La Femme pauvre (page 5)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Femme pauvre · 25 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La joie de Pélopidas fut extrême et se manifesta spontanément par des cris et des gambades.

— Ma petite Clotilde, beuglait-il, vous êtes simplement ravissante et je vous adore. Moi, je suis un idiot, vous m’entendez bien, un triple idiot. Jamais je n’aurais trouvé ça. Grâce à vous, je vais pouvoir faire quelque chose de propre. Voyez-vous, mon petit corbeau noir, nous sommes si crétins, dans l’huile, que nous n’arrivons jamais à nous mettre au vrai point de vue. Nous ne savons pas être simples comme il faudrait, parce que nous voulons être spirituels et faire entrer nos idées de deux sous dans la tire-lire du Bon Dieu, et porter nos têtes de cochons, comme des saints Sacrements de bêtise, à quarante pas devant nous, dans les processions des imbéciles ! Je dis ça pour les plus malins autant que pour moi-même… Votre idée me transporte et, tenez ! je m’en vais la fixer tout de suite.

À ces mots, il se précipita sur un carton, s’empara fougueusement d’une vaste feuille de papier qu’il boucla sur un châssis et se mit à dessiner à grands traits, sans interrompre le monologue.

— Vous allez voir. Restez là, ma bonne fille, je n’ai pas besoin de la pose. Je vais tâcher, d’abord, de bâtir un peu mon affaire. Nous allons leur parler à ces lions, ne craignez rien… Naturellement, nous sommes en plein cirque romain… De ce côté-ci, la canaille, dans le lointain. On la verra si peu que ce n’est pas la peine d’en parler… Ici, vous, c’est-à-dire Philomène, avec le Bon Dieu qu’on ne voit pas, mais dont il faudra faire sentir la présence, si je ne suis pas une bourrique… Au fait, combien nous faut-il de lions ? Si j’en mettais quarante ? Une académie de lions !… Non, décidément, ce serait trop spirituel. Contentons-nous de quatre. Ça fera penser aux vertus cardinales justice, prudence, tempérance et force. Entre parenthèse, je vous conseillerais de vous adresser particulièrement à la dernière, quand vous leur ferez votre petit discours. Je me défierais des autres… À propos de discours, il y a bien toujours l’inconvénient de faire parler une figure peinte, avec cette diablesse de bouche ouverte pour le silence éternel, — ce qui fera le désespoir des nobles cœurs jusqu’à la consommation des siècles. Tant pis ! je vous fermerai la bouche. On supposera naturellement que la conversation est finie et, d’ailleurs, les lions n’exigent pas qu’on leur parle comme à des hommes. C’est surtout avec leurs yeux qu’ils écoutent, ce dont la brute humaine est presque toujours incapable. Nous en savons quelque chose… Bien… Nous les voulons énormes, n’est-ce pas ? Les lions de Daniel, par Victor Hugo… Non ? Vous ne connaissez pas ? Des lions qui causent entre eux, mon enfant. Il y en a même un qui parle comme un âne. N’importe ! ils ont de l’allure. Tenez ! voyez-vous celui-là. Il a l’air assez bon garçon. Si vous lui passiez la main sur la crinière, ça le flatterait peut-être. Essayons… Tiens ! tiens !… Ce petit geste étonne sans doute nos Vestales. Au fond, je m’en fiche, de ces prêtresses ; oui, mais les dames du vernissage, — ces vestales de mes petits boyaux, — si elles allaient trouver ça gentil, maintenant ? Ah ! Diable ! non, par exemple, nous tomberions dans la crucherie sentimentale. Cherchons autre chose…

Soudainement il se dressa, les cheveux épars, en secouant tout l’Olympe de ses pensées.

