La Femme pauvre (page 3)
Elle dormait là, depuis deux ans, c’est-à-dire depuis la ruine de Chapuis. Auparavant, on habitait un appartement assez confortable aux environs du parc Montsouris, et Clotilde avait sa chambre.
Mais la culbute soudaine et totale du balancier n’avait pas permis qu’on y restât plus longtemps qu’il ne fallait pour trouver un nouveau gîte qui fût un peu moins inclément que l’hôtellerie de la lune.
À la réserve de six semaines passées à l’hôpital et qui, par comparaison, lui avaient paru bienheureuses, la pauvre fille avait donc couché là deux ans, derrière l’ordure de ces deux vieillards infâmes dormant auprès d’elle, roulée dans ses guenilles, en proie aux affres d’un dégoût mortel, que l’accoutumance n’avait pu guérir. Elle ne dormit guère cette nuit-là. Ses pensées la faisaient trop souffrir. Elle avait froid, aussi, et grelottait sous la ficelle de ses haillons, car l’effrayant hiver de cette année, si funeste aux pauvres, commençait déjà.
Elle songeait, en regardant les ténèbres, que c’était pourtant bien cruel de n’avoir pas même le droit de pleurer dans un misérable coin. Car, en supposant que l’horreur de salir ses larmes ne l’eût pas empêchée de les répandre quelquefois sur le fumier de cette étable à cochons, une effusion si mélancolique eût été blâmée à l’instant comme une preuve d’égoïsme et de lâcheté criminelle.
Chapuis n’aurait pas manqué de lui prodiguer l’ironie de ses consolations ordurières et la martyre eût réavalé devant elle son vieux calice, au milieu d’une bourrasque de soupirs, en la suppliant, au nom du ciel, de vouloir bien comparer ses douleurs aux siennes.
Dès son enfance la plus lointaine, cette chenille du Purgatoire avait exigé rigoureusement qu’elle ne se plaignît jamais, prétendant qu’une enfant doit être la récompense et la « couronne » d’une mère. Elle avait même là-dessus d’humides phrases empruntées à la rhétorique jaculatoire des images de dévotion qu’elle idolâtrait.
Le cœur de la malheureuse fillette, comprimé dans un étau implacable, avait donc résorbé silencieusement ses peines, sans avoir jamais pu se barricader ni s’endurcir.
Quoi qu’on pût lui faire, elle agonisait de la soif d’amour et, n’ayant personne à chérir, elle entrait parfois, au milieu du jour, dans les pénombrales églises, pour y sangloter à l’aise au fond de quelque chapelle tout à fait obscure…
Pauvre être abandonné ! C’était dur de penser qu’elle n’avait pas eu d’autres joies dans son enfance ni dans les plus fraîches années de sa jeunesse ! Sans doute, elle avait bien essayé de se lier avec les apprenties qu’elle avait connues à son atelier de dorure. Mais sa timidité presque maladive leur avait déplu, sa douceur extrême et la noblesse ingénue de son maintien avaient révolté ces petites souillasses qui la traitèrent de « poseuse », en même temps qu’une pudeur instinctive la préservait de leurs putréfiants exemples.
Ah ! certes, elle avait tout appris et ses oreilles ne lui avaient guère permis d’ignorer les fanges les plus intimes de l’humanité d’en bas ! Mais le ramage vicieux de ces impubères ne pénétrait pas son âme, qui demeurait aussi chaste que le rosaire d’une visitandine.
C’est pour cela qu’elle allait offrir ses larmes au Dieu des églises, sans savoir qu’elle accomplissait ainsi le grand sacrifice, la béatifique et la formidable Offrande qui a beaucoup plus, sans doute, que le pouvoir de déplacer les constellations, puisque le Seigneur Jésus n’a pas obtenu de boisson meilleure pour le réconforter dans la Sueur de Sang et dans l’Agonie.
Elle n’était pourtant pas ce que les Éaques des sacristies appellent une pieuse enfant. Elle avait reçu le semblant d’instruction religieuse que confèrent ordinairement, dans les paroisses de Paris, les entrepreneurs de catéchisme.
Sa mère qui ne se livrait à d’autres pratiques dévotieuses que l’invocation postiche d’un ciel décousu et qui pensait, comme toute vraie guenon bourgeoise, que « les simagrées offensent notre Créateur », n’était pas précisément le modèle qu’il aurait fallu pour l’acheminer à la perfection chrétienne.
