La Femme pauvre (page 8)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Femme pauvre · 25 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Ma chère Clotilde, lui dit-il, ne vous tourmentez donc pas, je vous en prie. Cette neige n’a rien de menaçant pour vous. Croyez-vous, par hasard, que je vais vous abandonner ? Prenez plutôt un petit verre de cette excellente chartreuse. C’est ce qu’il y a de meilleur contre la neige… De quel côté allez-vous, Marchenoir ?

— Oh ! ne vous occupez pas de moi, mon domicile est à deux pas, à l’extrémité de la rue de Buffon. Quittons-nous ici. J’irai vous voir prochainement, puisque je suis enfin débarrassé de mon livre. Vous reverrai-je, mademoiselle ?

— Je l’espère, monsieur, répondit Clotilde, peu capable, en ce moment-là surtout, de fourbir un protocole. Je pense que vous me reverrez chez monsieur Gacougnol. Vous m’avez rendue très heureuse ce soir. C’est tout ce que je peux vous dire et vous avez une grande place dans mon cœur.

— Elle est délicieuse ! pensait Marchenoir en s’éloignant. D’où vient-elle ? Il n’est pas possible qu’elle soit la maîtresse de ce gros fantassin de Pélopidas. Il ne me l’aurait certes pas caché… Comme elle m’écoutait ! Il y a donc encore des âmes sur la terre !…

XVII

Ma chère enfant, dit Gacougnol, en s’asseyant auprès de Clotilde dans une nouvelle voiture qui les emporta sans bruit sur la neige ; il est temps de vous faire connaître mes intentions. J’ai envoyé une dépêche à votre mère.

— Ah !…

— Oui. Cette dépêche, qu’elle a dû recevoir, il y a au moins deux heures, l’informait que vous ne rentreriez pas… Silence ! que diable ! Laissez-moi m’expliquer. Vous comprenez bien, ma pauvre petite, que je ne vous ai pas fait raconter votre histoire uniquement pour m’amuser. J’avais besoin de vous connaître. Or, j’ai pris la résolution de m’occuper de vous très sérieusement. Pour commencer, vous ne pouvez pas rentrer dans cette volière à cochons. J’ai mes raisons pour croire que vous méritez qu’on s’intéresse à votre personne et, à moins que vous ne l’exigiez d’une manière absolue, je ne vous laisserai certes pas retourner à Grenelle, auprès de monsieur Chapuis, pour y crever de dégoût et de froid. Regardez cette neige. On nous annonce un hiver atroce et le voici qui commence… Écoutez bien. Je connais une maison honorable où je vais vous conduire. C’est dans l’avenue des Ternes, pas très loin de mon atelier. Une pension décente que dirige une de mes vieilles amies, institutrice un peu ridicule, mais supportable, qui vous fera, je pense, le plus doux accueil, vous voyant amenée et recommandée par moi. Ses pensionnaires sont de jeunes personnes étrangères venues de diverses parties du monde, à qui elle serine un peu de français et dont elle décrasse l’imagination. Vous n’aurez rien à démêler avec cette école. Vous aurez votre chambre, comme à l’hôtel, vous prendrez vos repas à la table commune et nous travaillerons ensemble dans l’après-midi. Cela vous convient-il ?

Elle ne répondit pas, mais il l’entendit pleurer.

— Qu’avez-vous encore ? Voyons, je ne peux donc pas vous parler sans que vous fondiez en larmes ?

— Monsieur, dit-elle enfin, je suis trop heureuse et c’est pour cela que je pleure. Vous avez deviné juste. La pensée de retourner à Grenelle me désespérait. Après cette journée délicieuse que vous m’avez fait passer, après avoir entendu monsieur Marchenoir, l’idée de revoir l’horrible Chapuis me rendait folle… Pensez donc ! Je ne suis pas habituée à tout cela, moi. Je n’entends jamais que des malédictions ou des saletés. J’étais presque décidée à marcher toute la nuit, en pensant à ce pauvre homme dont votre ami nous a raconté l’histoire. Mais je ne sais si j’en aurais eu la force. Maintenant, vous m’offrez un refuge, après m’avoir donné tant de choses. Comment pourrais-je refuser ? Seulement…

