La Femme pauvre (page 20)
Cette amertume, cependant, aurait pu ne pas être sans douceur, si la condition présente avait été moins dure et le très prochain avenir moins effrayant. Au contraire, toutes les menaces étaient sur eux. La vue de Léopold s’affaiblissait de jour en jour, et le sphinx de la subsistance quotidienne se faisait indevinable de plus en plus.
Sur le conseil d’un éditeur qui lui faisait de chiches avances, il venait d’entreprendre une divulgation littéraire de son mystérieux et tragique pèlerinage au Centre africain. Raisonnablement on pouvait espérer le succès de la tentative, mais quelle besogne pour un malheureux qui n’avait jamais écrit !
Son étonnante femme l’aidait de toutes ses forces, de toute l’intuition de son âme, écrivant sous sa dictée, l’aidant à porter, à classer les matériaux ; lui faisant remarquer parfois de lumineuses corrélations qui amplifiaient les épisodes jusqu’à leur donner un sens d’humanité générale ; rectifiant, avec une spontanéité incroyable, la pensée par l’expression, et révélant au narrateur la magnificence évocative de certaines images qu’il avait lui-même conçues.
Autant qu’il était possible, ce fut, en une nouvelle manière, l’enluminure continuée pour Léopold qui ne cessait de bénir et d’admirer sa compagne. Malheureusement, ce travail d’érection d’une pyramide par deux enfants n’avançait qu’avec une extrême lenteur. Trop souvent aussi il fallait tout lâcher pour se mettre à la recherche d’un morceau de pain.
Ils songèrent à consulter Marchenoir, qui ne se montrait plus depuis quelque temps. Ils venaient même de lui écrire, lorsque Druide éperdu vint leur annoncer sa mort…
Ce fut une catastrophe énorme, une désolation qui les écrasa. Et quelle pitié sur cette mort ! Quelle pitié !
Seul, dénué de tout, n’ayant pas même obtenu un prêtre, ce chrétien des catacombes n’avait pu compter que sur un miracle pour être fortifié au dernier instant.
On n’avait pas été averti du danger et tout le monde arriva trop tard. Il n’y eut personne pour recueillir les dernières paroles de celui qui avait si grandement parlé toute sa vie, et que les hommes refusèrent si obstinément d’écouter !
Assassiné par la plus féroce misère, il eut son repos dans le même lieu que l’enfant de Léopold qui ne l’avait précédé que de quelques mois, et les deux sépultures très humbles furent peu éloignées l’une de l’autre. Le rude sommeil des gisants ne fut pas troublé par le bruit des pas de ceux qui convoyèrent le nouveau dormeur. Oh ! non, une mouche les eût comptés, mais ils pleurèrent véritablement.
La pitié haute et surnaturelle, qui assume le remords des implacables, paraît être la transfixion la plus douloureuse. Une demi-douzaine de navrés, qui ne parlaient pas, sentit en ce jour, à une profondeur extraordinaire, que la seule excuse de vivre c’est d’attendre la « Résurrection des morts », comme il est chanté au Symbole, et que c’est une vanité terrible de s’agiter « sous le soleil ».
Où trouver une intellectualité plus dévorante, plus formidablement pondérée, plus capable de broyer et d’arrondir tous les angles de la table de Pythagore, mieux faite pour vaincre ce qui paraît invincible, que le lamentable qu’on portait en terre ?
La force qu’on pouvait croire plus que suffisante pour dompter les monstres de la Sottise ou les cétacés pervers s’était épuisée contre des sacs d’excréments, contre des gabions de tripes humaines !
Réduit à vivre hors du monde, il y avait vécu comme les Turcs hors de Byzance, menace permanente et effroyable pour une société en putréfaction.
Mais voilà qu’on en était enfin délivré ! Quelle joie pour les vendus, pour les vendeurs, pour les capitulards de toutes les forteresses de la conscience, pour « les chiens qui remangent ce qu’ils ont vomi et les truies lavées qui se replongent aussitôt dans les immondices », pour les hongres ou les chameaux employés au déménagement d’un peuple, qui fait descendre, avec précaution, ses lois et ses mœurs par l’escalier en colimaçon de l’Abîme !