Elle lui avait « fait faire » sa première communion, à l’exemple de toutes les paillardes femelles de boutiquiers, parce que c’était l’occasion d’un exceptionnel déploiement de sensibilité maternelle. Mais elle aurait improuvé les exagérations superstitieuses de la prière et surtout l’inutile effusion des larmes dans des endroits écartés.
Scrupuleusement, elle observait la profonde liturgie des détaillants orthodoxes, laquelle consiste à tirer les Rois, à manger de la merluche le Vendredi Saint, des crêpes à la Saint-Jean, de la cochonnaille à Noël et surtout, oh ! surtout, à porter des fleurs aux « chers absents », le Jour des Morts. Le paroxysme du délire eût été de lui demander davantage.
Oui, ces heures d’attendrissement avaient été les meilleures de la vie de Clotilde et le simulacre de passion qui lui était venu plus tard ne les avait certes pas values.
Au moins, elles ne lui avaient pas laissé d’amertume, ces heures bénies, où les sources de son cœur invoquaient silencieusement les sources du ciel.
Elle se souvenait d’avoir senti la Douceur même et quand elle fondait en pleurs, c’était comme une impression très lointaine, infiniment mystérieuse, un pressentiment anonyme d’avoir étanché des soifs inconnues, d’avoir consolé. Quelqu’un d’ineffable…
Un certain jour, ah ! ce souvenir ne s’effacerait jamais, un Personnage lui avait parlé, un prêtre à longue barbe blanche de patriarche, portant la croix pectorale et l’améthyste et qui paraissait venir de ces solitudes situées aux confins du monde où se promènent, sous des cieux terribles, les lions évangéliques de l’Épiscopat.
Voyant pleurer une si jeune fille, il s’était approché, la considérant avec bonté. Il l’avait bénie d’une très lente bénédiction, en remuant doucement les lèvres, et lui posant ensuite la main sur la tête, à la façon d’un dominateur des âmes
— Mon enfant, avait-il dit, pourquoi pleurez-vous ?
Elle l’entendait encore, cette voix calme et pénétrante qui lui avait paru la voix d’un être surhumain. Mais qu’aurait-elle pu répondre, en un tel moment, sinon qu’elle se mourait du désir de vivre ? Elle le regarda seulement de ses grands yeux de chevrette perdue, où se lisait si bien sa peine.
C’est alors que l’étranger ajouta ces paroles étonnantes qu’elle ne devait jamais oublier :
— On a dû, quelquefois, vous parler d’Ève, qui est la Mère du genre humain. C’est une grande Sainte aux yeux de l’Église, quoiqu’on ne l’honore guère dans cet Occident où son nom est souvent mêlé à des réflexions profanes. Mais on l’invoque toujours, dans nos chrétientés du vieil Orient, où les traditions antiques se sont conservées. Son Nom signifie la Mère des Vivants… Dieu, qui fait toutes nos pensées, a voulu, sans doute, que je me souvinsse d’Elle en vous voyant. Adressez-vous donc à cette mère qui vous est plus proche que celle qui vous engendra. Elle seule, croyez-moi, peut vous secourir, puisque vous ne ressemblez à personne, pauvre enfant qui avez soif de la Vie !… Peut-être aussi l’Esprit-Saint vous a-t-il marquée de son redoutable Signe, car les voies sont bien inconnues… Adieu, ma douce fille, je repars dans quelques instants pour des contrées éloignées d’où je ne reviendrai probablement jamais, à cause de mon très grand âge… Cependant, je ne vous oublierai pas… Quand vous serez dans les flammes, souvenez-vous du vieux missionnaire qui priera pour vous au fond des déserts.
Et il était parti, en effet, après avoir laissé une pièce de vingt francs, sur l’accoudoir du prie-Dieu, où Clotilde resta clouée par l’étonnement et par le respect le plus indicible.
Incapable de se renseigner sur-le-champ, elle ne sut rien de ce vieillard qu’elle crut avoir été envoyé tout exprès par le Père des enfants qui souffrent. Il fut pour elle, simplement, le « Missionnaire ».
En souvenir de lui, elle s’adressait souvent avec une tendresse naïve à cette Mère commune dont nul autre prêtre, assurément, ne lui eût ainsi parlé et souvent aussi elle se demanda ce que pouvaient bien signifier ces « flammes » au milieu desquelles il faudrait, un jour, qu’elle se souvint de son visiteur…
Elle se fit naturellement voler les vingt francs par sa mère qui ne demanda pas d’explication et qui lui laissa même un peu plus de liberté qu’auparavant, jusqu’au jour où, ne voyant décidément pas affluer de nouveaux trésors, elle redevint la duègne farouche et lui déclara qu’elle était trop « sotte » pour qu’on lui permît de s’exposer aux séductions et aux aventures. L’innocente fille ne connaissait pas alors cette horrible vieille, ainsi qu’on l’a fait observer, et ne devait sentir que plus tard l’abomination de ses calculs.
