Le Sang du pauvre
XIII CEUX QUI NE VEULENT RIEN SAVOIR
Le bourreau est la pierre angulaire de l’édifice social.Joseph de Maistre.
— Monsieur le gérant, nos maisons doivent me rapporter, l’une dans l’autre, six cent mille francs. S’il y a du surplus, vous le mettrez dans votre poche, mais je ne veux rien savoir. J’exige que mon nom et mon adresse soient ignorés de tous mes locataires sans exception. Les réclamations ou les plaintes me sont odieuses et je tiens à vivre en paix. Arrangez-vous.
Le gérant est habile homme et ne tient pas à se faire aimer. Tout est pour le mieux. Le propriétaire a les mains nettes, comme un beau Pilate, et son ministre responsable a les mains libres. L’un aura la paix qu’il demande et l’autre les profits éventuels, énormes peut-être, qu’il désire. Bonne affaire pour tous deux.
On juge ce que peuvent devenir les pauvres sous la griffe d’un tel commis. Car il y en a toujours, des pauvres, même sous les apparences de la richesse, et ceux-là, les pauvres meublés et reluisants, ne sont pas à dédaigner. C’est le profitable troupeau où l’astuce d’un bon mercenaire a toujours chance d’abattre aux quatre époques de la tonte, quelque mérinos blessé dans les tournants. Une foudroyante augmentation succédant à des rosseries bien calculées peut procurer ce résultat. Mobilisation de l’huissier, vente à vil prix et rachat sous main des meubles saisis, donnent parfois des bénéfices très-appréciables. Il y a d’autres manigances. Mais il faut la bride sur le cou et la promptitude stratégique d’un homme de guerre.
L’avantage est moindre avec les petits locataires besogneux et sans surface, avec les ouvriers incirconcis et bambocheurs dont il faut, chaque semaine, attraper l’argent au vol, accompagné de gifles quelquefois et toujours de malédictions. Avec cette racaille, il est vrai, les ménagements sont moindres aussi et les risques fructueusement contrebalancés par le maniement discret d’une prostitution naïve souvent exploitable. Mais le cas devient rare des grands propriétaires logeant la fripouille, trop heureuse vraiment qu’on lui bâtisse des casernes ou des étables à cochons dans les quartiers suburbains.
Cette proie est abandonnée aux petits propriétaires, entrepreneurs enrichis dans les plâtras ou domestiques devenus rentiers à force de gratter les casseroles. Ceux-là n’ont pas de gérants. Ils encaissent eux-mêmes l’argent et les gifles et ils ont une autre manière de ne rien savoir. C’est le ferme propos de préférer ostensiblement leurs tripes à tout ce qu’il y a sous le soleil. La férocité de ces animaux est trop connue pour qu’on en parle. Toutefois, comme elle tend vers l’infini, ceux mêmes qui l’ont éprouvée le plus durement ne savent pas ce qu’elle est en réalité. Quel degré de miséricorde glaciaire espérerez-vous, par exemple, d’un individu qui a passé quarante ans à vendre 2 ou 3 francs au détail ce qui lui coûtait en gros 0 fr. 50, ou de celui-ci, monstrueux parmi les immondes, qui fut à la fois mouchard, acheteur de reconnaissances du mont-de-piété, empoisonneur sur le zinc et tenancier d’une maison de passe héritée de madame sa mère. Le cœur tremble de penser à ces justiciables qui ont le pouvoir de condamner à mort des familles et qui en usent, à chaque instant, sous la protection des lois.
Il faut avoir été soi-même un pauvre pour savoir ce que c’est que d’avoir à donner sans cesse le meilleur fruit de son travail et de sa peine, la fleur du sang de ses enfants, pour arrondir un parasite fainéant, grand ou petit, un damné de Dieu et des hommes, incapable même de la gratitude intestinale d’un chien pour les êtres, quels qu’ils soient, qui lui remplissent les boyaux. Car ils sont sans nombre les pauvres gens qui travaillent et qui jeûnent pour payer le propriétaire, pour avoir un abri défectueux et sordide, sans air ni lumière, dont l’aspect seul est à dégoûter de la vie. Il faut avoir vu souffrir des tout petits exténués de privations à seule fin d’assouvir un pléthorique maquereau que les lois honorent et qui est un des cinq ou six cent mille seigneurs et maîtres mis en place des hauts barons de l’ancienne France qui versaient leur sang pour défendre leurs laboureurs !
