Œuvres spirituelles (page 48)
1 De Arc. mor., l. 2.
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semée en nos coeurs comme en un paradis invisible , par la crainte ; elle y est arrosée par la grâce, et dès lors se lève le matin d'un jour tout spirituel ; ensuite elle fermente par la douleur, elle prend racine par la foi , elle germe par la dévotion , elle se montre par la componction , elle croît par le désir, elle s'affermit par la charité , et ainsi semblable à la lumière du midi, elle est brillante et embrasée. Enfin la foi la fait verdir, la circonspection l'orne d'un feuillage épais et étend ses rameaux, la discipline la couvre de lieurs, la vertu la charge de fruits, la patience les conduit à la maturité , la mort les lui fait recueillir , la contemplation l'en nourrit, et alors le jour produit par la crainte touche à son coucher, le repos succède au travail et l'homme se sent réparé par une nourriture toute spirituelle. C'est là cette nourriture dont le Prophète a dit : « Vous inc remplirez de joie en me montrant votre visage, et je goûterai éternellement à votre droite des délices ineffables (1). La crainte du Seigneur demeure sans interruption au milieu de ces rayons divers de la sagesse, elle s'étend comme la racine de cette même sagesse; elle porte de toutes parts le regard de sa circonspection de peur que quelques ténèbres du péché ne demeurent inaperçues, ne se mêlent à ces brillantes splendeurs , n'obscurcissent le jour qui s'est levé sur l'âme et n'attristent le regard de Dieu : telles sont les ténèbres des nombreuses concupiscences qui combattent fréquemment et assombrissent
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l'éclat du jour spirituel. Qui jamais est demeuré vainqueur en ce combat où l'esprit lutte contre la chair et la chair contre l'esprit? Qui , dis-je, a défait l'armée innombrable de ses concupiscences s'il a combattu sans la crainte du Seigneur? Car c'est elle surtout qui fortifie notre coeur contre ces sortes d'ennemis. » Celui , dit saint Bernard, qui est rempli de la crainte du Seigneur n'a plus en lui de place pour les ténèbres du péché; car le jour qui a pris naissance en son coeur, est brillant comme le soleil à son midi et il persévère sans interruption; il n'a point de soir qui le termine, mais qui le consomme. Vous donc qui craignez le Seigneur, aimez-le et vos coeurs seront illuminés. Celui qui marche à la clarté d'un tel jour, ne saurait se heurter dans sa course. C'est là le premier jour de l'âme, car le commencement de la sagesse est la crainte du Seigneur (1).
CHAPITRE IV. Comment le don de crainte prépare un banquet à notre âme.
Selon saint Grégoire (2), le don de la crainte du Seigneur offre au jour qui lui est propre un banquet â notre âme; et c'est lorsqu'il lui impose son frein de peur qu'elle ne se livre à l'orgueil , et lorsqu'il relève ses forces eu lui donnant pour nourriture l'espérance
1 Eccl., 1. — 2 Mor., l. 1. c. 16.
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des biens futurs. Il nous faut donc examiner de quelle manière ce banquet se prépare.
Remarquons d'abord que si ce don de crainte était impuissant à offrir un tel festin, le Prophète ne se fût pas écrié, comme transporté d'admiration : Combien est grande, Seigneur, l'abondance de votre douceur que vous avez cachée pour ceux qui vous craignent (1)! Car ces paroles ne veulent pas dire que cette douceur ineffable est dérobée à ceux qui craignent le Seigneur, mais qu'elle a été placée en eux pour être soustraite aux regards de ceux qui n'ont point une semblable crainte. En effet, une multitude de choses sont montrées aux justes, tandis qu'elles sont cachées aux méchants. Aussi saint Grégoire, écrivant sur ces paroles : L'oreille juge des paroles, et le palais de ce qui a du goût (2), nous dit (3) : « Job, en ce passage, semble faire allusion aux élus et aux réprouvés. Ceux-ci écoutent les paroles de la sagesse , mais extérieurement; ceux-là, au contraire, ne se contentent pas de les écouter, ils les goûtent intérieurement , et leur coeur savoure avec bonheur ce qui ne fait que frapper l'oreille des méchants sans atteindre jusqu'à leur âme. Autre chose est, en effet, d'entendre seulement parler d'un mets , autre chose de s'en nourrir. Ainsi les élus entendent parler de l'aliment de la sagesse de telle sorte qu'ils participent en même temps à ses douceurs , et ce qui arrive à leur oreille pénètre délicieusement par l'amour
1 Ps. 30. — 2 Job., 12. — 2
Mor., l. 12, c. 4.
