La Femme pauvre (page 9)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Femme pauvre · 25 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Après d’emphatiques présentations qui ne laissèrent dans son esprit la trace d’aucun des noms barbares ; qu’on lui notifiait, elle se vit à table, en compagnie d’une demi-douzaine d’étrangères, de virginité imprécise, perchées sur divers barreaux de l’échelle du temps.

Mademoiselle Séchoir, très digne, culminait à la pointe de sa quarantaine. La plus jeune, une Suédoise érubescente et enchifrenée, placée à la droite de Clotilde, paraissait avoir vingt ans et n’ouvrait la bouche que pour engloutir. Les autres, dispersées à la façon des Curiaces, ramifiaient au petit bonheur, entre vingt-cinq et trente, et se manifestaient plus loquaces. Riches et laides, ainsi qu’il convient aux passagères studieuses de l’allégorique vaisseau parisien, la très pauvre fille des galetas ressemblait, au milieu d’elles, à une œuvre d’art oubliée dans une basse-cour.

Naturellement, avant même de s’asseoir, elle avait déjà déplu. Du premier coup, on avait senti que la nouvelle pensionnaire était marquée du grand anathème, qu’elle n’était pas comme tout le monde, et peut-être l’aimable Séchoir en avait-elle, dès le matin, prévenu tout son poulailler.

L’une de ces dames, petite Anglaise ronde et folâtre, qu’on aurait pu croire farcie par quelque rôtisseur frénétique, tellement on la voyait luire, s’avisa bientôt de l’interpeller.

— Mademoiselle, permettez-moi de demander à vous si vous êtes peintre ?

— Non, Mademoiselle, répondit Clotilde, qui, s’avisant à son tour du peu de sympathie que sa présence excitait et se rappelant les recommandations de Gacougnol, résolut de ne pas livrer le plus mince atome d’elle-même.

— Aoh ! bien ennuyant, mais vous étudiez la peinture ?

— Non, Mademoiselle, je n’étudie pas la peinture.

— Miss Pénélope, intervint alors la Séchoir, est passionnée pour les arts, et comme je me suis permis de lui dire que vous connaissiez M. Gacougnol, qui vient quelquefois ici, elle en a conclu que vous étiez une de ses élèves.

Clotilde s’inclina sans dire un mot, désirant, au fond de son cœur, qu’on daignât l’oublier complètement. Mais la volaille anglaise, encouragée sournoisement par un clin d’œil de la maîtresse du lieu, ne se tint pas pour battue et revint à la charge dans son patois, qu’il serait puéril de fac-similer plus longtemps.

— Oh ! oui, Mademoiselle, j’aime beaucoup les arts. Si vous saviez ! Vous êtes bien heureuse d’être en relations avec M. Gacougnol. Je vous envie d’être admise dans son atelier où il est si difficile de pénétrer. C’est pour cela que je voudrais tant devenir votre amie. Je vous supplierais de me présenter.

— Voyons, ma chère miss, dit encore la raisonnable Virginie, vous allez trop vite. Je vous ai dit que Mademoiselle était en fort bons termes avec notre grand artiste, mais je ne vous ai pas dit qu’elle eût la permission de pénétrer dans le sanctuaire, à plus forte raison, d’y faire pénétrer les autres.

Clotilde, pour avoir la paix, déclara qu’ayant des habitudes de vie solitaire elle craignait de ne pouvoir dignement répondre à l’amitié précieuse qu’on voulait bien lui offrir, ajoutant qu’à la vérité l’atelier de Gacougnol lui était ouvert, mais qu’elle n’avait le droit d’y conduire personne.

Les questions directes prirent fin. Seulement le bavardage des pécores évolua autour du peintre-sculpteur et du poète-musicien sur lequel de contradictoires jugements furent exprimés, dans l’espoir vain de surprendre la jeune femme qui s’efforça de penser à autre chose et, ce jour-là, comprit un peu mieux la force inégalable du silence.

