La Femme pauvre (page 21)
La première chose qu’on remarquait en Madame Poulot, c’était les moustaches. Non la brosse virile, foisonnante et victorieuse de son époux, mais un tout petit blaireau sur la commissure, un soupçon de peluche d’oursonne qui vient de naître. Il paraît qu’on s’était battu pour ça. Le pigment énergique de ce poil convenait si bien à la sauce aux câpres de sa figure, lavée seulement de la pluie des cieux et que coiffait en nid de bécasse une sombre toison ennemie du peigne !
Les yeux, de nuance imprécise et d’une mobilité inconcevable, dont le regard défiait la pudeur des hommes, avaient toujours l’air de vendre des moules dans un pavillon des halles.
La forme exacte de la bouche échappait aussi à l’observation, tellement cette embrasure de l’obscénité et de l’engueulement se travaillait, se contorsionnait et se démenait pour obtenir ces moues précieuses qui caractérisent la plus succulente moitié d’un officier ministériel.
Mal bâtie, au demeurant, carrée des épaules, privée de gorge et de taille, son buste, autrefois pétri par des mains sans art, devait avoir, sous une chemise très rarement savonnée, la plastique d’un quartier de veau roulé par terre, que des chiens, pressés de fuir, auraient abandonné en le compissant.
Par là s’expliquait sans doute l’usage fréquent des peignoirs, reliques des anciens trousseaux dont l’austérité conjugale avait mitigé la transparence. La même cause, très probablement, justifiait la vélocité habituelle de sa translation d’un lieu à un autre, quand elle allait par les rues, le front tourné résolument vers les astres, comme si elle avait espéré de cette allure une heureuse modification de sa colonne vertébrale que courbait, peut-être un peu plus qu’il n’aurait fallu, le joug pesant des nouveaux devoirs.
À cela près, elle était, à ses propres yeux, du moins, la plus excitante princesse du monde et il fallait renoncer de bonne grâce à trouver une femme qui s’estimât plus exquise. Quand elle s’accoudait à sa fenêtre et regardait dans l’espace, en se massant avec douceur le gras des bras cependant que le mari rinçait les vases, elle semblait dire à toute la nature :
— Eh ! bien, qu’est-ce que vous en pensez, vous autres ? Où est-elle, la fleur mignonne, la pomme d’amour, le petit caca de Vénus ? Ah ! ah ! vous n’en savez rien, espèces de mufles, tas de marsupiaux, graine de cornichons ! Mais regardez-moi donc un peu, pour voir. C’est moi-même, que je vous dis ! c’est bibiche, c’est la louloutte à son loulou, c’est la poulotte à son gros poulot ! Oui, je vous écoute, mes petits cochons. Je le crois bien, qu’il vous en faudrait de ce nanan-là ! Vous ne vous embêteriez pas. Mais voilà, il n’y a pas mèche. On est des femmes honnêtes, des petites saintes vierges du bon Dieu, quoi ! Ça vous la coupe, je ne dis pas non. On s’en bat l’œil gauche avec une petite patte de merlan. Regardez, mais ne touchez pas, c’est la consigne.
L’heureux Poulot était-il cocu ou ne l’était-il pas ? Ce point ne fut jamais éclairci. Quelque invraisemblable que cela puisse paraître, on croyait généralement qu’elle gardait pour lui seul tous ses trésors. Telle était du moins l’opinion de la tripière et du vidangeur, compétentes autorités qu’il eût été assez téméraire de démentir.
Ce qu’il y avait de sûr, c’est que les absences de l’huissier, forcé quelquefois de mobiliser son entregent, ne déterminaient en sa femme qu’une bénigne et réparable désolation. Elle chantait alors, sûre d’elle-même, quelques-unes de ces sentimentales romances dont raffolent ordinairement les cœurs effeuillés, dans les maisons closes, et que gazouillent, aux heures lourdes et inoccupées de l’après-midi, les Arianes du volet poireau, pour le rafraîchissement du promeneur valétudinaire.