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jusqu'au fond de leur âme; mais les réprouvés sont à ce sujet dans une ignorance complète, car encore une fois il y a une grande différence entre connaître une chose et la goûter en son âme. » Nous voyons donc, par ces paroles, que ceux qui craignent le Seigneur et sont pleins de sollicitude pour connaître et accomplir sa volonté, ne se contentent pas de fixer leur attention sur ce qui est commun et à la portée de tous; mais qu'ils arrêtent leurs regards sur ce qui est caché dans le secret de leur âme et cherchent à faire l'expérience des choses que la crainte du Seigneur leur a appris à estimer.
Saint Bernard nous montre également que cette crainte produit en l'âme une douce suavité (1) : « C'est avec raison, dit-il, que la crainte du Seigneur est appelée le commencement de la sagesse, car Dieu commence à faire sentir à l'âme sa douceur lorsqu'il lui enseigne à le craindre autant qu'à le connaître. En effet, la crainte renferme réellement
une saveur. Or, la saveur fait l'homme sage, comme la science l'homme savant, et les richesses l'homme riche, car le mot de sagesse vient de
saveur. Vous craignez la justice de Dieu, vous redoutez sa puissance : dès lors vous goûtez Dieu comme juste, vous le goûtez comme puissant. »
Ainsi la crainte qui nous initie à la sagesse répand sans cesse dans le secret intime de notre coeur une douceur délicieuse; elle ranime toutes les forces de notre âme et fait régner en tout son empire la
1 In Cant., 23.
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justice, la paix et la joie. Or, ces trois choses constituent le banquet de cette crainte du Seigneur, et ce banquet ne se célèbre pas dans un lieu étranger à l'âme; car, selon la parole du Seigneur, le royaume de Dieu est au-dedans de nous. Et un autre expliquant ces paroles : Le royaume de Dieu est proche de vous (1), nous dit : Le royaume de Dieu, c'est sa puissance en toutes choses. Il est actuellement en tous ceux qui rejettent loin d'eux la vie de la chair et ne considèrent que la vie de l'esprit; en ceux qui peuvent s'écrier avec l'Apôtre : « Je vis ou plutôt ce n'est plus moi qui vis , mais Jésus-Christ qui vit en moi (2). De même que mon film, par les lumières qui lui sont propres, me dirige dans les choses naturelles et me dispose à accomplir tout acte intérieur ou extérieur, de même la vertu de Jésus-Christ me donne la vie par son action vivifiante et gratuite, et me rend apte à tout ce que je dois faire. »
Dès lors que le royaume de Dieu est au-dedans de nous, sans aucun doute le festin célébré en ce royaume ne saurait consister dans les plaisirs du corps et des sens, qui nous rendent semblables à la bête , mais dans les biens de l'esprit qui nous conduisent à la perfection. Le royaume de Dieu, dit l'Apôtre (3), n'est pas dans le boire ni dans le manger, mais dans la, justice, dans la paix et dans la joie que donne l'Esprit-Saint. Voilà donc trois choses nécessaires au banquet de l'âme : la justice, qui établit dans la droite voie les membres de ce festin ; la paix , qui fait régner
1 Luc., 17. — 10. — 2 Galat., 2. — 3 Rom., 12.
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entre eux un accord parfait ; et la joie, qui les remplit d'un bonheur ineffable. Or, ces trois choses ont pour principe la crainte du Seigneur : car c'est elle qui donne naissance à la justice, la justice produit la paix , et la paix engendre la joie qui est pour l'âme la nourriture la plus douce et la perfection du banquet préparé en elle.
