Œuvres spirituelles (page 45)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Cant., 2. — 2 Eccles. hier., c. 4.

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qui en jouit lorsqu'elle est bien disposée, assurément la sainte aspiration des célestes parfums réjouira notre odorat intellectuel pourvu qu'il soit pur de toute ardeur déréglée, et elle nous remplira d'allégresse. » Elle avait goûté par expérience ces divines senteurs, celle qui s'écriait : « Nous courons à l'odeur de vos parfums (1). » Sur quoi saint Bernard dit (2) : « Si le Seigneur répand une odeur de suavité pour tous les hommes, il le fait principalement pour ceux qui demeurent à ses côtés ; et plus l'on s'approchera de lui par une vie sainte et une conscience pure, plus, je le crois, ou ressentira une émanation puissante de ses parfums et de son onction inénarrable. Or, de telles faveurs ne sont comprises de l'intelligence qu'autant qu'elle les a expérimentées. » Rendons grâces à Dieu qui répand par nous en tous lieux l'odeur de la connaissance de son nom (3) .

En quatrième lieu , Jésus-Christ dans le sacrement se montre extrêmement facile à atteindre par le toucher; car il se donne lui-même en nourriture, il demeure en celui qui le reçoit; celui qui s'en nourrit demeure en lui, comme dit saint Jean ; et cela s'accomplit surtout par une charité extrême, qui est le lien d'union le plus véritable entre l'âme et Dieu. Remarquons ce que dit Hugues (4) : « Atteindre Dieu, c'est le chercher en tout temps par le désir, c'est le trouver par la connaissance, c'est le toucher en

1 Cant., 1. — 2 In Cant., serm. 22. — 3 II Cor., 2.

— 4 De Ar. mor., l. 1, c. 4.

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le goûtant. » Par où nous voyons que cette union à Dieu compte plusieurs degrés, par lesquels on s'approche, on trouve, et l'on touche, non en changeant de lieu , non en faisant usage de ses membres corporels; « car c'est par la ressemblance de notre âme avec Dieu que nous nous en approchons, de même que c'est par la dissemblance que nous nous en éloignons, dit saint Augustin (1). »

Le premier degré pour atteindre Dieu consiste donc à le chercher par le désir. Car, quoique Dieu , par là même qu'on le désire, ne soit pas possédé comme présent sous un certain point de vue, il est nécessaire pourtant qu'il le soit sous un autre, autrement on n'aurait pour lui aucun désir. Assurément, dit saint Grégoire, celui qui désire Dieu a déjà celui après qui il soupire, et cependant il le cherche de plus en plus. La raison en est qu'il faut chercher sans fin celui qu'il faut aimer sans limite. »

Le deuxième degré pour atteindre Dieu , c'est de le trouver par la connaissance. Or, la connaissance est un acte vital, et de pareils actes atteignent leurs objets, comme nous l'avons montré plus haut. S'il en était autrement, le Bien-Aimé n'aurait point dit à sa bien-aimée : Vous avez blessé mon coeur par un de vos yeux (2), c'est-à-dire par votre intelligence qui a pénétré jusqu'en mon intérieur. Mais on n'atteint que manière imparfaite, si ce qui est présent à la connaissance ne le devient également à la volonté de celui qui aime. C'est pourquoi saint Augustin dit après

1 De Trinit., I. 6.— 2 Cant., 4.

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l'Apôtre (1) : « Il y en a qui connaissent Dieu sans cependant le posséder pour cela, car, bien qu'ils le connaissent comme Dieu, ils ne le glorifient pas comme Dieu. »

On atteint Dieu troisièmement lorsque par l'amour on le possède, on l'embrasse, on le mange spirituellement. Ces actes et ces degrés appartiennent principalement à l'affection et à la volonté. Ce qui fait dire à saint Augustin (2) : que la volonté n'a proprement qu'un seul acte consistant à tenir, à embrasser et comme à posséder, ce que l'intelligence ne peut faire; car la possession n'est point le partage de la faculté qui connaît, mais de celle qui a l'objet connu ; de même que la santé n'appartient point au médecin qui la constate, mais à celui qui en jouit. Ainsi l'intelligence ne saurait exercer l'acte du goût , mais seulement la volonté ; car le goût réside en la charité, et la charité ou l'amour est un acte de la volonté. « De même, dit Richard (3), que Dieu est entendu par notre mémoire, et vu par notre intelligence, de même il est embrassé et atteint par notre amour. » C'est ainsi que l'avait touché en esprit celle qui s'écriait : Sa main gauche est placée sous ma tête, et il m'embrasse de sa main droite (4). Par la main gauche on entend les splendeurs qui illuminent les spéculations de l'intelligence et qui sont le partage de ceux qui voyagent sur cette terre; et par la main droite, qui désigne la patrie, on comprend l'union surintellectuelle

1 Epist. 57. — 2 De Trinit., l. 9, c. 8. — 3 De

Cont., l. 4. — 4 Cant., 2-3.

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avec Dieu, union qui se fait sans intermédiaire, nous fait soupirer après la récompense comme un gage qui nous la montre, et nous est une assurance qu'elle ne nous sera point ravie. Voilà pourquoi l'Epouse nous dit : Je le possède et je ne le laisserai point aller, après des embrassements et des ravissements aussi ineffables.

En cinquième lieu , Jésus est un pain au-dessus de toute substance. C'est pourquoi il est la nourriture très-puissante et très-suffisante des anges et des hommes; et c'est par là qu'il excite le goût intérieur de notre âme et l'ouvre aux jouissances des délices éternelles. « Rien , dit l'abbé de Verceil , ne présente à l'âme une nourriture aussi agréable que ce pain qui l'emporte sur toute substance; et cette nourriture ne se prend point par un intermédiaire, mais par l'expérience que l'on fait de la douceur

divine ; car le goût et le toucher ne s'exercent point à l'aide d'un miroir comme la vue. C'est dans cette participation à la divinité que se trouve

la portion de Marie qui ne doit jamais lui être enlevée. C'est elle qui est la principale réparation de la ruine antique que nous avons soufferte quand nous fûmes dépouillés dans le premier Adam, et blessés dans les biens qui nous étaient naturels. » Cependant , quoique ce pain renferme en soi tout ce qu'il y a de délicieux et tout ce qui peut être agréable au goût, quoiqu'il guérisse toutes nos infirmités, il ne fait point éprouver également à tous les mêmes avantages. « Dieu, dit saint Bernard , ne se donne