— Mais, sacrebleu ! s’écria-t-il, je n’ai jamais fait de lions, moi ! Je ne les ai pas du tout dans l’œil, ces fauves ! Regardez-moi celui-là qui nous tourne le dos au premier plan. On le prendrait pour une vache, les yeux fermés. Il faudra que j’aille les étudier au Jardin des Plantes… Une idée ! Si j’y allais avec vous, aujourd’hui même ? J’aime les choses qui se font tout de suite. Il est à peine midi. C’est bien décidé, n’est-ce pas ? vous m’accompagnez ? Alors, partons.

X

Cinq minutes plus tard, on était dans la rue et Gacougnol hélait un fiacre.

— Au Bon Bazar ! cria-t-il, et vivement.

Puis, ayant fait monter Clotilde, il se laissa tomber à côté d’elle et continua de parler avec abondance pendant que roulait la voiture.

— Avant tout, ma chère enfant, vous allez me promettre de me laisser faire tranquillement ce qui me plaira. Je suis un animal qu’il ne faut pas contrarier. Vous êtes venue chez moi pour vous mettre à mes ordres, je suppose. Par conséquent, vous devez m’obéir bien gentiment. Vous comprenez que je ne peux pas vous emmener dans ce costume… Nous allons donc passer par cette halle qui est sur notre chemin et vous ferez un peu de toilette. Oh soyez tranquille, ce n’est pas un cadeau. Je n’ai pas le droit de vous en faire. C’est tout simplement un petit acompte sur nos séances… D’abord, vous savez, moi, je n’aime pas les pauvres, je ne peux pas les sentir, j’ai l’inspiration trop décorative et je ne pourrais rien faire avec un modèle de tête qui ne serait pas vêtu convenablement… Puis, nous déjeunerons quelque part. Je crève de faim et vous aussi, peut-être. Nous tâcherons de ne pas nous embêter… Ah ! par exemple, vous seriez aimable de ne pas vous habiller pendant deux heures. Je suis sorti pour voir des animaux distingués et je voudrais bien ne pas arriver trop tard. J’ai besoin d’une masse de croquis…

Clotilde eût été fort embarrassée s’il avait fallu répondre. Gacougnol débobinait sa palabre la plus active et se parlait surtout à lui-même. La malheureuse était, d’ailleurs, peu capable de former une idée quelconque. Elle se croyait en plein rêve et n’avait pas trouvé un seul mot depuis que ce diable d’homme s’emparait, en claironnant comme un chef barbare, de sa flexible volonté.

Naïvement, elle obéissait, suivant l’instinct des êtres profonds. Son âme supérieure lui disait d’accueillir cette aubaine incroyable, avec la même douceur qu’elle eût accepté les avanies.

Semblable à tous les souffrants qui croient surprendre un sourire à la bouche de bronze de leur destin, elle s’abandonnait délicieusement à l’illusion d’avoir obtenu sa grâce.

Et puis, cette pensée qu’elle allait enfin être habillée, la suffoquait, l’étranglait, lui serrait le cœur. Sortir une bonne fois de ces affreuses guenilles que les mendiantes auraient méprisées ! Ne plus sentir sur elle cette robe infâme qui la salissait, qui la flétrissait, dont le voisinage aurait fait mourir les fleurs ! — robe de tristesse et d’ignominie que son misérable amant lui avait donnée autrefois et qu’elle portait, uniquement parce qu’il n’avait jamais été possible de la remplacer.

Oh ! cette robe d’un rouge vomi de mastroquet en déconfiture, délavée par les pluies de vingt saisons, mangée par tous les soleils, calcinée par toutes les fanges, effiloquée jusqu’à l’extinction du tissu et ravaudée, semblait-il, par la couturière des balafres ou des autopsies !… En être débarrassée, délivrée, ne plus la voir, la jeter, en fuyant, dans quelque ruisseau où les ramasseurs d’ordures la dédaigneraient !…

Était-ce possible qu’il y eût des hommes si généreux ! Certes, oui, qu’elle allait poser de bon cœur, tant qu’on voudrait, et ce ne serait pas sa faute, à elle, si cet artiste ne faisait pas un chef-d’œuvre, car elle poserait comme personne, assurément, n’avait jamais pu poser ! Elle serait de pierre sous son regard.