— Seulement, vous avez une objection, n’est-ce pas ? Eh bien ! la voici votre objection. Vous ne savez pas de quel droit ni à quel titre je me mêle de vous protéger. Mais, mon amie, c’est bien simple. Je suis chrétien. Un fichu chrétien, c’est vrai, mais tout de même, un chrétien. Et comme je vois très clairement que vous êtes en danger de mort, si vous continuez l’existence entre votre bonne mère et son aimable compagnon, je serais une canaille si je ne vous en retirais pas. Mes ressources me le permettent, soyez sans craintes à cet égard. Je ne suis pas un millionnaire, Dieu merci ! mais j’ai le moyen de secourir les autres, quand l’occasion s’en présente et vous ne serez pas la première. Puis, encore une fois, remarquez bien que je ne vous fais pas l’aumône. N’oubliez pas que nous devons travailler ensemble.

D’un autre côté, vous pouvez craindre certaines interprétations. Eh ! ma pauvre enfant, prenez donc avec simplicité ce qui vous arrive d’heureux et moquez-vous du reste. Si vous connaissiez le monde ! Je le connais, moi, et il y a belle lurette que je me gausse éperdument de tout ce qu’on peut débiter sur mon compte, — à condition, toutefois, qu’on ne vienne pas me chatouiller la membrane pituitaire, parce qu’alors je casse la gueule tout de suite. On le sait, d’ailleurs, et on ne m’embête pas… Voici. Dans un instant, je vous présente à mademoiselle Séchoir. Je lui déclare simplement que vous êtes une jeune amie que je me suis chargé d’installer. Un point, c’est tout. Elle n’a pas le droit de vous en demander davantage. On essaiera de vous tirer les vers du nez, ne vous prêtez pas à l’opération.

Clotilde ne trouva rien à répondre. Elle prit seulement la main de Pélopidas, ainsi qu’elle avait déjà fait le matin même, et la porta à ses lèvres par un mouvement instinctif qui la fit ressembler à quelque innocente captive invraisemblablement affranchie par un musulman généreux.

Il était près de dix heures quand Gacougnol sonna à la porte de mademoiselle Virginie Séchoir, au troisième étage d’une des plus belles maisons de l’avenue des Ternes.

— Comment ! c’est vous, monsieur Gacougnol, à pareille heure ! quel bon vent vous amène ? s’écria, du fond d’une chambre voisine, la maîtresse du lieu accourant à la voix du peintre qui parlementait avec la bonne.

La personne qui s’offrit alors avait été comparée quelquefois par celui-ci, avec plus d’exactitude que de respect, à un sac de pommes de terre à moitié vide. Elle en avait la tournure et, si on peut dire, la démarche.

Du premier coup, on sentait une de ces vertus fortifiées qui ne pardonnent pas. Quelques vieillards affirmaient qu’elle avait été jolie, mais imprenable, et il coulait d’elle une si abondante mélasse de pudeur qu’il fallait être Gacougnol pour en douter.

Elle ne paraissait pas avoir beaucoup plus de quarante ans, mais son visage, boucané par l’expérience et passé à l’encaustique de la dignité professionnelle, donnait à conjecturer une maturité indicible.

Cependant, elle accueillit Pélopidas de façon cordiale et même avec un certain élan de frégate qui largue ses voiles pour se précipiter au-devant du chef d’escadre. Évidemment, l’artiste était en posture de haute considération.

— Chère amie, dit-il, j’espère que vous voudrez bien me pardonner de venir si tard, quand vous saurez ce qui m’amène. Souffrez, avant tout, que je vous présente mademoiselle Clotilde Maréchal, une jeune personne à laquelle je m’intéresse très vivement et que je recommande à vos bons soins. Pouvez-vous, ce soir même, lui donner l’hospitalité ?

À la vue de Clotilde s’approchant d’un air timide, mademoiselle Séchoir prit son attitude suprême qui consistait à redresser le torse en ramenant le train de derrière pour appuyer le mouvement de bascule des vertèbres cervicales, et regarda cette étrangère avec des yeux morts où toutes les lampes des vierges sages auraient pu s’éteindre.