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pas à tous d'une manière uniforme, car le goût de la divine présence varie nécessairement suivant les divers désirs de l'âme, et les délices qui émanent de la douceur suprême réjouissent le palais de notre coeur selon que ce coeur poursuit plus ou moins des objets étrangers à son Dieu (1). » En effet, ce pain de vie doit avoir un goût tout-à-fait différent pour le réprouvé et pour le juste. Aussi saint Grégoire, expliquant ce passage de Job : C'est l'oreille qui juge des paroles, et le palais de ce qui a du goût (2), nous dit : « Job , par cette sentence, semble faire allusion aux réprouvés et aux élus en même temps, car les paroles de la sagesse que les réprouvés ne font qu'entendre sont non-seulement entendues, mais goûtées par les élus, et leur coeur savoure avec bonheur ce qui ne fait que frapper l'oreille des impies sans arriver jusqu'à leur âme. Autre chose est d'entendre seulement le nom d'un mets exquis, autre chose de s'en nourrir. Les élus reçoivent la nourriture céleste et en font usage, car ce qui arrive à leur oreille pénètre par l'amour jusqu'au fond de leur âme et la rassasie délicieusement ; mais pour les réprouvés, ils ignorent quel goût renferme cet aliment. Autre chose est de savoir quelque chose de Dieu , autre chose de savourer par le palais de l'intelligence ce qu'on en sait. Car il n'y a d'établi sur les bases de la sagesse que ce qui se fortifie par l'usage de la vie et par l'expérience des actes. »

1 In Cant., 51. — 2 Job., l2. — 3

Mor., l 11, c. 4

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Mais, comme nous l'avons dit plus haut, celui qui désire goûter ce pain céleste, doit avoir des sens intérieurs bien exercés. Saint Augustin semble les avoir possédés ainsi quand il s'est écrié (1) : « Et qu'aimé-je, mon Dieu, lorsque je vous aime? Ce n'est point la beauté qui frappe dans les objets corporels, ni la splendeur de la lumière qui charme nos yeux,

ni la douce mélodie de la musique, ni l'enivrante odeur des parfums et des fleurs ; ce n'est ni la manne ni le miel ; ce ne sont point les formes séduisantes qui attirent les baisers de l'amour; non, ce ne sont point ces choses que j'aime quand j'aime mon Dieu, et cependant j'aime une lumière, une voix , un parfum, un aliment, je ne sais quelle étreinte amoureuse Mais tout cela appartient à l'homme intérieur ; c'est cette partie secrète de moi-même où brille une lumière qui n'est point bornée par l'espace, où se fait entendre une mélodie dont les accords ne sont jamais interrompus, où s'exhale un parfum qu'aucun souffle ne vient dissiper, où je savoure un aliment que mon avidité ne saurait diminuer, où enfin je m'unis avec délices à un objet dont la possession conserve toujours les mêmes enivrements. Voilà ce que j'aime quand j'aime mon Dieu. » On voit par ces paroles comment nos sens intérieurs expérimentent les choses éternelles, et Richard nous dit à cette occasion (2) : « Ce n'est point, assez d'avoir de ces biens célestes la connaissance que la foi nous donne; il faut nous élever jusqu'à

1 Conf., l. 10 . c. 6.— 2 Lib. I, de Trin., c. 5.

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celle qui vient de l'intelligence , si nous sommes impuissants à arriver à les connaître par l'expérience. »

CHAPITRE VII. Comment notre aine est invitée à s'avancer par le chemin de l'expérience en la demeure intérieure du Seigneur.

Voyons, en dernier lieu , comment le Seigneur Jésus invite notre âme à s'avancer vers sa demeure intérieure par ce chemin de l'expérience des choses éternelles.

Il lui dit donc : « Levez-vous, hâtez-vous, ma bien-aimée, ma colombe, et venez. » Et il ajoute pour rendre cette invitation plus attrayante : Le figuier a commencé à pousser ses premières figues; c'est-à-dire: on peut maintenant goûter la suavité du viatique si longtemps désiré. C'est aujourd'hui qu'il y a sécurité à se mettre en route, car le voyageur est sûr d'y rencontrer une nourriture délicieuse; il est sûr de voir ses forces s'accroître jusqu'à ce qu'il soit parvenu avec le Prophète jusqu'aux sommets d'Horeb, jusqu'à la montagne de Dieu. »

Le Seigneur dit donc à l'âme : « O ma bien-aimée, par l'expérience de cette céleste nourriture qui est moi-même, n'avez-vous pas mangé le rayon que je vous présentais avec le miel qu'il renfermait? n'avez-

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vous pas goûté la douceur de ma divinité en même temps que le corps et le sang de mon humanité ? C'est le partage de mes amis, de mes bien-aimés, de manger, de boire et de s'enivrer; de manger mon corps, de boire mon sang, de s'enivrer par une expérience intime de ma divinité; c'est le partage de mes élus. »

« Levez-vous donc afin d'habiter en moi par l'expérience , afin de demeurer où je demeure; car depuis que je suis devenu votre nourriture, vous êtes en moi et moi je suis en vous; vous m'êtes comme incorporée. J'habite au plus haut des cieux et mon trône est dans la colonne d'une nuée (1). Levez-vous donc, ô ma colombe, afin d'entrer en cette jouissance simple et toute singulière que vous promet l'expérience. Car vous ne soupirez qu'après ma présence, vous ne désirez que vous en rassasier; c'est pourquoi vous vous êtes écriée : « Mon âme a refusé toute consolation, mais je me suis souvenue de Dieu et j'ai été dans la joie (2). Je ne pleure pas la perte des biens temporels : leur abondance est impuissante à me consoler; il n'y a que le souvenir de Dieu seul qui puisse me réjouir. » Mais si le souvenir de Dieu seul vous inspire de la joie, si sa présence est pour vous plus douce que le miel et toutes les choses de ce monde, hâtez-vous donc d'arriver à cette allégresse; hâtez-vous d'atteindre la perfection de votre expérience. Plus vous goûterez les délices spirituelles, plus vous les désirerez avec avidité. Hâtez-vous de

1 Eccl. 25. — 2 Ps. 76

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venir à moi , la source de toutes délices. La promptitude elle-même semble un retard quand on désire. »

« O mon unique beauté ! vous êtes digne d'un tel nom par la multiplication vraiment lumineuse de votre expérience. Vous l'avez faite, cette expérience de mes douceurs, lorsque je vous visitais, lorsque je me tenais derrière votre muraille, lorsque je plongeais mes regards à travers les barreaux de vos fenêtres, lorsque j'accourais franchissant les montagnes, lorsque je vous faisais entendre ma voix , lorsque je vous environnais de l'odeur de mes parfums, lorsque je réparais vos forces par une nourriture céleste, lorsque je vous pressais contre mon cœur. »

Telles sont les expressions d'amour que nous pourrions étendre si nous voulions parcourir toutes les pages du Cantique de l'amour. C'est ce qui fait dire à saint Bernard (1) : « Remarquez la ferveur et la diligence de l'épouse. Voyez avec quelle attention vigilante elle observe l'arrivée de l'Epoux et comme maintenant elle considère toutes choses avec un soin sans limites. Le voici qui s'avance, il se hâte, il s'approche, il est présent, il regarde, il parle, et rien de tout cela n'échappe aux regards de l'épouse, rien ne surprend sa vigilance. » C'est pourquoi il lui dit encore :

« Venez donc consommer l'expérience que vous avez commencée, car le figuier a produit ses premières figues. » Et par ces paroles il rend son invitation plus attrayante. Que pouvons-nous en effet