Si, du moins, à cet effroyable prix, le pauvre était assuré de son gîte, si, à force de payer et de souffrir, il gagnait enfin d’être chez lui, comme le cheval épuisé qu’un maître pitoyable laisse crever dans l’écurie ! Mais il faut que l’immeuble rapporte. « En affaires pas de sentiment », aucune excuse n’est admise. Au moindre retard, place nette pour un autre et la belle étoile pour le malade ou l’estropié. On voit de ces malheureux qui ont payé cinq cents fois l’humble rêve d’un lit de mort suffisamment abrité et qui vont mourir de désespoir sur le seuil des hôpitaux. Le propriétaire a son droit, son ventre, ses habitudes, et c’est tout simple que les autres pâtissent pour que rien n’y soit changé. Il ne veut rien savoir au delà, et le crucifiement du Dieu des pauvres est une si vieille blague !
Mais que dis-je ? Ce n’est pas assez de payer. Ce n’est même rien du tout, si on ne paye pas d’avance. Devenus décidément rois de ce monde, les salauds ont inventé ça. Si le mulet succombe avant d’avoir pu gravir la montagne du terme, il n’y aura, de la sorte, rien de perdu. On n’aura qu’à le pousser dans le ravin, les autres suivront. Quant à ceux qui ne peuvent pas payer d’avance, et c’est le plus grand nombre, ils ont des trottoirs et des avenues pour se promener.
Ce n’est pas encore tout. Même en payant d’avance, un jeune ménage doit s’engager à ne pas avoir d’enfants et le cas est si prévu que des propriétaires font signer, en même temps que l’engagement de location, un congé tout à fait en règle et sur lequel il n’y ait pas à revenir. L’inerte jouisseur devant être engraissé comme un porc, réparations et contributions, tout est à la charge des bagnards, cela va sans dire. S’il y a litige, — ce qui n’est guère à craindre avec les pauvres — le juge de paix, toujours fidèle à sa mission, tranche la poire du côté du mufle, et la société triomphe.
Je connais des souffrants, des rêveurs qui disent que, pourtant, chaque homme devrait avoir son toit et, peut-être aussi, la terre étant si vaste, un modeste champ à cultiver. Ces braves gens ne connaissent pas la science économique. Ils ignorent ce mécanisme si profitable à quelques-uns, au point de croire que tout devrait être mis en commun, de même qu’aux premiers temps du christianisme. Rêverie si peu conforme à la réalité qu’on voit des prêtres propriétaires et plus implacables que les autres. Vous entendez cela, ô Jésus ! des prêtres propriétaires ! Si vous reveniez en ce monde, il vous faudrait payer votre terme d’avance — avant même de vous incarner — à tel chanoine ou domestique de l’Archevêché qui vous dirait, « le saint Nom de Dieu invoqué », qu’il a la loi pour lui et qu’étant le Sauveur des propriétaires, il convient que vous donniez le bon exemple à leurs galériens. Si vous n’aviez à offrir que l’Adoration des bergers ou le bois de votre Croix, vous seriez indubitablement et très-promptement expulsé, n’en doutez pas. Expulsé par ceux qui se disent vos serviteurs ou avec leur absolution plénière.
