Le Désespéré (page 4)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Désespéré · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il se persuada qu’on avait affaire à un Seigneur Dieu volontairement eunuque, infécond par décret, lié, cloué, expirant dans l’inscrutable réalité de son Essence, comme il l’avait été symboliquement et visiblement dans la sanglante aventure de son Hypostase.

Il eut l’intuition d’une sorte d’impuissance divine, provisoirement concertée entre la Miséricorde et la Justice, en vue de quelque ineffable récupération de Substance dilapidée par l’Amour.

Situation inouïe, invocatrice d’un patois abject. La Raison Ternaire suspend ses paiements depuis un tas de siècles et c’est à la Patience humaine qu’il convient de l’assister de son propre fonds. Ce n’est que du Temps qu’il faut au solvable Maître de l’Éternité et le temps est fait de la désolation des hommes. C’est pourquoi les Saints et les Docteurs de la foi ont toujours enseigné la nécessité de souffrir pour Dieu.

Le brûlant néophyte, ayant deviné ces choses, arracha l’épine de son pied boiteux de catholique arrivé si tard et, — se ruant à la Douleur, — en fit un glaive qu’il s’enfonça dans les entrailles, après s’être crevé les yeux.

Plus que jamais, il fut un désespéré, mais un de ces désespérés sublimes qui jettent leur cœur dans le ciel, comme un naufragé lancerait toute sa fortune dans l’océan pour ne pas sombrer tout à fait, avant d’avoir au moins entrevu le rivage.

D’ailleurs, il regardait comme fort prochaine la catastrophe de la séculaire farce tragique de l’Homme. Certaines idées étonnantes qui lui vinrent sur l’histoire universelle, — et qu’il déroula jusqu’à leurs plus extrêmes conséquences, — lui faisaient conjecturer, avec une autorité d’exégèse quasi prophétique, l’imminent accomplissement des scripturales Vaticinations.

L’exaltation des humbles, l’essuiement des larmes, la béatitude des pauvres et des maudits, la préséance paradisiaque des voleurs et le couronnement réginal des prostituées, enfin cette venue si solennellement annoncée d’un Paraclet libérateur, — tout ce que la fratricide surdité des argousins de la Tradition a conspué, tout ce qui empêche les orphelins et les captifs de mourir d’horreur, — il ne croyait pas possible qu’on l’attendît longtemps encore et il donnait ses raisons…..

Mais les seuls crevants de faim étaient dans la confidence, non par crainte qu’on le jugeât ridicule ou insensé, — à cet égard, il n’avait plus rien à gagner ni à perdre depuis longtemps, — mais par l’horreur de la bienveillance viscérale des digérants heureux qui l’eussent écouté.

XIV

Telle fut la doctrine de Marchenoir. Doctrine qui ne le séparait pas du catholicisme, puisque l’Église romaine a tout permis de ce qui n’altère pas le canonique Symbole de Nicée, mais jugée singulièrement audacieuse par les vendeurs de contremarques célestes qui vocifèrent le boniment sulpicien sur le trottoir fangeux des consciences.

Un croyant qui voulait contraindre les regrattiers du salut à reposer devant lui leur marchandise et que l’orgueil chrétien révoltait plus que le pharisaïsme crucificateur de la Thora, ne pouvait pas se faire beaucoup d’amis dans le sacerdoce.

Il n’en put trouver qu’un seul, un prêtre doux et humble à la manière de cet émule ignoré de saint Vincent de Paul, que le peuple de Paris nommait le Pauvre prêtre et qui, un jour, pressé par le tout-puissant Cardinal de Richelieu de lui demander quelque importante faveur, lui fit cette simple réponse :

— Monseigneur, veuillez donner des ordres pour qu’on remette des planches neuves à la charrette qui porte les condamnés à mort au lieu de leur supplice, afin que la crainte de tomber en chemin ne les détourne pas de recommander leur âme à Dieu.

Marchenoir eut l’inespérée fortune de dénicher un prêtre de cette sorte, mais ce fut pour très peu de temps. En général, le Clergé français n’aime pas les saints ni les apôtres. Il ne vénère que ceux qui sont morts depuis longtemps et en poussière. Rejeton ligneux de la vieille souche gallicane et légataire de son coriace orgueil, il abhorre par-dessus tout la supériorité de l’esprit, naturellement incompressible comme l’eau du ciel, et, par conséquent, dangereuse pour l’équilibre sacerdotal.

