Exégèse des Lieux Communs (page 2)
Je l’avoue, la seule idée d’un enfant qui demanderait à naître a quelque chose de troublant, et je comprends mieux le prophète Jérémie déplorant que sa mère ne fût pas demeurée grosse de lui éternellement, sans pouvoir jamais l’enfanter. Cependant, s’il s’agit de naître Bourgeois… ou Psychologue, l’impatience, à la rigueur, se peut concevoir.
Ce Lieu Commun ne me paraît donc pas recevable en tant qu’axiome et je crains que Paul ne se soit laissé entraîner plus loin qu’il n’aurait fallu sur la piste d’un receveur des contributions ou d’un chef de bureau de l’État civil trop téméraire. Je suis même peu éloigné de croire, avec le fétide Schopenhauer, que tous les enfants, sans exception, demandent à naître et que c’est ainsi que se peuvent expliquer les transports déraisonnables de l’amour.
Il va sans dire que je m’interdis absolument d’effleurer, en cette occasion, l’idée religieuse, impliquant des choses telles que la Prescience divine ou la Prédestination, que le perspicace Bourgeois dédaigne. Saint Colomban, dit-on, entendait les cris des petits enfants qui l’appelaient du sein de leurs mères. Mon coiffeur n’a jamais entendu rien de semblable, et tout ce surnaturel est surabondamment démenti par la bicyclette.
Pour m’en tenir à l’hypothétique allégation du cuistre précité, j’estime bienséant de conjecturer que si les enfants, même de bourgeois, ne demandent pas positivement à naître, ils suggèrent du moins à leurs parents l’horreur instinctive d’une virginité ou d’une continence qui s’opposerait à leur entrée dans la vie… Je ne sais si je me fais bien comprendre. En tout cas cela, suffit pour invalider la formule.
Mais lorsqu’un notaire affirme, en s’accompagnant d’une gesticulation bilatérale, que « les enfants ne demandent pas à venir au monde », cela ne peut signifier pratiquement que deux choses : ou qu’il faut renoncer à en faire, ou qu’il faut les tuer avant qu’ils naissent, dans l’intérêt des familles et dans l’intérêt bien compris des hoirs. Jamais, au grand jamais, dussent crouler les cieux, il ne devra être entendu, par exemple, qu’un petit bâtard tombé du ventre d’une gueuse a des droits quelconques à la pitié d’un procréateur qu’il est toujours interdit de rechercher. Et voilà tout, exactement tout.
Essayez de vous dire, après cela, que ce joli monde a été racheté, il y a dix-neuf siècles, par un Enfant qui avait demandé à naître, depuis toute l’Éternité !
IX Il faut manger pour vivre.
— Je ne demande pas mieux que de manger, dit un pauvre diable, bien que la vie ne me soit pas douce, mais encore faut-il que j’aie quelque chose à me mettre sous la dent. Tous les chiens mangent et vivent. Ceux qui n’ont pas la chance d’être servis par un maître se nourrissent tout de même d’excellentes ordures qui suffisent à leur vie de chiens. Moi, je ne peux pas. J’ai le malheur d’appartenir à la race humaine et d’être avantagé d’un front sublime qui doit continuellement fixer les astres. Je manque de flair et la charogne me reste sur l’estomac…
J’ai entendu dire qu’autrefois il y avait une Viande pour les pauvres et que les mourants de faim avaient la ressource de manger Dieu pour vivre éternellement. Dans les très vieux temps, on se traînait, en pleurant les larmes du Paradis, d’une chapelle de confesseur à une crypte de martyr et d’un sanctuaire miraculeux à une basilique pleine de gloire, sur des routes encombrées de pèlerins qui mendiaient le Corps du Sauveur. Cet aliment unique suffisait à quelques-uns qui étaient des Bienheureux dont la langueur avait le pouvoir de guérir toutes les langueurs et, quelquefois, de ressusciter les morts. Tout cela est loin, terriblement loin…
Aujourd’hui, c’est le Bourgeois qui a remplacé Jésus, et les truies même reculeraient devant son corps !