1 In Cant., 57.

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entendre plus justement, par ce figuier qui produit un fruit de douceur, que le Père éternel , le principe de toute suavité, qui nous a donné ces figues d'une douceur infinie et destinées à notre nourriture, son Verbe et son Saint-Esprit, qui lui sont consubstantiels et coéternels? Il a produit son Verbe, il l'a fait s'incarner afin qu'il devint notre rédemption; il l'a rendu un pain au-dessus de toute substance afin qu'il nous fût un aliment réparateur. Ce pain est descendu du ciel tout préparé et approprié à nos besoins, renfermant en soi toutes délices et tout ce qui peut être agréable au goût, afin de nous être une nourriture pleine d'attraits, une nourriture qui nous empêchât de défaillir le long du chemin et qui pût nous ramener au Père qui règne dans l'éternité. « Un mets, dit Hugues (1), vous est offert sur la table du Seigneur; gardez-vous de le dédaigner : il renferme en soi tout bien. Mais tous ne savent point en apprécier la valeur. Il est unique parce qu'il ne veut point être pris avec rien d'étranger, avec une joie qu'il n'engendre pas , avec un contentement qui ne vient pas de lui. Il est appelé un mets domestique parce qu'il n'est préparé que pour les amis et les intimes de la maison. Il est dit unifique parce qu'il ne fait qu'un avec lui de tous ceux qui sont admis à le recevoir et à s'en nourrir. »

Le figuier paternel nous a produit aussi l'Esprit-Saint qui lui est coéternel et consubstantiel , qui est la source d'une douceur sans bornes, source qui jaillit

1 Sup.

7, Aug. hier., l. 7.

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jusqu'à la vie éternelle. En effet il est écrit : « Mon Esprit est plus doux que le miel (1). » C'est de lui qu'émane toute douceur. C'est pourquoi saint Grégoire a dit (2) : « L'onction de l'Esprit-Saint fait mépriser les choses inférieures, et elle nous élève vers celles qui sont au-dessus de nous. Sa douceur ne peut être sentie ici-bas ni exprimée. Le Père nous a donné ce fruit d'une suavité ineffable quand il nous l'a envoyé par des miracles éclatants, et il le donne encore tous les jours lorsqu'il l'envoie invisiblement à ses élus, afin d'accompagner notre pèlerinage par ses sept dons comme par sept splendeurs lumineuses, et de nous conduire par ses sept festins spirituels au banquet des collines éternelles. »

C'est en expliquant cette pensée que le même saint a dit encore : « Chaque don de l'Esprit-Saint fait naître en l'âme un jour tout spirituel par la lumière qu'il répand , et dans ce jour il offre un banquet tout céleste par la suavité dont il l'enivre. L'intelligence prépare et donne le sien en son jour, parce que, après avoir pénétré ce qu'elle a entendu , elle en nourrit le coeur et en dissipe les ténèbres. La sagesse, à son tour, donne son festin en fortifiant par l'espérance et la certitude des biens éternels. Le conseil , de même , en mettant un frein à la précipitation de l'âme et en la remplissant de raison. La force vient ensuite; elle nous inspire le mépris de l'adversité

1 Eccl., 25. — 2 Mor., l. 1, c. 16.

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et nourrit notre coeur tremblant des aliments de la confiance. La science lui succède , et elle fait oublier à notre âme le jeûne de l'ignorance qui l'avait envahie jusqu'en ses profondeurs. La piété vient aussi remplir des oeuvres de la miséricorde les entrailles de notre coeur. Enfin, la crainte pénètre notre âme afin qu'elle ne s'aveugle pas à la vue des choses présentes , et elle la réconforte en lui donnant pour soutien l'espérance des choses à venir. »

Et ainsi celui qui parcourt ce chemin de l'éternité s'avance avec confiance et rapidité. Ces dons de l'Esprit-Saint sont autant de perfections de l'âme qui la rendent agile à obtenir les biens éternels et l'exercent à en faire l'expérience , car l'homme spirituel juge de tout. Que le Dieu béni , la sagesse éternelle , nous conduise à cette expérience pleine et entière de ses biens célestes. Ainsi soit-il.

LIVRE VIII. SEPTIÈME CHEMIN DE L'ÉTERNITÉ.

Le septième chemin de l'éternité que notre esprit doit parcourir pour arriver à la demeure intérieure , secrète et éternelle du Seigneur Jésus , est l'opération méritoire des choses célestes, ou autrement l'opération déiforme , c'est-à-dire conforme à l'action même de Dieu. Si nos oeuvres ne devaient pas être un chemin

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qu'il fallût parcourir pour arriver à l'éternité , le Seigneur n'aurait point dit : Leurs oeuvres les suivent (1). Pour avoir donc une connaissance plus parfaite de ce chemin , considérons les sept points suivants :

1° Pourquoi le chemin d'une opération méritoire vient-il après ceux que nous avons parcourus jusqu'à ce moment ?

2° Pourquoi la nature raisonnable a-t-elle été faite pour agir et obtenir par là sa fin éternelle?

3° Pourquoi l'homme est-il tenu d'agir selon sa nature corporelle et sa nature spirituelle?

4° Comment l'opération de l'une et l'autre nature devient-elle déiforme?

5° Quels degrés divers ou quelles espèces distingue-t-on dans l'une et l'autre opération?

6° Comment notre esprit , par l'une et l'autre vie , c'est-à-dire par la vie contemplative et par la vie active, arrive-t-il aux choses éternelles?

7° Comment notre esprit est-il invité par le Seigneur à marcher par le chemin d'une opération méritoire?

CHAPITRE PREMIER. Comment le chemin d'une opération méritoire vient après ceux que nous avons parcourus.

Lorsqu'un homme s'est exercé dans les choses spirituelles , et dirigé vers les biens suprêmes par une intention droite, et que , par une méditation réitérée ,

1 Mat., 16.

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il s'est rendu agile à parcourir les chemins de l'éternité; lorsque , par une contemplation lumineuse , il s'est porté vers ces biens immuables, et par un amour ardent, il les a embrassés avec ardeur; lorsque , par une révélation multipliée, il en a été instruit parfaitement , et que , par un avant-goût ineffable, il en a fait l'expérience , selon que nous l'avons expliqué jusqu'à ce moment, que lui reste-t-il encore à accomplir sinon d'entrer en ces biens par une action déiforme et méritoire? De quoi lui servirait tout ce que nous avons expliqué , si cette opération déiforme ne venait le consommer? La connaissance de la vérité ne nous rend point parfaits si l'habitude de la vertu ne vient point à sa suite lui prêter son action. De quoi nous servira , dit Hugues , de reconnaître en Dieu une majesté suprême , si nous ne savons tirer aucun avantage de cette connaissance? Lorsque nous sortons du secret profond de la contemplation divine , que pouvons-nous en rapporter autre chose, sinon la lumière qui nous dirigera dans une action exemplaire? C'est. donc avec raison que le chemin d'une action méritoire vient à la suite de ceux dont nous avons parlé.

1 In 7, Ang. hier., l. 7.

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CHAPITRE II. Pourquoi la nature raisonnable a-t-elle été formée pour agir et obtenir par là sa fin éternelle.

