Homélies sur les gloires de la Vierge mère (In laudibus Virginis Matris) (page 2)

Bernard de Clairvaux · Doctrine

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Fiche de l’œuvre dans le savoir

14. Mais, pourquoi voulut-il la renvoyer ? Écoutez Pourquoi Joseph voulut renvoyer Marie. sur ce point, non pas ma propre pensée, mais la pensée des Pères. Si Joseph voulut renvoyer Marie, c’était dans le même sentiment qui faisait dire à saint Pierre, quand il repoussait le Seigneur loin de lui : « Éloignez-vous de moi car je suis un pécheur (Luc, v, 8), » et au centurion, quand il dissuadait le Sauveur de venir chez lui : « Seigneur je ne suis pas digne que vous veniez dans ma maison (Matth., viii, 8). « C’est donc dans cette pensée que Joseph aussi, se jugeant indigne et pécheur, se disait à lui-même, qu’il ne devait pas vivre plus longtemps dans la familiarité d’une femme si parfaite et si sainte, dont l’admirable grandeur le dépassait tellement et lui inspirait de l’effroi. Il voyait avec une sorte de stupeur à des marques certaines qu’elle était grosse de la présence d’un Dieu, et, comme il ne pouvait pénétrer ce mystère, il avait formé le dessein de la renvoyer. La grandeur de la puissance de Jésus inspirait une sorte d’effroi à Pierre, comme la pensée de sa présence majestueuse déconcertait le centurion ; ainsi Pourquoi voulut-il la renvoyer secrètement. Joseph, n’étant que simple mortel, se sentait également déconcerté par la nouveauté d’une si grande merveille et par la profondeur d’un pareil mystère ; voilà pourquoi il songea à renvoyer secrètement Marie. Faut-il vous étonner que Joseph se soit trouvé indigne de la société de la Vierge devenue grosse, quand on sait que sainte Élisabeth ne put supporter sa présence sans une sorte de crainte mêlée de respect ? En effet, « d’où me vient, s’écria-t-elle, ce bonheur, que la mère de mon Seigneur vienne à moi (Luc, i, 43) ? » Voilà donc pourquoi Joseph voulait la renvoyer. Mais pourquoi avait-il l’intention de le faire en secret, non point ouvertement ? De peur, sans doute, qu’on ne lui demandât la cause de ce divorce et qu’il ne fût obligé d’en faire connaître le motif. En effet, qu’est-ce que cet homme juste aurait pu répondre à un peuple à la tête dure, à des gens incrédules et contradicteurs ? S’il leur avait dit ce qu’il pensait, et la preuve qu’il avait de la pureté de Marie ? est-ce que les Juifs incrédules et cruels ne se seraient point moqués de lui et n’auraient point lapidé Marie ? Comment, en effet, auraient-ils cru à la Vérité muette encore dans le sein de la Vierge, eux qui ont méprisé sa voix quand elle leur parlait dans le temple ? À quels excès n’auraient-ils pas osé se porter contre celui qu’ils ne pouvaient pas voir encore, quand ils ont pu porter des mains impies sur sa personne resplendissante alors de l’éclat des miracles ? C’est donc avec raison que cet homme juste, pour ne point être dans l’alternative, ou de mentir, ou de déshonorer une innocente, prit le parti de la renvoyer en secret.

Joseph a-t-il douté de la pureté de Marie. 15. Si quelqu’un pense et soutient que Joseph eut le soupçon que tout autre homme aurait eu à sa place, mais que, comme il était juste, il ne voulut point habiter avec Marie, à cause de ses doutes mêmes, et que c’est parce qu’il était bon qu’il ne voulait point la traduire en justice, quoiqu’il la soupçonnât d’être coupable, et qu’il songeait à la renvoyer en secret ; je répondrai en deux mots qu’il faut pourtant reconnaître que les doutes de Joseph, quels qu’ils fussent, méritent d’être dissipés par un miracle d’en haut. Car il est écrit que « comme il était dans ces pensées, c’est-à-dire pendant qu’il songeait à renvoyer Marie, un ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : « Joseph, fils de David, ne craignez point de retenir avec vous Marie, votre épouse, car ce qui est né en elle est l’œuvre du Saint-Esprit (Matth., i, 20). » Voilà donc pour quelles raisons Marie fut fiancée à Joseph, ou plutôt, selon les expressions de l’Évangéliste « à un homme appelé Joseph (Luc., i, 27). » Il V. aux notes. cite le nom même de cet homme, non pas parce qu’il fut son mari, mais parce qu’il était un homme de vertu, ou plutôt d’après un autre Évangéliste (Matth., i), il n’est point simplement un homme, mais il est appelé son mari ; il était juste qu’il fût désigné par le titre même qui devait nécessairement paraître lui appartenir. Ainsi il dut être appelé son mari parce qu’il fallait qu’on crût qu’il l’était effectivement. De même il mérita d’être appelé le père du Sauveur, quoiqu’il ne le fût pas effectivement, afin qu’on crût qu’il l’était, comme l’Évangéliste remarque qu’on le croyait en effet : « Quant à Jésus, dit-il, il entrait dans sa douzième année, et passait pour être le fils de Joseph (Luc., iii, 23). » Il n’était donc en réalité ni le mari de la mère, ni le père du Fils, quoique par une certaine et nécessaire disposition, comme je l’ai dit plus haut, il reçut pendant un temps les noms de père et d’époux et fut regardé comme étant l’un et l’autre en effet.

10. Mais d’après le titre de père de Dieu que Dieu même voulut bien qu’on lui donnât et qu’on crût pendant quelque temps lui appartenir, et d’après son propre nom qu’on ne peut hésiter à regarder aussi comme un honneur de plus, on peut se faire une idée de ce que fut cet homme, ce Joseph. Rappelez-vous maintenant le patriarche de ce nom qui fut vendu en Égypte ; non-seulement il portait le même nom, mais encore il eut sa chasteté, son innocence et sa grâce. En effet, le Joseph qui fut vendu par ses frères qui le haïssaient et conduit en Égypte, était la figure du Christ qui, lui aussi, devait être vendu ; notre Joseph, de son côté, pour fuir la haine d’Hérode, porta le Christ en Égypte (Matth., ii, 14). Le premier, pour demeurer fidèle à son maître, ne voulut point partager le lit de sa maîtresse (Gen., xxxix, 12) ; le second, reconnaissant sa maîtresse dans la mère de son Seigneur, la vierge Marie, observa lui-même fidèlement les lois de la continence. À l’un fut donnée l’intelligence des songes, à l’autre il fut accordé d’être le confident des desseins du ciel et d’y coopérer pour sa part. L’un a mis le blé en réserve non pour lui, mais pour son peuple ; l’autre reçut la garde du pain du ciel non-seulement pour son peuple, mais aussi pour lui. On ne peut douter que ce Joseph, à qui fut fiancée la mère du Sauveur, n’ait été un homme bon et fidèle, ou plutôt le serviteur même fidèle et prudent que le Seigneur a placé près de Marie pour être le consolateur de sa mère, le père nourricier de son corps charnel et le fidèle coopérateur de sa grande œuvre sur la terre. Ajoutez à Joseph était de la famille de David, il méritait de descendre de ce roi. cela qu’il était de la maison de David, selon l’Évangéliste ; il montra qu’il descendait en effet de cette source royale, du sang même de David, ce Joseph, cet homme noble par sa naissance, mais plus noble encore par le cœur. Oui, ce fut un digne fils de David, un fils qui n’était point dégénéré de son père ; mais quand je dis qu’il était un digne fils de David, je dis non-seulement selon la chair, mais pour sa foi, pour sa sainteté et pour sa dévotion. Dieu le trouva en effet comme son aïeul David un homme selon son cœur, puisqu’il lui confia son plus saint mystère, lui révéla les secrets les plus cachés de sa sagesse, lui fit connaître une merveille qu’aucun des princes de ce monde n’a connue, lui accorda la grâce de voir ce dont la vue fut ardemment désirée mainte fois par une foule de rois et de prophètes, d’entendre celui qu’ils n’ont point entendu ; non-seulement il lui fut donné de le voir et de l’entendre, mais il eut l’honneur de le porter dans ses bras, de le conduire par la main, de le presser sur son cœur, de le couvrir de baisers, de le nourrir et de veiller à sa garde. Il faut croire que Marie ne descendait pas moins que lui de la maison de David, car elle n’aurait point été fiancée à un homme de cette royale lignée, si elle n’en eût point été elle-même. Ils étaient donc l’un et l’autre de la famille royale de David ; mais ce n’est qu’en Marie que se trouva accomplie la promesse véridique que le Seigneur avait faite à David, Joseph ne fut que le témoin et le confident de son accomplissement.

