Œuvres spirituelles (page 47)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 De coelest. Hier., c. 7

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esprit pour connaître les biens célestes et être nourris en notre âme pour parvenir à en jouir d'une manière parfaite. C'est ce que saint Grégoire nous enseigne sur ce passage de Job : Ses sept fils se réunissaient et faisaient tour à tour un festin dans leurs maisons, chacun au jour qui lui était échu (1). Ce jour des enfants de Job , dit-il , c'est l'illumination d'un don ou d'une vertu formée par Dieu en notre âme. Ces enfants font des festins dans leurs maisons lorsque chacune des vertus, chacun des dons qu'ils ont reçus nourrit leur âme de la manière qui lui convient. » Ainsi ces sept fils de Job sont en possession de sept jours ou de sept illuminations , et chacun de ces jours a son banquet particulier. Nous aurons donc de même nos sept banquets , où notre âme, réparant ses forces , se disposera et se rendra apte à prendre place à ce grand festin que le vrai Assuérus a fait préparer pour sept jours à tous les princes et à tous les serviteurs de sa

cour (2).

CHAPITRE II. Qu'il y a sept dons du Saint-Esprit, et pourquoi ce nombre sept.

Nous avons vu comment la grâce excellente , le Verbe incarné nous a envoyé un don parfait, l'Esprit-Saint , qui , semblable au soleil , brûle de son ardeur pleine d’amour les montagnes ou autrement les âmes

1 Job., 1. —

Greg.,

Mor., l. 1, c. 16. — 2 Esth., 1.

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élevées, et les purifie en soufflant sur elles les rayons enflammés de ses dons , et puis comment ces rayons , descendant comme des étincelles dans les coeurs , les font se répandre au-dehors en bonnes oeuvres et les portent à embraser le prochain du feu de l'amour et par leurs exemples et par leurs paroles. Maintenant il nous faut parler de ces sept dons, de ces sept rayons, et examiner comment ils sont reçus en nous et comment ils y opèrent. Mais il est nécessaire d'en dire quelque chose en général avant de traiter de chacun en particulier. Or, il y a cinq choses à considérer d'abord , qui nous aideront à mieux comprendre ce que nous avons à dire dans la suite : 1° Combien y a-t-il de dons du Saint-Esprit et que sont-ils? 2° Comment les distingue-t-on des autres habitudes ? 3° Quels avantages nous confèrent ces dons? 4° Qui sont ceux qui sont capables de ces dons et comment les obtient-on? 5° En quel ordre doivent se placer ces dons, soit que nous nous en servions pour monter ou pour descendre?

Voyons donc combien il y a de dons de l'Esprit-Saint et ce qu'ils sont. Un commentateur de saint Denis , écrivant sur cette parole : Toute grâce excellente et tout don parfait, etc., nous dit : Il y a une différence entre donner, la chose donnée et un don parfait. Donner c'est l'action de celui qui fait présent , et quelquefois elle se prend pour la chose donnée, quelle qu'elle soit. Lorsque ce qui est donné est bon, cette. action s'entend de tout don , tant des biens qui nous sont accordés en général que du don parfait. En ce sens elle convient

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à la Trinité , dont la libéralité est infinie et qui donne toutes choses à toutes créatures, selon la capacité et selon le degré de perfection de chacune. Car si la nature ne sait point faire défaut dans tout ce qui est essentiel, comme dit un auteur, à plus forte raison le Seigneur ne le saura-t-il pas : celui qui a créé tout bien étend l'action de sa providence à tout bien. Mais cela ne s'appelle pas proprement un don dans le sens du présent sujet , bien qu'il en soit un véritable.

Un don est bon quand il nous apporte quelque degré de bonté : telles sont toutes les choses que nous recevons et qui nous rendent meilleurs; tels sont les biens de la fortune et tous les autres biens , tant extérieurs qu'intérieurs , qui nous aident à acquérir le premier degré de perfection quand nous en faisons un bon usage. Mais le don parfait s'entend des dons gratuits qui nous perfectionnent dans ce qui était déjà bien. Nous sommes bons , il est vrai , quant à notre nature; mais la nature elle-même nous fait défaut en ce qui concerné la perfection du bien qu'elle nous a donné; car la perfection de toute chose créée , pour être entière, demande une action libre vers la fin pour laquelle elle a reçu l'être , et une force persévérante pour l'atteindre. Or, la nature est indolente à agir, et elle nous fait défaut autant de fois qu'elle succombe à cette indolence dans l'accomplissement de ce qui lui est imposé. Au contraire elle est arrivée à la plénitude de la perfection lorsqu'elle opère sans obstacle et avec un courage toujours le même. Mais l'homme condamné à la mort ne peut parvenir à cette plénitude

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s'il n'est aidé de lumières ou de dons surnaturels. « La créature raisonnable seule formée à l'image de son Créateur, dit Hugues, a reçu des grâces excellentes dans l'ordre naturel de sa création ; elle a reçu des dons parfaits lorsqu'elle a été élevée à l'ordre surnaturel. Rien n'a été accordé à aucune créature qui puisse entrer en comparaison avec l'image de Dieu qui lui fut imprimée au jour où elle reçut la vie ; rien n'est plus parfait que d'avoir mérité ensuite , par la grâce , de devenir le temple de Dieu , l'enfant de Dieu; que d'être unie à Dieu par un lien indissoluble d'amour et d’arriver de la sorte au bonheur. » Ainsi les dons parfaits et gratuits perfectionnent les dons excellents de la nature; et l'esprit humain , par l'habitude de ces dons déiformes , se trouve ramené à la plénitude de la perfection et à une action aussi libre de tout obstacle qu'il est possible à l'homme soumis à un corps corruptible.

Ces dons semblent donc être des habitudes gratuites ou des degrés mis par l'Esprit-Saint en l'unie humaine pour la rendre apte et la disposer à suivre ses inspirations. Or, ces inspirations sont l'avertissement de la mémoire , l'illumination de l'intelligence et l'impulsion de la volonté. Sans doute la raison et la conscience sont bien des inspirations qui inclinent l'homme à atteindre à l'aide de ses facultés sa fin naturelle; mais elles sont insuffisantes pour le faire parvenir à sa fin dernière et surnaturelle. Car, dépendantes d'un corps corruptible , elles rencontrent des obstacles multipliés en leurs opérations et ainsi elles

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ont besoin de la vertu d'un agent supérieur. C'est ce qui a fait dire à Aristote : Ceux que l'inspiration divine conduit n'ont pas à s'inquiéter s'ils agissent selon la raison humaine , car ils arrivent à ce qu'ils se proposent en vertu d'un principe meilleur que ne l'est cette même raison.

Or, les dons de Dieu nous rendent habiles et nous préparent à recevoir cette inspiration , et lui-même nous les communique avec une grande libéralité. Mais, parmi ces dons , il y en a sept qu'on appelle dons privilégiés parce qu'en eux le Saint-Esprit nous est donné , pour parler selon le langage ordinaire , et parce que ces mêmes dons ont brillé de tout leur éclat en Jésus-Christ, selon cette parole du Prophète : « L'esprit du Seigneur se reposera sur lui, l'esprit de sagesse et d'intelligence, l'esprit de conseil et de force, l'esprit de science et de piété, et il sera rempli de la crainte du Seigneur (1). » Dans cette énumération, le Prophète procède en commençant par le don le plus élevé, et il établit entre eux un lien qui les unit , afin de nous montrer à la fois la distinction et la connexion, l'origine et l'ordre de ces dons.

Ces dons ne sont qu'au nombre de sept , parce que , dit saint Grégoire , le nombre sept représente l'universalité; et de même que le monde a été conduit en sept jours à sa perfection , de même l'homme , qui en est l'abrégé , devient parfait par les sept dons du Saint-Esprit. Ces sept dons sont nécessaires à sept besoins de l'Homme . tant pour la vie active que pour

1 Is., 11.

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la vie contemplative. Les cinq derniers , selon saint Anselme, regardent la vie active, et les deux plus élevés , la vie contemplative. Ces deux plus élevés sont le don de sagesse et d'intelligence, comme on le verra plus bas. Ainsi ces sept dons sont sept rayons spirituels aussi brillants qu'enflammés , et procédant du soleil d'une charité tout embrasée. Sur eux connue sur sept colonnes qui en sont le soutien , l'ornement et la perfection , la sagesse s'est bâti une demeure et un sanctuaire. C'est là que cette même sagesse offre des festins spirituels pleins de douceur à ceux qui y font leur séjour. C'est là que s'accomplit cette parole : La sagesse a immolé ses victimes; elle a préparé son vin et disposé sa table. Et personne ne connaît l'abondance et la suavité de ses mets si ce n'est celui qui les a goûtés , soit par expérience , soit par révélation, ou qui a été prédestiné à y prendre part.

CHAPITRE III. Comment les sept dons du Saint-Esprit sont distincts des autres habitudes et des autres dons.

Il nous faut , en second lieu , examiner comment on distingue ces sept dons de l'Esprit-Saint des autres dons et des autres habitudes.

