Exégèse des Lieux Communs (page 7)
Les employés fourrent vos cendres, mêlées, je pense, d’escarbilles et de mâchefer, dans une urne inconsolablement étiquetée, sur les flancs de laquelle il est parlé, quelquefois, de se revoir. Alors, on « n’a plus besoin de rien », on ne souffre plus, on est « bienheureux ».
LXII Il ne s’est pas senti mourir.
Eh bien ! ce n’est pas encore assez pour le Bourgeois de ne plus souffrir après la mort. Il tient à ne pas souffrir pendant. S’il lui était permis d’avoir du style, il ferait volontiers comme cette dame du dix-huitième siècle qui se soûla pour mourir. J’ignore jusqu’à quel point cette ivresse fut consolante et comment elle se put combiner avec les paniques appels du Souterrain. Mais l’expédient peut toujours être proposé.
De quoi s’agit-il, en somme, dans tout ce que fait ou veut le Bourgeois, sinon de démentir la Parole de Dieu ou de son Église ? « De la mort subite et imprévue, délivre-nous, Seigneur », dit celle-ci, dans ses grandes Litanies. Par conséquent, le contraire est désirable et doit toujours être espéré, sinon demandé. Car tel est le grand Arcane du Bourgeois, le secret de sa force, l’espèce de réaction organique par quoi est déterminé son parfum.
Il tient donc absolument à ne pas souffrir en crevant. Pourquoi sortir avec douleur d’une vie faite, en somme, pour qu’on en jouisse jusqu’au dernier soupir inclusivement et qui devrait être une « si charmante promenade », comme disait Renan, le philosophe entripaillé qui eut une si belle fin, — étant mort, un beau jour, tout à fait sous lui, en se vidant de son âme ?
LXIII On dirait qu’il dort.
Il est sans exemple qu’un pauvre corps exposé, que ce soit celui d’un bourgeois ou d’un héros, ait échappé à ce Lieu Commun. Ce n’est pas assez de mourir, il faut encore passer par là. Combien de fois et avec quelles crispations l’ai-je entendu !
Mais, ô Dieu ! quel sommeil ! J’en ai vu de ces cadavres gras et terreux et sombres, paraissant amalgamés déjà, qui étaient terribles et lamentables comme la Sottise morte.
J’en ai vu d’autres, des « bienheureux » probablement, à qui le travail de l’agonie avait restitué leur caractère de bêtes, plus ou moins caché toute la vie par les inutiles mouvements de leurs âmes. Il y en avait qui ressemblaient à des chevaux, à des loups, à des cochons, à des crocodiles, à des singes, à je ne sais quels animaux de cauchemar. L’un d’eux, j’ose à peine l’écrire, ressemblait monstrueusement à une punaise.
J’ai vu le corps d’un grand poète qui était mort en pleurant et sur le visage de qui les larmes avaient laissé une double trace.
J’ai vu celui d’un petit enfant semblable à un capitaine des anges qui aurait eu la permission de mourir et qui, les poings fermés et la bouche close, avait l’air d’attendre résolument qu’on l’appelât.
Enfin, j’ai gardé le souvenir effrayant de ce soldat allemand mort en un coin de champ de bataille, en 1870. Il n’était pas tombé, parce qu’on l’avait cloué d’un formidable coup de baïonnette à une porte d’étable. L’arme, très profondément enfoncée dans le bois, après avoir traversé la poitrine de l’homme, n’avait pu en être arrachée, et le meurtrier s’était borné à dégager le canon de son fusil, laissant la victime agoniser comme un chat-huant. Je n’oublierai jamais l’expression d’horreur, d’épouvante et de désespoir de cette face.
Un jour, un jeune bourgeois me montra son beau-père étendu depuis plusieurs heures et environné de tout l’appareil funèbre. Les lettres de faire part avaient été envoyées, toutes les mesures étaient prises, l’enterrement devait avoir lieu le lendemain.
