La Femme pauvre (page 6)
— Voici les lions, dit-il à Gacougnol, croquez-les à votre aise. Le belluaire en costume de garçon de bureau que vous voyez là fera semblant de vous oublier une demi-heure. Je viens d’arranger cela. Il compte bien entendu, que vous ne l’oublierez pas vous-même en sortant. Je vais causer un peu avec Mademoiselle.
S’éloignant alors de Pélopidas, qui avait déjà tiré son carnet, il emmena Clotilde à quelque distance et la mit en face d’un tigre superbe envoyé tout récemment par le gouverneur de Cochinchine. Ils étaient à deux pas de la bête, séparés d’elle seulement par une chaîne tendue au-devant de la formidable cage.
— Ne craignez rien, dit-il à sa compagne qui tremblait un peu, vous êtes hors de portée et, d’ailleurs, ce tigre est mon ami. Il est ici depuis trois semaines environ et il ne se passe guère un jour sans que je vienne le voir et le consoler. Oh ! notre conversation est ce qu’elle peut. Je ne me flatte pas de parler le tigre sans fautes, mais on se comprend. Voyez plutôt l’aimable accueil !
Le tigre qui, d’abord, s’était dressé de toute sa taille contre les barreaux, avait, en effet, paru se calmer à la voix de son visiteur. Il retomba sur ses pattes antérieures, éteignit la puissante rumeur de ses cordes, et parcourut sa cage d’une extrémité à l’autre, évoluant, chaque fois, par le train de derrière, de façon à ne pas perdre un instant de vue Marchenoir qu’il fixait de ses yeux d’avare défiant, particuliers à cette race de félins et qui lui ont valu, en grande partie, son exceptionnelle réputation de cruauté.
Enfin, sur un regard plus appuyé du dompteur, il se retourna et s’étendit de son long, adossé au pied de la grille. Alors, à l’inexprimable terreur de Clotilde, qui n’eut pas même la force de pousser un cri, Marchenoir, penché sur la mobile barrière, passa la main sur le dos de la bête formidable qui s’étira voluptueusement sous la caresse, en exhalant un rauquement prolongé dont frémirent toutes les parois.
— Vous le voyez, Mademoiselle, dit-il après avoir accompli cette politesse, on calomnie beaucoup ces créatures admirables, que j’excuserais, pourtant, d’être enragées de leur ignoble prison. Pensez-vous que ce pauvre tigre soit si effrayant ? Il était dans sa belle forêt de l’Inde, il y a quelques mois à peine, et maintenant, il meurt de froid et de chagrin sous les yeux de la canaille. C’est pour cela que nous nous aimons. Quelque chose l’avertit, sans doute, que je ne suis pas moins triste et moins exilé que lui-même. Mais nous avons encore d’autres affinités. Le nom diffamé de sa race correspond à celui de Caïn, dont vous me savez accoutré, et mon autre nom de Joseph n’implique-t-il pas la belle robe rayée du patriarche enfant dont vous voyez que ce captif est revêtu ? Je ne saurais vous dire à quel point je me sens solidaire de la plupart des animaux qui sont ici et qui me semblent, en vérité, bien plus près de moi que beaucoup d’hommes. Il n’y en a pas un seul, je crois, dont je ne puisse dire qu’il m’a secouru dans la détresse du cœur ou dans la détresse de l’esprit. On ne remarque pas que les bêtes sont aussi mystérieuses que l’homme et on ignore profondément que leur histoire est une Écriture en images, où réside le Secret divin. Mais aucun génie ne s’est encore présenté, depuis six mille ans, pour déchiffrer l’alphabet symbolique de la Création…
Cet étrange Marchenoir ayant été fort décrit dans un autre livre, il serait oiseux de réitérer ici sa peinture. Mais l’ignorante Clotilde, qui le voyait et l’entendait pour la première fois, s’étonna d’un homme qui avait l’air de parler du fond d’un volcan et qui naturalisait l’Infini dans les conversations les plus ordinaires.
L’instruction très primaire de la jeune femme, et surtout l’horrible dénûment intellectuel de son entourage, l’avaient peu préparée aux incartades souvent inouïes de ce contemplateur nostalgique, de qui certaines aperceptions en arrière étaient quelque chose de déconcertant.