Tout le passé remontait ainsi dans sa mémoire, pendant cette insomnie douloureuse. Elle avait à peine seize ans à l’époque du Missionnaire et, depuis, qu’était-elle devenue, grand Dieu !
Elle qui avait cru sangloter dans les bras des anges et à qui le Seigneur même voulut envoyer un messager, dans quel abîme de profanation n’était-elle pas descendue ! Elle n’arrivait pas à comprendre cette chute affreuse. N’aurait-elle donc pu, s’appuyant sur la prière, sur les sacrements, sur tous les pilastres des lieux saints où le Sauveur agonise, échapper à cette infâme espérance de bonheur terrestre qui l’avait si férocement déçue ?…
Car les faits sont inexorables, ils ne connaissent point la pitié, et l’oubli même, — si on pouvait l’obtenir, — est sans pouvoir pour anéantir leur témoignage accablant…
— Toute la puissance des cieux ne pourrait faire que je n’aie pas appartenu volontairement à cet homme et que je ne sois pas souillée de lui jusque dans la mort ! Ô mon Dieu ! mon Dieu !
VI
Gémissante, elle s’était dressée dans les ténèbres. Elle devenait folle d’angoisse, quand cette idée reparaissait avec précision.
Son aventure avait été d’une banalité désespérante. Elle avait succombé, comme cent mille autres, à l’inamovible trébuchet de la séduction la plus vulgaire. Elle s’était perdue simplement, bêtement, avec un Faublas de ministère qui ne lui avait rien promis ni rien donné, pas même le plaisir d’une heure, et dont elle n’avait elle-même rien espéré ni rien attendu.
La vérité crucifiante, c’est qu’elle s’était livrée à un bellâtre quelconque, parce qu’il s’était trouvé sur son chemin, parce qu’il pleuvait, parce qu’elle avait le cœur et les nerfs malades, parce qu’elle était lasse à mourir de l’uniformité de ses tourments et, probablement aussi, par curiosité. Elle ne savait plus. C’était devenu tout à fait incompréhensible.
Et quelle odieuse platitude en cette intrigue de stations d’omnibus et de restaurants à prix fixe ! Sa meilleure excuse, peut-être, avait été, — comme toujours, hélas ! — l’illusion facilement procurée à une fille si malheureuse par un homme bien vêtu et dont la politesse paraissait exquise, — mirage de vie supérieure qui, pendant une minute, alla jusqu’à l’éblouissement.
La liaison avait duré quelque temps et, par noblesse de cœur, par fierté, pour ne pas être une prostituée, bien qu’il la secourût à peine, elle s’était efforcée consciencieusement d’aimer ce garçon dont elle sentait si bien l’égoïsme et la prétentieuse médiocrité.
C’était difficile, mais elle croyait avoir réussi, sans doute par un effet de cette impulsion, plus mystérieuse qu’on ne le suppose, qui ramène si souvent les abandonnées ou les fugitives au premier homme qui les posséda.
Mais maintenant, ah ! maintenant, surtout, après des années, c’était bien fini. Il ne lui restait plus qu’un intolérable dégoût pour le misérable amant dont elle aurait accepté l’âme étroite, mais dont l’étonnante lâcheté l’avait saturée de tous les crapauds du mépris et de l’aversion.
Le triste roman s’était ainsi dénoué. Chapuis, non encore complètement ruiné, et, d’ailleurs, indifférent, mais poussé par la vieille qui s’avisa tout à coup de l’improductive contamination de son enfant, vint trouver un jour le jeune homme a son bureau et, d’un air très doux, lui notifia qu’on aurait le regret de compromettre son avancement par un esclandre fabuleux, s’il n’offrait pas un dédommagement à la famille respectable « au sein de laquelle il avait introduit la honte et le déshonneur ».
On n’exigeait pas précisément le mariage, parce qu’on avait des vues plus hautes que l’alliance d’un petit employé sans fortune et sans avenir, mais le vieux renard avait apporté du papier timbré.
Le suborneur, plein d’inexpérience et d’effroi, souscrivit d’étranges billets payables de mois en mois pour une somme assez fantastique, — valeurs reçues en marchandises, — dont le recouvrement s’opéra d’une façon régulière, jusqu’au jour où les parents du jeune homme intervinrent et menacèrent à leur tour le balancier de désobligeantes poursuites en escroquerie.