Ces yeux, de la couleur de l’eau des lavoirs, avaient la langueur pâmée des sentimentales professoresses du Septentrion. Il aurait fallu être aveugle pour n’y pas déchiffrer l’habitude sublime de noyer toutes les trivialités de la vie dans l’intime joie des spéculations transcendantes et des attendrissements supérieurs.

Ce fut donc avec ce mélange de rondeur amicale pour Gacougnol et de condescendance polaire pour Clotilde, qu’elle daigna parler après avoir superbement désigné des sièges.

— Soyez la bienvenue, Mademoiselle… Ma foi ! monsieur et cher ami, vous tombez on ne peut mieux. J’ai justement une chambre toute prête destinée à une pensionnaire américaine que j’attendais et qui vient de me télégraphier de Nice qu’elle n’arrivera qu’au printemps. Notre hiver parisien lui fait peur. Quelle neige ! ce soir… Eh bien ! vilain homme, pourquoi ne vous voit-on plus ? Où en êtes-vous de vos chefs-d’œuvre ? Allez-vous enfin publier ces poésies adorables dont je ne connais malheureusement que deux ou trois ? Et la musique ? Et la peinture ? Et la sculpture ? Car vous êtes universel, comme nos maîtres de la Renaissance… Si je ne craignais pas certaines rencontres bizarres qu’on peut faire chez un artiste, j’irais bien voir votre atelier, qui doit être plein de merveilles.

En même temps qu’elle roucoulait cette dernière phrase les yeux de la tourterelle parurent errer dans la direction de sa nouvelle pensionnaire. Toutefois, si ce regard impliquait la centième partie d’une allusion, ce fut si vague, si lointain, que la susceptibilité la plus ombrageuse n’aurait pu s’en alarmer.

Est-il besoin d’ajouter que sa voix correspondait à sa physionomie ? Elle avait cette espèce de prononciation rengorgée de certaines volailles qui ne cuisent bien qu’au bois vert, s’évadant parfois, il est vrai, comme une petite folle, dans les arpèges les plus éoliens, quand il s’agissait de prouver un peu d’enjouement ; puis redescendant aussitôt, quatre à quatre, l’escalier des sons pour se tapir dans la catacombe sévère d’un contralto mélodieux.

Accablé de tant de questions, Pélopidas se contenta de répondre qu’une telle visite, assurément, serait la plus enivrante faveur qu’il pût souhaiter, mais qu’en effet il lui serait, hélas ! impossible de cautionner absolument la modestie des individus qu’elle s’exposerait à rencontrer en venant chez lui.

— Allons ! soupira-t-elle, c’est encore une fête à laquelle il faut renoncer… Mais, j’y pense, Mademoiselle a, sans doute, besoin de repos, surtout si elle vient de faire un long voyage… Une tasse de thé vous serait-elle agréable ? Non. Alors voulez-vous me suivre ? je vais vous montrer votre chambre. Monsieur Gacougnol, je ne sais si je dois vous permettre de nous accompagner. Peut-être aimeriez-vous à voir l’installation de votre protégée, à moins que Mademoiselle ne trouve cela peu convenable…

— Mais, Madame, dit Clotilde qui n’avait pas encore ouvert la bouche, cela me paraît la chose du monde la plus simple. Je désire, au contraire, que monsieur Gacougnol sache comment je suis installée chez vous.

Les trois personnages arrivèrent enfin à une chambre des plus confortables.

— J’espère, mademoiselle, dévidait l’hôtelière dont s’appareillait l’institutrice, que vous serez satisfaite. Vous avez une vue ravissante, le soleil se couche au-dessus de votre lit et les petits oiseaux le saluent de leur chant tout autour de la maison, jusque dans les mois les plus rigoureux. Il y a même un nid d’hirondelles, sous le balcon supérieur, presque à portée de votre main. En qualité d’amie de monsieur Gacougnol, vous devez avoir l’âme poétique.

Cela, qui rappelait inopinément la mère Isidore, fut souligné d’un profond sourire de penseuse qui sait à quoi s’en tenir sur toutes les blagues dont s’accommode le vulgaire.

Pélopidas impatienté tira sa montre et fit observer à son tour que la nouvelle venue devait avoir besoin de sommeil.