Néanmoins, la droiture de sa raison l’avertissait d’une présence intellectuelle qu’il ne fallait pas mépriser. Instinctivement, elle devinait là de la profondeur et de la grandeur et, bien qu’elle eût à peine compris, elle sentit tout à coup la joie d’une pauvresse morfondue qui s’appuierait, sans le savoir, au mur d’un four seigneurial où cuirait le pain des mendiants.
— La Création dit-elle… Je sais que l’esprit humain ne peut la comprendre. J’ai même entendu dire qu’aucun homme ne pouvait rien comprendre parfaitement. Mais, Monsieur, parmi tant de mystères, il y en a un surtout qui me confond et me décourage. Voici, par exemple, une belle créature, innocente, malgré sa férocité, puisqu’elle est privée de raison. Pourquoi faut-il qu’elle soit, en même temps, privée de sa liberté ? Pourquoi les animaux souffrent-ils ? J’ai vu souvent maltraiter les bêtes et je me suis demandé comment Dieu pouvait supporter cette injustice exercée sur de pauvres êtres qui n’ont pas mérité, comme nous, leur châtiment.
— Ah ! Mademoiselle, il faudrait demander auparavant où est la limite de l’homme. Les zoologistes qui font leurs petites étiquettes à deux pas d’ici vous apprendraient exactement les particularités naturelles qui distinguent de toutes les espèces inférieures l’animal humain. Ils vous diraient que c’est tout à fait essentiel de n’avoir que deux pieds ou deux mains et de ne posséder, en naissant, ni des plumes ni des écailles. Mais cela ne vous expliquerait pas pourquoi ce malheureux tigre est prisonnier. Il faudrait savoir ce que Dieu n’a révélé à personne, c’est-à-dire quelle est la place de ce félin dans l’universelle répartition des solidarités de la Chute. On a dû vous enseigner, ne fût-ce qu’au catéchisme, qu’en créant l’homme, Dieu lui a donné l’empire des bêtes. Savez-vous qu’à son tour Adam a donné un nom à chacune d’elles et qu’ainsi les bêtes ont été créées à l’image de sa raison, comme lui-même avait été formé à la ressemblance de Dieu ? car le nom d’un être, c’est cet être même. Notre premier ancêtre, en nommant les bêtes, les a faites siennes, d’une manière inexprimable. Il ne les a pas seulement assujetties comme un empereur. Son essence les a pénétrées. Il les a fixées, cousues à lui pour jamais, les affiliant à son équilibre et les immisçant à son destin. Pourquoi voudriez-vous que ces animaux qui nous entourent ne fussent point captifs, quand la race humaine est sept fois captive ? Il fallait bien que tout tombât à la même place où tombait l’homme. On a dit que les bêtes s’étaient révoltées contre l’homme, en même temps que l’homme s’était révolté contre Dieu. Pieuse rhétorique sans profondeur. Ces cages ne sont ténébreuses que parce qu’elles sont placées au-dessous de la Cage humaine qu’elles étançonnent et qui les écrase. Mais, captifs ou non, sauvages ou domestiques, très près ou très loin de leur misérable sultan, les animaux sont forcés de souffrir sous lui, à cause de lui et par conséquent pour lui. Même à distance, ils subissent l’invincible loi et se dévorent entre eux, — comme nous-mêmes, — dans les solitudes, sous prétexte qu’ils sont carnassiers. La masse énorme de leurs souffrances fait partie de notre rançon et, tout le long de la chaîne animale, depuis l’homme jusqu’à la dernière des brutes, la Douleur universelle est une identique propitiation.
— Si je vous comprends, Monsieur Marchenoir, dit Clotilde en hésitant, les souffrances des bêtes sont justes et voulues par Dieu qui les aurait condamnées à porter une très lourde partie de notre fardeau. Comment cela se peut-il puisqu’elles meurent sans espérance ?