On allait, sans doute, illuminer. Pourquoi donc pas ? Dans tous les cas, il pouvait compter sur une belle presse, pour la première et dernière fois, l’écrivain hardi que le lâche silence de tous, à commencer par les plus fiers, avait étouffé ! La racaille des feuilles publiques allait pouvoir s’accroupir sur lui. Rien à craindre désormais. Les sagittaires ne lancent pas de flèches du fond des tombes et les glapissements de la réclame leur sont inutiles.
Léopold, ivre de douleur, se disait que c’était tout de même prodigieux qu’il ne se fût jamais rencontré un seul homme parmi ceux qui décernent le potin pour dénoncer aux crachats de la multitude cette iniquité ! Pas un, c’était à confondre !
Des trois ou quatre autour desquels flottait encore un semblant de quelque chose, aucun, fût-ce dans l’ivresse et pour soutenir un pari dément, n’avait crié :
— J’entends n’être pas complice d’une aussi salope conspiration. Il me chaut très peu que tel ou tel bonze ait été rossé plus ou moins fraternellement par ce Caïn à qui nul ne peut reprocher une vilenie de plume, et qui est, sans contredit, l’un des grands écrivains français. Quelque prostitué que je sois, je me vomis, à la fin, de toujours entendre chuchoter qu’un magnanime qui n’a pas vénéré nos lupanars doit être frappé dans le dos par des escarpes aux pieds de velours et des maquereaux tremblants ! Je vais donc m’offrir l’héroïque fredaine de parler pour celui dont les paladins et les gladiateurs osent à peine murmurer le nom. Je rugirai même, s’il est en mon pouvoir de rugir, et il ne sera, sacrebleu ! pas dit que j’ai attendu que ce vaillant crevât de misère pour danser ostensiblement autour de son corps, avec les Papous et les cannibales, enfin rassurés !…
Druide, qui gémissait dans les mêmes griffes que Léopold, se rappela tout à coup — on ne sait comment viennent ces choses ! — un poème de Victor Hugo qui l’avait émerveillé.
Un astronome annonce une comète colossale qui ne pourra être vue, avec d’excessives angoisses, que par une lointaine postérité. Le prophète, montré au doigt tel qu’un maniaque dangereux, meurt bientôt après dans l’ignominie. Pluie d’années sur sa tombe. Le pauvre homme n’est plus qu’un petit tas d’ossements émiettés dont personne ne se souvient. Son nom, gravé dans la pierre, a été rongé alternativement par les deux solstices. Les honnêtes gens qu’il terrifia, et qui l’abattirent comme une rosse, jouissent maintenant d’une paix profonde, car ils sont eux-mêmes, pour la plupart, couchés dans le voisinage.
Mais l’heure est venue, la minute, la seconde calculée, il y a si longtemps, par cette poussière, et voici que l’immensité s’illumine et qu’apparaît le monstre de feu, traînant dans le ciel une chevelure de plusieurs milliards de lieues !…
Si l’homme est plus noble que l’univers, « parce qu’il sait qu’il meurt », l’analogie sidérale évoquée par le cerveau du peintre grandiose de la populace de Byzance n’avait ici rien d’extravagant.
Certaines œuvres de Marchenoir, lancées naguère dans les froids espaces et que la scélératesse imbécile avait cru fourrer en même temps que lui sous la terre, éclateraient certainement un jour, et pour plus d’un jour, sur les fronts épouvantés d’un siècle nouveau, à la manière d’une vaticination redoutable qui annoncerait la fin des fins.
Seulement, alors, il ne serait plus en la puissance d’aucun mortel de consoler la victime, de serrer amicalement cette main mangée, de verser l’électuaire de la bonté dans cette famélique bouche d’or désormais absente, de donner le spectacle de la compassion fraternelle à ces tristes yeux dont l’orbite même aurait disparu.
« Ne pas rendre justice aux vivants ! écrivait Hello. On se dit : Oui, sans doute, c’est un homme supérieur. Eh ! bien, la postérité lui rendra justice.
« Et on oublie que cet homme supérieur a faim et soif pendant sa vie. Il n’aura ni faim ni soif, au moins de votre pain et de votre vin, quand il sera mort.
« Vous oubliez que c’est aujourd’hui que cet homme supérieur a besoin de vous, et que, quand il se sera envolé vers sa patrie, les choses que vous lui refusez aujourd’hui et que vous lui accorderez alors lui seront inutiles désormais, à jamais inutiles.