Hugues, en ses commentaires sur saint Denis, nous dit: « La grâce divine est une illumination, et les dons de la grâce sont autant de lumières qui éclairent ceux

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qui les reçoivent. Or, toute grâce descend d'une source unique , et toute illumination procède d'un même flambeau. Les rayons sont nombreux , mais le centre d'où ils s'échappent est un. Ce centre lumineux se répand pour éclairer un grand nombre d'hommes à la fois; beaucoup deviennent brillants et illuminés, et l'on ne voit qu'une seule lumière; et ainsi beaucoup ne sont qu'un en cette même lumière. » Ces paroles nous montrent que la grâce est une lumière d'où partent une multitude de rayons ou de degrés de vertus diverses et d'ornements spirituels. Or, c'est en cette grâce qui rend l'homme agréable à Dieu, qu'est donné l'Esprit-Saint , et il est un don parfait perfectionnant l'âme afin d'en faire la fille du Père éternel , l'épouse de Jésus-Christ et le temple de ce même Esprit. C'est avec raison qu'une telle grâce est appelée une grâce qui rend l'homme agréable à Dieu, car sans elle personne ne peut mériter, ni croître dans le bien , ni parvenir à la vie éternelle. Ainsi il est nécessaire que l'âme, soumise à l'action de ces divers rayons de la grâce, embrasse les différents exercices qui la conduisent aux vertus , aux dons , aux béatitudes , à l'abondance des fruits de l'esprit. ; il est nécessaire qu'elle obtienne les dons qui l'aideront à gouverner ses sens; car c'est par la réunion de toutes ces choses que sa vie apparaîtra parfaite. Comme donc la grâce est la source et la forme de toutes les habitudes , comme elle est la joie des puissances de l'âme , elle se divise premièrement en habitudes ou degrés de vertus morales , qui perfectionnent les inclinations de notre

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esprit et les soumettent à la raison , qui les gouverne et les fait agir en tout avec droiture , bonheur et perfection.

Or, les vertus morales sont au nombre de quatre, qu'on appelle cardinales; car de même qu'une porte tourne sur ses gonds , de même la vie humaine roule et se dirige appuyée sur ces vertus. Ce sont : la prudence, qui rectifie la raison ; la force , qui comprime l'irascibilité ; la tempérance , qui sert de frein à la concupiscence; et la justice , qui s'étend à toutes les forces de l'âme, car elle est pour elles la règle de toute rectitude , ou plutôt elle n'est rien autre chose que la rectitude même de notre volonté. La prudence est nécessaire pour se décider ; la force pour supporter; la tempérance pour faire usage des choses , et la justice pour les distribuer comme il convient. La prudence produit la contemplation, et la force une adhésion inébranlable; la tempérance mesure notre amour envers les créatures , car, quant au Créateur, la mesure de l'amour c'est de l'aimer sans mesure; la justice établit un ordre parfait vis-à-vis de Dieu et du prochain.

La grâce qui nous rend agréables à Dieu se divise encore en habitudes ou degrés de vertus intellectuelles, perfectionnant la raison, qui elle-même donne l'impulsion et la direction aux vertus morales. Elle l'empêche de tomber dans un excès nuisible à ces premières vertus qui appartiennent à l'âme contemplative et tendent à la connaissance des vérités divines à l'aide desquelles l'esprit est illuminé et nourri. Elles

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sont au nombre de trois : la sagesse régit la volonté; l'intelligence, l'intellect; et la prudence , ces deux puissances à la fois. La sagesse dirige notre volonté lorsqu'elle lui fait goûter chaque chose selon sa réalité, ce qui est céleste comme céleste , ce qui est terrestre comme terrestre. « Vous avez trouvé la sagesse, dit saint Bernard , si vous appréciez chaque chose selon ses qualités; ainsi , n'ayez donc de goût que pour les choses du ciel et non pour celles de la terre. L'intelligence gouverne l'intellect en l'introduisant à travers les voiles et les obscurités jusqu'aux réalités les plus intimes des choses. C'est elle qui fait connaître autant qu'il est possible ce qui est en Dieu , et nous conduit à pénétrer les secrets du ciel. La prudence dirige l'intellect et la volonté, car elle n'est autre chose que la droite raison qui les conduit.

Cette grâce se divise troisièmement en habitudes et degrés des vertus théologales , qui sont plus parfaites que les vertus et les perfections dont nous venons de parler. Car, par elles l'âme se porte d'une manière plus parfaite à Dieu et s'unit plus immédiatement à lui. Ces vertus sont la foi , l'espérance et la charité. La foi cherche Dieu et le sonde ; l'espérance le pressent et est assurée de le posséder; la charité le tient et l'embrasse. C'est pourquoi il est dit dans les Cantiques : J'ai trouvé celui qu'aime mon âme; je le possède et je ne le laisserai point aller (1). Et saint Bernard ajoute : « Qui donc ne vous retiendra pas , Seigneur Jésus , vous qui fortifiez par l'espérance celui qui vous

1 Cant., 3.

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possède, vous qui le rendez beau par la perfection, le faites avancer par la persévérance et l'animez par la vue de la récompense? »

Cette grâce se divise quatrièmement en habitudes ou en degrés des sept dons du Saint-Esprit, qui disposent les puissances de l'âme à se soumettre avec empressement et d'une manière parfaite aux mouvements de cet Esprit , qui se donne avec ses dons. Or , comme il opère d'une manière surnaturelle , son action ne peut s'accomplir comme il convient que lorsque ces mêmes dons ont guéri et réparé les puissances de l'âme. « Il y a , dit Hugues (1), sept péchés capitaux qui donnent naissance à tous les maux. Ce sont comme autant d'abîmes ténébreux d'où s'échappent les fleuves de Babylone dont les ravages s'étendent sur tout ce que notre nature renferme de bon , et dont le passage engendre en notre âme certaines langueurs qui sont la ruine de l'homme intérieur. Parmi eux les uns dépouillent l'homme; d'autres le flagellent quand il a été dépouillé ; d'autres , le trouvant en cet état, le jettent hors de la voie; d'autres viennent ensuite qui le séduisent , et d'autres enfin qui le réduisent en servitude. L'orgueil enlève Dieu à l'homme; l'envie lui ôte son prochain; la colère le ravit à lui-même; la tristesse lui fait sentir ses coups en le trouvant ainsi dépouillé; l'avarice l'éloigne du droit chemin; la gourmandise le séduit, et la luxure le plonge dans l'esclavage, en forçant son esprit à subir les

1 De quinque sept.

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caprices d'une chair déshonorée; en sorte que cet esprit ainsi abaissé peut s'écrier avec le Psalmiste (1) : « Je suis enfoncé dans une boue profonde, où je ne trouve aucun appui. Je suis tombé dans la pro- fondeur de la mer, et la tempête m'a submergé. »

Mais voilà que l'Esprit-Saint, qui est, selon la parole du Seigneur, la fontaine d'eau jaillissant jusqu'à la vie éternelle , a répandu sur tout l'univers sept fleuves dont les eaux ont apporté au monde la splendeur de la vérité et l'ardeur de la charité. Ces fleuves sont les sept dons de ce même Esprit , dont Dieu se sert pour purifier, arroser et féconder tout le royaume de notre âme, pour guérir, orner et consommer en perfection ses puissances , de telle sorte que celui qui croit voit couler de son sein des sources d'eau vive. En effet , par le don de crainte , l'Esprit-Saint chasse l'orgueil du coeur de l'homme et y introduit Dieu par l'humilité. Par le don de piété il lui fait fouler aux pieds la honte de l'envie, et invite avec douceur le prochain à s'approcher de lui. Par le don de la science il apaise totalement sa colère , et l'établit dans une douce paix et un calme parfait avec lui-même. Par le don de la force il dissipe sans retard sa paresse et excite ardemment les puissances de son âme à agir. Par le don de science il comprime puissamment son avarice et le porte sagement à acquérir des trésors pour le ciel. Par le don d'intelligence il met un frein violent à sa gourmandise , et nourrit son âme des délices célestes. Par le don de la sagesse il lui inspire un mépris

1 Ps., 68.

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courageux de la luxure, le soumet tout entier au joug de la chasteté ut le rend ainsi à la liberté. Tout cela sera expliqué plus en détail lorsqu'on traitera de chaque don en particulier.

Hugues conclut l'ouvrage que nous avons cité en disant : « L'esprit de sagesse , en touchant le coeur de sa douceur, tempère au dehors l'ardeur de la concupiscence; et lorsqu'il l'a apaisée, il rend l'âme intérieurement spirituelle , afin de pouvoir, après l'avoir recueillie tout entière dans la joie intérieure, la reformer d'une manière pleine et parfaite à l'image de Dieu. En effet, le nom de sagesse vient de saveur. Lors donc que l'âme , ayant commencé à goûter les douceurs intérieures , se retire au-« dedans d'elle-même par un vif désir de les éprouver, et que les voluptés de la chair ne viennent plus la bouleverser par leurs violences, elle possède en soi tout ce qui est nécessaire à son bonheur; car une fois qu'on a goûté les joies de l'esprit , tout ce qui tient à la chair devient insipide. » Cependant nous devons savoir que les dons de l'Esprit-Saint ne conduisent à une perfection entière qu'autant qu'ils accomplissent par la foi, l'espérance et la charité, toutes leurs oeuvres , pour lesquelles ils se prêtent du reste un concours mutuel.

