La Femme pauvre (page 24)
« Et son compagnon en service, se jettant à ses pieds, le prioit, disant : Aye patience envers moy et je te payeray tout.
« Mais il n’en voulut rien faire, ains s’en alla et le mit en prison jusques à tant qu’il eust payé la debte.
« Voyans ses autres compagnons ce qui avoit esté fait, furent fort marris : dont s’en vindrent, et narrèrent à leur Seigneur tout ce qui avoit esté fait.
« Lors son Seigneur l’appela, et lui dit : Meschant serviteur, je t’ay quitté toute ceste debte, pour tant que tu m’en as prié :
« Ne te falloit-il pas aussi avoir pitié de ton compagnon en service, ainsi que j’avoye eu pitié de toy ?
« Adonc son Seigneur courroucé le bailla aux sergens, jusqu’à ce qu’il luy eust payé tout ce qui luy estoit deu. »
Quel texte à paraphraser, la veille du jour où on étrangle les pauvres diables ! Tous les amnistiés, tous les libérés, tous les propriétaires du pays sont là, et il ne serait peut-être pas absolument impossible d’atteindre la conscience de quelques-uns. Mais le vicaire, qui est lui-même un pauvre diable et qui a la consigne générale de ménager les ventres pleins, tourne court sur « l’étranglement » et interprète la Parabole, si nette pourtant, si peu évasive, par le précepte infiniment élastique de pardonner les injures, noyant ainsi, dans la confiture sacerdotale de Saint-Sulpice, l’indiscrète et désobligeante leçon du Fils de Dieu.
Alors un nuage tombe sur Clotilde, qui s’endort. Maintenant, c’est un autre prêtre qui parle :
— Voilà l’Évangile, mes frères, et voici vos cœurs. Du moins j’ose présumer que vous les avez apportés. Je veux être persuadé que vous ne les avez pas oubliés au fond de vos caisses ou de vos comptoirs, et que je ne parle pas seulement à des corps. Qu’il me soit donc permis de leur demander, à vos cœurs, s’ils ont compris quelque chose à la parabole qui vient d’être lue.
Absolument rien, n’est-ce pas ? Je m’en doutais. Il est probable que la plupart d’entre vous avaient assez à faire de compter l’argent qu’ils recevront ou qu’ils pourront recevoir demain de leurs locataires, et qui leur sera très probablement versé avec d’intérieures malédictions.
Au moment où il est dit que le serviteur exonéré par son maître prend à la gorge le malheureux qui lui doit à lui-même une faible somme, les mains de quelques-uns ou de quelques-unes ont dû se crisper instinctivement, à leur insu, ici même, devant le tabernacle du Père des pauvres. Et quand il l’envoie en prison, sans vouloir entendre sa prière, oh ! alors, sans doute, vous avez été unanimes à vous écrier dans vos entrailles que c’était bien fait et qu’il est vraiment fâcheux qu’une pareille prison n’existe plus.
Voilà, je pense, tout le fruit de cet enseignement dominical que vos anges seuls ont écouté, avec tremblement. Vos Anges, hélas ! vos Anges graves et invisibles, qui sont avec vous dans cette maison et qui, demain, seront encore avec vous, quand vos débiteurs vous apporteront le pain de leurs enfants ou vous supplieront en vain de prendre patience. Les pauvres gens, eux aussi, seront escortés de leurs Gardiens, et d’ineffables colloques auront lieu, tandis que vous accablerez de votre mécontentement, ou de votre satisfaction plus cruelle, ces infortunés.
Le reste de la parabole n’est pas fait pour vous, n’est-ce pas ? L’éventualité d’un Seigneur qui vous jugulerait à son tour est une invention des prêtres. Vous ne devez rien à personne, votre comptabilité est en règle, votre fortune, petite ou grande, a été gagnée le plus honorablement du monde, c’est bien entendu, et toutes les lois sont armées pour vous, même la Loi divine.
