Le Désespéré (page 8)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Désespéré · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Muni de ce flambeau, Marchenoir descendit dans les cryptes les plus ténébreuses de sa conscience et sa stupéfaction, son épouvante, furent sans bornes. Rien ne tenait plus. Les contreforts de sa vertu croulaient de partout, les madriers et les étançons en bois de fer de sa volonté, par lesquels il avait cru narguer toutes les défaillances de la nature, pourris et vermoulus, tombaient littéralement en poussières. Tout sonnait le creux et la ruine. C’était un miracle que l’effondrement ne se produisît pas. Il allait donc falloir vivre sur ce gouffre, au petit bonheur de l’éboulement. Impossible de prévenir le désastre et nul moyen de fuir. L’évidence du danger arrivait trop tard.

Triple imbécile ! il s’était imaginé que l’amitié est une chose espérable entre un homme et une femme qui n’ont pas au moins deux cents ans et qui vivent tous les jours ensemble ! Cette superbe créature, à laquelle il venait de découvrir qu’il pensait sans cesse, il avait cru bêtement qu’elle pourrait être pour lui une sœur, rien que cela, qu’il pourrait lui être un frère et qu’on irait ainsi, dans les chastes sentiers de l’amour divin, — indéfiniment. — Je suis cuit, pensa-t-il, sans rémission, cette fois.

Effectivement, cela devenait effroyable. Le premier goret venu aurait trouvé parfaitement soluble cette situation. Il aurait décidé de coucher ensemble, sans difficulté. Marchenoir ne voyait pas le moyen de s’en tirer à si peu de frais ou, plutôt, cette solution, détestée d’avance, lui paraissait le plus à craindre de tous les naufrages. — Impétueusement, il l’écartait…

Depuis quelques années, il avait placé si haut sa vie affective que cette idée, seule, le profanait. Il était fier de sa Véronique, autant que d’un beau livre qu’il eût écrit. Et c’en était un vraiment sublime, en effet, que sa foi religieuse lui garantissait impérissable. Elle n’avait pas un sentiment, une pensée ou même une parole, qu’elle ne tînt de lui. Seulement tout cela passé, tamisé, filtré à travers une âme si singulièrement candide, qu’il semblait que sa personne même fût une traduction angélique de ce sombre poème vivant qui s’appelait Marchenoir.

Cette ordure de fille, — ensemencée et récoltée dans l’ordure, — qui renouvelait, en pleine décrépitude du plus caduc de tous les siècles, les Thaïs et les Pélagie de l’adolescence du christianisme, — s’était transformée, d’un coup, par l’occasion miraculeuse du plus profane amour, en un lys aux pétales de diamants et au pistil d’or bruni des larmes les plus splendides qui eussent été répandues, depuis les siècles d’extase qu’elle recommençait. Madeleine, comme elle voulait qu’on l’appelât, mais Madeleine de la Sépulture, elle avait tellement volatilisé son amour pour Marchenoir que celui-ci n’existait presque plus pour elle à l’état d’individu organique. À force de ne voir en ce déshérité qu’un lacrymable argument de perpétuelle prière, elle avait fini par perdre, quand il s’agissait de lui, le discernement d’une limite exacte entre la nature spirituelle et la nature sensible, entre le corps et l’âme, et, — quoiqu’elle s’occupât, avec un zèle mécanique, des matérialités de leur étonnant ménage, — c’était l’âme surtout, l’âme seule, que cette colombe de proie prétendait ravir.

Depuis l’Évangile, ce mot de colombe invoque précisément l’idée de simplicité. Véronique était inexplicable aussi longtemps que cette idée ne venait pas à l’esprit. Jamais il ne s’était vu un cœur plus simple. Le langage moderne a déshonoré, autant qu’il a pu, la simplicité. C’est au point qu’on ne sait même plus ce que c’est. On se représente vaguement une espèce de corridor ou de tunnel entre la stupidité et l’idiotie.

« La conversation du Seigneur est avec les simples », dit la Bible, ce qui suppose, pourtant, une certaine aristocratie. Ici, c’était une absence complète de tout ce qui peut avoir un relief, une bosse quelconque de vanité ou de l’amour-propre le plus instinctif. L’hypothèse d’une humilité très profonde, engendrée par un repentir infini, aurait mal expliqué cette innocence de clair de lune.