Ces dons très-saints nous disposent ensuite et nous rendent aptes à recevoir en nous le bien suprême, à nous entretenir familièrement avec lui et à jouir de lui. Mais saint Augustin , parlant sur ce passage

du psaume : Que le coeur de ceux qui cherchent le

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Seigneur, se réjouisse ; cherchez en tout temps sa face, nous dit (1) : « Celui que l'on cherche en tout temps ne se trouve jamais. Dès lors, comment le coeur de ceux qui cherchent le Seigneur, ne sera-t-il pas plutôt dans la tristesse que dans la joie? » Et il répond : « Le Seigneur est incompréhensible , et savoir cela c'est le trouver. C'est donc avec raison que nous devons chercher sans interruption celui que nous devons aimer sans fin. Cependant nous serons rassasiés lorsque sa gloire se sera manifestée à nos regards. »

La grâce qui nous rend agréables à Dieu doit donc se diviser en degrés de perfection et atteindre les points les plus élevés où l'homme accomplit d'une façon presque divine les actes les plus parfaits et les plus excellents; et comme ces degrés le font approcher davantage de sa fin, on leur a donné avec raison le nom de béatitudes. Or, le Seigneur énumère sept béatitudes, et même en un certain sens on peut en compter huit (2). Ce sont : la pauvreté d'esprit, la douceur, les larmes , la faim de la justice, la miséricorde, la pureté du coeur et la paix. Le nombre de ces béatitudes et le rang qu'elles tiennent ont leur cause dans la perfection entière qu'elles doivent apporter à l'homme. En effet, pour que la perfection ne laisse rien à désirer, il faut trois choses : un éloignement total du mal , un progrès complet dans le bien , et la possession entière de ce qu'il y a de plus excellent. Or, le mal a sa source dans le souffle de l'orgueil , la

1 Ps. 104. — 2 Mat., 5.

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malice de l'envie et les langueurs de la concupiscence. Mais la pauvreté d'esprit éloigne de nous l'orgueil, et c'est la première béatitude. En effet, de même que la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse, de même la pauvreté d'esprit est le principe de toute béatitude, dit la Glose. Elle produit en nous deux choses : le renoncement à ce qui est terrestre, et la contrition ou l'humiliation du coeur. La douceur nous éloigne ensuite du vice de l'envie; et les larmes, des feux de la volupté et des langueurs de la concupiscence. En second lieu le progrès dans le bien s'accomplit au moyen de deux autres béatitudes : la faim de la justice et la tendresse de la miséricorde. Enfin pour un état parfait, il faut une connaissance sans nuage et une jouissance calme et paisible. La pureté du coeur aide notre vue, et la paix nous fait jouir d'une manière parfaite. Il y a encore d'autres raisons de ce nombre de béatitudes et du rang qu'elles occupent, comme nous le verrons plus bas.

Saint Augustin , parlant de cette paix, nous dit : « La paix, c'est la sérénité de l'âme, le calme de l'esprit, la simplicité du coeur, le lien de l'amour, la compagne de la charité. C'est elle qui bannit les haines, apaise les divisions, comprime la colère, foule aux pieds les superbes , donne des armes aux humbles, éteint les discordes et fait cesser les inimitiés. Elle est douce et aimable à tous; elle ne sait point s'élever ; elle est étrangère à l'orgueil. Que celui qui a reçu cette paix la conserve précieusement : que celui qui la perd la redemande ;

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que celui qui en est séparé s'élance à sa poursuite, car l'homme qui ne la possède pas ou est trouvé sans elle, est rejeté par le Père et déshérité par le Fils; il devient étranger à l'Esprit-Saint et n'arrive point à l'héritage du Seigneur parce qu'il n'a point été fidèle au testament de la paix (1). »

Mais quand on possède cette paix , quels en sont les effets , sinon une joie surabondante de l'âme, produite par l'accomplissement d'oeuvres parfaites? « Car, dit Origène, il est de la nature des bonnes oeuvres d'accroître la joie selon qu'elles sont de plus en plus réitérées, et l'allégresse qui naît d'une action sainte est un assaisonnement répandu sur la nourriture de l'âme. » — « Manger, ajoute saint Grégoire, c'est pour l'âme se rassasier de bonnes oeuvres; car le bien accompli embaume le goût de sa douceur et répand la joie dans le coeur (2).» Or, comme en ces béatitudes dont nous venons de parler, les actes sont très-parfaits , il s'ensuit qu'elles doivent produire des douceurs ineffables dans le coeur qui les possède. Les douze fruits de l'esprit et les cinq sens de l'âme doivent donc se rattacher à elles à cause de la plénitude et de la perfection qu'elles nous offrent. Or, ces fruits ne font point naître l'idée de nouvelles habitudes ; mais ils expriment seulement divers états de bonheur et de consolation dont sont comblées les âmes des justes sur la terre. Ils sont enfermés dans le nombre douze pour montrer la surabondance des délices qu'ils produisent ; car le nombre douze est un nombre d'abondance, et

1 Serm. 167, de Temp. — 2 Mor., l. 21, c. 8.

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il montre bien la multitude des faveurs spirituelles dont est comblée et enivrée l'âme sainte. Ces fruits sont la charité, la joie, la paix, la patience, la bénignité, la bonté, la longanimité, la douceur, la foi , la modestie, la continence, la chasteté. Ces fruits remplissent l'âme de délices qui sont l'effet des oeuvres parfaites, et nous les recevons par nos sens spirituels; ou autrement, notre esprit perçoit de telles délices par l'expérience qu'il en fait lui-même.

Mais il nous faut remarquer, selon qu'il est dit dans le livre de l'Esprit et de l'âme, qu'il y a en l'homme deux sens, l'un extérieur et l'autre intérieur, et que l'un et l'autre ont un bien qui leur est propre et où ils puisent l'aliment qui leur convient. Le sens extérieur se nourrit de la contemplation de l'humanité du Seigneur, et le sens intérieur, de la contemplation de sa divinité. Ainsi Dieu s'est fait homme afin de rendre l'homme heureux tout entier, afin que toutes ses pensées et son amour fussent pour lui. En effet, le bonheur de l'homme devenait parfait si, soit au-dedans, soit au-dehors, il trouvait des pâturages abondants en son Créateur; car l'homme est composé d'un corps et d'une âme. En son corps , il a cinq sens : la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher, dont cependant il ne peut se servir qu'avec la participation de son âme. De même l'âme a cinq sens qui lui sont propres , car les choses spirituelles ne peuvent être soumises aux sens corporels, mais à ceux de l'esprit. Ainsi la voix céleste a dit dans le Deutéronome : « Voyez que c'est moi seul qui suis le

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Seigneur (1).» Voilà la vue de l'esprit. Dans l'Apocalypse il est écrit : « Que celui qui a des oreilles pour entendre entende ce que l'Esprit dit aux Eglises (2). » Voilà l'ouïe spirituelle. Nous lisons dans les Psaumes : « Goûtez et voyez que le Seigneur est plein de suavité (3). » Voilà pour le goût. L'Apôtre s'écrie : « Nous sommes la bonne odeur de Jésus-Christ (4). » Voilà pour l'odorat. Enfin le Seigneur, dans l'Evangile, montrant qu'il a été touché plutôt par la foi que naturellement, demande qui l'a touché (5). » Et ainsi il nous désigne le toucher spirituel. Il nous faut donc observer avec le plus grand soin ce qui se rapporte aux sens du corps, et ce qui ne peut convenir qu'à la dignité de notre âme.

Saint Augustin semble avoir possédé ces sens spirituels et avoir éprouvé leur action par l'expérience dans le passage suivant (6) : « Lorsque j'aime Dieu, dit-il , ce ne sont point les choses extérieures qui sont l'objet de mon amour; mais j'aime une lumière, une voix, un parfum, un aliment, une étreinte formée au-dedans de moi par l'homme intérieur. Là brille une lumière qui n'est point bornée par l'espace; là se fait entendre une mélodie que le temps ne vient point interrompre; là se répand un parfum qu'aucun souffle ne dissipe; là se prend une nourriture dont l'abondance n'est point diminuée par mon avidité; là je presse contre mon coeur un objet dont la douceur est toujours

1 Deut., 22. — 2 Apoc., 1. — 3 II Cor., 2. — 4 Mar., 5 — 5 Conf., l. 10, c.6.

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la même. Voilà ce que j'aime quand j'aime mon Dieu. »

Ainsi, par tout ce que nous venons de dire, on peut comprendre un peu la distinction et les différences qui se trouvent entre les diverses habitudes et surtout entre les degrés divers par lesquels nous nous avançons vers la perfection. Quant aux sens spirituels, nous en avons traité avec plus d'étendue dans le livre des sept Chemins de l'éternité.

CHAPITRE IV. Quels avantages nous confèrent les sept dons du Saint-Esprit.

Voyons maintenant quels avantages nous trouvons dans ces sept dons. Par eux l'Esprit-Saint fait de la maison de notre âme un lieu délicieux , une sainte demeure. Car la sagesse édifie cette maison au moyen des vertus ; l'intelligence l'illumine par la contemplation ; le conseil la gouverne par la prudence; la force la consolide et la défend par la patience ; la science l'enrichit de diverses manières et la nourrit des vérités célestes ; la piété l'orne des beautés du culte divin ; la crainte la conserve exempte de toute tache; elle en éloigne et en bannit totalement le péché, car, dit le Sage, la crainte du Seigneur chasse le péché (1) .