Explication du nom de Marie, éloge de ce nom. 17. Le verset de l’Évangéliste se termine ainsi : « Et le nom de la vierge était Marie. » Quelques mots sur ce nom de Marie, dont la signification désigne l’étoile de la mer : ce nom convient merveilleusement à la Vierge mère ; c’est en effet avec bien de la justesse qu’elle est comparée à un astre, car de même que l’astre émet le rayon de son sein sans en éprouver aucune altération, ainsi la vierge a enfanté un fils sans dommage pour sa virginité. D’un autre côté, si le rayon n’enlève rien à l’éclat de l’astre qui l’émet, de même le Fils de la Vierge n’a rien diminué à sa virginité. Elle est en effet la noble étoile de Jacob qui brille dans les cieux, rayonne dans les enfers, illumine le monde, échauffe les âmes bien plus que les corps, consume les vices et enflamme les vertus. Elle est belle, et admirable Exhortation au culte de Marie. cette étoile qui s’élève au dessus du vaste océan, qui étincelle de qualités et qui instruit par ses clartés. Ô vous qui flottez sur les eaux agitées de la vaste mer, et qui allez à la dérive plutôt que vous n’avancez au milieu des orages et des tempêtes, regardez cette étoile, fixez vos yeux sur elle, et vous ne serez point engloutis par les flots. Quand les fureurs de la tentation se déchaîneront contre vous, quand vous serez assaillis par les tribulations et poussés vers les écueils, regardez Marie, invoquez Marie. Quand vous gémirez dans la tourmente de l’orgueil, de l’ambition, de la médisance, et de l’envie, levez les yeux vers l’étoile, invoquez Marie. Si la colère ou l’avarice, si les tentations de la chair assaillent votre esquif, regardez Marie. Si, accablé par l’énormité de vos crimes, confus des plaies hideuses de votre cœur, épouvanté par la crainte des jugements de Dieu, vous vous sentez entraîné dans le gouffre de la tristesse et sur le bord de l’abîme du désespoir, un cri à Marie, un regard à Marie. Dans les périls, dans les angoisses, dans les perplexités, invoquez Marie, pensez à Marie. Que ce doux nom ne soit jamais loin de votre bouche, jamais loin de votre cœur ; mais pour obtenir une part à la grâce qu’il renferme, n’oubliez point les exemples qu’il vous rappelle. En suivant Marie, on ne s’égare point, en priant Marie, on ne craint pas le désespoir, en pensant à Marie, on ne se trompe point ; si elle vous tient par la main, vous ne tomberez point, si elle vous protège, vous n’aurez rien à craindre, si elle vous conduit, vous ne connaîtrez point la fatigue, et si elle vous est favorable, vous êtes sûr d’arriver ; vous comprendrez ainsi par votre propre expérience pourquoi il est écrit : « Le nom de la vierge était Marie. » Mais arrêtons-nous un peu, de peur que nous ne voyions aussi qu’en passant, la belle clarté de cet astre. Car, pour me servir des paroles de l’Apôtre : « Il est bon pour nous d’être ici (Matth., xvii), » et c’est un bonheur de pouvoir contempler en silence ce qu’un long discours serait incapable de bien expliquer. Mais en attendant, la pieuse contemplation de cet astre scintillant nous donnera une nouvelle ardeur pour ce qui nous reste à dire.

Bernard de Clairvaux Homélies sur les gloires de la Vierge mère Traduction par Abbé Charpentier. Librairie de Louis Vivès, éditeur, 1866 (2, p. 604-613).

Troisième homélie

Homélie troisième.

Sur les gloires de la Vierge mère.

Humble aveu de saint Bernard. 1. Volontiers, lorsque j’en trouve l’occasion, je m’approprie les paroles des Saints afin de rendre plus agréable au lecteur ce que je lui offre dans des vases plus beaux. Et pour commencer par emprunter le langage d’un Prophète, je m’écrierai : malheur à moi, non point parce que je me suis tu, mais parce que j’ai parlé, moi dont les lèvres sont impures (Isa., vi, 5). Hélas ! que de vanités, que de mensonges, que de hontes sont sorties de cette bouche infiniment souillée, qui entreprend aujourd’hui de traiter des sujets divins ! J’ai bien peur que ce ne soit pour moi qu’il a été dit : « Pourquoi entreprenez-vous de raconter mes justices, et pourquoi avez-vous mon alliance sur les lèvres (Psalm., xlix, 16) ? » Que je serais heureux si de l’autel qui est dans les Cieux, non pas seulement un charbon, mais un grand globe de feu était approché de ma bouche pour en brûler au vif la rouille épaisse qui la ronge ! Peut-être serais-je digne alors de rapporter dans mon imparfait langage les doux et chastes entretiens que l’Ange et la Vierge ont échangés entre eux. L’Évangéliste dit donc : « Et l’Ange étant entré dans le lieu où elle était, elle, c’est-à-dire Marie, lui dit : Je vous salue pleine de grâce, le Seigneur est avec vous (Luc., i, 28). » Où était-elle lorsque l’Ange vint la trouver ? Je pense qu’elle était retirée à l’écart dans sa chambre virginale Les anges assistent à ses prières. où peut-être, après avoir fermé la porte sur elle, elle priait le Père dans le secret. Les anges ont coutume, en effet, d’assister à nos prières, et se plaisent dans la société de ceux qu’ils voient lever des mains pures en priant, ils aiment à offrir à Dieu, comme un sacrifice de douce odeur, l’holocauste d’une sainte dévotion. Aussi l’Ange a-t-il montré, en saluant Marie, lorsqu’il fut arrivé près d’elle, combien ses prières étaient agréables Tous les lieux sont accessibles aux anges. au Très-Haut. Il ne fut pas difficile à l’Ange de pénétrer dans la retraite de la Vierge, quoiqu’elle en eût fermé la porte ; car, par la vertu de sa substance, il jouit du privilége de ne jamais être arrêté par des serrures de fer en quelque lieu qu’il veuille pénétrer. Pour les esprits célestes, il n’y a point de murailles, tout est accessible à leurs regards, il n’est corps si durs et si épais qu’ils soient qu’ils ne puissent pénétrer et traverser. Il n’est donc point à présumer que l’Ange ait trouvé ouverte la petite porte du réduit où la Vierge se tenait, soit pour éviter le commerce des hommes et se soustraire à leurs entretiens, soit pour se livrer en silence à la prière et se trouver à l’abri des tentations qui pouvaient assaillir sa chasteté virginale. La Vierge très-prudente avait donc, en ce moment, fermé sa porte pour les hommes, mais elle ne l’avait point fermée pour les Anges. Aussi un Ange put-il pénétrer dans sa retraite, bien que tout accès fût interdit aux hommes jusqu’à elle.