Il nous faut donc savoir, en second lieu , que la créature raisonnable a reçu l'existence pour accomplir les actions qui lui sont propres, et arriver par là , avec l'aide de la grâce, à obtenir sa fin dernière. Ainsi , ce n'est pas seulement pour n'être point exclu de sa fin ou de la vie éternelle, que l'homme doit faire les oeuvres pour lesquelles il a été créé, mais encore pour n'être point privé de la perfection qui lui est naturelle. L'abbé de Lincoln dit à ce sujet : « La nature raisonnable a reçu la vie non-seulement pour s'attacher à Dieu par l'amour, mais encore pour agir, selon qu'il a été divinement réglé, relativement au bien du prochain et en vertu de l'amour qu'on lui doit. Si elle n'opère de cette manière , elle manque la fin pour laquelle elle existe, car l'un de ces amours ne peut être sans l'autre ; et ainsi elle devient superflue et inutile, elle est indigne de jouir plus longtemps de la vie, même si l'on ne considère que la vie naturelle que Dieu ne lui a donnée que pour cette fin. Comme, selon l'Apôtre (1), celui qui ne travaille pas ne doit point manger, de même tout être créé

1 II Thess., 3.

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pour un but doit être privé du bienfait de son existence s'il ne remplit point ce but, ou du moins ne plus conserver la plénitude et l'intégrité de sa perfection première. Ainsi le premier ange et le premier homme n'agissant pas selon les dispositions divines de la grâce qui leur était donnée, se retirant volontairement et s'éloignant de l'Etre qui a la vie en lui-même et par lui-même, l'ange et l'homme, dis-je, ont vu la corruption envahir leur existence naturelle, non pas qu'ils aient été jetés tout-à-fait dans le néant, mais ils sont demeurés déchus de la plénitude de leur perfection; et parce qu'ils se sont éloignés de celui qui seul est par lui-même , pour se tourner vers un autre qui n'est pas par lui-même, ou qui n'est que d'une manière imparfaite , ils sont dits plutôt ne pas exister qu'exister. » Ainsi il n'est pas permis de se dispenser de faire le bien. Le repos sans les lettres, dit Sénèque (1), c'est la mort, c'est le tombeau de l'homme vivant. » — « Rien, dit saint Bernard, n'est plus précieux que le temps : de même qu'un cheveu ne périra pas de notre tête, ainsi aucun moment du temps ne périra sans qu'il nous faille en rendre compte. » La nature raisonnable a donc été créée pour agir, et arriver par là à sa fin.

1 Epist. 82.

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CHAPITRE III. Pourquoi l'homme est tenu d'agir selon sa double nature.

L'homme , étant composé d'un corps et d'une âme, doit accomplir des oeuvres de deux sortes , afin qu'en s'appuyant sur des actes conformes à ses deux natures, il puisse, au moyen d'une intention sans cesse fixée sur sa fin dernière, se diriger vers les biens éternels. C'est en agissant ainsi qu'il sera tout entier dans un accord parfait avec les puissances de son âme, qu'il goûtera la paix, et que le royaume du Dieu éternel s'établira en lui. Si ce royaume ne pouvait exister en nous, le Seigneur n'aurait point dit : Le royaume de Dieu est au-dedans de vous. Or, ce royaume ne consiste pas dans le boire ni dans le manger, mais dans la justice, dans la paix et dans la joie que donne le Saint-Esprit (1). La justice rend droits les jugements de notre coeur ou de notre raison; la paix calme et modère les mouvements de nos puissances , et la joie remplit les désirs de notre volonté. Ces choses sont une image et un gage de la joie inaltérable du siècle à venir, nous dit Grégoire.

L'auteur du livre de l'Esprit et de l'âme nous montre et nous enseigne parfaitement bien l'ordre de

1 Luc., 17. — Rom., 14.

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ces opérations, tant spirituelles que corporelles , et leur direction vers leur fin, qui est Dieu. « L'âme , dit-il, est une noble créature. Elle est la cité même de Dieu dont on a dit tant de merveilles et qui a été formée à son image et à sa ressemblance. C'est avec raison qu'on l'a appelée Jérusalem, car elle a été créée pour jouir de la vision de cette paix suprême qui , de deux objets opposés, n'a fait qu'un tout. Cette âme est un paradis où, tandis qu'elle médite les choses célestes, elle se réjouit comme en un jardin de délices. Elle est la maison du Père de famille à cause de l'unité qui règne en elle, l'épouse du Christ à cause de l'amour qui l'anime, le temple de l'Esprit-Saint à cause de la sainteté dont il la remplit; elle est la cité du Roi éternel à cause de la concorde de ses citoyens. Et comme nulle cité ne saurait être dépourvue d'habitants , notre Créateur a établi en elle un peuple formant trois degrés divers : des sages pour conseiller, des soldats pour combattre, des ouvriers pour travailler. Ces habitants sont les puissances naturelles et innées de

l'âme, qui y résident comme en leur lieu et y occupent des rangs distincts. Les unes sont placées au plus haut degré, les autres tiennent le milieu, et les dernières les degrés inférieurs, selon l'ordre de la hiérarchie angélique. Les puissances du premier rang sont nos sens intellectuels ; celles du milieu , nos sens raisonnables; et celles du dernier rang, nos sens privés de raison. Et voici comment ces sens diffèrent entre eux : le sens animal soupire

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après les choses sensibles : le sens raisonnable apprécie ces choses et les dédaigne en les considérant avec le regard de son discernement ; le sens

intellectuel entraîne tout vers ce qui est divin. Les sens de l'intelligence sont donc comme les conseillers de l'âme , qui lui disent (1) : Crains Dieu et observe ses commandements, car c'est là tout l'homme. Les sens de la raison , comme ses soldats qui s'opposent par les armes de la justice aux efforts hostiles de diverses concupiscences; et enfin, les sens matériels sont comme autant d'ouvriers grossiers, attentifs aux premiers mouvements du corps, et destinés à servir ses besoins. Cette triple vertu de l'âme, cette vertu sensuelle , raisonnable, intellectuelle , les philosophes l'ont appelée parties de l'âme, non parties intégrales, mais virtuelles, parce qu'elles en sont les puissances. »

Toute cette famille donc venant à être pacifiée ; chacun de ses membres étant réglé et dirigé dans l'accomplissement de ses devoirs et des oeuvres qui lui sont propres , pleinement soumis à son Roi , il ne reste plus qu'à chasser et à exclure de ce royaume de l'âme tous les étrangers qui pourraient y porter le trouble. « Or ces étrangers, dit Richard, sont ces pensées aussi vaines qu'inutiles, dont nous ne retirons aucune utilité ; ce sont ces affections désordonnées et ces sollicitudes sans nombre qui nous assiégent. Il faut les chasser toutes sans réserve, et alors il nous sera permis de nous attacher d'une manière inébranlable

1 Eccl., 12.

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aux lois de notre Roi, et de jouir d'autant plus agréablement des embrassements de notre Bien-Aimé, que nous le ferons avec une âme plus libre. C'est lui qui essuiera alors toute larme de nos yeux (1). »

On voit maintenant que l'homme doit opérer selon ses deux natures , puisque l'une et l'autre sont capables de la béatitude.