1 Eccl., 1.

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On peut conclure ce que nous avançons des paroles du vénérable Bède dans un de ses discours sur saint Matthieu où il dit : « La sagesse bâtit la maison ; l'intelligence enseigne à la gouverner ; le conseil fait discerner le bien d'avec le mal; la force maintient l'âme dans la patience; la science lui apprend à acquérir les richesses de Dieu et du salut ; elle trouve dans la piété le bonheur de la vie présente et future , car la piété est utile à tout; la crainte enfin est la conservatrice de l'humilité et la ruine de tout péché. C'est ainsi que l'esprit de l'homme est disposé à devenir pour Dieu une sainte demeure. Maintenant , quelle familiarité le Seigneur témoigne à l'âme, quelles consolations il lui donne, c'est ce que nous verrons plus tard.

En second lieu , les dons de l'Esprit-Saint disposent et rendent aptes tous les habitants de cette maison intérieure, c'est-à-dire toutes les puissances de l'âme à servir Dieu avec empressement et à lui obéir facilement. Comme nous le dit le même Bède, l'esprit de sagesse chasse la négligence du cœur des paresseux ; l'esprit d'intelligence cherche à servir avec diligence et d'une manière raisonnable; l'esprit de conseil fait trouver avec prudence l'appui de la providence divine; l'esprit de force brise sans réserve les obstacles qu'il rencontre sur son passage; l'esprit de science dissipe promptement les incertitudes de l'oubli ; l'esprit de piété se montre compatissant pour les fautes commises par la fragilité humaine dans l'accomplissement de ses devoirs ; l'esprit de crainte, enfin , consume par son

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ardeur l'ignorance imprévoyante et pousse avec une pieuse sollicitude notre âme à satisfaire à Dieu : car celui qui craint Dieu ne néglige rien, dit le Sage (1). Et saint Grégoire ajoute (2) : « Craindre Dieu , c'est n'omettre rien de ce que l'on doit accomplir. » Ainsi cette famille entière de l'âme sert le Seigneur de toutes choses, et le servir, c'est régner.

Mais il est nécessaire de connaître quelle est cette famille, quelle est sa noblesse, l'ordre établi parmi ses membres, et leurs opérations. Pour cela, remarquons ce que dit l'auteur du livre de l'Esprit et de l'âme (3) : « L'âme, s'écrie-t-il, est une noble créature. Elle est la cité de Dieu , dont, selon le Prophète, on a raconté tant de merveilles, car elle a été créée à l'image et à la ressemblance de Dieu. Mais comme aucune ville ne saurait être sans habitants, celui qui l'a formée lui a donné un peuple d'une triple condition : des sages pour être son conseil, des soldats pour combattre , des ouvriers pour travailler... Les habitants de cette cité sont les puissances naturelles et innées de l'âme. Parmi eux il y a des rangs distincts : les uns sont supérieurs, les autres moyens, les autres inférieurs. Le sens intellectuel tient le plus élevé ; le sens de la raison le second rang; et le sens animal le dernier. » Contentons-nous pour le moment de ce que nous venons de dire de cette famille de l'âme. Nous traiterons plus loin ce qui concerne l'ordre établi en elle et en ses opérations.

1 Eccl.,7. — 2 Mor., l. 1, c. 3. — 2 Cap., 57.

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En troisième lieu , l'Esprit-Saint, par ses dons, exerce et fortifie les puissances de l'âme contre les tentations et les vices, soit naturels, soit du dehors, auxquels la volonté divine permet qu'elles soient en butte pour les empêcher de s'endormir négligemment dans une jouissance calme et délectable des bienfaits du Seigneur, les préserver de l'ingratitude et éloigner d'elles l'oubli des célestes faveurs. C'est ce qui a fait dire à saint Grégoire (1) : « Lorsque notre âme est comblée de la plénitude des présents du Seigneur et de l'abondance de ses dons ; lorsqu'elle en jouit avec une sécurité non interrompue, il lui arrive quelquefois d'oublier d'où lui viennent de tels biens, et elle s'imagine tirer de son propre fonds ce qu'elle n'a jamais vu lui manquer. C'est pourquoi de temps en temps la grâce se cache à cette âme pour son avantage , afin de lui apprendre combien, malgré sa présomption, elle est faible laissée à elle-même. Car c'est seulement lorsque nous sentons nos trésors nous échapper et l'impuissance où nous sommes de les conserver, que nous reconnaissons la main qui nous les donne. » C'est ainsi que l'Esprit-Saint nous instruit et nous fortifie contre toute sorte de tentation. Contre la folie du monde, il nous donne la sagesse. A la faiblesse de notre esprit, il offre l'intelligence. Il oppose le conseil à une précipitation pleine de dangers. La crainte, en tant qu'elle est une infirmité de l'âme, a son remède dans la force. Le don de science dissipe toute notre

1 Mor., 1. 2, c. 27.

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ignorance; la dureté de notre coeur cède aux tendres douceurs de la piété, et l'orgueil opiniâtre de notre esprit s'abaisse devant l'humilité de la crainte.

Le même saint Grégoire dit encore : « Dieu agit envers nous avec une providence vraiment admirable quand il permet que notre âme soit en butte aux attaques du péché, car l'homme croirait posséder en lui-même une force immense si jamais il ne sentait dans le secret de son cœur cette force lui faire défaut. Ainsi là où il craint de faire une lourde chute, il trouve le moyen de se maintenir fortement, car un telle tentation ne fait qu'exciter son âme à se tenir plus sûrement sur ses gardes dans le combat. »

En quatrième lieu, l'Esprit-Saint, par ses dons, rend aptes et dispose les puissances de notre âme à s'élever par degrés jusqu'aux choses célestes au milieu desquelles est sa véritable patrie. Saint Grégoire, expliquant ce passage : On montait à la ville par sept degrés, nous dit (1) : Il y en a beaucoup qui , de nos jours, arrivent aux portes de la vie céleste par sept degrés , ou autrement par la grâce de l'Esprit-Saint répandue sur eux en sept dons divers. Tels sont ceux qui , par la crainte de Dieu, deviennent humbles, car il est dit dans Job : Celui qui s'humiliera sera dans la gloire (2), et sans doute cette gloire est celle du ciel; tels sont ceux que le zèle de la piété a rendus miséricordieux, car il est écrit : Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront miséricorde (3),

1 Hom. 17, sup. Ezechiel. — 2 Job., 22. — 3 Mat., 5.

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ceux que la science a instruits, et qui savent discerner entre le bien et le mal et reconnaître comment on arrive au salut; car c'est l'Esprit-Saint qui donne une telle science. Tels sont également ceux qui, par la force, sont devenus libres et puissants et ne sont soumis à aucun vice; car cette force et la beauté qu'elle engendre seront leur vêtement, et cette beauté les rendra victorieux de toute inclination mauvaise; ceux que le don de conseil apprend à se tenir sur leurs gardes, selon cette parole : Ne faites rien sans conseil , et après avoir agi vous n'aurez point à vous repentir; ceux que l'intelligence rend prévoyants, car ce don uni au précédent fait pénétrer à travers tous les voiles jusqu'aux secrets célestes, ainsi que nous le dirons plus bas. Enfin , tels sont ceux que la sagesse conduit à la maturité, cette sagesse qui atteint avec force d'une extrémité jusqu'à l'autre et dispose tout avec suavité. C'est elle qui forme les amis de Dieu ; elle est le fruit de la joie intérieure; elle est le jardin de délices de l'âme. Lorsqu'elle descend dans le coeur d'un enfant du ciel , vivant encore sur cette terre, ou autrement, lorsqu'elle entre chez un homme mortel, elle en fait un Dieu par la puissance de son action déifique. Nous trouvons encore beaucoup d'autres avantages dans les dons de l'Esprit-Saint, comme nous le verrons plus loin en traitant de chacun d'eux en particulier.

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CHAPITRE V. Oui sont ceux qui deviennent capables des dons de l'Esprit-Saint, et comment les obtient-on?