La justice donc, qui établit dans la voie droite les membres de ce banquet, a pour principe, avons-nous dit, la crainte du Seigneur. En effet, il est écrit dans l'Ecclésiastique : Celui qui est sans crainte ne pourra devenir juste (1). Mais alors quels charmes offrirait une société où manquerait l'équilibre de la justice? Que sont les royaumes , dit saint Augustin , sinon des repaires de brigands , quand la justice en est bannie? De même que la justice renferme toute vertu, de même l'injustice renferme toute iniquité. Mais comment y aura-t-il une amitié véritable, une société réelle là où l'iniquité est abondante? Il ne faut donc pas s'attendre à y trouver davantage une joie calme et tranquille. Mais la justice fera régner cette joie , car la crainte du Seigneur chasse le péché, et cette crainte produit la justice. Dès lors nous pouvons appliquer à ceux qui prennent part à ce banquet ces paroles de l'Evangile : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés (2). Ils seront rassasiés , dit saint Bernard , parce que le Seigneur abreuvera tous leurs désirs aux eaux abondantes de sa justice , et ils ne soupireront
1 Eccl., 1. — 2 Mat., 5.
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qu'après cette justice qui porte l'âme à repousser sans réserve ce qu'elle doit repousser, et à embrasser avec ardeur tout ce qui est digne de son amour. Ainsi le royaume de l'âme sera un royaume exempt d'iniquité, et ses habitants aussi; le Seigneur, le Roi de justice y régnera et eux avec lui , car la justice et l'équité sont l'appui de son trône.
En second lieu , la paix qui établit l'accord et la tranquillité entre les membres de ce festin , est produite par la justice. En effet, c'est de la justice des rois que naît la paix des peuples. La justice et la paix , dit saint Augustin , sont deux amies ; elles se donnent mutuellement un baiser de tendresse. Si vous n'aimez pas la justice, l'amie de la paix, la paix sera pour vous sans amour; elle ne viendra pas fixer son séjour en vous. Si la paix n'est point en vous , il n'y aura point de festin , mais seulement la discorde. Or, la vraie paix établit son règne là où rien ne lui fait obstacle, et ainsi les pacifiques sont bienheureux, qui compriment les mouvements de leur coeur et les soumettent à leur raison. Mais il nous faut remarquer que saint Bernard distingue dans la paix un triple degré. Il y a , dit-il , un homme pacifique qui rend le bien pour le bien et s'efforce de ne nuire à personne autant qu'il est en lui. Celui-là n'est qu'un petit enfant qui se scandalise facilement, car en lui, comme dans un faible commençant, la loi de la chair s'oppose à la loi de l'esprit. Et dès lors comment garder la paix avec les autres quand on ne peut. la garder avec soi? car c'est avec nous-
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mêmes que notre paix doit commencer. Il y a, en second lieu, un homme pacifique qui sait souffrir, ne pas rendre le mal pour le mal et supporter ceux qui lui nuisent. Celui-là possède son âme dans la patience, selon la parole de l'Evangile, et une telle patience est la source et la gardienne de toutes les vertus. En effet, la vraie patience consiste à endurer avec un esprit égal les peines qui nous viennent des autres, et à ne se laisser entraîner à aucun ressentiment contre celui qui nous persécute. Ainsi , lorsque nous amenons nos âmes à souffrir selon la raison, nous les possédons , et elles-mêmes sont en possession de nos corps. Il y a, en troisième lieu, un homme pacifique qui rend le bien pour le mal et est toujours empressé à venir en aide à son ennemi. Celui-là seul a la vraie paix et gagne beaucoup d'âmes à Jésus-Christ. C'est de cette paix que saint Augustin a dits : « La paix est la sérénité de l'âme, la tranquillité de l'esprit, la simplicité du coeur, le lien de l'amour, la compagne de la charité. C'est elle qui arrête les guerres , comprime les colères , apaise les discordes , réconcilie les ennemis et est pleine de douceur pour tous les hommes. Celui qui n'est point trouvé possesseur de cette paix est rejeté par le Père, déshérité par le Fils et devient étranger au Saint-Esprit. » La crainte du Seigneur la conduit à sa perfection, car, selon l'Ecclésiastique, la crainte du Seigneur est la couronne de la sagesse; elle donne la plénitude de la paix et les fruits du salut (2).