2. Étant donc entré là où elle se tenait, l’Ange lui dit : « Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous. » Nous voyons dans les Actes des Apôtres (Act., vi, 5), que saint Étienne fut aussi plein de grâce et que les apôtres furent remplis du Saint-Esprit, mais il y a une grande différence La plénitude de la grâce de Marie est bien différente de celle des autres saints. entre eux et Marie. D’ailleurs la plénitude de la divinité n’a point habité dans Étienne comme en Marie. L’Ange lui dit : « Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous. » Mais faut-il s’étonner qu’elle fut pleine de grâce quand le Seigneur même était avec elle ? Si je m’étonnais de quelque chose ce serait plutôt de voir que l’Ange retrouve en Marie celui même qui l’avait envoyé vers elle. Dieu est-il donc venu plus vite que l’Ange pour être arrivé sur la terre plus tôt que son rapide messager ? Je n’en serais point surpris ; car pendant que le Roi se reposait sur le sein de la Vierge, le nard dont elle était parfumée a répandu son odeur qui s’est élevée comme la fumée des aromates en sa glorieuse présence et elle a trouvé grâce devant lui aux acclamations de tous les assistants qui disaient : « Quelle est celle-ci qui monte par le désert comme une petite vapeur d’aromates, de myrrhe et d’encens (Cant., iii, 6) ? » Alors le Seigneur sortant de son lieu saint, s’élança comme un géant dans la carrière, et quoique son essor fût du plus haut des Cieux (Psalm., xviii, 6), cependant, porté sur l’aile d’un désir excessif, il devance l’arrivée de son messager auprès de la Vierge qu’il aime, qu’il s’est choisie et dont la beauté le captive. C’est lui que l’Église voit avec bonheur venir de loin et dont elle dit dans sa joie : « Je vois mon bien-aimé, le voici qui vient sautant sur les montagnes et franchissant les collines (Cant., ii, 8). »

3. Or, ce n’est point sans raison que ce Roi a senti ses désirs s’allumer pour la beauté de la Vierge, elle avait fait ce que David son père lui avait Vertus qui préparèrent la Vierge à une si grande grâce. conseillé longtemps d’avance quand il lui disait : « Écoutez, ma Fille, ouvrez les yeux et prêtez une oreille attentive : oubliez votre peuple et la maison de votre père, » si vous le faites, « le Roi sera épris de vos charmes (Psalm. xliv, 11). » Elle entendit et elle vit, non pas à la manière de ceux qui en écoutant n’entendent pas, et en regardant ne voient pas ; mais elle entendit et crut, elle vit et comprit. Elle obéit à ce qu’elle avait entendu et soumit son cœur à la règle de conduite indiquée, elle oublia son peuple et la maison de son père, car elle ne se mit point en peine d’augmenter l’un par le nombre de ses enfants ni de laisser dans l’autre un héritier des biens paternels ; elle regarda comme un vil fumier la gloire qui pouvait l’attendre au milieu de son peuple et les biens terrestres qu’elle pouvait espérer de l’héritage de son père, afin de gagner le Christ. Son espoir ne fut point déçu, puisqu’en même temps qu’elle eut le Christ pour Fils elle conserva son vœu de virginité. Il est donc bien vrai qu’elle est pleine de grâce, cette vierge qui a retenu la grâce de la virginité en même temps qu’elle obtenait celle de la fécondité.

Dieu est dans les créatures de différentes manières. 4. L’Ange dit donc : « Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous. » Il ne dit pas le Seigneur est en vous, mais « le Seigneur est avec vous, » C’est que Dieu qui est présent tout entier également en tous lieux par la simplicité de sa substance, ne se trouve pourtant pas de la même manière dans les créatures raisonnables que dans les autres ; et parmi celles-là il n’est pas présent avec la même efficacité dans les méchantes que dans les bonnes. Ainsi il se trouve dans les êtres sans raison, mais il n’y est point compris ; au contraire, dans toutes les créatures raisonnables, il est compris par l’intelligence, mais il ne l’est par l’amour que dans les bonnes. Il n’y a donc que dans les créatures raisonnables et bonnes qu’il se trouve de telle façon qu’il est en même temps avec elles à cause de la conformité de leurs volontés avec la sienne. En effet, ces créatures-là soumettent leurs propres volontés à la justice, en sorte que Dieu peut, sans déchoir, vouloir ce qu’elles veulent, et par le fait qu’elles ne sont point en désaccord Dieu se trouve d’une manière unique dans et avec la sainte Vierge. de volonté avec lui, elles unissent Dieu à elles d’une manière toute spéciale. Mais s’il en est ainsi par rapport à tous les autres saints, à plus forte raison en est-il de même, mais d’une manière plus spéciale encore pour la sainte Vierge ; car avec elle l’accord est tellement grand que Dieu s’est uni non-seulement sa volonté, mais sa chair même ; en sorte que de sa propre substance et de la Vierge il lit ou plutôt se fit un être qui est le Christ, qui, sans être tout entier de Dieu ni tout entier de la Vierge, fut néanmoins tout entier fils de Dieu et tout entier fils de la Vierge, car il n’y a pas deux fils en lui, mais un seul fils de Dieu et de Marie en même temps. L’Ange dit donc : « Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous. » Or ce Seigneur, ce n’est pas seulement le Fils que vous revêtez de votre chair, mais c’est aussi le Saint-Esprit par l’opération duquel vous concevrez, c’est également le Père qui a engendré celui que vous concevrez. Oui, le Père est avec vous, le Père, dis-je, qui fait que son Fils soit votre Fils. Le Fils est avec vous, le Fils qui, pour accomplir en vous un admirable mystère, s’ouvre votre sein d’une manière miraculeuse et respecte en même temps le sceau de votre virginité. L’Esprit-Saint est avec vous, l’Esprit-Saint qui, de concert avec le Père et avec le Fils, sanctifie votre sein. Donc le Seigneur est bien avec vous.

5. « Vous êtes bénie entre toutes les fammes. » Ajoutons à ces paroles d’Élisabeth celles qui les suivent : « Et le fruit de vos entrailles est béni. » Mais ce n’est pas parce que vous êtes bénie que le fruit de votre ventre est béni, c’est au contraire parce qu’il vous a prévenue de la douceur de ses bénédictions que vous êtes bénie. Oui certainement il est véritablement béni ce fruit de vos entrailles, en qui toutes les nations elles-mêmes sont bénies et de la plénitude duquel vous avez reçu, ainsi que les autres hommes quoique d’une manière bien différente. Vous êtes donc bénie, mais entre toutes les femmes ; quant à lui, il est béni entre les hommes, non entre les anges, selon ce que dit l’Apôtre qui le proclame le Seigneur béni par-dessus tous les siècles (Rom., ix, 6). On dit un homme béni, un pain béni, une femme, une terre bénie, et ainsi de toute autre créature ; mais c’est d’une manière toute spéciale que le fruit de votre ventre est béni puisqu’il est le Dieu béni par-dessus tous les siècles.

