Exégèse des Lieux Communs (page 6)
Rosalie ou Madame Édouard avait été, l’espace d’une génération, femme de chambre chez une marquise ; oui, ma chère, une vraie marquise qui était morte, hélas ! comme tout ce qui est bon, lui laissant des toilettes à la dernière mode du second empire et, je crois, aussi quelques écus, ce qui, ajouté à la gratte consciencieuse d’un quart de siècle, l’avait rendue un parti sortable dès quarante-cinq ans. Car ce fut à cet âge que l’heureux Édouard l’épousa, ayant su toucher son cœur avec sa figure de ruminant astucieux.
Extrêmement oraculaire et pleine à éclater de la sagesse des nations, elle ressemblait à une ancienne poule d’Henri IV ayant survécu à la monarchie. Elle tenait aussi de la marquise d’étonnants airs de haut en bas qui ne permettaient pas de la confondre avec le vulgaire, et le perron de quatre marches par lequel on entrait chez les époux avait été visiblement concerté pour l’ostentation de ses magnifiques manières.
Je n’ai pu savoir si l’ex-garno de Monsieur Édouard avait été tenu par cette grande dame ou si ce fut un épisode antérieur à leur mariage. Mais, dans le cas de l’affirmative, il est sûr que sa présence dut mettre un fameux ragoût dans les affaires et agrémenter d’un lyrisme d’aristocratie le monotone va-et-vient des cuvettes et des saladiers.
Amants tous deux de la nature, ils s’étaient enfin retirés un peu au delà des fortifications, sur la voie rôtie et médiocrement appienne d’un de nos cimetières suburbains. Ayant fendu en quatre une maison déjà minuscule et se serrant eux-mêmes, s’aplatissant comme des punaises, ils avaient pu arborer des locataires et réaliser ainsi leur plus beau rêve.
Mais, hélas ! il n’est donné à personne de monter plus haut que la pointe de la pyramide. Arrivé là, on ne peut plus que redescendre. Édouard et Rosalie étaient tombés sur un mauvais locataire…
Tout le monde sait qu’un mauvais locataire est celui qui ne paie pas exactement un de ses termes, en eût-il payé auparavant plusieurs centaines, eût-il sauvé la patrie trente ou quarante fois. La grammaire latine elle-même n’insinue-t-elle pas qu’Aristide fut un mauvais locataire, puisqu’il mourut pauvre ?
Bref, Monsieur Édouard avait loué, depuis déjà plusieurs années, la plus importante partie de sa maison à un poète. Vous avez bien lu, un poète. Seulement il avait été trompé de façon odieuse. Ce poète s’était dit écrivain et, naturellement, le père Édouard pénétré, mouillé de respect, s’était cru en présence d’un monsieur faisant des écritures, d’un expéditionnaire dans quelque bureau. Il avait tellement cru cela que, même la vue de plusieurs livres marqués du nom de ce prétendu calligraphe et la lecture de plusieurs articles de journaux où on le traitait d’obscure canaille et de fangeux imbécile — ce qui est pourtant l’estampille du génie — n’avait pu lui ouvrir les yeux !
Il ne fallut pas moins que la misère brusquement visible et l’impossibilité probable de payer un prochain terme pour l’opérer de ses écailles. Ce lui fut un rude coup. Le digne homme se mit à gueuler avec d’autant plus de véhémence que la femme de son locataire était dangereusement malade et avait besoin d’une immense paix. Sans doute, on ne lui devait rien encore, il n’aurait plus manqué que ça. Mais il avait beau être le plus serviable des hommes, il n’était pas de ceux qu’on foutait dedans, etc. On ne put se dispenser de jeter dehors cette crème de bourgeois que la seule peur de n’être pas payé faisait semblable à un possédé et qui hurlait comme un pourceau qu’on égorge.
Or, voici ce qui arriva sous mes yeux, exactement. La malade, assommée de cette scène, tomba dans un délire effrayant d’où on ne pensait pas qu’elle pût revenir. Plusieurs jours et plusieurs nuits, elle vit ce vieux et sa vieille massacrant des êtres humains et vendant leur chair à des restaurateurs ou des charcutiers. Ce fut une obsession continuelle, acharnée, d’une précision, d’une intensité, d’une insistance inouïes. On fut éclaboussé, jusqu’à la nausée et jusqu’à la corporelle horreur, du sang que versaient spirituellement ces propriétaires.
