Breviloquium (Résumé de la foi catholique) (page 12)
7. La consommation enfin du monde correspondra à celle de l’homme. L’homme sera consommé lorsque le nombre des élus dans la gloire sera au complet; toutes choses tendent à cet état comme à la fin ultime et à la plénitude. Lorsque le nombre des élus sera au complet, le mouvement de la nature céleste s’arrêtera et entrera dans le repos, les changements des éléments prendront fin, la génération dans les animaux et les plantes cessera. Tous ces êtres sont ordonnés à la plus noble des formes qui est l’âme raisonnable; la stabilité des âmes entraîne la stabilité et l’achèvement dans les autres êtres.
On parle de récompense à propos des corps célestes, parce qu’ils possèdent la plénitude de la lumière et le repos. Les éléments qui n’ont plus le pouvoir de se multiplier par échanges mutuels sont dits morts, mais cette mort dans l’activité et la passivité, affecte surtout les qualités actives sans toucher à la substance. Les végétaux et les êtres doués de sensibilité n’ont pas une puissance de vie perpétuelle et de durée sempiternelle. Or, la durée perpétuelle caractérise l’état de noblesse finale, végétaux et animaux seront donc consumés dans leur nature propre, ils seront pourtant préservés dans leurs principes et, pour ainsi dire, dans leur semblable, l’homme, qui possède une ressemblance avec toute créature p conséquent, on peut avancer que dans la rénovation et la glorification de l’homme toute la création sera rénovée et glorifiée.
Chapitre 5: La résurrection des corps
A la résurrection générale les corps de tous les hommes ressusciteront; entre eux, la résurrection ne marquera aucune différence dans l’ordre du temps, mais elle en comportera beaucoup dans l’ordre de dignité.
1. Enoncé
Les méchants ressusciteront avec les difformités et les pénalités, les misères et les défauts qu’ils ont amassés dans l’état de voie.
Chez les bons, « la nature sera conservée et le vice enlevé », et tous ressusciteront dans l’intégrité du corps, dans la maturité de l’âge, et l’équilibre harmonieux des membres; ainsi tous les saints arriveront à l'homme parfait, à la mesure de la pleine maturité du Christ.
Bons ou mauvais, les corps ressusciteront selon l’identité numérique qui les constituait auparavant et ils seront composés des mêmes parties. La réalité de leur nature sera conservée, non seulement dans les principaux membres et l’humeur radicale, mais encore dans les cheveux et les autres membres qui concourent à la beauté du corps. « Dispersée aux quatre vents et aux quatre coins du monde, la poussière du corps humain fera retour à l’âme qui, antérieurement, l’avait animée, lui avait donné vie et croissance »
2. Explication
Le principe premier, parce que premier et suprême, est absolument universel et suffisant. Il est donc le principe de la nature, de la grâce et de la rétribution ou encore principe infiniment puissant, clément et juste. Pour parler selon une certaine appropriation, la constitution des natures se rattache à la toute-puissance, le don de la grâce à la clémence et à la rétribution à la justice souveraine. Toutefois, la puissance, la clémence et la justice ne peuvent absolument pas se séparer entre elles, chacune est dans chacune des autres. C’est pourquoi l’oeuvre de la rétribution doit nécessairement se conformer aux exigences de la droite justice, de la grâce qui réforme et de la nature à compléter.
Or la justice exige que l’homme soit puni ou récompensé dans son âme et dans son corps, car il n’a pas mérité ou démérité dans son âme seule ou dans son corps seul, mais à la fois dans son âme et dans son corps.
La grâce de restauration exige que le corps tout entier soit assimilé à sa tête le Christ; le cadavre du Christ restait inséparablement uni à sa Divinité, il devait donc nécessairement ressusciter.
L’achèvement de la nature exige que l'homme soit composé, à la fois d’une âme et d’un corps, comme d’une matière et d’une forme, doués d’un mutuel désir et d’une mutuelle inclination.