Oui, sans doute… mais les bottines, il lui en faudrait aussi, car elle en était à marcher dans des chaussons !… Et du linge, donc ! Comment s’en passer, puisqu’elle était complètement nue sous ses loques ? Et un corset ! et un châle et un chapeau ! Tout cela est nécessaire à une femme pour être vêtue « convenablement », comme il avait dit… Quelle dépense ! mais il avait de l’argent, pour sûr, beaucoup d’argent, et il ne voudrait pas faire les choses à moitié.

— Mon Dieu ! dire pourtant que je serai comme cela, tout à l’heure, pensait-elle, en regardant les petites bourgeoises qui trottaient dans la rue du Bac. Je crois que je vais devenir folle.

Il lui semblait que, pour rien au monde, elle n’aurait consenti à parler, de peur de laisser échapper quelque chose de sa joie.

Gacougnol, désespérant d’obtenir l’attention de sa compagne, avait cessé de monologuer à haute voix. La main dans sa barbe copieuse, il la considérait en souriant.

— Pauvre créature ! se disait-il, je suis Dieu pour elle, en ce moment, Dieu le Père ! Si le bonheur avait des propriétés lumineuses, notre sapin serait le char du prophète Élie, car elle transsude la jubilation. Faut-il qu’elle en ait eu de la misère, celle-là, pour qu’il soit si facile de lui procurer l’extase !… Je savais bien, moi, que j’allais faire sortir la femme de ma petite sainte de tantôt ! Ce miracle-là va me coûter dans les cinq ou six louis, tout au plus. Il les vaut, ma foi !… C’est drôle, tout de même, la puissance de l’argent !… Cependant, mon vieux, ne t’emballe pas trop sur cette idée. Évidemment ma pauvresse n’est pas la première venue. C’est une chrysalide joyeuse de se transformer. Où donc est le mal ? Elle obéit à sa nature. Eh ! bien, après ? Pourquoi sa figure mentirait-elle ? Jamais une farceuse, même en espérance, ne pourrait se réjouir avec un pareil abandon. Elle ne manquerait pas de me faire sentir que ça lui est dû et m’offrirait, pour me gratifier de mon zèle, une très belle gueule en mastic où sa dignité serait empreinte. L’enfantillage de cette grande fille me ravit au contraire, et c’est bien possible, après tout, qu’elle ait un cœur adorable. « Plus une femme est sainte, me disait une fois Marchenoir, et plus elle est femme. » Il doit avoir raison, comme toujours. Celle-là n’est peut-être pas tout à fait une sainte et, certainement, elle n’est pas neuve. Elle se sera fait prendre et lâcher salement par quelque Capétien de la pommade ou quelque fugace trouvère du petit négoce. Éternelle histoire de ces lamentables toquées ! Mais il se peut que le colimaçon ait glissé sur elle sans laisser la nacre malpropre de son souvenir. D’ailleurs, je m’amuserai à la faire parler en déjeunant et je verrai bien la couleur de ses pensées.

Comme il en était là de ses propres réflexions, la voiture s’arrêta devant la porte monumentale du Temple de notre vraie foi.

— Ah ! mon enfant, reprit-il aussitôt d’une voix très distincte, nous sommes arrivés, descendez la première et dépêchons-nous, s’il vous plaît !

XI

Les incertitudes que l’honnête peintre aurait pu conserver encore se dissipèrent au déjeuner.

La métamorphose avait été aussi rapide que merveilleuse. Pélopidas, qui paraissait au courant des choses, ayant muni d’instructions très spéciales une habilleuse de la maison, la tremblante et joyeuse Clotilde avait disparu dans les profondeurs.

Cinquante minutes plus tard, le caricaturiste, qui ne s’ennuyait pas du tout dans ce lieu de pèlerinages, avait vu venir à lui une jeune femme très bien mise qu’il n’avait pas reconnue du premier coup et qui lui avait serré très doucement les deux mains, en silence, avec une expression sublime.

