La Femme pauvre (page 4)
— Que puis-je donc offrir, maintenant ? murmurait-elle. En quoi suis-je préférable à la première venue que les hommes roulent du pied dans leurs ordures ? Quand j’étais sage, il me semblait que je gardais des agneaux très blancs sur une montagne pleine de parfums et de rossignols. J’avais beau être malheureuse, je sentais qu’il y avait en moi une fontaine de courage pour défendre cette chose précieuse dont j’étais la dépositaire et que le Seigneur, désormais, ne trouvera plus quand il en aura besoin. Aujourd’hui, ma source est tarie, ma belle eau limpide est devenue de la boue et les plus affreuses bêtes y pullulent… Moi qui aurais pu devenir une sainte aussi claire que le jour et prier avec tes anges sur le bord du tapis des cieux, je n’ai même plus le droit d’être aimée d’un honnête homme qui serait assez charitable pour vouloir de moi !…
À cet instant, les pensées de la jeune femme se figèrent comme le sang des morts. L’ivrogne rentrait à tâtons, bousculant tout, rotant le blasphème et l’ordure et finalement se vautrait, en grognant à la manière d’un porc, à côté de sa venimeuse femelle qui fit entendre quelques comateux soupirs.
Le voisinage de cette brute était pour Clotilde un intolérable supplice. Elle s’étonnait souvent de n’être pas morte de dégoût et de désespoir, depuis tant de mois qu’elle était forcée de le subir.
Non seulement il y avait l’horreur de cette promiscuité infamante, avec tout le sale poème des épisodes ou péripéties accessoires, mais un autre souvenir, plus atroce encore et toujours évoqué, l’obsédait comme un cauchemar sans trêve.
Un jour, quelques années auparavant, lorsqu’on habitait encore Montsouris, la splendeur de Chapuis n’étant pas éteinte, l’immonde personnage, profitant d’une absence très longue et, peut-être concertée, de la mère avait essayé de la violer.
Clotilde était, à cette époque, très innocente, mais très renseignée. La lutte fut tragique et presque mortelle entre cet ivrogne exaspéré et cette fille vigoureuse dont l’indignation décuplait les forces. Ayant réussi à lui faire lâcher prise, une seconde, en le mordant avec la plus sauvage cruauté, elle eut le temps de bondir sur un fer à repasser et lui en asséna sur la tête un coup si terrible que Chapuis, aux trois quarts assommé, garda le lit pendant près d’un mois.
Cette affaire s’arrangea très bien et la vie commune continua. Clotilde était sans ressources pour prendre la fuite et l’imagination du lâche pandour, non moins vigoureusement frappée que son crâne, suffisait, à coup sûr, pour le dissuader de toute entreprise nouvelle. Une crainte obscure lui resta même de cette vierge aux yeux si doux, qu’il n’aurait pas crue capable d’une si fougueuse intrépidité.
Celle-ci, d’ailleurs, était à cent lieues de soupçonner sa mère, à qui le malade parut avoir expliqué sa blessure par un accident vulgaire que l’aléa d’une soulographie perpétuelle rendait très plausible. Mais elle eut toujours devant les yeux l’ignoble scène, et l’ébranlement profond qui en résulta ne fut pas l’une des moindres causes de sa propre chute, qui survint quelque temps après.
— Allons ! se dit-elle enfin, j’irai là puisqu’il est impossible de faire autrement. Une honte de plus ou de moins, qu’importe ? Je ne pourrai jamais me mépriser plus que maintenant. Et puis, mon travail, ce joli travail ! paiera, sans doute, les « tournées » de M. Chapuis et les « petites douceurs » de maman. C’est à considérer, cela ! Ne pense donc plus à rien et tâche de dormir, pauvre petite chienne perdue que ne réclamera personne. Ta destinée, vois-tu, c’est de souffrir. C’est à peu près cela qu’il m’a dit, le Missionnaire,… mon bon vieux Missionnaire qui aurait bien dû m’emporter avec lui dans ses déserts et qui pleure, peut-être, en me regardant du fond de sa tombe.