Ainsi la constitution de la nature, l’infusion de la grâce et la rétribution de la justice qui ordonnent l’univers entier, exigent la résurrection future des corps.
Sous ces trois aspects, le monde entier proclame que l’homme ressuscitera, ceux qui se rendent sourds à cette vérité de foi sont sans excuse, et c’est à juste titre que l’univers entier se soulèvera contre eux.
3. La résurrection est exigée selon l’ordre de la justice divine. Or, la justice divine rend à chacun ce qui lui revient de son séjour temporel; et toute âme une fois unie à un corps, ne serait-ce qu’un instant, est, dans ce corps en état de faute ou en état de grâce; il est donc nécessaire que tous ressuscitent.
Cependant l’état de rétribution est distinct de l’état de voie et la résurrection appartient à l’état de rétribution. Il ne doit pas y avoir de confusion dans l’ordre de l’univers, car la foi doit garder le mérite de croire à ce qu’elle ne voit pas; d’autre part, l’équité de la justice divine doit apparaître avec la plus grande certitude et la plus grande clarté et enfin, la consommation et la rétribution finale doit se faire simultanément pour les anges et pour les hommes; pour toutes ces raisons de justice, tous ressusciteront en même temps, pour ce qui est de la loi commune. Ce que je précise à cause du Christ et de sa bienheureuse Mère, la glorieuse Vierge Marie.
Toutefois, les méchants méritent la peine et la misère, les bons méritent la gloire; et, bien qu’ils ressuscitent en même temps, leur condition sera très dissemblable. Comme les méchants ne ressusciteront pas pour la vie mais pour le supplice, ils ressusciteront avec leurs infirmités, leurs difformités et leurs défauts.
4. La résurrection, en outre, doit avoir lieu selon les exigences de la consommation de la grâce. La grâce parfaite nous rend conforme à notre chef, le Christ; en lui ne se trouvait nul défaut corporel, mais l’âge accompli, la stature requise, et la beauté du visage. Il convient donc que les bons ressuscitent dans les meilleures conditions, c’est-à-dire que leurs défauts soient supprimés et leur nature préservée.
Un membre manquant sera remplacé; une excroissance sera ôtée; les déviations seront corrigées l’enfant, par la vertu divine, parviendra à l’âge du Christ ressuscité (il ne s’agit pas pourtant d’une égalité de poids); le vieillard décrépit reviendra au même âge du Christ; le géant ou le nain auront une taille harmonieuse. Ainsi tous arriveront intègres et parfaits à l’homme accompli, à l’âge de la plénitude du Christ.
5. Enfin la résurrection doit se réaliser conformément aux exigences de la perfection de la nature. Un esprit raisonnable exige par nature de vivifier son propre corps, car « l’acte propre doit s’accomplir dans sa matière propre » Sans l’identité numérique du corps, il n’y aurait donc pas de vraie résurrection.
L’âme raisonnable est immortelle et, comme elle est douée d’un être perpétuel, elle exige, par nature, de posséder un corps pour lui influer perpétuelle ment la vie. Du fait qu’un corps est uni à une âme, de par l’union même, il est ordonné à l’incorruption perpétuelle. Il s’agit d’une ordination nécessaire pour ce qui constitue la substance du corps tout entier, comme les principaux membres, l’humeur radicale et la chair spécifique. L’ordination est seulement de convenance pour la chair du point de vue matériel, et pour les parties accidentelles du corps.
Les premières parties sont donc ordonnées à la résurrection selon un ordre nécessaire et toutes les autres selon un ordre de convenance.
C’est Dieu qui a imprimé cet ordre au sein de la nature et la nature est incapable de le réaliser, car la nature ne peut ressusciter un mort, et pourtant la providence divine n’a rien opéré en vain; il est donc nécessaire que le corps soit restauré dans son identité numérique, immortel et constitué de toutes ses parties, de manière à sauvegarder toute entière la vérité de la nature.