Les convives durent s’avouer qu’elles ne « liraient pas plus avant » dans cette âme, et Mademoiselle Séchoir elle-même fut légèrement désarçonnée par la précision coupante et la fermeté singulière d’une personne qu’elle aurait crue si timide !…

Ce repas fut pour Clotilde un second avertissement de se tenir sur ses gardes avec le plus grand soin et de défendre l’inestimable trésor de sa merci contre les entraînements possibles de son imagination vers des étrangers ou des étrangères qui ne seraient pas évidemment, — comme ce peintre qu’on osait juger devant elle, — les ministres plénipotentiaires de son destin.

Elle quitta la table aussitôt que possible et courut à sa chambre pour examiner la caisse envoyée par Gacougnol. Elle contenait toutes les sortes de linge nécessaire à une femme, divers objets de toilette et quelques livres. Le brave homme était sorti de bonne heure, c’était bien clair, et il avait couru les magasins tout exprès pour qu’elle eût cette surprise avant de venir chez lui.

Un tel empressement, une si rare sollicitude pouvaient-ils s’expliquer par la seule charité chrétienne que l’artiste avait invoquée la veille pour justifier sa munificence ? Nul docteur n’eût osé s’en porter garant. Clotilde était une fille simple comme la ligne de l’horizon et, par conséquent, très capable de discerner ou de pressentir la plus lointaine déviation ; mais elle vibrait encore de la veille et le soupçon qui voltigea une seconde, autour de sa jolie tête, repoussé victorieusement par les fluides généreux de l’enthousiasme, ne put l’atteindre. Les âmes droites sont réservées à de rectilignes tourments.

Entendant sonner une heure, elle s’élança enfin dans la direction de l’atelier de son protecteur, où elle arriva quelques minutes après que sa mère venait d’en sortir.

XX

Une parenthèse est ici nécessaire. Les bonnes gens qui n’aiment pas la digression ou qui regardent l’Infini comme un hors-d’œuvre sont dévotement suppliées de ne pas lire ce chapitre qui ne modifiera rien ni personne et qui sera probablement regardé comme la chose la plus vaine qu’on pût écrire.

À tout prendre, ces gracieux lecteurs feraient encore mieux de ne pas ouvrir du tout le présent volume qui n’est lui-même qu’une longue digression sur le mal de vivre, sur l’infernale disgrâce de subsister, sans groin, dans une société sans Dieu.

L’auteur n’a jamais promis d’amuser personne. Il a même quelquefois promis le contraire et a fidèlement tenu sa parole. Aucun juge n’a le devoir de lui demander davantage. La fin de cette histoire est, d’ailleurs, si sombre, quoique illuminée de bien étranges flambeaux, — qu’elle viendra toujours assez tôt pour l’attendrissement ou l’horreur des sentimentales punaises qui s’intéressent aux romans d’amour.

Il est incontestable que le fait de recevoir des présents, et surtout ce qu’on est convenu d’appeler des cadeaux utiles, est, aux yeux du monde, l’effet évident d’une monstrueuse dépravation, quand la femme qui les reçoit est disponible et que l’homme, célibataire ou non, qui a l’audace de les offrir, n’est ni son proche parent ni son fiancé. Mais la dépravation, de simplement monstrueuse qu’elle était, devient excessive si les objets — offerts d’une part et franchement acceptés de l’autre — sont d’usage intime et, conséquemment, significatifs de turpitudes. L’oblation d’une chemise, par exemple, crie vers le ciel…

À ce point de vue l’indéfendable Clotilde eût été réprouvée par les moralistes économes, avec une énergie presque surhumaine. Du côté des femmes, cependant, les plus hautes bégueules eussent été forcées de reconnaître, au cours de leurs anathèmes, que Gacougnol avait fait à peine son devoir et que ses dons, quels qu’ils fussent, — en supposant même la magnificence de plusieurs califes, — n’auraient jamais pu être qu’une défectueuse et insuffisante offrande.