1 Serm. 167. — Eccl., 1.
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Enfin, la joie qui pénètre et nourrit les membres de ce festin sacré de l'Esprit-Saint, est engendrée par la justice et la paix. En effet, saint Bernard nous dit : « Gardez-vous de mépriser la justice que Dieu
veut trouver en vous, et la paix que votre prochain a droit d'attendre de vous, car c'est d'elles que vient la joie de l'esprit ; non pas la joie du siècle, non pas la joie dont le ternie est le deuil et l'amertume, mais la joie qui change en elle toute tristesse. Personne ne vous ravira une telle joie, et vous la conserverez jusqu'au jour ois vous entrerez dans la joie de votre Seigneur. Elle est vraiment la joie réelle et unique, cette joie qui ne vient point de la créature, mais est produite par le Créateur , cette joie dont la possession ne peut vous être enlevée. En sa présence , toute allégresse n'est que chagrin , toute suavité n'est que douleur, toute douceur amertume, toute beauté un objet repoussant, et tonte délectation une source de peine. »
Or, ce festin délicieux , l'Esprit-Saint le commence peu à peu en nous dans la crainte du Seigneur; ensuite il le continue en y ajoutant de plus en plus , et enfin il le consomme dans l'éternelle béatitude où l'âme participe au bonheur de son Dieu. Un tel festin , disons-nous , célébré dans le royaume de Dieu et de l'âme, a des commencements faibles. C'est en effet ce qui est dit dans le verset de l'Ecclésiastique : « La crainte du Seigneur est le principe de la sagesse; elle est la source de la gloire, de
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l'honneur et de la joie; elle est une couronne d'allégresse (1). Voilà quatre mets d'une douceur ineffable offerts en ce festin. Mais la crainte du Seigneur commence d'abord par préparer, au moyen de la sagesse, le goût de l'âme à la savourer; car, dit saint Bernard (2), c'est justement que la crainte du Seigneur est appelée le principe de la sagesse, puisque Dieu ne commence à faire goûter sa douceur à l'âme que lorsqu'elle est pénétrée de sa crainte. En effet, c'est lorsque cette crainte a purifié le palais de notre coeur de l'amertume du péché que les bienfaits du ciel nous offrent surtout des délices abondantes. Alors la gloire intérieure d'une renommée exempte de taches se fait sentir profondément à l'âme , et l'honneur extérieur d'une semblable renommée la réjouit vivement. De même la joie des consolations éprouvées par l'homme intérieur répare ses forces , et l'allégresse de l'homme extérieur la pénètre et la remplit de félicité.
En second lieu, ce festin de l'âme persévère délicieusement, et sans jamais s'interrompre , dans la crainte du Seigneur. En effet , le Sage a dit : La crainte du Seigneur réjouira le coeur du juste; elle lui donnera la joie, l'allégresse et une longue vie (3), ou autrement la vie éternelle, car cette crainte s'étend dans tous les siècles des siècles. C'est ainsi que se continue ce bonheur dont il est donné à l'homme intérieur et à l'homme extérieur de faire l'expérience.
En troisième lieu, ce festin délectable reçoit dans la crainte du Seigneur une consommation bienheureuse
1 Eccl., 1. — 2 Serm. 23, in Cant. — 3 Eccl., 1.
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quant à la vie intérieure et à la vie extérieure. Ainsi le Sage nous dit encore : Celui qui craint le Seigneur se trouvera heureux à sa fin, c'est-à-dire quand l'homme sera parfait et consommé, et il sera béni au jour de sa mort, parce que sa vie extérieure se terminera au milieu des bénédictions. C'est ainsi, dit le Psalmiste, que sera béni celui qui craint le Seigneur (1).
