Exégèse des Lieux Communs (page 3)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Exégèse des Lieux Communs · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XIX La médecine est un sacerdoce.

Ah ! les sacerdoces ! qui essaiera de les dénombrer ? Le sacerdoce de l’agriculture, de la magistrature, de la pharmacie, de l’épicerie, de la bureaucratie, de la politique, de l’enseignement ; le sacerdoce de l’épée, le sacerdoce du journalisme, etc., enfin le sacerdoce antique de la Prostitution remis en honneur dans ces derniers temps. Il n’y a guère que le sacerdoce religieux qui ne soit plus un sacerdoce, ayant été formellement et si judicieusement rayé de la liste par le Bourgeois qui s’y connaît, puisque c’est lui-même qui a institué tous les sacerdoces contemporains.

J’ai nommé, sans choix, la médecine, parce que ce sacerdoce-là s’est offert le premier à ma mémoire et vous avouerez qu’il est rudement beau.

Un docteur qui flaire trente ou quarante pots de chambre de Bourgeois et qui palpe leurs viandes intimes, tous les matins, avant son déjeuner, a une autre allure, on est forcé d’en convenir, qu’un missionnaire annonçant la parole de Dieu à des idolâtres mal élevés qui le mangeront peut-être après son discours, et le libellé d’une ordonnance est bien autre chose, n’est-ce pas ? qu’un mandement épiscopal !

Auprès des gestes tâteurs, tripoteurs, auscultateurs des médecins ou en comparaison de leurs formules isochrones et stéréotypées, tombant de si haut, qu’on est toujours sûr d’entendre, que deviennent, je le demande, les canons et les liturgies ?

Quand on vous affirme que la médecine est un sacerdoce, dites-vous avec une pieuse crainte qu’il y a nécessairement un Dieu ineffable et tout-puissant derrière ce clergé et qu’il vous échoit de le démêler, comme vous pourrez, d’avec tous les autres Dieux non moins ineffables et non moins puissants situés, eux aussi, derrière d’autres clergés innombrables. Ah ! les sacerdoces !

XX Toutes les opinions sont respectables.

— Pourvu qu’elles soient sincères, ajouta finement le marchand de poisson.

— Bien entendu, reprit avec bonhomie la patronne de la Corne d’Or, qui venait d’acheter un peu de marée en putréfaction pour ses pensionnaires. Moi, voyez-vous, je suis pour la liberté. Chacun pour soi et le bon Dieu pour tous.

— À la bonne heure ! Voilà qui est parler. Alors, comme ça, vous ne voulez pas de mes moules ? Je vous les laisserai pour rien, histoire de les finir.

— Non, non, merci, je vais voir ma soupe que j’ai laissée sur le feu. Et la digne hôtesse, qui paraissait, en effet, impatiente de rentrer, se remit en circulation aussi rapidement que le lui permettaient son embonpoint et le poids d’un filet énorme plein de provisions.

Mme Zola exploitait, depuis vingt ans, un hôtel meublé de dix-septième ordre, auquel s’annexait un restaurant fort à craindre. La Corne d’Or, située dans le voisinage du Val-de-Grâce, avait, en apparence, une clientèle de jeunes gens pauvres. Mais la location à l’heure, et même à la course, de presque toutes les chambres rémunérait agréablement la tenancière, qui eût été indignée et stupéfaite si on lui avait dit que sa maison était un bordel.

Elle avait été autrefois, du temps de la jeunesse de feu Vallès, une espèce de jolie femme qui avait échappé, disait-on, à la fusillade en se retroussant prodigieusement devant les soldats éblouis. Elle passait pour avoir joué, non sans virtuosité, du bidon à pétrole et de l’étoupe enflammée sous quelques balcons, dans les douces nuits de mai. C’était pour cette raison, sans doute, qu’elle voulait que toutes les opinions fussent respectées. Cela, elle y tenait absolument.

— Où est le petit cochon ? demanda-t-elle en arrivant.

