Œuvres spirituelles (page 12)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

IX. — Jésus baptisé divinement.

Or, lorsque le Sauveur eut atteint la trentième année de son âge, voulant opérer notre salut, il commença par faire avant d'enseigner. Et d'abord, pour ouvrir sa carrière par la porte des sacrements et le fondement des vertus, il vint recevoir le baptême de Jean, afin de nous donner l'exemple d'une parfaite justice, et de conférer aux eaux, par le contact de sa chair très-pure, une vertu régénératrice. Pour vous,

1 Luc., 2.

543

accompagnez-le fidèlement, afin d'être régénéré en lui, et méditez profondément ses mystères, afin qu'au bord du Jourdain vous puissiez découvrir le Père dans la voix qui se fait entendre, le Fils dans la chair qui est baptisée, le Saint-Esprit dans la colombe qui apparaît (1).

X. — Jésus tenté par le démon.

(2) Jésus fut ensuite conduit par l'Esprit-Saint dans le désert pour y être tenté par le démon, et cela, afin de nous rendre humbles par cette sujétion humiliante aux attaques de l'ennemi, et courageux par le succès qu'il remporte dans le combat. Il embrassa aussi une vie chue et solitaire, afin d'exciter l'esprit des fidèles à la conquête de la perfection, et de les rendre forts à supporter tout ce qui peut être pénible.

Courage donc maintenant, ô disciple de Jésus-Christ ! Recherchez avec un maître si pieux les secrets de la solitude, et devenez le compagnon des animaux sauvages; rendez-vous imitateur et participant de son silence profond, de son oraison fervente, de son jeûne prolongé, de son triple combat avec l'ennemi trompeur des hommes, et apprenez à recourir à Jésus, au milieu des dangers de la tentation, vous souvenant que nous n'avons point un pontife tel qu'il ne puisse compatir à nos infirmités, puisqu'il a été soumis à toutes les tentations, pour nous servir de modèle, bien qu'il fût hors des atteintes de tout péché (3).

XI. — Jésus admirable en ses miracles.

C'est Jésus, en effet, qui seul opère des merveilles ineffables; car c'est lui qui change les Cléments, multiplie les pains, marche sur les eaux, apaise les tempêtes, refrène et met en fuite les démons, purifie et guérit les lépreux, ressuscite les morts ; c'est lui qui rend la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets, l'usage de leurs jambes aux boiteux, la vigueur de leurs membres aux infirmes et aux paralytiques. C'est vers lui que crie toute conscience en proie au péché, en lui disant, tantôt comme le fidèle lépreux : « Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir; » tantôt, comme le Centurion : « Seigneur, mon serviteur est en proie à une paralysie, et il souffre d'une manière étrange ; » tantôt, avec la Chananéenne : « Fils de David, ayez pitié de quoi ; » tantôt, avec celle qui est affligée d'une perte de sang : « Si je touche seulement la frange de son vêtement, je serai guérie ; » tantôt, avec Marthe et Marie : « Seigneur, celui que vous aimez est malade (1). »

XII. — Jésus transfiguré.

Afin de fortifier l'esprit des hommes par l'espérance de la récompense éternelle, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, leur découvrit le mystère de la Trinité, leur prédit sa Passion el, leur annonça dans sa transfiguration la gloire de sa Résurrection future, la Loi et et les Prophètes lui rendant témoignage en la personne.

1 Luc., 5. — Mat., 8-15-9 . — Joan., 11.

545

de Moïse et d'Élie ; son Père et l'Esprit-Saint lui rendant également témoignage par la voix qui se fit entendre et la nuée qui environna ceux qui étaient présents (1). Or, tout cela arriva, afin que l'âme dévouée à Jésus-Christ, affermie dans la vérité et déjà élevée au sommet de la vertu, pût s'écrier sincèrement avec Pierre : « Seigneur, il nous est bon d'être ici. » C'est-à-dire : il nous est bon d'entendre dans le calme serein de votre douce contemplation, dans l'extase et les délices d'un sommeil céleste, des paroles secrètes qu'il n'est pas permis à un homme mortel de raconter (2).