Le passé était tellement aboli que, pour s’en souvenir, il fallait imaginer un dédoublement du sujet, un recommencement de nativité, une surcréation du même être, repétri, cette fois, dans une essence un peu plus qu’humaine. Elle-même, la prédestinée, n’y comprenait rien. Elle avait des étonnements enfantins, des agrandissements d’yeux limpides, quand une circonstance la forçait de regarder en arrière. — Est-ce bien moi qui ai pu être ainsi ! Telle était son impression et, presque aussitôt, cette impression s’effaçait…

Pour faire sa maîtresse de cette ci-devant courtisane dont il était adoré, Marchenoir eût été forcé de la séduire comme une vierge, en passant par toutes les infamies et en buvant toutes les hontes du métier, sans aucun espoir d’être secouru par le spasme entremetteur qui finit, ordinairement, par jeter aux cornes du bouc l’ignorante muqueuse des impolluées.

Le diable savait, cependant, si l’impureté de la repentie avait été ardente et d’autres, en très grand nombre, le savaient aussi, qui ne le valaient, certes, pas, ce Prince à la Tête écrasée ! Qu’étaient-elles devenues, les richesses de cette trésorière d’immondices ? On ne savait pas. Il fallait implorer une rhétorique de souffleur de cornues, se dire qu’on était en présence d’un mystérieux creuset, naguère allumé pour fondre un cœur, et dont les inférieures flammes, après la transmutation, s’étaient éteintes. Le fait est qu’il n’en restait rien, absolument rien.

Marchenoir vivant très retiré, au fond d’un quartier désert visité par très peu de juges, put échapper longtemps aux sentences, maximes, apophtegmes, réflexions morales, admonitions ou conseils des sages. Il n’encourageait pas les inquisiteurs de sa vie privée. Mais on avait fini par savoir qu’il vivait avec la Ventouse, dont la disparition était restée inexpliquée, et quelques clients anciens avaient même entrepris de la reconquérir.

Marchenoir, pour avoir la paix, fit une chose que lui seul pouvait faire. Ayant été insulté par trois d’entre eux, en pleine solitude du boulevard de Vaugirard, un soir qu’il rentrait accompagné de sa prétendue maîtresse, il lança le premier dans un terrain vague, par-dessus un mur de clôture, et rossa tellement les deux autres qu’ils demandèrent grâce. On le laissa tranquille, après un tel coup, et les bruits ignobles qui se débitèrent furent sans aucun effet sur cet esprit fier, qui se déclarait pachyderme à l’égard de la calomnie.

— Demandez-moi, disait Véronique à Leverdier, comment j’ai pu aimer mon pauvre Joseph, et comment j’ai pu aimer le Sauveur Jésus. Je ne suis pas assez savante pour vous le dire, mais quand j’ai vu notre ami si malheureux, il m’a semblé que je voyais Dieu souffrir sur la terre.

Elle confondait ainsi les deux sentiments, jusqu’à n’en faire qu’un seul, si extraordinaire par ses pratiques et d’un lyrisme d’expression si dévorant, que Marchenoir et Leverdier commencèrent à craindre un éclatement de ce vase de louanges, qui leur semblait trop fragile pour résister longtemps à cette exorbitante pression d’infini.

XXVIII

Toutes ces pensées assiégeaient à la fois l’hôte désemparé de la Grande-Chartreuse. Il se souvenait qu’en un jour d’enthousiasme et sans trop savoir ce qu’il faisait, il avait offert à Véronique de l’épouser. Celle-ci lui avait répondu en propres termes :

— Un homme comme vous ne doit pas épouser une fille comme moi. Je vous aime trop pour jamais y consentir. Si vous avez le malheur de désirer la pourriture qui me sert de corps, je vais demander à Dieu qu’il vous guérisse ou qu’il vous délivre de moi.

Cela avait été dit avec une résolution si nette qu’il n’y avait pas à recommencer. À la réflexion, Marchenoir avait compris la sagesse héroïque de ce refus, et béni intérieurement la sainte fille pour cet acte de vertu qui le sauvait de tourments infinis.