VIII
Les pauvres sont exacts. À onze heures du matin, Clotilde était en haut du faubourg Saint-Honoré et sonnait à la porte de M. Pélopidas-Anacharsis Gacougnol.
C’est l’auteur du groupe célèbre intitulé la Victoire du Mari, où l’on voit un personnage moderne à figure de chocolatier mélancolique, donnant à manger à douze ou quinze petits faunes manifestement illégitimes. Tel est le genre d’imagination de cet artiste.
À la fois peintre, sculpteur, poète, musicien et même critique, l’universel Gacougnol paraît avoir pris à forfait l’illustration de tous les proverbes et de toutes les métaphores sentencieuses. Il s’enflamme sur des maximes telles que le castigat ridendo mores et affiche la prétention d’être puissamment satirique.
Les seules moralités de La Fontaine ont défrayé quinze de ses tableaux et lui ont fourni la matière d’une demi-douzaine de bas-reliefs apophtegmatiques.
C’est lui et non pas un autre qui a inventé le buste milésien, c’est-à-dire la configuration en marbre ou en bronze d’un homme illustre, depuis la pointe des cheveux jusqu’au nombril inclusivement, — en ayant soin de couper les bras, — ce qui, dans sa pensée, donne à l’effigie la haute allure d’une impassibilité formidable.
C’est lui encore qui, dans un journal illustré, publia cette série de caricatures en escalier dont Paris fut désopilé. Cela consistait, on s’en souvient, à remonter du cochon par exemple, en passant par toutes les bêtes supposées intermédiaires, jusqu’aux faces callipyges d’Ernest Renan, ou de Francisque Sarcey, envisagées comme pinacles de sélection.
En poésie, en musique surtout, il est plutôt sentimental et pleure volontiers sur son piano, en chantant des niaiseries, d’une voix très belle.
Gascon toulousain et fort en gueule, frotté d’ail et d’esthétique, artiste par la racine et jocrisse par la frondaison, barbu comme un Jupiter Pogonat et coiffé dans les ouragans, il affecte habituellement la brutalité sublime d’un Encelade ravagé.
Nul ne parvint jamais à détester ce bon garçon, aussi incapable de méchanceté que de modestie et dont le réel talent, stérilisé par la dissémination perpétuelle de sa fantaisie, ne peut offusquer personne. Il attendrit, d’ailleurs, et désarme complètement les camarades les plus anfractueux ou les plus retors par la surhumaine cocasserie de quelques-unes de ses conceptions.
Au coup de sonnette, il vint ouvrir en personne.
— Qu’est-ce que vous voulez, vous, encore ? cria-t-il, voyant une femme en cheveux au seuil de son atelier. C’est toujours la même chose, n’est-ce pas ? Votre mari a toujours son fameux rhumatisme articulaire qu’il a pincé en réparant l’obélisque, et vous avez certainement cassé le biberon de votre petit dernier. Voilà le quatorzième que je paie depuis un mois !… Ah ! jour de Dieu ! vous n’êtes pas étouffés par l’imagination, du côté des Ternes. Enfin, entrez tout de même, je vais voir si j’ai de la monnaie… Eh ! bien, mon gentilhomme, tu peux te vanter d’en avoir de la chance d’être un salaud et de ne jamais donner un sou à personne. On ne t’embête pas.
Cette additionnelle congratulation s’adressait à un troisième personnage, d’aspect bizarre, qui s’inclina, sans dire un seul mot.
— Figure-toi bien, poursuivit Pélopidas, que c’est comme ça toute la journée. Quand j’ai donné quatre sous à un de ces bougres, il ne me lâche plus, et m’envoie toute sa famille… Allons, bon ! Où diable ai-je fourré mon porte-monnaie, maintenant ? Mais, milliard de Dieux ! fermez donc votre porte, là-bas. Il ne fait pas déjà trop chaud dans cette lanterne.