VIII. — Jésus pasteur plein de sollicitude.

Quelle fut la sollicitude empressée et vraiment pastorale du tendre Jésus envers ses brebis errant hors de la voie, quelle fut sa clémence? Ce bon Pasteur lui-même nous l'indique par une pieuse figure dans la parabole du pasteur et de la centième brebis qui, s'étant perdue, est ensuite cherchée avec la plus grande ardeur, puis enfin retrouvée par son gardien et rapportée avec transport sur ses épaules dans le bercail (3). Il nous le fait connaître d'une manière expresse quand il nous dit (4) : « Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. » Aussi est-ce vraiment en lui que s'accomplit parfaitement cette parole du Prophète : « Il fera paître son troupeau comme un pasteur (5). » En effet, m'est pour cela qu'il a souffert les fatigues, les inquiétudes, les privations au milieu des embûches des Pharisiens

II Cor., 12. — 3 Luc. , 15. — 4 Joan., 10. — 5 Ps. 40.

546

et des dangers sans nombre de leur part; pour cela qu'il parcourait les vallées et. les campagnes en prêchant l'Évangile du royaume de Dieu; pour cela enfin qu'il passait les nuits à veiller dans la prière. Sans craindre les murmures et le scandale des Pharisiens, il se rendait affable aux Publicains, et affirmait que c'était pour ceux qui étaient malades qu'il était venu en ce monde. Il témoignait une tendresse vraiment paternelle à ceux qui se repentaient , et leur mourrait ouvert le sein de la miséricorde divine. J'en appelle en témoignage Matthieu, Zachée, la pécheresse prosternée à ses pieds, la femme surprise en adultère.

Maintenant donc, à l'exemple de Matthieu , attachez-vous parfaitement à un Pasteur si tendre, recevez-le dans votre demeure avec Zachée ; oignez ses pieds d'un parfum avec la pécheresse, arrosez-les de vos larmes, essuyez-les avec vos cheveux et couvrez-les de vos baisers ; enfin, méritez avec cette femme abandonnée à son jugement, d'entendre de sa bouche cette sentence de pardon : Personne ne vous a condamnée? ni moi, je ne vous condamnerai pas non plus. Allez-vous-en , et à l'avenir ne péchez plus. » (1).

XIV. — Jésus baigné de larmes.

Le bon Jésus, la source de toute miséricorde, afin de nous découvrir la douceur de sa souveraine tendresse, ne s'est pas contenté de pleurer une fois sur nos misères; il l'a fait en plusieurs rencontres. Il a

1 Joan.

547

pleuré d'abord sur Lazare, ensuite il pleura sur Jérusalem ; enfin, sur la croix, des torrents de larmes coulèrent de ses yeux si doux pour l'expiation entière de nos péchés (1). Le Seigneur a pleuré largement, tantôt pour déplorer la misère de la nature humaine, tantôt sur l'aveuglement profond de nos coeurs, tantôt sur la perversité de notre endurcissement dans le crime. O coeur endurci ! coeur insensé et impie, coeur réellement digne d'exciter les pleurs, puisque tu es privé de la vie véritable ! la sagesse du Père pleure sur toi, et tu te réjouis, et tu ris comme un être sans raison au milieu de misères étranges ! Considère ton médecin baigné de ses larmes, et plonge-toi dans une affliction amère comme on fait à la mort d'un fils unique. Que tes larmes aussi coulent le jour et la nuit comme un torrent ; ne prends aucun repos, et que la paupière de tes yeux ne goûte plus aucun calme (2).

XV.—Jésus reconnu roi de l'univers.

Après la résurrection de Lazare et l'effusion des parfums sur la tête de Jésus, l'odeur de sa renommée s'étant répandue parmi le peuple, lui-même sachant que la foule viendrait au devant de lui, il s'avança monté sur un âne, afin de nous offrir l'exemple d'une admirable humilité, même au milieu des applaudissements des peuples qui étaient accourus, coupaient des branches d'arbres et couvraient la terre de leurs vêtements (3). Il n'oublia pas non plus sa

1 Joan., 11. — Luc., 19. — Hebr., 5. — 2 Jer., 6. —

Thren., 2. — 3 Mat., 21. — Luc., 19.

548

compassion habituelle, car, tandis que la foule chantait en son honneur un cantique de louange, il poussait des lamentations sur la ruine de la ville.