— Pourquoi donc, alors, existeraient-elles et comment pourrions-nous dire qu’elles souffrent, si elles ne souffraient pas en nous ? Nous ne savons rien, Mademoiselle, absolument rien, sinon que les créatures, déraisonnables ou sages, ne peuvent souffrir en dehors de la volonté de Dieu et, par conséquent, de sa Justice… Avez-vous observé que la bête souffrante est ordinairement le reflet de l’homme souffrant qu’elle accompagne ? En quelque lieu de la terre que ce soit, on est toujours sûr de rencontrer un esclave triste suivi d’un animal désolé. L’angélique chien du Pauvre, par exemple, dont les guitares de la romance ont tant abusé, ne vous semble-t-il pas une représentation de son âme, une perspective douloureuse de ses pensées, quelque chose enfin comme le mirage extérieur de la conscience de ce malheureux ? Quand nous voyons une bête souffrir, la pitié que nous éprouvons n’est vive que parce qu’elle atteint en nous le pressentiment de la Délivrance. Nous croyons sentir, comme vous le disiez à l’instant, que cette créature souffre sans l’avoir mérité, sans compensation d’aucune sorte, puisqu’elle ne peut espérer d’autre bien que la vie présente et qu’alors c’est une effroyable injustice. Il faut donc bien qu’elle souffre pour nous, les Immortels, si nous ne voulons pas que Dieu soit absurde. C’est Lui qui donne la Douleur, parce qu’il n’y a que Lui qui puisse donner quelque chose, et la Douleur est si sainte qu’elle idéalise ou magnifie les plus misérables êtres ! Mais nous sommes si légers et si durs que nous avons besoin des plus terribles remontrances de l’infortune pour nous en apercevoir. Le genre humain paraît avoir oublié que tout ce qui est capable de pâtir depuis le commencement du monde est redevable à lui seul de soixante siècles d’angoisses, et que sa désobéissance a détruit le précaire bonheur de ces créatures dédaignées par son arrogance d’animal divin. Encore une fois, ne serait-il pas bien étrange que la patience éternelle de ces innocents n’eût pas été calculée par une infaillible Sagesse, en vue de contrepeser, dans les plus secrètes balances du Seigneur, l’inquiétude barbare de l’humanité ?
La voix de cet avocat des tigres était devenue vibrante et superbe. Les bêtes féroces le regardaient curieusement de tous les points de la galerie sombre et le vieil ours canadien lui-même parut attentif.
Clotilde, profondément étonnée, laissait aller toute son âme à cette parole qui ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait entendu. Elle écoutait des pieds à la tête, incapable d’une objection, configurant, comme elle pouvait, sa pensée à la pensée de ce pathétique démonstrateur.
À la fin, pourtant, elle se hasarda :
— Il me semble, Monsieur, que vous devez être assez rarement compris, car vos paroles vont plus loin que les idées ordinaires. Les choses que vous dites paraissent venir d’un monde étranger que ne connaîtrait personne. J’ai donc beaucoup de peine à vous suivre et, je l’avoue, le point essentiel est toujours obscur pour moi. Vous affirmez que les bêtes partagent la destinée de l’homme qui les entraîna dans sa chute ! Soit. Vous ajoutez qu’étant privées de conscience et n’ayant pas à souffrir pour elles-mêmes, puisqu’elles n’ont pu désobéir, elles souffrent nécessairement à cause de nous et pour nous. Cela, je le comprends moins. Cependant, je peux encore l’admettre comme un mystère qui n’a rien de révoltant pour ma raison. J’entends bien que la douleur ne peut jamais être inutile. Mais, au nom du ciel ! ne doit-elle pas profiter aussi à l’être qui souffre ? Le sacrifice, même involontaire, n’appelle-t-il pas une compensation ?
— En un mot, vous voudriez savoir quelle est leur récompense ou leur salaire. Si je le savais pour vous l’apprendre, je serais Dieu, Mademoiselle, car je saurais alors ce que les animaux sont en eux-mêmes et non plus, seulement, par rapport à l’homme. N’avez-vous pas remarqué que nous ne pouvons apercevoir les êtres ou les choses que dans leurs rapports avec d’autres êtres ou d’autres choses, jamais dans leur fond et dans leur essence ? Il n’y a pas sur terre un seul homme ayant le droit de prononcer, en toute assurance, qu’une forme discernable est indélébile et porte en soi le caractère de l’éternité. Nous sommes des « dormants », selon la Parole sainte, et le monde extérieur est dans nos rêves comme « une énigme dans un miroir ». Nous ne comprendrons ce « gémissant univers » que lorsque toutes les choses cachées nous auront été dévoilées, en accomplissement de la promesse de Notre Seigneur Jésus-Christ. Jusque-là, il faut accepter, avec une ignorance de brebis, le spectacle universel des immolations, en se disant que si la douleur n’était pas enveloppée de mystère, elle n’aurait ni force ni beauté pour le recrutement des martyrs et ne mériterait même pas d’être endurée par les animaux.