Clotilde, fort ahurie d’un tel accueil, obéit machinalement, puis, appelant tout son courage, dit enfin :
— Monsieur, vous vous trompez, je ne suis pas une mendiante, je suis la personne dont on vous a parlé et que vous attendiez ce matin à onze heures. Et elle lui tendit sa carte.
Pauvre carte unique, découpée, pour la circonstance, avec des ciseaux, dans le coin le moins sale d’une feuille de gros papier jaune et sur laquelle elle avait écrit son nom Clotilde Maréchal.
— Ah ! vous êtes le modèle, très bien ! Alors, déshabillez-vous.
Et, comme si c’était la chose la plus simple, il reprit aussitôt la conversation interrompue, un instant, par l’arrivée de cet « accessoire ».
— Pour en revenir à tes blagues sur le grand art, mon petit Zéphirin, nous en reparlerons quand tu auras quelque chose de neuf à me révéler. Jusque-là tu m’embêtes et je ne te l’envoie pas dire. Tout ce que tu me dégoises, depuis une heure, me fut enseigné avec beaucoup de soin par de vénérables ganaches, lorsque tu tétais encore ta nourrice. Je suis pour l’art personnel, moi, quel que soit le nom qu’on lui donne ; je n’appartiens à aucune autre école que la mienne,… et encore ! Mon ambition, c’est d’être Pélopidas Gacougnol, pas un autre ; un foutu nom, si tu veux, mais il me fut donné par mon brave homme de père et j’y tiens… Pour ce qui est de ton « Androgyne » ou de tes « Enfants des Anges », c’est de l’esthétique de pissotières et il ne m’en faut pas. Les maîtres n’ont pas eu besoin de toutes ces cochonneries pour sculpter ou peindre des merveilles, et le grand Léonard aurait été dégoûté de son œuvre, s’il avait pu prévoir ta sale façon de l’admirer… Tiens ! veux-tu que je te dise, vous êtes tous des esclaves, les jeunes, avec vos airs de tout inventer, et vous marcheriez très bien à quatre pattes devant le premier venu qui aurait le pouvoir de vous sabouler. Il vous manque d’être des hommes, rien que ça ! Je veux bien que le diable m’emporte si on peut trouver une idée dans votre sacrée littérature de gueusards prétentieux et tarabiscotés… Toi, tu es le malin des malins, tu as trouvé le troisième sexe, le mode angélique, ni mâle ni femelle, pas même châtré. Joli ! On s’embêtait, c’est un filon d’ordures qui va certainement enrichir quelques crapoussins de lettres, à commencer par toi, qui es l’initiateur et le grand prophète. Seulement, vois-tu, ça ne suffit pas pour être un critique et tu peux te vanter d’avoir écrit de belles âneries sur la peinture !…
À cet endroit de son discours, que soulignait la plus méridionale gesticulation, les yeux de Pélopidas tombèrent sur Clotilde exactement pétrifiée et paraissant regarder avec stupeur la flottante crinière de ce personnage volubile qui lui avait dit de se déshabiller. Déjà entraîné, il éclata :
— Ah ! çà, qu’est-ce que vous foutez là, vous, à me regarder avec des yeux comme des portes cochères ? Il s’agit de vous mettre à poil tout de suite, j’ai à travailler. Tenez ! là,… là ! derrière ce paravent ; et que ça ne traîne pas, s’il vous plaît.
La pauvre fille, au comble de la terreur, disparut immédiatement.
— Et toi, bambino des anges, petit Delumière de mon cœur, tu vas me faire le plaisir d’aller voir dehors si j’y suis. Ta conversation est aussi ravissante que nutritive, mais j’en ai assez pour quelque temps. Tu viendras me voir, quand je n’aurai rien à faire… Là ! c’est bien, prends ton chapeau et bonsoir à tes poules. Je ne te reconduis pas.
