Œuvres spirituelles (page 44)
1 Sup. Apoc., c. 1.
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révélation, car ils n'en reçurent rien autre chose que ce qui vint frapper leurs sens.
L'autre révélation sensible ou vision corporelle lieu quand à nos sens extérieurs se manifeste une chose qui renferme une signification mystique. Telles furent les révélations de l'ancienne et de la nouvelle Loi , faites à ceux qui en connurent les mystères, comme Abraham , Isaac et Jacob , etc. « Cette révélation est nécessaire, dit saint Denis, afin que l'homme, qui est formé de deux natures, d'une âme raisonnable , simple en son essence , et d'un corps composé , puisse être éclairé de la lumière divine selon la propriété de chacune de ces deux natures; de telle sorte que son âme sache séparer les significations pures, simples et extérieures des signes sensibles d'avec les signes eux-mêmes, et que ses sens, suivant leur condition, soient mis en rapport avec les lumières de l'esprit et se portent ainsi vers les choses divines (1). » Saint Augustin nous dit également (2) : « C'est ainsi que ce qui est invisible en Dieu nous est manifesté par les créatures, et que les ouvrages de ses mains nous font connaître sa puissance éternelle et sa divinité. C'est là ce qu'on appelle passer des choses temporelles aux éternelles, et changer la vie du vieil homme en l'homme nouveau. » Car c'est alors que nos sens se trouvant bien réglés, concourent à l'illumination de l'âme. Moïse a été favorisé de cette révélation quand le Seigneur lui apparut
1 De
Ang. hier., c. 4. — 2 De Ver. rel., c. 20.
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sensiblement au milieu du buisson ardent, sous l'image d'une de ses créatures, et qu'il fit dire aux enfants d'Israël : Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob; c'est là mon nom pour l'éternité (1). En cette révélation, le Seigneur montra le feu de sa divinité qui devait être unie un jour au buisson épineux de son humanité , dans laquelle le Verbe du Père s'est fait connaître sous un nom sensible, joignant les choses éternelles aux temporelles , les spirituelles aux corporelles , la patrie à l'exil. II s'est montré ainsi lorsqu'il dit : Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Je suis, parce que mon être est éternel et immuable. Et encore dans ces paroles : Je suis avant qu'Abraham fût au monde (2). Et saint Jérôme, écrivant à Marcelle , dit : « Dieu qui ne connaît point de commencement en sa nature a pris véritablement le nom qui convient à son essence, dans ce passage : Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu des vivants et non des morts. Abraham, Isaac et Jacob vivent donc non de la vie sujette aux vicissitudes du temps, de la vie soumise aux calamités de l'exil, mais de la vie éternelle , car ce nom m'appartient pour l'éternité. »
Lors donc qu'il dit aux Israélites : Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, il les invite d'une manière attrayante à sortir de l'Egypte temporelle , corruptible et étrangère, et à passer dans la terre promise à leurs pères en héritage, en la terre , dis-je , de la vérité et de l'éternelle stabilité, en la terre
1 Exod., 3. — 2 Joan., 8.
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d'une béatitude permanente et d'une possession inaliénable. Car, dit saint Augustin, Jésus-Christ nous est né au milieu de cette mobilité du temps afin de nous conduire à l'éternité de son Père. Dieu s'est fait homme afin que l'homme devînt Dieu (1). Qu'il vienne donc encore maintenant à nous, non plus corporellement, mais spirituellement, mais par la méditation des choses éternelles. Car, nous dit encore le même saint, lorsque nous méditons les choses permanentes, nous ne sommes plus de ce monde , nous en avons franchi les limites. Qu'il vienne en notre intelligence par la contemplation des biens célestes; car, pour les saints , l'éternité existe quand leurs regards sont fixés sur l'éternité de Dieu. Qu'il vienne en notre volonté en lui faisant aimer ses perfections immuables, car les élus encore environnés de leur corps, mais doués d'une âme pleine d'amour, se sont déjà élevés au-delà des barrières du monde. En effet , aimer ce qui est au-dessus de nous, c'est avoir pris sa course vers les régions supérieures ; et soupirer avec ardeur après les biens célestes, c'est goûter d'une façon admirable ce qui fait l'objet de nos poursuites. Ainsi nous voyons comment la révélation sensible des choses éternelles nous attire à en chercher la possession.
1 Serm. 9 , de Nat.
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CHAPITRE IV. Comment, par la révélation intellectuelle, notre esprit est introduit au milieu des biens éternels.
Examinons comment notre esprit, par la révélation intellectuelle, arrive à entrer dans les biens éternels. Cette révélation n'a lieu qu'en faveur de ceux qui vivent de la vie de l'intelligence, pour les Israélites dont l'esprit a déjà quitté l'Egypte de ce inonde et se dirige vers les hauteurs célestes. Elle ne s'offre pas aux yeux de la chair, mais à ceux de l'âme, comme le dit Richard , et elle a lieu de deux manières : d'abord , quand notre âme, illuminée par l'Esprit-Saint, est conduite, à l'aide d'images sensibles, à la connaissance des choses invisibles. Telles furent les visions de saint Jean dans l'Apocalypse, et d'Ezéchiel. Jean, dit la Glose, vit des images en son esprit , et il comprit la vérité qu'elles renfermaient. Cette révélation conduit aux choses éternelles , parce que, par elle, notre esprit s'élève et est amené à la connaissance de ce qui est invisible et permanent.
En deuxième lieu , cette vision intellectuelle a lieu quand notre esprit , entraîné doucement par une inspiration intérieure , est amené à connaître les choses célestes sans l'intermédiaire d'images sensibles. Telles étaient les visions de David , qui voyait en
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esprit. Hugues et Haymon nous donnent une définition semblable. « La révélation intellectuelle a lieu, nous dit ce dernier, quand la vérité se manifeste à nous, non par des objets corporels ou des images sensibles, mais immédiatement, et c'est là le partage des élus. » C'est ainsi que le Sauveur a dit à Pierre (1) : Ce n'est point la chair et le sang qui vous ont révélé ceci, mais mon Père, qui est dans le ciel, par une inspiration intérieure. Et le Psalmiste dit également (2) : J'écouterai les paroles que le Seigneur mon Dieu me fera entendre au-dedans de moi-même. Cette révélation secrète semble être indiquée par celle qui eut lieu en faveur de Moïse au fond du désert, quand il lui fut dit : Voici comment vous parlerez aux enfants d'Israël : Celui qui est m'a envoyé vers vous (3).
On voit par cet endroit que cette révélation s'adresse à ceux qui vivent de la vie de l'intelligence, car elle est faite aux enfants d'Israël , à ceux qui sont intérieurs et qui s'en vont dans l'intérieur du désert. C'est pour cela que l'abbé de Verceil dit (4) : « C'est un nom intellectuel qui est révélé au peuple d'Israël , le nom qui exprime l'être et qui est l'émanation la plus principale de l'existence première. » Et saint Jean Damascène dit également que ce nom qui exprime l'être, est de tous les noms donnés à Dieu le plus important ; car il comprend tout en lui-même , et il est comme un abîme infini et interminable de substance (5). Saint Augustin tient le même langage : « Ce nom ,
1 Mat., 16. — 2 Ps. 84. — 3 Exod., 3. — 4 In Cant.
— 5 De fid. ort., 12.
