La Femme pauvre (page 23)
Sans phrases ni détours, je Vous demande contre ces deux femmes un châtiment rigoureux qui fasse éclater Votre Nom, c’est-à-dire un châtiment très manifeste qui rende visible leur péché. Je Vous demande enfin que ce châtiment soit prochain.
Et je crie cela vers Vous, Seigneur, du fond de mon abîme, par la bouche de Votre Père David, par les Patriarches et les Juges, par Moïse et tous Vos Prophètes, par Elle et par Hénoch, par saint Jean-Baptiste, par saint Pierre et par saint Paul, par le Sang de tous Vos Martyrs, mais surtout par les Entrailles de Votre Mère !
Faites attention, Seigneur Jésus, que je ne Vous offre pas moins que ma vie en échange de cette justice, que je réclame avec toute la force que Votre Passion a donnée à la prière humaine !…
Lorsque Clotilde connut cette étonnante prière, elle joignit les mains, renversa doucement la tête, montrant son visage en pleurs, et ne dit que ces simples mots :
— Les pauvres gens ! les pauvres gens !
XX
On se remit au travail. On reprit le livre interrompu pendant trois mois et qui était l’unique ressource pour l’avenir, si Dieu voulait que de tels pauvres eussent un avenir sur terre. Comme auparavant, ce labeur fut interrompu fréquemment par la misère ou par l’angoisse. Mais l’admirable Joly continuant son rôle de Providence, on put se traîner le long de cette œuvre et commencer d’en apercevoir la fin.
Depuis les dix-huit jours de la prière terrible, l’hostilité des voisins semblait frappée de paralysie, et Léopold attendait en paix, avec une effrayante confiance, la catastrophe.
À la suite d’on ne sut quel incendie de torchon, les deux cochonnes se brouillèrent et la vieille Grand déménagea. Quelque temps après, on la trouva morte dans sa chambre, au bout du village, les entrailles rongées par son chien, un horrible molosse vairon qui ressemblait à sa maîtresse et qui avait un museau de brochet.
— C’est le tour de l’autre, maintenant, dit tranquillement Léopold au facteur de la poste qui lui racontait la nouvelle.
Ce mot entendu par la Poulot qui n’était jamais bien loin, fut pour elle comme le signal de toutes les disgrâces de la fortune. L’huissier, compromis dans quelque fiasco, se vit forcé de vendre le mobilier de son salon. Même les reliques les plus chères, l’armoire à glace et le canapé de Madame, qu’elle montrait avec tant d’orgueil, ainsi qu’un vétéran sa panoplie, disparurent, et le gracieux couple alla cacher dans Paris son humiliation.
Pendant une semaine, on désinfecta leur clapier.
La persécution était finie, plus que finie, car il se fit autour de Léopold une sorte de crainte vile et superstitieuse.
L’accusateur, cependant, attendait encore. Il savait qu’il y aurait autre chose, qu’il devait y avoir autre chose, et que ce n’était pas pour cela seulement qu’il avait mis en gage le Corps du Christ.
XXI
Malheur à l’homme qui a des pensées divines et qui se souvient de la Gloire dans le tabernacle des pourceaux ! dit, un soir, Druide, revenu d’un pays lointain et qui résumait ainsi toute une intérieure lamentation, à propos de Marchenoir et de ses hôtes qui venaient de lui raconter leurs aventures.
— Assurément, dit Léopold, après notre cher Caïn, tel est le cas de L’Isle-de-France dont nous n’entendons plus parler depuis longtemps. Qu’est-il devenu ?
Un flot de peines et de colères passa sur le livre ouvert du visage de ce bon Lazare.
— Ce qu’il est devenu ! Ah ! mes amis, on est heureux de croire à une justice qui n’est pas des hommes ! Je dis cela pour chacun de nous. Mais ce pauvre Bohémond ! en vérité, c’est par trop épouvantable ! Comment ! vous ne savez donc rien ! Ah ! c’est vrai, pardon. J’oubliais déjà que vous sortez à peine du gouffre. Eh bien voici il meurt doucement dans les bras de Folantin…
Folantin ! ce peintre de plomb, ce grisailleur foireux, ce plagiaire du néant, ce bourgeois envieux et ricaneur qui pense peut-être que l’Himalaya est une idée basse, vous ne savez pas ce qu’il a fait ? C’est bien simple. Il s’est rendu adjudicataire des derniers jours du poète, le client unique de son agonie. Nul ne peut le voir sans son ordre ou sa permission. J’entends, nul de ceux qui seraient capables de l’avertir… Je sais bien que ce que je vous dis là est difficile à croire. Mais ce n’est, hélas ! que trop vrai, et vous voyez en moi l’une des victimes les plus stupéfiantes et les plus stupéfiées de ce système d’exclusion de tous ceux qui ont véritablement aimé L’Isle-de-France. Depuis deux jours que je suis à Paris, j’ai bien fait une dizaine de tentatives à l’hôpital des frères Saint-Jean-de-Dieu, son dernier domicile, vraisemblablement, jusqu’à l’heure où on le portera au cimetière. Obstacles invincibles, portes infranchissables ! C’est tout juste si mes cris d’indignation ne m’ont pas fait jeter dans la rue.