Zéphyrin Delumière, le fameux hiérophante romancier, promu récemment à d’obscures dignités dans les conciles interlopes de l’Occultisme, prit, en effet, son chapeau et — la main sur le bouton de cuivre de la serrure, d’une de ces voix mortes au monde qui ont toujours l’air de sortir du fond d’une bouteille, — laissa tomber, en guise d’adieu, ces quelques paroles adamantines :
— Au revoir donc, ou jamais plus, comme il vous plaira, peintre malgracieux. Il me serait trop facile de vous punir en vous effaçant de ma mémoire. Mais vous flottez encore dans l’amnios de l’irresponsable sexualité. Vous en êtes pour combien de temps ! aux hésitations embryogéniques du Devenir et vous croupissez dans l’insoupçon de la Norme lumineuse où se manifeste le Septenaire. C’est pourquoi vous œuvrez inférieurement dans la ténèbre du viril terrestre conculqué par les Égrégores. Et c’est aussi pourquoi je vous pardonne en vous bénissant. Vous finirez par comprendre un jour.
Ainsi posé, le devisant mystagogue était bien la plus exorbitante et supercoquentieuse figure qu’on pût voir, avec sa tignasse graisseuse de sorcier cafre ou de talapoin, sa barbe en mitre d’astrologue réticent et ses yeux de phoque dilatés par de coutumières prudences, à la base d’un nez jaillissant et obéliscal, conditionné, semblait-il, pour subodorer les calottes les plus lointaines.
Affublé d’un veston de velours violet, gileté d’un sac de toile brodé d’argent, drapé d’un burnous noir en poils de chameau filamenté de fils d’or et botté de daim, — mais probablement squalide sous les fourrures et le paillon, — il apparaissait comme un abracadabrant écuyer de quelque Pologne fantastique.
Tout à coup, un éclat de rire immense, formidable, et qui semblait devoir tout fracasser, fit explosion.
Le caricaturiste, qui ne sommeille jamais longtemps chez cet excellent Gacougnol, venait d’être atteint en pleine poitrine par le ridicule tout-puissant que dégage, vingt-quatre heures par jour, la personnalité de Delumière.
Il se laissa tomber sur un divan et se tordit dans les convulsions et les pâmoisons de l’allégresse la plus délirante.
Quand l’accès eut pris fin, le grotesque, un moment cloué par la surprise, était parti, dédaigneux et blême.
— Ah ! l’animal ! exhala enfin le rieur, après un bruyant soupir de satisfaction, et se parlant à lui-même, suivant sa coutume, il me fera mourir un de ces jours. J’ai beau le soupçonner des plus sales manigances, c’est à peine si j’ai le courage de le flanquer à la porte… Vraiment, c’est à payer sa place. Le vilain bougre ! m’a-t-il fait rire avec ses bottes à la Franconi et sa gueule de marlou circassien, vues dans la pénombre !… Le père que j’ai connu pion à Toulouse n’était pourtant pas si drôle. Il passait pour un honnête marchand de soupe légèrement toqué de prophéties royalistes et assez mal vu du clergé qu’il prétendait éclairer. Mais cela ne dépassait pas la mesure d’un bon ridicule de province. Il faut croire que son fils tient plutôt de l’aïeule gargotière, la Mère des compagnons, comme on disait, laquelle ne paraissait pas descendue précisément des « Elohim », ainsi qu’il nomme ses ancêtres d’avant le Déluge… Enfin, ne pensons plus à ce polisson qui m’a fait perdre encore une heure, ce matin, et voyons un peu ce modèle… Dites donc, Mademoiselle, vous seriez bien aimable de presser un peu le déshabillage…
À ce moment, quelque chose passa, qui n’était ni un bruit, ni un souffle, ni une lueur, ni rien de ce qui peut ressembler à un phénomène quelconque. Peut-être même ne passa-t-il absolument rien.