6. Ainsi le fruit de vos entrailles est béni. Béni en odeur, béni en saveur, béni en beauté. C’est l’arôme délicieux de ce fruit que sentait celui qui disait : « L’odeur qui sort de mon fils est semblable à celle d’un champ de fleurs que le Seigneur a comblé de ses bénédictions (Gen., xxvii, 27). » Peut-on douter que celui que le Seigneur a béni soit véritablement béni ? Sans doute, il était sous le charme du goût excellent de ce fruit celui qui exhalait sa satisfaction en ces termes : « Goûtez donc et voyez combien le Seigneur est doux (Psalm. xxxiii, 9), » et encore : « Combien est donc grande, Seigneur, l’abondance de votre ineffable douceur, que vous avez cachée pour ceux qui vous craignent (Psalm. xxx, 20) ! » Un autre disait de même : « Si toutefois vous avez goûté combien doux est le Seigneur (1 Petr., ii, 3). » Et ce fruit, disait-il lui-même, en parlant de soi et en nous invitant à le manger : « Celui qui me mange aura encore faim et celui qui me boit ressentira encore l’aiguillon de la soif (Eccli., xxiv, 29). » Il est évident que c’est à cause de sa douce saveur qu’il parlait ainsi ; le goûter seulement, donne l’envie de le goûter encore. C’est un bien bon fruit que celui qui est la nourriture et la boisson des âmes qui ont faim et soif de la justice. Je vous ai parlé de son arôme et de sa saveur, écoutez maintenant ce qui a été dit de sa beauté. S’il est vrai, comme l’atteste l’Écriture, que le fruit de mort était non-seulement agréable au goût mais encore à la vue (Gen., iii, 6), à combien plus forte raison devons-nous rechercher une beauté de vie dans ce fruit de vie sur lequel, au dire de la sainte Écriture, les anges mêmes désirent reposer les yeux (1 Petr., i, 12) ? Celui qui s’écriait : « L’éclat de sa gloire vient de Sion (Psalm. xlix, 2), » voyait certainement sa beauté en esprit et désirait vivement la contempler des yeux de son corps. Mais pour ne pas vous figurer que ce n’était que d’une beauté médiocre qu’il parlait avec cet enthousiasme, rappelez-vous ce qu’on lit dans un autre psaume : « Vous surpassez en beauté les enfants des hommes ; une grâce admirable est répandue sur vos lèvres parce que Dieu vous a béni de toute éternité (Psalm. xliv, 3). »

7. Ainsi « le fruit de vos entrailles » que le Dieu a béni de toute éternité « est béni ; » et c’est de sa bénédiction que vous êtes vous-même bénie entre toutes les femmes, attendu que l’arbre qui porte de bons fruits ne saurait être un mauvais arbre. Oui, vous êtes bénie entre toutes les femmes, puisque vous avez échappé à la malédiction qui les atteignit toutes, quand il fut dit à Ève : « Vous enfanterez dans la douleur (Gen., iii, 10), » et à cette autre malédiction encore après la première : « Maudite soit la femme stérile en Israël (Deut., vii, 14) ; » et même vous avez reçu une bénédiction toute particulière pour ne point demeurer stérile et pour échapper en même temps aux douleurs de l’enfantement. Quelle dure et triste nécessité, quel joug accablant pèse sur toutes les filles d’Ève ! Elles ne peuvent être mères sans douleur, ni demeurer stériles sans être maudites. La douleur leur fait appréhender d’avoir des enfants, et la malédiction leur fait craindre de n’en avoir point. Que ferez-vous, ô vierge qui entendez et qui lisez cela ? Si vous devenez mère, ce n’est que dans la douleur ; si vous demeurez stérile, c’est pour être maudite. Quel parti prendrez-vous, ô vierge pudique ? Partout, me répondrez-vous, je ne vois qu’angoisses ; néanmoins j’aime mieux m’exposer à être maudite et demeurer vierge que de commencer par Marie forme le dessein de demeurer Vierge. concevoir dans la concupiscence un fruit que je ne pourrai ensuite mettre au jour que dans la douleur. D’ailleurs d’un côté si je vois la malédiction, je ne vois point de péché, tandis que de l’autre se trouvent la douleur et le péché. Après tout, cette malédiction, qu’est-ce autre chose que le mépris des hommes ? Car si la femme stérile est maudite, cela ne veut dire qu’une chose, c’est qu’elle est un objet d’opprobre et de mépris aux yeux des hommes, encore cela n’a-t-il lieu qu’en Israël seulement, parce qu’elle est regardée comme inutile et improductive. Mais pour moi, je compte pour moins que rien de déplaire aux hommes, pourvu que je puisse me présenter comme une chaste vierge au Christ.

Ô Vierge sage, Vierge pieuse, où donc avez-vous appris que Dieu aimait les vierges ? Quelle loi, quels préceptes, quelle page de l’ancien Testament vous a prescrit, conseillé, engagé à ne pas vivre selon la chair dans la chair, et à mener la vie des anges sur la terre ? Où donc aviez-vous lu, bienheureuse Vierge, que « la sagesse de la chair est une mort (Rom., viii, 6), » et « qu’il ne faut point prendre de la chair un soin qui aille jusqu’à contenter tous ses désirs (Rom., xiii, 14) ? » Où aviez-vous vu au sujet des vierges, que « les vierges seules chantent le cantique nouveau et suivent l’Agneau partout où il va (Apoc., xiv, 4) ? » Où aviez-vous vu louer « ceux qui se sont rendus eunuques pour le royaume des Cieux (Matth., xix, 12) ? » Où aviez-vous appris que « si nous vivons dans la chair, ce n’est point selon la chair que nous combattons (II Corinth., x, 3) ; que celui qui marie sa fille fait bien, mais que celui qui ne la marie pas fait mieux encore (Ibid. xxv) ? » Qui donc vous avait fait entendre ces paroles : « Je voudrais que vous fussiez tous comme moi (Ibid. xl), car selon moi, il est bon à l’homme de demeurer dans cet état ; ce n’est point un précepte que je vous fais au sujet de la virginité, mais c’est un conseil que je vous donne (Ibid. xxv) ? » Pour vous, point de commandement, point de conseil, point d’exemple antérieur ; c’est l’onction divine qui vous a tout fait comprendre. La parole de Dieu elle-même, vivante, opérante, vous avait éclairée avant de se revêtir de votre chair et de s’appeler votre fils. Ainsi vous faites le vœu de vous conserver vierge pour le Christ, et vous ignorez que vous devez lui donner une mère. Vous choisissez le mépris des enfants d’Israël et vous voulez encourir la malédiction de la stérilité pour celui à qui vous voulez plaire, et voilà que les malédictions cèdent la place aux bénédictions et que la stérilité est remplacée par la fécondité.