— On l’a vu filer du côté de l’église, comme à l’ordinaire, il y a plus d’une heure et il n’est pas encore rentré, répondit Ferdinand, le garçon du lieu.

— Là ! j’en étais sûre ; toujours l’église, toujours la messe, toujours son bon Dieu ! Ah ! zut à la fin ! J’ai bien envie de le flanquer à la porte, quand il reviendra.

Le petit cochon était un long bougre de trente-cinq ans. Ruiné par des spéculations habiles, il vivait d’un humble emploi et, tenté par le prix modique, avait cru bien faire de prendre pension à la Corne d’Or. C’était un homme bien élevé, espèce de monstre à peu près inconnu des nouvelles générations, et qui, bientôt, ne sera plus rencontrable que chez quelques belluaires anglo-saxons. Il était même dévot, chose qui dépassait les moyens de Mme Zola et la bouleversait de fond en comble.

Elle aurait pu rester tranquille, dira-t-on, s’installer dans l’indifférence. Eh ! bien, non, elle ne le pouvait pas. Elle avait le cœur pris, le cœur ravagé. Ce demi-siècle avait rêvé de finir dans les bras de son pensionnaire. L’héroïne de 71 avait espéré le saloir de ce dernier amour pour sa vieille viande.

Voyant l’objet pauvre, silencieux et triste, et discernant en elle-même une consolatrice de première classe, elle s’était dit qu’il lui serait sans doute facile de s’emparer d’un malheureux. Puis, voilà que cette sacrée religion s’y opposait ; car il n’y avait pas d’illusion possible. Elle ne pourrait jamais marcher avec le bon Dieu, son commerce non plus et ce jésuite foutrait le camp aussitôt qu’il se verrait aimé par une jolie femme !

Précisément, ce matin, elle avait résolu de tenter une démarche concluante, analogue peut-être à celle qui avait autrefois désarmé les culottes rouges de Mac-Mahon. Et voilà que le misérable était allé faire ses dévotions, sans avoir l’air de se douter de rien. Il n’avait donc rien vu, rien compris ! Ah ! parbleu ! elle ne s’était pas jetée à son cou, elle ne s’était pas mise sur ses genoux, ce qui eût été décisif, au moins pour les vieilles chaises de la Corne d’Or, Mme Zola ne pesant pas loin de trois cents kilos. Mais les petites attentions dont il était l’objet, les chatteries, les mamours, les avances à peine dissimulées de chaque minute et renouvelées sans cesse, tant de regards et tant de sourires, tout n’aurait-il pas dû l’éclairer ? Hélas ! Pleine de ces pensées douloureuses, elle ouvrit machinalement une lettre que lui remettait un commissionnaire.

« Très chère dame, disait ce message, veuillez confier au porteur la valise que vous trouverez dans ma chambre. Je vous quitte avec une douleur extrême, heureusement adoucie par l’espoir de rendre la paix à votre âme, en dérobant à vos yeux très purs l’excitante beauté de mon visage. Ô trop tendre et trop inflammable Zola, je vous respecte à l’égal d’une opinion, d’une de ces opinions innombrables, toujours vieilles et toujours si jeunes, que vous recommandâtes si souvent de respecter. Adieu donc, ô Émilie, dont l’image est indécrochablement fixée dans mon cœur. Alphonse Allais, ex-pharmacien de 1ère classe ».

— Sale calotin ! vociféra la douce hôtesse qui ne croyait pas si bien dire. Il est sans exemple qu’une bourgeoise se soit trompée.

XXI Je suis comme saint Thomas…

Vous l’avez tous connu, ce Sicambre du pot-au-feu, affirmant ainsi son indépendance. Il est comme saint Thomas. Pour croire, il a besoin de voir et de toucher. Car il est bien entendu, n’est-ce pas ? que l’apôtre saint Thomas, surnommé le Double Abîme par l’Esprit Saint, doit être apprécié selon la jugeotte contemporaine et mesuré avec la dernière exactitude, d’après les irréprochables méthodes d’évaluation psychologique instaurées par les Paul Bourget pour l’assiette indéfectible du Bourgeois.

