Homélies sur les gloires de la Vierge mère (In laudibus Virginis Matris)

Bernard de Clairvaux · Doctrine

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Fiche de l’œuvre dans le savoir

Bernard de Clairvaux Homélies sur les gloires de la Vierge mère Traduction par l'abbé Charpentier, 1866.

Première homélie

Première homélie.

« L’ange Gabriel fut envoyé de Dieu en une ville de Galilée appelée Nazareth, à une vierge qui avait épousé un homme nommé Joseph, et cette vierge s’appelait Marie. »

Indication des mystères

1. Dans quelle pensée l’Évangéliste a-t-il affecté d’entrer, en cet endroit, dans un tel détail de noms propres ? Sans doute c’est parce qu’il veut que nous prêtions à son récit une attention égale au soin qu’il apporte lui-même à le faire. En effet, il nous fait connaître, par leurs propres noms, le messager qui est envoyé, le Seigneur qui l’envoie, la Vierge à qui il est envoyé et le fiancé de cette vierge, dont il va jusqu’à nous dire la famille, la ville et le pays. Pourquoi cela ? A-t-il agi ainsi sans motif ? Gardons-nous de le croire. Car s’il est vrai qu’il ne tombe pas une feuille d’un arbre, pas un passereau du ciel sans la permission de notre Père qui est dans les Cieux (Matth., x) ; je ne puis croire qu’il soit tombé une seule parole inutile de la bouche d’un évangéliste, surtout dans le récit de la sainte histoire du Verbe. Non je ne puis le croire. Tous ces détails sont remplis de mystères divins et débordent d’une céleste douceur, s’ils trouvent un auditeur diligent qui sache sucer le miel qui coule du rocher, et goûter l’huile excellente qu’on recueille dans les endroits pierreux. En effet, la douceur du miel dégoûta des montagnes et le lait ruissela des collines (Joel, III, 18), le jour où les Cieux laissant tomber leur rosée et les nuées faisant descendre le Juste comme une pluie bienfaisante, la terre ouvrit joyeusement son sein et germa son Sauveur (Isa., XLV, 8), alors que le Seigneur répandit sa bénédiction sur nous et que notre terre porta son fruit (Psalm., LXXXV, 13), que la miséricorde et la vérité se rencontrèrent sur une montagne grasse et fertile, et que la justice et la paix se sont donné un baiser (Psalm., LXXXIV, 11). À la même époque, de l’un de ces monts fameux entre tous, (je veux parler de notre saint Évangéliste,) en même temps que dans un récit doux comme le miel il nous raconte le commencement tant désiré de notre salut, comme au souffle du vent du midi, et sous les rayons directs du Soleil de justice, se sont élevées vers nous des senteurs spirituelles. Que Dieu maintenant envoie son Verbe pour les faire fondre devant nous ; qu’il fasse souffler son esprit, pour nous faire comprendre le sens des paroles évangéliques et pour les rendre à nos cœurs plus désirables que l’or et que les pierres précieuses, plus douces que le miel dans ses rayons.

2. Il dit donc : « L’ange Gabriel fut envoyé de Dieu. » Je ne pense pas qu’il soit ici question d’un de ces anges de moindre dignité qui viennent souvent sur la terre y remplir des missions ordinaires ; en effet, ce n’est pas ce que signifie son nom, qui veut dire la force de Dieu, d’ailleurs il ne vient pas, comme c’est l’habitude, sur l’ordre d’un esprit plus grand que lui, mais il est envoyé de Dieu même. Voilà, sans doute, pourquoi il est dit qu’il fut envoyé « de Dieu ; » mais l’Évangéliste se sert peut-être aussi de ces paroles « envoyé de Dieu, » pour que nous ne croyions pas que Dieu, avant de communiquer son dessein à la Vierge, en fit part à d’autre esprit bienheureux que l’archange Gabriel qui fut seul trouvé digne parmi le reste des anges d’une telle grandeur, du nom qu’il a reçu et de la mission qui lui fut confiée. D’ailleurs, V. le Traité à Hugues de Saint-Victorle nom qu’il a n’est point sans rapport avec le message dont il est chargé. En effet, à quel ange convenait-il mieux d’annoncer la venue du Christ qui est la vertu de Dieu, qu’à celui qui a l’honneur de s’appeler la force de Dieu ? Car qu’est-ce que la force, sinon la vertu. Mais n’allez pas croire qu’il n’était ni bien, ni convenable que le maître et l’envoyé portassent le même nom, car s’ils s’appellent de même, ce n’est pas Ce n’est pas dans le même sens que le Christ et l’Ange sont appelés la vertu de Dieu.pour la même raison. En effet, si le Christ et l’ange Gabriel sont également nommés la force ou la vertu de Dieu, c’est en un sens bien différent l’un de l’autre. En effet, ce n’est que nuncupativement que l’Ange est appelé la force de Dieu, tandis que c’est substantivement que le Christ est nommé « la vertu de Dieu (1 Corinth., I, 24), » il l’est effectivement ; car c’est lui que désigne ce plus fort armé de l’Évangile qui survient et qui, de son bras puissant, terrasse le premier fort armé qui, jusque là, avait gardé sa maison en paix, et lui enlève ainsi toutes les richesses qu’il y avait amassées. Quant à l’Ange, s’il est appelé la force de Dieu c’est, ou parce qu’il a pour office d’annoncer la venue de cette force elle-même, on bien parce qu’il devait rassurer une vierge naturellement timide, simple et pudique, que la nouvelle du miracle qui devait s’accomplir par elle allait troubler. En effet, il lui dit : « Ne craignez rien, ô Marie, car vous avez trouvé grâce auprès de Dieu. » Il y a même lieu de croire qu’il eut aussi à donner des forces et du courage au fiancé de cette vierge, homme d’une conscience humble et timorée, quoique notre Évangéliste ne le dise point alors. En effet, c’est lui qui lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre Marie pour épouse. » C’est donc un choix plein d’à-propos qui désigna Gabriel pour l’œuvre qu’il eut à remplir, ou plutôt c’est parce qu’il l’eut à remplir qu’il fut appelé Gabriel.