Mais tout cela n’est pas dans le pouvoir de la nature, c’est seulement dans son désir. La nature ne peut pas restaurer dans son identité numérique un corps détruit, car elle n’a pas pouvoir sur la substance totale de l’être; elle ne peut davantage rendre un corps immortel, car tout ce qui est soumis à la génération est soumis par nature à la corruption, la nature ne peut enfin rassembler ce qui es dispersé.
La résurrection ne dépend ni des raisons séminales, ni des causes naturelles, elle dépend donc nécessaire ment de la cause première; elle se réalisera donc dans un déroulement admirable et surnaturel selon l’ordre de la divine volonté.
Chapitre 6: La peine de l’enfer
1. A la suite du jugement, nous traiterons de la peine de l’enfer et de la gloire du ciel
2. Enoncé
La peine de l’enfer est subie dans un lieu corporel et inférieur où tous les réprouvés, hommes et démons, seront éternellement torturés.
Le même feu corporel tourmentera et brûlera les esprits et les corps — cependant ce feu qui sans cesse affligera les corps ne les consumera jamais — et l’intensité de la peine sera en proportion des démérites de chacun.
A la peine du feu s’ajoutera le tourment de toute la sensibilité, la peine du ver et la privation de la vision divine; il y aura donc diversité dans ces peines, et diversité dans l’acuité, et perpétuité dans l’acuité, ainsi la fumée des tourments s’élèvera dans les siècles des siècles pour le supplice des réprouvés.
3. Explication
Le principe premier, parce que premier est suprême, et tout ce qu’il possède, il le possède à un degré infini; il est donc infiniment juste. Il agira donc dans la rétribution conformément à son infinie rectitude car il ne peut ni agir contre soi, ni se renier, ni contester sa justice. Conformément à sa droiture, il punira le péché selon la grandeur de la faute et il punira surtout ceux qui ont méprisé la loi de miséricorde et sont tombés par leur impénitence sous le coup de la plus stricte justice.
Or, dans sa rigueur, la justice apprécie non seule ment la faute en sa racine mais encore dans les circonstances aggravantes; c’est pourquoi il est normal que le juste exige des impies jusqu’au dernier centime de leurs dettes: « la laideur du péché ne se tolère pas sans la beauté de la justice. »
La puissance se manifeste dans la création, la sagesse dans le gouvernement, la clémence dans restauration de l’univers, de même la justice se manifeste dans le châtiment du péché. La justice divine punira donc l’impiété du pécheur selon les exigences de la culpabilité. Or l'impénitence finale succède à la faute mortelle, qui constitue un désordre perpétuel, voluptueux et divers; à ce désordre correspondra une pénalité éternelle, douloureuse et multi forme.
4. A un désordre perpétuel correspondra une peine qui durera toujours. Le péché commis perdure dans l’âme s’il n’est jamais regretté; il sépare l’âme de Dieu, c’est-à-dire de la vie éternelle, et il procède de la volonté qui voudrait jouir toujours de son péché. Sans doute ce plaisir transitoire est momentané, mais le désordre lui-même contient une raison de durée perpétuelle. Pour répondre au désordre, la peine doit priver l’homme de sa fin. Puisque l’homme n’a pas mis fin à sa permanente volonté de désordre en se retirant du péché, il est normal que Dieu, en sa volonté éternelle, ne cesse pas de la punir. Il a péché contre l’infini, il obtient une peine infinie. Il ne s’agit pas certes d’une peine infinie en intensité, mais d’une durée sans fin. Après la mort, l’âme adhère toujours au mal et sans repentir possible, et de même, Dieu châtie sans commutation de sentence, car la permanence du désordre dans les damnés le requiert.