Aucun homme doué d’intelligence n’hésitera à reconnaître que saint Thomas est le patriarche des positivistes, c’est-à-dire des hommes sans foi et même, s’il faut tout dire, d’un assez grand nombre de crapules qui se faufilent, par malheur, dans ce groupe lumineux, quelques précautions qu’on prenne.

Mais il y a une chose très belle qu’on ne dit pas. C’est que le disciple a dépassé le maître et que le Bourgeois est beaucoup plus grand que saint Thomas. Son admirable supériorité consiste, en effet, à ne pas croire, même après avoir vu et avoir touché. Que dis-je ! à devenir incapable de voir et de toucher à force de ne pas croire. Ici on est au seuil de l’Infini

Une visionnaire fameuse a dit que le doigt de saint Thomas, ce doigt qui est entré dans les Plaies des Mains, fait tourner le monde. C’est effrayant de songer à ce que peut faire tourner un individu qui est plus grand que saint Thomas et qui ne croit être que son égal !

XXII Je m’en lave les mains comme Pilate.

Autre réminiscence évangélique. Nous en trouverons encore. Le Bourgeois n’est pas précisément religieux ; non, mais il est plein de traces accumulées, plus ou moins distinctes, comme un décrottoir fidèle ou un paillasson qui aurait beaucoup servi. Rien ne lui semble plus facile que d’être comme saint Thomas et, en même temps, de se laver les mains de ceci ou de cela, comme Pilate.

Traditionnellement et instinctivement, Pilate est le héros de son choix. C’est, de tous les personnages évangéliques, celui qui parle le plus à son cœur. Il sent tellement en lui son prototype ! Il ne sait peut-être pas très bien cette histoire et, probablement la cause de ce lavement célèbre ne lui est pas fort connue. Il a autre chose à faire, mais tout de même…

Les anciens bourgeois, depuis longtemps restitués à la poussière, qui furent ses ancêtres, ont pu savoir que ce geste alléguait métaphoriquement l’innocence. Lui, très moderne et, par conséquent, plus armé contre toute espèce de notions, en a judicieusement élargi le sens. « Je m’en lave les mains », dit à propos de n’importe quoi, signifie tout simplement : « Je m’en fous », et l’addition : « comme Pilate » n’est plus qu’une habitude séculaire de la langue, une sorte de bruit sourd analogue à celui d’un corps pesant qui tomberait dans un gouffre.

Pour dire quelque chose de plus, le Lieu Commun que je tente, sans espoir, d’élucider, équivaudrait, rigoureusement, et dans l’Absolu, à la réponse de Caïn : « Suis-je le gardien de mon frère ? » — tant il est vrai que le Bourgeois ne peut pas dire un mot, fût-il chauve, sans secouer toutes les colonnes, comme un Samson !

Mais voici que je perds la tête. Ne viens-je pas de nommer l’Absolu, oubliant que rien n’est absolu et que je me suis fendu en quatre pour le démontrer. En vérité, je crains parfois de ne pouvoir arriver à la fin de cet immense travail d’exégèse, tellement la matière m’accable et le sujet m’abrutit.

Post-scriptum. — J’ai observé que ce Lieu Commun est ordinairement et inexplicablement invoqué par des individus aux mains sales, — de même que le mystérieux omnibus de Panthéon-Courcelles s’arrête toujours devant le lupanar dégénéré de la rue des Quatre Vents, sans que personne y monte ni en descende et sans qu’on ait jamais pu savoir pourquoi.

XXIII Prêcher dans le désert comme saint Jean.

Encore l’Évangile ! Quelle monographie on pourrait écrire des résidus évangéliques aperçus dans les entrailles du Bourgeois ! Ici la difficulté n’est pas petite et je me plains derechef.