La honte et le désespoir de Clotilde furent infinis, car Chapuis, espérant, vraisemblablement, une défaite plus avantageuse de la jolie fille dont il se croyait l’armateur, avait exigé la rupture immédiate sous forme de lettre insultante que le Lauzun de la Sandaraque avait noblement écrite sous sa dictée.
Trahie, vendue, outragée et goujatement lapidée d’ordures par celui même à qui elle avait sacrifié son unique fleur, quel châtiment rigoureux pour la folie d’un seul jour !
Et sa mère, dont elle voyait la main dans tout cela, son horrible mère, qui avait fait semblant de ne rien savoir, aussi longtemps qu’elle avait ignoré l’insignifiance commerciale de ces déplorables amours, — pourquoi fallait-il que la plus diabolique nécessité la contraignît à vivre encore auprès d’elle ?
Il y eut une scène affreuse où la puante mégère, acculée à l’aveu de ses infamies, imagina de se réfugier en d’effroyables clameurs d’agonie qui firent penser aux voisins que le balancier assommait sa femme.
Le drôle, au contraire, menaçait de tuer Clotilde qui s’en prenait surtout à lui dans le déchaînement de sa colère, la plus grande peut-être, sinon la première qu’elle eût jamais eue.
Puis, ce fut fini. La profonde personnalité de la jeune fille continua de subsister par-dessous les ensablements monotones et les marécages désolés de son apparente vie terrestre, et par-dessous les effrayantes eaux souterraines de son repentir, — semblable à ces cryptes miraculeuses qui sont cachées au centre du globe et qu’une seule goutte de lumière ferait autant resplendir que les basiliques des cieux.
Elle parut avoir tout oublié. Sa douceur devint plus touchante, surtout lorsqu’elle parlait à sa mère en baissant les yeux pour ne pas la voir, ce qui lui valut de cette digne salope le surnom de fille hypocrite.
Seulement, à force de souffrir, sa grande vigueur s’altéra. Les stryges de l’anémie dévorèrent ses couleurs charmantes et elle devint pâle comme l’humilité même. Elle n’eut bientôt plus la force de supporter les fatigues de cet écrasant métier de vendeuse dans un grand bazar qui avait remplacé l’intoxication quotidienne de la dorure.
Enfin, on dut l’emporter à l’hôpital, où le chef de service qu’elle intéressait dit un jour sévèrement à Chapuis, venu pour la voir, que cette jeune fille étant malade, et même assez gravement, par suite des chagrins qu’on lui faisait endurer dans sa famille, il lui conseillait, à l’avenir, de prendre garde, — pour lui-même, — aux conséquences redoutables de brutalités nouvelles.
Cet avertissement eut l’effet céleste d’épargner, un peu plus tard, à la convalescente, les scènes ou les injures abominables que n’aurait pas manqué de lui attirer sa faiblesse extrême, et c’est ainsi qu’elle avait pu croupir de longs mois dans le vermineux taudion.
VII
Mais maintenant, que devenir ? Est-ce que vraiment elle ne pourrait pas échapper à la chose odieuse dont avait parlé ce bandit ?
Un modèle d’atelier ! Était-ce possible ? Elle avait pourtant bien promis qu’aucun homme, désormais, ne la verrait plus. Mais les pauvres ne possèdent même pas leurs corps, et quand ils gisent dans les hôpitaux, après que leur âme désespérée s’est enfuie, leurs pitoyables et précieux corps promis à l’éternelle Résurrection, — ô douloureux Christ ! — on les emporte sans croix ni oraison, loin de votre église et de vos autels, loin de ces beaux vitraux consolants où vos Amis sont représentés, pour servir, comme des carcasses d’animaux immondes, aux profanations inutiles des corbeaux de la science humaine.
La loi des malheureux est par trop dure, en vérité ! C’est donc tout à fait impossible qu’une fille indigente échappe, de manière ou d’autre, à la prostitution !
Car enfin, qu’elle vende son corps, la nudité de son corps, pour ceci ou pour cela, c’est bien toujours la prostitution. Les yeux des hommes sont aussi dévorants que leurs mains impures et ce que les peintres font passer sur leurs toiles, c’est la pudeur même qu’il a fallu renier pour leur servir de modèle.
Oui, certainement, la pudeur même. On leur donne cela, aux artistes, pour un peu d’argent. On leur vend précisément l’unique chose qui ait le juste poids d’une rançon dans la balance où le Créateur équilibre ses nébuleuses… Ne comprend-on pas que cela, c’est plus bas encore que ce qu’on appelle communément la prostitution ?