Petits ou grands, ils ne veulent rien savoir, ni les atrocités qu’ils font commettre ni les iniquités plus effroyables, quelquefois, dont ils sont eux-mêmes les ouvriers. Les larmes qu’ils font couler, ils ne veulent pas les voir, les sanglots profonds ou les cris de désespoir causés par leur avarice, ils ne veulent pas les entendre. Si les hommes deviennent des voleurs ou des meurtriers, si les femmes se prostituent et prostituent leurs enfants, toutes ces choses leur sont étrangères et ne doivent pas, le moins du monde, altérer leur sérénité, pourvu que l’argent des termes soit exactement recueilli. La pratique des sacrements, chez quelques-uns, ne sert qu’à les endurcir un peu plus, en étayant — des colonnes granitiques d’une immunité d’en haut — leur égoïsme de cannibales. Il existe des associations ou confréries paroissiales de « propriétaires chrétiens ». Ils se préparent ainsi a eux-mêmes des demeures futures et permanentes où nul ne sera tenté de les suivre. Que Dieu ait pitié des infortunés qui vivront sous leurs toits !
Le propriétaire moderne est une entité bizarre dont l’habitude seule empêche de voir la réelle monstruosité. Né d’une fiction légale, essentiellement surnuméraire et parasitaire, mais invocateur constant des hauts principes de l’Ordre et de la Justice, le propriétaire est précisément l’ennemi le plus redoutable de la Famille, telle que l’avait constituée le christianisme. Le vieux mot si touchant et si doux de foyer n’a plus de sens. Le registre du déménageur a remplacé le Livre de raison des familles patriarcales de l’ancienne France. Les bons vieux murs d’autrefois, témoins, pendant des générations, des joies ou des douleurs des êtres issus d’un même sang et adorant le même Dieu, n’existent plus ou n’appartiennent plus à personne, car le propriétaire lui-même n’est qu’une larve incertaine, un cauchemar qui change et qui vagabonde accompagné de notaires et de croque-morts. Vos chers meubles « polis par les ans », s’il vous en reste encore, sont maniés et souillés par des mains infâmes, à chaque changement de domicile. Mais qui donc, aujourd’hui, possède quoi que ce soit et, bientôt, qui pourra se flatter même d’une tombe en un lieu déterminé, alors que la terre, comme on le croirait, se fatigue de porter une génération si locomobile ?
On éloigne les pauvres du centre des villes, de même qu’on empêcherait le sang d’affluer au cœur. Si Dieu permet la consommation de ce suicide, ce sera la fin des propriétaires eux-mêmes, la fin des riches et des pauvres, la fin de tout et le commencement ou le milieu de la charogne universelle. L’Esprit de Dieu sera porté sur les eaux d’une humanité liquide…
Tout de même il y aura ceci : — Tu n’as rien voulu savoir, toi, belle dame, pleine de vers ; et toi, son digne époux dont la carcasse asphyxie les aigles qui planent, toi aussi, tu n’as rien voulu savoir. Eh bien, mes chéris, c’est le contraire. Vous allez tout savoir en un millième de seconde. Votre science, horriblement universelle, horriblement irréparable, ce sera tout simplement l’Œil de Dieu, le regard de l’Œil de Dieu, pendant toute l’éternité !
IX CEUX QUI PAIENT
Je me suis demandé souvent quelle pouvait être la différence entre la charité de tant de chrétiens et la méchanceté des démons.
En ce temps d’oiseux propos sur l’abolition ou la non abolition de la peine de mort, à laquelle tous les hommes, depuis Adam, sont condamnés sans commutation ni recours en grâce, il m’est arrivé d’entendre un prédicateur qui parlait de je ne sais quoi. Ce prêtre, peu éloquent mais entraîné, s’emporta jusqu’à vociférer contre certains criminels qui attendaient, depuis des mois, l’exécution, à ce moment-là très-prochaine, de leur sentence. Il les traita de « bandits » indignes de miséricorde et manifesta son impatience de voir tomber leurs têtes coupables. Cela se passait dans une Basilique fameuse.
À partir du mot bandits, il me fut impossible d’entendre autre chose qu’une voix intérieure, dominatrice implacable :
— Regarde donc à tes pieds, bavard mécanique ; sans clairvoyance ni charité. Si tu le peux encore, aveugle conducteur d’aveugles, regarde ce troupeau à canailles qui t’écoute et qui jouit de l’absolution que tu lui donnes, en flétrissant de ta bouche d’autres canailles plus évidentes et moins respectueuses des lois de l’argent. Tu n’es peut-être pas un bandit toi-même et, pourtant, vois ce que tu fais. Ces têtes qu’on va couper et pour lesquelles ton Dieu a souffert autant que pour la tienne, tu en promets, tu en donnes d’avance le sang à boire à des animaux féroces.