J’ai compris plus tard que cette malade, plus lucide que les clairvoyants, avait VU réellement le passé de ces serviteurs du Démon dans l’incommensurable cliché photographique dont l’univers est enveloppé. Seulement, par l’effet d’une transposition que je suis incapable d’expliquer ou de qualifier, mais dont la certitude est foudroyante, elle avait vu se réaliser objectivement, dans leur forme vraie, des pensées et des sentiments épouvantables.
Elle avait vu l’eau des larmes changée en sang !
Édouard et Rosalie ont été heureusement débarrassés de leur poète. Ils n’ont pas perdu un centime, et même ils ont eu l’habileté de rafler, au déménagement, quelques objets. Comment le ciel ne les aimerait-il pas ? Ils sont bien avec leur curé qui les propose en exemple et ils ne doivent rien à personne, pas même aux Trois Personnes qui sont en Dieu !
LII L’honneur des familles.
Autrefois, lorsque l’abolition du sens des mots n’avait pas encore été promulguée, l’honneur d’une famille consistait à donner des Saints ou des Héros, tout au moins d’utiles serviteurs de la chose publique. Cela, qu’on fût riche ou pauvre, qu’on eût des ancêtres illustres ou qu’on n’en eût pas. Dans ce dernier cas, on montait simplement et naturellement dans l’aristocratie, par la seule nature des choses.
Aujourd’hui l’honneur des familles consiste uniquement, exclusivement, à échapper aux gendarmes.
Les bourgeois éclairés accordent quelquefois, après avoir demandé à réfléchir, que la pauvreté peut, dans un très-petit nombre de cas qu’ils se gardent bien de spécifier, n’être pas déshonorante, mais rien n’effacerait la honte d’une condamnation judiciaire, surtout en province.
Les Martyrs ont beau avoir leurs ossements sur les autels depuis des siècles, l’Église a beau carillonner leurs fêtes et les inonder de gloire, le Bourgeois plein de défiance voit en eux des maladroits qui se sont laissé pincer et qui ont un casier judiciaire. Une nièce de saint Laurent ne trouverait pas à se marier et un arrière petit cousin du Bon Larron n’obtiendrait jamais une place de douze cents francs dans une administration.
La répugnance du Bourgeois pour le Christianisme tient en grande partie à ses sentiments d’honneur, — on ne l’a pas assez dit. Il n’arrive pas à s’arranger d’une religion dont le « fondateur », après avoir subi une peine infamante, est ressuscité, le troisième jour, pour aggraver éternellement le déshonneur de sa famille.
LIII Les devoirs du monde.
« Ego non sum de hoc mundo ». Je ne suis pas de ce monde. Jésus-Christ n’était pas homme du monde. C’est lui-même qui l’a déclaré. Donc il y a des devoirs en dehors de lui et, par conséquent, opposés à lui, qui se nomment les Devoirs du monde.
Il faut le savoir pour comprendre ce qu’il y a de longanimité miséricordieuse dans le sourire du Bourgeois écoutant, par exemple, un sermon sur le mépris des richesses ou la pureté chrétienne.
— J’aime mieux entendre ça que d’être sourd, semble-t-il dire avec bonhomie, en songeant à ses vrais devoirs qui sont de cracher à la Face du Sauveur et de le crucifier, chaque jour, après une Flagellation indicible.
LIV L’habitude est une seconde nature.
« … J’ai la peste ! Il n’est pas impossible que la peste soit la conséquence de l’erreur et du mal ; vous le dites et je ne le nie pas. Il est certain que je suis sur la route de la mort ; il est possible que je sois sur la route de l’enfer, et que tout cela vienne de l’erreur. Il est vrai que je m’ennuie, que les sensations s’émoussent avec l’âge et que la mort viendra. Cette pensée est désagréable.
« Cependant, si Dieu me proposait de quitter un instant ces choses ennuyeuses, monotones, menteuses, mourantes et mortelles, qui me conduisent au désespoir présent et au désespoir éternel ; puis, de les échanger contre la Vie, la Joie et la Béatitude, je refuserais, je ne l’écouterais même pas. J’irais jouer un jeu qui m’ennuie et je lui dirais : va-t’en ! Va-t’en, maître de l’extase et propriétaire de la joie, va-t’en ! Va-t’en, soleil qui te lèves dans tes flots de pourpre et d’or ! Va-t’en, majesté ! Va-t’en, splendeur ! Va-t’en ! Va-t’en ! toi qui as sué le sang au jardin des Olives ! Va-t’en ! toi qui as été transfiguré sur le Thabor ! Va-t’en ! je vais au café, où je m’ennuie.