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Celui qui est , dit-il , signifie le présent de l'éternité, car, en tant qu'il est dit de Dieu , il renferme tout ce qui peut le distinguer du temps. C'est pourquoi il attire et entraîne notre esprit des choses temporelles aux éternelles, des choses sensibles à celles qui sont le partage de l'intelligence , et il le conduit jusqu'à ce maintenant de l'éternité qui ignore les variétés du temps ; et ceux qu'il a dirigés de la sorte peuvent s'écrier avec l'Apôtre « Notre conversation est dans les cieux (1). »
Mais il faut se souvenir que cette révélation n'a lieu que pour ceux qui vivent de la vie de l'intelligence , pour ceux qui entrent en l'intérieur de leur tune où tout voile s'éloigne de leurs regards. En effet, elle est appelée révélation, parce qu'elle est comme l'éloignement d'un voile des yeux de l'intelligence, et c'est cet éloignement que demandait David lorsqu'il disait : Découvrez mes yeux, et je considérerai les merveilles qui sont enfermées en votre loi (2). C'est de ce voile que parlait l'Apôtre en ce passage (3) : Jusqu'à cette heure, lorsqu'on leur lit Moïse, les Juifs ont sur le cœur un voile qui demeure sans être levé, car il ne s'ôte que par Jésus-Christ … Mais pour nous, nous considérons la gloire du Seigneur sans qu'aucun voile ne couvre notre visage, et nous sommes transformés en la môme image, nous avançons de clarté en clarté par l'illumination de l'esprit du Seigneur. » C'est donc Jésus-Christ qui nous ôte ce voile afin que son Père nous soit manifesté, et c'est pourquoi il a dit :
1 De Trinit., l. 5, c. 2. — 2 Ps. 118. — 4 II Cor.,
3.
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« Personne ne connaît le Père, si ce n'est le FiI et celui à qui le Fils aura voulu le révéler (1). » C'est l'Esprit-Saint qui fait briller Jésus-Christ , non en lui-même, mais en nous, comme le Seigneur le dit lui-même en ces paroles : « Lorsque le Consolateur sera venu, il me glorifiera et il vous enseignera toutes choses (2). » En effet, l'amour divin écarte tout voile et apprend toute vérité. Aussi l'Apôtre s'écrie-t-il : Ce que nous connaissons , c'est Dieu qui nous l'a révélé par son esprit, parce que l'Esprit de Dieu pénètre tout, même ce qu'il y a de plus caché dans les profondeurs de Dieu (3). Et saint Jean : L'onction de l'Esprit-Saint nous enseigne toutes choses (4) .
CHAPITRE V. Comment, par la révélation surintellectuelle, notre esprit s'unit à l'éternité de Dieu.
Voyons, en cinquième lieu, comment, par la révélation surintellectuelle, notre esprit s'unit à l'éternité de Dieu.
Mais d'abord une difficulté semble naître du nom même de cette sorte de révélation. Car, dit Papias, la révélation est une manifestation des choses cachées; mais les choses cachées ne sont révélées que lorsqu'elles sont embrassées par l'intelligence, et ce que l'intelligence embrasse ne saurait être surintellectuel ; il
1 Mat., 11 . — 2 Joan., 16. — 3 I Cor., 2 — 4 I Joan., 2.
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n'y a donc aucune révélation qu'on puisse appeler ainsi.
Je réponds que pour bien comprendre le sujet uni nous occupe , il faut remarquer que, selon saint Augustin, saint Grégoire, saint Denis et les autres, Dieu donne à l'homme diverses habitudes surnaturelles pour l'aider à atteindre sa fin, qui est surnaturelle. L'intellect en reçoit pour connaître cette fin , comme la foi, la science des choses divines, etc. La volonté en reçoit de même pour aimer Dieu comme la charité, etc. Mais l'habitude de la charité l'emporte sur toutes les habitudes de l'intelligence, comme la foi, l'espérance, la science, etc., selon que l'Apôtre l'enseigne expressément dans sa première épître aux Corinthiens, où, après avoir énuméré quelques actes et quelques habitudes de l'intellect et de la volonté, il conclut que la charité tient le premier rang.
Dans le même endroit saint Paul montre que nulle vertu, nul acte de l'intelligence n'a de mérite sans la vertu qui vient de la volonté , la charité; et que les vertus de l'intelligence s'évanouiront lorsque nous serons dans la patrie, à cause de leur imperfection. Les vertus de la volonté, au contraire, persévéreront dans le ciel à cause de leur perfection. Il s'ensuit que leurs actes sont plus parfaits, et que ceux de la charité l'emportent sur ceux des vertus de l'intelligence. C'est pour cela qu'il est dit dans saint Matthieu « que la charité est le premier et le plus grand des commandements (1). » De plus, selon saint Denis, il est
1 Mat., 22.
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dans la nature de la charité d'atteindre son objet et de se transformer en lui, comme nous l'avons vu plus haut; mais jamais on n'attribua proprement rien de semblable aux actes de l'intelligence. Il s'ensuit donc clairement que les actes de l'amour l'emportent sur les actes de la connaissance intellectuelle , et qu'ils les surpassent de plusieurs degrés.
Maintenant, si vous voulez savoir combien ces premiers actes l'emportent sur les derniers, je vous dirai qu'ils l'emportent d'autant plus qu'ils atteignent Dieu par un degré plus grand d'amour : ce qui est impossible aux actes intellectuels, parce que cela est au-dessus de l'intelligence au moins en cette vie, et que ce n'est qu'au ciel que nous verrons Dieu comme il est. Je sais bien que saint Augustin dit que ce qui est inconnu ne peut être aimé; mais cela ne fait pas de difficulté, car il est question ici, non d'une connaissance intellectuelle , mais d'une connaissance d'affection ou d'espérance. En effet saint Grégoire, expliquant ce passage (1) : Je vous ai appelés mes amis, etc., nous dit : « Comme les affections des disciples sont toutes dévouées au divin amour , il leur fait sentir comme un avant-goût de cet amour, et il leur en donne par là même une connaissance expérimentale, car l'amour est sous un point de vue une connaissance. » Il n'y a donc aucune difficulté dans le passage qui nous était opposé. Hugues parle dans le même sens (2). « Comprenez, dit-il, combien grande est la force du vrai amour
1 Hom. 27, in Evang. — 2 In 7 Ang. hier., l. 6.
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et de la charité , si cependant on peut le comprendre. La charité est plus élevée que la science, plus étendue que l'intelligence, car on aime plus qu'on ne comprend. L'amour entre et s'approche là où la science est condamnée à se tenir dehors. La raison, c'est que l'amour ose et se confie en son objet, c'est que son aiguillon lui fait tout pénétrer, c'est qu'il suit l'impétuosité de son désir, qu'il ne sait point se contenir qu'il n'ait atteint son Bien-Aimé; et même l'ardeur qui le brûle est telle qu'il veut entrer en lui, être avec lui , et lui être si intimement uni qu'il ne fasse qu'un avec lui , autant qu'il est en son pouvoir. » On voit d'une manière évidente par ces paroles que le véritable amour unit plus immédiatement à Dieu que l'intelligence ne saurait faire ni même comprendre , et qu'ainsi la science qu'il produit est supérieure à la science de cette dernière.
Ajoutons encore ce que dit l'abbé de Verceil sur les Cantiques : « L'amour et l'intelligence marchent ensemble jusqu'aux derniers confins où celle-ci peut atteindre , jusqu'au lieu où elle trouve le ternie de sa science et de sa lumière. Mais arrivé là, l'amour renferme encore en soi des soupirs extraordinaires vers Dieu, des extensions et des immissions surintellectuelles des flammes brûlantes , des ardeurs lumineuses qui s'élèvent à des hauteurs excessives. à des sublimités ravissantes où l'intelligence ne saurait parvenir, où il n'y a plus que l'amour par excellence qui unit à Dieu. » — « La puissance
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du vrai et du bel amour, dit encore le même auteur, est telle que non-seulement elle fait sortir les hommes et les anges des limites de leur nature pour les élever jusqu'à Dieu , mais qu'elle fait en quelque façon sortir Dieu de lui-même pour rabaisser jusqu'aux créatures et le proportionner à elles. » Cependant , comme le dit saint Denis , il faut , pour être dans la vérité, l'entendre en ce sens que Dieu ne saurait sortir de son immutabilité, et qu'il ne fait que tempérer son immensité pour la mettre au niveau de notre capacité.