Où l’ange Gabriel fut envoyé.3. Ainsi l’ange Gabriel fut envoyé de Dieu. Mais où fut-il envoyé ? « Dans une ville de Galilée appelée Nazareth (Luc, I, 26.) « Voyons, comme dit Nathanael « S’il peut sortir quelque chose de bon de Nazareth » (Joan., I, 45). Nazareth veut dire fleur. Il me semble qu’on peut retrouver comme les germes de la pensée de Dieu, tombés en quelque Interprétation et signification du mot Nazareth. sorte du ciel sur la terre, dans les paroles adressées d’en haut aux patriarches Abraham, Isaac et Jacob et dans les promesses qui leur furent faites ; c’est, en effet, de ces germes précieux qu’il est écrit : « Si le Seigneur, Dieu des armées ne nous avait point laissé un germe, nous serions comme Sodome, et nous ressemblerions à Gomorrhe (Isa, I, 9). » Or ce germe a fleuri dans les merveilles qui ont paru quand Israël est sorti d’Égypte, dans les figures et les emblèmes de son voyage à travers le désert, plus tard dans les visions et les prédications des prophètes, et dans l’établissement du royaume et du sacerdoce jusqu’au Christ qu’on peut à bon droit regarder comme le fruit de ce germe et de ces fleurs, selon cette parole de David : « Le Seigneur répandra sa bénédiction sur nous et notre terre portera son fruit (Psalm., LXXXIV, 13), » et cette autre : « J’établirai sur votre trône le fruit de votre ventre (Psalm., CXXXI, 11). » Le Christ doit donc naître à Nazareth, selon la parole de l’Ange, parce qu’à la fleur on espère voir succéder le fruit : mais quand le fruit grossit la fleur tombe ; ainsi lorsque la vérité apparaît dans la chair, les figures passent : voilà pourquoi à Nazareth se Sens mystique du mot Galilée. trouve ajouté le mot Galilée, c’est-à-dire émigration. En effet, à la naissance du Christ, tout ce dont j’ai parlé plus haut et dont l’Apôtre disait : « Toutes ces choses leur arrivaient en figures (1 Corinth., X, 11), » était passé. Et nous qui maintenant jouissons du fruit, nous voyons bien que la fleur a en effet passé et il était prévu qu’elle passerait un jour, alors même qu’elle était pleinement épanouie : c’est ce qui faisait dire à David : « Elle est au matin comme l’herbe qui doit passer, elle s’épanouit le matin et passe durant la journée, le soir elle se flétrit, tombe et se dessèche (Psalm., LXXXIX, 6.) » Or par le soir, il faut entendre la plénitude des temps, alors que Dieu envoya son Fils unique formé d’une femme et assujetti à la loi, en disant : « Voici que je fais des choses nouvelles (Apoc., XXI, 5). » Les choses anciennes ont passé et disparu, de même que les fleurs tombent et se dessèchent quand le fruit commence à prendre de l’accroissement. Aussi est-il dit dans un autre endroit : « L’herbe se dessèche et la fleur tombe ; mais la vertu de Dieu demeure éternellement (Isa., xl, 8.) » Je crois qu’on ne peut douter que le fruit soit ce Verbe de Dieu ; car le Verbe est le Christ même.

4. Ainsi le bon fruit c’est le Christ qui demeure éternellement : mais où est l’herbe qui se dessèche, où est la fleur qui tombe ? Le Prophète va nous répondre : « Toute chair n’est que de l’herbe et toute sa gloire est comme la fleur des champs (Isa., xl, 6). » Si toute chair n’est que de l’herbe, il s’ensuit que le peuple charnel des Juifs a dû se dessécher comme la fleur des champs. N’en est-il pas en effet ainsi ? N’est-il pas privé de toute la graisse de l’esprit, maintenant qu’il s’en tient à la sécheresse de la lettre ? Et sa fleur n’est-elle point tombée, quand a disparu la gloire qu’il trouvait dans sa Loi ? Si elle n’est point tombée où donc sont ce royaume, ce sacerdoce, ces prophètes, ce temple et toutes ces merveilles enfin dont il aimait à se glorifier en disant : « Quelles grandes choses nous avons entendues et connues et que nos Pères nous ont racontées (Psalm., lxxvii, 3) ? » Et ailleurs : « Quelles merveilles n’a-t-il point ordonné à nos Pères de faire connaître à leurs enfants (Ibidem, 7) ? » Telles sont les réflexions que me suggèrent ces paroles : « À Nazareth, ville de Galilée. »

À qui l’ange Gabriel est envoyé.5. C’est donc dans la ville de Nazareth que l’ange Gabriel fut envoyé de Dieu, mais à qui fut-il envoyé ? « À une Vierge qui avait été fiancée à un homme nommé Joseph. » Quelle est cette Vierge si vénérable qu’elle mérite d’être saluée par un ange ? et si humble qu’elle ait un artisan pour époux ?

Belle alliance de la virginité et de l’humilité.Quelle belle alliance que celle de l’humilité avec la la virginité. L’âme, où l’humilité fait valoir la virginité et dans laquelle la virginité jette un nouveau lustre sur l’humilité, plaît singulièrement à Dieu. Mais de quels respects ne vous semblera point digne celle en qui la fécondité exalte l’humilité, et la maternité consacre la virginité ? Vous l’entendez, une vierge est une vierge humble ; si donc vous ne pouvez imiter la virginité de cette humble vierge, imitez du moins son humilité. Sa virginité est digne de toutes louanges, mais l’humilité est bien plus nécessaire que la virginité ; si l’une est conseillée, l’autre est prescrite, et si on vous invite à garder l’une, on vous fait un devoir de pratiquer l’autre. En parlant de la virginité, il est dit seulement : « Que ceux qui peuvent y atteindre, y atteignent (Matth., xix, 12). » Mais pour ce qui est de l’humilité, voici en quels termes il en est parlé : « Si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux (Matth., xviii, 3).» Ainsi l’une est l’objet d’une récompense et l’autre d’un précepte. On peut se sauver sans L’humilité est nécessaire au salut, il n’en est pas de même de la virginité.la virginité, on ne le saurait sans l’humilité. En un mot l’humilité qui gémit sur la perte de la virginité peut plaire encore à Dieu, mais sans l’humilité le dirai-je ? la virginité même de Marie ne lui eût point été agréable. En effet, « sur qui jetterai-je les yeux, dit-il, sur qui mon esprit aimera-t-il à se reposer, sinon, sur l’homme humble et pacifique, (Isa., ult., 2) ? Sur l’homme humble, » dit-il, non pas sur celui qui est demeuré vierge ; si donc Marie n’était point humble, le Saint-Esprit ne serait pas venu reposer sur elle. Or, s’il ne s’était point reposé sur elle, il ne l’aurait point rendue mère. Comment en effet aurait-elle pu concevoir de lui sans lui. Il est donc bien évident qu’elle n’a conçu du Saint-Esprit, comme elle le dit elle-même, que parce que « Dieu a regardé favorablement l’humilité de sa servante (Luc., i, 48), » Éloge de l’humilité de la sainte Vierge.

plutôt que sa virginité. Elle lui plut sans doute parce qu’elle était vierge, mais elle ne conçut que parce qu’elle était humble, d’où je conclus sans hésiter que c’est à son humilité que sa virginité dut de plaire à Dieu.

