Le Désespéré (page 3)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Désespéré · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Tel est le gravitant Absolu de doctrine que nul cric religieux ne déplacera jamais plus !

Négation absolue de tout bien présent et certitude absolue de récupérer l’Éden après l’universelle destruction. Enthymème délateur du néant de la vie par le néant de la mort, dernier acculement de l’orgueil, sommant une suprême fois l’X de la Justice, au nom de toute la douleur terrestre, d’accorder enfin autre chose que le simulacre d’une rédemption ou de raturer, — comme un solécisme, — en même temps que la malheureuse race humaine, l’inexpiable Infini de notre nature !

Cette pensée terrible, cette convoitise de derrière le cœur, s’est jetée sur la société moderne et l’a enveloppée comme un poulpe. Les plus myopes esprits commencent à comprendre qu’elle est en train de confectionner un fameux cadavre, — le cadavre même de la Civilisation ! — aussi grand que cinquante peuples, dont les chiens sans Dieu se préparent à ronger le crâne en Occident, pendant que ses pieds putréfiés répandront la peste au fond de l’Orient !…

Expectans, expectavi, attendre en attendant. Les mille ans du Moyen Âge ont chanté cela. L’Église a continué de le chanter depuis l’égorgement du Moyen Âge par les savantasses bourgeois de la Renaissance, comme si rien n’avait changé de ce qui pouvait donner un peu de patience et, maintenant, on en a tout à fait assez.

Attendre cinquante siècles à la marge enluminée d’un livre d’heures saturé de poésie, comme un de ces expectants patriarches, au sourire fidèle, qui regardent sempiternellement pousser des cèdres sortis de leur ventre, passe encore.

Mais attendre sur un trottoir venu de Sodome, en plein milieu de la retape électorale, dans le voisinage immédiat de l’Américain ou de Tortoni, avec la crainte ridicule de mettre le pied dans la figure d’un premier ministre ou d’un chroniqueur, c’est décidément au dessus des forces d’un homme !

C’est pourquoi tout ce qui a quelque quantité virile, depuis une trentaine d’années, se précipite éperdument au désespoir. Cela fait toute une littérature qui est véritablement une littérature de désespérés. C’est comme une loi toute despotique à laquelle il ne semble pas qu’aucun plausible poète puisse désormais échapper.

Il ne faut pas chercher cette situation inouïe des âmes supérieures en un autre point de l’histoire que cette fin de siècle, où le mépris de toute transcendance intellectuelle ou morale est précisément arrivé à une sorte de contrefaçon du miracle.

Antérieurement à Baudelaire, on le sait trop, il y avait eu lord Byron, Chateaubriand, Lamartine, Musset, postiches lamentateurs qui trempèrent la soupe de leur gloire avec les incontinentes larmes d’une mélancolie bonne fille qui leur partageait ses faveurs.

Or, qu’est-ce que le vague passionnel de l’incestueux René, bâtard de Rousseau, ou la frénésie décorative de Manfred, auprès de la tétanique bave de quelques réprouvés tels que Baudelaire, Ackerman, Ernest Hello, Villiers de l’Isle-Adam, Verlaine, Huysmans ou Dostoïewski ?

Ceux-là ne se souviennent plus des cieux, blague Lamartinienne tant admirée ! Ils ne s’en souviennent plus du tout. Mais ils se souviennent de la tangible terre où ils sont forcés de vivre, au sein de l’ordure humaine, dans une irrémédiable privation de la vue de Dieu, — quel que soit leur concept de cette Entité substantielle, — avec un désir enragé de s’en repaître et de s’en soûler à toute heure !…

À cette profondeur de spirituelle infortune, il n’y a plus qu’une seule torture, en qui toutes les autres se sont résorbées pour lui donner une épouvantable énergie, je veux dire : le besoin de la Justice, nourriture infiniment absente !

Parbleu ! ils savent ce que disent les chrétiens, ils le savent même supérieurement. Mais il faut une foi de tous les diables et ce n’est pas la vue des chrétiens modernes qui la leur donnerait ! Alors, ils produisent la littérature du désespoir, que de sentencieux imbéciles peuvent croire une chose très simple, mais qui est en réalité, une sorte de mystère… annonciateur d’on ne sait quoi. Ce qui est certain, c’est que toute pensée vigoureuse est maintenant poussée, emportée, balayée dans cette direction, aspirée et avalée par ce Maëlstrom !