X On ne peut pas vivre sans argent.
In-con-tes-ta-ble-ment. Et c’est si vrai que, quand on en manque, on est forcé de prendre celui des autres. Cela peut se faire, d’ailleurs, avec beaucoup de loyauté.
— Je ne force personne, fait observer affablement un prêteur à cent cinquante pour cent, mais j’ai des risques et il faut que l’argent travaille. Vivre sans argent est aussi inconcevable pour cet homme juste que vivre sans Dieu pour un solitaire de la Thébaïde. Et ces deux viveurs ont raison, puisque leur objet est identique, inexprimablement identique.
Ayant déjà tellement prouvé qu’il est impossible de vivre sans manger, il est à peu près oiseux d’entreprendre la démonstration de la vitale nécessité de l’argent. Manger de l’argent ! hurlent en cœur les pères de famille. Quel trait de lumière que cette locution métonymique !
Hé ! que pourrait-on manger, dites-le moi, si on ne mangeait pas de l’argent ? Existe-t-il dans le monde une autre chose qui soit mangeable ?
N’est-il pas clair comme le jour que l’Argent est précisément ce même Dieu qui veut qu’on le dévore et qui seul fait vivre, le Pain vivant, le Pain qui sauve, le Froment des élus, la Nourriture des Anges, mais, en même temps, la Manne cachée que les pauvres cherchent en vain ?
Il est vrai que le Bourgeois, qui sait presque tout, ne pénètre pas ce mystère. Il est vrai aussi que le sens du mot « vivre » ne lui est pas clair, puisque l’argent sans lequel il soutient généreusement qu’on ne peut pas vivre est, néanmoins, pour lui, une Question de vie ou de mort…
N’importe, il le possède, voilà l’essentiel. S’il ne le mange pas lui-même, d’autres le mangeront après lui, c’est sûr.
Mais quand il profère ces mots redoutables, j’ose le mettre au défi de ne pas ressembler à un vrai prophète et de ne pas affirmer Dieu avec une force infinie. Trahitur sapientia de occultis.
XI Faire travailler l’argent.
On vient de le voir, ce Lieu Commun sort du précédent comme l’abeille sort de la fleur. Le précepte ressassé de faire travailler l’argent est théologique, au fond, beaucoup plus qu’économique, par une suite nécessaire de l’identité que je viens d’inscrire.
Travailler, dans le sens du latin laborare, c’est souffrir. On fait donc souffrir l’Argent qui est Dieu. On le fait souffrir, naturellement, avec la plus abondante ignominie. À l’exception des crachats, — car le Bourgeois « ne crache pas sur l’argent », — aucun opprobre ne lui est épargné. On le fait même suer. On lui fait suer le sang des pauvres dans l’agonie des labeurs de mort.
Il y a des peuples qui crèvent dans les usines ou les catacombes noires pour velouter la gueule des vierges engendrées par des capitalistes surfins, et aussi pour que « le mystérieux sourire de la Joconde » ne leur soit pas refusé. C’est ce qui s’appelle faire travailler l’argent !
… Et la Face pâle du Christ est plus pâle au fond des puits et dans les fournaises.
XII Les affaires sont les affaires.
De tous les Lieux Communs, ordinairement si respectables et si sévères, je pense que voici le plus grave, le plus auguste. C’est l’ombilic des Lieux Communs, c’est la culminante parole du siècle. Mais il faut l’entendre et cela n’est pas donné indistinctement à tous les hommes. Les poètes, par exemple, ou les artistes le comprennent mal. Ceux qu’on nomme archaïquement des héros ou même des saints n’y comprennent rien.
L’affaire du salut, les affaires spirituelles, les affaires d’honneur, les affaires d’État, les affaires civiles même, sont des affaires qui pourraient être autre chose, mais ne sont pas les Affaires qui ne peuvent être que les Affaires, sans attribution ni épithète.