Il nous faut maintenant examiner quels hommes deviennent capables de ces dons ou rayons célestes offerts si libéralement aux fidèles, et comment on arrive à les obtenir. Saint Denis nous dit (1) : La divinité est bonne par essence, d'une bonté surexcellente, et cette bonté s'étend à l'universalité des êtres. Nous avons une image de cette vérité dans le soleil matériel : sans dessein prémédité et par une propriété essentielle de sa nature, il répand par lui-même et autant qu'il est en lui sa lumière sur tout ce qui est apte à la réfléchir, sur tout ce qui est exposé à ses rayons et cela selon toute la capacité de chacun des objets qu'il illumine. Ainsi la bonté divine, en vertu de sa nature, répand avec un éclat incomparablement au-dessus de l'éclat du soleil les rayons de sa charité universelle d'une manière proportionnée au besoin de chacune de ses créatures; elle les répand , dis-je, avec non moins d'abondance sur l'image obscure du Créateur que sur celle qui est brillante de clarté ; sur l'image plongée dans l'aveuglement que sur celle dont les yeux sont ouverts à la lumière; et c'est par ces rayons lumineux que chaque créature subsiste,

1 De div . nom., c. 4.

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vit et opère selon qu'il convient à sa nature. Ainsi l'Esprit-Saint, plein d'une libéralité suprême, laisse tomber avec abondance sur tous les hommes les rayons de ses dons, qui, partant d'un seul centre lumineux, se présentent à nous de diverses manières, selon la capacité de chacun. C'est pourquoi saint Bernard s'écrie comme hors de lui-même (1). « L'esprit de Dieu est vraiment multiple en vertu, car il agit sur les enfants des hommes de tant de façons diverses qu'il n'est personne qui puisse se soustraire à l'action de sa chaleur, ou autrement à ses rayons délicieux. En effet, il est donné aux hommes pour servir aux usages communs de la vie, à l'accomplissement des miracles , à notre salut , pour nous secourir, nous consoler, nous embraser. Il est accordé pour l'usage de la vie présente aux bons et aux méchants, aux dignes et aux indignes; tous reçoivent de lui les biens communs avec une telle abondance qu'il semble dépasser les limites de la discrétion. Il est accordé pour les miracles, et alors il se montre par des signes , des prodiges et divers effets extraordinaires de sa puissance; car c'est lui qui renouvelle les miracles anciens pour affermir par la vue des choses actuelles la foi des choses passées; mais cette grâce n'est pas toujours accompagnée de celle qui rend agréable à Dieu. Nous le recevons pour notre salut lorsque nous revenons

de tout notre coeur au Seigneur. Il nous est donné pour notre consolation lorsqu'il rend témoignage

1 Serm. 2, de Deut.

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à notre esprit que nous sommes les enfants de Dieu, car cette inspiration nous console véritablement. Il nous est donné comme secours lorsqu'il aide notre faiblesse au milieu des luttes qui nous assiégent de toutes parts. Enfin, il nous est donné pour accroître notre ferveur lorsque, soufflant avec plus de force en nos coeurs , il y allume le feu puissant de la charité ; de sorte que ce n'est plus seulement en l'espérance glorieuse des enfants de Dieu que nous nous glorifions, mais en nos tribulations, regardant les injures comme une gloire, l'opprobre comme une félicité, et le mépris des hommes comme le comble du bonheur. mais le nombre de ceux qui sont remplis d'un tel esprit est bien faible. »

Des actes si excellents sont des effets de ces dons qui ne peuvent, comme nous l'avons dit plus haut, convenir à tous à cause de leur sublimité. En effet, les amateurs du monde ne sont point capables de tels dons , d'actes si parfaits, de rayons si lumineux ; car l'Esprit-Saint est donné lui-même au milieu de telles faveurs, et le monde ne peut recevoir cet Esprit de vérité, selon la parole du Seigneur (1). Et la raison qu'il en donne, c'est que le monde ne le voit point et ne le connaît point. Saint Augustin, expliquant ce passage , dit : « De même que l'injustice ne peut être la justice, ainsi le monde ou autrement les partisans du monde ne peuvent pas recevoir le Saint-Esprit; car le péché qui règne en leurs cœurs est opposé à la charité qui accompagne les dons du Saint-Esprit.

1 Joan., 14.

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C'est pourquoi saint Jean a dit : Si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père céleste n'est point en lui; car tout ce qui est dans le monde est ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie, et tout cela est opposé aux dons de l'Esprit-Saint (1). »

En deuxième lieu, l'intelligence des mondains n'est point apte à voir la lumière; elle n'a point ces yeux invisibles par lesquels on peut contempler cet Esprit, car le Seigneur a dit : Le monde ne le voit pas et ne le connaît pas. Et la raison, c'est que, selon saint Paul, l'homme animal ne conçoit point les choses qui sont de l'esprit de Dieu (2); car de tels hommes, dit le Psalmiste, ont résolu de tenir leurs yeux baissés vers la terre (3), et l'Esprit-Saint se retire des pensées qui sont sans intelligence : ainsi ils sont aveugles et ils conduisent des aveugles.

En troisième lieu , saint Grégoire prouve la même chose par le défaut d'amour de Dieu chez les mondains (4). Le monde, dit-il, ne peut recevoir le Saint-Esprit parce qu'il ne s'élève pas à l'amour des choses invisibles. Les âmes terrestres , à mesure qu'elles se dilatent au-dehors par des désirs , resserrent de plus en plus l'entrée de leur coeur et même la ferment quelquefois à cet Esprit divin. En effet, selon l'Apôtre, ceux qui vivent selon la chair goûtent les choses de la chair, tandis que ceux qui sont spirituels n'ont. de goût que pour les choses de l'esprit ; mais ,

1 Tract. 74. in Joan. — 2 I Cor., 2. — 3 Ps. 16. — 4

Mor., l. 5, c. 19.

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comme l'Esprit-Saint hait tout ce qui tient au péché, il ne peut établir son séjour dans des coeurs qui en sont esclaves, nais seulement dans les coeurs purs.

Il nous faut donc voir quels hommes sont capables de recevoir l'Esprit-Saint et ses dons, bien que du reste ils ne jouissent point d'une telle faveur par leurs propres mérites, mais par la libéralité de cet Esprit qui se communique à eux. Or, ceux-là en sont capables , qui haïssent , méprisent et foulent aux pieds les crimes du monde ; ceux qui , fuyant le monde et s'éloignant de lui , montent à Jérusalem ; ceux qui , par une humble prière, cherchent cet Esprit dans le temple de leur coeur, s'y tiennent dans une paix profonde, s'y reposent dans l'humilité, soupirent après ce Paraclet et attendent avec ardeur le moment de son arrivée, en observant avec une diligence attentive ses inspirations. Car, selon la parole de saint Bernard (1), le bien que l'Esprit du Seigneur opère en nous consiste à avertir notre mémoire, à instruire notre raison, à émouvoir notre volonté, et c'est de ces trois facultés qu'est formée notre âme en tant qu'elle est l'image de Dieu. Il suggère donc à notre mémoire des pensées de bien , et il en éloigne la paresse et la langueur. C'est pourquoi, lorsque vous sentirez en votre coeur de telles inspirations , rendez gloire à Dieu et offrez vos hommages à l'Esprit-Saint dont la voix se fait entendre à vos oreilles, car c'est lui qui vous prêche la justice. Aussi, le Prophète s'écriait - il : J'écouterai ce que le Seigneur mon Dieu m'annonce

1 Serm. I, in Pent.

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dedans de moi-même (1). Ensuite il instruit notre raison. « Beaucoup , dit saint Bernard , reçoivent l'avertissement de bien faire; mais ils ne savent point ce qu'ils doivent accomplir si la grâce de l'Esprit-Saint ne s'offre de nouveau à eux, et ne leur enseigne à réduire en oeuvre la pensée qu'elle leur a suggérée, à ne point recevoir inutilement les présents du ciel , et à agir selon que la raison le montre et l'indique. Cependant , comme celui qui connaît le bien et ne le fait pas se rend coupable, ce n'est point assez d'être averti et instruit, il faut encore être excité et incliné à l'accomplir. Or, c'est ainsi que l'Esprit-Saint opère en nous la rémission de nos péchés, qu'il nous accoutume à marcher avec Dieu, qu'il sonde les replis les plus profonds de notre âme , qu'il démêle les pensées et les mouvements de nos coeurs. Cet Esprit de douceur et de suavité ne souffre pas que la paille la plus légère vienne déparer la demeure intérieure qu'il s'est choisie; mais il la brûle aussitôt par le feu d'une considération à qui rien n'échappe; il élève notre volonté et la dirige vers la sienne afin que nous puissions la comprendre selon le vérité, l'aimer avec ardeur et l'accomplir efficacement. C'est un seul et même esprit qui opère toutes ces choses en donnant à chacun selon qu'il lui plaît.

« (2) L'Esprit-Saint qui procède du Père et du Fils, est comme le lien tout-puissant et indissoluble de la Trinité; c'est de lui que l'Ecriture rend témoignage qu'il procède et inspire; qu'il habite, remplit et

1 Ps. 84. — 2 Serm. 2, in Pent.

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fortifie. Il est dit procéder du Père et du Fils comme le don par excellence envoyé par eux à la créature. Ainsi, en procédant il prédestine; en répandant son inspiration il appelle ceux qu'il a prédestinés ; en habitant il justifie ceux qu'il a appelés ; eu remplissant il comble de mérites ceux qu'il a justifiés, et en glorifiant il enrichit de célestes récompenses ceux qu'il a remplis de mérites. » Voilà donc ceux qui sont capables de recevoir le Saint-Esprit et ses dons. Cependant cet Esprit divin s'offre libéralement à tous les hommes, comme nous le montre le même saint Bernard dans ce passage (1) : « Le Seigneur, dit-il, vient à nous, il se hâte, il s'approche, il est présent, il nous regarde, il nous parle. Il vient avec la volonté et le désir de nous faire miséricorde ; il se hâte plein d'ardeur de nous venir en aide ; il s'approche en s'humiliant lui-même; il est présent pour ceux dui jouissent de la vie; il porte son regard sur ceux qui ne sont pas encore; il parle en nous instruisant du royaume de Dieu et en nous persuadant de faire nos efforts pour y arriver. Mais les mondains et ceux qui vivent selon la chair l'ignorent et le méconnaissent , car leur malice les a plongés dans l'aveuglement. Les bons, au contraire, le connaissent et s'écrient : O Seigneur que votre Esprit est bon et plein de douceur en tolites choses (2)! »

1 In Cant., 59. — 2 Sap., 12.

CHAPITRE VI. Comment il faut disposer les dons de l'Esprit-Saint, soit pour monter, soit pour descendre.