« Vous oubliez les tortures par lesquelles vous le faites passer, dans le seul moment où vous soyez chargé de lui !
« Et vous remettez sa récompense, vous remettez sa joie, vous remettez sa gloire, à l’époque où il ne sera plus au milieu de vous.
« Vous remettez son bonheur à l’époque où il sera à l’abri de vos coups.
« Vous remettez la justice à l’époque où vous ne pourrez plus la rendre. Vous remettez la justice à l’époque où lui-même ne pourra la recevoir de vos mains.
« Car il s’agit ici de la justice des hommes, et la justice des hommes ne l’atteindra ni pour la récompense ni pour le châtiment, à l’époque où vous la lui promettez.
« À l’époque où vous lui promettez la rémunération et la vengeance, les hommes ne pourront plus être pour le Grand Homme ni rémunérateurs ni vengeurs.
« Et vous oubliez que celui-là, avant d’être un homme de génie, est d’abord et principalement un homme.
« Plus il est homme de génie, plus il est homme.
« En tant qu’homme, il est sujet à la souffrance. En tant qu’homme de génie il est, mille fois plus que les autres hommes, sujet à la souffrance…
« Et le fer dont sont armés vos petits bras fait des blessures atroces dans une chair plus vivante, plus sensible que la vôtre, et vos coups redoublés sur ces blessures béantes ont des cruautés exceptionnelles, et son sang, quand il coule, ne coule pas comme le sang d’un autre.
« Il coule avec des douleurs, des amertumes, des déchirements singuliers. Il se regarde couler, il se sent couler, et ce regard et ce sentiment ont des cruautés que vous ne soupçonnez pas…
« Quand nous étudions ce crime, vis-à-vis du ciel et de la terre, nous sommes en face de l’incommensurable… »
Et expecto Resurrectionem mortuorum ! murmura Druide, le visage ruisselant de larmes ; oui, vraiment, il n’y a que cela.
Clotilde, se souvenant de sa première conversation avec l’ami des tigres captifs, se demandait si les bêtes féroces ne seraient pas admises à témoigner pour leur avocat défunt contre la malice affreuse des hommes.
Telles étaient les pensées des uns et des autres, au bord de la fosse où ce fou de l’Isle-de-France, ayant voulu dire on ne sait quoi, fut étranglé par les sanglots.
XV
Parc-la-Vallière est une des banlieues les plus banales de Paris. Banale et morose au delà de toute expression. L’amante fameuse de Louis XIV y posséda réellement un parc, dit-on, lequel existait encore, il y a trente ou quarante ans, mais dont ne subsiste plus le moindre vestige. Le domaine dépecé a été vendu par lots innombrables à une éligible postérité de la valetaille des putains du roi, descendance balourde et avaricieuse qu’il serait puéril d’interroger sur les Trois Personnes Divines.
Le village obèse qui a remplacé la futaie somptueuse d’autrefois est une caque de petits propriétaires serrés et aplatis les uns sur les autres, au point, semble-t-il, de ne pouvoir faire aucun usage de leurs œufs ni de leur laitance.
Anciens domestiques devenus capitalistes à force de gratter leurs maîtres, ou commerçants de faible calibre retirés enfin du négoce, après avoir vendu à faux poids des marchandises avariées pendant la moitié d’un siècle, ils donnent, en général, l’exemple des cheveux blancs et de quelques vertus accroupies recommandées par l’expérience.
Le reste des notables se recrute parmi les employés de divers bureaux parisiens, idolâtres de la nature qu’exalte l’odeur du fumier et qui combattent les hémorrhoïdes par les étapes.
À l’exception des acacias ou des platanes rôtis de l’avenue principale, on chercherait vainement un arbre honnête dans ce pays qui fut un bois. L’un des signes les plus caractéristiques du petit bourgeois, c’est la haine des arbres. Haine furieuse et vigilante qui ne peut être surpassée que par son exécration célèbre des étoiles ou de l’imparfait du subjonctif.
Il ne tolère, en frémissant de rage, que les fruitiers, ceux qui rapportent, mais à la condition que ces végétaux malheureux rampent humblement le long des murs et n’offusquent pas le potager, car le petit bourgeois aime le soleil. C’est le seul astre qu’il protège.