CHAPITRE IV. Comment l'action de nos deux natures, de la corporelle et de la spirituelle, devient déiforme.

Saint Denis ayant dit que , selon les enseignements de l'Ecriture, nous commençons sur cette terre une vie déiforme qui sera consommée dans le ciel, voyons comment les opérations de notre âme et de notre corps peuvent avoir cette déiformité, ou autrement cette conformité avec l'opération divine. S'il nous était impossible d'agir comme des enfants d'une manière conforme à Dieu, notre Père, le Seigneur n'aurait point dit : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. De même donc que nous portons et conservons en notre âme l'image de Dieu, de même aussi, pour être ses enfants, devons-nous lui ressembler en nos actions; car nous sommes véritablement les enfants de celui dont nous accomplissons les

1 Lib. 4, de Cont., c. 15. — 2 Mat., 5.

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oeuvres, nous dit le Seigneur. C'est pourquoi saint Denis nous enseigne que la perfection de toute hiérarchie, c'est-à-dire de toute personne bien réglée , consiste à arriver à l'imitation de Dieu selon l'action qui lui est propre, et à devenir la coopératrice de ses desseins; que c'est là ce qui établit en tous les hommes de la manière la plus efficace la conformité divine, et ce qui nous fait le mieux reproduire nous-mêmes l'opération de Dieu autant qu'il est possible, selon cette parole de saint Paul : « Nous sommes les aides de Dieu (1) . »

Le même saint Denis nous dit encore (2): « De peur que les rayons des opérations divines ne nous semblassent confus et difficiles à distinguer, les degrés en ont été divisés, tant dans le ciel que dans l'Eglise, en opérations premières , moyennes et dernières, et le rang en a été fixé selon l'ordre hiérarchique , c'est-à-dire avec une distinction exempte de toute confusion. » Et ailleurs il ajoute : « Tout esprit bien réglé , tant au ciel que sur la terre , a en soi des dispositions , des vertus et des actions surnaturelles premières , moyennes et dernières , selon lesquelles il reçoit d'une manière proportionnée à sa capacité la pureté , l'illumination et la perfection que Dieu lui donne ; ce sont là des opérations déiformes et qui nous rendent semblables à Dieu. » Il faut donc que ceux qui veulent arriver là soient des hommes hiérarchiques, c'est-à-dire des hommes réglés selon l'ordre que nous voyons établi pour les anges ; que

1 I Cor., 5. — 2 Eccl. hier., 5.

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par leurs opérations suprêmes, ils soient réglés vis-à-vis de Dieu , par celles du milieu vis-à-vis d'eux-mêmes , et par celles du dernier rang vis-à-vis des choses extérieures. C'est alors qu'il y aura en nous un ordre réel, et que nos opérations seront déiformes et agréables à Dieu ; car c'est ainsi que nous sommes purifiés, illuminés et rendus parfaits. C'est alors que nous serons aptes à purifier, à illuminer et à rendre parfaits les autres , ou du moins à les disposer à ces faveurs , car nous serons les aides de Dieu qui seul les produit effectivement. Au reste , voyez ce que nous avons dit plus haut sur ce sujet au chemin troisième, chap. IV.

Il faut , en premier lieu , qu'étant bien réglés , nous agissions d'une manière déiforme vis-à-vis de Dieu , en prenant pour modèle la suprême hiérarchie de l'ordre angélique. « Dieu , dit saint Bernard , aime dans les Séraphins comme charité; il connaît dans les Chérubins comme vérité, et dans les Trônes il siège comme équité (1). » Il faut que nous aussi , autant qu'il est en notre pouvoir, nous aimions Dieu comme le bien suprême, que nous le connaissions connue la vérité souveraine , que nous le possédions en nous comme la vérité inaltérable ; et c'est ainsi que nous nous trouverons établis vis-à-vis de lui dans un ordre parfait par des opérations déiformes. Car dit l'abbé de Lincoln , il est dans la nature de l'intelligence humaine , placée au degré le plus haut qu'il lui est donné d'atteindre, de s'embraser d'amour avec les Séraphins , de briller de l'éclat de la science avec

1 De Consid., lit. 5, c. 5.

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les Chérubins et , une fois devenue spirituelle , de juger toutes choses avec les Trônes. »

En second lieu , il nous faut , étant bien réglés vis-à-vis de nous-mêmes, accomplir des actes déiformes à l'instar de la seconde hiérarchie angélique en laquelle, dit saint Bernard, Dieu règne comme majesté , opère comme vertu , et protége comme salut. Il faut que, nous aussi, nous surmontions tout ce qui s'oppose à la domination divine, que nous accomplissions les ouvres de toutes les vertus , selon la grâce qui nous a été donnée; que nous résistions puissamment à tous les mouvements et tendances déréglés de notre nature, et que nous communiquions, selon l'étendue de nos forces , toutes ces choses à nos inférieurs. C'est ainsi qu'en nous régnera un ordre parfait fondé sur des opérations déiformes : « car, dit l'abbé de Lincoln, nous devons , en notre hiérarchie moyenne , gouverner avec les Dominations, être forts avec les Vertus , et constitués en un ordre parfait avec les Puissances. »

En troisième lieu , il faut que, semblables à des hommes bien réglés pour toutes les choses du dehors, nous fassions des oeuvres déiformes en marchant sur les traces de la dernière hiérarchie angélique , en laquelle , comme dit encore saint Bernard , Dieu gouverne comme principe, éclaire comme lumière , et assiste comme piété. Il faut , dis-je , que nous ramenions saintement toutes choses à notre premier principe ; que nous fassions briller aux yeux de nos frères la lumière de la vérité et par nos paroles et par nos actions, et que nous remplissions avec ferveur envers

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tous les autres les ouvres de la miséricorde. C'est ainsi que pour les choses extérieures nous serons dans un ordre parfait et que nos actions seront déiformes : « car, dit encore l'abbé de Lincoln , c'est un devoir pour nous, en notre dernière hiérarchie , de gouverner avec les Principautés en ramenant tout au premier principe, de manifester la vérité avec les Archanges, et de venir pieusement avec les Anges au secours de l'indigent. »

Ainsi la Divinité purifie d'abord les esprits créés pour le ciel en ce qui est naturel ; elle les illumine ensuite, et, après les avoir illuminés , elle les conduit à la perfection par des opérations conformes à sa sainteté.

CHAPITRE V. Combien distingue-t-on de degrés ou d'espèces en ces deux sortes d'opérations?

Nous allons maintenant examiner combien, dans les opérations de l'une et l'autre nature , on distingue de degrés ou d'espèces. Mais comme en traitant de la vie contemplative nous avons parlé des opérations spirituelles , il ne nous reste plus qu'à nous occuper que de celles qui regardent la vie active. Nous allons donc considérer les degrés de ces vertus d'abord dans leur rapport avec le prochain; ensuite dans leur rapport avec l'homme lui-même qui en est l'auteur, et enfin dans leur rapport avec Dieu.