Nous avons, en cinquième lieu, à traiter de l'ordre à établir parmi ces dons ; car entre eux ils sont comme des degrés par lesquels on s'élève. Or, il est nécessaire que nous montions et que nous descendions, comme dit saint Bernard dans une de ses lettres. Et saint Augustin nous dit également (1) : « Marchez toujours, avancez toujours, gardez-vous de défaillir au milieu de votre course, ne retournez pas en arrière, ne vous éloignez pas du chemin. Celui-là s'arrête qui ne fait point de progrès ; celui-là recule qui retourne aux choses dont il s'était séparé; et celui-là quitte le droit chemin qui se révolte contre Dieu. » Il nous faut donc examiner comment, au moyen de ces dons de l'Esprit-Saint, nous devons marcher en croissant de vertu en vertu, comment nous devons nous élever en contemplant le Seigneur, et comment nous devons descendre en venant au secours de notre prochain.

Isaïe, parlant de Jésus, la fleur sortie de la tige de Jessé, nous dit qu'il a été rempli de ces dons; et se mettant à les énumérer, il commence par le plus élevé, qui est le don de la sagesse, et descend

1 Serm. 15, in Verb. apost.

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graduellement jusqu'au plus bas, qui est le don de la crainte du Seigneur. L'apôtre saint Jacques nous indique la raison de cet ordre lorsqu'il nous dit : Toute grâce excellente et tout don parfait viennent d'en haut et descendent dit Père des lumières (1). D'autres , comme saint Augustin, saint Grégoire, saint Anselme, nous apprennent à commencer cette énumération par le dernier de ces dons , et à nous élever successivement jusqu'au plus élevé. Il y a donc en eux, comme dans l'échelle de Jacob, des degrés pour monter et pour descendre. Or, saint Denis enseigne comme plus naturel et plus conforme à la raison, à descendre du point le plus sublime aux degrés qui le suivent jusqu'à ce que l'on soit arrivé au plus inférieur, et il le prouve par l'ordre établi en la hiérarchie des Anges, de l'Eglise et de l'âme humaine. « J'ajouterai , dit-il , et cela sans crainte de me tromper, que tout esprit, soit du ciel, soit de la terre, a en lui-même des vertus et des degrés supérieurs , moyens et inférieurs , et que ces degrés s'étendent des uns aux autres, à partir des plus élevés, en se communiquant successivement les biens qu'ils ont reçus. En effet, il est nécessaire de participer soi-même aux grâces du ciel avant de pouvoir les distribuer aux autres, et ceux qui osent témérairement enseigner les choses divines étant encore engagés dans le mal et sans avoir mené une vie sainte, montrent qu'ils sont vraiment ineptes à remplir un pareil devoir. De même que les rayons du soleil illuminent

1 Is., 11 . — Jac., 1.

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et pénètrent d'abord les régions les plus élevées et les plus aptes à réfléchir leur lumière , et que par elles ils la communiquent aux régions inférieures; de même nul ne doit présumer enseigner aux autres les choses divines, s'il n'a reçu d'abord l'habitude de la science céleste et de la vérité, et s'il n'a été appelé à ce ministère comme par une inspiration et un jugement de Dieu (1). » Aussi saint Ambroise nous dit : « Le chemin est sûr qui nous conduit aux choses d'en haut , et celui qui nous incline vers la terre est semé de dangers » Mais saint Grégoire, de son côté, nous dit également sur ce sujet : « Isaïe nous a fait parcourir les dons célestes plutôt en descendant qu'en montant, car il les a énumérés en commençant par le plus haut, par le don de la sagesse. Mais nous qui tendons de la terre au ciel, nous comptons ces mêmes dons en montant, et nous partons du plus humble, qui est la crainte du Seigneur, pour nous élever jusqu'à sa sagesse si pleine de suavité; car quiconque abandonne les choses de la terre ne peut atteindre tout d'un coup à ce qu'il y a de plus sublime ; mais pour arriver au comble de la perfection , alors que notre esprit s'avance chaque jour vers les célestes hauteurs , il doit nécessairement passer par des degrés successifs. » Il nous faut donc en cette vallée de larmes disposer en notre coeur ces degrés d'élévation si nous voulons parvenir au don de la sagesse, où , selon l'Apôtre, il nous sera

1 De

Ang. Hier., c, 10. — 2 Lib. de Virg.

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donné de goûter le Verbe de Dieu et les richesses du siècle futur (1).

Mais ce n'est pas assez de nous élever pour contempler Dieu; nous devons encore descendre pour soulager les misères du prochain et l'instruire des choses divines. Ainsi saint Denis nous dit (2) : « La lumière intellectuelle des choses célestes éclaire immédiatement les hommes spirituels et remplit leur âme de sa suavité; mais elle ne procède pas de la même manière à l'égard de ceux qui sont moins avancés. Elle se sert des premiers, qui sont comme les témoins de ses mystères secrets ; par eux elle s'enveloppe d'énigmes, et au moyen de ces énigmes elle élève les faibles et les imparfaits au-dessus de la terre en donnant à chacun selon sa capacité. » Ainsi, il nous faut monter et descendre par cette échelle en partant du don de la crainte pour arriver au don de la sagesse, et disposer différents degrés en nos coeurs afin de marcher de vertu en vertu jusqu'à ce que nous puissions voir Dieu dans les splendeurs de Sion.

Or, le premier degré d'élévation est une crainte amoureuse et persévérante en toutes choses ; le deuxième, la sainte effusion d'une piété pleine de tendresse pour Dieu et le prochain ; le troisième est la science délicieuse de tous les bienfaits de Dieu ; le quatrième, l'accomplissement généreux de toutes sortes de bonnes oeuvres; le cinquième, le choix sûr et inspiré de Dieu des choses que nous devons

1 Heb., 6. — 2 Eccl. Hier., c. 4.

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embrasser ; le sixième , la contemplation lumineuse par notre intelligence de toutes les vérités nécessaires au bien de notre âme; le septième enfin, l'avant-goût des célestes délices au moyen de la sagesse.

Nous rencontrons aussi sur cette échelle des anges, qui montent et descendent. Pour comprendre cela plus clairement, remarquons quels sont ces anges dont Richard nous parle ainsi (1) : « L'Ange, dit-il, est un messager, comme son nom l'indique, mais non un messager quelconque; il est un messager divin qui nous instruit des saintes volontés du

Seigneur , un messager qui nous illumine de la connaissance des choses du ciel, un messager qui nous enflamme du désir des biens éternels. Voulez-vous savoir quel messager nous promet l'apôtre saint Jean : Son onction, dit-il, vous instruira de toutes choses (2). Mais quelle est cette onction, sinon l'Esprit-Saint lui-même ou bien son inspiration divine? C'est là ce messager que nous avons cherché longtemps ; c'est là cet envoyé vraiment puissant, vraiment suffisant à nos besoins; cet envoyé qui enseigne à notre âme toute vérité et l'incline à tous les désirs de la volonté de Dieu... L'âme souverainement désireuse d'entendre les envoyés de son Bien-Aimé s'écrie avec le Prophète : Envoyez, et envoyez encore (3). Qu'un messager soit établi entre vous et moi, qui m'instruise de chaque chose ; qui me fasse connaître non-seulement mon état, mais

1 Lib, 5, de Contempl., c. 13. — 2 I Joan., 2. — 3

Is., 28.

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le vôtre; qui me dise le secret de vos pensées et ce qui peut vous être agréable de ma part.

« Tous les jours, si je ne me trompe, vous qui vous appliquez à la lecture et à la méditation, vous recevez de tels envoyés, vous connaissez les volontés de votre Seigneur. Car, toutes les fois que nous tirons des secrets de l'Écriture de nouveaux enseignements, que faisons-nous autre chose que de recevoir certains messagers de notre Bien-Aimé? Ainsi, toute lecture pieuse, toute méditation profonde aide à un pareil bonheur. Les uns dans leurs lectures , d'autres lorsqu'ils méditent , reçoivent les envoyés des mystères célestes qui leur apportent les commandements de leur Seigneur et les instruisent de chaque chose. Souvent même il arrive qu'un même passage de la sainte Ecriture, expliqué plusieurs fois , nous offre divers enseignements et nous fait connaître ce que notre Bien-Aimé attend de nous. En effet , un seul et même endroit de nos saints Livres nous dit dans le sens allégorique ce que Dieu a fait pour nous par lui-même, et dans le sens mystique ce qu'il se propose de faire de nous ; et c'est ainsi qu'il envoie et envoie encore ses messagers. » Au reste, nous reviendrons sur ce sujet au chapitre troisième du troisième don. Lors donc que, par un exercice de chaque jour, on cherche dans les Ecritures des sens et des enseignements nouveaux , les désirs de l'âme ne font que s'écrier : Envoyez, et envoyez encore.