5. Le désordre de la jouissance exige une peine afflictive. Tout plaisir est puni par le déplaisir contraire. Dans le péché, l’esprit se tourne vers un bien privé, momentané et partiel, pour en jouir égoïstement, et par là, il méprise le pouvoir et la seigneurie de Dieu. Pour châtier parfaitement ce plaisir vicieux, où la jouissance est liée au mépris, il est normal que le pécheur, homme ou ange, soit précipité dans un lieu inférieur, loin de l’état de gloire, c’est-à-dire au plus profond de l’enfer.
Il est normal aussi qu’il soit soumis à l’action afflictive de la nature inférieure. Ce n’est pas une substance spirituelle qui le fera souffrir, mais bel et bien une substance corporelle et inférieure, la du monde corporel. Il croupira dans la fange brûlera dans le soufre et le feu.
Par nature, l’esprit est préposé au corps, et il lui communique l’influx vital et le mouvement; or, la faute pervertit la dignité de la nature spirituelle et la soumet en quelque sorte à la bassesse et au néant du péché. Il rentre dans l’ordre de justice que le pécheur, homme ou pur esprit, soit lié au feu corporel, non certes pour lui communiquer l’influx vital mais au contraire pour en subir le châtiment décrété par Dieu. La torture du pécheur sera atroce car indissolublement lié au feu, il en éprouvera toute l’horreur d’une répulsion naturelle et sensible, et d’une appréhension que Dieu intimera.
L’action de ce feu est proportionnée aux dispositions du péché, de la dette et de la souillure qui résulte du plaisir désordonné. Or ce désordre n’est pas égal pour tous; les uns brûlent plus, les autres moins, comme brûlent différemment le bois et la paille au contact du même feu
L’action du feu se règle sur le degré de culpabilité d’un pécheur à un autre, mais la culpabilité ne varie pas chez un même sujet, elle n’est plus soumise à la croissance, à la diminution ou au changement. C’est pourquoi, par ordre et disposition divine, le feu brûle toujours sans jamais consumer, il afflige sans détruire, car il n’agit pas de manière à s’étendre, mais de manière à troubler la paix de l’âme en son corps et de l’esprit en lui-même. Il ne s’agit pas d’une nouvelle perte, mais de la continuité dans la perte de la paix. Dès lors, dans la même peine, la rigueur ne supprime pas l’éternité et l’éternité ne supprime pas la rigueur.
6. La diversité du désordre entraîne enfin la diversité de la peine. Tout péché mortel actuel est constitué par une aversion déréglée vis-à-vis de la lumière et la bonté infinies, et par une conversion déréglée vers le bien transitoire, et enfin par un désordre de la volonté contraire aux impératifs de la conscience En raison de ce triple désordre, ceux qui commettent un péché actuel et qui tomberont sous le coup de la réprobation, seront soumis à une triple pénalité: privation de la vision à cause de l’aversion, peine du feu à cause de la conversion, et peine du ver à cause de la révolte de la volonté contre la raison. Frappés d’une peine multiple, les damnés subiront une torture variée, aigu éternelle, et la fumée de leurs tourments s’élèvera dans les siècles des siècles. Amen.
Chapitre 7: La gloire du Paradis
1. Enoncé
La gloire céleste est constituée en elle-même d’une récompense substantielle, consubstantielle et accidentelle.
La récompense substantielle consiste dans la vision, la fruition et la possession de l’unique bien suprême qui est Dieu. Les bienheureux le verront face à face, c’est-à-dire à nu et sans voile.
Ils s’en réjouiront avec ardeur et délectation.
Et enfin ils le posséderont pour toujours.
Ainsi se vérifiera la parole de saint Bernard « Dieu sera plénitude de lumière pour la raison, abondance de paix pour la volonté et continuelle éternité pour la mémoire. »
La récompense consubstantielle consiste dans la gloire corporelle (dite « seconde étoile »). Lime tend plus parfaitement vers « le ciel suprême », lorsqu’elle a reçu la glorification de son corps qui se définit par les quatre dots: clarté, subtilité, agilité, impassibilité. Les degrés dans les dots varieront avec les degrés dans la charité.
