Le Désespéré (page 7)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Désespéré · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Aujourd’hui, tu m’envoies à la Chartreuse du même air d’oracle dont tu voulus, autrefois, me détourner d’aller à la Trappe. Seulement, cette fois, je t’obéis sans discussion et même avec autant d’allégresse qu’il est possible. Tel est le progrès de ton génie.

« Tu te portes garant de la roborative et intelligente hospitalité des Chartreux. Je le crois volontiers. Cependant il est peu probable que j’écrive beaucoup dans leur maison. Mais je ferai de l’ordre dans le taudion de mes pensées et je ferai passer le fleuve de la méditation la plus encaissée au travers des écuries d’Augias de mon esprit.

« Quel livre pourrait être le mien, pourtant, si j’enfantais ce que j’ai conçu ! Mais quel accablant, quel formidable sujet ! Le Symbolisme de l’histoire ! c’est-à-dire l’hiérographie providentielle, enfin déchiffrée dans le plus intérieur arcane des faits et dans la kabale des dates, le sens absolu de signes chroniques, tels que Pharsale, Théodoric, Cromwell ou l’insurrection du 18 mars, par exemple, et l’orthographe conditionnelle de leurs infinies combinaisons ! En d’autres termes, le calque linéaire du plan divin rendu aussi sensible que les délimitations géographiques d’un planisphère, avec tout un système corollaire de conjecturales aperceptions dans l’avenir !!… Ah ! ce n’est pas encore ce livre qui me fera populaire, en supposant que je puisse le réaliser !

« Je te quitte, mon ami, la fatigue m’écrase et l’heure galope avec furie. J’ai hâte de fuir cette ville où je n’ai que des souvenirs de douleurs et des perspectives de dégoût. Or, j’ai beaucoup à brûler, avant mon départ, dans cette maison qu’on va vendre. Je ne veux pas de profanations. Mais, ça ne va pas être fertile en gaîté, non plus, cette exécution de toutes les reliques de mon enfance !… Bonsoir, mes chers fidèles, et au revoir dans quelques semaines.

« Marie-Joseph Caïn Marchenoir. »

XXV

Le surlendemain, Marchenoir commençait à pied l’ascension du Désert de la Grande-Chartreuse. Lorsqu’il eut franchi ce qu’on appelle l’entrée de Fourvoirie, rainure imperceptible entre deux rocs monstrueux, au-delà desquels la vie moderne paraît brusquement s’interrompre, une sorte de paix joyeuse fondit sur lui. Il allait enfin savoir à quoi s’en tenir sur cette Maison fameuse dans la Chrétienté, — si bêtement entrevue, de nos jours, à travers les fumées de l’alcoolisme démocratique, — ruche alpestre des plus sublimes ouvriers de la prière, de ceux-là qu’un vieil écrivain comparaît aux Brûlants des cieux et qu’il appelait, pour cette raison, les « Séraphins de l’Église militante ! »

Les gens badigeonnés d’une légère couche de christianisme, qui veulent que les pèlerinages soient commodes, affirment sous serment que le monastère est inaccessible dans la saison des neiges. L’effet heureux de ce préjugé est une restitution périodique de l’antique solitude cartusienne tant désirée par saint Bruno pour ses religieux !

L’énorme affluence des voyageurs, dans ce qu’on est convenu d’appeler la belle saison, doit être, pour les solitaires, une bien pesante importunité. La foi du plus grand nombre de ces curieux n’aurait certainement pas la force évangélique qui fait bondir les montagnes, et beaucoup viennent et s’en vont qui n’ont pas d’autre bagage spirituel que le très sot journal d’un touriste sans ingénuité. N’importe ! ils sont reçus comme s’ils tombaient du ciel, — aérolithes mondains de peu de fulgurance, qui ne déconcertent jamais l’accueillante résignation de ces moines hospitaliers

La Grande-Chartreuse doit donc être visitée en hiver par tous ceux qui veulent se faire une exacte idée de cette merveilleuse combinaison de la vie érémitique et de la vie commune qui caractérise essentiellement l’ordre cartusien, et dont la triomphante expérience accomplit, tout à l’heure, son huitième siècle.