« Pourquoi y allez-vous ?
« Parce que j’en ai l’habitude. »
Ernest Hello. L’Homme. 1re édition, page 33.
LV Où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir.
Une nuit, Forain reçut une très-belle volée de coups de bâtons administrée sans erreur par deux estafiers au service d’une princesse offensée de la rue Pigalle. Le caricaturiste aimé des mufles avoua qu’il n’avait pas eu de plaisir et sa vie en dut être empoisonnée, car la vue d’une trique, même sur l’arbre, lui cause, m’a-t-on dit, un vif sentiment de gêne.
Il m’eût été difficile, en songeant à ce Lieu Commun, de ne pas me souvenir du personnage et de son aventure, qui a pu, d’ailleurs, se renouveler un assez grand nombre de fois, car elle remonte à plus de dix ans.
Mais l’exemple ne vaut rien. Les bourgeois ne sont pas régulièrement, invariablement rossés et il y a des commis-voyageurs ou des clercs d’huissier pour qui Forain est un grand artiste. C’est assez pour mon exégèse de faire observer que le mot gêne, dans ses deux sens de malaise douloureux ou de pénurie financière, est également exclusif de tout plaisir.
Par exemple, la sainte loi du divorce obtenue par un cocu préalable, avantagé d’une bosse de chameau de Tartarie, est venue tout à fait à point pour délivrer la joyeuse nation française de la gêne des indissolubles liens. Il est vrai que son effet se borne là et que les divorcés ne reçoivent pas d’argent pour faire la noce. Lacune fâcheuse qui sera certainement comblée, un de ces jours, par quelque législateur goitreux.
Inutile, n’est-ce pas ? de parler des chaussures trop étroites, ou des corsets aux baleines pénétrantes, ou des clous dans le derrière ou de toute autre péripétie s’opposant à la rigolade. Dans tous les cas imaginables, il faut le plaisir, à quelque prix que ce soit, et de la gêne il n’en faut jamais, dit le Prince de ce monde, père du Bourgeois, ennemi de la Rédemption par le Sacrifice.
LVI Il n’y a pas de plaisir sans peine.
Sans peine pour les autres, bien entendu. Il serait un peu fort que le Bourgeois fût obligé d’acheter d’un déplaisir personnel un plaisir quelconque. Lieu Commun identique au précédent, toutes choses bien examinées. « Il n’y a pas de roses sans épines », disent aussi les jeunes personnes ambitieuses de s’exprimer de façon poétique et originale, ce qui ne signifie pas du tout qu’elles se résignent aux piqûres qu’on peut attraper en cueillant innocemment la reine des fleurs.
Le Bourgeois mâle et femelle ne saurait être compris tant qu’on ne se pénètre pas de cette idée qu’étant aujourd’hui le maître du monde, s’il y a quelque chose à souffrir, cela regarde ses esclaves, c’est-à-dire tous ceux qui ne sont pas bourgeois comme lui. Or, parmi ces esclaves à peu près sans nombre, il en est de volontaires. Il y a, si vous voulez, des Carmélites ou des Bénédictines, filles quelquefois poussées sur les monts de la plus haute aristocratie, qui ont librement choisi la vie la plus dure pour que le Bourgeois n’eût pas à souffrir sur terre, pour que cet effrayant avorton du Précieux Sang, qui n’a rien à espérer et qui ne veut rien espérer dans une autre vie, pût au moins jouir, en celle-ci, de la paix des brutes.
Il ignore tout cela, ai-je besoin de le dire ? et il ne le comprendrait pas, quand même un ange le lui expliquerait pendant un siècle. Toutefois, il le devine en une manière et jusqu’à un certain point. Une sorte de flair assimilable à l’instinct des animaux l’avertit qu’on travaille pour lui, qu’on prend de la peine pour lui et qu’ainsi s’accomplit une certaine justice qui le fera, un jour, hurler de terreur…
Quand il dit qu’il n’y a pas de plaisir sans peine, cela ressemble à l’ironie bête et légèrement affolée du mauvais soldat qui sent très bien que ses camarades ne se feront pas tuer éternellement pour lui.
LVII On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs.