À ce propos, j’aimerais à vous dire une singulière histoire, une bien singulière et bien triste histoire… Mais j’aperçois Gacougnol qui nous fait des signes. S’il veut m’honorer de la même attention que vous, je pense qu’il me sera profitable à moi-même de la raconter.
XIII
Garçon ! un madère et deux absinthes ! commanda Gacougnol qui venait de s’installer avec Clotilde et Marchenoir dans un café proche de la grande entrée du Jardin.
La prompte nuit de décembre étant venue sur les animaux et les hommes, les visiteurs avaient décidé de s’asseoir dans ce lieu banal en écoutant le récit de Marchenoir.
— Avant tout, dit encore le peintre, permettez que j’écrive quelques mots. Garçon ! vous avez un bureau télégraphique à deux pas d’ici. Vous allez porter une dépêche immédiatement. Donnez-moi du papier.
Alors, abritant la feuille de sa main gauche, il écrivit rapidement ces simples mots : Clotilde ne rentre pas. Gacougnol. Ce télégramme, adressé à « Madame Chapuis », disparut à l’instant même.
— Maintenant, je suis tout oreilles. Vous savez, Marchenoir, que vous êtes à peu près le seul parmi nos contemporains que je puisse écouter longtemps avec plaisir. Alors même que je ne vous comprends pas tout à fait, je sens votre force et cela me suffit pour être heureux de vous entendre.
— Mon cher Gacougnol, répliqua Marchenoir, ne me flattez pas, s’il vous plaît, et ne vous flattez pas vous-même. C’est surtout pour Mademoiselle que je vais parler.
Et regardant Clotilde :
— Je ne sais si le nom d’histoire convient exactement à ce que j’ose vous offrir. C’est plutôt un souvenir de voyage, une impression ancienne, demeurée très vive et très profonde, que je voudrais vous faire partager. Vous allez voir que c’est une suite à notre conversation sur les bêtes…
Vous avez certainement entendu parler de la Salette, du pèlerinage de Notre-Dame de la Salette ! Vous n’ignorez pas qu’il y a bientôt un demi-siècle la Vierge Marie est apparue sur cette montagne à deux enfants pauvres. Naturellement, on a tout fait pour déshonorer par le ridicule ou la calomnie cet événement prodigieux. Ce n’est pas le moment de vous développer les raisons d’ordre supérieur qui me forcent à l’envisager comme la plus accablante manifestation divine depuis la Transfiguration du Seigneur — que Raphaël, avec son imaginative de décorateur profane, a si peu comprise… Ceci est pour vous, Pélopidas.
— J’entends bien, dit l’autre. Mais je ne suis pas un fanatique de Raphaël. J’admire en lui tout ce qu’on voudra, excepté l’artiste religieux. Sa seule Vierge tolérable est celle de Dresde, et encore, c’est une rosière. Quant à sa Transfiguration, voici mon très humble postulat. Depuis trois cent cinquante ans qu’elle existe, un seul homme a-t-il jamais pu prier devant cette image ? À l’aspect de ces trois gymnastes en peignoir qui s’enlèvent symétriquement sur le tremplin des nuées, je déclare qu’il me serait tout à fait impossible de bafouiller la moindre oraison.
— Savez-vous pourquoi ? reprit Marchenoir. C’est que Raphaël, au mépris de l’Évangile, qui n’en dit pas un seul mot, a tenu à faire planer ses trois personnages lumineux, obéissant à une peinturière tradition d’extase infiniment déplacée dans la circonstance. L’ancêtre fameux de notre bondieuserie sulpicienne, qui feuilletait plus souvent les draps de sa boulangère que les pages du Livre saint, n’a pas compris qu’il était absolument indispensable que les Pieds de Jésus touchassent le sol pour que sa Transfiguration fût terrestre et pour que la parole de Simon-Pierre offrant les trois tabernacles ne fût point une absurdité. Vous parlez de la prière. Ah ! c’est, en effet, le vrai point. Une œuvre d’art prétendu religieux qui n’inspire pas la prière est aussi monstrueuse qu’une belle femme qui n’allumerait personne. Si nous n’étions pas hébétés par la consigne des traditionnelles admirations, nous n’arriverions pas à concevoir, que dis-je ? nous serions épouvantés d’une Madone ou d’un Christ qui n’aurait pas le pouvoir de nous mettre à deux genoux.