Clotilde était si naturellement, si simplement supérieure à sa condition que, même averti, l’observateur parisien le plus pénétrant n’aurait pas découvert la plus légère disparate pouvant déceler une transformation si soudaine.

Gacougnol, qui s’était malicieusement préparé à étudier les points de suture, en avait été pour ses frais et s’était senti pénétré d’une stupeur vraiment extraordinaire.

Et maintenant, dans ce café restaurant du boulevard Saint-Michel, où le cocher venait de les déposer, il cherchait encore à s’expliquer le miracle d’une distinction native dont le germe insoupçonné, charrié dans le courant mystérieux des descendances, après avoir traversé combien d’amalgames impurs ! avait fini par se développer en cette créature délicieuse.

La toilette de Clotilde était assurément sans aucun faste. C’était la mise la plus ordinaire d’une de ces trois cent mille piétonnes de Paris qui ont conquis l’univers sans dépasser les boulevards extérieurs. Costume noir de la plantigrade sans remords ou de la passante laborieuse que vingt mille romans ont décrit et dont le prix ne défraierait pas le déjeuner d’une souillonne Impératrice des Indes.

Mais elle portait cet attirail de guerre civile avec la même grâce naturelle que les libellules portent leur corselet de turquoise et d’or. Sa taille s’était redressée. L’armature impérieuse du vêtement féminin relevait désormais son buste et poussait en haut sa tête soucieuse que les mains pénitentielles de la Pauvreté avaient si longtemps courbée.

Le peintre critique, au comble de l’étonnement, braquait en vain toute son analyse, il ne trouvait pas l’ombre d’un écart véniel, d’une discordance ou d’un heurt dans les attitudes ou les façons.

Même la redoutable épreuve du déjeuner ne donnait aucun résultat désenchanteur. Il voulut savoir si elle levait le petit doigt de la main droite en portant son verre à ses lèvres. Elle ne le levait pas. Il ne remarqua pas non plus qu’elle éprouvât le besoin de se cacher la moitié du visage avec sa serviette en parlant au garçon qui les servait, ni qu’elle fit entendre une petite toux mélodieuse en rompant son pain. Elle ne s’écriait pas sur la nouveauté des choses se bornant à demander, avec l’ingénuité la plus rapide, les indispensables explications et ne s’excusant pas d’avoir bravement faim et soif, ainsi qu’il convenait à une robuste fille dont la faiblesse actuelle était surtout la conséquence de beaucoup d’années de privations et de chagrins noirs.

Enfin, tout en elle évoquait l’image d’une vive aiglonne grandie jusqu’alors dans les lieux obscurs, et reconnaissant aussitôt son ciel.

Dans sa parole et dans son visage, il y avait tout juste comme une impression de rapatriement et de renouveau.

Elle disait les mêmes choses qu’elle aurait pu dire quelques heures auparavant, étant toujours prisonnière dans le même cerceau d’idées pâles, circonscrites par un polygone de ténèbres. Mais elle les disait d’une voix plus ferme, que les imbéciles n’auraient pas manqué de croire ambitieuse, précisément parce qu’elle était timbrée d’une humilité plus profonde.

Sa physionomie n’était pas moins touchante et moins douce, et ses sublimes yeux avaient toujours leur intraduisible expression d’après l’orage, mais son sourire était à peine un peu moins navré.

On voyait qu’une peine immense persistait au fond de sa joie qui ne serait peut-être que d’un jour et bâtie avec l’illusion de l’illusion, comme les châteaux de vapeurs des enfants des pauvres.

Cependant l’excellent repas que lui donnait Gacougnol, et, surtout, le très bon vin de Bourgogne qu’il fit apporter, dissipèrent ou, du moins, refoulèrent jusqu’à la base du cimier noir de sa chevelure, le nuage mobile de son tourment.