Les femmes sont universellement persuadées que tout leur est dû. Cette croyance est dans leur nature comme le triangle est inscrit dans la circonférence qu’il détermine. Belle ou laide, esclave ou impératrice, chacune ayant le droit de se supposer la Femme, nulle n’échappe à cet instinct merveilleux de conservation du sceptre dont la Titulaire est toujours attendue par le genre humain.

L’affreux cuistre Schopenhauer, qui passa sa vie à observer l’horizon du fond d’un puits, était certes bien incapable de soupçonner l’origine surnaturelle du sentiment dominateur qui précipite les hommes les plus forts sous les pieds des femmes, et la chiennerie contemporaine a glorifié sans hésitation ce blasphémateur de l’Amour.

De l’Amour, assurément, car la femme ne peut pas être ni se croire autre chose que l’Amour lui-même, et le Paradis terrestre, cherché depuis tant de siècles, par les dons Juans de tous les niveaux, est sa prodigieuse Image.

Il n’y a donc pour la femme, créature temporairement, provisoirement inférieure, que deux aspects, deux modalités essentielles dont il est indispensable que l’Infini s’accommode : la Béatitude ou la Volupté. Entre les deux, il n’y a que l’Honnête Femme, c’est-à-dire la femelle du Bourgeois, réprouvé absolu qu’aucun holocauste ne rédime.

Une sainte peut tomber dans la boue et une prostituée monter dans la lumière, mais jamais ni l’une ni l’autre ne pourra devenir une honnête femme, — parce que l’effrayante vache aride qu’on appelle une honnête femme, et qui refusa naguère l’hospitalité de Bethléem à l’Enfant Dieu, est dans une impuissance éternelle de s’évader de son néant par la chute ou par l’ascension.

Mais toutes ont un point commun, c’est la préconception assurée de leur dignité de dispensatrices de la Joie. Causa nostræ lætitiæ ! Janua cœli ! Dieu seul peut savoir de quelle façon, parfois, ces formes sacrées s’amalgament à la méditation des plus pures et ce que leur mystérieuse physiologie leur suggère ! …

Toutes — qu’elles le sachent ou qu’elles l’ignorent, — sont persuadées que leur corps est le Paradis. Plantaverat autem Dominus Deus paradisum voluptatis a principio : in quo posuit hominem quem formaverat. Par conséquent, nulle prière, nulle pénitence, nul martyre n’ont une suffisante efficacité d’impétration pour obtenir cet inestimable joyau que le poids en diamants des nébuleuses ne pourrait payer.

Jugez de ce qu’elles donnent quand elles se donnent et mesurez leur sacrilège quand elles se vendent !

Or voici la conclusion tirée des Prophètes. La femme a RAISON de croire tout cela et de prétendre tout cela. Elle a infiniment raison, puisque son corps, — cette partie de son corps ! — fut le tabernacle du Dieu vivant et que nul, pas même un archange, ne peut assigner des bornes à la solidarité de ce confondant mystère !

XXI

On a vu plus haut que Gacougnol était sorti dès le matin et qu’il avait déployé pour Clotilde une activité extraordinaire.

Au retour, il trouva devant sa porte une vieille qu’il prit de loin, étant un peu myope, pour un très long prêtre desséché par d’apostoliques travaux et profondément affligé de la pestilence des cœurs.

La mère Chapuis, vêtue de noir, s’abritait, en effet, sous un immense chapeau en calèche, d’une antiquité fabuleuse, qu’elle avait dû découvrir sur des alluvions d’immondices, et se tamponnait activement les yeux avec un sordide mouchoir à carreaux qui eût été fort à sa place dans quelque rigole de faubourg.

Ce fut d’une voix agonisante qu’elle se fit connaître au peintre dont la première pensée fut de l’envoyer au diable, mais qui se ravisa en songeant à la tranquillité de Clotilde que pouvait rendre impossible cette mère ignoble.