Or, voici le châtiment, plus terrible qu’on ne pourrait le supposer. Les sublimes imagiers du Moyen Âge demandaient souvent, au bas de leurs œuvres, très humblement, qu’on priât pour eux, espérant ainsi d’être mêlés aux balbutiements des extases que leurs naïves représentations excitaient. Au contraire, l’âme désolée de Raphaël flotte en vain, depuis trois siècles, devant ses toiles d’immortalité. La cohue des générations qui l’admirent ne lui fera jamais d’autre aumône que l’inutile suffrage qu’il a demandé… Peut-être, un jour, sera-t-il permis enfin d’affirmer que la peinture dite religieuse des Renaissants n’a pas été moins funeste au Christianisme que Luther même, et j’attends le poète clairvoyant qui chantera le « Paradis perdu » de notre innocence esthétique. Mais fermons cette parenthèse et revenons à notre sujet.
J’ai donc fait un jour le pèlerinage de la Salette. J’ai voulu voir cette montagne glorieuse que les Pieds de la Reine des Prophètes ont touchée et où le Saint-Esprit a proféré, par sa Bouche, le cantique le plus formidable que les hommes aient entendu depuis le Magnificat. Je suis monté vers ce gouffre de lumière, un jour d’orage, dans la pluie furieuse, dans l’effort des vents enragés, dans l’ouragan de mon espoir et le tourbillon de mes pensées, l’oreille rompue des cris du torrent… Je compte bien ne pas mourir sans avoir fixé dans quelque livre d’amour le ressouvenir surhumain de cette escalade où j’offrais toute mon âme à Dieu dans les cent mille mains de mon désir… J’ai beau patauger, depuis vingt ans, dans les immondices de Paris, je n’arrive pas à découvrir de quels amalgames de résidus sébacés, de quelles balayures excrémentielles marinées dans les plus fétides croupissoirs, purent être formés les sales enfants de bourgeois que l’événement de la Salette scandalisa et qui inventèrent je ne sais quelles turpitudes pour le décrier. Mais je témoigne qu’à l’endroit même où l’Esprit redoutable s’est manifesté, j’ai senti la commotion la moins douteuse, le choc le plus terrassant qui puisse écraser un homme. Sur l’honneur, j’en tressaille encore.
— En effet, dit Gacougnol, si vous voulez parler, comme je le suppose, d’une caresse d’en haut, elle a dû être des cinq doigts de la main divine, car vous êtes une manière de rhinocéros qu’il n’est pas facile d’assommer. Puis, si je suis bien informé, vous devez être fièrement blasé sur les émotions ordinaires…
— Oui,… je devrais l’être. Ce voyage à la Salette était peu de temps après la mort inexplicable de mon pauvre petit André…
Ici, la voix du conteur parut s’étrangler. Clotilde qui, depuis une heure, vivait par cet inconnu dont la parole agissait sur elle avec une puissance inouïe, involontairement avança la main, comme si elle avait vu tomber un enfant. Mais ce geste fut aussitôt réprimé par un autre geste de Marchenoir, suivi d’un appel vibrant de sa soucoupe heurtée contre le marbre de la table.
— Garçon ! cria-t-il, renouvelez… Je continue. Vous devinez que je pouvais être dans un joli état d’âme. J’étais venu là sur l’avis ancien d’un sublime prêtre, mort depuis des années, qui m’avait dit « Quand vous penserez que Dieu vous abandonne, allez vous plaindre à sa Mère sur cette montagne. » Turris Davidica ! pensais-je. Il ne me fallait pas moins que les « mille boucliers suspendus et toute l’armature des forts » dont a parlé Salomon. Jamais je ne pourrais être assez cuirassé contre mon épouvantable chagrin. Et voici que, déjà, sur le chemin où je venais de m’élancer, malgré la tempête et les conseils, j’étais indiciblement transporté !
Que vous dirai-je ? Quand je fus au sommet et que j’aperçus la Mère assise sur une pierre et pleurant dans ses mains, auprès de cette petite fontaine qui semble lui couler des yeux, je vins tomber aux pieds des barreaux et je m’épuisai de larmes et de sanglots, en demandant grâce à Celle qui fut nommée : Omnipotentia supplex. Combien dura cette prostration, cette inondation du Cocyte ? Je n’en sais rien. À mon arrivée, le crépuscule commençait à peine ; quand je me relevai, aussi faible qu’un centenaire convalescent, il faisait complètement nuit et je pus croire que toutes mes larmes étincelaient dans le noir des cieux, car il me sembla que mes racines s’étaient retournées en haut.