Moïse fut favorisé de cette révélation surintellectuelle , alors qu'il habitait dans l'intérieur du désert et qu'il demanda au Seigneur quel était son nom. Le Seigneur lui répondit par l'entremise de sa créature : Je suis celui qui est. C'est-à-dire, je suis l'être vivant en lui-même. Et ce nom ne saurait être compris que par la sublimité d’un amour principal qui est uni à Dieu. C'est comme s'il eût dit : Personne ne peut me connaître, à moins que je ne lui donne moi -même cette connaissance. Aussi le nom que vous me demandez est un nom admirable , qui n'est connu que de celui qui le reçoit, que de celui qui en est instruit par la révélation ou l'expérience , ou encore que de celui qui a été prédestiné pour jouir d'une telle faveur. On voit qu'une pareille révélation n'a lieu que pour les esprits séraphiques, pour ceux qui vivent ensevelis dans les profondeurs du désert , dans les ténèbres d'un silence secret où Dieu se manifeste et apparaît véritablement d'une manière surintellectuelle.
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CHAPITRE VI. Comment pouvons-nous arriver à la révélation surintellectuelle.
Mais comme cette révélation est élevée au-dessus de l'intelligence, et qu'ainsi nous ne pouvons en parler ni nous en former une idée , voyons donc ce que nous avons à faire pour y arriver et l'obtenir.
Saint Denis voulant montrer à Timothée une entrée à cette révélation surintellectuelle , lui enseigne à laisser de côté toutes les révélations sensibles , toutes les révélations tant naturelles que surnaturelles , en un mot , toutes les choses qui tiennent aux sens et à l'intelligence, pour entrer dans la nuée ténébreuse du silence secret où le Seigneur se révèle et apparaît vraiment d'une manière surintellectuelle. « Pour vous, ô Timothée , lui dit-il selon la version de son commentateur, si vous voulez vous rendre capable des contemplations ou des révélations mystiques, et. ainsi vous incorporer au rayon divin , abandonnez vos sens, tous les exercices sensibles, les opérations intellectuelles et toutes les choses intelligibles. Usez contre vous d'un effort violent , et , s'il vous est
possible , levez-vous ait milieu de l'obscurité et franchissez les limites de votre intelligence pour entrer en l'union de Dieu, union qui est au-dessus
de toute connaissance. »
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L'abbé de Lincoln. expliquant ces dernières paroles, dit : « Levez-vous et appliquez-vous à travers les ténèbres à vous unir à Dieu autant que vous le pourrez Cet effort ou cette résurrection s'accomplit, par un puissant désir vers Dieu seul et par un amour embrasé, et nul raisonnement ne saurait nous l'enseigner... Dans cette nuée ténébreuse l'âme interrompt toute opération de l'intellect, et s'embrasant du désir parlait de Dieu seul, qui lui est inconnu, elle s'unit à lui seul, elle connaît et elle voit ce qui est au-dessus de son intelligence , ce que l'intelligence de l'homme ne peut connaître, ce qu'elle serait impuissante à considérer. non pas qu'elle soit privée de la puissance de vision mais parce qu'elle ne saurait en exercer aucun acte au milieu de ces ténèbres. Tels sont les degrés par lesquels on arrive à cette obscurité spirituelle , signifiée par ce que nous lisons historiquement de Moïse. Telle est aussi la manière de se conduire dans cette nuée obscure jusqu'à ce que le rayon divin apparaisse et se révèle véritablement et sans aucun voile. »
Les degrés pour s'élever jusque-là sont donc d'abord, l'abandon de toutes les choses sensibles; ensuite, de toutes les choses intelligibles , et enfin , l'entrée dans cette obscurité où Dieu apparaît. L'abbé de Verceil montre tout-à-fait; de la même manière , en se servant. de l'histoire de Moïse, les degrés par lesquels on monte à cette nuit mystique où le Seigneur se fait voir sans voile. « Moïse , nous dit-il , a commencé d'abord par se purifier de la multitude des choses sensibles : ensuite par se séparer de tout ce qui n'était point
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pur; et après être arrivé à une pureté parfaite , il a entendu le retentissement de la trompette , il a vu les tonnerres et les éclairs avec leurs rayons brillants et lumineux. Il s'est alors séparé de la foule du peuple avec Aaron, Nadab, Abiu et les soixante-dix vieillards qui étaient comme l'intelligence d'Israël: il s'est avancé avec eux sur la montagne , et c'est en ce moment que lui furent révélées les choses intelligibles, c'est-à-dire les types éternels de toutes les créatures qui sont en Dieu , types dont la considération le fait connaître à notre intelligence et qui est, ce que notre regard intellectuel peut embrasser de plus divin. »
« Mais il reste encore une connaissance plus principale, c'est la connaissance de Dieu qui est figurée lorsque Moïse , après avoir vu toutes ces choses , se sépare de ceux qui avaient participé à cette contemplation , se soustrait même aux choses qu'il a vues, entre dans l'obscurité de l'ignorance et s'unit à l'incompréhensibilité divine , que l'intelligence ne pénètre point, qui est plus lumineuse que tout ce qui existe , qui renferme et cache en soi dans le secret le plus profond toutes les connaissances que
l'intelligence peut atteindre. Nous en avons un exemple dans la lumière des étoiles qui se trouve cachée par le soleil lorsqu'il répand ses rayons au
milieu du jour... Quiconque est uni à Dieu par celui-là même qui règne sur toutes choses, se trouve établi dans un état de bonheur que la raison ne peut imaginer et que l'intelligence ne peut
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contempler ; il est comme séparé de tout le reste de lui-même, et cette union d'amour, qui est toute empreinte d'une vraie connaissance , fait qu'il est uni intellectuellement aussi , mais d'une manière inconnue et par une connaissance incomparablement meilleure que celle qui serait enfermée dans les bornes de l'intelligence , car, pour avoir abandonné cette sorte de connaissance , il est arrivé à connaître Dieu en franchissant les étroites limites de son intelligence et de son esprit. »
On voit donc par ces paroles que la révélation surintellectuelle n'a point lieu par la connaissance îles choses intelligibles , mais par une charité très-ardente , ou plutôt embrasée, et par une connaissance d’expérience. On voit aussi par là que cette révélation , où disparaissent véritablement les voiles , les symboles et les images , où la vérité se montre à découvert , n'a lieu qu'en faveur de ceux qui se sont élevés loin de toutes ces choses terrestres et immondes , qui ne peuvent être touchées avec amour sans souiller l'âme qui les aime, et loin même de toutes les choses dont le contact n'imprime point de tache à l'esprit ; en faveur de ceux qui ont dépassé les limites de toutes les saintes extrémités, c'est-à-dire qui sont parvenus , autant que cela est possible intensivement , au-delà de tous les actes dont la puissance de l'âme est capable: en faveur de ceux qui abandonnent toutes les célestes lumières qui les illuminent pour s'enfoncer dans les ténèbres, dans l'ignorance actuelle de toutes choses. Là est véritablement celui qui est au-dessus de tout :
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là seulement on le trouve, là seulement on le possède. Et comment le trouve-t-on? Il n'est pas en mon pouvoir de le dire. » Que celui qui a été admis à un tel bonheur, s'écrie : Je vous bénis, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez révélé ces choses aux petits. Cela est ainsi, parce que telle a été votre volonté (1).
CHAPITRE VII. Comment le Seigneur invite notre âme à s'avancer par le chemin de la révélation secrète des choses éternelles.
Voyons donc, en dernier lieu, comment notre esprit est invité par le Seigneur à s'avancer par le chemin de la révélation secrète en sa demeure intérieure et éternelle.