Il ne se sentait pas épris à cette époque. Mais, maintenant, qu’allait-il faire ? Impossible d’épouser la femme qu’il aimait, impossible et hideux d’en faire sa maîtresse, impossible surtout de vivre sans elle. Aucun expédient, même très lointain, n’apparaissait. Continuer le concubinage postiche, en se condamnant au silence, où en prendrait-il la force ? Même en acceptant cette chape de flammes comme une pénitence, comme une expiation de tant de choses que sa conscience lui reprochait, c’était encore une absurdité de prétendre récolter la palme du martyre chrétien sur la margelle en biseau d’une citerne de désirs !

Il ne lui serait donc jamais accordé une halte, un repos assuré d’une seule heure, un oreiller de granit pour appuyer sa tête et vraiment dormir ! Et le moyen de travailler avec tout cela ? Car il ne pouvait se dispenser de donner son fruit, ce pommier de tristesse qui ne soutirait plus sa sève que du cœur des morts. Il faudrait, bientôt, comme auparavant, inventer d’écrire en retenant des deux mains plusieurs murailles toujours croulantes, reprendre et remâcher tous les vieux culots d’une misère sans issue, retraîner sempiternellement, avec des épaules en sang, la voiture à bras du déménagement de ses vieilles illusions archi-décrépites, crevassées, poussiéreuses, grelottantes, mais cramponnées encore et inarrachables !

La seule abomination qui lui eût manqué jusqu’à cet instant : l’amour sans espérance, ce trésor de surérogatoires avanies, désormais ne lui manquait plus. C’était admirablement complet ! Encore une fois, qu’avait-il devenir ? Il prit un marteau pour enfoncer en lui cette question, jusqu’à se crever le cœur, et la réponse ne vint pas…

La littérature dite amoureuse a beaucoup puisé dans la vieille blague des délices du mal d’aimer. Marchenoir n’y trouvait que des suggestions de désespoir. Il avait bien cru, cependant, que c’était fini pour lui, les années de servitude, ayant payé de si royales rançons au Pirate aveugle qui capture indistinctement toutes les variétés d’animaux humains ! Il n’était plus d’humeur à pâturer la glandée d’amour. En fait d’élégies, il n’avait guère à offrir que des beuglements de tapir tombé dans une fosse, et les seuls bouquets à Chloris qu’on pût attendre de lui, eussent été moissonnés, d’une affreuse main, parmi les blêmes végétaux d’un chantier d’équarrisseur.

À force de piétiner cette broussaille d’épines, il finit par faire lever une idée trois fois plus noire que les autres, une espèce de crapaud-volant d’idée qui se mit à lui sucer l’âme. Sa bien-aimée avait appartenu à tout le monde, non par le désir ou le commencement du désir, comme c’était son cas, mais par la caresse partagée, la possession, l’étreinte bestiale.

Aussitôt que cette fange l’eut touché, le misérable amoureux s’y roula, comme un bison. Il eut une vision immédiate du passé de Véronique, une vision bien actuelle, inexorablement précise. Alors lui furent révélés, du même coup, l’impérial despotisme de ce sentiment nouveau qui le flagellait avec des scorpions, dès le premier jour, et l’enfantillage réel des antérieures captations de sa liberté.

Il vit, dans une clarté terrible, que ce qu’il avait cru, par deux fois, l’extrémité de la passion, n’avait été qu’une surprise des sens, en complicité avec son imagination. Sans doute, il avait souffert de ne jamais recueillir que des épaves, et ses fonctions de releveur lui avaient paru, bien des fois, une destinée fort amère ! Il se rappelait de sinistres heures. Mais, du moins, il pouvait encore parler en maître et commander au monstre de le laisser tranquille.

Aujourd’hui, le monstre revenait sur lui et lui broyait doucement les os dans sa gueule. Ah ! il s’était donné des airs de mépriser la jalousie et il s’était cru amoureux ! Mais l’amour véritable est la plus incompatible des passions inquiètes. C’est un carnassier plein d’insomnie, tacheté d’yeux, avec une paire de télescopes sur son arrière-train.