La récompense accidentelle ou auréole, consiste dans un certain surcroît de beauté spéciale. L’opinion des docteurs la confère à trois espèces d’oeuvres: le martyre, la prédication et la continence virginale.
Il faut noter que la hiérarchie et la distinction dans les trois aspects de la gloire sera conforme aux exigences des mérites.
2. Explication
Le principe premier, parce que premier, possède l’infini d’unité, de vérité et de bonté et du même coup la puissance, la sagesse, la clémence et la justice suprêmes. Il est normal que Dieu manifeste dans ses oeuvres ses perfections invisibles. Comme principe de l’univers sensible, Dieu le produit, le gouverne, le restaure, le récompense et le consomme; mais il fait éclater sa puissance dans la production, sa sagesse dans le gouvernement, sa clémence dans la restauration et sa justice dans la rétribution consommée.
Pour manifester sa puissance et susciter la louange, la gloire et l’honneur, il a créé toutes choses à partir de rien, il a fait la matière corporelle proche du néant, et la substance spirituelle proche de lui-même et en même temps, il a réuni dans l’unité de l’homme, dans l’unité de sa nature et de sa personne, l’âme raisonnable et la matière corporelle. Pour manifester sa sagesse, il gouverne toutes choses selon l’ordre extrême de ses prévisions. C’est lui-même qui dirige l’homme en sa partie supérieure, à savoir l’esprit en l’illuminant; il dirige aussi la partie inférieure de l’homme, c’est-à-dire le corps, par le libre arbitre de la volonté; ainsi le corps et son domaine sont soumis aux directives de l’esprit, l’esprit est soumis à la direction de Dieu. Pour manifester sa clémence, il a restauré l’homme déchu en assumant la nature de l’homme, en acceptant les condamnations, et enfin en subissant la peine. Ainsi, la souveraine miséricorde rendait le miséricordieux semblable au misérable, non seulement dans la dignité de sa nature créée, mais jusque dans les défauts de sa nature déchue, afin de le relever de son état de misère.
Pour manifester sa justice, il rend à chacun selon les exigences de ses mérites, aux méchants la peine et aux justes la gloire éternelle. Ainsi l’exige la rétribution équitable, la restauration gratuite, le gouvernement ordonné, et la production puissante; car la consommation de tout cela est dans la fin.
3. La glorification des justes doit se conformer aux exigences d’une juste rétribution et d’une production puissante. Or dans sa puissance, Dieu a produit l’esprit raisonnable, proche de Dieu, capable de Dieu, capable de la bienheureuse Trinité elle-même selon le dynamisme inné de l'image. Dans les justes en effet, c’est à la Trinité que l’esprit tout entier de l’homme s’est consacré selon l’intégrité de l’image.
Par conséquent nul autre que Dieu ne peut récompenser, accomplir ou achever la capacité de l’esprit raisonnable. Ainsi la récompense donnée sera la déiformité de la gloire, qui rend l’esprit conforme à Dieu, de telle sorte qu’il le voit clairement par sa raison, qu’il l’aime pleinement par sa volonté et qu’il le retienne pour toujours dans sa mémoire. Alors l’âme toute entière vivra, toute entière elle recevra la dot des trois puissances de l’esprit, elle sera toute configurée à Dieu, elle lui sera toute unie, elle se reposera toute en lui, trouvant en lui comme en tout bien la paix, la lumière et l’éternelle satiété l’âme sera constituée « dans l’état parfait de tous les bien rassemblés » et, vivant d’une vie éternelle, elle sera proclamée bienheureuse et même glorieuse.
4. La récompense doit concorder avec les exigences d’une juste rétribution d’une production puissante mais aussi d’un gouvernement ordonné.
Dans sa production. Dieu a lié le corps à l’âme et il les a unis l’un à l’autre par une tendance mutuelle et naturelle. Il a soumis le corps à la direction de l’âme et il l’a créé dans l’état de mérite. Pour s’exercer à mériter, l’esprit doit condescendre et porter son attention à diriger le corps.