L’abbé T… était mort à la peine, peu de temps après la rencontre du Périgourdin. Écarté soigneusement de toutes les chaires où ses rares facultés de prédicateur apostolique eussent pu servir à quelque chose, navré du cloaque de bêtise où il voyait le monde catholique s’engouffrer, abattu par le chagrin au pied de l’autel, il avait à peine eu le temps d’ensemencer ce vivipare dont la monstrueuse fécondité immédiate eût peut-être suffi pour le faire expirer d’effroi.

Il est certain que Marchenoir tenait de lui le meilleur de ce qu’il possédait intellectuellement. Le défunt lui avait transmis d’abstruses méthodes d’interprétation sacrée qui devinrent aussitôt une algèbre universelle dans le miroir ardent de cet esprit concentrateur. L’élève, plus robuste que le maître, avait violemment répercuté du premier coup, dans toutes les directions imaginables, l’ésotérisme brûlant d’un intégral de Beauté divine, que le timide apôtre, de nature moins incendiaire, se bornait à convoiter avec la douceur résignée d’un saint.

Marchenoir accomplit ce prodige de dépasser toutes les audaces d’investigation ou de conjecture, sans oblitérer en lui la soumission filiale à l’autorité souveraine de l’Église. Ce poulain sauvage, affronteur de gouffres, ne cassa pas son licol et resta dans le brancard.

Seulement, il avait réussi de telles escalades que la société catholique contemporaine ne pouvait plus avoir pour lui le moindre prestige. L’obéissance fut un décret de sa raison, un hommage tout militaire et de pure consigne aux Eunuques du Sérail de la Parole. Il ne fallait pas lui en demander davantage.

Le sel de la terre, — pour employer le saint Texte liturgiquement adopté dans le commun des Docteurs, — il le voyait dénué de saveur, incapable de saler, même une tranche de cochon, gravier sédimentaire bon tout au plus à sablonner de vieilles bouteilles ou à ressuyer les allées d’un parc mondain sous les vastes pieds du dédaigneux « larbin de Madame ».

Investi des plus transcendantales conceptions, il considérait avec d’horrifiques épouvantements ce collège œcuménique de l’Apostolat, cette cléricature fameuse qui avait été réellement « la lumière du monde, » — si formidable encore que la dérision ne peut l’atteindre sans rejaillir sur Dieu comme une tempête de fange, — devenue pourtant le décrottoir des peuples et le tapis de pied des hippopotames !

Il se disait que c’était justice, cela, et que la grande Prévarication sacerdotale allait sans doute recommencer, puisqu’on revenait à l’obduration et à l’enflure théologique de la Synagogue, — avec l’aggravation, pour les seuls bourreaux, cette fois, de l’universel mépris.

De l’ignominie du Christianisme naissant à l’ignominie du Catholicisme expirant, la translation s’achevait enfin dans ce char de gloire qui avait roulé dix-neuf siècles, par toute la terre !

Le Seigneur n’avait plus qu’à se montrer. Les pasteurs des âmes allaient lui régler son compte, plus sûrement encore que les Princes des Prêtres et les Pharisiens de l’ancienne loi, qui ne surent ce qu’ils faisaient, dit l’Évangile.

Émasculation systématique de l’enthousiasme religieux par médiocrité d’alimentation spirituelle ; haine sans merci, haine punique à l’imagination, à l’invention, à la fantaisie, à l’originalité, à toutes les indépendances du talent ; congénère et concomitant oubli absolu du précepte d’évangéliser les pauvres ; enfin, adhésion gastrique et abdominale à la plus répugnante boue devant la face des puissants du siècle : tels sont les pustules et les champignons empoisonnés de ce grand corps, autrefois si pur !…

Marchenoir collait l’oreille à toutes les portes de son enfer pour entendre venir ce Dieu que ses propres domestiques allaient massacrer.

XV

Il avait peu de consolation à espérer des chrétiens laïques. Ils sont faits à l’image de leurs pasteurs et c’est tout ce qu’on en peut dire. Ici, comme là, l’innocence est presque toujours imbécile, hélas ! quand elle n’est pas faisandée.

Les hardiesses viriles de sa foi et les indignations trop éloquentes de sa probité religieuse, révoltèrent, au début, ce lanigère troupeau qui s’en va paissant, sous des houlettes paroissiales, au mugissement automatique des petites cataractes dominicaines. D’ailleurs, il était pauvre et, par conséquent, élagable… Il vécut seul, dans le voisinage d’un unique ami, à peine moins indigent, qui le sauva de la mort quinze ou vingt fois.