Fondée, en 1084, la famille de saint Bruno, — rouvre glorieux qui couvrit le monde chrétien de sa puissante frondaison, — seule entre toutes les familles religieuses, a mérité ce témoignage de la Papauté : Cartusia nunquam reformata, quia nunquam deformata, l’ordre des Chartreux, ne s’étant point déformé, n’a jamais eu besoin d’être réformé.

Dans un siècle aussi jeté que le nôtre aux lamproies ou aux murènes de la définitive anarchie qui menace de faire ripaille du monde, il est au moins intéressant de contempler cet unique monument du passé chrétien de l’Europe, resté debout et intact, sans ébranlement et sans macule, dans le milieu du torrent des siècles.

« D’où cela vient-il ? — dit un auteur chartreux contemporain. — De la sagesse qui accompagne nécessairement les résolutions du Définitoire, puisque ses Ordonnances n’obligent qu’après avoir été mises à l’essai ; puisque ses Constitutions doivent être approuvées par ceux qui ne les ont pas faites. Ce qui nous a sauvés, c’est ce Définitoire libre, impartial, toujours indépendant, puisque les religieux qui peuvent et doivent le composer arrivent en Chartreuse ignorants ou incertains de leur nomination ; ils y viennent alors sans idées préconçues, sans parti pris : la brigue et la cabale seraient impossibles.

« Dans les séances annuelles du Chapitre Général, la première occupation de cette assemblée est de former le Définitoire, composé de huit Définiteurs nommés au scrutin secret et n’ayant point fait partie du Définitoire de l’année précédente. Ce Définitoire, sous la présidence du R. P. Général, est chargé du bien de tout l’Ordre et exerce, conjointement avec le chef suprême, la plénitude du pouvoir, en vue d’ordonner, de statuer et de définir.

« Ce qui nous a sauvés, c’est l’énergie de cette espèce de concile, composé de membres de différentes nations qui, pour la plupart, n’ont point vécu et ne doivent point se retrouver avec ceux qu’ils frapperont d’une juste sentence. Parfaitement libre, il n’a jamais reculé, en aucune occasion, devant un coup d’énergie. Jamais, dans l’Ordre entier, jamais, dans une province, un abus n’a été approuvé, même tacitement ; nous pouvons même dire, histoire en main, que jamais un manquement grave aux Règles fondamentales de la vie cartusienne n’a été toléré dans aucune Chartreuse. Le Définitoire a averti, patienté, insisté, menacé ; enfin, il a pris un moyen extrême, mais décisif, en vue du bien commun : il a rejeté telle maison qui n’observait plus la Règle dans son entier et refusait de s’amender et de se soumettre ; il l’a rejetée, déclarant que ni les personnes ni les biens n’appartenaient plus à l’Ordre, laissant aux réfractaires, édifices, rentes, propriétés, tout, excepté le nom de Chartreux et la Règle de saint Bruno.

« Cartusia nunquam deformata, parce que dès que l’Ordre prit de l’extension, au commencement du douzième siècle, nos ancêtres surent nous donner une Constitution aussi forte qu’elle était large, aussi sage qu’elle était gardienne de la seule vraie liberté qui consiste, non point à pouvoir faire le mal ou le bien, mais, au contraire, à être dans l’heureuse nécessité de ne faire que le bien, tout en choisissant, parmi ce qui est bien, ce qui nous paraît le meilleur. »

Du reste, il suffit de franchir les limites de ce célèbre Désert, pour sentir l’absence soudaine du dix-neuvième siècle et pour avoir, autant que cela est possible, l’illusion du douzième. Mais il faut que la route ne soit pas encombrée par les caravanes tapageuses de la Curiosité. Alors, c’est vraiment le Désert sourcilleux et formidable que Dieu lui-même, dit-on, avait désigné à son serviteur Bruno et à ses six compagnons pour que leur postérité spirituelle y chantât, pendant huit cents ans, au moins, dans la paix auguste des hauteurs, la Jubilation de la terre devant la face du Seigneur Roi. Jubilate Deo omnis terra… Jubilate in conspectu Regis Domini !