L’Orgueil et sa bâtarde, la Colère, se laissent brouter par leurs flatteurs ; la pacifique Envie lèche l’intérieur des pieds fromageux de l’Avarice, qui trouve cela très bon et qui lui donne des bénédictions hypothéquées avec la manière de s’en servir ; l’Ivrognerie est un Sphynx toujours pénétré, qui s’en console en allant se soûler avec ses Œdipes ; la Luxure, au ventre de miel et aux entrailles d’airain, danse, la tête en bas, devant les Hérodes, pour qu’on lui serve les décapités dont elle a besoin, et la Paresse, enfin, qui lui sort du vagin comme une filandre, s’enroule avec une indifférence visqueuse à tous les pilastres de la vieille cité humaine.

Mais l’Amour écume au seul mot de partage et la jalousie est sa maison. C’est un colimaçon sans patrie, qui se repaît, sans convives, dans sa spirale ténébreuse. Il y a des yeux à l’extrémité de ses cornes et, si légèrement qu’on les effleure, il rentre en lui-même pour se dévorer. En même temps, il est ubiquitaire, quant au temps et quant à l’espace, comme le vrai Dieu dont il est la plus effrayante défiguration.

Avec une angoisse sans nom ni mesure, Marchenoir s’aperçut que cette diabolique infortune allait devenir la sienne. Il n’y avait déjà plus de passé pour lui. Tout était présent. Tous les instruments de sa torture pleuvaient à la fois, autour de lui, dans l’humble chambre de ce monastère où il avait espéré trouver la paix.

La pauvre fille, il la voyait vierge, tout enfant, sortant du ventre de sa mère. On la salissait, on la dépravait, on la pourrissait devant lui. Cette âme en herbe, cette fille verte, comme ils disent dans la pudique Angleterre, était bafouée par un vent de pestilence, piétinée par d’immondes brutes, contaminée avant sa fleur. Toute la basse infamie du monde était déchaînée contre cette pousse tendre de roseau, qui ne pensait pas encore, qui ne penserait sans doute jamais.

Puis, une sorte d’adolescence venait pour elle, comme pour une infante de gorille ou une archiduchesse du saint Empire, et, de la ruche ouverte de son corsage, se répandait tout un essaim d’alliciantes impudicités. On se faisait passer à la chaîne et de mains en mains, comme un seau d’incendie, ce corps impur, ce vase de plaisir, irréparablement profané. L’existence n’était plus pour elle qu’une interminable nuit de débauche qui avait duré dix ans, et qui supposait la révocation de tous les soleils, l’extinction à jamais de toutes les clartés, célestes ou humaines, capables de la dissiper !

Confident épouvanté de ce cauchemar, Marchenoir percevait distinctement les soupirs, les susurrements, les craquements, les râles, les goulées de la Luxure. Encore, si cette perdue n’avait été qu’une de ces lamentables victimes, — comme il en avait tant connues ! — tombées, en poussant des cris d’horreur, du ventre de la misère dans la gueule d’argent du libertinage !… Mais elle s’était pourléchée dans sa crapule et, gavée d’infamies, elle en avait infatigablement redemandé. Sa robe de honte, elle en avait fait sa robe de gloire et la pourpre réginale de son allégresse de prostituée !

Il n’y avait pas moyen d’en douter, hélas ! et c’était bien ce qui crucifiait le plus le malheureux homme ! Il avait beau se dire que toutes ces choses n’existaient plus, que le repentir les avait effacées, raturées, grattées, anéanties, qu’il se devait à lui-même, comme il devait à Dieu, aux anges pleurants, à tout le Paradis à genoux, d’oublier ce que la Miséricorde infaillible avait pardonné. Il ne le pouvait pas et son âme dépouillée d’enthousiasme, mais invinciblement enchaînée, demeurait là, nue et frissonnante devant sa pensée…

C’était à l’école de cette agonie qu’il apprenait décidément ce que vaut la Chair et ce qu’il en coûte de jeter ce pain dans les ordures ! Pour la première fois, son christianisme se dressait en lui pour la défendre, cette misérable chair que nul mysticisme ne peut supprimer, qu’on ne peut troubler sans que l’esprit soit bouleversé et qu’aucun émiettement de la tombe n’empêchera de ressusciter à la fin des fins !