Les dix années antérieures à sa conversion avaient été faites à la ressemblance de toutes les années d’adolescent pauvre, niais, timide, ambitieux, mélancolique, misanthropique, épiphonémique et brutal. Mais il avait apporté de sa province, en excédent de ce commun bagage, le particulier viatique d’impuissance que j’ai dit plus haut. Ce sempiternel rêveur ne pouvait voir les choses telles qu’elles étaient et il n’y eut peut-être jamais un homme d’aussi peu de ressource et moins ambidextre pour s’emparer du toupet de l’occasion.

Son auge unique, l’emploi de copiste qui avait été le prétexte et le moyen de son embauchage pour la lutte parisienne, à laquelle il était si merveilleusement impropre, il le perdit au bout de quelques mois. Son chef de bureau, vieillard adipeux et favorable, mais plein de principes et sans faiblesse, lui révéla, un jour, que l’administration ne le payait pas pour ne rien faire et le mit tranquillement à la porte, avec une dignité incroyable.

Ce fut la misère classique et archi-connue, tant de fois explorée et décrite. Le pauvre garçon n’était bon absolument à rien. Il était de ces fruits sauvages, d’une âpreté terrible, que la cuisson même n’édulcore pas et qui ont besoin de mûrir longtemps « sur la paille », ainsi que Balzac l’a judicieusement observé dans son âge mûr.

Il a fait plus tard ce calcul, basé sur d’approximatives défalcations, qu’il avait passé, alors, huit années entières sur dix, sans prendre aucune nourriture ni porter aucune sorte de vêtement !…

Successivement évincé de toutes les industries et de tous les trucs suggérés par l’ambition de subsister, il se vit réduit à condescendre aux plus linéamentaires expédients. Ramasseur diurne et noctambule investigateur, il s’acharna faméliquement à la recherche de tout ce qui peut être glané ou picoré, dans les mornes steppes de l’égoïsme universel, par le besoin le plus fléchisseur, en vue d’apaiser l’intestinale vocifération.

Forcé d’ajourner indéfiniment son éclosion littéraire, il enfouit sa précieuse tête sous les décombres de ses illusions et s’en alla se ronger le cœur dans les carrefours de l’indifférence. — Cette époque de ténèbres a été le Moyen Âge de mon ère, disait-il, au lendemain de sa renaissance chrétienne.

Les lettres, il est vrai, n’y perdaient pas grand-chose. Cet esprit noué comme un cep, condamné à se chercher et à s’attendre bien longtemps, ne devait se développer, littérairement, que fort tard, sous un arrosage emphytéotique de pleurs.

Les bibliothèques publiques étant devenues pour lui l’habituel refuge, il y connut cet ami déjà mentionné, le seul qu’il ait jamais eu. C’était un doux maniaque d’histoire ecclésiastique et de monographies pontificales, âme sereine et peu croyante, en tout l’opposé de Marchenoir.

Privé de fortune, comme il convient aux lapicides de l’érudition, ce documentaire vivait besogneusement d’un grisâtre bulletin bibliographique dans une grande revue. À ce titre, il voyait passer chez lui le torrent des livres lancés sur le monde par la sottise ou la vanité contemporaines.

Providentiellement, il y avait menace de déluge, vers le temps où il commença de s’intéresser à ce vagabond, qui avait l’air de marcher dans une gloire de misères et dont la physionomie douloureuse lui parut extraordinaire.

Un jour donc, ému de compassion, il le fit dîner et l’emmena chez lui, pour qu’il le débarrassât, disait-il, de ce monceau de brochures dont la vente seule pouvait être utile. C’est à dater de ce bienheureux instant que Marchenoir s’élança dans la carrière enviée d’ami du critique, la seule que, durant une assez longue période, on l’ait vu exercer avec avantage.

Mais, surtout, il eut un ami, enfin ! « Un ami fidèle, medicamentum vitæ et immortalitatis, » prononce mystérieusement le Saint Livre, — comme si la véritable amitié pesait les milliards de mondes qu’il faut pour contre-balancer la miette de pain transsubstantiée que ces expressions rappellent !

XVI

La femme n’apparut dans la vie de Marchenoir qu’à la fin de cette première période, c’est-à-dire après la guerre et après cette décisive secousse d’âme qui l’avait subitement restitué au sentiment religieux dont il portait en lui, dès son premier jour, les prédéterminations ignorées.