Marchenoir n’avait jamais savouré si profondément la beauté religieuse et pacifiante du silence, que dans cette montée de la Grande Chartreuse, entre Saint-Laurent-du-Pont et le monastère. La nuit avait été fort neigeuse et le paysage entier, vêtu de blanc comme un chartreux, éclatait aux yeux sous la mateur grise d’un ciel bas et lourd qui semblait s’accouder sur la montagne. Seul, le torrent qui roule au fond de la gorge sauvage, tranchait par son fracas sur l’immobile taciturnité de cette nature sommeillante. Mais, — à la manière d’une voix unique dans un lieu très solitaire, — cette clameur d’en bas, qui montait en se dissolvant dans l’espace, y était dévorée par ce silence dominateur et le faisait paraître plus profond encore et plus solennel.

Il se pencha pour regarder en rêvant cette eau folle et bondissante, qu’on appelle si improprement le Guiers-Mort, et dont la couleur, pareille au bleu de l’acier quand elle se précipite, ressemble à une moire verte ondulée d’écume, quand elle se recueille, en frémissant, dans une conque de rochers, pour un élan plus furieux et pour une chute plus irrémédiable.

Il se prit à songer à l’énorme durée de cette existence de torrent qui coule ainsi, pour la gloire de Dieu, depuis des milliers d’années, bien moins inutilement, sans doute, que beaucoup d’hommes qui n’ont certes pas sa beauté et qu’il a l’air de fuir en grondant, pour n’avoir pas à refléter leur image. Il se souvint que saint Bernard, saint François de Sales et combien d’autres, après saint Bruno, étaient venus en ce lieu ; que des pauvres ou des puissants, évadés du monde, avaient passé par là, pendant une moitié de l’histoire du christianisme, et qu’ils avaient dû être sollicités, comme lui-même, par cette figure, perpétuellement fuyante, de toutes les choses du siècle…

Une méditation de cette sorte et dans un tel endroit, est singulièrement puissante sur l’âme et recommandable aux ennuyés et aux tâtonnants de la vie. Marchenoir, aussi blessé et aussi saignant que puisse l’être un malheureux homme, sentit une douceur infinie, un calme de bonne mort, insoupçonné jusqu’à cet instant. Il se baigna dans l’oubli de ses douleurs immortelles, hélas ! et qui devaient, un peu plus tard, le ressaisir. À mesure qu’il montait, sa paix grandissait en s’élargissant, tout son être se fondait et s’évaporait dans une suavité presque surhumaine.

Une page adorable de naïveté qu’il avait autrefois apprise par cœur, tant il la trouvait belle, lui revenait à la mémoire et chantait en lui, comme une harpe d’Éole de fils de la Vierge animée par les soupirs des séraphins.

Cette page, il l’avait trouvée dans une ancienne Vie de ce célèbre père de Condren, dont la doctrine était si sublime, paraît-il, que le cardinal de Bérulle écrivait à genoux tout ce qu’il lui entendait dire. Voici en quels termes cet étonnant personnage s’exprimait sur les Chartreux :

« Ce sont des hommes choisis de Dieu pour exprimer, le plus naïvement et exactement qu’il est possible à des créatures humaines, l’état de ceux que l’Écriture appelle les enfants de la Résurrection, et pour vivre dans un corps mortel, comme s’ils étaient de purs esprits immortels. Ils sont donc sans cesse élevés hors d’eux-mêmes dans une contemplation des choses divines ; il n’y a point de nuit pour eux, puisque c’est durant les ténèbres de la terre qu’ils font les saintes opérations des enfants de lumière. Ils sont tous honorés du saint caractère de la Prêtrise, comme saint Jean témoigne que tous les saints seront prêtres dans le ciel. Leurs habits sont de la couleur de ceux des Anges, lorsqu’ils apparaissent aux hommes ; leur modestie et leur innocence est un tableau de la sage simplicité et de la droiture des Bienheureux.