6. Que dites-vous, vierge orgueilleuse ? Marie oublie sa virginité pour ne se glorifier que de son humilité, et vous, vous ne songez qu’à vous glorifier de votre virginité sans penser à l’humilité. « Le Seigneur, dit-elle, a regardé l’humilité de sa servante. » Qui est-ce qui parle ainsi ? C’est une vierge sainte, sobre et dévote. Seriez-vous plus chaste et plus dévote qu’elle ne fut ? Ou bien pensez vous que votre pureté est plus agréable à Dieu que ne le fut la chasteté de Marie, pour croire que vous pourrez par elle plaire à Dieu sans être humble, quand Marie ne le put point, toute pure qu’elle était. D’ailleurs, plus vous vous élevez haut par le don singulier de la chasteté, plus vous vous faites de tort en la souillant dans votre âme par le mélange de l’orgueil. Après tout, mieux vaudrait pour vous que vous n’eussiez point conservé la virginité que d’être vierge et de vous en enorgueillir. Certainement il n’est pas donné à tout le monde d’être vierge, mais il l’est encore à bien moins de personnes d’être vierges et humbles en même temps. Si donc vous ne vous sentez point capable d’imiter la sainte Vierge dans sa chasteté, imitez-la du moins dans son humilité, et il suffit. Mais si vous êtes en même temps vierge et humble, qui que vous soyez, vous êtes vraiment grand.

7. Mais il y a encore en Marie quelque chose de plus admirable, c’est la fécondité unie à la virginité. Ce qui est admirable en Marie c’est la virginité unie à la fécondité.En effet, jamais, depuis que le monde est monde, on n’a entendu parler d’une vierge mère. Mais que sera-ce si vous faites attention à celui dont elle est la mère ? À quel degré alors ne s’élèvera pas votre admiration ? Ne vous semble-t-il pas même qu’elle ne saurait jamais être assez grande ? Est-ce que, à votre avis, ou plutôt au jugement même de Dieu, la femme qui a eu Dieu même pour fils n’est point placée plus haut que les chœurs mêmes des anges ? Or est-ce que ce n’est point Marie qui appelle La maternité de Marie surpasse toute espèce de grandeur. sans hésiter le Seigneur et le Dieu des anges son fils, quand elle lui dit : « Mon fils, pourquoi en avez-vous agi ainsi avec nous (Luc, ii, 48) ? » Est-il un ange qui pût tenir ce langage ? C’est déjà beaucoup pour eux et ils s’estiment bien heureux, étant des esprits par nature, d’avoir été faits et appelés anges, par un effet de la grâce de Dieu, selon ce que dit David : « Il a fait des esprits ses anges (Psalm., ciii, 4). » Marie, au contraire, se sentant mère, appelle avec confiance du nom de fils celui dont ils servent la majesté avec respect. Et Dieu ne répugne point à s’entendre appeler par le nom de ce qu’il a daigné être, car un peu plus loin, l’Évangéliste fait remarquer que « il leur était soumis (Luc., ii, 31). » Il ; qui, il ? et à eux ; à qui, à eux ? Un Dieu soumis à des hommes, un Dieu, dis-je, à qui les anges mêmes sont soumis, les Principautés Suprême condescendance du Christ ; suprême honneur de Marie. et les Puissances obéissent, soumis lui-même à Marie, non-seulement à Marie, mais aussi à Joseph à cause de Marie. De quelque côté que vous vous tourniez, vous avez également de quoi être frappé d’admiration ; le seul embarras est de savoir ce qui mérite le plus que vous l’admiriez, de l’aimable condescendance du fils ou du suprême honneur de la mère. Des deux côtés, même motif de vous étonner, même merveille à admirer ; d’un côté, qu’un Dieu soit soumis à une femme, c’est un exemple d’humilité sans précédent, et de l’autre, qu’une femme commande à un Dieu, c’est un honneur que nulle autre ne partage avec elle. Quand on chante les louanges des vierges, on dit qu’elles suivent l’Agneau partout où il va (Apoc., xiv, 4). Quelle n’est donc pas la gloire de celle qui même le précède ?

L’exemple de Jésus-Christ est bien fait pour confondre l’orgueil. 8. Ô homme, apprends à obéir, terre et poussière apprends à plier et à te soumettre. En parlant de ton Créateur, l’Évangéliste dit : « Et il leur était soumis, » c’est-à-dire à Marie et à Joseph. Rougis donc, ô cendre orgueilleuse ! Un Dieu s’abaisse et toi tu t’élèves ! Un Dieu se soumet aux hommes, et toi, non content de dominer tes semblables, tu vas jusqu’à te préférer à ton Créateur ? Ah ! pussé-je, si jamais je suis dans ces dispositions, avoir la grâce que Dieu lui-même me dise comme il le fit un jour, mais sur le ton du reproche, à son L’ambitieux ne goûte pour les choses de Dieu. Apôtre : « Retirez-vous de moi, Satan, car vous ne goûtez point les choses de Dieu (Matth., xvi, 23). » En effet, toutes les fois que j’ambitionne de commander aux hommes, je veux m’élever au dessus de Dieu même, et il est vrai de dire alors que je ne goûte point les choses de Dieu, car c’est de lui qu’il est dit : Et il leur était soumis. » Ô homme, si tu ne trouves pas qu’il soit digne de toi de prendre modèle sur un de tes semblables, certainement il l’est de marcher du moins sur les pas de ton Créateur. Si tu ne peux le suivre partout où il va, daigne au moins le suivre partout où il condescend à ta bassesse. C’est-à-dire si tu ne peux t’engager dans les sentiers élevés de la virginité, suis au moins La voie de l'humilité est ouverte à ceux qui ne peuvent s’engager dans les sentiers de la virginité. Dieu dans les voies parfaitement sûres de l’humilité, dont les vierges mêmes ne peuvent s’écarter, à vrai dire, et continue de suivre l’Agneau partout où il va. Sans doute, celui qui a perdu son innocence, s’il est humble ; l’orgueilleux, s’il a conservé sa pureté, suivent l’Agneau ; mais ils ne le suivent point partout où il va. En effet, le premier ne peut s’élever à la pureté de l’Agneau sans tache, et le second ne saurait descendre à la douceur de Celui qui a gardé le silence, non-seulement devant celui qui le dépouillait de sa toison, mais même sous la main de celui qui le mettait à mort. Toutefois, le pécheur a pris, pour marcher sur ses pas, en suivant les sentiers de l’humilité, un chemin plus sûr que l’homme qui, dans sa virginité, suit les voies de l’orgueil, car l’humilité de l’un le purifiera de ses souillures, tandis que l’orgueil de l’autre ne peut manquer de souiller sa pureté.