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Les opérations des vertus, ou plutôt les vertus elles-mêmes, selon que nous en parlons en ce moment, se divisent en quatre appelées cardinales et dont chacune compte plusieurs degrés , comme l'enseigne Macrobe d'après Platon (1). Ce sont les vertus politiques, les vertus purgatives, les vertus d'une âme purifiée et les vertus exemplaires. Les premières règlent l'homme vis-à-vis du prochain, les secondes vis-à-vis de lui-même , les troisièmes vis-à-vis de Dieu , et les dernières perfectionnent les autres. Les vertus politiques sont celles par lesquelles les hommes de bien s'emploient au service de l'Etat , défendent leur patrie, entourent leurs parents de respect , chérissent leurs enfants , aiment leur prochain , gouvernent avec zèle leurs concitoyens. Les vertus purgatives sont celles qui font passer l'homme de ces actes aux choses divines. Les vertus de l'âme purifiée sont celles qui conservent dans sa liberté le coeur ainsi appuyé sur les choses divines. Enfin les vertus exemplaires ou héroïques sont celles qui sont en Dieu seul , non pas comme en nous , mais d'une façon incomparablement plus excellente; et c'est par elles que toutes les autres exercent sur nous leur influence , opèrent et s'établissent en nous.

Au même endroit de son livre , l'auteur que nous venons de citer distingue et définit chacune des vertus cardinales, et c'est par ces définitions que nous découvrons leurs degrés et leurs propriétés.

Et d'abord parlant de la prudence , la première de

1 Lib. I, in somn. Scip.

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ces vertus , il dit : « La prudence , en tant qu'elle est une vertu politique , sert à diriger toutes choses selon les règles de la raison ; en tant qu'elle est une vertu purgative , elle porte à mépriser le monde et tout ce qu'il contient , en le comparant aux choses divines; en tant qu'elle est une vertu de l'âme déjà pure, elle enseigne , non plus à préférer les choses divines par leur comparaison avec les autres, mais à les considérer comme si elles existaient seules au monde ; c'est là le partage de ceux qui sont parfaits. Enfin la prudence, en tant qu'elle subsiste en Dieu, est l'esprit divin lui-même ou la règle qui dispose tout , comme il convient , au ciel et sur la terre. » On voit par ces paroles que le premier degré de la prudence porte l'homme à agir raisonnablement en toutes choses , et à vivre honnêtement avec tous ; le second degré élève son âme plus haut , car, en méprisant ce qui est terrestre , il soupire sagement après les biens éternels. Le troisième perfectionne l'âme plus amplement, alors qu'il la fixe tout entière en ces biens célestes , car elle n'a plus de désirs que pour eux. Enfin le quatrième degré qui réside en Dieu , commence , accroît et consomme les autres , car toute prudence véritable vient de Dieu.

2° Notre auteur passant à la seconde des vertus cardinales , la force , la définit ainsi : « Comme vertu politique , elle élève l'âme au-dessus de la crainte et lui apprend à ne rien faire de déshonorant; comme vertu purgative, elle l'empêche de s'effrayer des peines et des tourments corporels: comme vertu d'une âme

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déjà pure , non-seulement elle lui fait vaincre ses passions , mais elle la conduit jusqu'à les ignorer entièrement; enfin comme vertu exemplaire , ou existant en Dieu , elle consiste en ce qu'il est toujours le même et qu'il n'est jamais sujet au changement. » Ainsi le premier degré de cette vertu fait mépriser à l'homme toute crainte pour le bien de l'Etat , et lui apprend à redouter tout ce qui pourrait le déshonorer. Le second fortifie l'âme plus encore, la met au-dessus de toutes les peines temporelles , et ne lui laisse de soupirs que pour les biens éternels. Le troisième l'établit au milieu de ces biens , car après avoir vaincu tout ce qui leur est opposé, elle le dédaigne entièrement avec une constance parfaite. Le quatrième , qui se trouve en Dieu , donne la vie , l'accroissement et la consommation aux autres degrés ; car c'est lui qui atteint avec force d'une extrémité du monde à l'autre, et dispose toutes choses avec suavité (1).

3° La troisième vertu , qui est la tempérance, est ainsi définie : « Comme vertu politique , elle consiste à ne jamais excéder les bornes de la modération ; comme vertu purgative , elle vous fait abandonner toutes choses autant que le besoin naturel le permet; comme vertu d'une âme purifiée , elle ne se borne pas à réprimer la cupidité terrestre , elle la fait oublier ; enfin , comme vertu exemplaire existant en Dieu , elle se renferme en elle-même par une application invariable. Ainsi le premier degré de cette vertu préserve l'homme de tout excès et de tout défaut. Le

1 Sap., 8.

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second dirige saintement son âme vers les choses éternelles en rejetant loin d'elle le fardeau accablant des choses inutiles. Le troisième l'établit au milieu même des biens célestes ; et le quatrième est la source , la vie et la perfection des autres degrés ; c'est lui qui distribue à toute créature le nombre, le poids et la mesure (1).

4° La quatrième vertu , qui est la justice , se définit ainsi : « Comme vertu politique , elle nous apprend à ne faire aucun cas de ce monde et à rendre à chacun ce qui lui est dû, soit à nous-mêmes, soit au prochain, soit à Dieu; comme vertu purgative, elle nous incline à embrasser la voie véritable qui nous conduit à notre fin ; comme vertu de l'âme purifiée , elle nous unit à Dieu par une alliance perpétuelle ; comme vertu exemplaire, elle fait que Dieu , par une loi permanente , poursuit sans cesse la continuation suprême de son oeuvre. » Ainsi le premier degré de la justice garde l'homme contre toute iniquité , et lui apprend à vivre en paix avec tout le monde. Le second entraîne directement et sans détour son âme vers les choses éternelles , car il lui inspire une adhésion parfaite à ces choses en vertu des lois véritables d'une saine raison. Le troisième l'en met en jouissance en lui faisant contracter avec Dieu une alliance inaltérable. Le quatrième enfin est le principe des autres degrés; il les dirige , les conduit au point le plus élevé qu'ils peuvent atteindre , et gouverne toute créature par la loi inaltérable d'une justice inflexible.

1 Sap., 11.

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Nous pouvons maintenant concevoir comment les actes des vertus diffèrent en la vie active et en la vie contemplative , et comment les vertus politiques règlent l'homme dans ses actions vis-à-vis du prochain ; comment les vertus purgatives le règlent vis-à-vis de lui-même , et comment les vertus de l'âme purifiée le règlent vis-à-vis de Dieu. Quant aux vertus exemplaires, qui ne subsistent qu'en Dieu , elles perfectionnent plus ou moins ceux qui agissent par la foi et la charité , selon qu'ils participent plus ou moins parfaitement à ses oeuvres de lumière et s'en rendent imitateurs.

CHAPITRE Vl. Comment notre esprit entre par la vie active et la vie contemplative dans l'éternité de Dieu.