Serait-ce que nous touchons enfin à quelque Solution divine dont le voisinage prodigieux affolerait la boussole humaine ?…

L’un des signes les moins douteux de cet acculement des âmes modernes à l’extrémité de tout, c’est la récente intrusion en France d’un monstre de livre, presque inconnu encore, quoique publié en Belgique depuis dix ans : les Chants de Maldoror, par le comte de Lautréamont (?), œuvre tout à fait sans analogue et probablement appelée à retentir. L’auteur est mort dans un cabanon et c’est tout ce qu’on sait de lui.

Il est difficile de décider si le mot monstre est ici suffisant. Cela ressemble à quelque effroyable polymorphe sous-marin qu’une tempête surprenante aurait lancé sur le rivage, après avoir saboulé le fond de l’Océan.

La gueule même de l’Imprécation demeure béante et silencieuse au conspect de ce visiteur, et les sataniques litanies des Fleurs du Mal prennent subitement, par comparaison, comme un certain air d’anodine bondieuserie.

Ce n’est plus la Bonne Nouvelle de la Mort du bonhomme Herzen, c’est quelque chose comme la Bonne Nouvelle de la Damnation. Quant à la forme littéraire, il n’y en a pas. C’est de la lave liquide. C’est insensé, noir et dévorant.

Mais ne semble-t-il pas à ceux qui l’ont lue, que cette diffamation inouïe de la Providence exhale, par anticipation, — avec l’inégalable autorité d’une Prophétie, — l’ultime clameur imminente de la conscience humaine devant son Juge ?…

X

Marchenoir était né désespéré. Son père, petit bourgeois crispé, employé aux bureaux de la Recette générale de Périgueux, l’avait affublé, sur le conseil du Vénérable de sa Loge et par manière de défi, du nom de Caïn, à l’inexprimable effroi de sa mère qui s’était empressée de le faire baptiser sous le vocable chrétien de Marie-Joseph. La volonté maternelle ayant été, par extraordinaire, la plus forte, on l’appela donc Joseph dans son enfance et le nom maléfique, inscrit au registre de l’état civil, ne fut exhumé que plus tard, en des heures de mécontentement solennel.

D’autres ont besoin des déconfitures ou des crimes de leur propre vie pour en sentir la nausée. Marchenoir, mieux doué, n’avait eu que la peine de venir au monde.

Il était de ces êtres miraculeusement formés pour le malheur, qui ont l’air d’avoir passé neuf cents ans dans le ventre de leur mère, avant de venir lamentablement traîner une enfance chenue dans la caduque société des hommes.

Il fut orné, dès son premier jour, de la déplorable faculté, trop rare pour qu’on ait pu l’observer, de porter, autour de son intelligence, comme une brume de choses anciennes et indiscernables, comme un halo de rêveries antérieures qui ne lui permirent longtemps qu’une vision réfractée du monde ambiant. Il eut le maillot réminiscent, si l’on veut concéder cette façon d’exprimer une chose naturellement indicible.

— Cette anomale disposition extatique, racontait-il, à trente ans, ce prenant despotisme du Rêve qui me faisait incapable de toute application, en me livrant à une perpétuelle stupeur, attira sur moi des tribulations et des épouvantes à défrayer un martyrologe d’enfants. Mon père, endurci par d’imbéciles préjugés sur l’éducation et résolument enfermé dans la forteresse inexpugnable d’un tout petit nombre d’idées absolues, ne voulut jamais voir en moi qu’un paresseux et m’assommait avec une fermeté lacédémonienne.

Peut-être avait-il raison. Je suis même arrivé à me persuader que la culture intensive du roseau pensant est, en général, la résultante spirituelle d’un ascendant épidermique. Malheureusement, le pauvre homme stérilisait ses raclées en ne les faisant jamais suivre d’aucun retour de tendresse qui en eût intellectualisé la cuisson. Naturellement incliné à chérir, cet éducateur infortuné, nourri au râtelier de Plutarque, avait cru faire des miracles en prenant conseil de cette rosse antique et refoulant son cœur, à lui, son moderne cœur scarifié par d’anachroniques immolations, il s’était infligé de n’avoir jamais une caresse de son enfant, dans le civique espoir de sauvegarder la majesté paternelle.

Quand il me mit au lycée, ce fut un enfer. Hébété déjà par la crainte, méprisé des autres enfants dont la turbulence me faisait horreur, bafoué par d’ignobles cuistres qui m’offraient en risée à mes camarades, puni sans relâche et battu de toutes mains, je finis par tomber dans un taciturne dégoût de vivre qui me fit ressembler à un jeune idiot.