— Bonsoir, mon enfant, dit-il en serrant la main à Clotilde, dormez bien et que les anges de Dieu soient avec vous. N’oubliez pas que, demain, je compte sur votre exactitude… Et vous, Mademoiselle, soyez assez bonne pour me mettre à la porte.

Clotilde, restée seule, se demanda, pour la première fois de sa vie, ce que pouvaient être les Anges de Dieu !…

XVIII

Monsieur, vous êtes beau comme un ange. — Madame, vous avez de l’esprit comme un démon.

S’il y eut jamais un champ de manœuvres où se soient exercés avec ampleur les instincts de prostitution particuliers à la race humaine, c’est assurément le royaume des esprits célestes ou le sombre empire des intelligences réprouvées.

On a tellement compris que l’habitacle cellulaire de la Désobéissance est rempli de compagnons invisibles, qu’on a voulu, dans tous les temps, les associer en quelque manière aux actes visibles qui s’accomplissaient dans les divers cabanons.

Alors, on s’est appelé mon chérubin ! ou mon petit satan ! et toutes les cochonneries sublunaires, aussi bien que les sottises les plus triomphales, ont été pratiquées sous d’arbitraires invocations qui déshonoraient à la fois le ciel et l’enfer. Et pour assouvir les cœurs en travail de démangeaisons sublimes, la poésie et l’imagerie plastique se sont évertuées aux apothéoses !

Ils sont Sept, — ô mon tendre amour ! — qui vous regardent curieusement des sept encognures de l’Éternité ! On les croirait sur le point de coller leurs bouches aux épouvantables Olifants du rappel des morts et leurs indicibles mains, que n’inventerait aucun délire, sont déjà crispées autour des sept Coupes de la fureur.

Que la petite lampe qui brûle devant le plus humble autel de la chrétienté leur fasse un signe, et les habitants du globe voudront sauter dans les planètes pour échapper à la plaie de la terre, à la plaie de la mer, à la plaie des fleuves, à l’hostilité du soleil, aux immigrations affreuses de l’Abime, à l’effarante cavalerie des Incendiaires et surtout à l’universel regard du Juge !

En vérité, ce sont « les Sept, qui se tiennent en la présence de Dieu », nous dit l’Apocalyptique et c’est tout ce qu’on en peut savoir. Mais il n’est pas défendu de supposer, — comme pour les étoiles, — qu’il y en a des millions d’autres, dont le moindre est capable d’exterminer, en une seule nuit, les cent quatre-vingt-cinq mille Assyriens de Sennachérib ; — sans parler de ceux-là qu’on nomme précisément les démons et qui sont, au fond des puits du chaos, l’image renversée de tous ces flambeaux crépitants du ciel.

Si la vie est un festin, voilà nos convives ; si elle est une comédie, voilà nos comparses ; et tels sont les formidables Visiteurs de notre sommeil, si elle n’est qu’un rêve !

Lorsqu’un entremetteur d’idéal barytonne les splendeurs angéliques de Célimène, sa sottise a pour témoins les Neuf multitudes, les Neuf cataractes spirituelles que Platon ne connaissait pas : Séraphins, Chérubins, Trônes, Dominations, Vertus, Puissances, Principautés, Archanges et Anges, parmi lesquels il faudrait peut-être choisir… Si c’est l’enfer qu’on invoque, c’est, — à l’autre pôle, — exactement la même aventure.

Et pourtant, ils sont nos très proches, les voyageurs perpétuels de la lumineuse échelle du Patriarche, et nous sommes avertis que chacun de nous est avaricieusement gardé par l’un d’entre eux, comme un inestimable trésor, contre les saccages de l’autre abîme, — ce qui donne la plus confondante idée du genre humain.

Le plus sordide chenapan est si précieux qu’il a, pour veiller exclusivement sur sa personne, quelqu’un de semblable à Celui qui précédait le camp d’Israël dans la colonne de nuées et dans la colonne de feu, et le Séraphin qui brûla les lèvres du plus immense de tous les prophètes est peut-être le convoyeur, aussi grand que tous les mondes, chargé d’escorter la très ignoble cargaison d’une vieille âme de pédagogue ou de magistrat.