C’était un vieil officier retraité de la bonne époque, un digne et naïf bonhomme que j’aimais pour sa bêtise presque autant que pour sa droiture.
— N’est-ce pas, me dit le gendre, qu’il a l’air de dormir ?
J’eus envie de souffleter cet imbécile, mais, l’ayant regardé avec attention, je compris que je me trouvais en présence d’une espèce de démon. Sa joie d’hériter de quelques sous éclatait, malgré ses efforts. « Quand on est crevé, c’est pour longtemps », pensait-il, sans doute.
Ayant récité intérieurement un De profundis, j’allais fuir pour échapper à ce vivant, lorsque le mort porta la main à son front et ouvrit les yeux…
Avec un sang-froid qui m’étonne quand j’y pense, je me précipitai, j’éteignis les cierges et je fis tout disparaître en un clin d’œil. Puis, me tournant vers le gendre qui venait de pousser un cri et dont la basse gueule figée me parut d’un citoyen de l’enfer :
— Allez chercher votre femme, lui dis-je ; vous voyez bien qu’il a cessé de dormir.
LXIV Elle est morte comme une sainte.
« Le matin du 26 octobre, le Pèlerin la trouva toute terrifiée et toute bouleversée : « J’ai eu cette nuit, dit-elle, une effrayante vision qu’encore maintenant je ne puis chasser de mon esprit. Comme je priais hier soir pour les mourants, je fus conduite près d’une femme assez riche, et j’eus la douleur de voir qu’elle allait se damner. Je luttai avec Satan devant son lit, mais sans succès : il me repoussa ; il était trop tard. Je ne puis dire quel fut mon désespoir quand il enleva cette âme et qu’il laissa là ce corps courbé en deux et aussi repoussant pour moi qu’une charogne. Je ne pus m’en approcher, je ne le vis que de haut et de loin. Il y avait là aussi des anges qui regardaient.
» Cette femme avait un mari et des enfants. Elle passait pour une très bonne personne et vivait à la mode du monde. Elle avait un commerce illicite avec un prêtre, et c’était là un vieux péché d’habitude qu’elle n’avait jamais confessé. Elle avait reçu tous les sacrements : on parlait de sa belle contenance et on la disait bien préparée. Elle était pourtant dans l’angoisse à cause du péché qu’elle avait tenu secret.
» Alors le diable lui envoya une misérable vieille femme, son amie, à laquelle elle s’ouvrit sur ses inquiétudes. Mais celle-ci l’exhorta à chasser ces pensées et à ne pas faire du scandale ; elle lui dit qu’il fallait se tenir en repos quant aux choses passées, qu’elle ne devait plus se tourmenter maintenant qu’elle avait reçu les sacrements et édifié tout le monde, qu’elle ne devait pas exciter des soupçons, mais s’en aller en paix à Dieu. Puis la vieille femme ordonna qu’on la laissât seule et en repos.
» Mais la malheureuse, si voisine de la mort, avait encore l’imagination pleine de désirs qui la portaient vers le prêtre complice de son péché. Et, lorsque je l’abordai, je trouvai Satan sous la figure de ce prêtre qui priait devant elle. Elle-même ne priait pas, car elle agonisait, pleine de mauvaises pensées. Le Maudit lui lisait les psaumes ; il lui citait, entre autres, ces paroles : Qu’Israël espère dans le Seigneur, car en lui est la miséricorde et la rédemption surabondante, etc., etc. Il fut furieux contre moi. Je lui dis de faire une croix sur la bouche de la mourante, mais il ne le put pas. Tous mes efforts furent inutiles : il était trop tard, on ne pouvait arriver jusqu’à elle ; elle mourut.