« Leur habitation dans les montagnes de la Grande Chartreuse n’est point un séjour pour des personnes du monde ; il faut n’avoir rien que l’esprit pour subsister dans une telle demeure. Aussi, peut-on sortir des tombeaux de toutes sortes de monastères pour aller revivre parmi ces saints ressuscités, mais lorsqu’on est parvenu dans ce Paradis, il n’y a plus rien à espérer sur la terre. On y peut venir de tous les endroits du monde, même des plus sacrés, mais lorsqu’on est arrivé dans cette Maison de Dieu et cette Porte du Ciel, il faut être saint ou on ne le deviendra jamais ! »

— Être saint ! cria Marchenoir, comme en délire, qui peut l’espérer ?… Job, dont on célèbre la patience, a maudit le ventre de sa mère, il y a quatre mille ans, et il faut des centaines de millions de désespérés et d’exterminés pour faire la bonne mesure des souffrances que l’enfantement d’un unique élu coûte à la vieille humanité !… Sera-ce donc toujours ainsi, ô Père céleste, qui avez promis de régner sur terre ?…

XXVI

L’ensemble des constructions de la Grande Chartreuse couvre une étendue de cinq hectares et ses bâtiments sont abrités par quarante mille mètres carrés de toiture. Au seul point de vue topographique, ces chiffres justifient suffisamment l’épithète de grande inséparable du nom de Chartreuse, quand on veut désigner ce caput sacrum de toutes les chartreuses de la terre. On dit la Grande Chartreuse comme on dit Charlemagne.

Écrasée une première fois par une avalanche, au lendemain de sa fondation, et reconstruite presque aussitôt sur l’emplacement actuel, moins exposé à la chute des masses neigeuses ; saccagée deux fois de fond en comble par les calvinistes et les révolutionnaires, cette admirable Métropole de la Vie contemplative a été incendiée huit fois en huit siècles. Ces huit épreuves par le feu, symbole de l’Amour, rappellent à leur manière les huit Béatitudes évangéliques, qui commencent par la Pauvreté et finissent par la Persécution.

Enfin, le 14 octobre 1792, la Grande Chartreuse fut fermée par décret de l’Assemblée nationale et rouverte seulement le 8 juillet 1816. Pendant vingt-quatre ans, cette solitude redevint muette, de silencieuse qu’elle avait été si longtemps, muette et désolée comme ces cités impies de l’Orient que dépeuplait la colère du Seigneur.

C’est qu’il lui fallait payer pour tout un peuple insolvable que pressait l’aiguillon du châtiment, en accomplissement de cette loi transcendante de l’équilibre surnaturel, qui condamne les innocents à acquitter la rançon des coupables. Nos courtes notions d’équité répugnent à cette distribution de la Miséricorde par la Justice. Chacun pour soi, dit notre bassesse de cœur, et Dieu pour tous. Si, comme il est écrit, les choses cachées nous doivent être révélées un jour, nous saurons, sans doute à la fin, pourquoi tant de faibles furent écrasés, brûlés et persécutés dans tous les siècles ; nous verrons avec quelle exactitude infiniment calculée furent réparties, en leur temps, les prospérités et les douleurs, et quelle miraculeuse équité nécessitait passagèrement les apparences de l’injustice !