Cassien, parlant de cette sainte crainte, nous dit (2) : « Le commencement de notre salut et de notre sagesse, selon les Ecritures, c'est la crainte du Seigneur. En effet, c'est de cette crainte que naît une componction salutaire. Cette componction du coeur produit le renoncement ou le mépris des biens terrestres; le renoncement engendre l'humilité; l'humilité , la mortification des plaisirs sensuels ; la mortification entraîne la ruine et la destruction de tous les vices; le retranchement des vices fait germer et croître les vertus; dans cet accroissement le coeur trouve la pureté , et par la pureté il arrive à posséder la perfection de la charité apostolique. Tel est le sentiment du bienheureux Antoine. » — « Craignez donc le Seigneur, vous tous qui êtes ses saints, car rien ne saurait manquer à ceux qui ont une semblable
crainte (3). »
1 Eccl., 1. — Ps. 127. — 2 Instit. Monach., l. 4 , c. 43. — 3 Ps. 33.
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LIVRE III. DU DON DE PIÉTÉ.
CHAPITRE PREMIER. Qu'est-ce que le don de piété. Comment le distingue-t-on de la piété naturelle et de la piété acquise.
Nous avons , en second lieu , à parler du don de piété , qui suit immédiatement le don de crainte dans l'ordre que nous avons adopté pour nous élever. C'est ce que nous montre saint Anselme dans ce passage (1) : « Au-dessus de ce don de la crainte du Seigneur , l'Esprit-Saint place la piété lorsqu'il inspire à l'âme saisie d'une telle crainte une vive compassion pour elle-même, et lui fait méditer avec amour combien profonde serait sa misère si elle était séparée de Dieu , précipitée dans les enfers et en proie aux tortures du démon. » Ainsi le don de piété succède naturellement au don de crainte. Saint Augustin nous dit de même : « Offrez à Dieu un coeur contrit et humilié, afin qu'il s'embrase des sentiments de la piété , qu'il ne résiste plus à la volonté divine, mais soumette par l'obéissance. »
1 De similit., c. 130
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Tel est , du reste, l'ordre adopté par un grand nombre de docteurs , ainsi que nous l'avons vu plus haut.
Nous avons trois points à considérer touchant ce don : d'abord , qu'est-ce que le don de piété, et comment le distingue-t-on de la piété naturelle et de la piété acquise; ensuite, comment le don de piété donne-t-il naissance à un jour spirituel; comment le fait-il croître et le conduit-il à sa consommation ; enfin , comment le don de piété prépare-t-il un festin à nos âmes. Examinons donc ce que l'on entend par le don de piété.
« La piété, dit Hugues (1), découle de la douceur d'une âme pleine de bénignité. C'est une tendresse surnaturelle , aimable à tous les hommes et empressée à les secourir; une dévotion vive et amoureuse pour tout ce qui tient au culte de Dieu. » Nous voyons, par ces paroles, qu'un tel don est un doux rayon répandu en nous par le Soleil de toute piété , rayon destiné à éclairer notre âme au-dedans d'elle-même. En effet, elle reçoit ce rayon lumineux, et ses forces se rétablissent ; aux sources de la douceur elle devient habile à s'élever vers Dieu afin de lui rendre ses hommages comme à un père , et elle apprend à s'incliner pieusement vers ses frères pour soulager leurs misères. Mais comme les sentiments de piété qui nous portent vers un objet sont nombreux , comme il y a une piété naturelle, une piété acquise, une piété divinement infuse , il est nécessaire de parler de chacune d'elles en particulier,
1 De claustr. anim.
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Nous disons donc d'abord que la piété innée est une affection qui nous incline vers une chose : tel est l'amour des parents pour leurs enfants, et réciproquement; tel l'amour que nous avons pour notre patrie, etc. Ce sentiment est naturel, et on le trouve aussi bien chez les animaux que chez l'homme. Ainsi nous lisons dans saint Isidore et un autre auteur : Les cigognes ont une tendresse vraiment admirable ; autant elles ont employé de temps à élever leurs petits, autant de temps leurs petits s'appliquent à nourrir leur vieillesse. On dit la même chose des corbeaux. Bien qu'un tel sentiment ait Dieu pour principe , comme auteur de la nature, il n'est cependant pas un don de l'Esprit-Saint, car la piété qui mérite un tel nom est reçue de Dieu par inspiration.