Le Seigneur lui dit : « Levez-vous; hâtez-vous, ma bien-aimée, ma colombe, mon unique beauté, et venez (2). » Et pour rendre cette invitation plus forte et plus douce, il ajoute : « Maintenant la vérité s'est découverte aux regards de ceux qui s'avancent, car la voix de la tourterelle a été entendue dans notre terre; la voix du Verbe du Père, cette voix qui nous révèle toute vérité, a résonné dans la terre de notre humanité. »
« O ma bien-aimée à cause de la révélation de mes
1 Mat., 11. — 2 Cant., 2.
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secrets, vous que j'ai placée au nombre de ceux à qui il a été dit : « Je vous ai appelés mes amis, car tout ce que j'ai appris de mon Père, je vous l'ai fait connaître (1) d'une connaissance d'expérience. Levez-vous afin d'arriver à la perfection des révélations, levez-vous de ce qui est sensible pour atteindre ce qui est intellectuel, de ce qui est intellectuel pour monter à ce qui est supérieur à l'intelligence humaine; et dans cette vallée de larmes établissez en votre coeur des degrés qui vous aideront à vous élever. »
« O ma colombe ! vous méritez ce nom par l'application que vous apportez à ces révélations. Vos yeux sont vraiment semblables à ceux de la colombe alors qu'elle est placée sur le courant des eaux , car ils sont fixés sur le courant des eaux de la sagesse, sur les eaux qui dérivent de la source même de la sagesse et dans lesquelles les âmes qui ont la pureté de la colombe contemplent comme dans un miroir sans tache les révélations qui les simplifient et leur donnent la pureté. »
« Hâtez-vous afin de jouir de la pleine effusion des révélations célestes. Les colombes dont l'esprit est élevé au-dessus de cette terre ne trouvent de repos qu'auprès des courants les plus profonds et les plus remplis , et s'approchent , autant qu'il est permis aux mortels , des eaux débordantes de la sagesse éternelle, dont la plénitude ne diminue jamais par aucune effusion. »
« O mon unique beauté ! Vous êtes telle par l'illumination radieuse des saintes révélations. En vous
1 Joan., 15.
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s'accomplit ce que dit Isaïe : Le Seigneur remplira votre aime de ses splendeurs… vous deviendrez comme un jardin toujours arrosé et comme une fontaine dont les eaux ne tarissent jamais (1). Ainsi en fut-il de Moïse : son visage devint si brillant dans ses entretiens avec Dieu , que les enfants d'Israël ne pouvaient plus le contempler des yeux de leur corps.
« Venez donc conduite par la direction assurée des révélations divines. Avancez appuyée sur votre beauté et votre majesté (2), car la voix de la tourterelle s'est fait entendre en notre terre; elle a chanté en soupirs d'amours : Je suis la voie, la vérité et la vie (3). Je suis la voie par laquelle vous marcherez en toute sûreté; je suis la vérité à laquelle vous parviendrez infailliblement, car c'est maintenant la fin de toute énigme. Je suis la vie en laquelle vous demeurerez éternellement , car celui qui m'aura trouvé, aura trouvé la vie (4). »
« Venez donc ; c'est maintenant que l'âme , la tourterelle de la terre a rencontré un nid où elle peut demeurer toujours, un nid préparé par la tourterelle éternelle, où elle pourra reposer ses petits , placer les saintes et amoureuses pensées d’un coeur pur, les désirs et les gémissements inspirés par la tourterelle immaculée et brûlante d'amour, par le Verbe du Père. »
Jésus-Christ , le tendre ami de la chasteté, est vraiment cette tourterelle dont la voix a été entendue en notre terre, c'est-à-dire en l'humanité où le Verbe du Père céleste nous a annoncé l'arrivée de jours
1 Is., 58. — 2 Ps. 44. — 3 Joan., 8. — 4 Prov., 8.
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délicieux du printemps, l'arrivée des jours de grâce; en cette humanité où il nous révèle tout ce qu'il a appris de son Père, lorsque nos affections s'unissent au divin amour à qui rien n'est caché.
La tourterelle aime la solitude, et elle signifie aussi la vertu surintellectuelle et unitive de l'âme. Elle établit sa demeure dans les lieux les plus riants et les plus verdoyants, dans les coeurs assidus à la contemplation, et elle les conserve avec autant d'amour dans la nuit lumineuse d’un silence secret, que la tourterelle conserve ses petits.
Daigne le Dieu qui est béni nous conduire à ce silence. Ainsi soit-il.
LIVRE VII. SIXIÈME CHEMIN DE L'ÉTERNITÉ.
Le sixième chemin par lequel notre esprit arrive à la demeure intérieure, éternelle et secrète du Seigneur Jésus, c'est l'avant-goût et la science expérimentale des biens célestes. Si cet avant-goût spirituel ne pouvait être en nous, le Psalmiste n'aurait point dit : « Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux (1). » Mais pour mieux connaître ce chemin il nous faut considérer successivement les sept points suivants :
1° Qu'est-ce que cette expérience , et pourquoi vient-elle après les chemins qui ont précédé?
1 Ps. 33.
2° A quelles puissances cette connaissance expérimentale appartient-elle?
3° Quels obstacles arrêtent nos sens spirituels en cette connaissance?
4° Comment nos sens intérieurs spirituels sont-ils réparés ou reformés?
5° Comment, par le goût intérieur spirituel, a-t-on un avant-goût des choses éternelles?
6° Comment chaque sens intérieur fait-il l'expérience des choses éternelles?
7° Comment notre esprit est-il invité par le Seigneur à s'avancer par le chemin de l'expérience à sa demeure intérieure et secrète?
CHAPITRE PREMIER. Qu'est-ce qu'on appelle avant-goût expérimental des choses éternelles, et comment ce chemin vient-il après les autres ?
Il nous faut donc commencer par voir ce que c'est que cette expérience et comment elle fait suite aux autres chemins. Papias nous dit que l'expérience est la même chose que la connaissance. Cette expérience semble donc être l'action présente d'une puissance sur son objet et la connaissance actuelle de cet objet; car les actes vitaux atteignent leur objet activement ou passivement, ou bien des deux manières il la fois, selon plusieurs: et s'il en était autrement.
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la puissance ne résiderait pas dans l'acte. Ainsi, quand tous les hommes me diraient que telle chose est douce, je n'en aurais pas pour cela une connaissance expérimentale, quand même on nie prouverait la vérité de cette assertion par toutes les raisons possibles ; je pourrais tout au plus me former une opinion sur cette chose, la croire, en avoir la science. Mais si mon goût touche quelque objet qui le concerne, ou s'il en est touché, alors la connaissance acquise par là est une connaissance d'expérience. Il en est de même du goût intérieur et des autres sens spirituels. Ainsi , que je lise ou que j'apprenne de quelqu'un que le Seigneur est plein de douceur, je n'ai point par là une connaissance expérimentale, jusqu'à ce que raton goût intérieur ait été atteint par cette douceur divine et que je puisse m'écrier avec l'épouse : Son fruit est doux à ma bouche (1).
Or, cette connaissance d'expérience est le partage des plus parfaits. Aussi saint Bernard dit : « Tout ce que nous savons de vos secrets, ô Seigneur Jésus, nous l'apprenons par votre Ecriture qui nous l'enseigne, ou par votre révélation, ou, ce qui est le partage des plus parfaits, en le goûtant , c'est-à-dire par l'expérience. »
On peut par là comprendre la seconde chose que nous avions à montrer, savoir : Pourquoi ce chemin de la connaissance expérimentale des choses éternelles vient tout naturellement après les chemins que nous avons examinés jusqu'à ce montent? Car, à quoi bon
1 Cant., 2.
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savoir et comprendre une foule de choses, si l'on n'en fait point l'expérience, si l'on n'en tire aucun usage? La connaissance qui vient de l'expérience est donc aussi nécessaire. « Connaître la vertu , dit Hugues,
ne rend point l'homme parfait, mais il faut que l'habitude de la vertu , qui consiste en l'expérience, vienne ensuite. L'expérience est une grande maîtresse de l'intelligence, et elle connaît parfaitement la vérité, parce que ce n'est point sur la parole d'autrui, mais en la goûtant et en la pratiquant qu'elle l'a apprise C'est dans l'expérience et l'habitude de la vertu que la connaissance de la vérité atteint sa perfection , de même que c'est dans la seule illumination de l'intelligence qu'elle a son commencement (1). » Saint Pierre nous exhorte à tenter cette expérience dans ces paroles : « Si toutefois vous avez goûté combien le Seigneur est doux (2). » C'est donc avec raison que ce chemin de la connaissance expérimentale des choses éternelles vient après les autres , puisque c'est lui qui leur donne leur perfection.