8. Ouvrez donc votre sein, ô Vierge, préparez votre giron et vos lianes, car celui qui est tout-puissant va accomplir en vous de grandes choses, si grandes qu’au lieu des malédictions d’Israël tous les peuples vous combleront de bénédictions. Ne Privilége de la Vierge mère de Dieu. craignez point la fécondité, ô Vierge pudente, elle ne nuira en rien à votre virginité. Vous concevrez, mais vous ne pécherez point ; vous serez grosse, mais vous ne connaîtrez point les fatigues de la grossesse ; vous enfanterez, il est vrai, mais ce sera sans tristesse ; sans connaître d’homme, vous aurez un fils. Mais quel fils ? Celui même dont Dieu est le Père. Le Fils de la splendeur du Père sera la couronne de votre chasteté. La sagesse du cœur du Père sera le fruit de votre sein virginal. En un mot, vous enfanterez Dieu même et vous concevrez de Dieu. Prenez courage, Vierge féconde, chaste épouse, mère virginale ; vous ne serez pas plus longtemps exposée aux malédictions d’Israël, parce que vous ne serez plus comptée parmi les femmes stériles. Si vous êtes encore chargée de malédictions par les descendants d’Israël selon la chair, ce n’est point parce qu’ils vous trouvent stérile, mais plutôt parce qu’ils haïssent votre fécondité. Rappelez-vous que le Christ même fut maudit sur la croix, lui qui vous a bénie dans les cieux, parce que vous êtes mère ; mais vous êtes bénie aussi sur la terre par l’ange Gabriel, et toutes les générations du monde vous proclameront, avec raison, bienheureuse. Vous êtes donc bénie entre toutes les femmes et le fruit de vos entrailles est béni.

Il est dans la nature des vierges de toujours craindre et de se trouver jamais en sûreté. 9. « En entendant l’Ange parler ainsi, Marie fut troublée de son langage, et elle pensait en elle-même ce que pouvait être cette salutation (Luc, i, 29). » Les vierges, qui sont véritablement vierges, sont naturellement timides et ne se croient jamais en sûreté. Bien plus, pour échapper à ce qu’elles redoutent dans leur timidité, elles en viennent jusqu’à craindre au sein même de la plus complète sécurité ; elles savent, en effet, quelles portent un précieux trésor dans des vases fragiles, qu’il est bien difficile de vivre comme des anges au milieu des hommes et, comme des habitants du ciel sur la terre, de pratiquer enfin le célibat quand on a un corps de chair. Aussi soupçonnent-elles de secrètes embûches dans tout ce qui leur parait nouveau, et dans tout ce qui se produit tout à coup autour d’elles. À leurs yeux tout cela recouvre quelque piège dressé contre elles. Voilà ce qui explique le trouble de Marie aux paroles de l’Ange ; elle fut troublée, dit l’Évangéliste, mais non décontenancée. Le Psalmiste avait dit : « J’étais plein de trouble et je ne pouvais parler, mais je songeais aux jours anciens et j’avais les années éternelles présentes à l’esprit (Psal., lxxvi, 5). » Tel fut le trouble de Marie, et tel fut son silence ; mais en même temps elle se demandait ce que signifiait cette salutation. Son trouble venait évidemment de sa pudeur virginale, mais, si elle ne fut point décontenancée, c’est à sa force qu’elle le doit, et si, dans son silence, elle réfléchit encore, c’est une preuve de sa prudence. « Or, elle se demandait ce que signifiait cette salutation. » Sans doute notre Vierge prudente savait qu’il arrive quelquefois que l’ange de Satan se transfigure en ange de lumière, et, comme elle était aussi humble que simple, elle ne pouvait croire que ce salut lui vînt d’un ange véritable : aussi se demandait-elle ce que signifiait cette salutation.

La garde de la chasteté est difficile. 10. Alors l’Ange, considérant la Vierge et remarquant sans peine qu’elle était intérieurement en proie à des pensées bien différentes, dissipe ses appréhensions, chasse ses doutes, et, l’appelant familièrement par son nom, il lui dit avec bonté de ne rien craindre, « Ne craignez point, Marie, lui dit-il, car vous avez trouvé grâce devant Dieu Quelle grâce Marie a trouvée devant Dieu. (Luc, i, 30). » Il n’y a là ni piège ni ruse ; ne craignez ni trame perfide, ni embûches. Je ne suis point un homme, mais un ange, et un ange, non de Satan, mais de Dieu. « Ne craignez donc point, Marie, vous avez trouvé grâce devant Dieu. » Oh ! si vous pouviez savoir à quel point votre humilité est agréable à Dieu et quelle élévation vous attend auprès de lui ! Vous ne vous jugeriez point indigne des entretiens d’un ange, non plus que de ses hommages. Sur quoi me fonderai-je, en effet, pour dire que vous n’avez point trouvé grâce aux yeux des anges, quand vous avez trouvé grâce auprès de Dieu ? Vous avez trouvé ce que vous cherchiez, mais ce que personne n’a trouvé avant vous ; vous avez, dis-je, trouvé grâce devant Dieu. Mais de quel grâce est-il ici question ? De celle qui rétablit la paix entre Dieu et l’homme, qui détruit la mort et répare la vie. Voilà la grâce que vous avez trouvée auprès de Dieu. Et la preuve, c’est que « Vous allez concevoir dans votre sein pour l’enfanter ensuite, un fils à qui vous donnerez le nom de Jésus (Luc, i, 31). » Comprenez, Vierge prudente, au seul nom du fils qui vous est promis, quelle grâce unique vous avez trouvée devant Dieu. « Vous lui donnerez le nom de Jésus, » dit-il ; or, un autre Évangéliste nous donne le sens de ce nom, en rapportant ainsi la manière dont l’Ange lui-même l’a expliqué : « Parce que ce sera lui qui sauvera son peuple et le délivrera de ses péchés (Matth., i, 21). »

11. Je trouve qu’il y a eu deux Jésus, qui furent la figure de celui dont il est parlé ici, et tous les deux furent placés à la tête d’Israël. L’un ramena son peuple de Babylone (Esdr., ii et v) : l’autre le fit entrer dans la terre promise (Josue, xxi et xxxiii). Mais s’ils purent l’un et l’autre protéger leur peuple contre les attaques de ses ennemis, ils étaient hors d’état de le délivrer de ses péchés. Le Nôtre, au contraire, non-seulement délivre son Le nom de Sauveur convient au Christ par excellence. peuple de ses péchés, mais encore l’introduit dans la terre même des vivants ; « Car il sauvera son peuple et le délivrera de ses péchés. » Or, quel est-il celui-là qui remet même les péchés ? Plaise au ciel que le Seigneur Jésus daigne me compter dans son peuple, et me sauver de mes propres péchés ! On peut bien dire en vérité que le peuple dont ce Jésus est le Seigneur et le Dieu, est vraiment bienheureux, puisqu’il doit sauver son peuple de ses péchés. Mais j’ai bien peur qu’il n’y en ait beaucoup qui se disent de son peuple et n’en soient point en effet ; oui je crains qu’il ne dise un jour à quelques-uns de ceux qui semblent plus religieux que les autres dans son peuple : « Ces gens-là m’honorent du bout des lèvres, mais leur cœur est loin de moi (Matth., xv, 8 et II Tim., ii, 19). » Car le Seigneur Jésus connaît ceux qui sont à lui, il sait quels sont ceux qu’il a élus dès le principe. « Pourquoi, dit-il, m’appelez-vous Seigneur, Seigneur, et ne faites-vous point ce que je vous dis (Luc, vi, 46) ? » Voulez-vous savoir si vous appartenez ou plutôt voulez-vous appartenir à son peuple ? Faites ce qu’il vous dit, et vous serez compté parmi les siens. Oui, faites ce qu’il vous prescrit lui-même dans son Évangile, ce qu’il vous ordonne dans la loi et les Prophètes, ce qu’il vous commande par ses ministres dans l’Église ; obéissez à ses vicaires, je veux dire à vos supérieurs, non-seulement à ceux qui sont bons et faciles, mais même à ceux qui sont difficiles ; apprenez aussi de ce même Jésus qu’il est doux et humble de cœur et vous serez de ce peuple heureux qu’il s’est choisi pour héritage, vous serez de ce peuple digne de louanges Jésus est grand parce qu’il est égal et pareil au Très-Haut. que le Seigneur Dieu des armées a béni en disant : « Tu es l’œuvre de mes mains, Israël, tu es mon héritage (Isa., xix, 25). » Mais de peur que vous ne confondiez ce peuple avec le peuple charnel d’Israël, il lui rend encore ce témoignage. « Un peuple que je n’avais point connu s’est soumis à moi et il m’a obéi dès qu’il a entendu ma voix (Psalm., xvii, 45). »