Il se résigna donc à la faire entrer, se disant qu’une pareille ordure, après tout, ne tiendrait pas une place énorme et qu’ensuite on pourrait brûler quelque parfum.

L’ingression de la chipie fut, d’ailleurs, une belle chose qui le récompensait déjà de sa vertu. Elle parut glisser, s’appuyant au mur, comme ne pouvant plus porter son fardeau, en même temps qu’elle ouvrait une large écluse de ces gloussements singultueux qui donneraient à penser à tout l’univers que les forces d’une pauvre mère sont décidément épuisées, qu’il n’y a plus moyen du tout de soutenir une croix si pesante et que si le secours d’en haut se fait plus longtemps attendre, elle va succomber dans quelques instants.

À tout autre moment, l’énorme dégoût d’une telle présence eût été plus fort que le sentiment même du ridicule et Pélopidas aurait, à coup sûr, manqué de douceur. Mais il avait l’âme joyeuse, ayant fait exactement ce qui lui plaisait, et le caricaturiste l’emporta.

— Madame, dit-il, soyez persuadée que votre visite me plonge dans le ravissement. Par malheur, mes travaux ne me permettant pas de m’abandonner plus de cinq minutes aux délices probables de votre conversation, je vous serais infiniment obligé de vouloir bien me dire en deux mots votre petite affaire.

Arrivée au centre de la vaste pièce, la mère Chapuis s’arrêta, laissant tomber ses deux mains ouvertes, la paume en dehors, à l’extrémité de ses deux longs bras collés aux flancs, dans la posture soigneusement étudiée d’une chrétienne généreuse devant un farouche proconsul.

Simultanément, son menton, par deux savantes oscillations, décrivait une courbe rentrante sur sa gorge avachie d’antique farceuse, élevant à droite et à gauche une gueule de Cymodocée des anciens trottoirs, aspirant à la céleste patrie.

— Ma fille ? expira-t-elle enfin, qu’avez-vous fait de ma pauvre enfant ? Et cette réclamation maternelle était comme le plus suprême des souffles passant à travers une flûte parthénienne.

Pélopidas, que l’aspect de cette vieillarde confite emplissait provisoirement de cocasseries, eut, une minute, la tentation de lui adresser la même parole qui avait produit, vingt-quatre heures auparavant, un si surprenant effet et fut sur le point de lui crier : « Déshabillez-vous ! » Mais aussitôt une horrible peur lui vint d’être pris au mot et il se contenta de cette réponse :

— Votre fille est chez elle, probablement. Comme j’aurai besoin de sa pose très souvent et que votre quartier est au diable, je lui ai conseillé de vivre désormais un peu moins loin. C’est pour cela que je vous ai envoyé une dépêche hier soir.

À ces mots, la martyre parut chanceler. Se prenant le front à deux mains, elle poussa ce cri pathétique :

— Ah ! mon Dieu, c’est le dernier coup. Cette fois, c’est bien la fin. Vous me punissez, doux Jésus, pour avoir trop aimé mon enfant. Oh ! mon pauvre cœur !

Ce précieux organe étant devenu, apparemment, trop onéreux pour sa faiblesse, elle jeta autour d’elle des yeux égarés et, aucune âme charitable ne se hâtant de lui présenter un siège, s’avança dans la direction du canapé, imitant avec succès les petits pas ataxiques des cabotins de mélodrame.

L’effroi du peintre fut extrême à la pensée que cette houri de cauchemar allait se vautrer sur le meuble confident de ses méditations les plus sublimes. Il se précipita et, la saisissant par l’os du coude qui coupait autant qu’un silex, la retourna vers la porte.