Cette parfaite détresse, cette perpétuelle constriction du cœur, ordinairement dévolue aux enfants mélancoliques dans les pénitentiaires de l’Université, s’aggravait pour moi de l’impossibilité de concevoir une condition terrestre qui fût moins atroce. Il me semblait être tombé, j’ignorais de quel empyrée, dans un amas infini d’ordures où les êtres humains m’apparaissaient comme de la vermine. Telle était, à quatorze ans, et telle est encore, aujourd’hui, ma conception de la société humaine !

Un jour, cependant, je me révoltai, la malice de mes condisciples ayant dépassé je ne sais plus quelles bornes. Je dérobai un couteau de réfectoire heureusement inoffensif et m’élançai, après une bravade emphatique, sur un groupe de quarante jeunes drôles dont je blessai deux ou trois. On me releva écumant, broyé de coups, superbe ! Mon couteau avait fait peu de mal, à peine quelques écorchures, mais mon père dut me retirer de l’abrutissant séjour et me garder à la maison.

XI

Marchenoir père, instruit par sa propre expérience du néant des espérances administratives, avait décidé de pousser son fils dans l’industrie. Les chemins de fer se construisaient alors partout avec fureur. Périgueux était précisément le foyer d’irradiation de ce réseau de lignes que la spéculation jeta comme un filet sur le centre de la France et qui s’appela, pour cette raison, le Grand Central d’Orléans.

L’araignée industrielle, aujourd’hui repue, et même crevée, avait fixé là son laboratoire et pompait les sucs financiers de beaucoup de provinces, naguère tranquilles, qu’elle avait promis d’enrichir. La frénésie californienne, la prostitution et le jobardisme civilisateur battaient leur plein. La vieille petite cité romaine, envahie par plusieurs armées d’ingénieurs poussiéreux et de limousins prolifiques, s’était accrue du double en quelques années et menaçait tout à l’heure, de son inondante obésité, les montagnes à hauteur d’appui qui l’avaient contenue pendant vingt siècles…

En conséquence, le besogneux employé de l’État avait formé le bouddhique vœu d’immerger le fils de ses secrètes ambitions déçues dans ce Brahmapoutre d’or.

À ce point de vue, c’était sans doute un bien qu’il n’eût pas mordu aux humanités. Apparemment, l’estomac de son esprit n’avait été calculé que pour la digestion des mathématiques. Il s’agissait de le gaver sans retard de cet aliment nouveau.

Le pauvre garçon n’y mordit pas davantage. L’hypothèse préliminaire, l’acte de foi primordial, planté comme un basilic sur le seuil de toute science naturelle, suffit pour éteindre, du premier coup, la timide flamme de curiosité que les pollicitantes exhortations de son père avaient paru allumer en lui. L’insuffisance de l’outillage cérébral chez le jeune Périgourdin éclata manifestement, dès qu’il fallut excogiter l’impossible roman d’une ligne conjecturale, problématiquement engendrée par copulation dubitable d’une multitude de points inexistants !…

Il fallut se résigner à de médiocres destins et devenir expéditionnaire. Caïn-Joseph, désormais abandonné comme une lande inculte, livré à une tâche presque manuelle qui ne comprimait plus ses facultés, retourna de lui-même, par une pente insoupçonnée, aux premières études dont il avait paru si prodigieusement incapable. Seul, presque sans effort, il apprit en deux ans ce que le despotisme abêtissant de tous les pions de la terre n’aurait pu lui enseigner en un demi-siècle. Il se trouva soudainement rempli des lettres anciennes et commença de rêver un avenir littéraire.

Au fait, que diable voulez-vous que puisse rêver, aujourd’hui, un adolescent que les disciplines modernes exaspèrent et que l’abjection commerciale fait vomir ? Les croisades ne sont plus, ni les nobles aventures lointaines d’aucune sorte. Le globe entier est devenu raisonnable et on est assuré de rencontrer un excrément anglais à toutes les intersections de l’infini. Il ne reste plus que l’Art. Un art proscrit, il est vrai, méprisé, subalternisé, famélique, fugitif, guenilleux et catacombal. Mais, quand même, c’est l’unique refuge pour quelques âmes altissimes condamnées à traîner leur souffrante carcasse dans les charogneux carrefours du monde.

Le malheureux ne savait pas de quelles tortures il faut payer l’indépendance de l’esprit. Personne, dans sa sotte province, n’eût été capable de l’en instruire et l’ironique mépris de son père, résolument hostile à tout ambitieux dessein qu’il n’eût pas couvé lui-même, ne pouvait être qu’un stimulant de plus. D’ailleurs, il se croyait un cœur de martyr, capable de tout endurer.