Ruisselant de perles ou d’ordures, le vêtement de la femme n’est pas un voile ordinaire. C’est un symbole très mystique de l’impénétrable Sagesse où l’Amour futur s’est enseveli.
L’amour seul a le droit de se dépouiller lui-même et la nudité qu’il n’a point permise est toujours une trahison. Cependant, la dernière des prostituées pourra toujours en appeler de la Justice la plus rigoureuse, en alléguant qu’après tout elle n’a pas dénaturé son essence et que les saintes Images n’ont pas été déplacées par elle, puisqu’elle n’était qu’un simulacre de femme à la dévotion d’un simulacre d’amour. La nature même de l’illusion qu’elle offrit aux hommes peut, en désespoir de cause, arracher à Dieu son pardon.
La profession de modèle, au contraire, destitue la femme complètement et l’exile de sa personnalité, pour la reléguer dans les limbes de la plus ténébreuse inconscience.
Clotilde, assurément, ne raisonnait pas ces choses, mais son âme vive lui en donnait l’intuition très claire. Si cet abandon de sa propre chair pouvait être sans péché, comment avaler le dégoût d’une innocence plus dégradante, lui semblait-il, que le péché même ?
Que dirait le « Missionnaire » ? Que dirait-il, ce beau vieillard qui avait si bien vu qu’elle agonisait de la soif de vivre ?… Le souvenir de cet inconnu la fit pleurer silencieusement dans l’ombre.
— Hélas ! pensait-elle, il aurait grande pitié de son enfant, il me sauverait, sans doute ! Mais vit-il encore, seulement ? depuis tant d’années, et dans quel endroit du monde peut-il être, vivant ou mort ?
Elle se prit alors à songer, comme font les malheureux, à tous les sauveurs possibles que peut rencontrer une créature au désespoir et qui, jamais, au grand jamais, ne sont rencontrés par personne !
Elle se souvint d’une image qu’elle avait admirée autrefois, dans la boutique du doreur, et qu’elle eût été ravie de posséder. Cette image représentait une scène de mauvais lieu, quelques hommes à figures de malandrins, assis et buvant avec des filles crapuleuses. À droite, l’un des murs de cette caverne avait disparu pour faire place à une vision lumineuse. Le doux Christ galiléen environné de sa gloire, tel qu’il apparut à Madeleine au jardin de la Résurrection, se tenait immobile dans la clarté, sa Face douloureuse exprimant une pitié divine, et tendait ses mains pleines de pardon à l’une des femmes, une toute jeune fille qui s’était détachée du groupe et se traînait sur ses genoux, en l’implorant avec ferveur.
Combien de fois, se souvenant de cette lithographie d’encadreur, avait-elle eu soif de le rencontrer, ce miraculeux Ami qu’on ne voit plus dans les villes ni dans les campagnes, et qui parlait familièrement, autrefois, aux pécheresses bienheureuses de Jérusalem !
Car elle ne se jugeait pas meilleure que les plus perdues. Sa faute ayant été sans ivresse, rien n’était capable d’en atténuer l’amertume et l’humiliation. Cette récurrence perpétuelle l’hypnotisait, l’immobilisait, la faisait paraître stupide quelquefois, avec ses paniques yeux de Cassandre du Repentir, fixement ouverts.
Elle avait donné irrévocablement, pour toute la durée des éternités, son unique bien, le plus précieux trésor qu’une femme puisse posséder, — cette femme s’appelât-elle l’Impératrice de la Voie Lactée ! Elle avait donné cela, à qui ? et pourquoi ?…
À présent, les Trois Personnes pouvaient faire ce qu’Elles voudraient, raturer la création, congédier le temps et l’espace, repétrir le néant, amalgamer tous les infinis, cela ne changerait absolument rien à ceci : qu’à une certaine minute, elle était vierge, et qu’à la minute suivante, elle ne l’était plus. Impossible de décommander la métamorphose.
Lorsque Jésus descendra enfin de sa croix, il pourra la trouver tout de suite, la profanée, en suivant la pente facile du Calvaire qui mène sûrement au quartier des infidèles. Elle pourra, de son côté, lui baigner et lui parfumer les pieds, comme cette grande Madeleine qui fut appelée l’Épouse magnifique. Mais il ne lui sera pas possible, — fût-ce avec des tenailles de diamant ! — d’arracher une seule des épines de son front criblé !
Cet Époux famélique devra se contenter des restes de l’impur festin où nul n’aura gardé la robe nuptiale, et respirer les lys flétris de ses déloyales amoureuses.