Ah ! mes amis, que cette impression fut divine ! Autour de moi, le silence humain. Nul autre bruit que celui de la fontaine miraculeuse à l’unisson de cette musique du Paradis que faisaient tous les ruissellements de la montagne et parfois, aussi, dans un grand lointain, les claires sonnailles de quelques troupeaux. Je ne sais comment vous exprimer cela. J’étais comme un homme sans péché qui vient de mourir, tellement je ne souffrais plus ! Je brûlais de la joie des « voleurs du ciel » dont le Sauveur Jésus a parlé. Un ange, sans doute, quelque séraphin très patient avait décroché de moi, fil à fil, tout le tramail de mon désespoir, et j’exultais dans l’ivresse de la Folie sainte, en allant frapper à la porte du monastère où les voyageurs sont hébergés.
XIV
Marchenoir, ce perpétuel vaincu de la vie, avait reçu le privilège ironique d’une éloquence de victorieux. Il n’était pas seulement un de ces Ravisseurs évangéliques rappelés par lui, à qui ne résistent pas les Légions des Cieux. Il était encore, et beaucoup plus même, un de ces Doux à qui la Terre fut concédée.
Quelle que fût l’occasion de son discours et l’objet dont il s’occupât, on regardait généralement comme une chose difficile de résister à ce nouveau Juge d’Israël qui combattait des deux mains. Du premier coup, il vous bondissait sur le cœur.
L’image continuelle et qui jaillissait sans effort se précisait par la voix ou par l’attitude, avec une vigueur spontanée qui déconcertait la défensive.
De même que la plupart des grands orateurs, il apparaissait aussitôt en plein conflit, se grandissant de sa colère contre des ennemis invisibles, et tout le temps qu’il parlait, on voyait en lui s’agiter son âme, — comme on verrait une grande Infante prisonnière venir coller sa face aux vitraux d’un Escurial incendié.
Clotilde extasiée pensait au prédicateur tout-puissant qu’il aurait pu devenir, et Pélopidas confondu le contemplait ainsi qu’une fresque très ancienne, à la fois sanguinolente et fuligineuse, où quelque siècle très défunt aurait revécu — prodigieusement, — ses adorations ou ses fureurs.
Le narrateur s’était arrêté un moment. Le digne peintre en profita pour parler un peu, dans l’espérance de cacher son trouble.
— Ne pensez-vous pas, Marchenoir, que, pour éprouver de telles émotions religieuses, à la Salette ou ailleurs, il faudrait précisément se trouver dans la situation d’esprit qui fut la vôtre, ce jour-là, et avoir passé par les mêmes déchirements ?
— Mon ami, j’attendais presque cette objection. Voici ma réponse qui sera claire. Nous sommes tous des misérables et des dévastés, mais peu d’hommes sont capables de regarder leur abîme… Ah ! oui, j’ai traversé de sacrées douleurs, articula-t-il d’une voix profonde qui leur secoua les entrailles à tous deux, j’ai connu le vrai désespoir et je me suis laissé tomber dans les mains de ce Pétrisseur de bronze ; mais ne me faites pas l’honneur de me croire si étonnant. Mon cas ne paraît exceptionnel que parce qu’il m’a été donné de sentir un peu mieux qu’un autre l’indicible désolation de l’amour… Vous qui parlez, vous ne savez pas votre propre enfer. Il faut être ou avoir été un dévot pour bien connaître son dénûment et pour dénombrer la silencieuse cavalerie de démons que chacun de nous porte en soi.
Mais, en attendant que vous arrive cette vision d’épouvante, gardez-vous de croire que le secours puisse être indifféremment obtenu dans tel ou tel lieu. « À la Salette ou ailleurs », avez-vous dit. Eh bien ! moi, je vous affirme que cet endroit est particulièrement fréquenté par les Tonnerres de l’Apocalypse et qu’il n’y a pas d’autre point du globe où puissent aller ceux qu’intéresse le dénouement venir de la Rédemption. C’est à la Salette, et non pas ailleurs, que peuvent être fortifiés ceux qui savent que tout n’est pas accompli et que la grand’messe du Consolateur n’a pas commencé.