Levez-vous maintenant, ô âme servante du Sauveur, afin de contempler, avec les filles de Jérusalem, le roi Salomon au milieu des honneurs que lui rendit respectueusement sa mère, la Synagogue, comme un hommage offert., sans le savoir, à l'Église naissante (1); levez-vous et accompagnez, sans jamais vous en séparer, le Roi du ciel et de la terre, monté sur un ânon ; vos rameaux d'olivier seront les oeuvres de votre piété, et vos palmes, les triomphes de vos vertus.

XVI. — Jésus le pain de vie.

Parmi les merveilles opérées par Jésus-Christ et dont le souvenir doit être conservé, il est certain qu'il n'y a rien de plus digne d'avoir place en notre pensée que ce dernier festin de la cène sacrée (2). C'est là que non-seulement l'agneau pascal fut offert pour être mangé, mais encore que l'Agneau immaculé, qui porte les péchés du monde, se donna lui-même en nourriture sous l'apparence d'un pain renfermant en soi toutes délices et la saveur de toute suavité. C'est dans ce repas que la douceur admirable de la bonté du Sauveur brilla avec éclat, quand il mangea à la même table, au même plat avec ses pauvres Disciples et le traître Judas. C'est alors qu'eut lieu un exemple éclatant d'humilité, quand le Roi de gloire, ceint d'un

1 Cant. 3. — 2 Joan., 13.

549

linge, lava avec grand soin les pieds de pauvres pêcheurs et même de celui qui le trahissait. C'est alors que se manifesta la largesse ineffable de sa munificence, quand il donna à ses premiers prêtres, et par eux à toute son Église et au monde entier, son corps très-saint et son sang précieux pour être une nourriture véritable et un breuvage réel, afin que ce qui devait être bientôt un sacrifice agréable à Dieu et le prix inappréciable de notre rédemption, devînt aussi le viatique et. le soutien de notre vie. Enfin, ce fut alors que parut dans toute sa splendeur l'excès de son amour, quand, chérissant les siens jusqu'à la fin, il les affermit dans le bien par une exhortation si pleine de douceur, quand il avertit Pierre d'une manière spéciale afin de fortifier sa foi, et quand il offrit sa poitrine à Jean comme un lieu sacré où il pourrait se reposer délicieusement.

Oh ! que toutes ces choses sont admirables ! qu'elles sont enivrantes de douceur! mais elles sont telles pour l'âme seulement qui, appelée à ce glorieux banquet, y accourt avec tant d'ardeur qu'elle peut s'écrier avec le prophète : « De même que le cerf soupire après une source d'eau vive, ainsi mon âme soupire après vous, ô mon Dieu (1) ! »

XVII. — Jésus vendu par trahison.

A celui qui veut méditer pieusement la Passion du très-doux Jésus, ce qui s'offre d'abord, c'est la perfidie du traître et sa fourberie pleine d'une telle

1 Ps. 42.

550

noirceur qu'il en vint jusqu'à trahir son Seigneur et son Maître. La flamme de son infâme cupidité s'était allumée à ce point, qu'il ne craignait pas de vendre à prix d'argent le Pieu très bon, et d'attacher une va-leur plus grande à une vile sommé qu'au sang très précieux de Jésus-Christ. Son ingratitude fut si révoltante qu'il s'acharna à poursuivre la mort de celui qui lui avait donné une confiance saris limites, et l'avait élevé à l'honneur, à la dignité, au sommet de la puissance apostolique. Enfin, sa dureté fut si inaccessible, qu'il ne put être détourné de ses projets pervers, ni par l'amour témoigné chaque jour à une table commune, ni par l'affabilité des services de son Maître, ni par la suavité de ses entretiens. O admirable bénignité du Maître envers un disciple endurci, et du tendre Seigneur envers un serviteur plein de scélératesse ! Oui ! il eût été vraiment avantageux à cet homme de n'être point né (1). Cependant, quelque inexplicable que soit l'impiété du traître, elle est surpassée si immensément par la mansuétude ineffable dont l'Agneau de Dieu a laissé un exemple à la terre, que l'amitié exaspérée par la trahison ne peut plus s'écrier : « Si mon ennemi eût versé sur moi la malédiction, je l'aurais souffert sans murmure, mais c'est vous qui viviez en un même esprit avec moi (2).» Car l'homme qui vivait en intimité avec Jésus-Christ, qui était un chef de sa famille, un confident de ses pensées ; l'homme qui mangeait à sa table et son propre pain, l'homme qui, dans

1 Mat., 26. — Marc.; 14. — 2 Ps.54.

551

cette cène sacrée, a été rassasié d'une nourriture si délicieuse, est celui qui a fait éclater sa trahison contre lui. Et cependant cet Agneau plein de douceur ne refusa pas de coller sa bouche, où le mensonge n'eut jamais accès, sur cette bouche où la malice abondait., et de lui donner un baiser de tendresse au moment même de sa trahison, afin de faire briller aux yeux du coupable tout ce qui pouvait amollir la dureté d'un coeur perverti.