» Ce fut quelque chose d’horrible quand Satan emmena son âme. Je pleurai et je criai. La misérable vieille femme revint, consola les parents qui étaient là et parla de la belle mort de son amie. Lorsque je m’en allai, en passant sur un pont qui était dans la ville, je rencontrai encore quelques personnes qui allaient chez elle. Je me dis : « Ah ! si vous aviez vu ce que j’ai vu, vous vous enfuiriez loin d’elle ! » Je suis encore toute malade et je tremble de tous mes membres. »
Cette page est empruntée au 3e volume de l’incomparable Vie d’Anne-Catherine Emmerich, la voyante stigmatisée de Dulmen, par le Père Schmœger, de la congrégation des Rédemptoristes.
LXV On doit le respect aux morts.
Il est inutile de respecter les vivants, à moins qu’ils ne soient les plus forts. Dans ce cas, l’expérience conseille plutôt de lécher leurs bottes, fussent-elles merdeuses. Mais les morts doivent toujours être respectés.
À l’exception des artistes et des poètes, pour qui la mort ne saurait être une excuse, les plus atroces criminels ont droit à des égards et même à une certaine vénération, lorsqu’ils ont cessé de vivre. Pourquoi ? Serait-ce parce qu’ils sont devenus des « bienheureux » ? Réponse trop facile. Cherchons un peu dans la profondeur.
J’ai dit, en commençant cette Exégèse, que le Bourgeois profère sans cesse, et tout à fait à son insu, des paroles absolument excessives, capables d’ébranler le monde. Dieu sait pourtant que telle n’est pas son intention. Mais il en est ainsi et c’est dans l’espérance de le démontrer que j’ai entrepris ce travail.
Pourquoi donc, encore une fois, le Bourgeois affirme-t-il avec tant d’obstination qu’on doit le respect aux morts, sinon, peut-être, parce que, ne démêlant pas très bien la mort de la vie, comme j’ai dit plus haut, un pressentiment obscur l’avertit de le revendiquer, ce respect, pour lui-même et pour ses semblables qui sont, avec leurs grands airs de vivre, les vrais morts et les morts d’entre les morts ?
LXVI Les morts ne peuvent pas se défendre.
Quelle bêtise ou quelle hypocrisie ! Comment donc ! mais ils se défendent précisément par le respect qui leur est dû et qui ne permet pas qu’on les touche. Imagine-t-on une meilleure défense ? Elle est d’autant plus sûre qu’une incertitude continuelle plane sur eux. Ils ont si souvent, je ne me lasse pas de le répéter, l’air de vivre, et on les enterre d’une si drôle de façon !… Essayez, par exemple, de pisser contre la statue de Gambetta et vous verrez sur-le-champ s’épaissir, se coaguler, se condenser et finalement apparaître, sous la forme de la répression la plus exaltée, toutes les sales ombres intéressées au prestige de cette abominable charogne. J’appelle ça se défendre.
Les morts se défendent si bien qu’il n’y a plus moyen de vivre. Sous prétexte d’encaisser le respect auquel ils prétendent avoir droit, ils remplissent les villes et jusqu’aux villages de leurs effigies. Bientôt, sans doute, ils envahiront les demeures des citoyens et je me verrai forcé, sous des peines graves, moi qui vous parle, de pendre, un jour, à mes murs les néfastes gueules d’Édouard Drumont, du docteur Maurice Peignecul ou d’Émile Zola dit le Crétin des Pyrénées.
LXVII Je ne suis pas un domestique ou Quand on nourrit.
J’étais impatient d’y venir. C’est à ce Lieu Commun que viennent aboutir tous les filaments, toutes les filandres de pensées ou de sentiments dont se constitue l’âme du Bourgeois pauvre. C’est à ce signe qu’on peut reconnaître le monstre. Car il existe, sorti de la vase, lui aussi, pour dévorer le Bourgeois riche, aussitôt que prendra fin la septième année d’abondance.