C’est en ces termes que le colossal Bourgeois Abdul-Hamid dut expliquer à son bon ami et loyal serviteur Hanotaux le massacre des deux ou trois cent mille chrétiens d’Arménie. Seulement, il ne l’invita pas à manger l’omelette.
Gabriel, congédié avec un maigre pourboire, se consola comme il put, ayant gratté quelques ronds, j’ose l’espérer, dans la casserole du ministère où ses passades — après Richelieu — firent tant d’honneur à la France.
Ayant fort connu cet homme d’État, je regarde même comme infiniment probable que son admiration pour le sultan ne fit qu’augmenter. Ses entrailles de fils de petits bourgeois de Saint-Quentin ont dû être plus que remuées par ce padischah, possesseur, assure-t-on, de plusieurs vingtaines de millions de rente et immolant à sa chiasse la population de cinquante villes !
Quand un bourgeois parle de casser des œufs pour faire une omelette, soyez sûr qu’il y a quelqu’un ou quelques-uns qui écopent terriblement et qu’il y a toujours un Hanotaux pour applaudir.
LVIII Je n’ai pas de monnaie.
Telle est la réponse d’un gros individu reluisant à un malheureux qui implore cent sous après avoir inutilement demandé vingt francs. Il ne s’agit même pas d’une aumône. Le solliciteur est connu et il promet son travail. Que dis-je ? il l’a déjà donné, son travail, mais il n’a pas le moyen d’attendre l’époque fixée pour le règlement de son salaire.
Par malheur, le sollicité est un homme qui a des « principes arrêtés » et qui ne fait jamais d’avances d’argent. Ça, c’est invincible. On peut opérer un miracle, on ne surmonte pas un bourgeois de cette espèce. La rigidité d’un cadavre résiste moins à la Prière que la rigidité de ses principes.
Pourtant, comme l’insistance est extrême, que l’homme a l’air d’un désespéré et qu’on se trouve dans un endroit plutôt désert, il a renoncé provisoirement à parler de ses principes et se borne à répondre qu’il n’a pas de monnaie.
— Voulez-vous que je vous en fasse ? dit l’autre.
Proposition effrayante. Le Bourgeois croit entendre la voix d’un brigand qui le menace de mort. Une idée lui vient cependant. Il déclare son intention d’en faire lui-même au carrefour plein de lumières qu’on aperçoit au bout de l’avenue. Arrivé là avec son compagnon, il désigne celui-ci à deux sergots qui l’empoignent immédiatement.
Le malheureux couchera au poste, c’est sûr, et les pauvres petits qui attendent leur dîner s’en passeront en grinçant des dents, car cette chose effroyable existe. Celui qui n’a pas vu ni entendu les petits enfants grincer des dents ne connaît pas le fond de la douleur humaine.
L’homme juste, délivré et content de lui, prend une voiture et s’en va faire sa monnaie dans un restaurant de nuit. Tout est donc très-bien. Mais voici une autre affaire. Cette nuit même, pendant qu’il ribote, ses immenses chantiers s’allument et, demain, les journaux estimeront la perte à six cent mille francs.
Que penser de cela ? Serait-ce qu’il y a des paroles qui incendient toutes seules, sans qu’intervienne une main visible ? L’homme au désespoir est sous clef et ses petits se tordent de faim dans les ténèbres en pleurant et grinçant des dents. Ce n’est toujours pas ceux-là qu’on accusera d’avoir fait le coup. L’homme aux principes arrêtés ferait bien tout de même d’avoir de la monnaie, à l’avenir. On ne sait pas. Dieu a des déguisements et le Feu prend bien des formes. C’est un Vagabond qui fait ce qu’il veut, sans qu’on sache d’où il vient ni où il va. Quelquefois, il tombe du ciel, comme on l’a vu pour Sodome — perpendiculairement.
LIX Je pourrais être votre père.
Ne serait ce pas le plus bizarre de tous les Lieux Communs ?
Pour entrevoir ce qu’il a d’énorme, qu’on essaie de se représenter un vieux juif prévaricateur et plein d’ordures, disant à Jésus : « Je pourrais être votre père ».
— J’étais avant Abraham… répond Celui par qui tout a été fait.
Cette parole de l’Évangile dans la bouche d’un Homme de trente ans qui ressuscitait les morts, en attendant de ressusciter lui-même, fait peu d’impression sur les âmes cyclistes du vingtième siècle. Mais les gens d’alors qui se tenaient debout pour voir le Maître et qui allaient sur leurs pieds, durent la trouver bien inouïe.