XVIIII. — Jésus prosterné contre terre.

Or Jésus, sachant tout ce qui devait lui arriver selon les dispositions secrètes de la volonté du ciel, s'en alla, après l'hymne d'actions de grâces, sur la montagne des Oliviers pour y prier son Père, ainsi qu'il avait accoutumé de le faire. Ce fut alors surtout qu'en présence du combat qu'il allait livrer avec la mort, en présence de la dispersion et de la désolation de ses brebis que ce pieux Pasteur aimait de l'affection la plus tendre, ce fut alors que l'image de la mort devint si horrible pour la partie sensible de la nature humaine dans Jésus-Christ, qu'il s'écria : « Mon Père, s'il est possible, que ce calice passe loin de moi (1) ! » Combien fut grande l'angoisse dont, pour diverses causes, est inondée en ce moment l'âme du Rédempteur ! Les gouttes de sueur de sang qui sortent de tout son corps et se répandent jusqu'à terre, nous le disent assez. Seigneur Jésus, Dominateur suprême, d'où vient cette affliction si profonde de votre âme? Pourquoi cette supplication

1 Mat., 26. — Luc., 22.

553

si pleine d'anxiété? Est-ce que le sacrifice offert par vous à votre Père ne fut point le sacrifice d'une volonté parfaite? Mais, je le vois, vous voulez nous montrer d'une manière infaillible qu'en vous se trouve la vraie nature de notre mortalité, et affermir notre esprit dans la foi ; vous voulez qu'au milieu des épreuves de la tribulation, notre coeur s'élève vers l'espérance et que l'aiguillon de notre amour pour vous devienne plus pressant. C'est pour cela que vous manifestez, par des marques évidentes en votre personne, l'infirmité naturelle de la chair, et aussi pour nous apprendre que vous avez porté réellement nos douleurs et que vous n'avez point été abreuvé de l'amertume des souffrances sans en ressentir vivement la peine.

XIX. — Jésus environné de la foule qui s'avance pour le prendre.

(1) Que l'esprit de Jésus ait été empressé à accepter sa Passion, c'est ce qu'il montra avec évidence, lorsque, la troupe des hommes altérés de son sang s'avançant conduite par le traître, avec des flambeaux, des lanternes et des armes , et cherchant à s'emparer de sa personne, il vint. lui-même à sa rencontre, se fit connaître et s'offrit à elle. Et, afin que notre présomption connût bien qu'elle ne pouvait rien contre lui qu'autant qu'il voulait bien le permettre lui-même, il renversa contre terre, d'une seule parole de sa. vertu toute-puissante, ces satellites d'iniquité. Mais en ce moment-là même sa colère ne fut. point un obstacle à sa miséricorde,

1 Joan., 18. — Mat., 26. — Marc., 14. — Luc., 22.

553

et sa charité, poussée jusqu'à la folie, ne cessa point de répandre la douce rosée de sa tendresse. Il guérit, par le contact. de sa main, la blessure faite par sou disciple à l'oreille d'un serviteur effronté, et il empêcha le zèle de son défenseur de se faire sentir à ceux qui s'emparaient de sa personne. Maudite soit la fureur de ces hommes, car elle alla, jusqu'à l'endurcissement, alors qu'elle ne put être comprimée ni par le miracle de la Majesté divine , ni par le bienfait de sa charité !