Mon Dieu ! je sais bien ce que veulent dire ce professeur de mathématiques, ce marchand de marrons, cet académicien François Coppée, si on veut, ou cet Hanotaux, quand ils affirment qu’un tel prêche dans le désert… comme saint Jean. Oui, sans doute, je sais ce qu’ils veulent dire, un enfant de trois ans le saurait. Mais j’ignore ce qu’ils disent en réalité. Je l’ignore presque autant qu’eux-mêmes.

Situation étrange ! Que signifie, pour de tels juges, le mot « prêcher » et qu’entendent-ils par le « désert » ? Quant à saint Jean, n’en parlons pas, cela vaut mieux. Lorsque je lis dans l’Évangile que « Jean-Baptiste prêchait dans le désert de Judée », il me suffit de continuer le chapitre pour savoir immédiatement qu’une énorme foule d’auditeurs venus de partout l’écoutait dans ce désert, qu’un grand nombre se faisaient baptiser par lui et devenaient ses disciples, et que, par conséquent, il ne prêchait pas en vain. Or c’est justement le contraire qui paraît être compris par François Coppée ou tel autre académicien bourgeois précité.

Alors quoi ? Cette apparente confusion du datif et de l’ablatif — l’ânerie pure et simple n’étant pas supposable un seul instant — ne cacherait-elle pas quelque secret prodigieux ? Ces hommes auraient-ils reçu je ne sais quelle révélation inouïe invalidant le Texte sacré ?… Une telle pensée me donne le trac, je l’avoue, et, du fond de ma bassesse d’écrivain, de mon ignominie d’artiste pauvre, je bénis Dieu de ne m’avoir pas fait naître bourgeois pour la gloire d’un si lourd fardeau.

XXIV Être dans les nuages.

Aimer autre chose que ce qui est ignoble, puant et bête ; convoiter la Beauté, la Splendeur, la Béatitude ; préférer une œuvre d’art à une saleté et le Jugement dernier de Michel-Ange à un inventaire de fin d’année ; avoir plus besoin du rassasiement de l’âme que de la plénitude des intestins ; croire enfin à la Poésie, à l’Héroïsme, à la Sainteté, voilà ce que le Bourgeois appelle « être dans les nuages ». D’où il suit que les nuages sont une espèce de patrie-omnibus pour quiconque n’est pas situé exactement au plus bas de tous les degrés de l’échelle, — ce qui n’est, bien entendu, le cas de personne. Car il y a une hiérarchie de nuages à n’en pas finir et voilà ce que cache soigneusement l’Ennemi des hommes.

Démonstration aussi facile qu’elle est importante. Un pauvre compagnon vidangeur raclant le gratin au fond d’une fosse et songeant aux pommiers ou aux acacias en fleurs, est incontestablement dans les nuages. Un triste employé de commerce interrompant ses bordereaux pour dévorer un feuilleton de Richebourg d’où lui vient la sensation d’une pantelante littérature, est encore plus dans les nuages, si c’est possible, et on ne le lui envoie pas dire. Un notaire ivre d’amour qui fait un quatrième enfant à sa notaresse, oubliant qu’il a déjà procréé un hydrocéphale et deux avortons, est autant dans les nuages qu’on y puisse être, c’est certain, et il faudrait quelque chose comme la monstruosité d’un pharmacien faisant des vers pour y être d’une manière plus inquiétante. Je ne finirais pas, s’il fallait tout dire.

En somme, pour s’enlever instantanément dans les nuages, il suffit de faire, penser, vouloir ou rêver n’importe quoi de propre ou de quasi-propre, ne fût-ce qu’une demi-seconde.

Donc ces fameux nuages si énergiquement anathématisés par le Bourgeois peuvent, hélas ! être par lui rencontrés à chaque détour. Quoi qu’il fasse, il n’est jamais sûr de les éviter et voilà pourquoi son sort, bêtement envié, est si douloureux ! On s’est souvent demandé pourquoi le Bourgeois est si cochon, si crapuleusement bas, si enfoncé dans les latrines ! Tout simplement à cause des nuages.