Auparavant, il avait été chaste à la manière des prisonniers et des matelots, lesquels ne voient ordinairement dans l’amour qu’une désirable friction malpropre, en l’obscurité de coûteux repaires. Tantale stoïque d’un festin d’ordures, il s’était résigné, comme il avait pu, à la privation des inespérables immondices. D’un côté, le dénûment absolu, de l’autre, la timidité la plus incroyable chez un tel violent, le préservèrent plus efficacement que la religion même, quand elle intervint pour lui amollir le cœur…

Les hauts penseurs qui décrètent professionnellement le balayage de toute notion religieuse, ont cette amusante contradiction d’exiger que les chrétiens dont la foi résiste à leurs récurages et à leur potasse soient, au moins, des saints. Surtout, ils les veulent purs. Ils leur disent des choses aussi robustes que ceci : Vous péchez, donc vous êtes des hypocrites ; enthymème lacustre d’une autorité certaine sur les palmes et les squames du marécage antireligieux.

Ce ne serait pas encore trop bête, s’il ne s’agissait ici, pour l’âme pensante, livrée aux Dévorants invisibles, que d’un combat très difficile où l’héroïsme continuel fût de rigueur. Après tout, c’est une politique judicieuse et barbue comme l’expérience même, d’empiler sur les épaules d’autrui d’écrasants fardeaux qu’on ne voudrait pas seulement remuer du bout des doigts.

Mais le sentiment religieux est une passion d’amour et voilà ce qu’ils ne comprendront jamais, ces pédagogues de notre dernière enfance, quand il pleuvrait des clefs de lumière pour leur ouvrir l’entendement !

Or, ce tison incendiaire lancé tout à coup, du plus inaccessible des sommets, dans le misérable torchis humain, au travers du chaume défoncé, — il serait pourtant nécessaire d’en tenir compte, si l’on voulait être raisonnable et juste, à la fin des fins !…

Marchenoir était, plus qu’aucun autre, une conquête de l’Amour et son cœur avait été l’évangéliste de sa raison. Les châtiments et les récompenses du prône, par lesquels on explique si bassement les plus désintéressés transports, n’avaient été pour rien dans son exode spirituel. Il s’était rué sur Dieu comme sur une proie, aussitôt que Dieu s’était montré, — avec la rudimentaire spontanéité de l’instinct.

Alors, comme si sa destinée se fût accomplie à cet instant, une soudaine et corrélative révélation s’était faite, en cet élu de la Douleur, de sa propre puissance affective, jusqu’alors inconnue de lui-même, enveloppée et flottante dans l’amnios… Une surprenante avidité de tendresse humaine fut l’accompagnement immédiat des surnaturelles appétences de ce vierge cœur.

Du premier coup, sans avoir passé par le cloaque des intermédiaires impressions cupidiques, il se trouva prêt pour la grande tribulation passionnelle. Tout ce que la misère et les défiances d’un rétractile orgueil avaient, jusque-là, comprimé, fit explosion : l’ignorance, les niaises pudeurs, les crédulités jobardes, les lyriques éruptions, les attendrissements dangereux, le besoin subit de se fendre l’âme du haut en bas, au milieu du hennissement sexuel, enfin, tout le déballage coquebin d’un chérubinisme attardé et grandiloque. Éternelle dilapidation des mêmes trésors pour aboutir à l’empyreume fatal de la passion satisfaite !

Cet éphèbe de vingt-huit ans, sourcilleux et mal vêtu, — qui portait son cœur comme un hanneton dans une lanterne et dont le redoutable esprit, semblable à la fleur détonnante du cactus, commençait à peine à se détirer sous ses membraneuses enveloppes, — était une proie trop facile pour que de passantes curiosités libertines ne s’en emparassent pas.

Marchenoir fit de l’amour extatique dans des lits de boue, avec une conscience dilacérée, en se vomissant lui-même, — à l’instar de ces anachorètes pulvérulents de l’ancienne Égypte que l’aiguillon de la chair contraignait parfois à venir secouer leurs carcasses mortifiées dans d’impures villes et qui s’enfuyaient ensuite, gavés d’horreur.

Plus coupable encore, cet assidu relaps d’incontinence laissait mijoter son vomissement de chien de la Bible, en prévision des lâches retours. Écartelé à Dieu et aux femmes, navré du perpétuel fiasco des héroïques puretés qu’il avait rêvées, — également incapable de s’asseoir dans un granitique parti-pris de paillarder impavidement, et d’exterminer le bouc intérieur qui renaissait jusque sous le couteau des holocaustes pénitentiels, il se vit souffleter par l’imperturbable nature, juste autant de fois qu’il avait prématurément espéré de la dompter.