Mais Gacougnol eut un frisson et, vivement impressionné, sans savoir pourquoi, demeura une minute silencieux, la bouche entr’ouverte, les yeux fixés sur le paravent.
— Eh bien ! qu’est-ce que j’ai donc ? murmura-t-il. Est-ce que cet idiot serait contagieux, par hasard ?
Il s’approcha et, prêtant l’oreille, perçut comme un faible râle, très étouffé, très lointain, semblable à celui de ces apocryphes défunts que le poète des épouvantes entendait agoniser sous la terre.
Écartant brusquement le léger meuble, il vit alors la malheureuse, agenouillée, les épaules nues et le visage enfoui dans un misérable fichu de laine bleue, la seule pièce de son vêtement qu’elle eût enlevée.
Évidemment, le cœur lui avait manqué tout de suite, elle s’était affaissée de désespoir et, depuis un quart d’heure environ, elle étouffait, de ses deux mains, d’horribles sanglots qui la secouaient tout entière.
Gacougnol, surpris et apitoyé, fut aussitôt saisi de cette pensée que son rire de tout à l’heure avait été l’accompagnement de ces larmes extraordinaires et se penchant avec émotion sur la douloureuse :
— Mon enfant, dit-il, pourquoi pleurez-vous ?
IX
Ces simples mots eurent l’effet d’une percussion magnétique. D’un mouvement d’animal rapide, Clotilde releva la tête et regarda follement cet homme qui venait de lui faire entendre la même question qu’en un pareil déconfort lui avait autrefois adressée le Missionnaire.
Dans le trouble de son étonnement, elle avait cru reconnaître la voix même de ce cher vieillard qui représentait pour elle l’unique rafraîchissement terrestre qui lui eût été accordé.
Du même coup, elle se sentit transportée d’espoir et son visage exprima ce sentiment, — tout son beau visage ruisselant de pleurs que le peintre admirait silencieusement.
L’ayant à peine regardée, lorsqu’elle était survenue au milieu d’une oiseuse discussion qui l’exaspérait, il la trouvait maintenant très touchante et presque sublime, dans le décor de son affliction.
L’indifférence eût été, d’ailleurs, assez difficile. Il sortait de cette physionomie comme une main de douceur qui tirait l’âme de ses enveloppes et la colloquait dans une prison de cristal.
Ce n’était pas la traditionnelle Pécheresse de l’Évangile dont le sacrilège paganisme de la Renaissance a tant abusé. Ce n’était pas non plus, cependant, la sœur de ces frêles Bienheureuses qui se consument, depuis deux mille ans, dans l’interminable procession des Saints, comme les flambeaux intangibles d’une Chandeleur éternelle.
Il n’y avait pas, en cette fille prosternée, beaucoup plus qu’une pauvre petite chair amoureuse, pétrie par les Séraphins de la Misère et parée seulement des plus pâles myosotis de la Douleur. Holocauste résigné de la vie banale que n’éclairait aucun nimbe et que n’avait pas transpercé la foudre des tourments divins !
Mais la magnificence paradoxale de sa chevelure en désordre, le sombre velours de ses adorables yeux d’antilope où naufrageait la lumière, et ce visage de chrétienne dévorée que la chaude pluie des larmes semblait avoir essuyé de sa pâleur, — tout cela donnait l’impression du rêve…
Gacougnol en était d’autant plus frappé que, depuis quelque temps, il se taraudait l’encéphale pour arriver à construire une sainte Philomène menacée par plusieurs lions, qu’il comptait offrir à un bonhomme d’archiprêtre toulousain qui lui avait fait avoir des commandes.