— Mais, mon cher Lazare, interrompit Léopold, êtes-vous dans votre bon sens ? On ne confisque pas ainsi les personnes. La séquestration illégale ! dans un lieu public !!! Voyons, mon ami, un peu de lumière.
— Patience ! vous allez voir clair, à moins cependant que les larmes ne vous aveuglent. L’Isle-de-France est un séquestré volontaire, un séquestré par persuasion. Oh ! cela remonte à plusieurs mois. La dernière fois que nous le vîmes ensemble, un peu avant mon départ, vous vous en souvenez, il se sentait déjà gravement atteint. Ce dut être environ le temps où le Folantin se manifesta. Ses tableaux ont beau être exécrables, sa conquête de L’Isle-de-France est un chef-d’œuvre, décidément.
Vous savez si notre ami le méprisait, l’abhorrait. Certains mots de lui sur ce vitrier sont à faire peur. On n’imaginera jamais deux êtres aussi contraires, aussi parfaitement antipathiques l’un à l’autre. Mais que voulez-vous ? Bohémond, quoi qu’on ait pu dire, est surtout un sentimental. N’ayant pas, comme Marchenoir ou comme vous, Léopold, une règle rigide, un credo que n’ont pu faire plier les siècles, faussé par l’hégélianisme et saccagé par les curiosités les plus dangereuses, parfois incroyablement privé d’équilibre, on l’a toujours vu sans résistance contre tout individu assez habile pour se prévaloir hypocritement d’un service réel ou d’un acte de bonté feinte.
— L’esquisse est ferme, dit Léopold. Il m’a semblé pourtant qu’il y avait en lui un railleur d’une rare vigilance qu’il ne devait pas être aisé de surprendre.
— D’accord, mais je crois que, vers la fin, cette faculté s’est émoussée. Quel que soit son mal, il meurt surtout de lassitude. Il était vraiment trop peu fait pour les négoces de ce monde, et la misère, contre laquelle il fut toujours désarmé, l’avait aux trois quarts détruit. Rappelez-vous ses inconcevables absences, l’impossibilité de fixer son attention quand il parlait à ses fantômes, la seule réalité pour lui. Je n’ai connu que Marchenoir qui pût, quelquefois, dompter, un instant, sa chimère, et encore !
Puis, faites-y bien attention, Folantin est un dénicheur de merles très subtil qui sut arriver au bon moment. Il s’empara d’abord d’un pauvre garçon très dévoué à L’Isle-de-France et qui le voyait sans cesse. Celui-là, criminel sans le savoir, mit une si niaise persévérance à lui vanter les qualités d’âme du peinturier, tout en faisant le meilleur marché possible de ses ridicules ou de ses infirmités d’esprit, que Bohémond finit par craindre de s’être trompé sur le personnage et consentit à le bienvenir. Folantin, qui n’est pas avare, sut déployer un tact infini pour lui faire accepter des services d’argent, dont il savait que le besoin était fort pressant, n’attendant pas que le malheureux rêveur avouât ou trahît son embarras, dépassant même le désir secret de ce pauvre, avec une bonhomie, une rondeur parfaites. Le moyen était infaillible et réussit au delà de toute espérance.
Bref, abusant de la double détresse, physique et intellectuelle, de sa victime dont il paraissait être le bienfaiteur, il parvint — à l’instar d’une maîtresse basse et jalouse, — à éloigner tous les amis anciens, quoi qu’ils pussent faire, et réussit, Dieu sait par quelles pratiques de mensonges et de perfidies ! à lui en inspirer l’horreur. C’est par la volonté formelle de Bohémond que je n’ai pu arriver jusqu’à lui.
Or, cela n’est rien ou presque rien. Écoutez la suite.