Or, en raison de son désir naturel, l’âme ne sera pleinement bienheureuse qu’à l’instant où son corps lui sera restitué, car elle possède une tendance naturelle et innée à le reprendre.
D’autre part, il est dans l’ordre de gouvernement que le corps restitué à l’esprit lui soit soumis et conforme en tous points, autant du moins qu’un corps puisse se conformer à un esprit.
Si l’esprit est éclairé par la vision de la lumière éternelle, un très grand éclat de lumière doit en rejaillir sur le corps.
Si l’âme est devenue extrêmement spirituelle par l’amour de l’Esprit souverain, le corps doit posséder une subtilité, une spiritualité correspondante.
Puisque la possession de l’éternité rend l’esprit absolument impassible, il est normal que l’impassibilité totale, interne et externe, appartienne au corps.
Puisqu’enfin tout cela donne à l’esprit une extrême promptitude à tendre vers Dieu, la même agilité doit se retrouver dans le corps glorieux.
Ces autres propriétés accordent et soumettent le corps à l’esprit. On dit que le corps est doté de ces quatre propriétés principales, car il devient par là capable de suivre l’esprit et le loger dans la région céleste qui est le domaine des bienheureux. Il est également assimilé aux corps célestes par les quatre propriétés qui graduellement éloignent le corps céleste des quatre éléments.
Ainsi la quadruple dot des corps rend le corps parfait en lui-même, conforme à sa demeure céleste et conforme à l’esprit béatifié. C’est en effet par la médiation de l’esprit que la plénitude de la douceur et l’ivresse de la béatitude peut rejaillir et, autant qu’il est possible, dériver depuis le sommet et la tête qui est Dieu jusqu’à l’extrémité du vêtement, qui est le corps
5. Enfin la récompense doit correspondre à une juste rétribution, une production puissante, un gouvernement ordonné et aussi une restauration glorieuse.
Or, chez les divers membres du Christ, le charismes de la grâce se diversifient selon les dons intérieurs, mais aussi selon les activités extérieures, dans les habitus internes et dans les états de vie externe, selon la perfection de la charité dans l’esprit et selon la beauté et la splendeur de la perfection dans l’activité corporelle.
Il est donc normal que certains membres, en plus de l’étole de l’âme avec ses trois dots et de l’étole du corps avec ses quatre dots, héritent d’une certaine excellence d’honneur et de joie proportionnée à l’excellence de leur perfection et de leur splendeur dans l’activité vertueuse.
Or, le triple genre d’opérations qui l’emportent en perfection, en beauté et en spéciale splendeur correspond au triple dynamisme de l’âme. Au dynamisme de la raison correspond la prédication de la vérité qui achemine les autres au salut; au dynamisme du désir correspond le refus parfait des désirs égoïstes par l’intégrité perpétuelle de la continence virginale; au dynamisme de l’effort correspond le support de la mort pour l’honneur du Christ. Ainsi les prédicateurs, les vierges et les martyrs recevront l’auréole, cette excellence de la récompense accidentelle. Car l’auréole affectera la beauté de l’âme mais aussi celle du corps puisqu’elle n’est pas conférée à la volonté seule mais en raison de l’activité extérieure qui s’approprie le mérite et la récompense de la charité. La récompense de la charité consiste d’ailleurs dans la dot septiforme, triple pour l’âme et quadruple pour le corps; toute la consommation y est contenue, c’est-à-dire l’intégrité et la plénitude de tous les biens qui concernent l’achèvement de la gloire.