XX. — Jésus enchaîné.

Enfin, qui peut entendre, sans potasser des gémissements, comment à cette heure ces satellites barbares jetèrent leurs mains homicides sur le Roi de gloire, et comment, liant les mains innocentes du doux Jésus, de cet Agneau plein de mansuétude, ils le ramenèrent injurieusement comme un voleur qu'on conduit au supplice, sans qu'il proférât la moindre plainte? Quel glaive de douleur transperça le coeur des Apôtres, lorsqu'ils virent, leur Maître et Seigneur bien-aimé trahi par un d’entre eux, conduit pour être livré à la mort, les mains liées derrière le dos, connue un malfaiteur ; lorsqu'ils apprirent que cet impie Judas, touché de repentir, fui. rempli d’une telle amertume qu'il se donna lui-même la mort afin d'en finir avec la vie. Malheur cependant à cet homme! il ne revint pas, en agissant ainsi, à la source de la miséricorde conduit par l'espérance du pardon ; mais, effrayé par la grandeur énorme de son crime, il succomba au désespoir.

554

XXI. — Jésus méconnu de ses proches.

(1) Enfin, le Pasteur étant pris, les brebis furent dispersées, et, voyant leur Maître arrêté, les Disciples prirent la fuite. Pierre cependant, comme le plus fidèle, le suivit de loin jusqu'à la cour du Prince des Prêtres, où, à la voix d'une servante, il assura et répéta jusqu'à trois fois, avec serment, qu'il ne le connaissait pas. Mais le coq ayant chanté, le tendre Jésus fixa sur ce disciple bien-aimé un regard de compassion et de miséricorde. Rappelé ainsi à lui-même, Pierre sortit dehors et pleura amèrement.

Oh ! qui que vous soyez, vous qui, à la voix d'une faible servante, je veux dire à la voix de votre chair, avez renié effrontément, par votre volonté ou vos actes, Jésus-Christ immolé pour vous ; qui que vous soyez, en vous rappelant la Passion de votre très-doux Maître, sortez dehors avec Pierre et pleurez sur vous-même avec une amertume sans limites, afin que celui qui a abaissé ses regards sur les larmes de son Apôtre, daigne aussi vous regarder. Enivrez-vous de l'absynthe d'une double amertume : de componction, pour vous, et de compassion, pour Jésus-Christ, afin que, purifié avec Pierre de la tache de votre crime, vous puissiez avec lui être rempli de l'Esprit de sainteté.

XXII. — Jésus les yeux voilés.

Jésus-Christ, notre Pontife suprême, ayant été présenté au conseil des Prêtres qui ne méditaient que l'iniquité , et ayant confessé la vérité, c'est-à-dire qu'il

1 Luc., 22.

555

était vraiment le Fils de Dieu, on le jugea digne de mort comme un blasphémateur, et on lui fit endurer des opprobres sans nombre. Ce visage vénérable aux hommes, désirable aux Anges, ce visage qui remplit tous les cieux d'allégresse, est souillé de crachats par ces bouches coupables, meurtri par ces mains impies et sacrilèges, et couvert d'un voile par dérision. Le Seigneur de toute créature est souffleté comme un esclave méprisable, alors qu'il se contente de reprendre avec douceur et bénignité, d'un air calme et d'un ton peu élevé, un des serviteurs du grand prêtre qui le frappait, alors qu'il se borne à lui dire (1) : « Si j'ai mal parlé, montrez ce que j'ai dit de mal : si, au contraire, j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous ? »

O vrai ! ô doux et pieux Jésus ! quelle âme dévouée à votre amour peut, en voyant et en écoutant ces choses, retenir ses larmes et cacher la douleur profonde qu'elle ressent?

XXIII. — Jésus livré à Pilate.

L'impiété vraiment horrible cries Juifs ne put se rassasier par des injures aussi révoltantes; mais, en proie à une rage féroce , elle offrit à un juge infâme , comme à un chien furieux, l'âme du juste à dévorer. En effet les Princes des Prêtres conduisirent Jésus enchaîné devant Pilate, lui demandant qu'il condamnât au supplice de la croix celui dont il ignorait entièrement le crime (2) : Pour Jésus, semblable à l'agneau sous le ciseau de celui qui le tond, il se tenait devant

1 Joan., 18. — 2 Ps. 53.

556

le juge, calme et dans le silence, tandis que ces fourbes et ces impies objectaient des crimes inventés, poussaient des cris tumultueux pour que l'Auteur de la vie fût livré à la mort et que la vie fût accordée à un voleur homicide et séditieux, préférant ainsi , avec autant de folie que d'impiété, le loup à l'agneau, la mort à la vie, les ténèbres à la lumière. Doux Jésus ! qui sera assez dur pour entendre de ses oreilles ou rappeler en son esprit, sans gémir et se lamenter profondément, ces cris horribles : « Enlevez-le, enlevez-le, crucifiez-le ?