Être dans les Affaires, c’est être dans l’Absolu. Un homme tout à fait d’affaires est un stylite qui ne descend jamais de sa colonne. Il ne doit avoir de pensées, de sentiments, d’yeux, d’oreilles, de nez, de goût, de tact et d’estomac que pour les Affaires. L’homme d’affaires ne connaît ni père, ni mère, ni oncle, ni tante, ni femme, ni enfants, ni beau, ni laid, ni propre, ni sale, ni chaud, ni froid, ni Dieu, ni démon. Il ignore éperdument les lettres, les arts, les sciences, les histoires, les lois. Il ne doit connaître et savoir que les Affaires.
— Vous avez à Paris la Sainte-Chapelle et le Musée du Louvre, c’est possible, mais nous autres, à Chicago, nous tuons quatre-vingt mille cochons par jour !… Celui qui dit cela est vraiment un homme d’affaires. Cependant, il y a plus homme d’affaires encore, c’est celui qui vend cette chair de porc, et ce vendeur, à son tour, est surpassé par un acheteur profond qui en empoisonne tous les marchés européens.
Il serait impossible de dire précisément ce que c’est que les Affaires. C’est la divinité mystérieuse, quelque chose comme l’Isis des mufles par qui toutes les autres divinités sont supplantées. Ce ne serait pas déchirer le Voile que de parler, ici ou ailleurs, d’argent, de jeu, d’ambition, etc. Les Affaires sont les Affaires, comme Dieu est Dieu, c’est-à-dire en dehors de tout. Les Affaires sont l’Inexplicable, l’Indémontrable, l’Incirconscrit, au point qu’il suffit d’énoncer ce Lieu Commun pour tout trancher, pour museler à l’instant les blâmes, les colères, les plaintes, les supplications, les indignations et les récriminations. Quand on a dit ces Neuf Syllabes, on a tout dit, on a répondu à tout et il n’y a plus de Révélation à espérer.
Enfin ceux qui cherchent à pénétrer cet arcane sont conviés à une sorte de désintéressement mystique, et l’époque est sans doute peu éloignée où les hommes fuiront toutes les vanités du monde et tous ses plaisirs et se cacheront dans les solitudes pour se consacrer entièrement, exclusivement, aux Affaires.
XIII J’ai la loi pour moi.
C’était une famille chrétienne à la manière d’autrefois. Le père, excellent ouvrier et très brave homme, apportait exactement son salaire à la maison. La mère, pleine de vaillance, faisait des ménages. L’aîné des enfants, un beau garçon de quatorze ans, venait de commencer son apprentissage et les deux petites filles, dont la moins jeune se préparait à la première communion, allaient à l’école des sœurs. C’étaient d’humbles gens d’une candeur extrême qui voulaient devenir des saints. Une tête d’épingle jetée sur leurs bonnes intentions ne serait pas tombée par terre.
On priait en commun, chaque matin et chaque soir. On allait ensemble aux offices, les dimanches et jours de fêtes et, le plus souvent possible, à une première messe dans la semaine. Bien des fois, on lisait l’histoire des Martyrs ou tel autre de ces rares livres qui donnent la vie. Quelques images pieuses, détestables et attendrissantes, pendaient aux murs : une Vierge à la Chaise écrasée sous quinze cents pierres lithographiques, un Ecce Homo du Guide mis en couleur par des vitriers barbares, un Golgotha raisonnable et une Sainte Famille privée de calme acquis dans des foires.
Mais l’honorée, la vénérée, c’était une représentation chevaline et tutélaire de Léon XIII. Cette caricature atroce était, pour ces pauvres, la présence même, non pas tout à fait du Fils de Dieu, mais de son Vicaire. Ils avaient suspendu à côté une veilleuse rose toujours allumée et il y avait cette règle de ne pas passer devant sans dire une prière.
Jamais on ne vit des chrétiens plus pieux. Leur dévotion au Pape — à leurs yeux le Père des pères — était une chose unique, tout à fait simple, presque auguste. Ils auraient donné leur vie en ce monde et plusieurs siècles de leur repos éternel, tout ce qui peut être donné, pour épargner au Souverain Pontife le moindre souci, le plus innocent outrage.