Mais il faut discerner avec le plus grand soin quels

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sont les faux envoyés, les envoyés de la chair, du monde et du démon. C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez (1). De son côté, l'âme pénétrée d'amour renvoie à son Bien-Aimé les messagers brûlants qu'il a fait naître en elle par les dons divers de son Esprit; tels sont : les soupirs profonds , les désirs élevés, les contemplations lumineuses, les affections extatiques, les prières et les invitations enflammées , les attentes d'une soif brûlante et les pensées languissantes. Elle s'écrie : Annoncez à mon Bien-Aimé que je languis d'amour (2) ; que la grandeur de cet amour a fait pour moi de toutes les choses temporelles autant d'objets de dégoût.

LIVRE II. DU DON DE CRAINTE.

CHAPITRE PREMIER. Qu'est-ce que la crainte, et comment les affections désordonnées qui sont en nous la multiplient et la font s'éloigner de la voie.

Après avoir parlé en général des dons de l'Esprit-Saint , nous allons traiter de chacun d'eux en particulier. Le premier, celui qui tient le dernier rang

1 Mat., 7. — 2 Cant. 5.

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parmi les degrés à parcourir pour arriver à goûter la sagesse, c'est la crainte du Seigneur. Saint Anselme nous dit donc : « La crainte de Dieu est le premier des dons excellents ; elle est comme la pierre fondamentale des autres; car l'Esprit-Saint l'a placée la première dans le champ de notre âme, et ensuite il a élevé dessus ses autres dons dans un ordre successif comme pour former un édifice. Il commence , en effet , par nous faire craindre d'être séparés de Dieu à cause de nos péchés , et d'être condamnés à subir les tourments de l'enfer en la société des démons. » Hugues ajoute : « Laissez-vous pénétrer par la frayeur du terrible jugement, par la crainte de l'enfer , des angoisses inévitables de la mort , des peines éternelles du feu dévorant , du ver rongeur, de l'odeur empestée du souffre , des flammes redoutables , par la crainte de tous les maux réunis. De la sorte vous arriverez enfin à vous écrier : Non , jamais je ne me laisserai entraîner au péché. » Ainsi nous comprenons que le don de crainte est le premier degré de notre élévation.

Mais pour mieux connaître ce don, il y a quatre choses à remarquer. D'abord, qu'est-ce que la crainte, et comment les affections désordonnées qui sont en nous la multiplient et la font s'éloigner du droit chemin. En second lieu, quelle crainte la charité parfaite chasse de notre âme , et quelle crainte elle souffre en sa société. Troisièmement , comment la

1 De Simil., c. 130.

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crainte de Dieu fait lever en notre âme un jour brillant. Quatrièmement enfin , comment le don de crainte prépare un festin à notre âme.

Voyons donc , en premier lieu , ce que c'est que la crainte et comment elle varie selon les divers amours de notre âme , car son principe est l'amour. « La crainte , dit saint Augustin, est l'amour fuyant ce qui lui est contraire (1).» Et la Glose dit de même : « La crainte , c'est la fuite que prend l'homme pour ne point perdre ce qu'il aime. Ainsi la crainte naît de l'amour. Tant que l'homme dans le paradis conserva un amour bien réglé , il ne ressentit point en lui de crainte déréglée ; mais aussitôt qu'il eut perdu cet amour, il fut en proie à cette crainte qui est une peine du péché, et il se cacha en disant : J'ai entendu votre voix, et j'ai été saisi de crainte (2). Et pourquoi craignait-il , sinon parce qu'il avait transgressé le commandement du Seigneur en suivant un amour désordonné? Donc plus l'homme s'éloigne de cet amour faux et en dehors de toute règle , et plus il s'approche de la vraie charité , plus il échappe aux atteintes de la crainte déréglée.

Il y a cinq sortes de craintes : la crainte naturelle , la crainte mondaine , la crainte servile , la crainte des commençants et la crainte filiale. La crainte naturelle est un sentiment qui vient de l'amour inné que nous avons pour nous-mêmes et qui nous fait redouter naturellement ce qui nous est nuisible. Un tel sentiment ne peut mériter ni démériter par lui-même ,

1 De Civ. Dei, lib. 14, c. 7. — 2 Gen., 3.

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puisqu'il n'est point libre, à moins que l'homme cependant ne soit arrivé à le soumettre à sa raison. Ainsi Jésus-Christ a craint la mort par un semblable sentiment, mais autant qu'il fa bien voulu , et cela pour nous servir d'exemple et nous instruire. Si donc la crainte naturelle est mauvaise quelquefois , ce ne peut être en elle-même , mais par un défaut de notre raison et de notre volonté ; et bien qu'elle ne soit point produite par l'Esprit- Saint , il peut cependant demeurer avec elle en l'homme.

La crainte mondaine est celle par laquelle on redoute la perte de la vie présente et des biens temporels. Ainsi celui qui aime trop le monde , les choses terrestres , ses amis , craint à l'excès d'en être séparé. Cette crainte naît d'un amour déréglé , et elle est toujours mauvaise ; car, selon la parole de saint Jean, celui qui aime le monde se rend ennemi de Dieu et n'a point en lui l'amour du Père céleste (1). Quelque-fois elle est une faute mortelle, comme lorsqu'on aime mieux perdre la vie éternelle que la vie présente , les biens célestes que ceux de la terre. Quelquefois elle est vénielle , comme lorsqu'elle pousse l'homme à faire ce qu'il ne devrait pas ou à omettre ce qu'il devrait faire pour éviter un malheur temporel, et une pareille crainte ne change jamais la volonté de façon à en rendre les actes méritoires. Ainsi elle n'est point un don de l'Esprit-Saint, car elle laisse à la volonté sa malice, alors même que, conduite par elle, elle refuse d'agir.

1 I Joan., 2.

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La crainte servile est celle par laquelle on redoute plus la peine qui suit le péché que le péché lui-même. Elle vient de Dieu en tant que crainte , mais non en tant que crainte servile, parce que la peine est son motif principal et qu'elle ne change pas la volonté mauvaise , bien qu'elle empêche d'accomplir le mal. Saint Augustin , expliquant ces paroles du Prophète : Transpercez mes chairs de votre crainte, dit (1) : « La crainte servile de la loi ancienne a été comme un maître qui a précédé la loi nouvelle, et nous a conduits à Jésus-Christ. Mais elle crucifiait la chair. La volonté de pécher subsistait , et l'accomplissement s'en serait suivi si la peine ne s'y fût opposée. » Cette crainte n'est donc pas un don de l'Esprit-Saint, car elle peut exister sans la charité , et même elle ne peut être avec la charité gratuite.

La crainte initiale est celle de ceux qui commencent ; elle est le commencement de la sagesse. Elle est dite un don de l'Esprit- Saint , mais encore à l'état d'imperfection. Elle ne diffère de la crainte filiale que comme la charité imparfaite diffère de la charité parfaite. Aussi saint Jean a-t-il dit : La charité parfaite met dehors la crainte (2). Et la Glose ajoute : « Elle met dehors cette crainte qui est le commencement de la sagesse. » Cette crainte éloigne l'homme du péché principalement à cause de Dieu, et ensuite à cause des peines éternelles. Saint Bernard en parle ainsi (3) : « Ce n'est pas sans raison , dit-il , que cette crainte est appelée le commencement de la sagesse, car

1 In ps. 118. — 2 I Joan., 4. — 3 Serm. 22, in Cant.

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c'est elle qui souvent s'oppose la première à notre folie. Elle est donc comme le premier pas vers la sagesse. Elle est vraiment la demeure de Dieu et la porte du ciel ; elle est comme l'entrée de la gloire. J'ai reconnu dans la vérité que rien n'est puissant à mériter, à conserver et à faire recouvrer la grâce comme de n'apparaître jamais en la présence de Dieu avec des pensées élevées, mais dans la crainte. Il n'y a plus de place pour l'orgueil dans le coeur rempli de la crainte du Seigneur, non plus que pour les autres vices : la plénitude de la crainte les chasse tous nécessairement , et si vous craignez Dieu pleinement , si vous le craignez parfaitement, il vous fera goûter les douceurs de la charité. » Cependant cette crainte des commençants , la charité parfaite la met dehors , ou bien , selon plusieurs , elle la perfectionne , lorsqu'elle la fait arriver jusqu'à la sagesse. C'est du moins le sentiment de saint Bernard, comme nous le dirons au chapitre suivant.

Enfin la crainte filiale est un des sept dons du Saint-Esprit, et un don à l'état de perfection. L'âme remplie d'une telle crainte se laisse conduire sans résistance par les inspirations de l'Esprit-Saint; elle se soumet entièrement à lui et ne se refuse à aucun de ses désirs, selon qu'il est possible en cette vie. C'est pourquoi Gilbert de la Porrée nous dit : « Où tendent , si ce n'est à l'amour, les efforts de cette crainte filiale , qui déjà ne connaît plus les actes de la crainte et a presque cessé d'en mériter le nom? La charité s'unit parfaitement et d'une manière indivisible une telle

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crainte. » Ainsi nous comprenons ce que c'est due la crainte; cependant nous en parlerons plus amplement encore.

CHAPITRE II. Quelle crainte la charité parfaite chasse du royaume de l'âme, et quelle crainte elle y souffre avec elle.