Un jour donc, ayant, à force de démarches, obtenu à Paris le plus misérable des emplois, il s’en vint docilement agoniser, après cent mille autres, dans cet Ergastule de promission où l’on met à tremper la fleur humaine dans le pot de chambre de Circé.

La hideuse Goule des âmes qui n’a qu’à les siffler pour qu’elles accourent à ses sales pieds des extrémités de la terre, une fois de plus, avait été obéie !

XII

Il avait dix-huit ans, une de ces physionomies rurales où le mufle atavique n’avait pas encore eu le temps de livrer sa dernière bataille à l’envahissante intelligence qui monta, bientôt, pour tout ennoblir, des vallées intimes du cœur.

Il tenait de sa mère, morte depuis longtemps, le ridicule romantique d’une origine espagnole, partagé d’ailleurs avec cette multitude de prêtres infâmes dont on peut lire les identiques forfaits dans la plupart des romans anticléricaux.

Cette origine, — à peine démentie par des yeux d’un bleu si naïf qu’il avait toujours l’air de s’en servir pour la première fois, — était surabondamment attestée par l’extraordinaire énergie de tous les autres traits sans exception. Seulement, c’était l’énergie contemplative de ces amoureux de l’action héroïque qui n’estiment pas que l’action vulgaire vaille la dépense de l’autre énergie.

Hirsute et noir, silencieux et avare de gestes, exécrateur victimaire du propos banal et de la rengaine, il portait sur l’extrémité de sa langue une catapulte pour lancer d’erratiques monosyllabes qui vous crevaient à l’instant même une conversation d’imbéciles. Bouche close, narines vibrantes, sourcils presque barrés et entrant l’un dans l’autre à la plus légère commotion il avait parfois des colères muettes et blanches de séditieux comprimé, qui eussent donné la colique à un éventrable despote. En ces rencontres, le cannibale sortait du rêveur, instantanément. Les yeux noyés et d’une tendresse presque enfantine, — seuls capables de tempérer l’habituelle dureté de l’ensemble, — changeaient alors de couleur et devenaient noirs !…

Des années d’humiliations et de supplices tamisèrent peu à peu sur la friche de ce visage la fertilisante poudrette de quelques inévitables accommodements. Le teint, déjà bilieux, prit cette lividité brûlante d’un chrétien mal lapidé, de la première heure, qui serait devenu sacristain dans les catacombes.

Il avait le don des larmes, signe de prédestination, disent les Mystiques. Ces larmes furent l’allégresse cachée, l’occulte trésor d’une des existences les plus dénuées et les plus tragiques de ce siècle.

Quand il avait avalé une de ces couleuvres à dimensions de boa devin, qui furent si souvent son exclusive nourriture, il répandait autour de lui, dans sa chambre solitaire, avec des prudences d’avare, cette gemme liquide qu’il n’aurait pas échangée contre les consolations desséchantes d’une plus solide richesse.

Car il avait l’étrangeté de chérir sa peine, cet incunable de mélancolie, qui était tombé dans son berceau comme dans un Barâthre et que sa mère stupéfaite regardait pleurer, des journées entières, sur ses genoux, — silencieusement ! Il eut, tout enfant, la concupiscence de la Douleur et la convoitise d’un paradis de tortures, à la façon de sainte Madeleine de Pazzy. Cela ne résultait ni de l’éducation, ni du milieu, ni d’aucune lésion mentale, ainsi que d’oraculaires idiots entreprirent de l’expliquer. Cela ne tenait à aucune opération discernable de l’esprit naissant. C’était le tréfonds mystérieux d’une âme un peu moins inconsciente qu’une autre de son abîme et naïvement enragée d’un absolu de sensations ou de sentiments qui correspondît à l’absolu de son entité. Quand le christianisme lui apparut, Marchenoir s’y précipita comme les chameaux d’Eliézer à l’abreuvoir nuptial de Mésopotamie.