Vous n’avez pas d’idoles chez vous, c’est-à-dire vous ne brûlez pas d’encens devant des images de bois ou de pierre, en les adorant. Vous ne blasphémez pas. Le Nom du Seigneur est si loin de vos pensées qu’il ne vous viendrait même pas à l’esprit de le « prendre en vain ». Le dimanche, vous comblez Dieu de votre présence dans son Église. C’est plus convenable qu’autre chose, c’est d’un bon exemple pour les domestiques et cela ne fait, au demeurant, ni chaud ni froid. Vous honorez vos pères et mères, en ce sens que vous ne leur lancez pas, du matin au soir, des paquets d’ordure au visage. Vous ne tuez ni par le fer ni par le poison. Cela déplairait aux hommes et pourrait effaroucher votre clientèle. Enfin, vous ne vous livrez pas à de trop scandaleuses débauches, vous ne faites pas des mensonges gros comme des montagnes, vous ne volez pas sur les grandes routes où on peut si facilement attraper un mauvais coup, et vous ne pillez pas non plus les caisses publiques toujours admirablement gardées. Voilà pour les commandements de Dieu.
Il est à peu près inutile de rappeler ceux de l’Église. Quand on est « dans le commerce », comme vous dites, on a autre chose à faire que de consulter le calendrier ecclésiastique, et il est universellement reconnu que « Dieu n’en demande pas tant ». C’est une de vos maximes les plus chères. Donc, vous êtes irréprochables, vos âmes sont nettes et vous n’avez rien à craindre…
… Dieu, mes frères, est terrible quand il lui plaît de l’être. Il y a ici des personnes qui se croient des âmes d’élite, qui s’approchent souvent des sacrements et qui font peser sur leurs frères un fardeau plus lourd que la mort. La question est de savoir si elles seront précitées aux pieds de leur Juge, avant d’être sorties de leur épouvantable sommeil…
Les impies se croient héroïques de résister à un Tout-Puissant. Ces superbes, dont quelques-uns ne sont pas inaccessibles à la pitié, pleureraient de honte, s’ils pouvaient voir la faiblesse, la misère, la désolation infinies de Celui qu’ils bravent et qu’ils outragent. Car Dieu, qui s’est fait pauvre en se faisant homme, est, en un sens, toujours crucifié, toujours abandonné, toujours expirant dans les tortures. Mais que penser de ceux-ci qui ne connurent jamais la pitié, qui sont incapables de verser des larmes, et qui ne se croient pas impies ? Et que penser enfin de ceux-là qui rêvent la vie éternelle, en bras de chemise et en pantoufles, au coin du feu de l’enfer ?
… Je vous ai parlé des locataires pauvres dont cette paroisse est suffisamment approvisionnée, et qui tremblent déjà, en songeant à ce que vous pouvez leur faire souffrir demain. Ai-je parlé à une seule âme vraiment chrétienne ? Je n’ose le croire.
Ah ! que ne puis-je crier en vous ! sonner l’alarme au fond de vos cœurs charnels ! vous donner l’inquiétude salutaire, la sainte peur de trouver votre Rédempteur parmi vos victimes ? Ego sum Jesus quem tu persequeris ! est-il dit à saint Paul fumant de rage contre les chrétiens, qui étaient alors comme les locataires de la Cité du Démon et qu’on pourchassait de gîte en gîte, l’épée ou la torche dans les reins, jusqu’à ce qu’ils payassent de tout leur sang le logis permanent des cieux. Je suis Jésus que tu persécutes !
On sait que ce Maître s’est souvent caché au milieu des indigents, et quand nous faisons souffrir un homme plein de misère, nous ne savons pas quel est celui des membres du Sauveur que nous déchirons. Nous avons appris du même saint Paul qu’il y a toujours quelque chose qui manque aux souffrances de Jésus-Christ, et que ce quelque chose doit être accompli dans les membres vivants de son Corps.
— Quelle heure est-il ? Père, disent à Dieu ses pauvres enfants, tout le long des siècles, car nous veillons « sans savoir le jour ni l’heure ». Quand finira-t-on de souffrir ? Quelle heure est-il à l’horloge de votre interminable Passion ? Quelle heure est-il ?…
— C’est l’heure de payer ton terme, ou d’aller crever dans la rue, parmi les enfants des chiens ! répond le Propriétaire…
Ah ! Seigneur ! je suis un très mauvais prêtre. Vous m’avez confié ce troupeau dormant et je ne sais pas le réveiller. Il est si abominable, si puant, si totalement affreux pendant son sommeil !