— Ah ! ça, dites donc, chère Madame, est-ce que vous vous croyez à la Morgue, par hasard ? J’ai eu l’honneur de vous exprimer, le plus respectueusement que j’ai pu, mon sensible chagrin de ne pouvoir vous écouter avec tout le recueillement imaginable. J’ai moins encore le temps de contempler vos grimaces de désespoir, bien qu’elles soient exécutées assez proprement, je le reconnais. Si donc vous n’avez rien à me notifier de plus palpitant je vous conjure de vouloir bien disparaître.

La vieille, comprenant qu’elle allait être jetée dans la rue et qu’avec un tel homme il ne fallait pas compter exclusivement sur des effets pathétiques, prit le parti de se déclarer.

— Monsieur, gémit-elle, rendez-moi ma fille ! C’est la seule consolation de mes vieux jours. Vous n’avez pas le droit de séparer une mère de son enfant. Elle doit être cachée dans votre maison, puisqu’elle n’a pas d’argent pour vivre à l’hôtel… Mon Dieu, je n’y verrais pas encore trop de mal si ce cher trésor avait trouvé une bonne amitié. Je vois bien que vous êtes un brave et honnête monsieur qui savez vivre, et vous ne voudriez faire de tort à personne, n’est-ce pas ? Seulement, voyez-vous, c’est une enfant qui n’a pas d’expérience et rien ne remplace les conseils d’une tendre mère. Le ciel m’est témoin que je l’ai élevée saintement !… Vous ne voudriez pas la tromper, vous êtes trop consciencieux pour ça, je vois bien que vous êtes un peintre loyal. Et puis, on peut toujours s’entendre, quand on est des personnes bien. Moi, voyez-vous, Monsieur, j’ai connu l’adversité, mais vous comprenez que je ne suis pas la première venue. Oh ! j’ai une belle naissance, allez ! On voit bien que je ne suis pas une femme du peuple. J’ai du savoir-vivre et des manières comme il faut. Le malheur a voulu que j’aie épousé un homme indigne de moi, qui a fait le deuil de ma vie et qui m’a couronnée d’épines. Mais tout le monde pourra vous dire que j’ai noblement supporté l’infortune. Je n’ai rien à me reprocher, j’ai toujours marché droit et j’ai donné le bon exemple à ma fille…

Tenez ! ajouta-t-elle, transportée soudain et comme une femme qui ne résiste plus à son cœur, en ouvrant les bras à Pélopidas qui recula terrifié, si vous vouliez nous serions si heureux ensemble ! On ne se séparerait plus, je viendrais vivre auprès de vous avec mon chéri et ce serait la famille du bon Dieu !

Le coup était direct et atteignit en plein le destinataire dont toutes les patiences furent au moment de chavirer. Cependant, l’oblation imprévue du père Chapuis, envisagé comme futur compagnon d’une existence familiale, raviva une minute sa gaîté.

— En effet, dit-il, gravement, c’est un avenir. Ce chéri dont vous me parlez, c’est sans doute le joli garçon qui était ici avant-hier ? Je vous fais mon compliment ; vous avez bon goût pour une femme comme il faut et vous êtes parfaitement assortis. Il vous roule à coups de bottes, n’est-ce pas ?

— Oh ! Monsieur, pouvez-vous dire ? Un si noble cœur et qui aime tant notre chère Clotilde !

