoir tué le corps, a le pouvoir de l'envoyer dans les flammes éternelles (Luc. XII, 5). Je redoute l'enfer, je redoute le visage de mon juge que redoutent les anges même. Je tremble à la seule pensée de la colère du Tout-Puissant, de la fureur qui éclatera sur son visage, du bruit épouvantable que fera le monde en s'écroulant, de l'embrasement de l'univers, d'une tempête si terrible, de la voix de l'archange, et de sa parole pleine d'horreur et d'effroi. Je tremble en songeant aux dents du dragon infernal, aux cachots affreux de l'enfer, aux lions rugissants tout prêts à dévorer leur proie. Je redoute ce ver qui ronge, ce feu qui brûle sans cesse, cette fumée, cette vapeur, ce souffre, ces tourbillons de flammes, ces ténèbres extérieures.

Qui mettra une fontaine dans ma tète, et une source de larmes dans mes yeux, afin que, par mes pleurs, je prévienne ces pleurs éternels, ces grincements de dents, ces liens, ces entraves d'airain, ces chaînes pesantes, qui serrent, qui brûlent, et qui ne consument point? O ma mère, pourquoi. m'avez-vous engendré pour être un fils de douleur, un fils d'amertume, d'indignation et de gémissements éternels? Pourquoi m'avez-vous recueilli sur vos genoux? Pourquoi m'avez-vous allaité de vos mamelles ? puisque je ne suis né que pour brûler et pour servir d'aliment à un feu qui ne s'éteindra jamais ?

8. Celui qui est pénétré de ces mouvements a sans doute recouvré le sentiment, et cette double crainte, accompagnée de cette double pudeur, lui a déjà causé quatre bâillements. Il ajoutera les trois autres qui restent par la voix de la confession; et alors on ne dira plus de lui qu'il n'a ni voix ni sentiment; pourvu néanmoins que cette confession procède d'un cœur humble, simple et fidèle. Confessez humble3, ment, purement et fidèlement, tout ce qui vous donne des remords de conscience, et vous avez accompli ce nombre mystérieux. Il y en a qui se glorifient lorsqu'ils ont mal fait, et qui mettent leur joie en des choses détestables, c'est d'eux que le Prophète parle, quand il dit "Ils ont publié leurs crimes comme Sodome (Isa. III, 9). " Mais ne parlons point de ces personnes ici, ce sont des profanes; or qu'avons-nous affaire de ceux du dehors?

9. Il nous est arrivé quelquefois d'entendre des hommes même qui ont pris l'habit de la religion, et qui professent la vie monastique, se vanter avec une extrême impudence de leurs fautes passées, comme de s'être battus en duel, ou d'avoir surmonté leur adversaire dans quelque dispute fameuse, et autres choses semblables que la vanité du monde estime et prise beaucoup, mais qui sont très-nuisibles, très-pernicieuses , et très-dangereuses pour le salut de l'âme. Ces discours témoignent qu'on a encore l'esprit du monde; et l'humble habit que portent ces personnes n'est pas une preuve du renouvellement de leur vie, mais un manteau dont ils couvrent leurs anciens dérèglements.

Quelques-uns racontent ces choses comme par un sentiment de douleur et de regret, mais comme ils y recherchent intérieurement de la gloire, ils n'effacent pas leurs crimes, ils se trompent seulement eux-mêmes. Car on ne se moque point de Dieu (Galat. VI, 7). Ils n'ont pas dépouillé le vieil homme, mais ils le couvrent de nouveau. Cette confession ne découvre, ne chasse pas le vieux levain, mais l'enracine davantage, selon ces paroles : " La corruption s'est invétérée dans mes os, pendant que je crie tout le long du jour (Psal. XXXI, 3). n J'ai honte de rapporter l'effronterie de quelques uns, qui est telle, qu'ils ne rougissent point de se vanter, et de se réjouir des choses dont ils devraient pleurer : par exemple, que même depuis qu'ils ont reçu le saint habit de la religion, ils ont surpris quelqu'un de leurs frères par adresse, et l'ont trompé dans une telle rencontre, ou qu'ils ont bien relancé une personne qui leur disait. des injures, c'est-à-dire, qu'ils ont rendu fièrement le mal pour le mal, et injure pour injure.

10. Mais il y a une confession qui est d'autant plus dangereuse, qu'elle cache sa vanité d'une manière plus subtile, lorsque nous n'appréhendons point de découvrir des fautes honteuses, non parce que nous sommes humbles, mais afin qu'on croie que nous te sommes. On cherche la louange dans l'humilité, ce n'est pas la vertu, mais le renversement de l'humilité. Celui qui est vraiment humble; veut être estimé vil et abject, non pas humble. Il se réjouit de ce qu'il est méprisé et n'est superbe qu'en ce seul point qu'il méprise les louanges. Quelle chose plus étrange et plus indigne que de faire servir à l'orgueil la confession qui est la gardienne de l'humanité, et de vouloir paraître meilleur par cela même qui nous fait paraître pires? 0 prodige d'orgueil, de ne pouvoir être estimé saint, qu'en paraissant criminel! Mais cette confession qui n'a que l'apparence non la vertu de l'humilité, bien loin de mériter le pardon de nos fautes, attire la colère de Dieu sur nous (I. Reg. XV, 30). Que servit à Saül de confesser son péché quand il en fut repris par Samuel ? Sans doute cette confession était criminelle, puisqu'elle n'effaça point son crime, car comment le Maître de l'humilité, et celui qui a une inclination naturelle à donner sa grâce aux humbles, pourrait-il rejeter une humble confession? Certainement, il était impossible qu'il ne se fût laissé fléchir, si ce roi eût eu dans le cœur l'humilité qu'il témoignait par ses paroles. Voilà pourquoi j'ai dit que la confession doit être humble.

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