Tout est beau et admirable dans la sainte Vierge. 9. Mais heureuse est Marie, à qui ni l’humilité ni la virginité n’ont fait défaut. Et quelle virginité que celle que la fécondité a rendue plus éclatante au lieu de la flétrir. De même quelle incomparable fécondité que celle que la virginité et l’humilité accompagnent. Y a-t-il là quelque chose qui ne soit point admirable ?[1] Qui ne soit point incomparable ? Qui ne soit point unique ? Je serais bien surpris si vous n’étiez embarrassé pour décider en y réfléchissant lequel des deux est le plus étonnant de voir une vierge féconde ou une mère demeurant vierge ; et ce qu’on doit plus admirer de cette sublime fécondité ou de cette humilité dans une telle élévation ; ou plutôt si vous ne préfériez sans hésiter toutes ces choses réunies, à chacune d’elles en particulier, et si vous ne regardiez comme incomparablement meilleur et préférable de les posséder toutes, que de ne posséder que l’une ou l’autre d’elles. Après tout je serais bien surpris si le Dieu que les saintes Lettres nous montrent et que nous voyons nous-mêmes admirable dans ses saints (Psalm., lxvii, 36), ne s’était pas surpassé dans sa mère. Ô vous qui êtes mariés, respectez la pureté dans une chair corruptible ; mais vous, ô vierges sacrées, admirez la fécondité dans une Vierge : enfin nous tous ô hommes admirons l’humilité de la Mère de Dieu. Anges saints, honorez la Mère de votre Roi, vous qui adorez le Fils de notre Vierge, qui est en même temps notre roi et le vôtre, le réparateur de notre race et l’architecte de votre cité. À ce Dieu si humble parmi nous, si grand au milieu de vous, rendons également les uns et les autres les hommages qui lui sont dus. Honneur et gloire soient rendus à sa grandeur, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

↑ À partir de ces mots, la fin de cette homélie et le commencement de la suivante jusqu’à ces mots : His nimirum, n. 2, manquent dans la plupart des manuscrits, où les deux premières homélies se trouvent réunies en une seule, en sorte qu’on ne compte dans ces manuscrits que trois homélies sur le Missus est.

Bernard de Clairvaux Homélies sur les gloires de la Vierge mère Traduction par Abbé Charpentier. Librairie de Louis Vivès, éditeur, 1866 (2, p. 593-604).

Deuxième homélie

Seconde homélie.

Sur les gloires de la Vierge mère.

1. Personne ne doute que la reine des vierges ne chante un jour avec les autres vierges, ou plutôt la première entre toutes les vierges le cantique nouveau qu’il ne sera donné qu’aux vierges de faire entendre dans le royaume de Dieu. Mais je me figure que, non contente de chanter ce cantique qui ne sera chanté que par les vierges, mais qui lui sera commun avec toutes les vierges, comme je l’ai dit, elle réjouira la cité de Dieu par un chant plus doux encore et plus beau que celui-là ; par un chant dont nulle vierge ne sera trouvée digne de faire entendre et de moduler la douce mélodie, parce qu’il n’appartiendra qu’à celle que rehausse seule la gloire de la maternité, et d’une maternité divine, de le chanter. Mais si elle se glorifie de son enfantement, ce n’est point en elle, mais en Celui qu’elle a enfanté. En effet Dieu, car c’est un Dieu qu’elle a mis au monde, Dieu dis-je ne peut manquer de combler d’une gloire unique dans les Cieux, celle qui est sa Mère et qu’il a prévenue sur la terre d’une grâce unique par laquelle s’accomplit en elle l’ineffable merveille d’une conception virginale et d’un enfantement qui laisse la vierge intacte. D’ailleurs la seule naissance qui convenait à un Dieu, c’était de naître d’une vierge, et le seul enfantement qui convenait à une vierge était celui d’un Dieu. Aussi le Créateur des hommes voulant se faire homme et naître de l’homme dut choisir sa mère entre tous les hommes, ou plutôt dut la faire lui-même telle qu’il convenait qu’elle fût et qu’elle devait être pour lui plaire. Il voulut donc que celle qui devait donner le jour à un fils sans souillures, et qui venait pour effacer toutes les souillures, fût vierge et que celle qui allait mettre au monde celui qui devait être doux et humble de cœur fût humble elle-même, car il voulait montrer en sa personne un modèle aussi salutaire que nécessaire à tous les hommes de ces deux vertus. Il a donc donné la fécondité à la Vierge à qui il avait commencé par inspirer le vœu de virginité et par donner le mérite de l’humilité. Ce qui le Admirable convenance entre la mère et son Fils. prouve c’est que l’Ange, dans les paroles suivantes la proclame pleine de grâce, ce qu’il n’aurait pu faire si elle eut eu quelque bien si petit qu’il fût qu’elle n’eût pas tenu de la grâce.

2. Afin donc que celle qui devait concevoir le Saint des saints et lui donner le jour, fût sainte de corps, elle reçut le don de la virginité, et, pour qu’elle le fût d’esprit, elle reçut celui de l’humilité. Parée des précieux joyaux de ces deux vertus, brillant d’un double éclat dans son corps et dans son âme, comme jusque dans les Cieux pour son aspect et sa beauté, la royale Vierge attira sur elle les regards des citoyens du ciel, inspira même au cœur du Roi des Cieux, le désir de la posséder, et mérita qu’il lui envoyât d’en haut un céleste messager. C’est en effet ce que nous apprend notre Évangéliste, quand il nous dit qu’un ange fut envoyé de Dieu à une vierge : « De Dieu, dit-il, à une vierge, » c’est-à-dire du ciel à une humble femme, du Seigneur à Grande faveur de Dieu, grande excellence de Marie. une servante, du Créateur à une créature. Ô quelle insigne faveur de la part de Dieu, mais combien excellente aussi est cette vierge ! Accourez, vous qui êtes mères, jeunes filles, accourez aussi ; accourez toutes, vous qui, après Ève et à cause d’Ève, êtes enfantées et enfantez vous-mêmes dans la douleur. Venez à ce lit virginal, entrez si vous le pouvez, dans la chambre pudique de votre sœur. Voici, en effet, que Dieu envoie à une vierge, à Marie, un messager, un ange qui lui adresse la parole. Approchez l’oreille de la muraille, écoutez ce qu’il lui dit : peut-être les paroles que vous entendrez vous consoleront-elles.