Vois cette dévote à museau de crocodile dont la gueule de médisance a dévoré vingt réputations ; vois cette pénitente à figure d’hyène affamée, cramponnée à tous les confessionnaux, ouvrière d’épouvante et provocatrice de malheur, qui travaille, dix heures par jour, à se confectionner un cilice avec de la corde de pendu ; et cette autre, mangeuse d’innocences et mangeuse d’eucharistie, qui n’a pas d’égale pour flairer les cœurs en putréfaction. Vois cette propriétaire, soularde et omnipotente, mais précieuse et sans couture, qui se pourlèche en songeant à l’agonie des locataires malheureux qui s’exterminent pour son estomac de vautour femelle et pour son boyau culier. Vois ces rangs de mouflons et de tapirs, ces fanons, ces crêtes, ces caroncules de commerçants estimables et recueillis. Mais surtout — oh ! je t’en prie — vois ces vierges de bourgeois, ces jeunes filles du monde aspirant au ciel, dont l’âme blanche est pleine de chiffres et de marchandises restées pour compte jusqu’à ce jour. Élevées avec une attention méticuleuse par leurs parents alignés et immobiles derrière elles, — comme des barriques sur le quai d’un entrepôt — elles n’ont plus rien à apprendre du côté de la pureté ni du côté de l’arithmétique. Il ne leur manque vraiment que du sang à boire, du sang humain de première marque et c’est précisément ce que tu leur donnes.
Ah ! tu n’es pas de ces apôtres sauvages qui diraient à leur auditoire :
— Un homme va mourir pour nous de la plus infâme des morts. Cet homme est un voleur et un assassin, comme chacun de nous. La seule différence entre nous et lui, c’est qu’il s’est laissé prendre, n’étant pas un hypocrite et que, portant ostensiblement ses crimes, il est moins abominable. C’est en ce sens qu’il va expier pour nous et c’est parce que j’ai mission de vous annoncer la Parole de Dieu que je vous en avertis. Je sais bien que ce langage vous étonne et qu’il vous révolte. Je voudrais qu’il vous fît peur. Vous vous croyez innocents parce que vous n’avez coupé la gorge à personne, jusqu’à ce jour, je veux le croire ; parce que vous n’avez pas fracturé la porte d’autrui ni escaladé son mur pour le dépouiller ; parce qu’enfin vous n’avez pas transgressé trop visiblement les lois humaines. Vous êtes si grossiers, si charnels, que vous ne concevez pas les crimes qu’on ne peut pas voir. Mais je vous dis, mon très-cher frère, que vous êtes une plante et que cet assassin est votre fleur. Cela vous sera montré au Jugement d’une manière plus que terrible. Sans le savoir et sans le vouloir, chacun de nous confie son trésor d’iniquités et de turpitudes cachées à un homicide, comme un avare peureux confie son argent à un spéculateur téméraire, et, quand la guillotine fonctionne, les deux têtes tombent ensemble ! Nous sommes tous des décapités !
Il est certain que le prédicateur qui parlerait ainsi ne garderait pas longtemps sa chaire. Il est même difficile d’imaginer la rapidité de son balayage. Mais ne parlât-il qu’une seule fois, il aurait pu faire entrer une parole véritable dans des oreilles hermétiquement bouchées jusqu’alors par le cérumen onctueux d’un clergé servile, mais plein d’une pusillanime jactance, aussi incapable de réveiller les dormants que de ressusciter les morts. Dieu aidant, le picador aurait peut-être réussi à planter la banderille d’une inquiétude au flanc de quelque vache furieuse qui ne s’en débarrasserait jamais plus.