Et voici que je m’endors à mon tour, à force de le voir dormir ! Je m’endors en lui parlant, je m’endors en priant pour lui, je m’endors au lit des agonisants et sur le cercueil des morts ! Je m’endors, Seigneur, en consacrant le Pain et le Vin du Sacrifice redoutable ! Je m’endors au Baptême, je m’endors à la Pénitence, je m’endors à l’Extrême-Onction, je m’endors au sacrement de Mariage ! Quand j’unis, pour votre éternité, deux de vos images engourdies par le sommeil, je suis moi-même si appesanti que je les bénis comme du fond d’un songe et que c’est à peine si je ne roule pas au pied de votre autel !…
Clotilde se réveilla au moment où l’humble prêtre descendait de la chaire. Leurs regards se rencontrèrent et parce qu’elle avait le visage baigné de larmes, il dut croire que c’était son prône qui les avait fait couler. Il avait raison, sans doute, car cette voyante était tombée à un si profond sommeil qu’elle pouvait bien avoir entendu les vraies paroles qu’il n’avait osé prononcer que dans son cœur.
XXIV
Léopold et Clotilde sont au cimetière de Bagneux. C’est toujours pour eux un apaisement de s’y promener. Ils parlent aux morts et les morts leur parlent à leur manière. Leur fils Lazare et leur ami Marchenoir sont là, et les deux tombes sont cultivées par eux avec amour.
Quelquefois ils vont s’agenouiller dans un autre cimetière où sont enterrés Gacougnol et L’Isle-de-France. Mais c’est un long voyage souvent impossible, et le grand dortoir de Bagneux, qui n’est qu’à dix minutes de leur maison, leur plaît surtout parce qu’il est celui des plus pauvres.
Les lits à perpétuité y sont rares et les hôtes, chaque cinq ans démaillotés de leurs planches, sont jetés pêle-mêle dans un ossuaire anonyme. D’autres indigents les talonnent, pressés à leur tour de s’abriter sous la terre.
Les deux visiteurs espèrent bien qu’avant ce délai, avant l’échéance de cet autre terme de loyer, il leur sera possible de donner une dernière demeure plus stable à ceux qu’ils ont tant aimés. Eux-mêmes, il est vrai, peuvent mourir d’ici-là. Que la Volonté de Dieu soit faite. Il restera toujours la Résurrection des morts qu’aucun règlement ne saurait prévoir ni empêcher.
L’endroit, d’ailleurs, est aimable. L’administration parisienne, qui a condamné l’usage antique de la Croix monumentale, au moment même où elle en multipliait dérisoirement le signe dans le quadrillage systématique de ses cimetières suburbains, a du moins consenti à planter le long des avenues un assez grand nombre d’arbres. Au commencement, cette plaine géométrique et sans verdure désespérait. Maintenant que les arbres, plus vigoureux ont pu plonger leurs racines dans le cœur des morts, il tombe d’eux, avec leur ombre mélancolique, une douceur grave.
Combien de fois par semaine, dès l’ouverture des portes, Léopold ne vient-il pas, allant de l’une à l’autre des deux sépultures, arrachant les herbes sauvages, les cailloux, redressant ou guidant les jeunes tiges dont il écarte les insectes, joyeux de trouver une rose nouvelle, une capucine, un volubilis fraîchement éclos, les arrosant d’une main très lente, et oubliant l’univers, s’attardant des heures, surtout auprès de la petite tombe blanche de son enfant auquel il parle avec tendresse, auquel il chante à demi-voix le Magnificat ou l’Ave maris stella, comme autrefois, quand il le berçait sur ses genoux pour l’endormir ! Et c’est une chose qui remue l’âme des passants de voir ce chanteur à la face tragique et pleine de pleurs, prosterné sur ce berceau. Clotilde vient le rejoindre et le trouve dans cette posture.