6. Pour exposer la qualité et la grandeur de ces biens, je laisserai la parole au bienheureux Anselme. Il dit, en effet, en fin du Proslogion: « Eveille-toi maintenant, mon âme, élève toute ton intelligence, et médite, dans la mesure du possible, la qualité et la grandeur de ce bien. Si tous les biens pris un à un sont délectables, pense attentivement combien doit être délectable ce bien qui contient l’agrément de tous les biens, non pas tel que nous l’éprouvons dans les choses créées, mais aussi différent que le Créateur diffère de la créature. Si la vie créée est bonne, combien plus la vie créatrice. Si le salut opéré est agréable, combien plus le salut qui opère tout salut. Si la sagesse dans la connaissance de l'univers est digne d’amour, combien plus la sagesse qui a créé l’univers à partir du néant. Enfin s’il y a de grandes et nombreuse jouissances dans les objets de plaisir, quelle sera la magnificence de la jouissance en celui qui a créé les objets mêmes de plaisir. »
7. «
Celui qui jouira de ce bien » que possédera-t-il et que lui manquera-t-il? Tout ce qu’il voudra, certes, il l’aura, et il n’aura pas ce qu’il ne voudra pas. Car là se trouveront les biens du corps et les biens de l’âme, tels que l’oeil n’en a jamais vu, l'oreille n’en a jamais entendu, et que le coeur de l’homme n’en a jamais conçu. Pourquoi donc, petit homme, t’égares-tu à travers la multiplicité pour chercher les biens de ton âme et de ton corps? Aime un seul bien, en qui sont tous les biens et cela suffit. Désire le bien simple, qui est tout bien et c’est assez. Qu’aimes-tu, ma chair, que désires-tu, mon âme? Il y a là tout ce que vous aimez, tout ce que vous désirez. Si la beauté vous plaît, les justes auront l’éclat du soleil. Est-ce la vélocité, la force, la liberté d’un corps, à quoi rien ne fait obstacle, ils ressembleront aux anges de Dieu, car on sème un corps animal, mais il ressuscite un corps spirituel, par la puissance certes et non par la nature. Est-ce une vie longue et saine, ils trouveront là une saine éternité, une éternelle santé, car les justes vivront à jamais et le salut des justes vient du Seigneur. Est-ce la satiété, ils seront rassasiés quand apparaîtra la gloire de Dieu. Est-ce l’ivresse, l’abondance de la maison de Dieu les enivrera. Est-ce la musique, là-bas les choeurs des anges chantent sans fin la louange de Dieu. Est-ce non pas l’impure, mais la pure volupté, tu les abreuveras, Dieu, au torrent de ta volupté. Aiment-ils la sagesse, la sagesse même de Dieu se montrera à eux. Désirent-ils l’amitié, ils aimeront Dieu plus qu’eux-mêmes, ils aimeront les autres comme eux-mêmes, et Dieu les aimera plus qu’ils ne s’aimeront eux-mêmes, car ils aimeront Dieu et eux-mêmes et les autres par Dieu même, et Dieu les aimera eux et les autres par lui-même. Cherchent-ils la concorde, ils auront tous une seule volonté, car il n’y en aura pas d’autre que la volonté de Dieu. Aspirent-ils à la puissance, leurs volontés seront toutes-puissantes comme celle de Dieu. De même que Dieu, en effet, peut ce qu’il veut par lui-même, par lui, ils pourront ce qu’ils voudront, car ils ne voudront que ce que Dieu voudra et Dieu voudra tout ce qu’ils voudront. Aiment-ils l’honneur et la richesse, Dieu établira ses serviteurs bons et fidèles sur de grands biens; bien plus, on les appellera fils de Dieu et dieux, et ils le seront et là où sera son Fils, ils seront eux-mêmes, héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ. S’ils aspirent à la véritable sécurité, ils possèderont la certitude que jamais et en aucune façon ces biens ou plutôt ce bien ne leur manquera, car ils seront sûrs de ne pas le perdre de leur propre gré, ils sont sûrs que Dieu leur ami ne l'enlèvera pas à ses amis malgré eux, et ils sont certains que rien de plus puissant que Dieu ne pourra, contre leur gré, les séparer eux-mêmes et Dieu. »