Léopold et Clotilde étaient là, très près du cimetière de Bagneux et ils avaient quelques mètres de terre cultivable devant leur maison. Ces deux circonstances avaient déterminé leur choix. Bien que privés d’ombre et grillés la moitié du jour, ils se réjouissaient d’un peu d’air fluide et d’un semblant de tranquillité.
Oh ! rien qu’un semblant et qui n’était pas pour durer, car ils ne se voyaient pas au bout de leurs peines et sentaient toujours sur eux la Main qui écrase.
Au début, l’entourage ne fut pas hostile. Sans doute, ils paraissaient être de très petites gens, ce que nul consistoire de larbins ou de boutiquiers ne tolère, mais il se pouvait, après tout, que ce ne fût qu’un artifice, une finesse de malins, et qu’au fond les nouveaux locataires eussent plus de galette qu’ils n’en laissaient voir. Puis, la haute allure de l’un et de l’autre qui faisait, par comparaison, rentrer aussitôt tout ce joli peuple dans le crottin, déconcertait et dépaysait les juges. Il fallait d’abord se rendre compte, n’est-ce pas ? On aurait toujours le temps de les assommer. Une surveillance vétillarde cauteleusement s’organisa.
Ce fut dans ces circonstances qu’ils connurent le ménage Poulot. C’étaient les voisins d’en face, locataires, eux aussi, d’une maison dont les fenêtres bâillaient sur leur jardin et d’où le regard pouvait plonger jusque dans leurs chambres. Mammifères quelconques, supposèrent-ils, mais qui montrèrent, dès le premier jour, une sorte de bienveillance, déclarant qu’il fallait s’entr’aider, que l’union fait la force, qu’on a souvent besoin d’un plus petit que soi, etc. ; que tels étaient leurs principes, et rendant effectivement de petits services que le désarroi de l’installation forçait d’accepter.
Les deux endoloris, peu capables d’observation attentive, n’eurent aucune alarme de ces prévenances qui leur paraissaient très simples et méconnurent tout d’abord la vulgarité ignoble de leurs obséquieux voisins que, bénévolement, ils imaginèrent avantagés de quelque appréciable supériorité sur les animaux. Ceux-ci manœuvrèrent de telle sorte qu’ils parvinrent à se faufiler, à se faire admettre, alors même que le besoin de ne plus les voir commençait à se faire impérieusement sentir.
Le Poulot avait un « cabinet d’affaires » et avouait, non sans faste, une antérieure étude d’huissier, dans une ville peu éloignée de Marseille, sans expliquer, toutefois, l’abdication prématurée qui l’avait ravi à ce ministère, car il n’avait pas vieilli dans l’exploit et ne portait pas plus de cinquante ans.
Le digne homme, flegmatique et empesé, avait, à peu près, la jovialité d’un ténia dans un bocal de pharmacie. Cependant, lorsqu’il avait bu quelques verres d’absinthe en tête-à-tête avec sa femme, ainsi qu’on l’apprit bientôt, ses pommettes flamboyaient en haut du visage, comme deux falaises par une nuit de méchante mer. Alors, du milieu de la face, dont la couleur faisait penser bizarrement au cuir d’un chameau de Tartarie, à l’époque de la mue du poil, jaillissait une trompe judaïque dont l’extrémité, ordinairement filigranée de stries violâtres, devenait soudain, rubiconde, et ressemblait à une lampe d’autel.
Au-dessous fuyait une bouche niaise et impraticable, encapuchonnée de ces broussailleuses moustaches que certains recors arborent, pour donner une apparence de férocité militaire à la couardise professionnelle de leur institut.
Rien à dire des yeux qu’on aurait pu comparer tout au plus, pour leur expression, à ceux d’un phoque assouvi, quand il vient de se remplir et que l’extase de la digestion commence.
L’ensemble était d’un modeste pleutre accoutumé à trembler devant sa femme et tellement acclimaté dans le clair-obscur qu’il avait toujours l’air de projeter sur lui-même l’ombre de lui-même.
Sa présence eût été inaperçue et indiscernable sans une voix de toutes les Bouches-du-Rhône, qui sonnait comme l’olifant sur les premières syllabes de chaque mot et se prolongeait sur les dernières, en une espèce de mugissement nasal à faire grincer les guitares. Quand le ci-devant requéreur de la force publique vociférait dans sa maison tel ou tel axiome indiscutable sur les caprices de l’atmosphère, les passants auraient pu croire qu’on parlait dans une chambre vide… ou du fond d’une cave, tant la vacuité du personnage était contagieuse !