Le malheur sauta sur eux et ils furent abandonnés comme des maudits. Le père fut laminé par une machine sous l’œil d’un patron qui ne réclama rien pour lui-même. Le gérant du propriétaire inconnu fit procéder à l’expulsion, non sans retenir le mobilier et jusqu’à la fameuse image du Successeur de saint Pierre. La mère, à son tour, mourut de chagrin et de labeur. Enfin, le jeune garçon fut rencontré, quatre ans plus tard, devenu juge de son siècle et maquereau de ses deux sœurs.
Il savait, alors, que le propriétaire qui avait consommé leur naufrage en les expulsant légalement, était un étranger du nom de Pecci et qu’il occupait la Chaire de Rome, pour ne rien dire de celle d’Antioche qui est aux mains des infidèles et où les disciples de Jésus furent nommés, pour la première fois, chrétiens.
Oui, Très Saint Père, vous avez la LOI pour vous.
Post-scriptum. — Aucune loi, même théophobe, ne m’obligeant, jusqu’à ce jour, à scandaliser les faibles, j’avertis, une fois pour toutes, que c’est une de mes pentes de m’exprimer en paraboles et que tel est ici le cas, manifestement. Il est bien certain que je ne pourrais donner l’adresse d’aucune maison de rapport appartenant à Léon XIII, mais je pourrais nommer toutes les églises paroissiales de France qu’un Innocent III ou un Grégoire IX aurait, depuis longtemps, frappées du grand Interdit, pour ce seul fait monstrueux et qui compromet horriblement le Vicaire du Dieu des pauvres, que les Va-nu-pieds en sont expulsés invariablement et avec ignominie.
XIV On ne peut pas tout avoir.
Assurément, surtout lorsqu’on a déjà la loi pour soi, comme il vient d’être dit. Demander le reste par surcroît, ce serait vouloir avaler le monde. Or le Bourgeois est comme Dieu, il n’en demande pas tant. Contempteur de l’Infini et de l’Absolu, il sait se borner. Qui le saurait mieux que lui ? son unique soin, son travail de toutes les heures, depuis l’enfance, n’est-il pas de planter des bornes partout ?
Et remarquez la modération de ce Lieu Commun. Il ne dit pas : On ne doit pas, mais, on ne peut pas. Le Bourgeois devrait tout avoir, puisque tout lui appartient, mais il ne peut pas tout saisir, tout envelopper, parce qu’il a de trop petits bras. « Misère de grand seigneur, a dit Pascal, misère d’un roi dépossédé ».
Lorsqu’à une demande imprévue, mon épicier me répond, avec un brave sourire, qu’on ne peut pas tout avoir, le digne homme pense peut-être avoir seulement exhalé un modeste rot. Moi j’ai cru entendre la plainte énorme de Prométhée…
Ne pas tout avoir ! Quelle infortune ! Et je me demande comment cette parole, qui ressemble à une récrimination surnaturelle et que profèrent sans relâche des millions de gueules sublimes tournées vers les astres, ne casse pas quelque chose dans le ciel !
XV Tout le monde ne peut pas être riche.
Moins absolu en apparence que le précédent, celui-ci a l’avantage d’une plus grande précision. Identité parfaite quant au fond. Il convenait donc de les rapprocher, de les mettre en contact, en faisant observer qu’ils éveillent tous deux les mêmes sentiments, les mêmes pensées.
Car il est temps de le déclarer, la langue des Lieux Communs, la plus étonnante des langues, a cette particularité merveilleuse de dire toujours la même chose, comme celle des Prophètes. Les bourgeois, dont cette langue est le privilège, n’ayant à leur service qu’un très petit nombre d’idées, ainsi qu’il appartient à des sages qui ont réduit au minimum le fonctionnement de l’intellect, rencontrent nécessairement chacune d’elles à tous les entrecroisements de leur quinconce, à chaque tournant de leur bobine. Je plains ceux qui ne sentiraient pas la beauté de ça. Quand une bourgeoise dit, par exemple : « Je ne vis pas dans les nuages », tenez pour sûr que cela veut tout dire, que cela dit tout et qu’elle a tout dit, absolument et pour toujours.