C’est qu’à ce moment l’idée de paternité transférée de l’Homme à Dieu et du Temps à l’Éternité apparaissait tout à coup presque inaccessible. Abraham avait beau garder son nom, on ne savait plus qui était le père, de celui qui avait engendré ou de celui qui avait été engendré. Et cette incertitude seule déplaça tellement l’humanité que le christianisme devint possible. Pater noster.
Aujourd’hui qu’on est des chrétiens depuis tant de générations — et quels horribles chrétiens ! — c’est ahurissant d’entendre un être prétendu raisonnable et baptisé au Nom des Trois Personnes, dire, fût-ce à un enfant et fût-il lui-même chargé de siècles : « Je pourrais être votre père », en vue d’exprimer une différence d’âge, tout bêtement, — comme si on pouvait jamais savoir à qui on parle, qui on est soi-même et comme si ce conditionnel étonnant pouvait avoir une signification quelconque, sinon celle-ci :
— C’est moi qui suis le Bon Dieu, moi qui vous parle, et vous ne vous en doutez pas !
LX On ne meurt qu’une fois.
Autant dire qu’on ne vit qu’une fois et c’est déjà trop quand on est un imbécile ou un malfaisant, ce qui ne peut jamais être — faut-il sans cesse le redire ? — le cas du Bourgeois.
Ce serait intéressant, tout de même, de savoir ce qu’il entend par mourir, une ou plusieurs fois. J’ai déjà demandé ce qu’il pouvait bien entendre par le mot vivre, et la réponse a été si peu satisfaisante que je suis découragé. Le Bourgeois est un malin qui ne dit que ce qu’il veut. Il ne faut pas se plaindre que ce marié est trop beau.
Une seule chose — oh ! une chose de rien du tout — me paraît claire. C’est qu’il ne veut absolument pas marcher avec l’Apocalypse, laquelle parle d’une « seconde mort ». Mais tout le monde sait ce qu’il faut penser de l’Apocalypse. On en a trop de toutes ces histoires d’étang de feu, de pluie de soufre, de sauterelles et de scorpions, du puits de l’abîme et de la Bête aux dix cornes.
Voltaire, qu’on ne lit plus assez, aujourd’hui, a répondu victorieusement à tout cela et à beaucoup d’autres choses dans son immortel Dictionnaire philosophique. Avec une inconcevable noblesse de langage, il y explique le génie et, en général, toutes les manifestations de l’âme humaine, qu’on croyait auparavant l’effet d’un souffle inspirateur, par l’extrême difficulté de faire caca. Un efficace purgatif, et Napoléon devient immédiatement un imbécile. Plongez-vous dans les foirades de Voltaire qui n’était pas constipé, lui, je vous en réponds, et vous verrez si ce n’est pas mourir deux fois.
Post-scriptum. — Il est utile de rappeler que Voltaire n’était pas un scatologue.
LXI Il est bienheureux, il ne souffre plus.
La Sacrée Congrégation des Rites, un des ulcères les plus noirs au flanc de la Papauté, exige coutumièrement des sommes immenses. Un procès en béatification coûte dans les deux cent mille francs.
Le Bourgeois est béatifié pour rien. Aussitôt qu’il commence à puer, les parents et amis déclarent qu’il est bienheureux, tout simplement. C’est vrai qu’on ne le met pas sur les autels, mais il n’y tient pas. L’essentiel, pour lui, c’est d’être bienheureux, c’est-à-dire de ne plus souffrir dans sa viande, car, pour ce qui est de l’âme, il ne l’a jamais sentie.
Et voilà tout, le procès est fini. Pas d’enquête sur les vertus du défunt, non plus que sur ses miracles. Nul besoin d’offrandes, ni de cadeaux coûteux, ni de bulles papales. Le premier voisin remplace très avantageusement promoteur, juges, cardinaux et Souverain Pontife. Quand il a prononcé la formule, il est clair que tout va bien et que le décédé n’a plus rien à craindre.
Le « progrès de la science », d’ailleurs, est venu en aide aux morts, en les délivrant des affres de l’inhumation prématurée. Le four crématoire, plus rassurant que le Requiem, est autrement expéditif. Autrefois, on craignait de se réveiller dans la main du Juge terrible. On tremble, aujourd’hui, de se réveiller dans la fosse, entre les quatre planches d’une bière. Dans l’ancienne peur, on ne finissait pas de prier ; dans le trac moderne, on est réglé subito.