— Ma chère Clotilde, disait Gacougnol, les anciens juifs avaient un nom pour chacun des deux crépuscules. Celui du matin s’appelait le crépuscule de la Colombe et celui du soir le crépuscule du Corbeau. Votre visage de mélancolie me fait penser à ce dernier… Je veux faire sur vous une grande épreuve. Supposez-moi, pour un instant, un très vieil ami que vous auriez perdu l’espérance de revoir et que vous avez eu la joie de rencontrer, il y a deux heures. Dites-vous, même, si vous le préférez, que je suis peut-être, qui sait ? le bonhomme providentiel, l’instrument désigné pour transformer votre existence, de même que j’ai transformé votre costume, — je ne sais pas comment, par exemple, — et racontez-moi bonnement votre histoire. Elle est douloureuse, j’en suis persuadé, mais je devine qu’elle n’est pas très compliquée ni très longue, et nous aurons encore le temps d’arriver au Jardin des Plantes. Est-ce trop vous demander ?… Vous comprenez bien, mon enfant, que j’ai besoin de vous mieux connaître. Je ne sais de vous que votre nom et c’est à peine si j’entrevois très confusément votre situation… Je me suis quelquefois amusé, comme tant d’autres, à faire raconter leur histoire à de malheureuses diablesses qui me débitaient d’immenses bourdes, me prenant de bonne foi pour quelque jobard, sans se douter que j’étudiais précisément leur façon de mentir… Avec vous, Clotilde, c’est autre chose. Je sens que vous ne devez pas mentir et je vous croirai. S’il y a quelque circonstance que vous ne vouliez pas ou que vous ne puissiez pas me dire, je vous en prie, ne mettez rien à la place. Deux lignes de points et passez outre. Voulez-vous ?

Et il enveloppa d’un regard avide cette Singulière qui déconcertait son expérience.

Clotilde l’avait écouté avec une émotion qui faisait battre ses artères. D’abord, une aspiration brusque lui avait entr’ouvert la bouche, comme si quelque vision passait devant elle, puis une fumée rose avait paru flotter un instant sur son visage et maintenant, elle regardait Gacougnol d’une manière si vraie, si candide qu’un rayon de lune, semblait-il, aurait pu descendre jusqu’à son cœur.

— J’y pensais, répondit-elle simplement.

Puis, vidant d’un trait sa petite coupe de vieux Corton et posant sa serviette sur la table après s’être essuyé les lèvres, elle se leva et vint s’asseoir sur le divan rouge à côté du peintre qui l’avait placée devant lui, en pleine lumière, pour l’étudier à son aise.

— Monsieur, dit-elle gravement, je crois, en effet, que vous avez été mis sur mon chemin par la volonté divine. Je le crois profondément. Je suis très sûre aussi que nul ne sait jamais ce qu’il fait, ni pourquoi il le fait, et j’ignore même si quelqu’un pourrait dire, sans craindre de se tromper, ce qu’il est exactement. Vous parliez d’un ami, d’un « vieil ami » que j’aurais pu perdre et que je croirais retrouver en vous. Cette parole était bien étonnante pour moi, je vous assure. Vous en jugerez vous-même, car je vais vous parler comme vous désirez que je vous parle, — comme je parlerais à cet absent que vous m’avez tant rappelé ce matin, aussitôt que vous avez eu compassion de ma peine. Je vais tout vous dire… S’il y a de la honte, ajouta-t-elle d’une voix un peu altérée, tant pis pour moi !

Alors, sans autre préambule, sans aucun lyrisme élégiaque et sans nul détour, sans atténuation ni apologie, elle raconta sa vie déflorée qui ressemblait à dix mille vies.

— Mon existence est une campagne triste où il pleut toujours.

Son voisin ne songeait plus à l’observer. Dompté par une simplicité inconnue, il savourait en silence, dans la région de son âme la plus ignorée de lui-même, la magique et paradoxale suavité de cette candeur sans innocence.