Virtuose pleine de bonté, elle ouvrait sa fenêtre toute grande et faisait au pays entier l’aumône de son nostalgique ramage. « L’amour sans retour » graillonnait un peu, sans doute, et « le pâle voyageur » sentait vaguement le torchon. Par instants, il faut l’avouer, des voisins rebelles à la poésie se calfeutraient. Était-ce là une raison pour sevrer les autres ? On ne musèle pas les nobles cœurs, le rogomme connaît son prix et l’oiseau bleu ne se laisse pas couper les ailes.
Mais, seule ou non, on était toujours sûr d’entendre son rire. Tout le monde l’avait entendu, tout le monde le connaissait, et ce rire passait avec raison pour une des curiosités de l’endroit.
L’accès en était si fréquent, si continuel, qu’il fallait sans doute moins que rien pour l’exciter et on n’arrivait pas à concevoir qu’une pareille cascade sonore pût sortir d’un gosier seulement humain.
Un jour, entre autres, le vétérinaire constata, l’œil braqué sur son chronomètre, que le déroulement de la poulie durait, en moyenne, cent trente secondes, phénomène qu’un physiologiste aura peine à croire.
Pour ce qui est de l’effet sur le tympan, qui pourrait le dire ? Les images, ici, font défaut. Néanmoins, ce bruit extraordinaire aurait pu être comparé aux bondissements d’une toupie d’Allemagne dans un chaudron, mais avec une puissance de vibration infiniment supérieure et qu’il eût été difficile d’évaluer. On l’entendait par-dessus les toits, de plusieurs centaines de mètres, et c’était, pour quelques penseurs suburbains, l’occasion sans cesse renouvelée de se demander si ce cas exceptionnel d’hystérie relevait de la trique ou de l’exorcisme.
On vient de le dire, Léopold et Clotilde, installés à peine, ignoraient toutes ces belles choses. Comme par l’effet d’un enchantement, depuis leur arrivée, le cri de la chamelle avait été à peine entendu. Cependant les Poulot, qu’ils avaient avalés plusieurs fois déjà, leur puaient au nez, singulièrement. Léopold surtout manifestait une impatience assez voisine de l’indignation la plus excitée.
— J’en ai tout à fait assez de ce joli couple ! dit-il un soir. C’est intolérable d’être ainsi relancé chez soi par des gens à qui on ne doit pas un sou. En vérité, il me semble que notre dernier propriétaire était moins immonde avec sa crapule ouverte que ces voisins de malheur avec leur goujatisme dissimulé. Cette guenon ne te parlait-elle pas tout à l’heure de son chapelet qu’elle prétend réciter sans cesse, parce qu’elle a vu ici deux ou trois images religieuses. Je voudrais bien le voir, cet objet de sa piété. J’avoue que je ne l’imagine pas très bien sur cette devanture de farceuse. Pourquoi ne les jetterais-je pas tout simplement à la porte quand ils reviendront ? Qu’en penses-tu, chère amie ?
— Je pense que cette femme n’a peut-être pas menti et que tu n’as pas cessé d’être un violent, mon Léopold. Ces gens-là, j’en conviens, ne me plaisent guère. Qui sait pourtant ? Les connaissons-nous ?
Léopold ne répondit rien, mais il était au moins évident que le doute charitable insinué par sa femme n’entrait pas en lui. Celle-ci n’insista pas et tomba elle-même dans un silence triste, comme si elle avait vu passer de sombres images.
XVI
Le lendemain, sur un coup de sonnette des plus énergiques, Léopold, ayant ouvert la porte du jardin, vit paraître Madame Poulot complètement ivre. Impossible de s’y méprendre. Elle soufflait l’alcool et se cramponnait pour ne pas tomber. Sans rien dire, il referma impétueusement, au risque d’envoyer rouler la pocharde, et revint vers Clotilde qu’il trouva tremblante. Elle avait tout vu de loin et était très pâle.
— Tu as bien fait, dit-elle. Tu ne pouvais faire autrement. Ne crains-tu pas, cependant, que ces gens ne cherchent à nous nuire ? Ils le peuvent, sans doute. Nous sommes si pauvres, si désarmés !… Il faut croire que le chagrin m’a ôté le peu de courage que j’avais. J’ai peur de cette femme.