Il la voyait investie d’une mystérieuse dignité, précisément attestée par l’ambition de continence de ses plus ascétiques contempteurs. Évidemment, ce n’était pas des sentiments ou des pensées d’autrefois qu’il pouvait être jaloux. L’irresponsable Néant serait descendu de son trône vide pour déposer sur ce point, en faveur de cette accusée, devant le plus rigoureux tribunal. Elle ne s’était douté de son âme qu’en ressaisissant son corps. C’était donc uniquement la chair souillée de ce corps qui le faisait tant souffrir ! Un inexplicable lien de destinée contre lequel il se fût vainement raidi, le faisait époux de cette chair qui s’était débitée comme une denrée et, par conséquent, solidaire de la même balance, dans la parfaite ignominie des mêmes comptoirs…

En ce jour, Marchenoir assuma toutes les affres de la Jalousie conjugale, — impératrice des tourments humains, — que les êtres sans amour ont seuls le droit d’ignorer, et qui peut magnifier jusqu’à des passions ordurières, dans des cœurs capables de la ressentir !

XXIX

Le désespéré passait une partie de ses nuits à la chapelle, dans la tribune des étrangers. L’office de nuit des Chartreux, qu’il suivait avec intelligence, calmait un peu ses élancements. Cet Office célèbre, que peu de visiteurs ont le courage d’écouter jusqu’à la fin, et qui dure quelquefois plus de trois heures, ne lui paraissait jamais assez long.

Il lui semblait alors reprendre le fil d’une sorte de vie supérieure que son horrible existence actuelle aurait interrompue pour un temps indéterminé. Autrement, pourquoi et comment ces tressaillements intérieurs, ces ravissements, ces envols de l’âme, ces pleurs brûlants, toutes les fois qu’un éclair de beauté arrivait sur lui de n’importe quel point de l’espace idéal ou de l’espace sensible. Il fallait bien, après tout, qu’il y eût quelque chose de vrai dans l’éternelle rengaine platonique d’un exil terrestre. Cette idée lui revenait, sans cesse, d’une prison atroce dans laquelle on l’eût enfermé pour quelque crime inconnu, et le ridicule littéraire d’une image aussi éculée n’en surmontait pas l’obsession. Il laissait flotter cette rêverie sur les vagues de louanges qui montaient du chœur vers lui, comme une marée de résignation. Il s’efforçait d’unir son âme triste à l’âme joyeuse de ces hymnologues perpétuels.

La contemplation est la fin dernière de l’âme humaine, mais elle est très spécialement et, par excellence, la fin de la vie solitaire. Ce mot de contemplation, avili comme tant d’autres choses en ce siècle, n’a plus guère de sens en dehors du cloître. Qui donc, si ce n’est un moine, a lu ou voudrait lire, aujourd’hui, le profond traité De la Contemplation de Denys le Chartreux, surnommé le Docteur extatique ?

Ce mot, qui a une parenté des plus étroites avec le nom de Dieu, a éprouvé cette destinée bizarre de tomber dans la bouche de panthéistes tels que Victor Hugo, par exemple, — et cela fait un drôle de spectacle pour la pensée, d’assister à l’agenouillement d’un poète devant une pincée d’excréments, que son lyrisme insensé lui fait un commandement d’adorer et de servir pour obtenir, par ce moyen, la vie éternelle !

À une distance infinie des contemplateurs corpusculaires semblables à celui qui vient d’être nommé, et qui ont une notion de Dieu adéquate à la sensation de quelque myriapode fantastique sur la pulpe mollasse de leur cerveau, il existe donc dans l’Église des contemplatifs par état ; ce sont les religieux qui font profession de tendre, d’une manière plus exclusive et par des moyens plus spéciaux, à la contemplation, ce qui ne veut pas dire que, dans ces communautés, tous soient élevés à la contemplation. Ils peuvent l’être tous, comme il peut se faire qu’aucun ne le soit. Mais tous y tendent avec fureur et députent vers cet unique objet leur vie tout entière.

Marchenoir se disait que ces gens-là font la plus grande chose du monde, et que la loi du silence, chez les religieux voués à la vie contemplative, est surabondamment justifiée par cette vocation inouïe de plénipotentiaires pour toute la spiritualité de la terre.