Vous pensez bien, n’est-ce pas ? que je n’ai pas dû accepter facilement la consigne. Pour tout dire, j’ai tenté de pénétrer de force. C’est alors qu’on a fait donner la garde. À mon épouvante inexprimable, j’ai vu se dresser une abominable souillasse qui m’a déclaré n’être pas une moindre personne que la comtesse de L’Isle-de-France, épouse légitime et in extremis du moribond, dont elle rinça dix ans le pot de chambre et qui, naguère, dans un soir d’ivresse ou de folie, lui avait fait un enfant.
N’ayant déjà presque plus de forces et parfaitement isolé de tous ceux qui eussent pu penser à sa place, il avait fini par céder aux obsessions pieuses de Folantin qui ne lui laissa pas entrevoir d’autre moyen de légitimer ce fils, qu’il lui eût été si facile de reconnaître sans prostituer son Nom à la mère. J’ai pu comprendre que l’aumônier de l’hôpital, religieux d’une bonne foi indiscutable, mais qui fut, en cette occasion, admirablement roulé, se chargea lui-même d’emporter les résistances dernières. J’ai donc pris la fuite et me voici, noyé de chagrin, suffoqué par le dégoût.
Un silence lourd suivit ce récit.
À la fin, Clotilde murmura, comme se priant à elle-même :
— Rien n’arrive en ce monde que Dieu ne le veuille ou ne le permette, pour sa Gloire. Nous sommes donc forcés de penser que cette chose laide est en vue de quelque résultat inconnu et certainement adorable. Qui sait si le passage terrible de la mort ne sera pas rendu facile à ce pauvre homme par cette immolation préalable de ce qui était le principe de sa vie terrestre ? Mais les menteurs se trompent eux-mêmes. Je ne serais pas étonnée que M. Folantin crût avoir fait une action louable…
Hercule Joly, présent et silencieux jusque-là, intervint alors.
— Monsieur Druide, je suis parfaitement étranger au monde des artistes et j’ignore tout de leurs passions ou de leurs mœurs. Voulez-vous me permettre une question ? Quel a pu être le mobile de ce monsieur Folantin, et quel a pu être son intérêt à désoler ainsi l’agonie de M. de L’Isle-de-France ? Il est inconcevable qu’il ait voulu jouer gratuitement le rôle d’un de ces démons dont c’est l’emploi de désespérer les mourants.
Brusquement, Léopold se leva.
— C’est moi, dit-il, qui vais vous répondre, à la Marchenoir, si je le peux. Vous êtes un chrétien, monsieur Joly et, je le crois, un homme de prière. Je n’ai donc pas à vous apprendre la définition sublime du catéchisme : « L’Envie est une tristesse du bien d’autrui et une joie du mal qui lui arrive ». Nos psychologues peuvent déposer leurs analyses le long de ce mur, ils n’entameront pas le granit et le bronze d’une pareille démarcation.
Il y a quelques années, je me présentai un jour chez Folantin, qui n’était pas encore le personnage radieux qu’il est devenu. À mon arrivée, il achevait la lecture d’un journal qu’il jeta sur la table, comme s’il se débarrassait d’une couleuvre, avec cet air d’ennui suprême et ce sourire à donner des engelures que vous lui connaissez, mon cher Lazare. Voici, en propres termes, ce qu’il crut devoir me dire : — Quand une de ces feuilles me tombe sous la main, je vais tout de suite à l’article nécrologique et si je n’y trouve pas le nom de quelqu’un de mes amis, j’avoue que je suis très désappointé.
Depuis, je n’ai pu le voir ni entendre prononcer son nom sans me rappeler ce mot, bien plus spirituel qu’il ne le croyait lui-même, car son âme en fut éclairée pour moi dans ses profondeurs immortelles, et je la vis en plein, son âme affreuse, telle qu’elle sera, sous des « cieux nouveaux », dans dix mille siècles !
Il est fort possible, comme vient de le dire ma femme, qu’il ait cru faire, dans le cas de Bohémond, une chose héroïque. Il s’est donné certainement beaucoup de mal, et son désintéressement absolu n’est pas douteux. Le vrai envieux est le plus désintéressé, quelquefois même le plus prodigue des hommes. Il n’y a pas de divinité aussi exigeante que l’Idole blême.