XXIV. — Jésus condamné à mort.

Pilate n'ignorait pas que la nation juive s'était soulevée contre Jésus, non par zèle pour la justice, mais par envie, puisqu'il assurait publiquement qu'il ne pouvait trouver en lui la cause la plus faible de mort. Cependant,vaincu par une crainte humaine, il abreuva l'huile du Sauveur d'amertume et soumit notre très-tendre Roi au jugement d'un tyran cruel, au jugement d'Hérode. Après qu'Hérode l'eut tourné en dérision et renvoyé à Pilate , celui-ci, par un commandement barbare, ordonna qu'il se tînt nu en présence de ses ennemis, afin que des bourreaux sans pitié déchirassent par la flagellation sa chair virginale et délicate, et lui infligeassent sans retenue plaies sur plaies, blessures sur blessures. Le sang précieux de cet innocent et très-aimable jeune homme coule à longs flots sur ses flancs sacrés sans qu'aucun crime puisse être reconnu eu lui. Et toi, homme perdu, toi, la cause

557

de toute cette honte , de toutes ces meurtrissures , comment ne te répands-tu pas en larmes inépuisables ? Voilà que l'Agneau plein d'innocence a voulu, afin de te soustraire à la sentence d’une juste condamnation, être condamné par un jugement inique (1). Voilà qu'il a payé pour toi ce qu'il n'avait point ravi; et toi, âme méchante et impie, tu ne satisfais point à la dette de la reconnaissance par la ferveur de ta dévotion, et tu n'as pour lui aucun sentiment de compassion.

XXV. — Jésus méprisé de tous.

Après que Pilate eut prononcé qu'il accordait aux impies l'accomplissement de leurs voeux, il sembla à ces soldats sacrilèges quo ce serait peu de chose de crucifier le Sauveur, si auparavant ils n'abreuvaient son âme de toutes leurs moqueries La cohorte entière s'étant donc réunie dans le prétoire, ils le dépouillèrent de ses vêtements, le revêtirent d'une robe d'écarlate, étendirent sur ses épaules un manteau de pourpre, et, plaçant sur sa tête une couronne d'épines et en sa main droite un roseau , ils fléchirent par dérision le genou devant lui , le meurtrirent de soufflets , le couvrirent de crachats et frappèrent avec le roseau sa tête vénérable. Considère maintenant, ô orgueil du coeur humain, toi qui fuis les opprobres et soupires après les honneurs, considère quel est celui qui s'avance, ayant une ressemblance de roi, et néanmoins couvert de confusion , comme le dernier des esclaves! C'est

1 Ps. 68. — Mat., 27.

558

ton Roi , c'est ton Dieu qui vient d'être traité comme un lépreux , comme le plus méprisable des hommes, afin de t'arracher à la confusion éternelle, afin de guérir la maladie de ton orgueil (1). Malheur donc une fois, malheur deux fois à ceux qui, après un exemple si éclatant d'humilité, se laisseront élever par l'orgueil et rendront ainsi de nouveau l'objet de leurs mépris le Fils de Dieu , ce Fils de Dieu d'autant plus digne de recevoir des hommes tout honneur, quo pour eux il s'est soumis à tout ce qu'il y a de plus révoltant !

XXVI. — Jésus attaché à la Croix.

Enfin les impies se sont rassasiés des opprobres du Roi de toute mansuétude; on le couvre de ses vêtements pour l'en dépouiller bientôt encore; on le conduit au Calvaire , et il porte lui-même sa croix Là, on lui ôte de nouveau ses vêtements et on ne lui laisse autour du corps qu'un linge misérable; on le jette cruellement sur l'arbre de la croix, on l'y étend, on tire ses membres avec violence, on les allonge de côté et d'autre comme on ferait d'une peau, on le perce de clous aigus, et ses mains et ses pieds étant ainsi fixés à la croix et déchirés de la manière la plus cruelle on s'empare de ses vêtements, on se les partage, et sa tunique sans couture devient par le sort la possession d'un de ses bourreaux.

Vois maintenant, ô mon âme, comme le Dieu béni sur toute chose est plongé tout entier, depuis l'extrémité des pieds jusqu'à la tête, dans les eaux de la

Tous les livres