Bossuet a fait un sermon sur « l’éminente dignité des pauvres dans l’Église ». Ce discours célèbre, digne en tout point de la perruque ordonnée de Louis XIV, ne dut pas déplaire aux viveurs de ce « siècle délicieux », ainsi qu’il s’exprime. « Non, chrétiens, je ne dis pas que vous renonciez à vos richesses… etc. » C’est de la sorte que le grand évêque du gallicanisme lisait l’Évangile.
Aujourd’hui Bossuet serait forcé de renoncer à l’épiscopat ou de faire un autre sermon et devant un autre auditoire, sur l’éminente dignité du Capital dans la même Église. Tout fait penser que ce thème lui conviendrait mieux. « … Votre vie est dans la lumière, votre piété perce les nuages. Parmi tant de gloire et tant de grandeur, quelle part pouvez-vous prendre à l’obscurité de Jésus-Christ et aux opprobres de son Évangile ?… » Oui, vraiment, Bossuet n’aurait plus autre chose à dire. Le sermonneur des rois et des princes, le théologien altier de l’Uti possidetis accommoderait en cette manière son éloquence et ses foudres. Il le faudrait bien, puisque lui-même — évêque de cour et flagorneur mitré d’un potentat concubin — avait déjà transposé l’Évangile, il y a plus de deux cents ans.
CONCLUSION
Iota unum.
Évangile selon Saint Matthieu.
— Votre livre, m’a dit un malheureux, n’est rien auprès de la réalité.
Je le sais. Le mal de ce monde est d’origine angélique et ne peut être exprimé dans une langue humaine. La Désobéissance d’abord, le Fratricide ensuite. Voilà toute l’Histoire. Mais qui connaît la mesure ? En supposant même qu’un homme extraordinaire, un Moïse, ou un Ézéchiel, eût pu entrevoir le prodige inconcevable de la Liberté de l’homme victorieuse de la Volonté divine, tout lui manquerait pour raconter cette tragédie.
Le seul monstre de l’Avarice déconcerte la raison. Celui des Apôtres qui fut particulièrement investi de l’enseignement des nations a dit que l’avarice est l’Idolâtrie même. L’Esprit-Saint qui parlait en lui nous a laissés sur le bord de ce gouffre où nul ne peut descendre. L’Avarice qui tue le pauvre est inexplicable autant que l’Idolâtrie. Or l’Idolâtrie, je l’ai dit ailleurs, c’est de substituer le Visible à l’Invisible, ce qui est bien certainement le plus monstrueux, le plus incompréhensible des attentats.
Sans doute l’avare moderne, propriétaire commerçant ou industriel, n’adore pas des sacs d’écus ou des liasses de billets de banque dans une petite chapelle et sur un petit autel. Il ne s’agenouille pas devant ces dépouilles des autres hommes et ne leur adresse pas des prières ou des cantiques dans l’odorante fumée d’un encensoir. Mais il proclame que l’argent est l’unique bien et il lui donne toute son âme. Culte sincère, sans hypocrisie, sans lassitude, sans reniement. S’il dit, dans la bassesse de son cœur et de son langage, qu’il aime l’argent pour les délices qu’il procure, il ment ou il se trompe lui-même horriblement, cette affirmation étant démentie, à l’instant même où il la profère, par chacun de ses actes, par les travaux et les tourments infinis auxquels il se condamne volontiers pour l’acquisition ou la conservation de cet argent qui n’est que la figure visible du Sang du Christ circulant dans tous ses membres.
Loin de l’aimer pour les jouissances matérielles dont il se prive, il l’adore en esprit et en vérité, comme les Saints adorent le Dieu qui leur fait un devoir de la pénitence et une gloire du martyre. Il l’adore pour ceux qui ne l’adorent pas, il souffre à la place de ceux qui ne veulent pas souffrir pour l’argent. Les avares sont des mystiques ! Tout ce qu’ils font est en vue de plaire à un invisible Dieu dont le simulacre visible et si laborieusement recherché les abreuve de tortures et d’ignominies.