Toutefois, en cet instant, l’admiration sans calcul et la pitié seules agissaient immédiatement sur lui. Voyant Clotilde suffoquée, incapable de répondre, il lui tendit les deux mains pour l’aider à se relever et lui parlant avec une sorte de tendresse :
— Couvrez vos épaules, dit-il, ma petite amie, et venez vous asseoir près du feu. Nous allons causer bien tranquillement, comme de vieux camarades. Ne me parlez pas encore, épongez seulement vos yeux une bonne fois, je vous prie. J’ai beau être une espèce de brute, je ne peux pas voir pleurer. C’est plus fort que moi… Voyons ! ça vous fait peur de poser pour l’ensemble, n’est-ce pas ? Je comprends, et si je vous avais mieux regardée quand vous êtes venue, je vous aurais parlé autrement. Il ne faut pas m’en vouloir. C’est le métier qui veut ça. Si vous saviez les traînées qui viennent ici pour poser et pour tout ce qu’on veut ! Ah ! elles ne pleurent pas, celles-là, pour ôter leur chemise, je vous en réponds, et ce n’est pas toujours très beau ni très ragoûtant… Sans compter qu’on est embêté d’une autre manière. Vous m’avez vu tout à l’heure avec un fier imbécile. Que voulez-vous ? On finit par prendre des habitudes de cheval, à force de cultiver tous ces chameaux et, quelquefois, on tombe assez mal… Enfin, vous n’êtes plus fâchée, dites ?
Ah ! certes non, elle n’était plus fâchée, la pauvre fille, si elle avait pu l’être. Elle sentait si bien la pitié de ce brave homme qui s’accusait lui-même pour la rassurer ! Mais il ne lui laissa pas le temps d’exprimer sa reconnaissance.
— Et puis, s’il faut tout vous dire, vous étiez assez mal recommandée par l’individu qui est venu hier. Ce n’est pas votre père, n’est-ce pas ?…
— Mon père ! cria-t-elle en bondissant, lui ! le misérable !… Est-ce qu’il a osé vous le dire…
— Non, calmez-vous, il ne me l’a pas dit, mais il ne m’a pas dit, non plus, le contraire… Oui ! j’y suis. C’est le consolateur de madame votre mère. Ah ! ma pauvre enfant !… Il était très saoul, le monsieur, et sans la lettre de votre propriétaire, qui est mon vieil ami, je ne l’aurais certes pas reçu. Le drôle parlait de vous comme d’une marchandise. J’ai même cru démêler d’obscures intentions qui ne m’ont pas paru fleurer la plus fine bergamote. Il a fini par essayer de me soutirer de l’argent et je m’admire de ne l’avoir pas jeté plus rudement à la porte. Vous comprendrez, ma chère petite, que ce préambule me disposait mal à vous octroyer de superlatives révérences… Mais n’en parlons plus. Voici ce que je vous propose. Voulez-vous poser pour la tête seulement ? Vous avez une figure de sainte que je cherche depuis des mois. Je vous offre trois francs par heure. Ça vous va-t-il ? Remarquez bien que c’est un service que je vous demande…
Clotilde croyait sortir des cavernes de l’âge de pierre. Sans l’honnête et bonasse physionomie de cet étonnant Gacougnol, qu’on prendrait quelquefois pour le marguillier de Notre-Dame des Paternités, elle n’aurait pu s’empêcher de craindre, une minute, quelque hideuse mystification.
— Monsieur, dit-elle enfin, je suis une très pauvre fille et je ne sais pas m’exprimer convenablement. Si vous pouviez voir dans mon cœur, si vous connaissiez ma vie surtout, vous comprendriez ce que j’éprouve. J’avais si grand peur de vous ! Je suis venue comme les damnés vont dans l’enfer. Pardonnez-moi de vous avoir ennuyé de mon pleurnichage, et si vous pouvez vous contenter de ma figure triste, je suis bien, bien heureuse ! Pensez donc, jamais on ne m’adresse une parole de bonté !
Et tout de suite, sans que Gacougnol pût le prévoir ni l’empêcher, elle lui prit la main et la baisa.
Ce mouvement fut si vrai, si gracieux, si touchant, que le digne Pélopidas, complètement désorienté, craignit, à son tour, de laisser voir un attendrissement peu compatible avec la sérénité d’un Dominateur de lui-même et, brusquement, retira sa lourde patte.