— Que veux-tu qu’elle fasse ? Elle a dû comprendre que je renonçais à l’honneur de ses visites. Elle ne viendra plus, voilà tout. Si son âme sensible en est affligée, elle a la ressource de se soûler chez elle ou ailleurs. Je ne m’y oppose pas. Mais qu’on nous laisse tranquilles. Tu penses bien que je ne suis pas homme à souffrir qu’on nous embête.
Confiance vaine et paroles vaines que le plus imminent futur allait démentir d’une manière atroce.
Désormais, c’était la lutte bête, inégale, hors de toute proportion. Que pouvaient de généreux êtres férus de beauté contre la haine d’une gueuse ? Les plus honnêtes gens du pays, ceux-là même dont la Poulot endurait, sans trop de rage, les dédains, — parce qu’ils avaient, suivant l’expression d’un vieux maraîcher paillard, « le cul dans l’argent », et que la sorte de bon renom impliquée par cette posture correspondait rigoureusement à sa propre ignominie, — l’élite bourgeoise de Parc-la-Vallière, disons-nous, se fût indignée de sa défaite.
Cette raclure de Vestale ne représentait-elle pas, à sa manière, le Suffrage universel, le juste et souverain Goujatisme, l’Omnibus sur le passage à niveau, le privilège sacré du Bas-Ventre, l’indiscutable prépondérance du Borborygme ?
La noblesse pressentie des nouveaux venus devait donc infailliblement ranimer l’instinct de la solidarité dans une racaille disséminée aux divers étages du saint-frusquin, et la sympathie d’individus accoutumés à jeter leurs cœurs dans les balances de leurs comptoirs, pour contre-peser frauduleusement d’un milligramme la charogne ou la margarine, pouvait-elle ne pas être acquise d’avance à une salope rebutée par des magnanimes ? Il n’y eut qu’un cri pour condamner cet artiste à la bourse plate qui brutalisait les femmes. Dès lors tout fut permis à Madame Poulot.
Pour commencer, elle guetta les absences de Léopold dont la rudesse malgracieuse la désarçonnait. Quand elle avait acquis la certitude que la pauvre Clotilde était seule, elle s’installait à sa fenêtre et ne perdait aucune occasion de l’insulter. La malheureuse ne pouvait se montrer dans son jardin ni s’aventurer dans la rue sans subir quelque avanie.
L’huissière, très roublarde, ne se risquait pas à des injures directes. Elle interpellait les passants, les interrogeait, les consultait, les excitait à l’insolence par des allusions ou insinuations vociférées. À défaut d’interlocuteur, elle se parlait à elle-même, dégorgeant et réavalant son ordure pour la revomir avec fracas, aussi longtemps que sa victime pouvait l’entendre.
Quand celle-ci, déterminée à ne rien savoir, baissait la tête et, se souvenant de son enfant mort, tâchait de prier pour d’autres morts qui n’étaient pas encore sous la terre, la drôlesse triomphante sonnait la fanfare de son rire de cabanon. Pétarade scandaleuse qui faisait mugir tous les échos et qui poursuivait Clotilde jusque dans les boutiques lointaines où elle allait s’approvisionner, — comme le ranz des vaches d’un vallon goîtreux colonisé par des assassins.
À son retour, attentivement épié, l’engueulade et la rigolade repartaient plus férocement encore, et c’était une question digestive, pour les ventres du voisinage, de savoir combien de temps une créature sans défense pourrait tenir contre ces bourrasques d’immondices.
Quelquefois, un voyou de confiance venait tirer la sonnette et prenait la fuite. Quel délice, alors, d’assister au désappointement de la mystifiée qu’on dérangeait, autant que possible, par les temps de pluie, et qui rémunérait d’une expression douloureuse de son doux visage cette espièglerie de tapir femelle !