L’Isle-de-France est, sans doute, celui de tous les contemporains qui a dû le plus lui crever le cœur. Les disparates signalées, il y a quelques instants, par Druide, étaient, entre eux, infinies. Le très haut poète qui va mourir, qui meurt peut-être à cette minute, paraissait avoir reçu tous les dons, la beauté, le génie, la noblesse, l’absolu courage, la sympathie expansive et toute-puissante. Ses facultés imaginatives et lyriques en activité permanente, et qui faisaient penser à ces feux errants du Livre Saint, mais surtout la promptitude archangélique de ses épigrammes, qui ne s’en souvient ? On peut à peine se figurer combien toutes ces choses déchirèrent un homme profondément disgracié, que les circonstances mettaient très souvent en face de son lumineux repoussoir.
Il s’est vengé hideusement, ainsi qu’il lui convenait de le faire, et je crois, en effet, qu’il a dû déployer une habileté, une persévérance de démon. Le résultat en valait la peine. Songez donc ! Amener ce cygne noir que fut Bohémond, ce dernier représentant d’une race fière, d’une lignée quasi-royale, à donner — fût-ce dans le crépuscule de l’agonie, — à une tireuse de cartes de lavoir, son Nom magnifique ! Le contraindre à finir comme un libertin gâteux subjugué par sa cuisinière ! Quelle revanche !
… Vous verrez, mon bon Lazare, que nous ne pourrons même pas assister à son enterrement. Sans vous, je n’aurais même pas su que le pauvre garçon était mourant. En supposant qu’on daignât nous aviser officiellement de la cérémonie funèbre, ce qui est au moins improbable, il nous faudrait, n’est-ce pas ? défiler à la façon des Sarmates vaincus, dans le cortège du triomphateur, marcher dans les larmes de la douairière, entendre, en crevant de honte et de rage, les discours humides où il sera parlé de « l’ami de la dernière heure ». Non, vraiment, j’aimerais mieux, dussé-je me condamner à la famine, payer d’humbles messes, pendant tout un mois, dans notre église solitaire !…
XXII
À ce moment on sonna, et Léopold cessa de parler pour aller ouvrir. Mais, s’approchant de la porte du jardin, il entendit les pas d’un individu qui prenait la fuite. En même temps, à l’extrémité de la rue, éclata le rire monstrueux de la Poulot.
Était-elle donc venue tout exprès ? C’était peu probable et, au fond, il n’importait guère qu’elle fût venue pour cela ou pour autre chose. Mais ce rire néfaste, ce hennissement de rosse apocalyptique, dont on commençait à perdre l’habitude et qui fit s’ouvrir toutes grandes plusieurs fenêtres, s’enroula bizarrement aux pilastres de la nuit, dans l’air sonore.
Il eut des soubresauts, des rebondissements, des à-coups, des reculs de grelin dans la rainure, de soudaines reprises, des élans, des bonds furieux ; puis il s’alanguit et déferla, quelque temps encore, dans un mode si funèbre que des chiens hurlèrent.
Cela — sous un ciel splendide, sous des étages d’étoiles, sous le poids effrayant de tous les silences de l’espace, — à la minute même où on était plein de cette pensée qu’un des êtres les plus nobles qu’il y eût au monde allait mourir, impressionna singulièrement les quatre auditeurs du pavillon diffamé.
— J’ai bien souvent entendu ce rire, dit Clotilde, et il m’a toujours fait horreur. Mais, ce soir, il a quelque chose que je ne sais définir… C’est pour moi comme si la malheureuse n’était plus parmi les êtres à la ressemblance de Dieu, et qu’en châtiment de quelque crime, — dont elle cherchait à s’étourdir en nous insultant, — elle se trouvât maintenant un peu au-dessous de ces animaux à qui elle fait peur. Ne vous semble-t-il pas, Messieurs, que son rire est l’expression la plus affreuse du désespoir ?
— Il me semble surtout l’expression de la démence qui n’a, certes, rien de comique ni de rassurant, fit observer bonnement Hercule Joly.
— Je crains, reprit Clotilde, de vous paraître moi-même une insensée. Mais je ne puis m’empêcher de vous dire ce que j’éprouve en ce moment… Il est bien certain que l’espace et le temps n’existent pas pour les âmes, et que nous sommes dans une ignorance infinie de ce qui s’accomplit autour de nous, invisiblement. Dans le délire de ma maladie, j’ai vu des êtres épouvantables qui riaient ainsi de me voir souffrir, qui me désignaient cruellement d’autres malades sans nombre, des moribonds, des agonisants lamentables, jusqu’au bout de la terre, et il m’était dit qu’il y avait entre tous ces malheureux et moi une correspondance, une relation mystérieuse. Eh bien ! je songe à celui de nos amis qui lutte cette nuit contre la mort, et je me demande si ce que nous venons d’entendre n’est pas un avertissement… Oui, mes amis, je me demande avec terreur si ce ricanement horrible n’est pas un glas, s’il n’existait pas, de M. de L’Isle-de-France à cette créature d’en bas, un fil spirituel analogue au lien de chair dont on a voulu garrotter ses dernières heures, et si chacun d’eux, — à cette même seconde, — ne tombe pas dans le gouffre qu’il a choisi !…
La voix de la femme de Léopold était changée, et les derniers mots furent dits comme si elle avait été jetée hors d’elle-même.