Il a le genre de laideur de Barrès auquel il ressemble avec addition de crasse. Bonne éducation belge et muflisme aigu. En outre, prétentions à la pensée et à une sorte d’omniscience. On est informé tout de suite qu’il sait assez de grec pour traduire au besoin le code civil ou la table des logarithmes en vers asclépiades ou choliambiques. Il ne sait pas moins d’hébreu et le syriaque n’a guère de secrets pour lui. Quant au sanscrit, c’est plutôt sa langue. Il ne fait, d’ailleurs, aucun usage de ces connaissances précieuses et on s’en étonne. Mais il ne veut pas éblouir, c’est assez qu’on sache qu’il les possède.
Les ongles, extraordinairement longs et taillés en griffes d’albatros, font un étrange contraste avec la lèvre toujours pendante, la face livide et les yeux cuits. Un ami m’avait pourtant conseillé de me défier des individus qui ont la bouche pourrie et les pieds sales, ce qui est aussi le cas. J’eus le tort de ne pas écouter cet avertissement prophétique. Le nom seul d’Edgar n’aurait-il pas dû me mettre en défiance ?
Que voulez-vous ? Je croyais lui devoir quelque chose et je poussai l’imprudence jusqu’à lui offrir l’hospitalité dans ma maison, le sachant fort menacé. Lorsqu’il voulut bien me faire entendre qu’il n’était pas un domestique, ce qui ne tarda guère, je compris l’énormité de ma sottise. Mais il était trop tard.
Puis, que dirai-je encore ? Il y avait la simagrée religieuse… Cet homme libre, imitateur et transcripteur infatigable d’un écrivain trop connu, était plein de textes et d’élans. Enfin ne l’ayant jamais vu, j’ignorais les décourageants effets de sa devanture. Que cela, surtout, me soit une excuse.
Il avait, hélas ! une compagne qui répondait au nom de Raphaële et même un petit enfant, malheureux être voué, j’en ai peur, à une éducation homicide. Cette mère, une blondasse flamande à chair molle et blanche sous une peau sale, aux yeux couleur de poussière, au regard fuyant, à la bouche hermétique d’une avaricieuse impressionnée par le cul-de-poule de la Joconde, était, je pense, plus odieuse encore que son mari.
Lui, du moins, ne nourrissait pas. Il se contentait d’être nourri et d’avoir une plume, car il se vante sans cesse d’avoir une plume, une pauvre diablesse de vieille plume ramassée dans l’ordure de mon plumier et qu’il espère utiliser contre moi.
Mais elle, ah ! justes cieux ! elle était de ces femmes à qui le fait de donner à téter confère un grade élevé dans l’admiration des hommes. Dépoitraillée, languissante, l’âme en pantoufles, elle se traînait suavement, du matin au soir, ayant à peine la force de réclamer, d’une voix exténuée par le prodige de son insurpassable dignité, les attentions et révérences qui lui étaient dues.
Le comble de l’injure eût été de lui proposer quelque chose à faire. — Oubliez-vous que je nourris ? Me prenez-vous pour une domestique ? se serait écriée cette chambrière immobile harnachée d’un époux savant. L’idée seule en paraissait monstrueuse et n’aurait eu d’équivalent que l’action folle de porter à cuire des pois cassés devant le Saint Sacrement.
Je n’essaierai pas de peindre les extases d’Edgar. Il n’en revenait pas d’avoir une femme qui nourrissait, regardant ça, toute la journée, de sa lèvre pendante et s’indignant avec lyrisme de ne pas voir affluer pour elle et surtout pour lui les viandes rares et les succulents morceaux qu’il avait espéré trouver sur ma table. Car cet helléniste engouffrait comme dans Homère.
J’ai gardé et rempli, trois mois, ce gracieux couple. Dès la première semaine, pourtant, j’en avais assez. Mais c’était l’hiver. Ma femme, qui avait à gagner les calomnies horribles dont on l’abreuva plus tard, me supplia de prendre patience et nous eûmes pitié de l’enfant. À la fin, Dieu se souvint de nous et un double miracle fut accompli. Les vermines ayant cru trouver mieux nous délivrèrent et un subside me tomba du ciel pour payer l’énorme dépense.