8. «
Quelle intensité de joie résultera-t-il d’un bien d’une telle qualité et d’une telle grandeur? Coeur humain, coeur indigent, coeur habitué aux malheurs, bien plus, submergé dans le malheur, combien tu te réjouirais si tu possédais l’abondance de ces biens? Demande à l’intime de toi-même si tu peux saisir la joie d’une telle béatitude personnelle. Or bien sûr, si un autre, si quelqu’un que tu aimes à l’égal de toi-même possède la même béatitude, ta propre joie sera doublée, car tu te réjouirais autant pour lui que pour toi-même. Si maintenant, deux ou trois ou beaucoup plus possédaient le même bonheur, tu te réjouirais autant pour chacun d’eux que pour toi-même, puisque tu aimerais chacun d’eux comme toi-même. Ainsi dans la parfaite charité de l’innombrable multitude des Anges et des hommes bienheureux, où nul n’aime l’autre moins que soi-même, chacun se réjouira autant pour chacun des autres que pour lui-même. Si le coeur de l’homme peut à peine concevoir sa propre joie d’un si grand bien, comment concevra-t-il des joies si nombreuses et si grandes? Et certes, dans la mesure où l’on aime quelqu’un, on se réjouit de son bonheur; c’est pour quoi, dans cette parfaite félicité chacun, sans comparaison, aimera plus Dieu que lui-même et tous les autres avec lui; ainsi, au-delà de toute mesure, il se réjouira plus du bonheur de Dieu que de son propre bonheur et de celui de tous les autres avec lui. Mais s’ils aiment ainsi Dieu de tout leur coeur, de tout leur esprit, de toute leur âme, et que néanmoins tout le coeur, tout l’esprit, toute l’âme ne suffise pas à égaler la valeur de l'amour, il est sûr qu’ils se réjouiront de tout leur coeur, de tout leur esprit, de toute leur âme, et que pourtant tout le coeur, tout l’esprit, toute l’âme ne suffira pas à épuiser la plénitude de la joie. »
9. «
Je n’ai donc pas encore exprimé ou conçu, Seigneur, à quel point tes Bienheureux se réjouiront. Bien sûr, ils se réjouiront autant qu’ils aimeront, ils aimeront autant qu’ils connaîtront. Mais encore à quel degré pourront-ils te connaître et t’aimer? En cette vie, certes, l’oeil n’a pas vu, l’oreille n’a pas entendu, et le coeur humain n’a jamais soupçonné à quel point ils te connaîtront et t’aimeront en l’autre vie. Je t’en supplie, mon Dieu, que je te connaisse, que je t’aime, pour que je me réjouisse en toi; et si ce n’est pas pleinement possible en cette vie que, du moins, je progresse chaque jour, jusqu’à l'instant où viendra cette plénitude; ici-bas que ta connaissance se développe en moi et que là-haut elle s’épanouisse; que ton amour ici-bas s’accroisse et que là-haut il arrive à la plénitude; que ma joie, ici-bas, soit grande en espérance et que là-haut elle soit plénière en réalité. Seigneur, par ton Fils tu nous commandes, ou plutôt à qui tu nous conseilles de demander et tu nous promets de recevoir, de telle sorte que notre joie soit totale. Dieu fidèle, je recevrai comme je te le demande, que ma joie soit parfaite. Je te demande, Seigneur, ce que tu nous conseilles par notre Conseiller admirable: et je recevrai; ce que tu nous promets par ta Vérité, c’est-à-dire que ma joie soit parfaite. En attendant, mon esprit méditera, ma langue parlera, mon coeur aimera ce bonheur, ma bouche l’exprimera, mon âme sera affamée, ma chair assoiffée, toute ma substance éprise de désirs, jusqu’au moment où j’entrerai dans la joie de mon Seigneur, le Dieu trine et un, qui est béni dans les siècles des siècles. »
Amen.
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