Il était expirant de soif depuis si longtemps ! Son incrédule père n’avait pas cru devoir s’opposer à ce semblant d’instruction religieuse que des simulacres de prêtres, empaillés de formules, tordent comme du linge sale de séminaire, sur de jeunes fronts inintéressés. Il avait fait sa première communion sans malice et sans amour. Les deux seules facultés qui parussent vivantes en lui, — les deux seules anses par lesquelles on pût espérer de le saisir, — la mémoire et l’imagination avaient tout simplement reçu cette vague empreinte littérale du symbolisme chrétien que de sacrilèges entrepreneurs jugent suffisante pour être admis au bachot de l’Eucharistie. Aucun débitant de formules ne s’étant avisé de s’enquérir de son cœur, le pauvre enfant n’avait pu rien garder de ce pain mal cuit, et comme tant d’autres, l’avait revomi presque aussitôt sur ce chemin verdoyant de la quinzième année, où l’on voit rôder le grand lion à tête de porc de la Puberté.

XIII

Ce ne fut que beaucoup plus tard, — après dix ans d’un impur noviciat dans les latrines de l’examen philosophique, étant déjà sur le point de prononcer de stercoraires vœux, — qu’ayant parcouru, pour la première fois, le Nouveau Testament, durant l’oisive chaufferie de pieds d’une nuit de grand’garde, en 1870, il eut l’aperception immédiate, foudroyante, d’une Révélation divine.

Il s’est toujours rappelé le trouble immense, l’ahurissement surhumain de cette minute aux ailes d’aigle qui l’enleva dans un ouragan d’ininterprétables délices. Il s’était dressé dans le sentiment nouveau d’une force inconnue, artères battantes et cœur en flammes ; ivre de certitude, secoué par le roulis d’une espérance mêlée d’angoisse, prêt à toutes les acceptations du martyre. Car cette âme divinatrice et synthétiquement ardente, bondissant au-dessus des intermédiaires leçons de la foi, s’était emportée, du premier coup, au décisif concept de l’immolation.

Il lui sembla sortir d’un de ces rares songes, aux déterminables contours, qui feraient croire à quelque vision sensible de la Conscience, réflexement manifestée dans l’extra-lucide intussusception des dormants. Il avait cru s’apparaître à lui-même, inimaginablement transmué pour se ressembler davantage, mais horrible, ruisselant d’abominations et triste par-delà toute hyperbole.

Cette impression s’ajustait assez aux effrayantes scrutations inspirées de certains mystiques, — à propos de l’Enfer et de la paralysante affreuseté de l’Irrévocable, — dont la lecture déjà ancienne avait laissé sur sa mémoire comme des brûlures d’enthousiasme et des ecchymoses de poésie…

Un double abîme s’ouvrit en cet être, à dater de ce prodigieux instant. Abîme de désir et de fureur que rien ne devait plus combler. Ici, la Gloire essentielle inaccessible ; là, l’ondoyante muflerie humaine, inexterminable. Chute infinie des deux côtés, ratage simultané de l’Amour et de la Justice. L’enfer sans contrepoids, rien que l’enfer !

Le Christianisme lui donnait sa parole d’honneur de l’Éternité bienheureuse, mais à quel prix ! Il la comprenait, maintenant, cette fringale de supplices de toute son enfance ! C’était le pressentiment de la Face épouvantable de son Christ !… Face de crucifié et face de juge sur l’impassible fronton du Tétragramme !…

Les misérables se tordent et meurent depuis deux mille ans devant cette inexorable énigme de la Promesse d’un Règne de Dieu qu’il faut toujours demander et qui jamais n’arrive. « Quand telles choses commenceront, est-il dit, sachez que votre Rédemption approche. » Et combien de centaines de millions d’êtres humains ont enduré la vie et la mort sans avoir rien vu commencer !

Marchenoir considérait cette levée d’innombrables bras perpétuellement suppliants et perpétuellement inexaucés, et il comprit que c’était là le plus énorme de tous les miracles. — Voilà dix-neuf siècles, pensa-t-il, que cela dure, cette demande sans réponse d’un Père qui règne in terrâ et qui délivre. Il faut que le genre humain soit terriblement constant pour ne s’être pas encore lassé et pour ne s’être pas assis dans la caverne de l’absolu désespoir !

Il conclut au conditionnel désespoir des millénaires.

Il avait senti passer l’Amour, l’amour spirituel, absolu. Il avait, lui aussi, comme tous les autres, répandu son cœur dans cet infidèle crible de l’oraison Dominicale et… il avait été saturé de la joie parfaite. Il y avait donc quelque chose sous cet amas de sépultures, sous cette Maladetta de cœurs souffrants en poussière, au fond de ce gouffre du silence de Dieu, — un principe quelconque de résurrection, de justice, de triomphe futur ! À force d’amoureuse foi, il se fit de l’éternité palpitante avec une poignée de temps pétrie dans sa main et se fabriqua de l’espérance avec le plus amer pessimisme.

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