Encore une fois, ce n’est pas ici l’occasion d’entrer dans ces insolites considérations. Écoutez mon anecdote. Je crois inutile de vous dire, Gacougnol, que je ne m’attendais pas à trouver dans cette auberge, que l’industrie pieuse a bâtie à quelques pas du lieu de l’Apparition, de puissantes ressources pour mon enthousiasme. Je suis de ceux dont la voix n’a point d’écho, surtout parmi les raisonnables chrétiens que le Surnaturel incommode. Le pèlerinage de la Salette est desservi par de pratiques missionnaires qui ne s’égarent pas dans les sentiers du sublime, je vous en réponds. Ils trempent la soupe des voyageurs pour le ciel et logent à pied la vertu sans extravagance. Les exercices pieux ou les labiales exhortations, encadrées avec sagesse, ne nuisent jamais au fonctionnement latéral de la table d’hôte et du perchoir. La computation des ordinaires et des suppléments fusionne avec les cantiques et les litanies sur cette montagne, aussi effrayante que l’Horeb, où Notre-Dame des Glaives est apparue dans le buisson flamboyant de ses Douleurs. Il est effarant de songer que cette fabuleuse Congrégation ne sait absolument pas ce qui s’est passé et que le plus grand effort de ces vachers du Sacerdoce est probablement de supposer que la puissance divine s’est manifestée pour qu’ils existassent. Il faut entendre leurs explications du Miracle, cet identique boniment qui se débite chaque jour, près de la fontaine, à l’heure de la digestion !…
Me voici donc à table, à cette table d’hôte que je viens de nommer, en compagnie d’une vingtaine de pèlerins quelconques. Les pèlerines sont accueillies dans l’aile opposée du bâtiment, l’un et l’autre sexe étant ainsi répartis de chaque côté du sanctuaire.
Deux ou trois prêtres peu ravagés par les travaux apostoliques, puis je ne sais quels visages, quels ventres, quelles mains ! Tout cela mangeant et buvant, sans visible souci de quoi que ce soit. Enfin, la tablée vulgaire de n’importe quelle hôtellerie provinciale. Il me sembla même qu’on gueulait un peu.
J’avais à peine franchi le seuil que déjà j’entendais nommer Marseille. Cette mention géographique émanait d’un très gros homme barbu, à la face congestionnée, évidemment résolu à ne pas laisser ignorer une origine que, d’ailleurs, son crapuleux accent dénonçait. Mais j’avais de si sonores clairons dans le cœur que je l’entendis à peine et je ne songeais même pas à me demander ce que ces gens étaient venus faire en un tel lieu. Je mangeais automatiquement ce qu’on me servait, les convives étant séparés de moi comme par l’embrun d’un Océan. Il est vrai que mon équipage de piéton ruisselant et couvert ne pouvait agir puissamment sur le clavier sympathique de ces dîneurs. Aucun d’eux ne m’avait parlé et le bavardage ne s’était pas ralenti une seconde à mon entrée, le goujatisme contemporain ne comportant pas la déférence pour l’Étranger.
Je pensais précisément à la Troisième Personne divine, lorsqu’une main me toucha l’épaule. M’étant retourné, je vis un personnage à figure triste, vêtu comme un campagnard, qui me dit avec douceur :
— Monsieur, vos vêtements sont mouillés et vous devez avoir très froid. Voulez-vous prendre ma place qui est moins loin du poêle ? Je vous en prie.
Il y avait une prière si vraie dans son expression, ses yeux me disaient si bien qu’il se serait cru coupable de tout coryza dont j’aurais pu être victime, que j’acceptai sur-le-champ sa place avec la même simplicité qu’il me l’offrait. Cet échange me valut un peu d’attention. L’obèse marseillais, qui était désormais en face de moi, daigna me regarder de ses gros yeux en faïence, au bord desquels un liquide avait été mis par la volupté d’engloutir.
— Eh ! là-bas, l’homme aux bêtes, beugla-t-il, s’adressant à mon ami inconnu, c’est comme ça que vous nous brûlez la politesse ? Vrai c’est pas zentil de votre part.
J’eus exactement la sensation d’une porte de latrines qu’on aurait ouverte. Le ton de ce mercanti avait quelque chose de si nauséeux et sa grossièreté cossue paraissait tellement assise dans la graisse d’une prospérité de verrat que, du premier coup, la suffocation commença. Les mésanges bleues du ravissement s’envolèrent et je fus aussitôt replongé dans l’ignoble réalité, dans la très puante et très maudissable réalité.