Ces huit mots : « Tout le monde ne peut pas être riche », n’ont l’air de rien, n’est-ce pas ? et, en réalité, ils ne sont rien, mais essayez de les remplacer ! Vous voulez exprimer d’une façon neuve cette idée forte que tout le monde ne peut pas avoir dans sa poche un grand nombre de pièces de cent sous, c’est-à-dire appartenir à la classe bourgeoise qui ne peut pas tout avoir, c’est entendu, mais qui a, tout de même, l’argent. Vous voulez la ruine de ce Lieu Commun par la trouvaille d’une forme qui n’ait pas servi. Eh ! bien, cherchez, creusez, fouillez, bouleversez. Vous rencontrerez peut-être l’Iliade, mais ça, vous ne le trouverez pas ! C’est à sangloter d’admiration.
XVI Il faut mourir riche.
Celui-là est plutôt belge, mais si beau ! Il est, d’ailleurs, destiné à devenir français, le bienheureux jour où la France aura été annexée enfin à ce peuple spirituel.
Mourir riche ! Vœu héroïque ! Desideratum prodigieux ! Que sont, à côté, les commandements de Dieu et les commandements de l’Église, et les Souffrances du Rédempteur, et la Compassion de Marie, et le sang des dix-huit millions de Martyrs, et les extases des Saints ? Le Paradis, c’est de crever dans la couenne d’un pourceau, et saint Paul même eût été forcé d’en convenir, s’il avait connu les Belges.
Après ce Lieu Commun grandiose où s’exprime si bien l’âme d’un peuple, j’ai presque honte et quasi peur de continuer mon Exégèse. Pauvre comme un vieux rat et vraisemblablement appelé à mourir tel, que suis-je pour affronter de si redoutables arcanes et où prendre l’audace de toucher plus longtemps à ces topiques pleins de menaces qui ont toujours l’air d’être sur le point de lancer la foudre ? Il me semble que je remue les plus redoutables engins d’explosion. Qui sont-ils donc, ces bourgeois terribles qui peuvent prononcer habituellement, exclusivement, du matin au soir, de telles paroles, sans expirer de terreur ?
Post-scriptum. — Le Bourgeois est invinciblement persuadé que les trappistes, dont la règle est de ne jamais parler, ne se rencontrent pas une seule fois sans se dire : « Frère, il faut mourir ». C’est une des idées auxquelles il tient le plus. C’est comme la fameuse tombe que chaque moine est tenu de creuser tous les jours, pour son usage personnel, à raison de huit heures de travail par jour, pendant toute la durée de sa vie religieuse qui est, quelquefois, de cinquante ans. Le Bourgeois est le Cynégire de ces deux bateaux. Il n’en démord pas.
Pour revenir au premier, je voulais dire seulement qu’en Belgique il y a sans doute une addition au texte français. Les trappistes belges doivent murmurer : « Frère, il faut mourir riche ».
XVII Quand on est dans le commerce…
Il me tardait d’y arriver. Cette parole d’usage fréquent est surtout recommandable par son extrême noblesse. Être dans le commerce cela veut dire, chez les bourgeois, être assis dans de larges trônes d’or pour juger le monde. Aristocratie auprès de laquelle toutes les aristocraties sont un peu moins que de la crotte. Les pairies et les grandesses devraient s’honorer de la servir très humblement, si les choses étaient à leur place. Pour ce qui est des artistes et des derniers misérables qui font encore usage de la faculté de penser, qui dira les bas emplois où il les faudrait colloquer ? Mais patience.
Être dans le commerce ! Voilà ce qui répond à tout, voilà ce qui englobe tous les privilèges, toutes les faveurs disponibles, toutes les dispenses imaginables, toutes les amnisties. Ce qui n’est permis à personne et dans aucun cas devient licite, et même professionnel, quand on est dans le commerce. La parole fameuse du grand Roi d’Esther : « La loi qui est faite pour tous n’est pas pour toi », paraît avoir été dite à l’intention des personnes qui sont dans le commerce, indistinctement.