— Oh ! mon ami, lui dit-elle, que nous sommes heureux d’être des chrétiens ! de savoir que la mort existe si peu, qu’elle est, en réalité, une chose qu’on prend pour une autre, et que la vie de ce grand monde est une si parfaite illusion
À la naissance de Jésus, les Anges ont annoncé à tous les hommes de bonne volonté la paix in terra, « sur terre ou en terre ». Tu m’as enseigné toi-même ce double sens. Regarde ces tombes chrétiennes. Sur presque toutes, il y a ces mots : Requiescat in pace. Ne penses-tu pas que c’est ainsi que nous pouvons entendre la Parole sainte ? Le repos, mon bien-aimé, le Repos, n’est-ce pas le nom de la Vie divine ?
Que sont les gestes des hommes en comparaison de cette vie puissante que l’Esprit-Saint tient en réserve sous la terre parmi les diamants et la vermine, pour le moment inconnu où seront réveillées toutes les poussières ?
— Ce moment, répond Léopold, est l’espoir unique. Job l’appelait, il y a quarante-six siècles, les Martyrs l’ont appelé, dans leurs tourments et la mort est douce à ceux qui l’attendent.
Tous deux vont, çà et là, au milieu des tombes. Beaucoup sont incultes, abandonnées tout à fait, arides comme la cendre. Ce sont celles des très pauvres qui n’ont pas laissé un ami chez les vivants et dont nul ne se souvient. On les a fourrés là, un certain jour, parce qu’il fallait les mettre quelque part. Un fils ou un frère, quelquefois un aïeul a fait la dépense d’une croix, puis les trois ou quatre convoyeurs ont été boire et se sont quittés sur de pochardes sentences. Et tout a été fini. Le trou comblé, le fossoyeur a planté la croix à coups de pioche et a été boire à son tour. Aucun entourage n’a jamais été ni ne sera jamais posé par personne pour marquer la place où dort ce pauvre qui est peut-être à la droite de Jésus-Christ… Sous le poids des pluies, la terre s’est affaissée et les pierres sont sorties en si grand nombre que même les chardons ne peuvent y croître. Bientôt la croix tombe, pourrit sur le sol, le nom du misérable s’efface et n’existe plus que sur un registre de néant.
Léopold et Clotilde ont grande pitié de ces oubliés, mais ce qui les navre de charité, c’est la foule des petites tombes. Il faut visiter les vastes nécropoles de la banlieue de Paris pour savoir ce qu’on tue d’enfants dans les abattoirs de la misère. On y voit des lignes presque entières de ces couchettes blanches, surmontées d’absurdes couronnes en perles de verre et de médaillons de bazar où s’affirment des sentimentalités exécrables.
Il y en a pourtant de naïves. De loin en loin, dans une sorte de niche fixée à la croix, sont exposés, avec la photographie du petit mort, les humbles jouets qui l’amusèrent quelques jours. Souvent Léopold a vu s’agenouiller, devant l’une d’elles, une vieille femme désolée. Elle était si vieille qu’elle ne pouvait plus pleurer. Mais sa plainte était si douloureuse que les étrangers qui l’entendaient pleuraient pour elle.
— La pauvre vieille n’est pas là, dit-il. J’aurais voulu la revoir. Il me semble que j’aurais eu le courage de lui parler, aujourd’hui… Peut-être qu’elle est elle-même couchée maintenant, tout près d’ici. La dernière fois, elle paraissait se traîner à peine.
— Heureux ceux qui souffrent et qui pleurent ! mon cher ami, lui répond sa femme dont le beau visage s’éclaire. N’entends-tu pas, quelquefois, chanter les morts ? Je parlais tout à l’heure des Anges de Noël, de cette multitude céleste qui chantait « Gloire à Dieu dans les cieux et paix aux hommes dans la terre. » Ce chant sublime n’a pas cessé, parce que rien de l’Évangile ne peut cesser. Seulement, depuis que Jésus a été mis dans son Tombeau, j’imagine que le cantique des Anges est continué sous la terre, par la multitude pacifiée des morts. J’ai cru l’entendre bien des fois, dans le silence des créatures qui ont l’air de vivre, et c’est une musique d’une suavité inexprimable. Oh ! je distingue parfaitement les voix profondes des vieillards, les voix humbles des hommes et des femmes, et les voix claires des petits enfants. C’est un concert de joie victorieuse par-dessus la rumeur lointaine et désespérée des esprits déchus.