Un usurier venait de crever. Sa famille pria saint Antoine de Padoue de prononcer l’oraison funèbre. Il y consentit et son sermon, tout à fait dans les nuages, fut sur ce texte : « Là où est ton trésor, là est ton cœur. » Puis, le sermon fini, s’adressant aux parents :

— Allez, leur dit-il, fouillez maintenant dans les coffres de cet homme qui vient de mourir. Je vais vous dire ce que vous trouverez au milieu des monceaux d’or et d’argent. Vous trouverez son cœur.

Ils y allèrent, ils fouillèrent et, au milieu des écus, ils trouvèrent un cœur humain, un cœur chaud et qui palpitait… Celui-là, peut-être, avait échappé aux nuages.

Combien l’Ascension doit paraître fâcheuse au Bourgeois et combien Jésus montant au ciel doit le révolter ! Un Dieu dans les nuages !… Cependant, qui pourrait être meilleur chrétien que le Bourgeois ? On le trouve à la tête de toutes les œuvres dans nos paroisses, et il s’arrange même de la Transfiguration, tant il est malin !

XXV Être comme il faut.

Règle sans exception. Les hommes dont il ne faut pas ne peuvent jamais être comme il faut. Par conséquent, exclusion, élimination immédiate et sans passe-droit de tous les gens supérieurs. Un homme comme il faut doit être, avant tout, un homme comme tout le monde. Plus on est semblable à tout le monde, plus on est comme il faut. C’est le sacre de la Multitude.

Être habillé comme il faut, parler comme il faut, manger comme il faut, marcher comme il faut, vivre comme il faut, j’ai entendu cela toute ma vie.

Je demande qu’on se rappelle ce que j’ai dit en commençant cette exégèse, à savoir que le Bourgeois profère à son insu, continuellement et sous forme de Lieux Communs, des affirmations très redoutables dont la portée lui est inconnue et qui le feraient crever de peur, s’il pouvait s’entendre lui-même.

Ainsi le Lieu Commun qui nous occupe en ce moment exprime, avec une énergie singulière, le mandement évangélique de l’Unité absolue : Sint unum sicut et nos. La Parole substantielle étant vraie dans tous les sens, il est certain que le Bourgeois accomplit à sa façon la Volonté qu’il ignore en exigeant que le bétail humain soit un immense et uniforme troupeau d’imbéciles — pour l’immolation piaculaire… un certain jour.

XXVI Être pratique.

À ne consulter que les dictionnaires, on pourrait croire qu’il s’agit ici tout bêtement d’une chose en opposition avec une autre qu’il faudrait appeler théorique et qui ne serait pas moins estimable, d’ailleurs.

De ce point de vue, un homme pratique serait l’instrument pour la réalisation d’une idée ou l’application d’une loi. L’homme pratique par excellence serait le bourreau. Mais il ne s’agit pas de cela.

Dans la langue du Bourgeois, langue très spéciale qu’il faut avoir peur de ne pas admirer assez, être pratique signifie un ensemble de qualités morales, un état d’âme. On dit d’un homme qu’il est pratique comme on dirait qu’il est vertueux et même avec une nuance de dédain pour la vertu.

Au fond l’homme pratique est le véritable demi-dieu bourgeois, le remplaçant moderne du Saint des légendes. La plupart des statues contemporaines ont été dressées à des hommes pratiques par d’autres hommes pratiques très avisés et toujours levés de très bonne heure.

Un propriétaire qui fait jeter dans la rue, en plein hiver, des malades et des affamés, est absolument un homme pratique, surtout s’il est millionnaire, et plus il est millionnaire plus il est pratique. Ce qui met cet homme si haut, c’est qu’il a un cœur, souvent même un cœur bien tendre, et qu’il sait le refouler généreusement. Il y a des fournisseurs de charogne pour les hôpitaux ou des marchands de lait qui empoisonnent, bon an, mal an, quinze cents enfants, et qui gagnent ainsi beaucoup de monnaie. Eh ! bien, tous ces gens-là débordent d’amour. Mais le principe les enchaîne. Il faut être pratique.