Adam et Ève sont consolés par Marie. 3. Et toi, Adam, ô notre père, réjouis-toi ; livre-toi à l’allégresse, ô Ève, notre mère ; vous qui ne nous avez pas moins donné la mort à tous, que vous ne nous avez donné la vie ; que dis-je ? Vous qui nous avez voués à la mort avant même que vous nous eussiez mis au monde. Consolez-vous maintenant, l’un et l’autre, consolez-vous, dis-je en cette fille, puisque c’est une telle fille pour vous. Mais console-toi la première, toi d’abord, qui as été la source de tout le mal et dont l’opprobre est retombé ensuite sur toutes les femmes. Nous touchons à l’époque où cet antique opprobre va disparaître, au temps où l’homme n’aura plus rien à reprocher à la femme, l’homme, dis-je, qui n’a point hésité à t’accuser, en cherchant pour lui-même une mauvaise excuse, qui eut d’imprudence et la cruauté de dire : « La femme, que vous m’avez donnée, m’a présenté du fruit de l’arbre et j’en ai mangé (Gen., iii, 12). » Aussi viens vite maintenant à Marie, ô Ève ; ô mère, cours vers ta fille, elle répondra pour sa mère, elle effacera son opprobre et donnera pour elle à son père une juste satisfaction. En effet, si c’est par une femme que l’homme est tombé, ce n’est que par une femme aussi qu’il se relève. Qu’avais-tu donc à dire ô Adam : « La femme que vous m’avez donnée m’a présenté du fruit de l’arbre et j’en ai mangé ? » Ce sont là de méchantes Combien Marie l’emporte sur Ève. paroles ; elles ajoutent à ta faute, loin de la diminuer. Mais la sagesse a vaincu la malice, quand elle a trouvé, dans les inépuisables trésors de sa bonté, cette occasion de pardon que Dieu voulait par sa question, te donner le moyen de lui fournir, et qu’il te donna en vain. Voilà une femme qui prend la place d’une autre femme ; mais l’une est sage et l’autre était insensée, l’une est humble et l’autre était orgueilleuse ; aussi au lieu de t’offrir, ô Adam, du fruit de l’arbre de mort, elle te donne à goûter du fruit de l’arbre de vie, et à la place de l’amertume d’une nourriture empoisonnée, elle produit pour toi un fruit éternel d’une grande douceur. Change donc tes injustes accusations en paroles d’action de grâces, et écrie-toi : Seigneur, la femme, que vous m’avez donnée, m’a présenté du fruit de l’arbre de vie et j’en ai mangé, je l’ai trouvé plus doux que le miel à mon palais, parce que dans ce fruit vous m’avez donné la vie. Voilà en effet, pourquoi l’Ange a été envoyé à une vierge. Ô Vierge admirable et vraiment digne de tout honneur ! Ô femme singulièrement respectable, admirable par-dessus toutes les autres femmes, vous réparez le mal qu’ont fait nos aïeux et vous rendez la vie à tous leurs descendants.

4. « Un ange, dit l’Évangéliste, a donc été envoyé à une vierge ; » vierge de corps, vierge d’esprit, vierge de profession, vierge en un mot, telle que celle dont parle l’Apôtre, quand il dit : Elle est sainte de corps et d’esprit. Mais ce n’est pas à une vierge qu’on vient de trouver à l’instant et par hasard, elle a été choisie au contraire depuis le commencement des siècles, elle était connue longtemps d’avance par le Très-Haut qui l’avait préparée pour lui, elle était gardée par les anges, signalée par les La bienheureuse vierge Marie a été annoncée d’avance par les prophéties et représentée par les figures. patriarches et promise par les prophètes. Parcourez les Écritures et vous acquerrez la preuve de ce que j’avance. Voulez-vous que je vous cite ici quelques témoignages puisés à ces sources ? Pour n’en rapporter que quelques-uns entre mille, de qui vous semble-t-il que Dieu parlait, si ce n’est d’elle, quand il disait au serpent : « J’établirai des inimitiés entre toi et la femme (Gen., iii, 13) ? » Si vous hésitez encore à croire qu’il soit question là de Marie, écoutez la suite : « Elle t’écrasera la tête (Ibidem). » Or à qui pareille victoire fut-elle réservée, sinon à Marie ? Oui, c’est elle évidemment qui a broyé sa tête venimeuse, quand elle a réduit à néant toutes les suggestions du malin esprit qui prenaient leur source dans les appétits de la chair et dans l’orgueil de l’esprit.

3. Était-ce d’une autre que de Marie que Salomon voulait parler quand il disait : « Qui trouvera la femme forte (Prov., xxxi, 10) ? » Certainement, ce sage connaissait la faiblesse de la femme et savait combien fragile est son corps, combien faible son cœur ; mais pourtant comme il avait lu que Dieu avait promis, ce qui d’ailleurs lui semblait à lui-même parfaitement juste, que celui qui avait vaincu par le moyen de la femme serait vaincu de la même manière, il ne put retenir ce cri d’admiration : « Qui est-ce qui trouvera la femme forte ? » Marie est la femme forte. C’est comme s’il avait dit : Puisque notre salut à tous est entre les mains d’une femme, puisque d’elle dépend le rétablissement de notre innocence et la défaite de notre ennemi, évidemment il faut que ce soit une femme forte pour qu’elle soit apte à de si grandes choses. Qui donc trouvera cette femme forte ? Ne croyez point qu’il ne s’exprime ainsi qu’en désespoir de la pouvoir jamais trouver, car il ajoute, mais en prophétisant : « Il faut l’aller chercher bien loin, et on ne peut la tirer que de l’extrémité du monde (Prov., xxxi, 10) ; » c’est-à-dire ce n’est point quelque chose de peu de valeur, de petit, de médiocre, enfin ce n’est rien de semblable à ce qu’on peut trouver sur la terre, c’est dans le Ciel, non pas dans le ciel le plus rapproché de la terre qu’il faut l’aller chercher, mais c’est du plus haut des Cieux qu’elle doit venir.

Que signifiait encore cet antique buisson de Moïse Marie est le buisson incombustible, et la verge d’Aaron. qui lançait des flammes, mais sans se consumer (Exode, iii, 2), sinon Marie enfantant sans douleur ? Qu’est-ce encore que cette verge d’Aaron qui fleurit sans avoir été arrosée (Rom., xvii, 8) ? N’est-ce point Marie qui a conçu sans le concours de l’homme ? C’est de cette grande merveille qu’Isaïe prédit le mystère plus grand encore, quand il dit : « Il sortira un rejeton de la tige de Jessé et une fleur naitra de sa racine (Isa., xi, 1) ; » le rejeton pour lui c’était la Vierge, et la fleur, son enfantement.