« À une certaine hauteur, dit Ernest Hello, à propos de Rusbrock l’Admirable, dont il fut le traducteur, — le contemplateur ne peut plus dire ce qu’il voit, non parce que son objet fait défaut à la parole, mais parce que la parole fait défaut à son objet, et le silence du contemplateur devient l’ombre substantielle des choses qu’il ne dit pas… Leur parole, ajoute ce grand écrivain, est un voyage qu’ils font par charité chez les autres hommes. Mais le silence est leur patrie. »

Au temps de la Réforme, un grand nombre de chartreuses furent saccagées ou supprimées et beaucoup de religieux souffrirent le martyre, tel que les calvinistes et autres artistes en tortures savaient l’administrer dans ce siècle renaissant, d’une si prodigieuse poussée esthétique.

— Pourquoi gardes-tu le silence au milieu des tourments, pourquoi ne pas nous répondre ? disaient les soldats du farouche Chareyre qui, depuis quelques jours, faisaient endurer d’atroces douleurs au vénérable père Dom Laurent, vicaire de la Chartreuse de Bonnefoy.

— Parce que le silence est une des principales Règles de mon ordre, répondit le martyr.

Les supplices étaient une moindre angoisse que la parole, pour ce contemplateur dont le silence était la patrie et qui n’avait pas même besoin de se souvenir de l’obéissance !

La nuit a de singuliers privilèges. Elle ouvre les repaires et les cœurs, elle déchaîne les instincts féroces et les passions basses, en même temps qu’elle dilate les âmes amoureuses de l’éternelle Beauté. C’est pendant la nuit que les cieux peuvent raconter la gloire de Dieu, et c’est aussi pendant la nuit que les anges de Noël annoncèrent la plus étonnante de ses œuvres. Deus dedit carmina in nocte. Ces paroles de Job n’affirment-elles pas, à leur manière, la mystérieuse symphonie des louanges nocturnes autour de la Bien-Aimée du saint Livre, si noire et si belle, dont la nuit elle-même est un symbole, suivant quelques interprètes.

Mais ce n’est pas seulement pour louer ou pour contempler que les Chartreux veillent et chantent. C’est aussi pour intercéder et pour satisfaire, en vue de l’immense Coulpe du genre humain et en participation aux souffrances de Celui qui a tout assumé. « Jésus-Christ, disait Pascal, sera en agonie jusqu’à la fin du monde ; il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. »

Cette parole du pauvre Janséniste est sublime. Elle revenait à la mémoire de ce ramasseur de ses propres entrailles, isolé dans sa tribune lointaine et glacée, pendant qu’il écoutait chanter ces hommes de prière éperdus d’amour et demandant grâce pour l’univers. Il pensait qu’au même instant, sur tous les points du globe saturés du Sang du Christ, on égorgeait ou opprimait d’innombrables êtres faits à la ressemblance du Dieu Très-Haut ; que les crimes de la chair et les crimes de la pensée, épouvantables par leur énormité et par leur nombre, faisaient, à la même minute, une ronde de dix mille lieues autour de ce foyer de supplications, sous la même coupole constellée de cette longue nuit d’hiver…

L’esprit Saint raconte que les sept Enfants Machabées « s’exhortaient l’un l’autre avec leur mère à mourir fortement, en disant : Le Seigneur considérera la vérité et il sera consolé en nous, selon que Moïse le déclare dans son cantique par cette protestation : Et il sera consolé dans ses serviteurs. »

Ces Chartreux morts au monde pour être des serviteurs plus fidèles, veillent et chantent, avec l’Église, pour consoler, eux aussi, le Seigneur Dieu. Le Seigneur Dieu est triste jusqu’à la mort, parce que ses amis l’ont abandonné, et parce qu’il est nécessaire qu’il meure lui-même et ranime le cœur glacé de ces infidèles. Lui, le maître de la Colère et le maître du Pardon, la Résurrection de tous les vivants et le Frère aîné de tous les morts, lui qu’Isaïe appelle l’Admirable, le Dieu fort, le Père du siècle à venir et le Prince de la paix, — il agonise, au milieu de la nuit, dans un jardin planté d’oliviers, qui n’ont plus que faire, maintenant, de pousser leurs fruits, puisque la Lampe des mondes va s’éteindre !

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