L'Art poétique (page 2)

Nicolas Boileau · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Boileau, Œuvres poétiques, L’Art poétique · 4 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et cet heureux phénix est encore à trouver.

À peine dans Gombaut, Maynard et Malleville,

En peut-on admirer deux ou trois entre mille :

Le reste, aussi peu lu que ceux de Pelletier,

N’a fait de chez Sercy qu’un saut chez l’épicier.

Pour enfermer son sens dans la borne prescrite,

La mesure est toujours trop longue ou trop petite.

LaL’épigramme, plus libre en son tour plus borné,

N’est souvent qu’un bon mot de deux rimes orné.

N’Jadis de nos auteurs les pointes ignorées

Furent de l’Italie en nos vers attirées.

Le vulgaire, ébloui de leur faux agrément,

À ce nouvel appât courut avidement.

La faveur du public excitant leur audace,

Leur nombre impétueux inonda le Parnasse.

Le madrigal d’abord en fut enveloppé ;

Le sonnet orgueilleux lui-même en fut frappé ;

La tragédie en fit ses plus chères délices ;

L’élégie en orna ses douloureux caprices ;

Un héros sur la scène eut soin de s’en parer.

Et sans pointe un amant n’osa plus soupirer :

On vit tous les bergers, dans leurs plaintes nouvelles,

Fidèles à la pointe encor plus qu’à leurs belles :

Chaque mot eut toujours deux visages divers :

La prose la reçut aussi bien que les vers ;

L’avocat au palais en hérissa son style,

Et le docteur en chaire en sema l’Évangile.

EtLa raison outragée enfin ouvrit les yeux,

La chassa pour jamais des discours sérieux ;

Et dans tous ces écrits la déclarant infâme,

Par grâce lui laissa l’entrée en l’épigramme,

Pourvu que sa finesse, éclatant à propos,

Roulât sur la pensée, et non pas sur les mots.

Ainsi de toutes parts les désordres cessèrent.

Toutefois à la cour les Turlupins restèrent,

Insipides plaisans, bouffons infortunés,

D’un jeu de mots grossier partisans surannés.

Ce n’est pas quelquefois qu’une muse un peu fine

Sur un mot en passant ne joue et ne badine,

Et d’un sens détourné n’abuse avec succès ;

Mais fuyez sur ce point un ridicule excès,

Et n’allez pas toujours d’une pointe frivole

Aiguiser par la queue une épigramme folle.

AiTout poëme est brillant de sa propre beauté.

Le rondeau, né gaulois, a la naïveté.

La ballade, asservie à ses vieilles maximes,

Souvent doit tout son lustre au caprice des rimes.

Le madrigal, plus simple et plus noble en son tour,

Respire la douceur, la tendresse et l’amour.

ReL’ardeur de se montrer, et non pas de médire,

Arma la Vérité du vers de la satire.

Lucile le premier osa la faire voir,

Aux vices des Romains présenta le miroir,

Vengea l’humble vertu, de la richesse altière,

Et l’honnête homme à pied, du faquin en litière.

Horace, à cette aigreur mêla son enjouement :

On ne fut plus ni fat ni sot impunément ;

Et malheur à tout nom qui, propre à la censure,

Put entrer dans un vers sans rompre la mesure !

PuPerse, en ses vers obscurs, mais serrés et pressans,

Affecta d’enfermer moins de mots que de sens.

AfJuvénal, élevé dans les cris de l’école,

Poussa jusqu’à l’excès sa mordante hyperbole.

Ses ouvrages, tout pleins d’affreuses vérités,

Etincellent pourtant de sublimes beautés :

Soit que, sur un écrit arrivé de Caprée,

Il brise de Séjan la statue adorée ;

Soit qu’il fasse au conseil courir les sénateurs,

D’un tyran soupçonneux pâles adulateurs ;

Ou que, poussant à bout la luxure latine,

Aux portefaix de Rome il vende Messaline.

Ses écrits pleins de feu partout brillent aux yeux.

SeDe ces maîtres savans disciple ingénieux,

Regnier seul parmi nous formé sur leurs modèles,

Dans son vieux style encore a des grâces nouvelles.

Heureux, si ses discours, craints du chaste lecteur,

Ne se sentoient des lieux où fréquentoit l’auteur ;

Et si, du son hardi de ses rimes cyniques,

Il n’alarmoit souvent les oreilles pudiques !