Voyons , en sixième lieu , comment par les opérations de la vie active et de la vie contemplative, l'esprit de l'homme arrive à entrer en la demeure intérieure et éternelle de Jésus. « Ces deux vies , nous dit saint Prosper, marchent par des chemins différents, mais elles tendent à une même patrie. La vie active s'avance au milieu des sollicitudes; la vie contemplative , au contraire, jouit d'un bonheur inaltérable qui ne lui sera jamais ravi. Dans la vie contemplative, on entrevoit déjà le royaume; dans la

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vie active, on ne s'occupe qu'à l'acquérir. Cette dernière vie vous fait frapper sans cesse à la porte par l'abondance des bonnes oeuvres , tandis que l'autre vous appelle à la patrie pour y opérer en vous la consommation véritable. Dans l'une , on méprise le monde; dans l'autre , on voit Dieu (1). »

Saint Augustin tient un langage pareil (2) : « De même, dit-il , que par nos mauvaises oeuvres nous obstruons les portes de la vie comme d'autant d'obstacles infranchissables , de même nous les ouvrons , sans aucun doute , pal. nos bonnes oeuvres. » Ce n'est donc pas seulement par le bien de l'homme intérieur, mais aussi par celui de l'homme extérieur, qu'on parvient au séjour éternel ; car Dieu rendra à chacun selon. qu'il aura fait, ainsi qu'il est écrit : Leurs oeuvres les suivent. Celui qui accomplit les oeuvres du bien , fait-il autre chose que de marcher à sa manière vers la patrie? Et nous qui cherchons la vie éternelle , faisons-nous autre chose aussi que de parcourir certains sentiers dont l'issue nous conduit rapidement à notre céleste demeure? L'oeuvre qui nous occupe est temporelle et passagère , sans doute , mais notre intention doit être l'éternité.

Nous avons vu que , par les oeuvres de l'homme intérieur, en la contemplation , on éprouve quelquefois un avant-goût de la vie céleste. Or, il arrive aussi que dans les oeuvres de l'homme extérieur , il vient s'offrir de temps à autre quelque similitude ou image de cette vie divine. De même , dit saint Bernard ,

1 De Cont., l. 1, c. 12. — 2 In anniv. dedic. Eccl., ser.., 1.

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que plusieurs, par la sainteté de leur vie, par la contemplation de l'homme intérieur , par leurs doux entretiens avec Dieu, semblent jouir, à l'avance , sur cette terre de la béatitude de la vie future, et en montrer en eux une image; de même aussi il leur arrive dans le temps présent de participer un peu à la glorification dont leurs corps seront comblés dans l'avenir. Après avoir revu celle grâce qui les établit dans la paix avec leurs frères , ils jouissent de Dieu en eux-mêmes et d'eux-mêmes en Dieu, et ils sentent qu'ils ont vaincu toutes les contradictions de la chair et que leur corps n'est plus pour eux qu'un instrument de bonnes œuvres. Car alors même qu'ils sont affaissés sous les misères et les infirmités , ils trouvent en cet état un moyen de se fortifier intérieurement. Lorsque je deviens faible, dit l'Apôtre, c'est alors que je suis fort (1). Les sens eux-mêmes perçoivent une grâce nouvelle et presque spirituelle; les yeux sont simples, les oreilles soumises , l'odorat sent s'exhaler au milieu des ardeurs de l'oraison un parfum si enivrant , le goût , bien qu'il n'agisse pas, éprouve une telle suavité , le toucher lui-même, par le rapprochement mutuel de la charité, est saisi d'un tel embrasement , que tous ces sens semblent porter au-dedans d'eux-mêmes comme un paradis de délices alimenté par la grâce. Le visage lui-même et tout l'ensemble du corps témoignent par l'éclat d'une vie bien réglée, par la beauté de moeurs et d'actions saintes , par l'empressement pieux et tendre d'une soumission réciproque,

1 II Cor., 12.

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que cette grâce a établi entre les sens un accord parfait , accord qui montre que là il n'y a vraiment qu'un coeur et qu'une âme. Et ainsi sur cette terre commence pour ces hommes la gloire dont leurs corps jouiront dans l'avenir; la pureté de leur conscience et la sainteté de leur vie intérieure leur font entrevoir la félicité parfaite dont ils seront possesseurs en cette vie dont la durée est éternelle. »

Origène dit de même : « C'est ici que naît cette concorde de la gloire future qui doit unir les élus de la patrie céleste durant l'éternité. C'est elle qui fortifie les bons, les rend victorieux dans le combat , les enivre de consolation , les établit en société avec Dieu et les fait croître dans l'amour. Elle commence sur la terre ce qui se consommera dans les cieux. » Notre âme peut donc s'écrier : Seigneur, j'entrerai dans le lieu du tabernacle admirable, j'irai jusqu'à la maison de mon Dieu (1).

CHAPITRE VII. Comment le Seigneur invite notre âme à venir à lui par le chemin d'une opération méritoire.

Considérons , en dernier lieu, par quelles invitations pleines d'amour le Seigneur appelle notre âme à s'avancer vers sa demeure intérieure , secrète et éternelle , en parcourant le chemin d'une action

1 Ps. 41.

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déiforme, ou autrement d'une opération méritoire.

« Levez-vous, lui dit-il, hâtez-vous, ma bien-aimée, mon unique beauté, ma colombe, et venez (1). Vous êtes ma bien-aimée par l'imitation hiérarchique d'une sainte opération, ma bien-aimée parce que vos mains sont toutes ruisselantes de la myrrhe la plus précieuse. »

L'abbé de Verceil nous dit que par ces mains d'où ruisselle la myrrhe sont marquées les opérations d'une hiérarchie bien refilée. Car, de même que Dieu répand les trésors de ses faveurs et la perfection des saintes oeuvres sur la première hiérarchie angélique, que celle-ci en fait part à la seconde, et la seconde à la troisième; de même l'âme, en sa partie la plus élevée, recevant de Dieu la perfection de ses opérations pour les choses du rang le plus sublime, la communique sans réserve aux opérations de sa partie moyenne, qui ont pour objet ce qui est intérieur, et celle-ci la répand ensuite en la partie inférieure, vouée tout entière aux actes du dehors. Et l'effusion abondante de cette myrrhe toute gratuite préserve les opérations de notre âme de la corruption de la vaine gloire et de la contagion des louanges terrestres.