Il y a ensuite une piété acquise dont saint Grégoire a dit (1) : « Plusieurs ignorent que les entrailles de leur piété désirent s'ouvrir même en faveur des inconnus , et croient faire assez en la répandant sur ceux à qui ils sont liés par des rapports assidus. Chez de tels hommes, c'est plutôt l'amitié que la nature qui agit; car, en venant au secours de certains de leurs frères, ce n'est point parce qu'ils sont hommes, mais parce qu'ils leur sont connus qu'ils aiment à les soulager. » Or, une telle piété n'est pas non plus un don de l'Esprit-Saint, mais une vertu formée par un commerce d'amitié, et dont les effets ne vont point jusqu'aux étrangers et à nos ennemis. La piété ,
1 Mor., l. 21, c. 14.
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au contraire, qui est un don de l'Esprit, est donnée par Dieu et embrasse nos ennemis eux-mêmes. Ainsi il est dit dans saint Matthieu : Aimez vos ennemis et faites du bien à ceux qui vous haïssent (1).
Il y a enfin une piété répandue en nos âmes par la source même de toute piété. C'est celle dont saint Bernard a dit : O piété pleine de clémence, qui ne cesse jamais de répandre ses bienfaits non-seulement sur ceux en qui elle ne voit aucun mérite, mais encore sur ceux qui lui offrent tout le contraire ! C'est de cette piété et de son utilité que saint Ambroise a écrit (2) : « La piété est agréable à Dieu; elle nous concilie le Seigneur et nous conserve en l'union de nos proches et de nos amis. En elle se trouve le culte de Dieu , la récompense des parents, l'héritage des enfants. Elle est , dis-je, le tribunal des justes, le port des indigents, le refuge des malheureux, le pardon des pécheurs. » C'est là la piété parfaite qui sait venir en aide au malheur avant d’y être entraînée par des prières. Elle est un don de l'Esprit-Saint, parce que , selon l'Apôtre, elle est utile à tout; et c'est à elle que les biens de la vie présente et de la vie future ont été promis (3).
La somme et la consommation de toute discipline résident en la piété et la miséricorde. La piété embrasse plus particulièrement les besoins de l'âme, ce qui fait dire à la Glose sur les paroles dont nous venons de parler : Exercez-vous à conserver la foi dans sa pureté et la vérité dans toute sa rectitude ;
1 Mat., 5. — 2 In ps. 118. — I ad Timot.
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c’est là la piété proprement dite. La miséricorde, qui est l'acte second de la piété, s'adresse aux besoins de l'âme et à ceux du corps. Nous lisons dans saint Augustin (1). Celui qui veille à conserver sans tache la réputation des serviteurs de Dieu , exerce une miséricorde beaucoup plus grande envers l'âme des faibles que celui dont la sollicitude pour les souffrances corporelles de ses frères s'applique à donner du pain à ceux qui ont faim. Or, les oeuvres de miséricorde sont au nombre de quatorze : sept corporelles et sept spirituelles. Les oeuvres corporelles sont : visiter les malades, donner à boire à ceux qui ont soif, à manger à ceux qui ont faim , racheter les captifs, vêtir les nus, offrir l'hospitalité aux voyageurs et ensevelir les morts. Les six premières de ces oeuvres sont marquées dans l'Evangile, et la septième dans le livre de Tobie. Les oeuvres de la miséricorde spirituelle sont : pardonner les offenses , reprendre les pécheurs, instruire les ignorants, soutenir les faibles, consoler les affligés, prier pour le salut du prochain et supporter les injures, de telle sorte que celui qui nous les adresse revienne à des sentiments de douceur. Ainsi l'on comprend maintenant ce que c'est que la piété.
1 De oper. mon., c. 22.
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CHAPITRE II. Comment le don de piété fait naître en notre âme un jour spirituel; comment il le fait croître et le conduit à sa perfection.
Il nous faut voir, en second lieu, comment le don de piété fait naître en notre âme un jour spirituel , comment il le fait croître et le conduit à sa consommation.