Or, Monsieur Poulot n’était rien, absolument rien, auprès de Madame Poulot.
En celle-ci paraissait renaître le mastic des plus estimables trumeaux du dernier siècle. Non qu’elle fût charmante ou spirituelle, ou qu’elle gardât, avec une grâce polissonne, des moutons fleuris au bord d’un fleuve. Elle était plutôt crapaude et d’une stupidité en cul-de-poule qui donnait à supposer des ouailles moins bucoliques. Mais il y avait, dans sa figure ou dans ses postures, quelque chose qui retroussait incroyablement l’imagination.
La renommée lui attribuait, comme dans la métempsycose, une existence antérieure très employée, une carrière très parcourue, et il se disait, au lavoir ou chez le marchand de vin, qu’elle n’était pas mal conservée, tout de même, en dépit de ses quarante ans, pour une femme qui avait tant fait la noce.
Il n’avait fallu rien moins que la rencontre de l’huissier pour fomenter la péripétie dont s’affligèrent tant de garnos et qui fit répandre tant de pleurs amers dans les saladiers de la rue Cambronne.
Terrée, quelques semaines, avec son vainqueur, dans un antre de la rue des Canettes, non loin du poussier de l’illustre Nicolardot, ils avaient fini par se marier à Saint-Sulpice pour mettre fin à un collage ravissant, mais prohibé, dont les principes religieux de l’un et de l’autre condamnaient l’ivresse.
Ainsi purifiés de leurs scories et traînant un hypothétique sac d’écus, on les créditait d’une provisoire et impersonnelle considération à Parc-la-Vallière, où ils étaient venus, peu de temps après, sucer le miel de leur lune.
Cette considération, cependant, n’allait pas jusqu’à leur faire prendre pied dans une famille estimable. Madame Poulot, qui ne parvenait pas à se remettre d’avoir épousé quelqu’un, avait beau crier à tout instant : Mon mari, à propos de n’importe quoi, comme si ces trois syllabes avaient été un sésame, tout le monde la voyait toujours sur l’ancien trottoir, et on se souvenait d’autant mieux du sale métier de son compagnon que celui-ci tripotait actuellement, çà et là, d’obscures chicanes.
Peu favorisée de la vocation érémitique, il fallait donc, à toute force, que l’audiencière ulcérée se contentât de la société des bonnes, des cuisinières ou des concubines de croque-morts plus ou moins souillasses des alentours, qu’elle invitait généreusement à boire chez elle pour leur faire admirer son « alliance » et les éblouir des vingt-cinq mille francs que son mari lui avait « reconnus ».
Souvent l’ex-mandarine du plumart condescendait, ainsi qu’une châtelaine propice, à des confabulations dans la rue, avec les crieurs de poisson ou les vendeurs de légumes, dont le mercantilisme s’exaltait jusqu’à lui passer la main sur la croupe. C’était sa manière de notifier à tous les superbes son indépendance et sa largeur d’âme.
Cheveux au vent, dépoitraillée, paquetée d’un jupon rouge fendu par derrière en éventail, nonchalamment appuyée sur la roulotte, parfois même à califourchon sur le brancard, et les bas en spirale tombant sur des pantoufles éculées, elle s’abandonnait alors, crasseuse et fière, aux regards explorants du populo.
Ses propos, d’ailleurs, étaient sans mystère, car elle gueulait, s’il est permis de le dire, autant qu’une vache oubliée dans un train de marchandises.
Le mari, beaucoup moins altier, faisait les chambres, la cuisine, lavait la vaisselle, cirait les chaussures, repassait le linge, le reprisait même au besoin, sans préjudice de ses affaires contentieuses, qui lui laissaient heureusement assez de loisir.
Les immigrants, occupés surtout de guérir les épouvantables plaies de leurs cœurs, ignorèrent assez longtemps ce poème. Ils ne parlaient à personne et n’avaient encore rencontré que les Poulot, dans lesquels il aurait fallu marcher pour paraître ne pas les voir. Puis, comme tous les évadés, ils pensaient avoir laissé derrière eux le démon de leur infortune et ne s’étaient pas avisés de prévoir qu’il galoperait en avant comme un fourrier.