La lettre de change, le billet à ordre, inventé, dit-on, par les Juifs du Moyen-Âge, mais dont l’origine est beaucoup plus ancienne, puisqu’il remonte pour le moins au « chirographe » de Tobie, représente la double contrition de l’avare qui se désole de ne pouvoir le payer à l’échéance ou d’être forcé, en le payant, de se dessaisir. Dans le second cas, ce dévot quitte Dieu pour Dieu, manœuvre tactique recommandée par les directeurs de conscience.
Oui, c’est vrai, je suis resté fort au-dessous de ma tâche. Le mal procuré par l’avarice est tout à fait indicible, humainement irrémédiable. Tout ce qu’on peut faire c’est d’aggraver la damnation de Caïn en lui mettant sur la tête, le sang de son frère. Et tout ce que peut faire le riche — si le démon lui restitue son âme — c’est de renoncer à ses richesses. Car il faut indispensablement que l’Évangile s’accomplisse et que le Royaume du Pauvre soit constitué. C’est celui-là et non pas un autre qui est demandé dans l’Oraison Dominicale : Adveniat regnum tuum. « Lorsque vous prierez, vous prierez ainsi », a dit le Seigneur. « Vendez et donnez, renoncez à tout ce que vous possédez », paroles strictes et ineffaçables que la lâcheté chrétienne, les jugeant trop héroïques, s’efforce de raturer sacrilègement au moyen de l’ignoble et jésuitique distinction du précepte et du conseil qui met l’Évangile dans la boue depuis trois cents ans.
On a demandé souvent ce que pouvait bien être l’Iota du Sermon sur la Montagne, lequel iota doit subsister et s’accomplir avant que passent le ciel et la terre. Un enfant répondrait à cette question. C’est précisément le Règne du Pauvre, le royaume des pauvres volontaires, par choix et par amour. Tout le reste est vanité, mensonge, idolâtrie et turpitude.
Et maintenant, que les renégats et les imbéciles m’accusent tant qu’ils voudront de révolte ou d’anarchie ! J’ai prévu et désiré cet incomparable honneur d’avoir contre moi tous les ventres qui sont en haut et tous les cœurs qui sont en bas. Les tumultes les plus énormes de la haine ou de la colère ne couvriront pas pour moi le gémissement effroyable que voici :
Le ciel n’est pas fait pour des pauvres gens comme nous.
Jusque dans la mort je me souviendrai d’avoir entendu ce sanglot ! La misère, le sentiment de la misère pouvant être comparé au « ver qui ne meurt pas ! »
— Je n’ai pas le droit de toucher à la fortune de mes enfants, répond le riche. — Que leur laisseras-tu donc, misérable, à ceux que tu nommes audacieusement tes enfants ? Cette richesse que tu prétends être la leur et qui ne t’appartient pas plus qu’eux-mêmes, à l’instant où tu parles, elle est éprouvée dans la fournaise. Ton argent de sang et de larmes est éprouvé par le feu qui manque aux enfants des pauvres, quand il gèle. Celui-là seul qui a les Mains percées a le droit de parler de ses enfants et le pouvoir de leur donner quelque chose après sa mort. Toi, tu ne peux léguer aux prétendus tiens que la honte d’être riches et le devoir de restituer.
Paroles en vain, une fois de plus, j’en ai grand’peur, mais paroles quand même de vie et de mort. Fût-ce dans le désert, celui qui parle de la pauvreté amoureusement doit pouvoir susciter des multitudes pour l’entendre, comme le Souffle du Seigneur qui rendait la vie aux ossements arides et poussiéreux d’Ézéchiel. Car la Pauvreté n’est pas moins que l’Épouse du Fils de Dieu, et quand se feront ses noces d’or, les Va-nu-pieds et les Meurt-de-faim accourront des extrémités de la terre pour en être les témoins.