Le latin, dans les mots brave l’honnêteté :

Mais le lecteur françois veut être respecté ;

Du moindre sens impur la liberté l’outrage,

Si la pudeur des mots n’en adoucit l’image.

Je veux dans la satire un esprit de candeur,

Et fuis un effronté qui prêche la pudeur.

D’un trait de ce poëme en bons mots si fertile,

Le François, né malin, forma le vaudeville ;

Agréable indiscret, qui, conduit par le chant,

Passe de bouche en bouche et s’accroît en marchant,

La liberté françoise en ses vers se déploie :

Cet enfant du plaisir veut naître dans la joie.

Toutefois n’allez pas, goguenard dangereux,

Faire Dieu le sujet d’un badinage affreux.

À la fin tous ces jeux, que l’athéisme élève,

Conduisent tristement le plaisant à la Grève.

Il faut, même en chansons, du bon sens et de l’art :

Mais pourtant on a vu le vin et le hasard

Inspirer quelquefois une muse grossière,

Et fournir, sans génie, un couplet à Linière.

Mais pour un vain bonheur qui vous a fait rimer,

Gardez qu’un sot orgueil ne vous vienne enfumer.

Souvent l’auteur altier de quelque chansonnette

Au même instant prend droit de se croire poëte :

Il ne dormira plus qu’il n’ait fait un sonnet,

Il met tous les matins six impromptus au net.

Encore est-ce un miracle, en ses vagues furies,

Si bientôt, imprimant ses sottes rêveries,

Il ne se fait graver au devant du recueil,

Couronné de lauriers, par la main de Nanteuil.

CHANT III.

QuIl n’est point de serpent, ni de monstre odieux,

Qui, par l’art imité, ne puisse plaire aux yeux :

D’un pinceau délicat l’artifice agréable

Du plus affreux objet fait un objet aimable.

Ainsi, pour nous charmer, la Tragédie en pleurs

D’Œdipe tout sanglant fit parler les douleurs,

D’Oreste parricide exprima les alarmes,

Et, pour nous divertir, nous arracha des larmes.

EtVous donc qui, d’un beau feu pour le théâtre épris,

Venez en vers pompeux y disputer le prix,

Voulez-vous sur la scène étaler des ouvrages

Où tout Paris en foule apporte ses suffrages,

Et qui, toujours plus beaux, plus ils sont regardés,

Soient au bout de vingt ans encor redemandés ?

Que dans tous vos discours la passion émue

Aille chercher le cœur, l’échauffe et le remue.

Si d’un beau mouvement l’agréable fureur

Souvent ne nous remplit d’une douce terreur,

Ou n’excite en notre âme une pitié charmante,

En vain vous étalez une scène savante :

Vos froids raisonnemens ne feront qu’attiédir

Un spectateur toujours paresseux d’applaudir,

Et qui, des vains efforts de votre rhétorique

Justement fatigué, s’endort, ou vous critique.

Le secret est d’abord de plaire et de toucher :

Inventez des ressorts qui puissent m’attacher.

InQue dès les premiers vers l’action préparée

Sans peine du sujet aplanisse l’entrée.

Je me ris d’un acteur qui, lent à s’exprimer,

De ce qu’il veut, d’abord, ne sait pas m’informer ;

Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue,

D’un divertissement me fait une fatigue.

J ’aimerois mieux encor qu’il déclinât son nom ,

Et dît : « Je suis Oreste, ou bien Agamemnon, »

Que d’aller, par un tas de confuses merveilles,

Sans rien dire à l’esprit, étourdir les oreilles :

Le sujet n’est jamais assez tôt expliqué.

LeQue le lieu de la scène y soit fixe et marqué.

Un rimeur, sans péril, delà les Pyrénées,

Sur la scène en un jour renferme des années :

Là souvent le héros d’un spectacle grossier,

Enfant au premier acte, est barbon au dernier.

Mais nous, que la raison à ses règles engage,

Nous voulons qu’avec art l’action se ménage ;

Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli

Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli.

TiJamais au spectateur n’offrez rien d’incroyable :

Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

Une merveille absurde est pour moi sans appas :

L’esprit n’est point ému de ce qu’il ne croit pas.

Ce qu’on ne doit point voir, qu’un récit nous l’expose :

Les yeux en le voyant saisiroient mieux la chose ;

Mais il est des objets que l’art judicieux

Doit offrir à l’oreille et reculer des yeux.

DoQue le trouble, toujours croissant de scène en scène,

A son comble arrivé se débrouille sans peine.