« Levez-vous donc s'écrie l'Epoux , car je vois briller en vous des actions de rectitude , des actions qui honorent le Père céleste et édifient le prochain. Vos oeuvres sont pleines en présence de mon Dieu (1). Car les oeuvres pleines aux yeux du Seigneur sont les vertus qu'aucun vice ne souille et qui ne courent

1 Cant. — 2 Apoc., 5.

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point à la poursuite d'une gloire toute extérieure. La plénitude de la loi, c'est l'amour (1). »

« O ma colombe ! vous méritez ce nom par la fécondité inépuisable de vos oeuvres. Semblable à la colombe, vous fuyez les eaux stériles de ce monde et vous vous réfugiez en ma demeure intérieure et éternelle, portant un rameau d'olivier chargé de feuilles verdoyantes , je veux dire une volonté embrasée d'amour et remplie de saintes oeuvres ; et là , comme la féconde colombe, vous bâtissez votre retraite dans le creux de la pierre, vous produisez en paix des fruits de lumière pour l'éternité. »

Saint Bernard, expliquant ce passage des Cantiques, s'écrie : « O ma bien-aimée! si vous désirez le repos , si vous soupirez après la sécurité, si vous aimez la fécondité, déployez vos ailes comme la colombe, prenez votre essor, et venez bâtir votre retraite dans les plaies de Jésus-Christ. Nulle part le repos n'est plus délicieux, la sécurité plus profonde , la fécondité plus abondante , la nourriture à offrir au fruit de votre sein plus facile à trouver. Hâtez-vous donc si vous voulez donner à vos oeuvres l'aliment spirituel dont elles ont besoin. »

Et Origène dit également : « Il est dans la nature des bonnes oeuvres de multiplier l'amour et la joie en se multipliant elles-mêmes, et cette allégresse d'une action sainte est comme un assaisonnement à la nourriture de l'âme; car le bien qu'on accomplit empreint notre goût de suavité et répand le bonheur en nos

1 Rom., 13.

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coeurs. » — « Pour l'âme , ajoute saint Grégoire , manger , c'est se rassasier de bonnes oeuvres. »

« Hâtez-vous donc , vous qui êtes mon unique beauté par la disposition déiforme de vos actions. »

Or, cette disposition déiforme, c'est le renouvellement de l'âme et l'accroissement de ses forces , autant qu'il est possible, en l'amour, la science et les oeuvres selon Dieu. Nous atteignons une telle disposition lorsque notre amour se rapporte au Saint-Esprit , notre science au Fils, et notre opération au Père. Car il y a en nous d'abord l'amour du bien en général, ensuite la science du bien en particulier, et c'est en partant de ces deux choses qu'on arrive à l'accomplissement du bien connu et aimé d'abord. La créature raisonnable doit donc , selon l'étendue de ses forces, s'assimiler à Dieu par l'amour, la science et l'action, et arriver à l'imiter d'une manière déiforme.

« Venez jouir de la récompense abondante due à votre action infatigable. Je porte avec moi cette récompense, et je rendrai à chacun selon ses oeuvres. » « Venez du Liban , ô mon épouse! venez du Liban, ma bien-aimée , venez, et vous serez couronnée (1). »

L'abbé de Verceil dit sur ce passage : « Les trois hiérarchies de l'Epouse sont environnées des splendeurs de la lumière éternelle; elles sont comme des montagnes élevées, et elles sont devenues comme les cimes du Liban , dont le nom signifie blancheur éclatante. Voilà pourquoi l'invitation est répétée trois fois. »

1 Apoc., 22. — 2 Cant., 4.

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L'Epoux s'écrie donc : « Venez, ô mon épouse, de votre hiérarchie inférieure qui est illuminée de la clarté des vertus politiques, lesquelles, une fois animées par la charité, vous conduisent à agir droitement en toutes les choses extérieures et à ramener vos frères à moi par vos exemples et vos enseignements. »

« Venez de votre hiérarchie du deuxième rang, de cette hiérarchie environnée de la lumière des vertus purgatives qui dirigent vos pas dans tout ce qui est intérieur, en vous exerçant d'une manière déiforme à l'habitude des vertus, et en vous faisant croître dans les dons célestes. »

« Venez de votre hiérarchie suprême, qui est éclairée de la splendeur des vertus d'une âme déjà pure , et qui vous établit comme il convient dans les choses les plus élevées en vous faisant contempler Dieu sincèrement, en vous portant à l'aimer fortement, et à tendre vers ses célestes hauteurs afin de recevoir la couronne. »

« Vous serez couronnée d'un diadème de joie pour les oeuvres de votre hiérarchie inférieure, car il est écrit : Vos frères formeront autour de vous une couronne semblable aux cèdres plantés sur la montagne du Liban (1); et vous vous réjouirez de tous ceux que vous aurez gagnés par vos exemples et vos enseignements. »

« Vous serez couronnée d'une couronne éclatante de beauté pour les oeuvres de votre hiérarchie moyenne, selon cette parole : « Elle a sur sa tête une

1 Eccl., 50.

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couronne de douze étoiles (1). » Et par ce nombre douze on entend toute perfection. »

« Vous serez couronnée pour les oeuvres de votre hiérarchie suprême de la couronne glorieuse d'une éternité interminable : car, dit le Sage, la couronne que vous recevrez sera stable dans tous les siècles des siècles (2). Cette couronne est présentée comme n'ayant ni fin ni commencement, et ainsi elle signifie l'éternité, qui n'est point renfermée dans les limites d'un temps qui commence et se termine.

« Venez donc, ô mon épouse ! car toutes choses sont communes entre vous et moi. »

« Jamais, dit saint Bernard, on n'a entendu des paroles dont la douceur égalât le langage qu'emploient mutuellement l'Epoux et l'Epouse pour exprimer les tendres affections du Verbe divin et de l'âme , car tout leur est commun ; ils n'ont plus rien de propre, rien qui n'appartienne à tous deux. Il n'y a plus qu'un héritage, une seule maison, une seule table, une seule couche, une seule et même chair, et , selon la parole de l'Apôtre, Dieu et l'âme ne sont plus qu'un même esprit (3). »

Le Seigneur ajoute encore comme un doux attrait à cette sainte invitation : « Venez, car les vignes sont en fleurs, et elles répandent leur parfum délicieux ; et ce parfum a embaumé toute l'étendue de ce chemin, il en a chassé et dissipé toute odeur empoisonnée. »

Or, peut-on signifier mieux que par ces vignes fleuries qui se répandent en exhalaisons si pures,

1 Apoc., 12. — 2 Prov., 17. — 7 In Carat., serm.

7.

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peut-on signifier mieux les puissances fécondes de l'âme et ses facultés odoriférantes ouvertes aux suavités célestes? Là se trouve la vigne plantée par le céleste ouvrier en nos coeurs comme dans une enceinte bien fermée , vigne formée par les saintes inspirations, accrue par les sacrements et conduite à maturité par les bonnes oeuvres, à raison des soins que le divin Père lui donne par degrés pour lui faire porter du fruit. C'est ce qui fait dire à Hugues : « Le véritable arbre de vie, c'est le Verbe du Père, c'est la sagesse de Dieu qui d'abord est semée invisiblement en nos coeurs par la crainte, comme en un jardin de dé- lices; qui ensuite y est arrosée par la grâce, s'y consume par la douleur, prend racine par la foi , germe par la dévotion , se montre au jour par la componction, croît par le désir, s'affermit par la charité, verdit par l'espérance, se couvre de feuilles et étend ses rameaux par la circonspection , fleurit par la discipline, pousse des fruits par la vertu, mûrit par la patience, se recueille par la mort, et se change en nourriture par la contemplation (1). »

Mais puisque, dit saint Denis, Jésus., la vraie sagesse du Père, est la source abondante des divines suavités; que de sa plénitude il répand les parfums les plus célestes afin de rendre nos intelligences déiformes ; que nos Aines, enivrées délicieusement de ces parfums et remplies de ces saintes et ineffables émissions, s'en servent comme d'un aliment vivant dont la vertu pénètre jusqu'aux replis les plus intimes

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