Chose digne de remarque, la Grande Chartreuse continua d’être habitée. Un religieux infirme y resta et n’y fut jamais inquiété, bien qu’il portât toujours l’habit. Le 7 avril 1805, — c’était le dimanche des Rameaux, — on le trouva mort dans sa cellule, à genoux à son oratoire : il avait rendu son âme à Dieu, en priant. Peu de jours après, Chateaubriand visitait la Grande Chartreuse.

« Je ne puis décrire, dit-il dans ses Mémoires d’Outre-Tombe, les sensations que j’éprouvai dans ce lieu ! Les bâtiments se lézardaient sous la surveillance d’une espèce de fermier des ruines ; un frère lai était demeuré là pour prendre soin d’un solitaire infirme qui venait de mourir. La religion avait imposé à l’amitié la fidélité et la reconnaissance. Nous vîmes la fosse étroite, fraîchement couverte. On nous montra l’enceinte du couvent, les cellules accompagnées chacune d’un jardin et d’un atelier ; on y remarquait des établis de menuisiers et des rouets de tourneurs, la main avait laissé tomber le ciseau. Une galerie offrait Les portraits des Supérieurs de l’Ordre. Le palais ducal de Venise garde la suite des ritratti des Doges, lieux et souvenirs divers ! Plus haut, à quelque distance, on nous conduisit à la chapelle du reclus immortel de Lesueur. Après avoir dîné dans une vaste cuisine, nous repartîmes. »

Aujourd’hui, la Grande Chartreuse est aussi prospère que jamais. Les innombrables voyageurs peuvent rendre témoignage de l’étonnante vitalité de cette dernière racine du vieux tronc monastique, que quatre révolutions et quatre républiques n’ont pu arracher du sol de la France.

Il serait puéril d’entreprendre une cent unième description de cette célèbre Cité du renoncement volontaire et de la vraie joie, aujourd’hui connue de tout ce qui lit et pense dans l’univers. D’ailleurs, Marchenoir ne visitait pas la Grande-Chartreuse en observateur, mais en malade, et, plus tard, il eût été fort embarrassé de rendre compte des heures de son séjour qui dura près d’un mois.

Simplement, il avait résolu de s’enfoncer, comme il pourrait, dans ce silence, dans cette contemplation, dans ce crépuscule d’argent de l’oraison, qui guérit les colères et qui guérit les tristesses. Il savait d’avance combien la solitude est nécessaire aux hommes qui veulent vivre, plus ou moins, de la vie divine. Dieu est le grand Solitaire qui ne parle qu’aux solitaires et qui ne fait participer à sa puissance, à sa sagesse, à sa félicité, que ceux qui participent, en quelque manière, à son éternelle solitude. Sans doute, la solitude est réalisable partout et même au milieu des meutes courantes du monde, mais quelles âmes cela suppose, et quel exil pour de telles âmes ! Or, il avait le pied dans la patrie de ces exilées : la famille chartreuse de saint Bruno, la plus parfaite de toutes les conceptions monastiques, la grande école des imitateurs de la solitude de Dieu !

Marchenoir y trouva précisément ce qu’il était venu chercher, ce qu’il avait déjà commencé à trouver en chemin : la paix et la charité.

— Levavi oculos meos in montes, dit-il au père qui le reçut, unde veniet auxilium mihi. Je vous apporte mon âme à ressemeler et à décrotter. Je vous prie de souffrir ces expressions de cordonnier. Si j’en employais de moins nobles, j’exprimerais encore mieux l’immense dégoût que m’inspire à moi-même l’indigent artiste qui vient implorer l’hospitalité de la Grande Chartreuse.

L’autre, un long moine pacifique à la tonsure joyeuse, regarda l’hirsute et lui répondit avec douceur :

— Monsieur, si vous êtes malheureux, vous êtes le plus cher de nos amis, les montagnes de la Grande Chartreuse ont des oreilles et le secours qu’elles pourront vous donner ne vous manquera pas. Quant à votre chaussure spirituelle, ajouta-t-il en riant, nous travaillons quelquefois dans le vieux, et peut-être arriverons-nous à vous satisfaire.