L’esprit ne se sent point plus vivement frappé

Que lorsqu’en un sujet d’intrigue enveloppé

D’un secret tout à coup la vérité connue

Change tout, donne à tout une face imprévue.

ChLa tragédie, informe et grossière en naissant,

N’étoit qu’un simple chœur, où chacun en dansant,

Et du dieu des raisins entonnant les louanges,

S’efforçoit d’attirer de fertiles vendanges.

Là, le vin et la joie éveillant les esprits,

Du plus habile chantre un bouc étoit le prix.

DuThespis fut le premier qui, barbouillé de lie,

Promena par les bourgs cette heureuse folie ;

Et, d’acteurs mal ornés chargeant un tombereau,

Amusa les passans d’un spectacle nouveau.

AmEschyle dans le chœur jeta les personnages,

D’un masque plus honnête habilla les visages,

Sur les ais d’un théâtre en public exhaussé

Fit paroître l’acteur d’un brodequin chaussé.

Sophocle enfin, donnant l’essor à son génie,

Accrut encor la pompe, augmenta l’harmonie,

Intéressa le chœur dans toute l’action,

Des vers trop raboteux polit l’expression,

Lui donna chez les Grecs cette hauteur divine

Où jamais n’atteignit la foiblesse latine.

FuChez nos dévots aïeux le théâtre abhorré

Fut longtemps dans la France un plaisir ignoré.

De pèlerins, dit-on, une troupe grossière

En public à Paris y monta la première ;

Et, sottement zélée en sa simplicité,

Joua les saints, la Vierge et Dieu, par piété.

Le savoir, à la fin dissipant l’ignorance,

Fit voir de ce projet la dévote imprudence.

On chassa ces docteurs prêchant sans mission ;

On vit renaître Hector, Andromaque, Ilion.

Seulement, les acteurs laissant le masque antique,

Le violon tint lieu de chœur et de musique.

LeBientôt l’amour, fertile en tendres sentimens,

S’empara du théàtre ainsi que des romans.

De cette passion la sensible peinture

Est pour aller au cœur la route la plus sûre.

Peignez donc, j’y consens, les héros amoureux ;

Mais ne m’en formez pas des bergers doucereux ;

Qu’Achille aime autrement que Thyrsis et Philène ;

N’allez pas d’un Cyrus nous faire un Artamène;

Et que l’amour, souvent de remords combattu,

Paroisse une foiblesse et non une vertu.

PaDes héros de roman fuyez les petitesses :

Toutefois aux grands cœurs donnez quelques foiblesses.

Achille déplairoit, moins bouillant et moins prompt :

J’aime à lui voir verser des pleurs pour un affront.

À ces petits défauts marqués dans sa peinture,

L’esprit avec plaisir reconnoit la nature.

Qu’il soit sur ce modèle en vos écrits tracé :

Qu’Agamemnon soit fier, superbe, intéressé,

Que pour ses dieux Enée ait un respect austère.

Conservez à chacun son propre caractère.

Des siècles, des pays étudiez les mœurs :

Les climats font souvent les diverses humeurs.

LeGardez donc de donner, ainsi que dans Clélie,

L’air ni l’esprit françois à l’antique Italie ;

Et, sous des noms romains faisant notre portrait,

Peindre Caton galant, et Brutus dameret.

Dans un roman frivole aisément tout s’excuse ;

C’est assez qu’en courant la fiction amuse ;

Trop de rigueur alors seroit hors de saison :

Mais la scène demande une exacte raison ;

L’étroite bienséance y veut être gardée.

L’D’un nouveau personnage inventez-vous l’idée ?

Qu’en tout avec soi-même il se montre d’accord,

Et qu’il soit jusqu’au bout tel qu’on l’a vu d’abord.

EtSouvent, sans y penser, un écrivain qui s’aime

Forme tous ses héros semblables à soi-même :

Tout a l’humeur gasconne en un auteur gascon ;

Calprenède et Juba parlent du même ton.

La nature est en nous plus diverse et plus sage ;

Chaque passion parle un différent langage :

La colère est superbe, et veut des mots altiers,

L’abattement s’explique en des termes moins fiers.

L’Que devant Troie en flamme Hécube désolée

Ne vienne pas pousser une plainte ampoulée,

Ni sans raison décrire en quel affreux pays

Par sept bouches l’Euxin reçoit le Tanaïs.

Tous ces pompeux amas d’expressions frivoles

Sont d’un déclamateur amoureux des paroles.

Il faut dans la douleur que vous vous abaissiez.