— Allons ! allons ! c’est bien. Pas de sentiment, s’il vous plaît, Mademoiselle, et au travail ! Venez par ici, en pleine lumière, que j’étudie votre pose. Levez les yeux et fixez avec attention cette solive qui est là, au-dessus de votre tête… Oui… ce n’est pas mal, c’est même très bien, mais quel poncif ! mes enfants ! Quelle bondieuserie déchaînée ! Il y a peut-être cinq cent mille paires d’yeux comme ça, en peinture, qui contemplent le séjour des élus ! Que diable pourrais-je bien lui faire regarder à sainte Philomène ? Le truc des visions célestes est insoutenable… C’est tout de même dur à peindre, un sujet pareil, quand on n’a jamais été le spectateur d’aucun martyre ! Lui ferai-je regarder la multitude, en ayant l’air de demander grâce ? Stupide ! D’ailleurs, il n’y a pas moyen, puisqu’on veut que tous les chrétiens livrés aux bêtes aient ardemment désiré de leur servir de pâture. Il est vrai qu’en la supposant incapable de crainte, j’aurais encore la ressource de lui faire exhorter le populo… Ce n’est pas non plus très inédit, sans compter que les personnages qui font des discours dans les tableaux ne sont pas précisément irrésistibles… Alors, quoi ? pas moyen d’échapper aux yeux vers le ciel. Évidemment, c’est encore ce qu’il y a de plus propre à considérer… Et puis, après ? Elle est debout, c’est entendu ; on ne leur apportait pas de fauteuils. Sans doute, mais qu’est-ce que je vais faire des bras ? des deux bras ? ô juste Juge !… Impossible de les couper. On me demanderait si c’est le martyre de la Vénus de Milo… Liés ? croisés ? étendus en croix ? levés au ciel ? Toujours le ciel ! Ah ! zut… Dites-moi, mon enfant,… quel est donc votre nom, déjà ?
— Clotilde, Monsieur.
— Eh bien ! Mademoiselle Clotilde, ou Clotilde tout court, si vous le permettez, vous allez peut-être me donner une idée. J’ai à peindre une petite martyre qui va être mangée par les lions. Mettez-vous à sa place ? Que feriez-vous si vous étiez exactement à sa place ? Faites bien attention qu’il s’agit d’une vraie sainte, qui est déjà aussi dévorée que possible par le désir d’entrer dans le Paradis, avec une belle palme, et qui n’a pas peur du tout de ces animaux. Encore une fois, que feriez-vous en attendant le premier coup de griffe ?
Clotilde put à peine s’empêcher de sourire en songeant à sa mère dont le célèbre martyre avait saturé son enfance. À son propre insu, l’horreur perpétuelle de ce praticable d’hypocrisie, déployé au fond de toutes les scènes de sa vie, avait mis en elle une convoitise extrême, un besoin famélique de simplicité et de vérité. Sa naïve réponse ne se fit donc pas attendre.
— Ma foi ! Monsieur Gacougnol, je n’ai jamais pensé à rien de semblable. Même quand j’étais meilleure que je ne suis aujourd’hui, je n’ai jamais cru que Dieu pourrait m’appeler à lui rendre gloire de cette manière. Cependant, la chose que vous me demandez me paraît bien simple. Si j’étais une sainte, comme vous dites, une de ces filles généreuses qui ont aimé leur Sauveur plus que tout au monde, et qu’il me fallut mourir sous la dent des bêtes, je crois, malgré tout, que j’aurais très peur. Seulement, étant sûre d’entrer, aussitôt après, dans la gloire de mon Bien-Aimé, je penserais que ce n’est pas bien difficile ni bien long de me donner la mort et je prierais les lions, au Nom de Jésus, de ne pas me faire trop longtemps souffrir. Je suppose que ces animaux féroces me comprendraient, car je leur parlerais avec une grande foi. Ne le croyez-vous pas ?