6. S’il vous semble qu’on ne peut voir le Christ dans la fleur sans être en contradiction avec ce qui a été dit plus haut quand j’ai avancé que ce n’est pas la fleur du rejeton, mais le fruit de la fleur qui représente le Christ, je vous ferai remarquer que dans cette verge d’Aaron qui produisit non-seulement des fleurs, mais des feuilles et des fruits, le Christ n’est pas moins représenté par les fleurs et par les fruits que par les feuilles elles-mêmes. De même dans Moïse, ce n’est ni le fruit de sa verge ni sa fleur, mais sa verge elle-même, cette verge dont un coup divisait les eaux de la mer pour laisser un passage aux Hébreux, ou faisait jaillir l’eau du rocher pour étancher leur soif, qui figure le Christ (Exod., xiv, 16). Après tout il n’y a aucun inconvénient que, pour des causes différentes, le Christ soit figuré de manières différentes aussi. Ainsi la verge est le signe de la puissance et la fleur représente la bonne odeur qu’il répand, le fruit désigne combien il est doux à ceux qui le goûtent, et les feuilles rappellent la protection parfaite dont il couvre, à l’ombre de ses ailes, ceux qui se réfugient vers lui, soit pour échapper aux ardeurs des appétits de la chair ou pour se soustraire aux coups des impies qui les persécutent. L’ombre qu’on goûte sous les ailes de Jésus est bonne et désirable, on y trouve dans la fuite un refuge assuré, le frais et le repos dans la fatigue. Ayez pitié de moi, Seigneur Jésus, ayez pitié de moi, parce que mon âme a mis en vous toute sa confiance, et que j’espérerai Le Christ et Marie sont diversement figurés. à l’ombre de vos ailes jusqu’à ce que l’iniquité de et Marie nos ennemis soit passée (Psalm., lvi, 1). Toutefois, dans le passage d’Isaïe que nous avons cité, la fleur est le fils et le rejeton est la mère, attendu que le rejeton a fleuri sans germe, comme la Vierge a conçu sans l’homme ; d’un autre côté l’épanouissement de la fleur n’a nui en rien à la verdeur de la verge non plus que la naissance du fruit sacré des entrailles de Marie n’a porté atteinte à sa virginité.

Marie est la toison de Gédéon. 7. Citons encore quelques autres traits des saintes Écritures qui sont applicables à la Vierge-Mère et à Dieu son Fils. Que signifie la toison de Gédéon (Jud., vi, 37) ? Elle est détachée de la peau de l’agneau, mais la peau elle-même demeure intacte, elle est étendue sur le sable, et tantôt c’est elle, tantôt c’est le sable qui reçoit toute la rosée du Ciel ; qu’est-ce autre chose que la chair qui naquit de la Vierge sans porter atteinte à sa virginité ? N’est-ce pas dans son sein que descendit la plénitude de la divinité, quand les Cieux la laissèrent descendre comme une rosée sur la terre ? C’est de cette plénitude que nous avons tous reçu, et sans elle nous ne serions tous qu’une terre aride. Au fait de Gédéon semble se rapporter assez bien aussi cette parole du Prophète : « Il descendra comme la pluie sur une toison (Psalm., lxxi, 6), » car ce qui suit : « et comme l’eau qui tombe goutte à goutte sur la terre, » parait désigner la même chose que le sable de Gédéon qui fut trouvé tout humide de rosée. En effet, la pluie volontaire que Dieu tient en réserve pour son héritage, a commencé à tomber tranquillement sans le concours de l’homme et à pénétrer sans effort dans la sein de la Vierge ; et plus tard elle se répandit partout l’univers par la bouche des prédicateurs, non plus comme la rosée qui tomba sur la toison, mais comme les gouttes de la pluie qui fondit sur la terre, accompagnée du bruit de la parole et du retentissement des miracles ; attendu que les nuées qui portaient la pluie dans leur sein se sont alors rappelé qu’il leur avait été dit le jour où elles furent envoyées par le monde : « Annoncez au grand jour ce que je vous ai confié dans les ténèbres, et prêchez sur les toits ce que je vous ai dit à l’oreille (Matth., x, 27.) » C’est, en effet, ce qu’elles firent, car « leur voix a éclaté dans toute la terre et leurs paroles ont retenti jusqu’aux extrémités du monde (Psalm., xviii, 5.) »

8. Écoutons aussi Jérémie qui ajoute de nouvelles prophéties aux anciennes, et qui ne pouvant pas encore nous montrer le Sauveur, signale sa venue avec le plus ardent désir, et l’annonce d’un ton plein de confiance : « Le Seigneur, dit-il, a créé quelque chose de nouveau sur la terre ; une femme enfantera un homme (Jérém., xxxi, 12.) » Or qu’elle est cette femme et de quel homme parle-t-il ? Et, s’il s’agit vraiment d’un homme, comment une femme pourra-t-elle l’enfanter ? Ou bien s’il peut être en effet, enfanté par une femme, comment se fait-il qu’il soit un homme ? En deux mots, comment, pour parler plus clairement, peut-il être homme et renfermé en même temps dans le sein d’une femme ? Car c’est ce qu’il faut entendre par ces expressions, une femme enfantera un homme. Ceux que nous appelons hommes ce sont ceux qui ont passé la première et la seconde enfance, l’adolescence et la jeunesse et sont arrivés à un âge voisin de la vieillesse. Or comment, arrivé à un pareil développement, un homme, peut-il encore être enferme dans le sein d’une femme ? Si le Prophète avait dit : une femme portera un enfant dans son sein, fût-il même déjà un peu grand, cela n’aurait paru ni nouveau ni étonnant. Mais comme il n’a rien dit de tel et qu’il a prédit, au contraire, qu’elle enfanterait un homme, je me demande quelle est cette nouveauté que Dieu a annoncée à la terre, quand il a dit qu’une femme enfanterait un homme et qu’un homme se renfermerait dans le sein d’une femme délicate ? Qu’est-ce que ce miracle ? » Est-ce que, pour me servir des paroles de Nicodème, un homme fait peut retourner dans le ventre de sa mère et recevoir une seconde naissance (Joan., iii, 4) ?