Léopold ignora d’abord la persécution. Sa femme gardait tout pour elle, jugeant qu’il avait assez à souffrir déjà et craignant quelque déchaînement de fureur, quelque dangereuse tentative de représailles qui rendrait tout à fait impossible la situation. Mais il devina en partie et bientôt, d’ailleurs, l’hostilité devint si aiguë qu’il fallut parler. Deux chiennes aboyaient maintenant.
La moitié de la maison des Poulot était occupée par une squalide et ribotante vieillarde que menaçait la paralysie générale et qui régalait, dans sa tour de Nesle, des mitrons cupides ou des jardiniers libidineux.
C’était une veuve assez à l’aise, croyait-on, pour se passer ainsi par le bec les morceaux à sa convenance, et qui affichait habituellement un suprême deuil. Elle avait, à l’église, un prie-Dieu marqué à son nom et, bien qu’elle réprouvât les excès pieux incompatibles avec les douceurs dont elle consolait ses ossements, on était sûr d’y apercevoir cette paroissienne à toutes les solennités.
Madame Grand, tel était son nom, boitait, ainsi que la plupart des femmes de Parc-la-Vallière, singularité locale que les géographes et les ethnologues ont oublié de consigner.
Elle boitait à jeun, depuis le jour où, se laissant tomber de sa fenêtre, au cours d’une altercation de vomitoire, elle s’était cassé la jambe. Mais elle boitait mieux, lorsqu’elle venait de chopiner en compagnie d’un de ses élus ou seule à seule avec la Poulot. On la voyait, alors, déambuler comme un ponton entre des récifs, ayant l’air de remorquer des tronçons d’elle-même, et mâchonnant dans ses fanons des anathèmes confus. On cherchait vainement à se figurer une duègne plus horrible, une impotente plus capable d’étrangler la compassion.
Madame Poulot et Madame Grand ! Certes, l’amitié de ces deux cochonnes n’avait pas été annoncée par les Sybilles. Elles s’étaient giflées déjà et il y avait lieu de présumer que leur commerce de fioles et des simagrées au miel n’était qu’un armistice. Provisoirement, le besoin de nuire à des souffrants, dont la supériorité sentie les exaspérait, fut entre elles du ciment romain. La jonction de ces deux puissances donna sur-le-champ à l’ignoble guerre une intensité diabolique.
XVII
Sur le conseil de la vieille, on courut aux informations. Une enquête méticuleuse révéla tout le passé des Léopold, c’est-à dire la légende cristallisée depuis longtemps.
Quelle trouvaille que ce procès criminel qui paraissait les avoir jetés aux bras l’un de l’autre, les faisant presque ressembler à des complices ! Les entrailles de portières féroces où s’élaborait la conspiration tressaillirent en leurs plus vaseuses profondeurs.
L’huissier se procura les comptes rendus, les appréciations des journaux. On interrogea des concierges, des marchands de vins, des épiciers, des fruitiers, des charbonniers, des cordonniers. On eut des colloques avec le dernier propriétaire, l’homme aux pantalons, que Léopold avait plusieurs fois traité de manière peu respectueuse et qui délivra un certificat de parfait opprobre à ses anciens locataires.
Enfin on sut la ruine de l’enlumineur, on eut même des opinions de pâturage sur son art, où il n’avait pas eu « le talent de s’enrichir » et, sans pouvoir, hélas ! pénétrer ses moyens actuels d’existence, on les devina précaires, en même temps qu’on les présuma suspects.
C’était là une belle moisson et il n’en fallait pas tant pour assassiner. Mais ce qui combla d’aise la Poulot, ce qui la fit revenir, un soir, avec le sourire d’une bienheureuse qui aurait entrevu dans une extase le fronton du Paradis, ce fut de recueillir quelques détails sur la mort et l’enterrement du petit Lazare.
Le reste, assurément, n’était pas à dédaigner, mais cela, c’était la friandise, le bonbon fin, le nanan de sa vengeance ! Elle savait maintenant où frapper.