CHAPITRE II. A quelles puissances cette connaissance expérimentale appartient.
Voyons, en second lieu , à quelles puissances et à quels sens cette science expérimentale appartient.
1 In 7 Ang. hier., l. 7. — 2 I Pet., 1.
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Nous lisons dans le livre de l'Esprit et de l'âme : « Il y a en l'homme deux sens : l'un intérieur, l'autre extérieur , et chacun d'eux a un bien qui lui est propre et où il puise sa conservation. Le sens extérieur trouve sa nourriture en la contemplation de l'humanité, et le sens intérieur en la contemplation de la Divinité. Aussi Dieu s'est fait homme afin que l'homme tout entier fût heureux, qu'il se tournât sans réserve vers son Dieu et que tout son amour fût pour lui, alors qu'il lui serait donné de le voir en la chair par le sens de la chair, et dans sa divinité par le sens de l'esprit. L'homme ne saurait désirer un bien plus grand que de pouvoir, soit au-dedans, soit au-dehors , trouver une nourriture abondante en son Créateur…»
« Comme l'homme est formé d'un corps et d'une âme, et qu'en son corps il y a cinq sens : la vue, l'ouïe, l'odorat , le goût et le toucher , qu'il ne peut cependant faire agir qu'en société avec l'âme ; de même l'âme possède cinq sens à sa manière; car les choses de l'esprit ne peuvent point être considérées par les sens corporels, mais par des sens spirituels. Ainsi la voix céleste a dit : « Voyez que c'est moi qui suis votre Dieu (1). » C'est là la vue spirituelle. La même voix a dit également dans l'Apocalypse : « Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit, dit aux Eglises (2). » Voilà l'ouïe spirituelle. Dans les psaumes nous trouvons ces paroles : « Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux (3). » C'est le goût
1 Deut., 32. — 2 Apoc., 2. — 3 Ps. 33.
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de l'âme. Saint Paul écrit : Nous sommes la bonne odeur de Jésus-Christ (1). C'est l'odorat spirituel. Enfin le Seigneur a montré qu'il avait été touché plutôt par la foi que par les mains quand il a dit : « Qui est-ce qui m'a touché (2)? » Et c'est le toucher spirituel…
Ainsi il faut observer avec le plus grand soin ce qui est le partage des sens du corps et ce qui appartient à la dignité de l'âme. »
On voit donc par ces paroles que l'expérience des choses corporelles se fait à l'aide des sens du corps , et l'expérience des choses spirituelles au moyen des sens de notre âme.
CHAPITRE III. Comment les sens spirituels sont empêchés dans cette connaissance expérimentale.
Examinons maintenant comment nos sens intérieurs et spirituels se trouvent arrêtés dans cette connaissance d'expérience. Les obstacles qu'ils rencontrent sont de deux espèces. Le premier vient de la nature corrompue; le deuxième, de notre négligence. Saint Bernard dit en parlant de ce premier obstacle (3). « Nous avons perdu le goût des choses intérieures presque dès l'origine de notre race. Depuis que le poison de l'antique serpent a infecté le palais de notre coeur au moyen du sens de la
1 II Cor., 2. — 2 Mar., 5. — 3 In Cant., serm. 85.
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chair, nous avons commencé à ne plus avoir le goût du bien ; un goût pernicieux est entré en nous ; et ainsi la folie de la femme nous a fait perdre ce goût du bien , car la malice du serpent a prévalu et l'a emporté par l'aveuglement de notre mère. » Cette morsure du serpent a fait languir nos sens intérieurs et les a fait se dessécher. C'est depuis ce moment que l'oeil de notre âme s'est couvert de ténèbres, que notre ouïe intérieure est devenue insensible, que notre odorat a perdu sa vertu , que notre goût s'est empreint d'amertume , et que notre toucher s'est couvert de la poussière de la terre; en sorte que c'est avec raison que le Prophète s'est écrié : Ils ont des yeux et ils ne voient pas; ils ont des oreilles et c'est pour ne point entendre, etc (1). Ceux qui en sont là demeurent plongés dans les ténèbres extérieures de la chair.
Quant au second obstacle , voici comment en parle l'auteur du livre de l'Esprit et de l'âme (2) : « Ce grand bien , dit-il , qui vient du sens intérieur et du sens extérieur lorsqu'ils sont bien réglés , ce grand bien a été suivi d'un grand mal : car après avoir perdu le bien qu'elle possédait au-dedans d'elle-même, l'âme s'est portée vers des biens étrangers qui se trouvaient au-dehors; elle a fait un pacte avec les joies du siècle; elle y a mis son repos, et toute appliquée à poursuivre les consolations que lui offraient ces biens profanes , elle n'a pas remarqué que son bien intérieur s'était dissipé. Lorsque le
1 Ps. 113. — 2 Cap. 9.
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sens de la chair, jouit de son bien qui est extérieur. le sens spirituel demeure connue endormi car celui qui se laisse entraîner au plaisir des choses du dehors . ne connaît, plus les biens intérieurs. Celui qui vit en la chair sent selon la chair, fuit les douleurs de la chair autant qu'il est en son pouvoir , et ignore tout-à-fait les blessures de l'âme. Aussi ne se met-il pas en peine d'en chercher le remède. Mais quand ce sens que vivifie ainsi la chair vient à mourir, cet autre sens par qui l'esprit se connaît d'une science toute d'expérience commence à revivre. L'homme alors découvre ses douleurs, il souffre de ses blessures intérieures , et cela d'autant. plus péniblement qu'il les voit de plus près. Car plus le mal est intime, plus il est nuisible, de mente que plus le bien est proche de nous, plus il nous est avantageux et plus il nous fait éprouver de joie. » Ainsi parle notre auteur.
Vous verrez dans le chapitre suivant comment on peut faire disparaître ces deux obstacles à la connaissance expérimentale. Vous trouverez aussi quelque chose ayant trait à ce sujet dans le troisième chemin.
CHAPITRE IV. Comment nos sens intérieurs sont réparés et reformés.
Il nous faut voir , en quatrième lieu . continent nous pouvons réparer et reformer nos sens intérieurs.
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Nous Jetons savoir que polir détruire le premier obstacle qui vient de la corruption de notre nature, il est nécessaire que Jésus , qui est la clef de David , ouvre nos sens si nous voulons qu'ils expérimentent les choses éternelles. C'est pourquoi saint Bernard sur ces paroles de saint Luc : Le Seigneur parlant à ses disciples, leur ouvrit le sens afin qu'ils comprissent les Ecritures, nous dit (1) : « Lorsque nous commençons non-seulement à comprendre le sens intérieur des Ecritures, la vertu des miracles et des mystères divins, mais à les toucher et à les presser avec la main de l'expérience , cela ne peut avoir lieu que par un certain sens de la conscience , au moyen d'une expérience qui entend et connaît la bonté de Dieu et sa vertu , d'une expérience qui comprend avec quelle bonté puissante, quelle vertu efficace sa grâce opère en laveur de ses enfants. Et lorsque Dieu agit ainsi, c'est alors que sa sagesse accomplit ce qui lui est propre; alors que par son onction elle instruit de toutes choses ceux qu'elle juge dignes d'une telle faveur, alors qu'imprimant sur nos coeurs le sceau de la tendresse divine , elle les amollit par cette onction , les marque et les fortifie. Si quelques aspérités viennent faire obstacle à sa marche , elle les écrase et les broie , et enfin elle ne s'arrête point que la joie salutaire du Seigneur ne se soit répandue , que l'aune ne se sente
affermie par l'esprit fortifiant de cette même sagesse, qu'elle ne se soit enivrée d'allégresse et qu'elle