— Oui, et qui voudrait bien coucher avec, hein ? pendant que la vertueuse mère tiendrait la chandelle… Ah ! vieille sorcière, cria-t-il, enfin déchaîné, vous êtes venue pour essayer de me vendre votre fille que vous avez peut-être volée autrefois, car il n’est pas croyable qu’elle soit jamais sortie de votre paillasse à vermine. Ce serait à déconcerter le tonnerre de Dieu ! Et vous espérez me carotter de l’argent, pas vrai ? ma belle. Vous avez fait ce joli calcul avec votre voyou, que la pauvre fille était devenue ma maîtresse et qu’on pourrait me taper à volonté en me faisant des scènes à domicile. Vous me prenez donc pour un conscrit !… Écoutez-moi bien, une bonne fois pour toutes. Je ne vais pas perdre mon temps à vous expliquer que Mlle Clotilde n’est et ne doit être pour moi qu’une amie. Vous ne comprendriez jamais qu’une jeune fille élevée par vous puisse être autre chose qu’une putain. Mais comme vous croyez avoir des droits sur elle, ce qui est vraiment bien drôle, je vous avertis, dans votre intérêt, qu’il n’y a rien à faire avec moi, rien de rien, et que je ne suis pas de ceux qui se laissent embêter. Votre fille ira vous voir, si elle veut, ça la regarde. Pour moi, je vous dé-fends de remettre les pieds ici. Mon atelier n’est pas un salon de roulures et je ne suis pas patient tous les jours. Quant à votre salaud, je l’engage à se tenir tranquille, s’il tient à sa carcasse. Maintenant, assez causé. Foutez le camp et tâchez de filer raide, sinon je vous fais ramasser par les sergots. Allons, houp !

La porte se referma et la femelle d’Isidore, transférée magiquement sur l’asphalte, s’enfuit, larmoyante et enragée, mais comblée d’une crainte salutaire par ce diable d’homme dont la voix sonnait comme les cymbales de Josaphat.

XXII

À dater de ce jour, une grande douceur tomba sur Clotilde. Sa vie coula comme une jolie rivière sans cascatelles ni tourbillons. Elle accepta la paix, du même cœur qu’elle avait accepté les tourments, avec la volonté tranquille et forte de ne pas se laisser ravir son trésor. Ce bonheur ne dût-il être qu’une simple trêve, elle voulut en jouir pleinement et s’approvisionner au moins de courage en vue des tribulations ultérieures.

Elle passait, chaque jour, quelques heures à l’atelier de Gacougnol qu’elle émerveillait de plus en plus et qui avait entrepris, avec un zèle incroyable, son éducation. La pose de la Sainte Philomène n’avait pu se prolonger au delà de quelques séances, mais il déploya du génie pour donner à cette compagne charmante l’illusion d’être indispensable.

Il eut l’originalité de l’utiliser en qualité de lectrice, pendant qu’il travaillait à son chevalet, sous le prétexte linéamentaire que les vers de Victor Hugo ou la prose de Barbey d’Aurevilly soutenaient son inspiration, comme s’il avait entendu les plus suggestives mélodies de Chopin ou de Beethoven.

Étant, ainsi que la plupart des méridionaux cultivés, un assez bon virtuose de lecture, il en profitait pour lui apprendre cet art difficile, si profondément méprisé par les gazouillards de la Comédie-Française et les liquidateurs de diphtongues du Conservatoire, — lui révélant de la sorte les plus hautes créations littéraires, en même temps qu’il lui donnait le secret d’en exprimer la substance : — Le sublime et la manière de s’en servir ! disait-il.

Un jour qu’il lui avait fait lire entièrement Britannicus, édulcorant, par de fréquentes interruptions, l’effrayant ennui de ce chef-d’œuvre, il la conduisit au Théâtre Français, où l’on jouait précisément la tragédie dont elle bourdonnait encore.

À l’extrême stupéfaction de son écolière, il lui fit remarquer que pas un seul vers du poète, pas un seul mot n’est prononcé, mais que les comédiens fameux, nourris dans les gueuloirs de la tradition, juxtaposent au texte une espèce de contre-point déclamatoire, absolument étranger, qui ne laisse pas transparaître un atome du poème vivant qu’ils ont la prétention d’interpréter.

Il lui montra de quelle manière le public, enlevé au troisième ciel de la Rengaine et hypnotisé par les mots de « diction », de « syntaxe phonétique », d’ « intonations émotionnelles », etc., comme par des bouchons de carafe, croit sincèrement entendre du Racine que les acteurs, encore plus sincères, croient lui débiter.

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