Au plus intime de ce qu’on eût témérairement appelé son cœur, se tordait un horrible ver. La misérable en qui se vérifiait, une fois de plus, le mot magnifique : « Les grandes routes sont stériles », ne pouvait se consoler de n’avoir pas d’enfant à pourrir. Inféconde comme une culasse, elle s’en lamentait en secret, non moins qu’une juive des temps précurseurs.
Ornée, pavoisée, avec la dernière profusion, de toutes les sentimentalités dont s’honorent habituellement les rosières des crocodiles, c’eût été le pinacle de sa chance, après avoir épousé un huissier, d’avoir de lui, ou de tout autre reproducteur, une géniture quelconque à lécher, à gaver, à bichonner, à fanfrelucher, à fagoter en petit soldat ou en petite cantinière, à remplir de toutes les sanies et de toutes les purulences morales dont elle débordait, à offrir enfin à l’envieuse convoitise de la multitude. L’exhibition en espalier de ce provin légitime eût été, à ses propres yeux, le définitif et irréfragable nantissement d’une qualité d’épouse que même l’accoutumance ne parvenait pas à rendre croyable.
Forcée de quitter ce rêve, elle s’en consolait à la manière d’une goule, en comptant les petits cercueils des enfants des autres, et le deuil de sa malheureuse voisine fut pour elle un fruit tombé d’un arbre du ciel. Alors s’accomplit une œuvre démoniaque.
Clotilde vit paraître à la fenêtre maudite un enfantelet de l’âge de celui qu’elle avait perdu, porté dans les bras infâmes. La Poulot lui parlait le langage d’une mère, l’incitant à bégayer les mots qui crèvent le cœur : « Allons ! dis papa ! dis maman ! » et ne se lassant pas de le profaner de ses baisers retentissants
L’autre fenêtre s’ouvrit, celle de la vieille, qui se montra à son tour, plus hideuse que jamais.
— Bonjour, Madame Poulot.
— Bonjour, Madame Grand. N’est-ce pas qu’il est gentil, mon petit garçon ?
— Pour sûr. On voit que ses parents ne sont pas des artistes. Si ça ne fait pas dresser les cheveux sur la tête de penser qu’il y en a qui les font mourir, ces chérubins !
— Ah ! chère Madame, ne m’en parlez pas ! ce qu’il y en a, de la canaille dans le monde, c’est rien de le dire.
— Heureusement qu’il y a un bon Dieu ! fit observer la vieille.
— Un bon Dieu ? Ah ! ah ! ils s’en foutent pas mal ! Ils le croquent tous les matins, leur sacré bon Dieu ! Ça ne les empêche pas de faire crever leurs enfants. J’en connais qui ne sont pas loin d’ici. La femme a l’air d’une sainte nitouche et le mari est un faiseur d’embarras sans le sou qui vous regarde comme si on était du caca, sauf le respect que je vous dois. Eh ! bien, croiriez-vous qu’ils ont étranglé leur petit garçon, à eux deux, en revenant de la messe, il n’y a pas déjà si longtemps ?… Voyons, mon petit coco, dis papa ! dis maman !
— Ah ! oui, je me souviens. Est-ce que ce n’était pas au petit Montrouge ? On en a parlé dans le quartier. Mais on a étouffé l’affaire. Il paraîtrait que le curé qui a le bras long s’en est mêlé. Je me suis laissé dire aussi que la petite bonne femme couchait avec la justice. Tout ça, c’est des bien sales histoires.
— Et encore si c’était tout ! reprit la Poulot. Est-ce que mon mari vous a fait lire les vieux journaux qu’il a trouvés en balayant les cabinets ? Vous savez bien, ce peintre qui avait été assassiné par sa maîtresse… Comment ! vous ne savez pas ! Mais c’était juste la même, chère Madame, avec son marlou. Ils l’avaient coupé en morceaux, ce pauvre monsieur, et ils l’avaient salé comme un cochon pour l’envoyer à Chicago, c’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Ils ont trouvé le moyen de faire accroire aux juges que c’était un autre qui avait fait le coup. On a condamné à leur place un ouvrier, père de cinq enfants, qui travaillait toute la sainte journée pour nourrir sa famille et qui est maintenant au bagne. Qu’est-ce que vous pensez de ça ?… Tu me griffes, petit chameau ! Dis avec moi Pa-pa-pa-pa-papa ! ma-ma-ma-ma-maman !…
Bien que tout cela fût extrêmement gueulé, Clotilde, ce jour-là, n’en entendit pas davantage. Elle ne revint d’un long évanouissement que dans les bras de son mari à qui elle raconta aussitôt, avec une horreur infinie, l’épouvantable conversation.