Pour me tirer des pleurs, il faut que vous pleuriez.

Ces grands mots dont alors l’acteur emplit sa bouche

Ne partent point d’un cœur que sa misère touche.

NeLe théâtre, fertile en censeurs pointilleux,

Chez nous pour se produire est un champ périlleux.

Un auteur n’y fait pas de faciles conquêtes ;

Il trouve à le siffler des bouches toujours prêtes.

Chacun le peut traiter de fat et d’ignorant ;

C’est un droit qu’à la porte on achète en entrant.

Il faut qu’en cent façons, pour plaire, il se replie ;

Que tantôt il s’élève et tantôt s’humilie ;

Qu’en nobles sentimens il soit partout fécond ;

Qu’il soit aisé, solide, agréable, profond ;

Que de traits surprenans sans cesse il nous réveille ;

Qu’il coure dans ses vers de merveille en merveille,

Et que tout ce qu’il dit, facile à retenir,

De son ouvrage en nous laisse un long souvenir.

Ainsi la tragédie agit, marche et s’explique.

AiD’un air plus grand encor la poésie épique,

Dans le vaste récit d’une longue action,

Se soutient par la fable, et vit de fiction.

Là pour nous enchanter tout est mis en usage ;

Tout prend un corps, une âme, un esprit, un visage.

Chaque vertu devient une divinité :

Minerve est la prudence, et Vénus la beauté.

Ce n’est plus la vapeur qui produit le tonnerre,

C’est Jupiter armé pour effrayer la terre ;

Un orage terrible aux yeux des matelots,

C’est Neptune en courroux qui gourmande les flots ;

Écho n’est plus un son qui dans l’air retentisse,

C’est une nymphe en pleurs qui se plaint de Narcisse.

Ainsi, dans cet amas de nobles fictions,

Le poëte s’égaye en mille inventions,

Orne, élève, embellit, agrandit toutes choses,

Et trouve sous sa main des fleurs toujours écloses.

Qu’Énée et ses vaisseaux, par le vent écartés,

Soient aux bords africains d’un orage emportés ;

Ce n’est qu’une aventure ordinaire et commune,

Qu’un coup peu surprenant des traits de la fortune.

Mais que Junon constante en son aversion,

Poursuive sur les flots les restes d’Ilion ;

Qu’Éole, en sa faveur, les chassant d’Italie,

Ouvre aux vents mutinés les prisons d’Ëolie ;

Que Neptune en courroux s’élevant sur la mer,

D’un mot calme les flots, mette la paix dans l’air,

Délivre les vaisseaux, des syrtes les arrache,

C’est là ce qui surprend, frappe, saisit, attache.

Sans tous ces ornemens le vers tombe en langueur,

La poésie est morte ou rampe sans vigueur.

Le poëte n’est plus qu’un orateur timide,

Qu’un froid historien d’une fable insipide.

QuC’est donc bien vainement que nos auteurs déçus,

Bannissant de leurs vers ces ornemens reçus,

Pensent faire agir Dieu, ses saints et ses prophètes,

Comme ces dieux éclos du cerveau des poëtes ;

Mettent à chaque pas le lecteur en enfer,

N’offrent rien qu’Astaroth, Belzébuth, Lucifer.

De la foi d’un chrétien les mystères terribles

D’ornemens égayés ne sont point susceptibles,

L’Évangile à l’esprit n’offre de tous côtés

Que pénitence à faire et tourmens mérités ;

Et de vos fictions le mélange coupable

Même à ses vérités donne l’air de la fable.

Eh ! quel objet enfin à présenter aux yeux

Que le diable toujours hurlant contre les cieux,

Qui de votre héros veut rabaisser la gloire,

Et souvent avec Dieu balance la victoire !

EtLe Tasse, dira-t-on, l’a fait avec succès.

Je ne veux point ici lui faire son procès :

Mais, quoi que notre siècle à sa gloire publie,

Il n’eût point de son livre illustré l’Italie,

Si son sage héros, toujours en oraison ;

N’eût fait que mettre enfin Satan à la raison ;

Et si Renaud, Argant, Tancrède et sa maîtresse

N’eussent de son sujet égayé la tristesse.

N’Ce n’est pas que j’approuve, en un sujet chrétien,

Un auteur follement idolâtre et païen.

Mais, dans une profane et riante peinture,

De n’oser de la fable employer la figure ;

De chasser les Tritons de l’empire des eaux ;

D’ôter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux ;

D’empêcher que Caron, dans la fatale barque,

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