Pour la première fois, peut-être, il se demandait à quoi pouvait bien servir d’être si malin et d’avoir bêtement galvaudé sa vie dans les expérimentations ou les sondages les plus ambitieux, pour arriver à découvrir à fleur de trottoir, sous un pavé de la voie banale, cette source de cristal qui chantait si bien sa fraiche complainte.

— … Les paroles de ce Missionnaire, disait-elle, furent pour moi comme des oiseaux du Paradis qui auraient fait leur nid dans mon cœur…

Sans le vouloir et sans le savoir, elle ruisselait de ces familières images si fréquentes chez les écrivains mystiques. Le tissu léger de son langage qui laissait voir les formes pures de sa pensée, n’était presque rien de plus qu’un rappel constant des humbles choses de la nature qu’elle avait pu voir.

Cette Primitive se peignait naïvement elle-même avec les couleurs en très petit nombre qu’elle possédait, sans égard aux lois perspectives et aux différentes valeurs, ne craignant pas de faire avancer monstrueusement un horizon ou d’éclabousser de lumière certains points obscurs. Mais, toujours, elle apparaissait lointaine, minuscule, obombrée, comme exilée de son propre drame, — errante et perdue dans des sillons noirs, une petite lampe à la main.

Parfois, cependant, elle avait des mots étranges qui déchiraient ainsi que des éclairs, le fond de son âme : — J’ai cherché l’amour comme les mendiants cherchent les vipères ! — Quand j’ai frappé monsieur Chapuis, j’ai cru qu’il me poussait un chêne dans le cœur !… Et c’était tout. La transparente rivière continuait à travers les bocages de mancenilliers ou les clairières dangereuses de son récit.

Rien ne fut omis. Sa chute vulgaire fut racontée sans excuse, avec toutes les circonstances qui pouvaient la faire détester. Elle montra sa mère telle qu’elle était, sans amertume ni ressentiment, rappelant même deux ou trois conjonctures anciennes où cette sorcière avait paru l’aimer sans calcul.

Enfin, elle ondoya de la plus insolite poésie son auditeur, à qui elle apparut telle qu’une incroyable virtuose du Renoncement chrétien.

— Maintenant, dit-elle en finissant, vous savez tout ce que vous avez voulu savoir. Je ne pourrais pas être plus vraie si j’étais interrogée par Dieu. Pour que rien ne manque à ma confession, j’ajoute ceci. Lorsque, dans la voiture, vous m’avez dit que j’allais être habillée, après m’avoir fait mourir de peur en me disant exactement le contraire, une demi-heure auparavant, je vous assure que j’ai complètement perdu la tête, à force de joie. J’ai eu comme un éblouissement de folie et de cruauté. Nous allions très vite. Cependant j’aurais voulu que le cocher déchirât son pauvre cheval pour aller plus vite encore… Mais depuis que ce rêve s’est réalisé, je suis plus calme et j’espère que vous me trouverez tout à fait raisonnable.

Gacougnol fit un signe pour qu’on lui apportât l’addition, puis, ayant congédié l’homme à la soucoupe, se tourna vers Clotilde et lui tendant une honnête main qu’elle prit aussitôt, lui parla ainsi :

— Mon enfant, ou plutôt Mademoiselle, décidément — car je commence à me trouver ridicule d’être si paternel ou si familier, — j’ai connu de très hautes dames à qui j’enverrais bien volontiers vos hardes de ce matin. Votre confidence m’a donné pour vous une estime sans bornes, en même temps qu’un plaisir extrême que vous ne pouvez guère comprendre, car je vous ai écoutée en artiste et je passe pour un public assez difficile. Je suis donc peu capable de regretter ma curiosité. Cependant, elle a dû vous faire souffrir et je vous prie de me la pardonner… Ne me dites plus un mot, nous manquerions nos bêtes.