Léopold alla se plaindre au commissaire de police qui fit comparaître les deux femelles et lui tint ensuite ce langage :
— Monsieur, je suis forcé de vous avouer mon impuissance. Vous avez affaire à des bougresses parfaitement dessalées qui s’efforceront de vous nuire par tous les moyens imaginables, sans se mettre en contravention. Je les connais très bien. J’ai leurs dossiers ici et je vous prie de croire que ce n’est rien de propre. Si on pouvait les pincer une bonne fois, elles écoperaient ferme, c’est fort probable. Mais il faudrait pouvoir les convaincre de quelque délit prévu. Tâchez donc d’avoir des témoins et d’amener vos deux mégères à un esclandre bien caractérisé. Alors, nous pourrons marcher. Sinon, je ne vois rien à entreprendre et les chiennes se sont peu gênées pour me le faire sentir avec une insolence rare. C’est tout juste si j’ai pu prendre sur moi de ne pas les jeter dehors par le moyen des rudes poignes qui sont ici. Ah ! mon cher Monsieur, vous n’êtes pas le seul à vous plaindre. Notre fonction devient, de jour en jour, plus impossible. Nous sommes loin du temps où le magistrat de police pouvait remédier, dans une certaine mesure, aux lacunes de la loi qui n’apprécie pas les crimes d’ordre moral. Les journaux surveillent toutes nos démarches, avec l’équité que vous savez, et la mise à pied nous est acquise aussitôt que nous avons l’air d’outrepasser le moins du monde nos strictes attributions. Soyez assuré, Monsieur, que je compatis à votre peine, mais je vous dis les choses telles qu’elles sont. Produisez-moi des témoins, c’est mon dernier mot.
Un témoin est un instrument qu’il faut avoir sous la main. Or ce n’est pas facile à trouver pour des solitaires et des dénués. Druide était absent de Paris et l’Isle-de-France absent de lui-même. Les deux ou trois autres sur lesquels on aurait pu compter étaient tellement dévorés, çà et là, qu’il valait mieux n’y pas songer.
Léopold se souvint alors d’un pauvre homme qu’il avait rencontré plusieurs fois à l’église et avec qui il avait eu l’occasion d’échanger quelques mots. Celui-là se nommait assez cocassement Hercule Joly, et c’était bien le personnage le moins héraclide qu’on pût voir.
Très bienveillant et très timide, mais plus chauve encore, long et flexible comme un cheveu, il s’exprimait avec des mitaines infinies, d’une voix aphone, ayant toujours l’air de se parler lui-même à l’oreille. Les yeux, d’un bleu extrêmement doux, ne manquaient pas de promptitude, mais on les devinait plus capables d’étonnement que de perspicacité. Il avait de tout petits pas rapides, de grands gestes braves, un sourire d’une niaiserie attendrissante, parfois les mouvements saccadés d’un égrotant que traverse une douleur vive, et ressemblait sous sa barbe en pointe à une vieille demoiselle derrière un balai de crin. Il était, cela va sans dire, célibataire, employé d’administration et tourangeau.
L’ancien explorateur, qui possédait le coup d’œil d’un chef, avait discerné là, du premier coup, une droiture, une fidélité et même une bonté certaines. Il le prit donc à part, dès le lendemain matin, et lui expliqua brièvement son cas.
— Je m’adresse à vous, dit-il en terminant, parce que vous me paraissez avoir des qualités de chrétien et que je ne connais ici personne. J’ajoute que l’immonde et scélérate persécution qui peut tuer ma femme, rejaillira vraisemblablement sur ceux qui m’assisteront de leur témoignage.