Vous savez cela, ô Reine Juive, Mère du Dieu Très-Pauvre que les bourgeois de Bethléem ne voulurent pas accueillir et qui mîtes au monde, sur la paille des animaux, Votre adorable Enfant. Vous savez ce que lui a coûté seulement le Voile de cette Épouse magnifique dont les cheveux de lumière ont flotté, vingt siècles, sur tous les tombeaux des Saints, de l’Orient à l’Occident. Mieux que personne Vous savez aussi que c’est pour Elle seule que Jésus est mort. Quant à la haine de cet Enfant pour les richesses, il n’y a que Vous qui pourriez dire qu’elle est juste aussi grande que sa Divinité même et que cela ne peut se traduire dans aucune langue.
Je Vous confie donc ce livre écrit par un pauvre à la gloire de la Pauvreté. S’il s’y trouve de l’amertume, Vous y mêlerez Votre Douceur, et s’il s’y trouve de la colère, Vous l’atténuerez par Votre Tristesse. Mais, ne l’oubliez pas, je suis le contemporain de Votre Apparition sur la Montagne des Larmes. Je fus mis, alors, sous Vos pieds. À ce titre, Votre Indignation et Vos Sept Glaives m’appartiennent. Les chaînes de bronze qui ont été vues sur Vos Épaules, Vous me les avez laissées en partant et voilà soixante-trois ans que je les traîne par le monde. C’est leur bruit qui importune les lâches et les dormants. Si c’est possible encore, faites-en un tonnerre qui les réveille décidément pour la Pénitence ou pour la Terreur, — ô Étoile du Matin des pauvres, qui « rirez au Dernier Jour ! »
Fête de l’Annonciation, 25 mars 1909.
À MA FILLE AÎNÉE
VÉRONIQUE
Que ce livre te soit dédié, mon enfant bien-aimée. Il convient mieux qu’un autre à ton esprit grave, à ton âme inclinée vers la Douleur.
En le lisant, tu te souviendras de la multitude infinie des cœurs qui souffrent, des enfants de Dieu qu’on afflige, des tout petits qu’on écrase et qui n’ont pas de voix pour se plaindre.
Ton père a essayé de crier à leur place, de ramasser en une sorte de Miserere toutes les souffrances de ces lamentables. Tu sais de quel prix il en a payé le droit et à quelle école redoutable il s’est instruit.
Alors, ma Véronique, vraie image du Sauveur des pauvres, demande à ce Crucifié qu’il ne m’oublie pas — vivant ou mort — dans son Royaume éternel.
Léon Bloy.
Paris-Montmartre, fête du Précieux Sang, 1909.
XII JÉSUS-CHRIST AUX COLONIES
… Est descendu aux enfers.
Symbole des Apôtres.
Le sujet est grave au delà de ce qui peut être exprimé.
« Grande Dame, dit Christophe Colomb à Isabelle, dans l’Atlantide de Verdaguer, donnez-moi des navires et, l’heure venue, je vous les rendrai avec un monde à la remorque. » Il les obtint, ces petits navires dont on aurait pu garder les débris comme d’impayables trésors, leur bois étant le plus précieux qu’il y eût sur terre, après celui de la Croix du Christ et pour la même raison. Il les obtint, comme on sait, après dix-huit années de supplications dans toutes les contrées de l’Europe et ce fut la mort qu’il apporta au monde indien, dans ses mains ineffablement paternelles.
On lui changea son œuvre dès le premier jour. On fit des ténèbres avec sa lumière et quelles ténèbres ! On se soûla du sang de ces innombrables fils et ce qui restait de ce sang, ce dont les chacals et les chiens du vomissement ne voulaient plus, on le recueillit dans le creux des mains, dans des pelles de mineurs, dans des écopes de bateliers, dans les coupes de la débauche, dans les deux plateaux de la justice prostituée, dans les calices mêmes des saints autels et on l’éclaboussa de la tête aux pieds ! On contraignit cette Colombe amoureuse à piétiner, ainsi qu’un corbeau, dans le pourrissoir des assassinés. L’orgie des avares et des sanguinaires enveloppa la montagne de son sourcilleux esprit comme d’un tourbillon de tempêtes, et ce fut la solitude la plus inouïe sur cet amoncellement de douleurs !