12. Mais écoutons ce que l’Ange pense de celui à qui il donne un nom avant même qu’il soit conçu : « Il sera grand, dit-il, et sera appelé le Fils du Très-Haut (Luc, i, 32). » Certainement, celui qui aura l’honneur « d’être appelé le Fils du Très-Haut, » ne peut manquer d’être « grand lui-même. » En effet, n’est-il pas grand celui « dont la grandeur n’a point de bornes (Psalm., cxliv, 3) ? » D’ailleurs, « qui est grand comme notre Dieu. » Effectivement il est grand, car il ne l’est pas moins que le Très-Haut, étant lui-même aussi le Très-Haut, attendu que le Fils de Dieu ne saurait croire que ce fût pour lui une usurpation d’être égal à Dieu (Philipp., ii, 6). Celui qui doit être regardé comme un usurpateur, c’est celui qui tiré du néant pour être fait ange, osa se comparer à son Créateur, et revendiquer pour soi ce qui est le propre du Fils du Très-Haut, qui ne fut point créé par son Père, mais engendré en la forme de Dieu. Car si le Très-Haut, Dieu le Père, tout-puissant qu’il soit, ne put faire une créature égale à lui, il n’a pas pu non plus engendrer un Fils qui lui fût inférieur. Il a fait l’ange grand, mais non point aussi grand que lui, à plus forte raison, ne l’a-t-il point fait Très-Haut. Il n’y a que le Fils unique qui ait été sinon fait, du moins engendré Tout-Puissant par le Tout-Puissant, Très-Haut par le Très-Haut, Éternel par l’Éternel, et qui puisse, sans usurpation et sans injure pour Dieu, se comparer en tout à lui. C’est donc avec raison qu’il est dit que celui qui est le Fils du Très-Haut sera grand lui-même.

Pourquoi l’ange dit : il sera, au lieu de il est grand. 13. Mais pourquoi est-il dit : « Il sera, » au lieu de il est grand, puisqu’il est toujours également grand, qu’il ne peut le devenir davantage, et qu’il ne saurait être plus grand après sa conception, qu’il ne l’était ou l’avait été auparavant. L’Ange ne se serait-il point servi de ce mot, « il sera, » pour indiquer que celui qui déjà était grand en tant que Dieu, serait grand aussi en tant qu’homme ? Oui, « il sera effectivement grand ; » grand comme homme, grand comme docteur, grand comme prophète, car voici en quels termes il est parlé de lui dans l’Évangile, « un grand prophète a paru parmi nous (Luc, vii, 16). » Or ce grand prophète a été prédit ainsi par un moindre prophète que lui. « Voici venir un grand prophète qui renouvellera Jérusalem. » Et vous, ô Vierge, si celui que vous allez enfanter, nourrir et allaiter, n’est qu’un tout petit enfant, en voyant ce petit enfant, songez qu’il sera grand. Oui, il sera grand, car Dieu même l’élèvera tellement en gloire en présence des puissants du monde, que peuples et rois l’adoreront et le serviront. Que votre âme exalte donc le Seigneur, ô Marie, car il sera grand et sera appelé le Fils du Très-Haut. Il sera grand et le Tout Puissant, lui dont le nom est saint, et il fera de grandes choses en vous. Quel nom en effet est plus saint que celui qui « sera le nom du fils du Très-Haut ? » Et nous aussi qui sommes petits, disons les louanges du Seigneur qui est grand, mais qui s’est fait petit lui-même afin de nous faire grands aussi. « Un petit Jésus, de grand, s’est fait petit pour nous faire grands nous-mêmes. enfant est né pour nous, dit le Prophète, et un fils nous a été donné (Isa., ix, 6). » Oui, il est né pour nous, non point pour lui, cet enfant qui a reçu de son Père avant les temps une naissance bien plus glorieuse, n’avait pas besoin de naître encore d’une simple mère dans le temps. Il n’est pas né non plus pour les anges, car ils l’avaient dans sa grandeur et n’avaient pas besoin de l’avoir petit enfant. C’est donc bien pour nous qu’il est né et à nous qu’il a été donné, parce qu’il n’y a que nous qui eussions besoin de lui.

14. Il ne nous reste plus maintenant qu’à faire Quel avantage nous devons tirer pour notre salut du Christ qui est né pour nous. avec celui qui nous est né et qui nous a été donné, ce pour quoi il nous est né et nous a été donné : Servons-nous de lui puisqu’il est à nous, pour notre propre bien et, avec le Sauveur, opérons notre salut. Il est là au milieu de nous, ce petit enfant. Ô petit enfant que les petits appellent de tous leurs vœux ! Ô enfant effectivement petit en malice sinon en sagesse ! Travaillons à devenir tels que ce petit enfant-là ; apprenons de lui qu’il est doux et humble de cœur, afin que notre grand Dieu ne se soit pas fait petit pour rien, ne soit pas mort pour rien, n’ait pas été crucifié pour rien. Apprenons son humilité, imitons sa mansuétude, embrassons son amour, partageons sa passion et lavons-nous dans son sang. Offrons-le comme une victime de propiation pour nos péchés, car ce n’est pas pour autre chose qu’il nous est né et qu’il nous a été donné. Oui, exposons-le aux yeux de son père et à ses propres yeux à lui-même, car le Père n’a point épargné son propre Fils, il l’a même livré pour nous (Rom., viii, 32) ; le Fils lui-même s’est anéanti en prenant la forme de l’esclave (Philipp., ii, 7), il a livré son âme à la mort, a été mis au nombre des scélérats, s’est chargé de nos péchés à tous et a prié pour les pécheurs afin qu’ils ne périssent point (Isa., liii, 12). Ceux pour qui le Fils a prié afin qu’ils ne périssent point ne sauraient périr, de même que ceux pour qui le Père a livré son propre Fils à la mort, ne peuvent que vivre. Il y a donc lieu d’espérer également de l’un et de l’autre notre pardon puisqu’ils ont l’un et l’autre fait preuve d’une égale miséricorde dans leur bonté, qu’ils ont une volonté d’une égale puissance et qu’ils n’ont l’un et l’autre qu’une seule et même substance, la substance divine dans laquelle Dieu le Saint-Esprit vit et règne avec eux dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Bernard de Clairvaux Homélies sur les gloires de la Vierge mère Traduction par Abbé Charpentier. Librairie de Louis Vivès, éditeur, 1866 (2, p. 613-622).

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Quatrième homélie.

Sur les gloires de la Vierge mère.