9. Je jette les yeux sur la conception et sur l’enfantement de la Vierge et je me demande si, par hasard au milieu des nouveautés et des merveilles sans nombre que découvre celui qui considère toutes ces choses attentivement, je n’apercevrai point aussi celle dont me parle le Prophète (Jérém., xxxi, 25). Or que vois-je là ? La longueur qui s’est raccourcie, la largeur qui s’est rétrécie, la hauteur qui s’est abaissée et la profondeur qui s’est nivelée. J’y vois une lumière qui ne luit plus, le verbe qui bégaye, l’eau qui a soif et le pain qui a faim. Oui, si vous faites attention, vous y verrez Paradoxes de l’incarnation. la puissance gouvernée, la sagesse instruite, la force même soutenue ; un Dieu allaité, et cependant réconfortant les anges ; un Dieu vagissant et en même temps consolant les malheureux ; on y voit, pour peu qu’on regarde avec attention, la joie être triste, la confiance trembler, le salut souffrir, la vie mourir, la force être faible. Mais, et ce n’est pas ce qui est le moins étonnant, on y voit aussi la tristesse inspirer de la joie, la peur rassurer, la souffrance sauver, la mort donner la vie, et la faiblesse rendre fort. Qui est-ce qui ne voit point à présent ce que je recherchais tout à l’heure ? Est-ce que vous ne voyez pas maintenant avec facilité, au milieu de toutes ces merveilles, une femme qui entoure un homme, quand vous voyez Marie porter Jésus dans son sein, Jésus cet homme goûté de Dieu ? Car j’appelle Jésus un homme non-seulement quand « il était proclamé prophète Jésus-Christ était un homme, même lorsqu’il était encore dans le sein de sa mère. puissant en œuvres et en paroles (Luc., xxiv, 19) ; » mais aussi lorsque tout petit enfant il était porté dans les bras de sa mère ou même encore enfermé dans son sein. Jésus était donc un homme même avant d’être né, non point par l’âge, mais par la sagesse ; non par les forces corporelles mais par la vigueur de l’âme ; non par le développement des membres mais la maturité des sens. En effet il n’y avait pas moins de sagesse en Jésus, ou plutôt Jésus ne fut pas moins la sagesse même lorsqu’il n’était que conçu que quand il fut né ; lorsqu’il était petit que lorsqu’il était grand. Par conséquent soit qu’il fût encore caché dans le sein de sa mère on vagissant dans la crèche, déjà jeune garçon interrogeant les docteurs dans le Jésus est parfait en tant que sagesse dès le premier instant de la conception. temple, ou homme fait instruisant le peuple, il était toujours également rempli du Saint-Esprit. Il n’y a pas une heure dans sa vie où il y eut quelque chose de plus ou de moins à cette plénitude qu’il reçut au moment de sa conception dans le sein de Marie. Dès le premier instant il fut parfait, oui, dès le premier moment de sa conception il fut rempli de l’esprit de sagesse et d’intelligence, de l’esprit de conseil et de force, de l’esprit de science et de piété, de l’esprit de crainte de Dieu (Isa., xi, 2).

10. Ne vous étonnez pas après cela si vous lisez dans un autre endroit des Livres saints : « Jésus croissait en sagesse, en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes (Luc., ii, 52) ; » car pour ce qui est de la sagesse et de la grâce, il faut entendre ce que dit l’Évangéliste en ce sens, non qu’il croissait effectivement mais qu’il paraissait croître en sagesse et en grâce, ce qui ne veut pas dire qu’il acquérait chaque jour quelque chose de nouveau qu’il n’avait point auparavant, mais qu’il paraissait l’acquérir, quand il voulait lui-même que cela parût ainsi. Pour vous, ô homme, quand vous faites des progrès, vous ne les faites point quand vous voulez ni dans la mesure que vous le voulez, au contraire, c’est même à votre insu que ce progrès s’opère et que votre vie s’arrange. Quant à l’enfant Jésus, c’est lui qui dispose et qui disposait la sienne, et qui paraissait sage quand il le voulait et à qui il le voulait et très-sage enfin toujours, quand et à qui il le voulait, quoique en lui-même il ne fût jamais rien moins qu’infiniment sage. De même, n’ayant jamais cessé d’être plein de toutes grâces, il ne laissait voir pourtant, selon son bon plaisir, tantôt plus tantôt moins, d’après le mérite de ceux à qui il la montrait ou suivant qu’il savait convenir à leur salut, la grâce qu’il avait en Dieu ou qu’il devait avoir devant les hommes. Il est donc bien certain que Jésus-Christ a toujours eu une âme virile, quoique par son corps il n’ait pas toujours paru homme. Pourquoi douterai-je après cela qu’un homme ait pu se trouver enfermé dans le sein d’une vierge quand je ne fais aucune difficulté d’admettre qu’un Dieu y a habité. Évidemment il est moins grand d’être homme que d’être Dieu.

11. Mais voyons si le prophète Isaïe ne vient pas jeter une très-grande lumière sur la nouveauté de Jérémie, comme il nous a plus haut montré le sens des nouvelles fleurs de la vierge d’Aaron. « Voici, dit-il, qu’une vierge concevra et enfantera un fils (Isa., vii, 14.) » Nous avons donc une femme, puisqu’il nous parle d’une Vierge. Voulez-vous savoir maintenant de quel homme il est question ? Écoutez, le voici : « Et il sera appelé Emmanuel, dit le Prophète, ce qui veut dire Dieu avec nous (Ibid.). » Par conséquent, cette femme qui enfantera un homme, c’est la Vierge qui doit concevoir Dieu dans son sein. Voyez-vous quel bel et prodigieux accord il y a entre les miracles des saints et leurs paroles mystérieuses ? Voyez-vous combien est merveilleux ce miracle fait de la Vierge et dans la Vierge, mais que tant de miracles ont précédé et que tant d’oracles ont annoncé d’avance ? C’est que Accord des saintes Écritures dans les prédictions qui se rapportent au Christ. l’esprit des Prophètes est un, et, bien que ceux-ci diffèrent les uns des autres de manières, de signes et de temps, néanmoins ils sont animés du même esprit et s’accordent tous à voir et à prédire la même chose. Ce qui fut montré à Moïse dans le buisson ardent, à Aaron dans sa verge et sa fleur, à Gédéon dans la toison et la rosée, Salomon l’annonce clairement dans la femme forte et dans son prix ; Jérémie le dit plus clairement encore en parlant de la femme qui doit entourer un homme ; Isaïe le rapporte dans les termes les plus clairs à la Vierge et à Dieu ; et enfin l’ange Gabriel le montre en saluant cette Vierge même ; car c’est de cette Vierge-là que l’Évangéliste parle, quand il dit : « L’ange Gabriel fut envoyé de Dieu à une vierge qui était fiancée à Joseph. »