Un ange réconforte Élie dans son épouvante fameuse ; un autre accompagne dans leur fournaise les Enfants Hébreux ; un troisième ferme la gueule des lions de Daniel un quatrième enfin, qui se nomme « le Grand Prince », disputant avec le Diable, ne se trouve pas encore assez colossal pour le maudire, et l’Esprit-Saint est représenté comme le seul miroir où ces acolytes inimaginables de l’homme puissent avoir le désir de se contempler.

Qui donc sommes-nous, en réalité, pour que de tels défenseurs nous soient préposés et, surtout, qui sont-ils eux-mêmes, ces enchaînés à notre destin dont il n’est pas dit que Dieu les ait faits, comme nous, à sa Ressemblance et qui n’ont ni corps ni figure ?

C’est à leur sujet qu’il fut écrit de ne jamais « oublier l’hospitalité », de peur qu’il ne s’en cachât quelques-uns parmi les nécessiteux étrangers.

Si tel vagabond criait tout à coup : « Je suis Raphaël ! Je paraissais boire et manger avec vous ; mais ma nourriture est invisible et ce que je bois ne saurait apparaître aux hommes » ; qui sait si la terreur du pauvre bourgeois ne s’étendrait pas aux constellations ?

Fumant de peur, il découvrirait que chacun vit à tâtons dans son alvéole de ténèbres, sans rien savoir de ceux qui sont à sa droite et de ceux qui sont à sa gauche, sans pouvoir deviner le « nom » véritable de ceux qui pleurent en haut ni de ceux qui souffrent en bas, sans pressentir ce qu’il est lui-même, et sans comprendre jamais les murmures ou les clameurs qui se propagent indéfiniment le long des couloirs sonores.

XIX

Le réveil de Clotilde fut délicieux comme l’avait été son sommeil. La pauvre fille naissait au bien-être, à la confortable vie qu’elle n’osait même plus rêver depuis bien longtemps.

Elle comprit d’abord qu’il lui faudrait beaucoup plus d’un jour pour s’habituer à son bonheur, pour le réaliser en esprit. Quelle inconcevable différence entre la veille et ce lendemain ! Oh ! la douceur d’avoir bien dormi, d’avoir chaud, de trouver autour de soi des objets propres, de ne plus sentir cet horrible voisinage, de ne plus commencer la sainte journée par un long sanglot silencieux !

Elle se baignait dans cette pensée, elle s’y plongeait comme dans une source lustrale capable de purifier jusqu’à sa mémoire. À peine sortie, — par quel miracle ! — de la forêt des soupirs où l’avait menée perdre son cruel destin, combien lui paraissait évidente cette vérité si élémentaire, si parfaitement ignorée du Riche, que le cœur des pauvres est un donjon noir qu’il faut emporter à l’arme blanche et qui ne peut être forcé que par une balistique d’argent !

Et cela ne signifie pas du tout que la pauvreté soit avilissante. Elle ne peut pas l’être, puisqu’elle fut le manteau de Jésus-Christ. Mais plus sûrement que n’importe quel supplice, elle a le pouvoir de faire sentir aux êtres humains la pesanteur de la chair et la servitude lamentable de l’esprit. C’est une atrocité de pharisiens d’exiger des esclaves le désintéressement spirituel qui n’est possible qu’aux affranchis.

Clotilde, certes ! aurait pu dire ce que l’argent d’un brave homme avait fait en elle, l’argent seul, hélas ! le mystérieux, exécrable et divin Argent qui avait transformé sa vie et son âme en un clin d’œil.

Un attendrissement presque amoureux lui naissait, déjà, pour ce peintre qui l’avait sauvée du dragon et dont les plus miséricordieuses paroles n’auraient pu produire un tel résultat, si l’étrange force représentée par ce métal n’avait pas été dans ses mains.

Sans doute, elle ne croyait pas du tout que sa reconnaissance exaltée pour Gacougnol pût jamais devenir l’amour et il suffisait de les voir ensemble pour que cela parût, en effet, assez peu probable. En supposant que le carillon passionnel menaçât d’ébranler sa tour, le grandiloque Marchenoir eût été assurément beaucoup plus capable de le susciter.