Le mois dernier, Edgar, que je croyais dans les profondeurs du nadir, reparut pour me taper — au Nom de Marie ! — d’une forte somme. Tout le monde sait que je suis un mendiant et on en abuse. L’expression de ma surprise et l’aveu de mon impuissance me valurent aussitôt une lettre goujate que je garde comme un document précieux pour servir à l’histoire du Bourgeois pauvre au commencement du vingtième siècle.
Mépriser le pain dont on s’est gavé à la table des indigents et leur expédier, en retour, un flot d’ordures où le nom de Dieu est pieusement invoqué à chaque minute ; être appareillé d’une idiote qui accomplit cet acte sublime de nourrir et, avec tout cela, pousser l’héroïsme jusqu’à n’être pas un domestique, lorsqu’on est si saintement outillé pour vider des pots de chambre et les rincer avec attention ; telles sont les grandes lignes de ce dévorant de ton espèce qui te menace, ô Bourgeois riche, et qui vient du Brabant pour t’engloutir.
LXVIII Je n’ai besoin de personne.
Donc, je suis Dieu. Il est remarquable que telle est la conclusion nécessaire de presque toute parole bourgeoise. Je l’ai fait observer plus d’une fois. Les Lieux Communs entrent ainsi les uns dans les autres, comme les tubes d’un télescope ou comme les wagons d’un train rapide tamponné par un train de marchandises. C’est amusant pour le spectateur, mais fastidieux à la longue.
Le rabâchage est l’écueil à peu près inévitable d’un livre de ce genre. J’espère, cependant, que la force me sera donnée d’aller jusqu’au bout. N’ayant pas l’honneur d’être bourgeois, il ne me coûte rien d’avouer que j’ai besoin de tout le monde, à commencer précisément par le Bourgeois qui me fournit ma matière, et qui, appartenant tout de même à notre ondoyante espèce, récompense de quelque diversité l’observateur attentif.
LXIX Les grandes douleurs sont muettes.
Ce qui veut dire que le silence de M. Ignibus, chapelier célèbre qui vient d’enterrer sa femme dans un cimetière de banlieue, après l’avoir empoisonnée avec de la raclure de sombrero, exprime une bien plus grande douleur que les Lamentations de Jérémie qui n’ont pas moins de cent cinquante Versets, hauts comme ces monts bibliques sur la cime de chacun desquels rugit un lion.
Cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Le Bourgeois qui se connaît en douleur, on peut en répondre, nul mieux que lui ne sachant l’infliger aux autres, n’aime pas les grandes larmes qui font peur, et les aboiements des Hécubes ne lui plaisent pas. C’est un homme simple.
Il peut lui arriver aussi bien qu’au premier venu d’être un imbécile ou une canaille. C’est la fragilité humaine. Mais sa douleur, à lui, ne peut être que grande et muette. Pas moyen de sortir de là. Essayez de vous représenter un fabricant de tubes en caoutchouc, un constructeur de ressorts à boudin pour les sommiers élastiques, un gommeur de papier à lettres, un agent voyer de première classe ou bien un architecte vérificateur poussant des cris effroyables et dégainant le lyrisme d’un Sophocle pour déplorer le trépas d’une personne de sa famille !
LXX « Quo vadis ? »
Intercalons ici rapidement ce Lieu Commun littéraire qui n’existera plus demain, mais qui sévit avec tant de rage depuis tant de mois. Oh ! je n’ai pas l’intention de parler de ce livre sot, si durement condamné par son succès même et qu’admirent, avec unanimité, catholiques et protestants, ce qui est, intellectuellement, la honte des hontes. On a vu des curés le citer en chaire !…
Je n’ai voulu que raconter une anecdote. Voici. L’autre jour, à la gare de Lagny, deux ecclésiastiques appartenant, j’aime à le croire, à l’intelligent diocèse de Meaux, se hâtaient devant moi. L’un d’eux, plus pressé, se précipita, tout à coup, vers un urinoir. — Quo vadis ? lui cria son confrère. Je n’entendis pas la réponse, qui m’était, d’ailleurs, bien indifférente.