La jubilante physionomie de ce religieux plein d’intelligence plut immédiatement à Marchenoir. En quelques paroles serrées et rapides de ce préliminaire entretien, il lui exposa toute son aventure terrestre. Il lui dit ses travaux et les ambitieuses pétitions de sa pensée. — Je veux écrire l’histoire de la Volonté de Dieu, formula-t-il, avec cette saisissante précision de discobole oratoire qui paraissait le plus étonnant de ses dons.

Pour le dire ici en passant, Marchenoir, aux temps de la République romaine, eût été tribun, comme les Gracques, et il eût marché de plain-pied sur la face antique. La maîtresse du monde prenait volontiers ses maîtres parmi ces porte-foudre, ces fracassants de la parole que le genre humain, — muet de stupéfaction depuis sa chute, — a toujours écoutés.

Cette faculté, tout à fait supérieure en lui, avait eu le développement tardif de ses autres facultés. Longtemps, il avait eu la bouche cousue et la langue épaisse. Sa timidité naturelle, une compressive éducation, puis l’étouffoir de toutes les misères de sa jeunesse, avaient exceptionnellement prolongé pour lui le balbutiement de l’enfance. Il avait fallu la décisive rencontre de Leverdier et la nouvelle existence qui s’ensuivit, pour lui dénouer à la fois le cœur, l’esprit et la langue. Un jour, il se leva tout armé… pour n’avoir jamais à combattre, — l’exutoire unique d’un orateur dans les temps modernes, c’est-à-dire la politique de parlement, lui faisant horreur.

Ce tonitruant dut éteindre ses carreaux. Seulement, parfois, il éclatait, et c’était superbe. Comme imprécateur, surtout, il était inouï. On l’avait entendu rugir comme un lion noir, dans des cabinets de directeurs de journaux, qu’il accusait, avec justice, de donner le pain des gens de talent à d’imbéciles voyous de lettres et qu’il saboulait comme la plus vile racaille.

Mais, à la Grande Chartreuse, il n’avait aucun besoin de ce prestige, ni d’aucun autre. Il suffisait, comme le lui avait dit le père Athanase, dès le premier instant, qu’on le sût malheureux et souffrant d’esprit. Même les habitudes de cet artiste parisien furent prises en considération, autant qu’il était possible, par l’effet d’une bonté discrète et vigilante qui le pénétra. Ce malade ne fut soumis à la décourageante rigueur d’aucun règlement de retraite. Tout ce qui n’était pas incompatible avec la régularité du monastère lui fut accordé, sans même qu’il le demandât, jusqu’à la permission de fumer dans sa chambre, faveur presque sans exemple. On le laissa songer à son aise. Son âme excédée, vibrante comme un cuivre, se détendit et s’amollit, — délicieusement, — à la flamme pleine de parfums de cette charité…

Chaque jour, le père Athanase, devenu son ami, le venait voir, lui donnant avec joie tout le temps qu’il pouvait. Et c’étaient des conversations infinies, où le religieux, naguère élevé dans les abrutissantes disciplines du monde, s’instruisait, une fois de plus, de leur néant, à l’école de ce massacré, et qui remplissaient celui-ci d’une tranquille douleur de ne pouvoir leur échapper dans la lumineuse Règle de ces élargis.

Ces chartreux si austères, si suppliciés, si torturés par les rigueurs de la pénitence, — sur lesquels s’apitoie, légendairement, l’idiote lâcheté des mondains, — il voyait clairement que ce sont les seuls hommes libres et joyeux dans notre société de forçats intellectuels ou de galériens de la fantaisie, les seuls qui fassent vraiment ce qu’ils ont voulu faire, accomplissant leur vocation privilégiée dans cette allégresse sans illusion que Dieu leur donne et qui n’a besoin d’aucune fanfare pour s’attester à elle-même qu’elle est autre chose qu’une secrète désolation.