En voiture, l’infatigable parleur était devenu silencieux. Il regardait Clotilde avec une sorte de respect vague mélangé d’une évidente perplexité. Deux ou trois fois, il entr’ouvrit la bouche et la referma immédiatement comme la porte d’un mauvais lieu, sans avoir proféré une syllabe.

La jeune femme, attentive au mouvement de la rue, observait la consigne du parfait silence, et ils arrivèrent ainsi, pleins de leurs pensées, à la grille du Jardin des Plantes.

XII

Gacougnol s’étant débarrassé de son cocher, ils marchèrent dans la direction présumée du pavillon des grands fauves. Mais l’un et l’autre connaissaient peu ce Jardin célèbre que fréquentent seuls les Parisiens du voisinage ou les étrangers et, naturellement, ils s’égarèrent.

Chemin faisant, Clotilde admira les zèbres et les antilopes qu’elle s’arrêta pour contempler amoureusement.

— Vous aimez beaucoup les bêtes ? lui dit le peintre, la voyant caresser un de ces charmants êtres dont les yeux ressemblaient aux siens.

— Je les aime de tout mon cœur, répondit-elle ; je voudrais qu’il me fût permis de les soigner et de vivre près d’elles dans une de ces petites maisons ravissantes qu’on leur a bâties. Leur voisinage me serait plus doux que celui de monsieur Chapuis.

Ce mot parut agir sur Gacougnol, qui se préparait visiblement à dire quelque chose de considérable, lorsqu’une main se posa familièrement sur son épaule.

— Tiens ! c’est vous, Marchenoir ! cria-t-il en se retournant. Je pensais à vous, il n’y a qu’un instant. Comment diable êtes-vous ici ?

— J’y suis presque tous les jours, répliqua le nouveau venu. Mais comment y êtes-vous vous-même ? Je vous assure que votre présence m’étonne…

À ce moment, ses yeux rencontrèrent Clotilde et devinrent légèrement interrogateurs. Gacougnol fonctionna sur-le-champ.

— Ma chère Clotilde, permettez-moi de vous présenter un de nos plus redoutables écrivains, Caïn Marchenoir. Nous l’appelons, entre nous, le grand Inquisiteur de France. Caïn, je recommande à votre admiration mademoiselle Clotilde… Maréchal, une amie que j’ai rencontrée ce matin, mais que j’ai dû connaître vers l’An Mil, dans un pèlerinage antérieur. C’est la poétesse de l’Humilité.

Marchenoir s’inclina profondément et dit à Clotilde :

— Mademoiselle, si mon ami ne se moque pas de moi, vous êtes ce qu’il y a de plus grand au monde.

— Alors, Monsieur, il se moque de vous, n’en doutez pas, répondit-elle en riant, et cela me surprend, car vous avez un nom terrible… Caïn ? ajouta-t-elle, dans une sorte d’effroi rêveur ; il n’est pas possible que ce soit votre vrai nom.

— Ma mère m’a fait baptiser sous le nom de Marie-Joseph, mais celui de Caïn figure très réellement sur le registre municipal, par la volonté formelle de mon père. Je signe Caïn quand je fais la guerre aux fratricides et je garde Marie-Joseph pour parler à Dieu… M’expliquerez-vous, mon cher Gacougnol, cette randonnée au Jardin des Plantes ?

— Je suis venu pour les lions, dit à son tour l’interpellé. J’ai quelques croquis à prendre et précisément nous cherchons leur tanière.

— S’il en est ainsi, vous ne m’aurez pas rencontré inutilement, car vous ne me paraissez pas très au fait et vous auriez certainement perdu la demi-heure de jour qui vous reste. En ce moment, les animaux féroces ne sont pas visibles pour la multitude. Mais je vais vous introduire dans leur maison. C’est un peu chez moi, vous savez.

Quelques minutes après, Marchenoir, ayant frappé trois coups maçonniques à la porte du « palais », entrait avec ses deux compagnons dans la galerie intérieure où les fauves achevaient leur repas du soir.

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