Druide, livré à une commotion extraordinaire, se souvint alors d’avoir entendu autrefois le bon Gacougnol affirmer qu’elle avait réellement quelque chose d’une prophétesse.
Les langues devinrent silencieuses et les cœurs pesèrent autant que le monde. La nuit, d’ailleurs, était avancée. On se sépara, et Clotilde, offrant à la fois ses deux belles mains à ses deux hôtes, leur dit, avec une douceur étrange, cette phrase étrange qui semblait continuer son rêve
— La vie, chers amis, c’est la main ouverte, et la mort, c’est la main, fermée…
Ensuite elle pria longtemps, avec une grande charité, pour les vivants et pour les défunts, et, dans son sommeil, elle vit un pain qu’elle partageait aux misérables. Ce pain, au lieu de jeter de l’ombre, jetait de la lumière…
Le lendemain, on apprit que L’Isle-de-France était mort pendant la nuit, et que la Poulot, complètement folle, avait été enfermée à Sainte-Anne, section des agitées, pour n’en plus sortir que les deux pieds en avant et le cou tordu…
Léopold se prépara tranquillement à paraître devant Dieu.
XXIII
C’est demain le terme d’octobre. On le paiera, sans doute, comme on a payé les autres. Avec quel argent ? C’est Dieu qui le sait. Tout ce que les créatures peuvent savoir, c’est que, depuis la fondation de Rome dont les Douze Tables féroces livraient le mauvais payeur à son créancier pour le vendre ou le mettre en pièces, il ne s’est assurément jamais rencontré une chienne plus implacable que la propriétaire des Léopold.
La voici, justement, assise devant son prie-Dieu, un peu en avant de Clotilde et de Léopold venus pour entendre la grand’messe. Elle a déjà, certainement, répandu des actions de grâces très abondantes et remercié le Seigneur de n’être pas une publicaine.
Enfin, ce qu’il y a de sûr et de consolant, c’est qu’elle ne peut pas mordre tout de suite. « À chaque jour suffit son tintouin », est-il dit dans le Discours sur la montagne.
Un prêtre vient de monter en chaire. Ce n’est pas le curé, personnage vertueux, sans indiscrétion ni fureur, qui, interrogé un jour par Léopold sur les sentiments religieux de sa paroisse, lui fit cette réponse : — Oh ! Monsieur, il n’y a ici que de très petites fortunes !!! et qui ne vint pas une seule fois consoler ses brebis nouvelles, quand elles étaient dans les affres de leur supplice.
Non ce n’est pas lui. C’est un vicaire humble et timide par qui fut administrée Clotilde. Celle-ci le regarde avec une grande douceur et se prépare à l’écouter. Qui sait si ce « serviteur inutile » ne va pas lui donner précisément le secours dont elle a besoin ?
Quelle occasion, d’ailleurs, de parler à des pauvres, à des gens qui souffrent ! Ce dimanche est le XXIe après la Pentecôte. On vient de lire l’Évangile des deux Débiteurs.
« Le royaume des cieux est comparé à un Roy, lequel voulut faire compte avec ses serviteurs.
« Et quand il eut commencé à faire compte, on luy en présenta un qui luy devoit dix mille talents.
« Et d’autant qu’iceluy n’avoit de quoy payer, son Seigneur commanda que luy, et sa femme, et ses enfants, et tout ce qu’il avoit, fust vendu et que la debte fust payée.
« Parquoy ce serviteur, se jettant en terre, le supplioit, disant : Seigneur, aye patience envers moy, et je payeray tout.
« Adonc le Seigneur de ce serviteur, esmeu de compassion, le lascha, et luy quitta la debte.
« Mais quand ce serviteur fut party, il trouva un de ses compagnons en service, qui lui devait cent deniers : lequel il saisit, et l’estrangloit, disant : Paye-moy ce que tu dois.