— Mon père, dit-il un jour, croyez-vous, en conscience, que la vie religieuse régulière me soit décidément et absolument interdite ? Vous savez toute mon histoire, tous mes rêves inhumés, et mon clairvoyant dégoût de toutes les séculières promesses. Les liens qui me tiennent encore peuvent se rompre. Le livre que je porte en moi, s’il est viable, pourrait naître ici, puisque vous êtes un ordre écrivant. Vous voyez combien je suis exposé à périr dans de vaines luttes, où il est presque impossible que je triomphe, combien je suis fatigué et recru de ma douloureuse voie. Mon âme, qui n’en peut plus, s’entrouvre comme un vaisseau criblé qui a trop longtemps tenu la mer… Ne pensez-vous pas que cette retraite imprévue est, peut-être, un coup de la Providence qui voulait, dès longtemps, me conduire et me fixer dans le Havre-de-Grâce de votre maison ?

— Mon cher ami, repartit le père devenu très grave, depuis l’heure de votre arrivée, j’attendais cette question. Elle vient assez tard pour que j’aie pu, en vous étudiant, me préparer à y répondre. En conscience et devant Dieu, dont j’ignore autant que vous les desseins, je ne vous crois pas appelé à partager notre vie, quant à présent, du moins. Vous avez quarante ans et vous êtes amoureux. Vous ne le voyez pas, vous ne le savez pas, mais il en est certainement ainsi et cela saute aux yeux. Votre ami pourrait vous le dire, s’il n’est pas aveugle. Je veux croire à la pureté de votre passion, mais cette circonstance est adventice et n’en change pas le caractère. Vous êtes tellement amoureux qu’en ce moment même, vous frémissez jusqu’au fond de l’âme.

Or, je le répète, vous avez quarante ans. Vous m’avez parlé de la valeur symbolique des nombres, étudiez un peu celui-là. La quarantième année est l’âge de l’irrévocable pour l’homme non condamné à un enfantillage éternel. Une pente va s’ouvrir sous vos pieds, j’ignore laquelle, mais, à mon jugement il serait miraculeux qu’elle vous portât dans un cloître. Puis, vous êtes un homme de guerre et de perpétuelle inquiétude. Tout cela est bien peu monastique. C’est encore une sottise romantique dont il faudra vous débarrasser, mon cher poète, de croire que le dégoût de la vie soit un signe de vocation religieuse. Vous n’êtes jusqu’à présent que notre hôte, vous allez et venez comme il vous plaît, vous rêvez sur la montagne et dans notre belle forêt de sapins verts, malgré les cinquante centimètres de neige qui vous paraissent un enchantement de plus, mais, croyez-moi, l’apparition de notre Règle vous remplirait d’effroi. C’est alors que vous sentiriez la force du lien que vous croyez pouvoir rompre à votre volonté, et qui vous paraîtrait aussi peu fragile que l’immense chaîne de bronze qui barrait le port de Carthage. Au bout d’une semaine de cellule, le manteau noir de nos postulants vous brûlerait les reins comme la fabuleuse tunique, et vous deviendriez vous-même un Centaure pour nous fuir… mon pauvre enfant !

Marchenoir baissa la tête et pleura.

XXVII

Il avait raison, ce père. Le malheureux était terriblement mordu et il le sentait, maintenant. Mais c’était bien étrange qu’il eût fait un si long voyage pour l’apprendre, que sa sécurité eût été, jusque-là, si parfaite et que rien, depuis tant de mois, ne l’eût averti ! Ce traître de Leverdier, pourquoi donc n’avait-il rien dit ? Ah ! C’est qu’apparemment il jugeait le mal sans remède et, dès lors, à quoi bon infliger cette révélation à un ami déjà surchargé de peines ? Peut-être aussi, ne l’avait-il envoyé aux Chartreux que pour cela, comptant bien, sans doute, qu’un ulcère qui sautait aux yeux n’échapperait pas à leur clairvoyance.

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