Tout de même, son libérateur pouvait compter sur une amitié fameuse et cela, encore une fois, c’était l’œuvre de cet effrayant Argent, plus formidable que la Prière et plus conquérant que l’Incendie, puisqu’il en a fallu si peu pour acheter la Seconde Personne divine et qu’il en faudra moins encore, peut-être, pour surprendre le grand Amour, quand il descendra sur la terre !

Elle s’étonna de ne sentir aucun trouble en se souvenant de Grenelle. Elle savait exactement que son découcher serait expliqué de la façon la plus insultante et que sa nouvelle existence ne manquerait pas d’être imputée par sa mère au dévergondage le plus fangeux. Mais sachant aussi que la sainte vieille chercherait à l’instant même le moyen de tirer profit de ses dérèglements prétendus, elle s’avoua, sans pâlir, que cela ne lui faisait absolument rien.

Depuis la veille, il s’opérait, tout au fond de cette endormie, une révolution si totale, tant d’idées confuses, tant de désirs d’âme très anciens, qui ressemblaient à la soif qu’on a dans les songes, s’étaient éveillés en elle qu’elle ne pouvait plus retrouver le faux équilibre de ses désespoirs antérieurs.

Froidement, elle résolut d’en finir. De quelle manière ? Elle l’ignorait. Mais il le fallait, et très sûre, désormais, qu’elle avait le devoir de considérer comme un don du ciel ce changement si soudain, elle se sentit comblée de vigueur pour défendre son indépendance.

Comme elle achevait de s’habiller, la bonne vint l’avertir que son premier déjeuner l’attendait. Ayant, par ignorance, laissé passer l’heure, elle eut la satisfaction d’être seule à table et de méditer à son aise en savourant ce « juste, subtil et puissant » café des Parisiennes, — trop souvent, hélas ! obscurci par la déloyale chicorée, — qui « bâtit sur le sein des ténèbres, avec les matériaux de leur imagination, des cités plus belles que Babylone ou Hécatompylos ».

Elle jouit de ce breuvage qui lui retendait les fibres. Ses sensations étaient presque celles d’une épousée, en examinant la salle à manger peu princière, mais assez vaste et témoignant d’une certaine pratique de cette ample vie matérielle qu’elle avait toujours ignorée, dont la révélation soudaine produit infailliblement, chez les vrais pauvres, une espèce de trouble nerveux assez analogue au spasme déterminé par une brusque étreinte.

Cette secousse banale, mais si faiblement observée par les analystes les plus forts, la traversa comme l’éclair, et ce fut fini. Elle était trop lucide pour ne pas sentir bientôt le néant de cette mangeoire prétentieuse, évidemment calculée pour l’attraction des pensionnaires exotiques.

Cela tenait du buffet de gare, de la loge de concierge et du salon de lecture d’un établissement de bains. Il y avait au mur les éternels chromos évoquant les délices de la table par l’ostentation des gibiers rares et des fruits de Chanaan, les excitantes photographies de divers transatlantiques naviguant au milieu des vertes vagues, dans la direction des golfes d’azur ; quelques médaillons, quelques plâtres ou mastics destinés à rappeler à tout venant que « l’art est long si la vie est brève » et qu’on aurait eu le plus grand tort de se croire chez des bourgeois. Enfin les vitraux postiches dont s’honore l’archaïsme des limonadiers. C’était à peu près tout et il n’y avait pas de quoi, vraiment, perturber, deux minutes, ne fût-ce qu’une petite princesse de l’hôpital et du crève-cœur.

Elle vit donc là tout juste ce qu’il y avait à voir, c’est-à-dire un endroit quelconque où il lui serait permis de manger et, très humblement, se demanda ce que la Providence allait exiger en retour de cette favorable péripétie.

Vers midi, ce fut Mademoiselle Séchoir elle-même qui vint la chercher dans sa chambre. Mais à la grande surprise de Clotilde, un commissionnaire l’accompagnait, chargé d’une malle et se déclarant envoyé par Gacougnol.

Elle eut la présence d’esprit de ne pas laisser paraître son émotion qui était assez vive et, malgré son impatience d’inventorier, redescendit à la salle commune, répondant machinalement aux politesses mécaniques de l’hôtelière, les oreilles bourdonnantes et la gorge en feu.

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