1 De Amor., c. 10. — Luc., 14.
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ne s'écrie dans ses saints Cantiques : La lumière de votre visage est gravée sur nous, Seigneur, et vous avez fait naître la joie dans mon coeur (1). »
Le même saint, dans ses discours sur les Cantiques, dit, encore (2) : « Une sagesse assidue surmonte la concupiscence dans les âmes où elle a pénétré: elle détruit, en inspirant un goût plus excellent, le goût du mal que cette concupiscence avait implanté. Alors qu'en faisant son entrée en nous la sagesse affaiblit le sens de la chair, elle purifie l'intelligence, guérit et renouvelle le palais de notre coeur. Quand une fois le palais est guéri , le bien fait sentir sa douceur, la sagesse est goûtée , la sagesse qui l'emporte sur les biens les plus excellents. »
Ce qu'il faut contre le second obstacle , c'est-à-dire contre notre négligence , c'est que nos sens extérieurs soient assoupis et restreints dans leurs évagations, car c'est alors que les sens intérieurs se réveillent et agissent. C'est ce qui fait dire à saint Grégoire : « Si notre sens extérieur est fermé à toute dissipation , le sens intérieur s'ouvre aussitôt (3). » Et Hugues en donne la raison (4) : « Les âmes , dit-il , qui sont agitées par les soins de la chair ne comprennent pas combien la sagesse renferme un goût délicieux; mais celui qui s'affaiblit dans son action, arrive à en faire l'épreuve; car lorsque l'aune est retirée des choses extérieures, transportée aux intérieures , elle se recueille au-dedans d'elle-même , et devenue plus
1 Ps. 4. — 2 Serm. 85. — 3 Mor., l. 30, c. 9.
— 4 De Arc. Noe, c. 1-2.
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forte, elle s'élève à la contemplation des choses divines. Ensuite il est nécessaire que , venant à se soustraire aux joies du dehors, elle commence à participer à l'avance au bonheur, de peur que , si elle demeurait étrangère à toute félicité , elle ne devint comme une semence aride et incapable de produire des fruits de sagesse. Il arrive donc , sous le souffle de la grâce divine, que l'âme , s'étant ainsi séparée et dépouillée des désirs terrestres , se trouve inondée d'une joie inconnue , et qu'elle comprend d'autant mieux que ce qu'elle a abandonné était amertume , qu'elle goûte une douceur plus ineffable en ce qu'elle a rencontré. Mais le
désir de cette douceur intérieure n'attire que les âmes libres de toute affection aux concupiscences de la chair. »
CHAPITRE V. Comment, par le goût intérieur des choses spirituelles, ou jouit à l'avance des biens éternels.
Considérons , en cinquième lieu , comment, par le goût intérieur des choses spirituelles, on arrive à jouir à l'avance des biens éternels. Or, nous devons nous souvenir que si ce goût spirituel n'était point possible en nous , le Psalmiste n'aurait pas dit: Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux; et le Seigneur
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ne se serait point écrié : Celui qui mange ce pain, vivra éternellement (1). Saint Bernard dit donc en parlant du goût spirituel des choses célestes (2) : « L'affection est une certaine puissance de l'âme par laquelle nous nous attachons à Dieu et nous en jouissons. Cette puissance n'a lieu qu'accompagnée d'une saveur divine. C'est pourquoi le mot de sagesse dérive de celui de saveur, et cette saveur n'a point lieu sans le goût. Or, ce goût, personne ne saurait l'exprimer dignement ; et même celui qui a mérité d'en l'aire l'épreuve ne peut que s'écrier : Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux. » Saint Grégoire dit. également : « Vous ne connaissez nullement sa suavité, si vous ne l'avez point goûtée. » Personne ne peut donc faire connaître ce goût ; il n'y a que par l'expérience qu'on s'en forme une idée. Il nous reste , par conséquent , à chercher par quelle voie notre âme arrivera à l'expérimenter.
Nous disons premièrement que Jésus , qui est la sagesse pleine de délices du Père, parce qu'en lui se trouve le parfum de toute suavité et de tout bonheur, s'est montré d'abord par la création du monde ; qu'il s'est montré par ses ouvrages , et qu'invisible il a commencé à paraître visiblement par des effets sensibles. Cette apparition de la sagesse imprimait en nos sens extérieurs une certaine connaissance spéculative des choses éternelles; car, selon l'Apôtre , « ce qu'il y a d'invisible en Dieu est devenu visible depuis la création du monde, par la connaissance que ses
2 De Amor., c. 10.
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créature nous en donnent; sa puissance éternelle oléine et sa divinité éclatent en ses ouvrages (1) ». Cette lumière de la sagesse a répandu aussi une certaine jouissance , il est vrai , en nos sens extérieurs, comme on le voit par celte parole du Psalmiste : Vous m'avez rempli de joie par la vue de vos créatures, et j'ai tressailli d’allégresse en contemplant les ouvrages de vos mains (2). Cependant cette jouissance, quoique venant d'un goût qui a pour principe la sagesse elle-même, d'un goût assaisonné de l'huile de la grâce , n'est point une connaissance expérimentale , mais une connaissance acquise par le raisonnement, et par là même naturelle.
En second lieu , la sagesse du Père est sortie de son sein par l'incarnation, et elle est devenue une lumière placée dans un vase terrestre , afin de nous éclairer et de nous ramener au Père céleste. Cette apparition de la sagesse a imprimé en nos sens intérieurs une connaissance de foi et surnaturelle des choses éternelles , et elle est plus noble que la précédente, parce que les biens surnaturels conduisent l'âme à la perfection, conne dit saint Denis. Mais ce n'est point là une connaissance expérimentale, car l'expérience répugne à la foi; cependant il y a , dans ce que la foi nous apprend , une science solide et étendue, et d'unie grande consolation. La foi , dit saint Dennis , établit d’une manière stable ceux qui croient ; elle les place dans la vérité, elle affermit, en eux cette vérité , en imprimant son caractère invariable dans leurs cœurs.
1 Rom., 1. — 2 Ps. 91.
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Celui qui croit en la vérité ne sera jamais, au témoignage de l'Ecriture, ébranlé dans la joie qui est selon la vraie foi: mais il aura en elle une permanence immuable et toujours la même comme son principe. En effet, celui qui est uni à la vérité connaît fort bien par celte union quand son sens est droit , alors même que plusieurs le reprendraient, et l'accuseraient de se laisser tromper par ses pensées.
En troisième lieu , la sagesse incarnée, qui aime à nous manifester toujours des choses invisibles, a voulu nous montrer comment elle est l'aliment et la vie de nos âmes , et elle nous a proposé en nourriture dans son sacrement la chair même qu'elle avait prise pour nous , afin de nous porter par là à goûter sa divinité. La sagesse du Père est donc sortie de son sein commue un pain nourrissant, et elle s'est écriée : Je suis le pain de vie, et c'est mon Père qui donne le vrai pain du ciel, le pain qui est descendu du ciel (1). Ainsi Jésus, dans le sacrement , est une nourriture véritable; il offre à notre goût une saveur réelle, et cela afin qu'en goûtant son corps, nous parvenions à goûter aussi sa divinité ; car il est selon son humanité la voie qui conduit à Dieu, comme nous l'avons vu plus haut.