Autre règle sans exception. Un saint n’est jamais un homme pratique.

XXVII Être à cheval sur les principes.

Genre d’équitation exclusivement à l’usage du Bourgeois. C’est le plus sûr qu’on connaisse. Il est même inouï que le cavalier ait été désarçonné. Mais aussi, quels principes admirablement dressés ! Monture d’autant plus aimable qu’elle ne coûte rien et qu’elle vient d’elle-même trouver le cosaque !

La bicyclette et l’automobile sont surpassées, car ces principes-là vont encore plus vite, et ils écrasent mieux, d’une manière plus satisfaisante, plus irrémédiable. Ils ne broient pas seulement les corps des faibles et des innocents privés de défenseurs. Ils broient aussi et surtout leurs âmes.

Les principes que monte le Bourgeois sont d’inégalables, d’indépassables coursiers de la mort et il les loge dans l’écurie de son cœur.

XXVIII Être poète à ses heures.

Je vous mets au défi de trouver un Bourgeois qui ne soit pas poète à ses heures. Ils le sont tous, sans exception. Le Bourgeois qui ne serait pas poète à ses heures serait indigne de la confrérie et devrait être renvoyé ignominieusement aux artistes, à ces espèces d’esclaves qui sont poètes aux heures des autres.

Par exemple, il est un peu difficile de comprendre et d’expliquer ce que peut bien être cette poésie aux heures du Bourgeois. Supposer un instant que cet huissier se repose des fatigues de son ministère en taquinant la muse, qu’il se console du trop petit nombre de ses exploits en exécutant des cantates ou des élégies, serait évidemment se moquer de ce qui mérite le respect. Ce serait, si j’ose le dire, une idée basse.

Le Bourgeois n’est pas un imbécile, ni un voyou, et on sait que les vrais poètes, ceux qui ne sont que cela et qui le sont à toutes les heures, doivent être qualifiés ainsi. Lui est poète en la manière qui convient à un homme sérieux, c’est-à-dire quand il lui plaît, comme il lui plaît et sans y tenir le moins du monde. Il n’a même pas besoin d’y toucher. Il y a des domestiques pour ça. Inutile de lire, ni d’avoir lu, ni seulement d’être informé de quoi que ce soit. Il suffit à cet homme de s’exhaler. L’immensité de son âme fait craquer l’azur.

Mais il y a des heures pour ça, des heures qui sont siennes, celle de sa digestion, entre autres. Quand sonne l’heure des affaires, qui est l’heure grave, les couillonnades sont immédiatement congédiées.

— Être poète à ses heures, rien qu’à ses heures, voilà le secret de la grandeur des nations, me disait, dans mon enfance, un bourgeois de la grande époque.

XXIX Être dans une situation intéressante.

Celui-là est pour les dames, exclusivement. Un monsieur, même bourgeois, ne sera jamais dans une situation intéressante.

Comment faut-il entendre cette parole ? Si je vois une bourgeoise enceinte, il m’est impossible de ne pas penser à la naissance prochaine d’un petit bourgeois et j’avoue que cela me paraît plutôt troublant. Je ne vois même pas très bien en quoi la famille peut y être intéressée, sinon dans le sens le plus fâcheux. Car enfin le Bourgeois n’est pas patriarche et ne doit pas l’être. Les vertus patriarcales sont juste le contraire des vertus dont il s’honore. Il n’a que faire d’une postérité innombrable et ne se voit pas adorant Jéhovah dans les solitudes, à la tête d’une caravane. Même lorsqu’il engendre, le Bourgeois est dans les affaires. Il ne pourrait donc être question que d’un intérêt à tant pour cent, tout au plus.

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