Voyons maintenant quelle crainte la charité parfaite chasse hors de notre âme, et quelle crainte elle veut bien y souffrir en sa société , car l'apôtre saint Jean nous dit que la charité parfaite met dehors la crainte comme inutile au but qu'elle se propose. Et la raison qu'il en donne , c'est que la charité n'a rien de pénible, tandis que la crainte est accompagnée de peine. Il nous faut donc examiner d'abord quelle est cette charité parfaite , qui ne saurait vivre en société avec la crainte et la chasse loin de sa présence. Or, il y a deux degrés de perfection dans la charité. Le premier est de nécessité et de suffisance; le second, de sainteté privilégiée et d'excellence. Saint Prosper nous indique ces degrés dans son livre de la Vie contemplative, où il dit : « Ceux-là sont parfaits , qui aiment Dieu d'une manière parfaite; qui , en voulant ce que Dieu veut , ne se laissent aller à aucune des fautes qui l'offensent, et se portent sans cesse aux vertus dignes de notre amour et avantageuses à

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notre âme. » Par ces paroles : en voulant ce que Dieu veut, il fait allusion à la perfection de nécessité , et tous ceux qui ont la charité possèdent ce degré. Le Seigneur en parle dans ce passage : Vous serez parfait et sans tache en présence du Seigneur (1), ou autrement sans crime , comme on l'explique. Or, ce degré de charité peut subsister avec certaines craintes , ainsi que nous l'avons dit plus haut.

La perfection d'excellence dans la charité est ex-primée en ces paroles que nous venons de citer : Ceux-là sont parfaits, qui... se portent sans cesse aux vertus dignes de notre amour et avantageuses à notre âme; car, dit saint Bernard , on regarde comme la perfection une ardeur infatigable à s'avancer dans le bien , et des efforts continuels vers ce qui est parfait. Et c'est cette charité qui met dehors toute crainte accompagnée de peine. Mais en quel sens faut-il entendre cela? Gilbert de la Porrée nous le montre dans les paroles suivantes : « La charité envers le prochain , dit-il , est exempte d'envie , et la charité envers Dieu exempte de crainte; car cette dernière ne renferme rien de pénible en soi, et la crainte indique la peine. Ainsi elle doit donc ignorer la crainte. En effet, que pourrait craindre la charité? les offenses passées; mais elle couvre la multitude de nos péchés , selon l'apôtre saint Pierre (2). L'infirmité de la conscience et les chutes qui en sont la suite? mais l'amour est fort comme la mort. Les souffrances et les peines temporelles endurées pour Jésus-Christ?

1 Deut., 18. — 2 I

Pet., 4.

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mais alors même que ces peines devraient durer toujours, elles seraient impuissantes à lasser et à anéantir un amour consommé. La charité, en aimant, n'a point pour but de se préserver de la ruine : elle préférerait mourir éternellement aux choses du dehors et subir des peines sans fin plutôt que d'être privée pour toujours de l'objet éternel de son amour. Quand l'homme, en effet, aurait sacrifié toutes les richesses de sa maison pour l'amour, il les mépriserait comme s'il n'avait rien donné. La charité dédaigne donc la société de la crainte, car elle ignore la contrainte et ne sait point se renfermer en des limites. » Voilà pourquoi elle la chasse comme inutile et superflue pour le but qu'elle se propose.

Mais il n'est pas ici question de cette crainte chaste qui persévère dans tous les siècles des siècles. C'est pourquoi le même auteur nous montre que la crainte demeure avec la charité. Il est, dit-il, une crainte que la charité met dehors : c'est la crainte servile; une crainte que la vérité chasse : c'est la crainte des commençants; une crainte que la charité et la vérité introduisent en leur demeure : c'est la crainte filiale. La première est prévoyante; la deuxième est pure, mais elle ne doit point demeurer éternellement. La première redoute la peine; la deuxième le péché. Mais la troisième jouit d'une liberté parfaite ; elle n'est autre qu'un respect plein d'humilité et de sécurité. La première craint le péché sans doute, mais à cause de la peine dont il est suivi ; la deuxième le redoute, mais pour elle-même ; tandis que la troisième n'a rien

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qu'elle puisse appréhender. En effet , que pourrait craindre une félicité entière, une charité consommée? Et c'est des jardins délicieux d'une telle charité que naît la crainte filiale.

« Je n'ose pas avancer qu'une telle crainte n'est autre chose que la charité elle-même , et cependant je n'ose pas le nier. Car, que ne tente pas l'amour, qui ignore même le sentiment de la crainte? Comment cette crainte n'est-elle point l'amour, alors qu'elle a cessé presque entièrement de craindre? Qu'est-ce donc que cette crainte , sinon une soumission ardente, une obéissance libre , un respect abondant et volontaire? Comment donner le nom de crainte à celle qui ne craint point de pécher, à celle qui est impuissante à commettre le mal? Je ne saurais donc voir la crainte là où l'on ne redoute ni le crime ni le danger de s'en rendre coupable. Et cependant comment n'y aura-t-il pas de crainte là où l'on n'ose se livrer au péché? Assurément c'est une crainte, que ce sentiment qui n'entreprend rien audacieusement ni témérairement. Mais quelle est cette crainte, sinon un respect plein d'humilité par la vue de sa condition , un respect se produisant comme nécessairement , et pourtant sans subir l'influence de la contrainte? Car la nécessité d'un tel respect a sa source dans la condition de celui qui le rend; mais la liberté de l'amour fait disparaître cette nécessité. Qu'est-ce donc enfin que cette crainte où l'on remarque plutôt l'absence de la témérité et de la négligence , qu'un entraînement forcé? Vous voyez

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combien elle s'approche de la charité : c'est presque cette vertu elle-même , mais non dans sa plénitude. La crainte et l'amour diffèrent dans leurs causes et se rapprochent dans leurs actes et la liberté de leur affection. Ainsi la première crainte redoute la punition; la deuxième , la privation , et la troisième ne s'occupe de rien de semblable. La charité parfaite détruit la première; elle tolère pour un temps la seconde , et elle demeure inséparablement avec la troisième. Elle n'est jamais sans cette crainte pure et exempte de toute peine , car sa durée s'étend dans tous les siècles. »

En effet, selon saint Bernard, la crainte filiale s'accroît avec la charité ; elle devient parfaite avec elle. C'est pourquoi elle exercera dans la patrie les mêmes actes qu'elle accomplit maintenant sur la terre. Cette crainte chaste qui demeure dans les siècles des siècles, dit saint Augustin , en persévérant dans le siècle futur ne sera point la crainte qui tremble à la pensée de maux possibles, mais celle qui affermit dans le bien dont la perte est impossible. Car, dès lors que l'amour du bien obtenu est immuable, la crainte qui fait éviter le mal devient pleine de sécurité.

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CHAPITRE III. Comment la crainte de Dieu fait lever en notre âme un jour lumineux.

Il nous faut examiner en troisième lieu comment , par le don de la crainte du Seigneur, un jour spirituel se lève en notre âme. Remarquons donc que l'oeil de notre coeur a son jour et sa nuit, comme l'oeil corporel. Mais autres sont les jours extérieurs , autres les jours intérieurs. Les premiers passent et ne durent qu'un instant; ils tendent continuellement à la mort ou à leur fin; car, dit Job (1), l'homme ne demeure jamais dans un même état. Ses jours passent comme l'herbe; Il est comme la fleur des champs, et l'esprit qui l'anime ne fait que passer en lui. Mais les intérieurs persévèrent éternellement, si nous le voulons, car ils sont comme des degrés de la vie spirituelle par lesquels l'homme s'avance à la vie éternelle. C'est de ces jours que le Psalmiste a dit : Annoncez le salut du Seigneur dans toute la suite des jours (2), jusqu'à ce que, par les rayons de son salut incarné pour nous, nous soyons transformés en marchant de clarté en clarté et que nous arrivions au jour de son éternité. C'est pourquoi Hugues nous dit que nous devons aimer ardemment ces jours intérieurs, où les ténèbres ne succèdent

1 Job., 14. — Ps. 102. — 2 Ps. 138.

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point à la lumière; où les yeux spirituels du coeur pur sont illuminés des splendeurs du soleil éternel; où l'homme peut accomplir les oeuvres de la lumière comme un véritable enfant de lumière, puisque la nuit de ce monde est pour lui brillante comme le jour par la présence de ce divin soleil, qui répand dans l'âme une nuit lumineuse en dérobant à ses regards par l'éclat de sa lumière toutes les choses créées , et change cette nuit en jour en manifestant à notre esprit ses vérités rayonnantes de clarté. Ainsi il arrive souvent que notre âme possède le jour alors que notre corps est plongé dans la nuit, et que l'âme pareillement est dans les ténèbres alors que le corps jouit de la lumière du jour. La raison en est que nos sens intérieurs s'endorment quand nos sens extérieurs veillent, comme l'expérience nous l'enseigne.

Or, ce jour spirituel, la crainte du Seigneur le fait naître; elle le conduit à son midi et le fait parvenir à sa consommation qui en est comme le soir. C'est ce qui fait dire à Hugues que le premier jour intérieur de notre âme, c'est la crainte du Seigneur, cette crainte qui demeure dans les siècles des siècles; car elle est le commencement de la sagesse. Jamais elle ne s'en sépare; mais elle va chaque jour croissant avec elle, et s'avance jusqu'à ce qu'elle soit parvenue à un jour parfait. Et c'est alors, selon plusieurs, qu'elle prend la forme de crainte filiale. Aussi Hugues nous dit-il encore : « La sagesse de Dieu est

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