Pourquoi la sainte Vierge était-elle fiancée à un homme. 12. « À une vierge, dit-il, qui était fiancée. » Pourquoi était-elle fiancée, puisqu’elle était, comme je l’ai dit plus haut, la vierge élue, la vierge qui devait concevoir et enfanter, je me demande pourquoi elle était fiancée ; car elle ne devait point connaître le mariage. Qui oserait prétendre que cela se fit par hasard ? Non, le hasard n’a rien à voir là où une raison puissante agit de concert avec une manifeste utilité, avec la nécessité même, avec un motif tout à fait digne de la Sagesse de Dieu. Je vais exposer ce qui m’est venu à la pensée ou plutôt ce qui s’est présente sur ce point à l’esprit même des Pères. Au fond des fiançailles de Marie se trouve la même raison que dans le doute de l’Apôtre Thomas. C’était la coutume chez les Juifs que, à partir du jour des fiançailles jusqu’à la célébration des noces, les époux eussent la garde de leurs épouses ; c’était à eux de veiller sur leur chasteté, attendu que plus ils se conserveraient soigneusement leur chasteté, plus aussi ils devaient trouver dans leurs fiancées des épouses fidèles. De même donc que saint Thomas, en doutant, en touchant de ses propres mains, devint le témoin le plus sûr de la résurrection du Seigneur, ainsi Joseph en étant fiancé à Marie, et en veillant d’un œil plus attentif sur sa chasteté pendant le temps qu’elle était confiée à sa garde, devint le plus irrécusable témoin de sa pureté. Quel beau rapport il Comparaison entre le doute de saint Thomas et les fiançailles de Marie. V. aux notes. y a donc, en effet, entre le doute de saint Thomas et les fiançailles de Marie ! On aurait pu nous enlacer dans le filet de la même erreur, et nous rendre suspectes la foi de l’un et la charité de l’autre ; et voilà, au contraire, que, par un effet de la prudence et de la bonté de Dieu, la certitude se rétablit fermement dans nos âmes par le moyen même qui semblait devoir l’ébranler. En effet, pour ce qui est de la résurrection du Fils, je croirai bien plutôt, faible comme je le suis, à saint Thomas qui en a d’abord douté lui-même et qui a touché de ses propres mains le ressuscité, qu’à Cephas qui croit à cette résurrection au premier mot qu’on lui en dit ; de même je m’en rapporterai bien plus volontiers, pour la virginité de la Mère, au témoignage de son fiancé qui veillait sur elle et s’en est convaincu par lui-même, qu’aux assurances que la Vierge elle-même pourrait m’en donner en ne m’alléguant que le témoignage de sa conscience. Dites-moi, je vous le demande, quel homme, en la voyant enceinte sans être fiancée, ne la regarderait pas plutôt comme une femme de mauvaise vie que comme une vierge ? Or, il ne fallait pas qu’on pût s’exprimer ainsi au sujet de la Mère du Seigneur, et il était plus convenable et plus tolérable qu’on pût croire, pendant quelque temps, que ce Christ était le fruit d’une union légitime que de la fornication.

13. Vous me demanderez peut-être si Dieu ne pouvait point trouver un autre signe certain, pour empêcher qu’un soupçon injurieux planât sur sa naissance et que sa mère fût regardée comme coupable. Il le pouvait, sans aucun doute, mais les demons n’auraient point ignoré ce qu’ils auraient eu un moyen de connaître. Or, il fallait que le Prince de ce monde ne fût point instruit, pendant quelque Sagesse de Dieu dans le mystère de la rédemption des hommes. temps du moins, du secret des desseins de Dieu. Ce n’est pas que Dieu ait appréhendé, s’il agissait ouvertement, d’être entravé dans son entreprise par le démon, mais c’est que, faisant tout ce qu’il veut, non-seulement avec puissance, mais encore avec sagesse, il voulut, dans l’œuvre merveilleuse de notre rédemption, faire éclater sa prudence non moins que sa puissance, de même que, en toutes ses œuvres, il se plait à observer certaines convenances de choses et de temps dans l’intérêt de la beauté de l’ordre mêmes. Voilà pourquoi, tout en pouvant faire les choses autrement, s’il l’avait voulu, il aima mieux pourtant se réconcilier les hommes de la même manière et dans le même ordre qu’il savait qu’ils étaient tombés, et que, de même que le démon avait commencé par séduire la femme pour triompher de l’homme par elle, ainsi il commençât par être lui-même déçu par la femme pour être ensuite vaincu par l’homme qui est le Christ ; en sorte que, tandis que, d’un côté, l’art de la charité déjouait les ruses de la malice, de l’autre, la vertu du Christ brisât la force du démon et qu’il fût évident que Dieu est plus prudent et plus fort que Satan. Voilà comment il convenait que la sagesse incarnée vainquît la malice spirituelle, afin que, non-seulement elle atteignît avec force depuis une extrémité du monde jusqu’à l’autre, mais encore qu’elle disposât tout avec une égale douceur (Sap., viii, 1). Or, elle atteint d’une extrémité à l’autre, c’est-à-dire du ciel aux enfers ; car, selon le Psalmiste : « Si je monte dans le ciel, vous y faites votre demeure, si je descends dans l’enfer, vous y êtes présent (Psalm., cxxxviii, 8).

» Mais aux deux extrémités il atteint avec force, car, du haut du ciel il a précipité les superbes et au fond des enfers il a dépouillé l’avare. Il était donc convenable qu’il disposât tout avec douceur, dans le ciel et sur la terre, d’une part en précipitant l’esprit inquiet pour affermir les autres dans la paix et de l’autre en commençant par nous laisser un exemple bien nécessaire de douceur et d’humilité, pour terrasser ici-bas l’esprit envieux, et qu’il devînt ainsi en même temps par un admirable arrangement de la sagesse aussi doux pour les siens que fort contre ses ennemis. En effet, à quoi aurait-il servi que le diable fût vaincu de Dieu, si nous étions restés orgueilleux ? Il était donc nécessaire que Marie fut fiancée à Joseph, puisque c’était le moyen de soustraire aux chiens un saint mystère, de faire constater par son propre époux la virginité de Marie, et de ménager en même temps la pudeur et la réputation de la Vierge. Est-il rien de plus sage, rien de plus digne de la divine providence ? Par ce moyen, les secrets desseins de Dieu ont un témoin, se trouvent soustraits à la reconnaissance de l’ennemi, et l’honneur de la Vierge mère est conservé sans tache. Autrement Joseph aurait-il été juste en épargnant l’adultère ? Or il est écrit : « Joseph son mari, étant un homme juste et ne voulant pas la déshonorer en la traduisant en justice, résolut de la renvoyer en secret (Matth., i, 19). » Ainsi, c’est parce qu’il était juste qu’il ne voulut point la traîner en justice ; mais de même qu’il n’eût point été juste, si, connaissant la faute de Marie il l’avait dissimulée, ainsi il n’est point juste non plus, si, connaissant son innocence, il l’eût néanmoins condamnée. Comme il était juste et qu’il ne voulait point la traduire devant les juges, il résolut de la renvoyer en secret.

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