1. On ne peut douter que ce que nous disons à la gloire de la mère nous ne le disions aussi à la gloire du Fils, de même que lorsque nous honorons le Fils, nous honorons également la mère. Car si, d’après Salomon : « Un fils sage est la gloire de son Père (Prov., x, 1), » quelle ne doit pas être la gloire de celle qui est la mère de la Sagesse même ? Mais que tenté-je de louer celle que les prophètes déclarent, que l’Ange nous montre et que l’Évangéliste proclame digne de louanges ? Je n’entreprends donc point de la louer parce que je En quel sens le trône de David a été donné à Jésus-Christ puisqu’il n’a point régné à Jérusalem. n’ose le faire, je me contente de reprendre avec dévotion ce que le Saint-Esprit a dit par la bouche de l’Évangéliste. En effet il continue son récit en ces termes : « Et le Seigueur lui donnera le trône de David son Père (Luc., i, 32). » Ce sont les propres paroles de l’Ange à la Vierge, en parlant du Fils qu’il lui a promis ; il lui donne l’assurance que ce Fils occupera le trône de David. Que le Seigneur Jésus soit de la famille de David, cela ne fait un doute pour personne. Mais je me demande comment Dieu lui a donné le trône de David son père, quand je vois non-seulement qu’il n’a jamais régné à Jérusalem, mais que même lorsque la foule projetait de le faire roi, il n’a point cédé à ses désirs et que devant Pilate, il a déclaré hautement que son « royaume n’est point de ce monde (Joan., xvii, 36). » Après tout qu’y a-t-il de grand dans la promesse qu’il s’asseoira sur le trône de David son père, faite à celui qui est assis sur les Séraphins mêmes et que le Prophète a vu sur un trône élevé et sublime (Isa., vi, 1) ? Mais nous savons qu’il est question ici d’une autre Jérusalem plus noble et plus riche que celle qui subsiste Il y a deux Jérusalem, une céleste et une terrestre. encore maintenant et dans laquelle David a régné autrefois. C’est donc de celle-là que je crois qu’il est question ici, par une figure de langage habituelle aux écrivains sacrés, qui prennent souvent le signe pour la chose signifiée. Il fut donc placé de Dieu sur le trône de David son père quand il fut établi roi par lui sur la montagne sainte de Sion. D’ailleurs le Prophète semble avoir voulu indiquer d’une manière toute particulière de quel royaume il voulait parler quand il dit qu’il régnerait non pas à Sion mais sur Sion. Car il peut se faire qu’il se soit servi du mot « sur, » parce que David régna à Sion, tandis que c’est sur Sion qu’est établi le règne de celui dont il a été parlé en ces termes à David : « J’établirai sur votre trône le fruit de votre ventre (Psalm. cxxxi, 11), » et dont il a été dit aussi par un autre prophète : « Il sera assis sur le trône de David et régnera sur son empire (Isa., ix, 7). » Vous retrouvez le mot sur dans tous ces passages, « sur Sion, sur le trône, sur le siège, sur l’empire. » Dieu lui donnera donc le trône de son père David, non pas celui qui n’était qu’une figure mais son trône véritable ; non pas son trône temporel et terrestre mais son trône éternel et céleste. Or ce trône est appelé le trône de David, parce que celui sur lequel David s’est assis en était la figure.

En quel sens doit-on comprendre qu’il a régné sur la maison de Jacob. 2. « Et il régnera éternellement sur la maison de comprendre Jacob et son règne n’aura point de fin (Luc. i, 32 et 33). » Ici encore si nous prenons à la lettre ce qui concerne la maison de Jacob, comment pourra-t-il régner éternellement sur elle, puisqu’elle ne doit point subsister éternellement ? Il faut donc rechercher une autre maison de Jacob qui soit éternelle pour que Celui dont le règne n’aura point de fin puisse régner éternellement sur elle. Après tout est-ce que cette indigne maison de Jacob n’a point eu l’impiété de le renier et la folie de le repousser en présence de Pilate, quand ce gouverneur lui disait : « Crucifierai-je votre roi (Joan., xix, 15) ? » elle s’écria tout d’une voix : « Nous n’avons point d’autre roi que César ? » Adressez-vous à l’Apôtre, et il vous fera discerner celui qui est juif en secret, de celui qui l’est en public, la circoncision qui est dans l’esprit, de celle qui n’existe que dans la chair, ceux qui sont fils d’Abraham selon la foi, de ceux qui ne le sont que selon le sang (Rom., 11, 28). « Car tous ceux qui descendent d’Israël ne sont point des Israélites pour cela ; non plus que tous ceux qui sont de la race d’Abraham, ne sont ses vrais enfants (Rom., ix, 6). » Poursuivez et dites de même : tous ceux qui sont du sang de Jacob ne sont pas pour cela de sa maison. Par Jacob, il faut entendre la même chose que par Israël ; il n’y a donc que ceux qui seront trouvés parfaits dans la foi de Jacob qui seront censés de sa maison, ou plutôt il n’y a qu’eux qui soient véritablement la maison Qu’est-ce que Jacob au sens mystique. spirituelle et éternelle de Jacob sur laquelle le Seigneur Jésus doit régner éternellement. Or quel est celui d’entre nous qui, selon le sens du mot Jacob, supplante le diable dans son cœur, lutte contre ses vices et ses passions afin que le péché ne règne point dans son corps mortel, et que Jésus au contraire y règne maintenant par sa grâce, et dans l’éternité, par sa gloire ?

Heureux ceux en qui Jésus régnera éternellement, parce qu’ils régneront en même temps avec lui ; or son règne n’aura point de fin. Ô quel royaume glorieux que celui où les rois se sont assemblés et réunis pour louer et glorifier Celui qui est le Roi des rois mêmes et le Seigneur des seigneurs ; et que les justes ne pourront contempler dans tout l’éclat de sa splendeur sans briller eux-mêmes comme le soleil dans le royaume de leur Père (Matth., xiii, 43). Oh ! si Jésus veut bien se souvenir de moi, pauvre pécheur, quand il sera arrivé dans son royaume ! Oh ! si le jour où il doit remettre son empire à son Dieu et son père, il me fait la grâce de me visiter par son assistance salutaire, afin que je me voie comblé des biens qu’il réserve à ses élus, que je goûte la joie qu’il destine à son peuple et qu’il soit loué de moi avec ceux qu’il a choisis pour son héritage (Psalm. cv, 4 et 5) ! Mais Notre âme est le royaume du Christ ; quelle tyrannie lui est contraire. Seigneur Jésus, venez en attendant ce jour, arrachez les scandales de votre royaume, qui est mon âme, afin que vous régniez en elle comme vous le devez. En effet, l’avarice vient à moi et réclame un trône dans mon cœur ; la jactance veut y dominer aussi ; l’orgueil aspire à être mon roi, et la luxure me dit : C’est moi qui régnerai en toi ; l’ambition, la médisance, l’envie, la colère se disputent en moi l’empire de mon âme, c’est à qui se rendra maître de moi. Pour moi je résiste tant que je puis, je les repousse de toutes mes forces. J’en appelle à Jésus, mon seigneur, c’est entre ses mains que je remets ma défense, car je reconnais que je lui appartiens.