Mais pour arriver ainsi à la jouissance de la divinité invisible, il est nécessaire que nous nous aidions de son corps présent dans le sacrement. parce que le sens corporel est de la sorte animé en nous et fixé par un signe sensible; il est nécessaire que notre intelligence soit fortifiée par la lumière surnaturelle de la foi ;
1 Joan., 6.
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que notre volonté soit enflammée par la charité, et qu'ainsi mangeant spirituellement le corps du Seigneur. nous puissions nous rassasier des délices de sa divinité. Mais voilà que Jésus lui-même nous dit : « Je suis la porte; si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé et il trouvera des pâturages(1). » Je suis la porte ouverte au sens corporel par les signes sensibles; la porte ouverte à l'intelligence par une foi parfaite ; la porte ouverte à la volonté; ouverte au goût , ouverte à une demeure fixe par une charité ardente. Je suis , dis-je , la porte offerte au sens du corps par les signes visibles de mon sacrement, par les espèces visibles du pain et du vin , qui annoncent une réfection parfaite ; car les signes sensibles , selon saint Augustin (2), sont ceux qui, outre l'idée qu'ils présentent extérieurement , nous conduisent à la connaissance d'un autre objet. Et c'est ce qui a fait dire à Hugues : « De peur que la faiblesse humaine n'eût en horreur le contact de la chair qu'elle devait recevoir, il a caché son corps sorts le Voile d'un aliment ordinaire , afin que le sens fût satisfait en ne se reposant que sur un objet accoutumé, que l'intelligence , en croyant, et la volonté , en aimant, fussent amenés à se porter à cette nourriture que le Père nous a montrée sous des voiles sensibles. »
Saint Chrysostôme parlant sur ces paroles : Faites ceci en mémoire de moi, dit : « Jésus-Christ a agi de la sorte en se servant de signes à notre portée , afin de contracter avec nous une alliance plus intime
1 Joan., 10.
— 2 De doct. Christ., c. 1
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d'amour; car, en déclarant ainsi sa charité envers nous, il s'est non-seulement offert aux regards de ceux qui soupiraient après lui , mais il a voulu être touché , servir de nourriture, être embrassé et combler tout désir. »
Je suis la porte ouverte à l'intelligence par une foi parfaite. En effet., la foi , dit saint Chrysostome , est la lumière de l'aune; elle est la porte de la vie et le fondement du salut éternel. C'est ce qui a fait dire aussi à Isaïe : Si vous ne croyez pas, vous serez sans intelligence (1). C'est donc par la foi qu'on arrive à la connaissance de la vérité. Gardez-vous de chercher à comprendre afin de croire , s'écrie saint Augustine, mais croyez afin de comprendre , car comprendre , c'est la récompense de la foi. Que la foi vous purifie si vous voulez être rempli d'intelligence. » L'intellect humain sans le rai on de la foi est donc comme un aveugle en présence des choses divines , et ainsi il est impossible qu'il arrive jusqu'au corps de Jésus-Christ caché sous les voiles du sacrement , s'il n'est illuminé et dirigé par la lumière surnaturelle d'une foi inébranlable ; il ne verra point, comme dit Job , les ruisseaux du fleuve, ni les torrents de miel et de lait qu'il répand (2). Le lait , selon saint Grégoire , vient de la chair, et il nous marque l'humanité de Jésus-Christ. Le miel découle de l'air et nous signifie sa Divinité. De ces deux objets s'échappent sept ruisseaux de contemplation pour son humanité , et sept, pour sa divinité. Il n'y a que ceux qui sont
1 Is., 7, sec. 70. — 2 In Joan., tract. 26. — 3 Jo., 10.
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fidèles qui y puisent , et quelquefois avec tant d'abondance qu'il leur est donné de voir ce qu'ils sont impuissants à exprimer. » La foi , dit saint Bernard . arrive jusqu'à des lieux inaccessibles, car l'intelligence éclairée et fortifiée par elle atteint, sans titre en proie a aucun doute, à cette vérité : que Jésus-Christ est véritablement dans le sacrement , et que la Divinité est réellement en Jésus-Christ.
Je suis la porte ouverte à la volonté par une charité ardente, porte où l'on me goûte et où l'on habite en moi , car celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. Cette manducation se fait spirituellement, et manger de la sorte , c'est atteindre à la chose même du sacrement. Or, cette chose est de deux sortes : l'une est contenue et signifiée, c'est Jésus-Christ résidant entièrement sous les espèces du pain et du vin. L'autre est signifiée et non contenue, c'est le corps mystique de Jésus-Christ. Celui-là donc mange spirituellement , qui mange par la foi et la charité. La foi regarde la connaissance , la charité la réfection , et c'est ainsi que s'opère l'union au corps mystique de Jésus-Christ , c'est-à-dire à son Eglise. C'est par cette manducation qu'on atteint aux choses spirituelles; et sans elle , nous ne serions pas incorporés à Jésus-Christ, alors même que nous mangerions sa chair (1). Saint Augustin , parlant de cette incorporation s'écrie : « O sacrement d'autour! ô signe d'unité! ô lien de charité ! Que celui qui veut vivre
1 In Joan,., tract. 25.
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s'approche qu'il croie , qu'il s'incorpore et qu'il soit,» Et Hugues nous dit que cette manducation est unifique, parce qu'elle rend un avec Jésus tous ceux à qui il se donne en nourriture. Que celui donc qui reçoit ce sacrement s'applique celte parole des Cantiques : J'ai mangé le rayon avec le miel. Le rayon n'est autre chose que la cire pure distribuée en cellules et remplie de miel. Qu'est-ce donc alors que manger le rayon avec le miel , sinon manger le corps virginal de Jésus rempli de l'ineffable douceur de sa Divinité ? C'est ainsi qu'en goûtant sou humanité , on arrive jusqu'à jouir de sa Divinité et à avoir un avant-goût de l'éternité.
CHAPITRE VI. Comment chacun de nos sens intérieurs spirituels fait l'expérience des biens éternels.
Nous allons , en sixième lieu, examiner comment chacun de nos sens intérieurs spirituels expérimente les choses éternelles. Saint Bernard mous dit donc (1) : « De même que le corps a cinq sens par lesquels il
est uni à l'âme au moyen de la vie, ainsi l'âme a cinq sens par lesquels elle est unie à Dieu ou aux choses éternelles au moyen de la charité. Voilà
pourquoi l'Apôtre nous dit : Gardez-vous de vous conformer au siècle présent , mais reformez-vous en renouvelant votre sens afin de reconnaître,
1 De Am., c. 6.
476
c'est-à-dire de savoir par expérience quelle est la volonté de Dieu, afin que vous puissiez discerner en chaque occasion ce qui est bon , ce qui est agréable à ses yeux et ce qui est parfait. Par les sens du corps , nous vieillissons et nous devenons conformes au siècle; mais par les sens de l'âme, nous nous renouvelons en la connaissance de Dieu ou des choses éternelles De même que tous les sens corporels, la vue, l'ouïe, l'odorat et le toucher s'affaiblissent sans le goût et deviennent sans vertu dans leurs opérations ; ainsi avant la venue de Jésus, notre médiateur , tous nos sens spirituels languissaient , parce qu'il leur manquait le goût de la sagesse, qui ne s'était point encore incarnée et qui par là même n'avait point été goûtée; car plus nous demeurons long temps privés de sa jouissance, plus nos sens intérieurs se sentent défaillir et s'affaiblissent dans les actes qui ont pour but les biens célestes. »
Sur ce passage de Job : La faim changera sa force en langueur, et son estomac n'ayant point de nourriture deviendra tout faible (1), saint Grégoire nous dit : « L'homme, par son âme douée de raison, possède un principe de vie éternelle, et cependant la force de l'impie se trouve abattue par la Faim, parce que son âme n'est soutenue par aucune nourriture intérieure. La faiblesse le pénètre tout entier quand, rejetant tout aliment spirituel , il laisse ses sens intérieurs défaillir. Alors ils sont impuissants à