… Parmi toutes ces voix, il en est une qui me paraît celle d’un homme excessivement âgé, d’un centenaire accablé de siècles, et cette voix me donne comme la sensation d’un tranquille rayon de lumière qui viendrait vers moi du fond d’un monde oublié.
Ta songeuse de femme t’a déjà dit cela, mon Léopold, sans trop comprendre elle-même ce qu’elle disait. Mais je suis sûre de l’avoir vu, dans mes rêves, ce vieillard tout cassé, tout émietté par plusieurs mille ans de sépulcre, et bien qu’il ne me parlât pas, j’ai deviné que c’était un homme de mon sang qui avait dû être grand parmi les autres hommes, dans quelque contrée sans nom, antérieurement à toutes les histoires, et qu’il était chargé mystérieusement, de préférence à tout autre, de veiller sur moi…
Et la voix de notre Lazare, que de fois ne l’ai-je pas reconnue !
… Quand je souffrais trop, quand je sentais mon cœur glisser dans le gouffre, il me disait à l’oreille, distinctement : — Pourquoi t’affliges-tu ? Je suis près de toi, et je suis, en même temps, près de Jésus, car les âmes n’ont point de lieu. Je suis dans la Lumière, dans la Beauté, dans l’Amour, dans l’Allégresse qui est sans limites. Je suis avec les très purs, avec les très doux, avec les très pauvres, avec ceux dont le monde n’était pas digne, et quand tu as pleuré trop longtemps à cause de moi, mère chérie, tu ne vois donc pas que c’est Dieu lui-même, Dieu le Père qui te prend dans ses bras et qui met ta tête sur son sein pour t’endormir !…
Léopold, ivre d’émotion, s’est laissé tomber sur un banc et contemple son inspirée à travers un voile de pleurs.
— Tu as raison, murmure-t-il, nous sommes heureux d’une manière divine, plus heureux, assurément, qu’autrefois, quand nous ne savions pas mieux que la manière humaine, et c’est dans ce vallon de douleurs que nous sentons vraiment notre joie !
Marchenoir me parlait souvent des morts, et il m’en parlait à peu près comme toi, avec sa puissance terrible. Sais-tu ce qu’il me disait un jour ? Oh ! que tu vas trouver cela beau ! Il me disait que le Paradis perdu c’est le cimetière et que l’unique moyen de le récupérer, c’est de mourir. Il avait là-dessus un poème qui n’a pu être retrouvé dans ses papiers et qui n’a jamais été publié. Il me l’a lu deux ou trois fois, mais, n’ayant alors qu’à moitié compris, je n’en ai gardé qu’un souvenir incomplet. Cependant, voici le début qui s’est fixé dans ma mémoire, avec une netteté singulière. Il s’agit d’un pèlerin, comme il y en eut quelques-uns au Moyen âge, qui cherche par toute la terre « le Jardin de Volupté ». Écoute :
« On n’avait jamais vu et on ne reverra jamais un Pèlerin aussi formidable.
« Depuis son enfance, il cherchait le Paradis terrestre, l’Éden perdu, ce Jardin de Volupté, — par qui la Femme est symbolisée si profondément, — où le Seigneur Dieu colloqua Son Type, quand Il l’eut formé de la boue.
« Ce Pèlerin avait été rencontré, sur toutes les routes connues et sur toutes les routes inconnues, par les hommes ou par les serpents, qui s’étaient écartés de lui, car les psaumes lui sortaient par tous les pores et il était fait comme un prodige.
« Toute sa personne ressemblait à un vieux cantique d’impatience et avait dû être conçue, naguère, en d’irrévélables soupirs.
« Le soleil le mécontentait. Intérieurement ébloui de son espoir, les cataractes lumineuses du Cancer ou du Capricorne lui paraissaient venir d’une triste lampe en agonie oubliée dans des catacombes pleines de captifs.
« Seul d’entre tous les hommes, il se souvenait de la fournaise de magnificences d’où leur espèce fut exilée, pour que commençassent les Douleurs et que commençassent les Temps.
« Ne fallait-il pas qu’il se trouvât quelque part, ce brasier de Béatitude que le Déluge ne put éteindre, puisque le Chérubin était toujours là pour débrider la cavalerie des Torrents ?