Lâche pénitent, sans aucun doute, mais vergogneux et humilié. Il avouait, du moins, sa détresse et ne cadenassait pas exclusivement son ignominie dans le coffre-fort des confessionnaux et des tabernacles. Il eût été difficile de rencontrer un fornicateur plus éloigné de l’hypocrisie ou de la plus légère velléité de contentement de lui-même.

Il faut le redire, cet adolescent ne ressemblait à aucun autre. Il était né pour le désespoir et le christianisme dérangea sa vie, en le remplissant, — si tard ! — de l’afflictive famine d’amour, surajoutée à l’autre famine. À moins d’un miracle que Dieu ne fit pas, comment cet ébloui de la Face du Seigneur, — Icare mystique aux ailes fondantes, — aurait-il pu échapper au vertige qui l’aspirait vers les argileuses créatures conditionnées à cette Ressemblance !…

Il serait évidemment insensé d’espérer que des contemporains de M. Zola, par exemple, auront la bonté de concéder ces prolégomènes enfantins de la très rare grandeur morale qui va être racontée. La déliquescente psychologie littéraire de cette fin de siècle n’acceptera pas non plus que d’aussi peu perverses prémisses puissent jamais engendrer une concluante délectation esthétique. Enfin et surtout, la porcine congrégation des sycophantes de la libre-pensée pourra s’accorder le facile triomphe de contemner, — jusqu’au fientement vertical ! — l’exacte genèse de ce catholique ballotté par d’impures vagues au-dessus d’absurdes abîmes… Qu’importe ?

XVII

Marchenoir pleurait auprès du corps de son père, lorsqu’il reçut à la fois deux lettres de Paris : celle de Dulaurier et une autre de son ami le bibliographe.

Il ouvrit aussitôt cette dernière :

« Mon affligé, Voici cinq cents francs que j’ai pu réunir en tricotant activement de mes deux jambes de derrière depuis ton départ, et que je t’adresse avec une joie infinie. Pas de remerciements, surtout, n’est-ce pas, tu sais si je les méprise ?

« Cher cœur souffrant, ne te laisse pas dévorer par ton chagrin. Tu as ton livre à faire. Tu as de grandes choses à dire à certaines âmes, à qui personne ne parle plus. Relève-toi. Je n’ai pas d’autre parole de consolation à t’offrir. Ton infortuné père, que tu n’as pas plus tué que je n’ai tué le mien, a beaucoup plus besoin, à cette heure, de tes suffrages actifs que de tes larmes. Tu dois, ce me semble, comprendre ce langage.

« Tu ne m’as pas écrit, — naturellement ! — et je n’y comptais guère, malgré ta promesse. Mais, en revanche, tu as écrit à Dulaurier pour lui demander de l’argent, comme si je n’existais pas, moi ! Je l’ai rencontré aujourd’hui même, alors que j’étais en course précisément pour t’en procurer, et il m’a tout appris.

« Tu es un traître, mon pauvre Caïn, et un imbécile par-dessus le marché. Comment pouvais-tu espérer que ce fantoche de lettres, cet Harpagon-Dandy, se porterait volontiers à te secourir ? Est-ce que, par hasard, tu tomberais dans le gâtisme définitif de supposer que cette reliure, soi-disant pensante, de tous les lieux communs et de toutes les inanités clichées, puisse être capable d’entrevoir seulement l’immense honneur que tu lui fais en l’implorant ? C’est par trop idiot et si tu n’étais pas si malheureux, je t’assommerais d’injures.

« Il m’a joué tous les airs de sa mandoline, le misérable ! Il s’est attendri, comme toujours, sur tes chagrins, sur ta malchance littéraire, etc. Puis, prenant mon silence pour une approbation de tout ce qu’il lui plairait de me faire entendre, cet eunuque, — pour qui le fanatisme consiste à dire oui ou non sur n’importe quoi, — a parlé, une fois de plus, de ton intolérance si regrettable et de ton injuste rage de dénigrement ; il m’a donné sa parole d’honneur que tes absurdes principes étaient incompatibles avec l’idée qu’on pouvait se faire d’une tête sagement équilibrée et qu’ainsi tu n’arriverais jamais à rien. Au fond, il te redoute terriblement et voudrait bien que tu restasses à Périgueux.

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