Peu importe ce qui est vendu. Que ce soit du fromage, du vin, des chevaux, de la bijouterie, de la quincaillerie, des couronnes de mariées, de la charogne ou de la raclure de n’importe quoi, il suffit que cela se vende ou même que cela soit à vendre sans aucune chance d’être vendu et qu’il y ait des livres de commerce derrière, avec un comptoir ajouré d’une petite galerie faite au tour.
Le mensonge, le vol, l’empoisonnement, le maquerellage et le putanat, la trahison, le sacrilège et l’apostasie sont honorables, quand on est dans le commerce. « À plat ventre devant le client », disait un jour devant moi une patronne de café à un de ses garçons, « toujours à plat ventre, quand on est dans le commerce ». Cette recommandation, que dis-je ? ce précepte qui, dans d’autres circonstances eût été le plus bas étage de l’ignominie, avait là quelque chose d’augural et ressemblait à une vaticination. J’ai vu peu de gestes aussi majestueux que celui de cette caissière gonflée d’enthousiasme et la trompe en l’air, montrant impérieusement le sol, de son index tendu, dans l’attitude picturale d’une Élisabeth Tudor désignant le billot de Marie Stuart. Ce jour-là j’entrevis, comme en un éclair, la beauté mystérieuse et irrévélable du Commerce.
Suivez-moi bien. Une chose se vend ou peut se vendre, selon qu’il y a preneur ou qu’il n’y a pas immédiatement preneur. Cette chose est une salade, un médicament, un couteau à virole, une fille à soldats, peu importe. Le vendeur est toujours un homme prodigieux, un thaumaturge ayant le pouvoir de donner à Dieu le Père ce qui appartient au Saint-Esprit, c’est-à-dire de faire passer l’Amour dans la Foi et le Feu dans l’Eau, ce qui peut à peine être compris.
C’est pourtant bien simple. L’Argent, par quoi s’opère cette translation, est le Rédempteur ou, si on veut, l’image du Rédempteur. Mais voilà ! Les commerçants, hermétiques de leur nature, se foutent également du Rédempteur, de la Rédemption, des Trois Vertus théologales et des Trois Personnes divines, et, en général, de tout ce qui peut être conçu par l’entendement humain.
Combien de fois n’ai-je pas reçu le conseil de « faire du commerce », c’est-à-dire d’écrire comme un cochon pour devenir riche — hélas !
XVIII On ne se refait pas.
C’est un mot de phénix découragé. Les joueurs le disent aussi quelquefois, mais sans conviction. Ici je confesse mon embarras.
Le Bourgeois pense-t-il vraiment qu’on ne se refait pas, qu’on refait seulement les autres, ou faut-il croire à une ironie ? L’ironie est peu probable. Elle ne convient pas à la gravité de ce bonze. Il doit penser réellement qu’on ne se refait pas, ce qui paraît dur. Mais comment l’entend-t-il ? voilà la question. Avec lui, il faut toujours s’attendre à quelque surprise, à quelque révélation imprévue qui jette par terre, qui assomme et dont on ne se relève que difficilement.
Écartons tout de suite l’hypothèse de la réfection négative des vieilles carcasses de notaires ou de tailleurs sur mesure. Le Bourgeois est trop éclairé pour méconnaître les progrès de la science dont il est le Mécène le plus désigné. Il sait que la science ne s’arrête pas, qu’elle ne s’arrêtera jamais et que, demain, peut-être, elle remettra sur le feu la marmite enfin retrouvée du vieil Eson. Assurément ce n’est pas cela qu’il aurait l’audace de nier.
Que reste-t-il alors, et de l’impossibilité de quel renouveau veut-il donc parler ? Ah ! que le Bourgeois est impénétrable ! J’ai employé une partie de mon existence, la plus belle sans doute, à chercher le sens de ce Lieu Commun. Je n’ai rien trouvé du tout et, ma foi ! j’aime mieux vous déclarer franchement que j’y renonce.