LXXI La plus jolie fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a.
On était aux environs de Sully-sur-Loire, talonné par les Allemands. L’armée française, victorieuse il y avait si peu de jours, s’émiettait sur toutes les routes. Débâcle immense. Le froid était terrible, désespérant.
Quatre jeunes hommes appartenant à je ne sais quel régiment de ligne arrivèrent comme des loups, un triste soir, dans une maison isolée, tout près des bois. Ils ne savaient plus où était leur colonne et, pour tout dire, ne tenaient pas à le savoir, étant tombés, à force de fatigue, de froid et de faim, dans un découragement complet. Manger n’importe quoi et dormir dans un endroit chaud, telle était désormais leur ambition unique, leur fin dernière.
Malheureusement, la maison dans laquelle ils venaient d’entrer et dont ils n’avaient eu qu’à pousser la porte ne leur parut pas l’endroit rêvé. Il leur sembla qu’il y faisait plus froid qu’au dehors et l’examen le plus minutieux ne leur fit pas découvrir une croûte de pain, ni une tranche de lard, ni une pomme de terre, ni une bouteille de vin, ni quoi que ce fût de potable ou de comestible. Le gîte était visiblement abandonné depuis des semaines.
Cette recherche, il est vrai, se fit misérablement avec quelques allumettes et un bout de bougie. Aucune espérance d’avoir du feu, le bois et le charbon étant aussi introuvables que les provisions de bouche, et ils étaient sans outils pour dépecer les boiseries. Un moment ils pensèrent à brûler la maison elle-même, mais ils s’avisèrent presque aussitôt qu’il n’y a rien qui chauffe aussi mal qu’un incendie et qu’après tout, l’abri tel quel de cette bicoque valait mieux que le spectacle des constellations. Puis, il était prudent de ne pas se faire trop remarquer. On ne savait pas qui était dans le voisinage. Mourants de lassitude et plus affamés que jamais, ils se couchèrent enfin sur de vieux matelas qui avaient la consistance des meules et tâchèrent de s’endormir.
Ce mauvais repos ne dura pas longtemps. La porte, qu’ils n’avaient pas eu la précaution de refermer au verrou, se rouvrit avec violence et donna passage à trois grands diables de francs-tireurs que poursuivait à quelque distance une patrouille bavaroise commandée par un officier d’une physionomie abominable qui dardait sur eux le rayon jaune de sa lanterne. Une volée de coups de fusils salua leur disparition dans la forteresse. Les dormeurs s’étant dressés en un clin d’œil, la porte se trouva refermée, verrouillée, barricadée instantanément.
Jusqu’au petit jour, long à venir, on laissa tranquilles ces sept hommes qui eurent le temps de faire connaissance et qui n’avaient pas moins faim les uns que les autres. L’aube frissonnante luisait à peine que le siège commença.
Les pauvres garçons essayèrent de se défendre, mais que pouvaient-ils contre une multitude ? Leur asile fut bientôt forcé. L’un des francs-tireurs eut assez la protection des saints anges pour qu’on l’éventrât, les armes à la main. Les autres, poussés dans un espace trop étroit et, d’ailleurs, exténués de misères, se laissèrent prendre. Leur compte fut bientôt réglé. Les Prussiens avaient peu d’égards pour les francs-tireurs ou les combattants isolés et la fusillade, en ces temps-là, répondait à tout.
Voici donc, simplement, ce qui arriva. Au dernier moment, le plus jeune de ces malheureux demanda pour toute grâce la faveur de manger un morceau de pain avant de mourir. Le chef prussien, personnage d’une laideur atroce je l’ai dit tout à l’heure, voulant prouver qu’il avait du moins de l’esprit, et même de l’esprit français, montra de la main les fusils du peloton d’exécution et dit ces mots, immédiatement suivis du signal de mort :
— La blis chôlie fille ti monte né beut tonner qué ce qu’elle a…