Je le tiens pour mon Dieu et pour mon seigneur, et je déclare que je n’ai pas d’autre roi que le Seigneur Jésus. Venez donc, Seigneur, dispersez-les dans votre force, et vous régnerez en moi, car vous êtes mon roi, mon Dieu, le Dieu qui a sauvé bien des fois Jacob par votre seul commandement,

Marie ne se presse point de répondre. 3. Alors Marie dit à l’Ange : « Comment cela se fera-t-il ? car je ne connais point d’homme (Luc., i, 34.) » D’abord la Vierge prudente se tait tout le temps qu’elle doute et qu’elle se demande ce que signifiait ce salut, préférant garder un humble silence que de répondre précipitamment avant de savoir ce qu’elle devait dire. Mais une fois rassurée et qu’elle eut bien réfléchi (car en même temps que l’Ange lui parlait au dehors, Dieu même la persuadait au dedans, le Seigneur, en effet, était avec elle selon cette parole de l’Ange, « le Seigneur est avec vous, ») se sentant raffermie la crainte fit place à la foi, et la joie fit taire toute appréhension, elle dit à l’Ange : « Comment cela se fera-t-il, car je ne connais point d’homme ? » Elle ne doute point que ce ne soit possible, mais elle s’enquiert de la manière dont les choses se feront et en quel ordre elles doivent se passer. En effet, elle se demande si pareille chose est possible, mais seulement comment elle se fera. C’est comme si elle avait dit : Comme mon Seigneur qui lit dans ma conscience, connaît le vœu que sa servante a fait de ne jamais connaître d’homme, par quel moyen, de quelle manière lui plaira-t-il que la chose se passe ? S’il faut que je renonce à mon vœu pour devenir la mère d’un tel fils, je suis heureuse du fils qui m’est promis, mais je suis inquiète pour mon vœu : pourtant que sa volonté soit faite. Mais si je dois sans cesser d’être vierge concevoir un fils et le mettre au monde, ce qui n’est pas impossible pour lui s’il veut qu’il en soit ainsi, alors je verrai qu’en vérité il a daigné regarder d’un œil favorable son humble servante. « Comment donc cela se fera-t-il ? car je connais point d’homme. » L’Ange lui répondit :« Le Saint-Esprit surviendra en vous et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre (Luc., i, 34 et 35). » L’Ange a dit plus haut à Marie qu’elle est pleine de grâce, comment se fait-il donc qu’il lui dise maintenant : « Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu Comment l’Esprit-Saint survécut en Marie. du Très-Haut vous couvrira de son ombre ? » Est-ce qu’elle pouvait être pleine de grâce et n’avoir point encore le Saint-Esprit qui est le dispensateur même des grâces ? Si, au contraire, le Saint-Esprit était déjà en elle, comment donc l’Ange peut-il lui promettre qu’il surviendra de nouveau en elle ? Peut-être bien au lieu de dire simplement, « il viendra en vous, » dit-il « il surviendra, il viendra sur vous » parce que comme il était déjà en elle par la plénitude des grâces, il lui annonce qu’il viendra sur elle pour signifier la surabondante plénitude de grâces qu’il doit répandre sur elle. Mais si elle est déjà pleine de grâce, comment pourra-t-elle en recevoir d’avantage ? Si, au contraire, elle peut recevoir encore quelques grâces de plus qu’elle n’en a, en quel sens faut-il entendre qu’elle était pleine de grâce ? Serait-ce que la première grâce ne remplissant que son âme, la seconde doit remplir son sein, puisque la plénitude de la divinité qui se trouvait auparavant en elle comme dans beaucoup de saints où elle habite spirituellement, va commencer à habiter en elle corporellement comme elle ne se trouve dans aucun autre saint ?

4. Il dit donc : « Le Saint-Esprit surviendra en vous et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. » Qu’est-ce à dire, « et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre ? » Que celui qui peut comprendre cela le comprenne. En effet, à l’exception peut-être de celle qui eut seule l’immense bonheur d’éprouver par elle-même ce que cela signifie, qui peut comprendre par son intelligence et discerner par sa raison de quelle manière cette splendeur inaccessible s’est glissée dans les chastes entrailles de la Vierge, et comment cette dernière a pu supporter l’approche de nouvelles splendeurs en même temps que d’une portion de son corps auquel l’Esprit-Saint s’est uni pour la vivifier, il en put couvrir encore le reste, de son ombre ? Après tout peut-être l’Ange s’est-il servi de ces mots : « Il vous couvrira de son ombre, » parce qu’il s’agissait là d’un mystère que la sainte Trinité voulut opérer seule avec et dans Marie seule, et qu’il ne fut donné de le connaître qu’à elle à qui il fut donné de le sentir. Disons donc que par ces mots : « L’Esprit-Saint surviendra en vous, » l’Ange a voulu vous dire, ô Vierge, que c’est par sa puissance que le Saint-Esprit doit vous rendre féconde ; et par ces autres paroles : « La vertu du Très-Haut vous recouvrira de son ombre, » il a eu l’intention de vous dire que la manière dont vous deviez concevoir par l’opération du Saint-Esprit, serait si bien voilée et si bien cachée dans l’ombre impénétrable de ses secrets desseins, par la vertu de Dieu et la sagesse de Dieu qui n’est autre que le Christ, que ce mystère serait connu seulement de lui et de vous. C’est comme si l’Ange avait répondu Doute. La manière dont s’est opérée la conception de Notre Seigneur n’est connue que de Dieu et de la Vierge Marie. à Marie : pourquoi me questionner sur une chose que vous allez bientôt ressentir en vous-même ? Oui vous allez le savoir, vous allez avoir le bonheur de l’apprendre, comment cela se peut faire, de celui même qui doit le faire et vous en instruire en même temps ; quant à moi, je n’ai mission que de vous annoncer votre conception virginale, non pas de la créer. Vous ne pouvez être instruite sur ce point que par celui qui doit l’opérer, et nul que celle en qui il l’opérera ne peut l’apprendre. « C’est pourquoi le Saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu (Luc., i, 35). » Ce qui revient à dire : comme vous ne devez point concevoir par l’opération de l’homme, mais par celle du Saint-Esprit, vous concevrez la vertu même du Très-Haut, c’est-à-dire le propre Fils de Dieu : « Car le Saint qui naîtra de vous, dit-il, sera appelé le Fils de Dieu. » C’est-à-dire, ce n’est pas seulement Celui qui du sein de son Père descendra dans le vôtre et vous couvrira de son ombre, mais encore ce qu’il empruntera à votre propre substance pour se l’unir à soi, qui sera appelé le Fils de Dieu, lors que cette union sera consommée ; et de même que celui qui est engendré du Père avant tous les siècles est appelé son Fils, ainsi sera-t-il appelé le vôtre. De la sorte ce qui est né du Père est votre Fils, ce qui naîtra de vous sera son Fils, non pas qu’il y ait deux fils pour cela, il n’y en aura toujours qu’un seul, et quoiqu’il y en ait un qui naîtra de vous et un qui soit né de lui, vous n’aurez point chacun le vôtre, mais il sera votre Fils à tous les deux.

Pourquoi Jésus-Christ n’est-il désigné par l’Ange qu’en ces termes : Le Saint 5. « Et c’est pourquoi le Saint qui naîtra de vous, sera appelé le Fils de Dieu. » Remarquez, je vous prie, avec quel respect l’Ange s’exprime : « Le Saint qui naîtra de vous. » Pourquoi donc, dit-il simplement « le Saint, » sans ajouter d’autre mot à cette appellation ? Je crois que c’est parce qu’il manquait d’un nom propre pour désigner le fruit insigne, magnifique et respectable qui devait se former de l’union de l’âme et du corps, tiré du corps très-pur de la Vierge, avec le Fils unique du Père. S’il disait la chair sainte, l’homme saint, le saint enfant ou autre chose semblable, il lui semblerait qu’il n’a point assez dit ; voilà pourquoi, sans doute, il se sert de l’expression indéfinie : « Le Saint. » Il est certain en effet, que, quel que soit le fruit qui naîtra de la Vierge il ne peut être que saint et saint par excellence, tant à cause du Saint-Esprit qui l’aura sanctifié qu’à cause du Verbe de Dieu qui se le sera uni.

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