1 Job, 18.
477
diriger et à protéger ses pensées, car la faim a dévoré tout ce qu'ils avaient de vigueur. Voilà pourquoi ils en viennent à mépriser les biens célestes , qui ne leur offrent plus aucune saveur , et se portent avec empressement aux choses passagères du dehors (1). » — Mais , ajoute saint Bernard , quand le goût de la sagesse se fait sentir, aussitôt il est suivi d'une douceur pleine de délices, que l'âme éprouve au-dedans d'elle-même d'une façon toute particulière, qui lui fait discerner et apprécier toutes les faveurs dont elle est comblée, en même temps qu'elle affermit et fortifie ses sens. C'est là ce pain spirituel dont il est écrit (2) : Vous leur avez fait pleuvoir du ciel un pain préparé sans travail, qui renfermait en soi tout ce qu'il y a de délicieux, et tout ce qui peut être agréable au goût. C'était votre substance que vous leur communiquiez, et elle faisait voir combien grande est votre douceur envers vos enfants, puisque, s'accommodant à la volonté de chacun d'eux, elle se changeait en tout ce qu'il lui plaisait. » C'est comme si l'auteur sacré eût voulu dire par ces paroles : O Père ! vous nous avez donné votre substance, c'est-à-dire votre Fils à qui vous communiquez votre substance tout entière; vous nous avez donné votre douceur, c'est-à-dire votre Esprit-Saint que vous produisez éternellement , et que vous répandez en nous par le sacrement de votre amour. Vous nous avez donc comblé de toutes les délices d'une suavité inexprimable. Voilà pourquoi ce pain
1 Mor., l. 14, c. 6. — Sap., 16.
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de la sagesse offert dans le sacrement. de la charité est si puissant à atteindre jusqu'au fond de notre âme. Il y atteint en effet tous nos sens intérieurs, de telle sorte qu'il demeure en tous ceux qui le mangent. et qu'eux demeurent en lui pour ne point mourir éternellement , mais pour vivre et subsister dans l'éternité, selon la parole du Sauveur. »
La divine Eucharistie renfermant en soi tout ce qui peut être agréable, atteint donc tous nos sens intérieurs ; elle excite en notre âme le sens de la vue afin de le porter à expérimenter la contemplation des choses éternelles; elle réveille le sens de l'ouïe afin de lui faire entendre les paroles célestes ; elle anime le sens de l'odorat afin qu'il aspire les douceurs divines; elle pousse le sens du toucher à ne se reposer que sur des objets non passagers; enfin , elle attire le sens du goût afin qu'il se délecte dans les biens immuables. Si durant cette vie on ne pouvait faire quelque expérience des choses divines à l'aide de ces témoins intérieurs, saint Grégoire n'aurait point dit : « L'âme qui soupire après l'éternité, la voit sans image matérielle, l'entend sans le murmure d'aucun son, la reçoit sans mouvement aucun, la retient en dehors de tout espace, la touche sans ressentir aucun corps. Lorsque cette âme à rejeté le fantôme
des images corporelles, elle commence à entrevoir la divinité éternelle; et si elle ne comprend pas bien encore ce qu'elle est, elle sait du moins ce qu'elle n'est pas (1). »
1 Mor., l. 5, c. 26.
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Parcourons donc eu détail chacun de nos sens intérieurs. Jésus, le pain de vie est pris dans le sacrement, et là il renferme en soi toutes les délices et toute la suavité que ces mêmes sens sont capables de recevoir. Comme il est la splendeur et le miroir sans tache de la lumière éternelle , il influe sur notre vue intérieure alors qu'elle est déjà exercée, et il la porte à considérer et à contempler les choses célestes. C'est pourquoi saint Grégoire , expliquant ces paroles de Job : Il verra sa face dans un ravissement de joie (1), dit : « Plusieurs ont le bonheur de contempler
la récompense éternelle, avant d'être dépouillés de leur chair, alors qu'ils voient la face de Dieu dans un enivrement d'allégresse. C'est ce qui a lieu lorsqu'ils fixent le regard de leur âme sur le rayon du divin soleil. Là ils voient une lumière vivante ; là, ayant foulé aux pieds les nuages et les vicissitudes des choses passagères, ils s'attachent à l'introuvable vérité; en s'attachant à cet objet qui frappe leurs regards, ils s'élèvent jusqu'à imprimer en eux l'image de son immutabilité; et en réfléchissant ainsi la beauté permanente de leur divin Auteur, ils en gardent l'empreinte ; car la contemplation fait arriver à un état de stabilité toujours durable l'âme qui , par elle-même, était soumise à un changement perpétuel. » Elle connaissait par expérience ce sens de la vue intérieure, celle qui disait : « Mon Bien-Aimé est éclatant par sa blancheur et par sa rougeur; il est choisi entre
1 Job., 33. — 2 Mor., l. 5, c. 7.
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mille (1) ; » car elle ne parlait ainsi qu'après l'avoir contemplé.
En deuxième lieu , Jésus, dans le sacrement , étant le Verbe du Père (et ce nom de Verbe indique une connaissance accompagnée d'amour), Jésus, dis-je , frappe les oreilles de l'âme en ce sacrement et les excite à expérimenter la parole qu'il fait entendre sur les choses éternelles. Car, autant qu'il est en lui, il aime à élever la voix et à éclairer tout homme. Et d'un autre côté, si l'âme n'avait point d'oreilles susceptibles de recevoir ses divins enseignements , Jésus n'aurait point dit : Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende (2). Car, comme le remarque saint Grégoire, le Seigneur ne s'inquiète pas ici des oreilles du corps, mais de l'âme. Il n'aurait point dit dans l'Apocalypse : Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux Eglises (3). Sur quoi Richard s'exprime ainsi : « Celui-là a des oreilles pour entendre, qui a un sens pour comprendre et des affections pour aimer les biens qui nous sont promis. Et Haymon ajoute : « L'oreille de la chair n'a pour tout office qu'à entendre ; mais l'oreille du coeur est douée et de l'ouïe et de l'intelligence. » C'est à cette oreille que le Verbe du Père s'adresse fréquemment , ainsi que nous l'avons vu dans le chemin de la méditation. Saint Augustin nous dit : « Le Fils de Dieu, la sagesse, ne cesse point de parler, par une inspiration secrète, à la créature intellectuelle. » Mais, dit aussi saint
1 Cant., 5 — 2 Mat., 13. — 3 Apoc., 2.
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Grégoire : « Plus l'oreille extérieure demeure ouverte , plus l'oreille intérieure devient insensible. » Elle avait entendu cette parole du Verbe, celle qui s'écriait : La voix de mon Bien-Aimé arrive jusqu'à moi. Le voici qui vient franchissant les montagnes, passant par-dessus les collines (1). Et comme l'explique la Glose : « Je me réjouis en entendant cette voix qui apporte la consolation. Je ne vois pas encore sa face, il est vrai , mais cependant mon âme s'est élevée jusqu'au ciel, et j'y éprouve un avant-goût des délices de l'éternelle béatitude, tout en demeurant en cette vie. »
En troisième lieu, Jésus, dans le sacrement, excite l'odorat de notre âme à aspirer les choses célestes. Le Sauveur, dit saint Denis (2), est la fontaine abondante qui reçoit toutes les suavités divines , et dont la plénitude répand des parfums ineffables. C'est ainsi qu'il excite l'odorat intérieur et qu'il l'ouvre afin de lui faire savourer les biens du ciel , de telle sorte que celui qui en a fait l'expérience, s'écrie : Vos parfums, Seigneur, ont éveillé en nous des désirs éternels. » Il faut remarquer ici que cet odorat spirituel est commun à l'âme et aux anges; car la vertu de ce sens , qui a pour but de discerner les odeurs et qui s'exerce en les recevant intérieurement , est propre à quiconque peut les aspirer comme il convient, c'est-à-dire à tous ceux qui contemplent véritablement la grâce divine. « Si , dit saint Denis , la jouissance modérée des parfums matériels récrée délicieusement la puissance