« Il suffisait assurément de bien chercher, car le temps n’a pas la permission de détruire ce qui ne lui appartient pas.
« Et le Pèlerin cheminait dans les extases, en songeant que ce Jardin avait été le domaine de ceux qui ne devaient pas mourir, et que les Neuf cent trente ans du Père des pères n’ayant pu raisonnablement commencer qu’à l’instant même où il devenait un mortel, la durée de son séjour dans le Paradis était absolument inexprimable en chiffres humains, — osât-on supposer des millions d’années de ravissement, selon les manières de compter qui sont en usage parmi les enfants des morts !… »
Ici, ma mémoire se brouille, du moins pour ce qui est des mots et des images. Mais j’ai retenu le plan.
Ce Pèlerin cherche ainsi toute sa vie, continuellement déçu et continuellement ravi d’espoir, brûlant de foi et brûlant d’amour.
Sa Foi est si grande que les montagnes se dérangent pour le laisser passer, et son Amour est si fort que, pendant la nuit, on le prendrait pour cette colonne de feu qui marchait en avant du Peuple Hébreu.
Il ne connaît pas la fatigue et ne craint aucune sorte de dénûment. Depuis plus de cent ans qu’il cherche, il n’a pas eu une heure de tristesse. Au contraire, plus il devient vieux et plus il se réjouit, car il sait qu’il ne peut mourir sans avoir trouvé ce qu’il cherche.
Mais voici que le moment approche, sans doute. Il a tellement fouillé le globe qu’il n’y a plus un seul coin, fût-ce le plus infâme ou le plus horrible, que son Espérance n’ait visité. Il a parcouru le fond des fleuves et cheminé dans le lit des mers.
Jugeant alors qu’il est arrivé, il s’arrête pour la première fois, et meurt d’amour dans un cimetière de lépreux, au milieu duquel est l’Arbre de Vie et où se promène, comme nous, au milieu des tombes, l’Esprit du Seigneur.
XXV
Deinde sponsæ videbatur, quod quasi locus quidam terribilis et tenebrosus aperiebatur, in quo apparuit fornax ardens intus. Et ignis ille nihil aliud habebat ad comburendum nisi dæemones, et viventes animas.
« Supra vero fornacem istum apparuit anima illa, cujus judicium jam in superioribus auditum est. Pedes vero animæ affixi fuerunt fornaci, et anima stabat erecta quasi persona una. Non autem stabat in altissimo loco, nec in infimo, sed quasi in latere fornacis. Cujus forma erat terribilis, et mirabilis.
« Ignis vero fornacis videbatur se trahere sursum infra pedes animæ, sicut quando aqua trahit se sursum per fistulas, et violenter comprimendo se ascendebat super caput, in tantum, quod pori stabant sicut venæ currentes, cum ardenti igne.
« Aures autem videbantur quasi sufflatoria fusorum, quæ cerebrum totum cum continuo flatu commovebant.
« Oculi vero eversi apparebant et immersi, et videbantur ad occiput intus esse affixi.
« Os quoque erat apertum et lingua extracta per aperturas narium, et dependebat ad labia.
« Dentes autem erant quasi clavi ferrei affixi per palatium.
« Bracchia vero ita longa erant, quod tendebant ad pedes.
« Manus quoque ambæ videbantur habere et comprimere quamdam pinguedinem cum ardenti pice.
« Cutis vero quæ apparebat supra animam videbatur habere formam pellis supra corpus, et erat quasi lintea vestis circumfusa spermate. Quæ quidem vestis sic erat frigida, quod omnis qui videbat eam contremuit.
« Et de illa procedebat sicut sanies de ulcere corrupto sanguine, et fœtor ita malus, quod nulli pessimo fœtori in mundo posset assimilari.
« Visa itaque ista tribulatione, audiebatur vox de illa anima, quæ dixit quinque vicibus : Væ ! clamans cum lacrymis totis viribus suis… »
Revelationum cœlestium Sanctæ Brigittæ,
Liber quartus, cap. VII.
L’Esprit du Seigneur ne Se promène pas seulement dans les cimetières. Ceux qui Le connaissent peuvent Le rencontrer partout, fût-ce en enfer, et Il dit Lui-même que « le feu marche devant Sa Face ».