Saint Grégoire nous dit (1) : Le jour de chacun des dons de l'Esprit-Saint est la lumière qu'il répand, car ces dons sont eux-mêmes autant de flambeaux lumineux. En effet , avec eux on reçoit celui qui est le Soleil de toute splendeur et de toute ardeur, Or, comme le soleil matériel répand sur la terre un jour matériel durant lequel les corps doivent se livrer aux oeuvres qui leur sont propres, pourquoi la présence du Soleil éternel, ou autrement de l'Esprit-Saint, ne produirait-elle pas , à plus forte raison, un jour spirituel à la lumière duquel l'esprit devrait accomplir ses oeuvres, les oeuvres de la piété comme celles des autres vertus? Tout ce que nous pouvons faire est mort sans la piété, considérée comme culte rendu à Dieu. Voilà pourquoi l'Apôtre écrit : Exercez-vous à la piété; car les exercices corporels servent à peu de chose, mais la piété est utile à tout. En effet,
1 Mor., l. 1, c. 16.
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dit Hugues, toute action extérieure est comme un corps , et la dévotion en est l'esprit; car par sa charité elle vivifie nos actions, comme l'âme vivifie notre corps. Aussi toute action faite sans dévotion est-elle une action morte. Tout ce qui est vivant est soumis à la mort assurément; la vie cependant est à l'abri de ses coups. Ainsi l'action que nous accomplissons passe avec le temps; mais la piété qui l'accompagne, bien qu'exercée dans le temps ne finit point avec lui , car les oeuvres des justes les suivent (1). Voilà comment, selon le sentiment de l'Apôtre, la piété est vraiment utile à tous, cette piété qui, découlant de la douceur d'une âme pleine de bénignité , est une tendresse surnaturelle, aimable à tous les hommes et empressée à les secourir.
Mais, de même que dans le jour naturel il y a trois parties distinctes : le matin, qui en est le commencement; le midi , qui eu est le point le plus élevé , et le soir, qui met fin à ses travaux, de même le jour spirituel produit par le don de piété a ses trois parties. Le matin , c'est le temps où la piété commence à éclairer celui en qui elle a choisi sa demeure ; le midi , c'est l'heure où elle l'embrase de ferveur pour le culte de Dieu; et le soir, le moment où elle l'incline avec tendresse vers le prochain. C'est alors que son travail arrive à son terme et que son repos commence.
Ainsi le don de piété, naissant du Soleil éternel , répand dans l'âme comme le matin d'un jour tout spirituel. En effet, il est dit dans l'Ecclésiastique :
1 Apoc., 14.
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Le Seigneur donnera la sagesse à ceux qui agissent pieusement (1). Or, la sagesse est la lumière inextinguible de la piété. Plus donc la piété agit avec courage , plus la lumière de la sagesse lui est communiquée avec abondance; et cette lumière rend son jour plus éclatant et le conduit jusqu'à sa perfection. De même les oeuvres d'iniquité affaiblissent dans l'âme le flambeau de la piété et produisent les ténèbres. C'est pourquoi il est écrit : Le sentier des justes est comme une lumière brillante qui s'avance et qui croît jusqu'au jour parfait. Mais la voie des méchants est pleine de ténèbres, et ils ne savent où ils tombent (2) . Le don de piété commence donc son jour lorsque , répandant en l'âme une lumière nouvelle, il l'incline à la compassion pour elle-même. L'Esprit-Saint , dit saint Anselme, inspire la piété à notre âme lorsqu'il la fait se compatir et se rappeler pieusement combien elle serait malheureuse si elle était séparée de Dieu. Eclairée par cette inspiration, l'âme dirige avec un désir plein de tendresse toutes ses opérations vers la source même de la piété et bannit de son sein toute iniquité. Alors le don de piété brille sans nuage en cette âme, comme la lumière de l'aurore au lever du soleil. Il s'avance rapidement par un accroissement successif vers son midi , vers l'heure où il exerce avec ferveur et perfection les actes du culte divin.
En second lieu , le don de piété conduit au milieu de sa course le jour spirituel qu'il a fait naître dans l'âme. En effet, selon saint Augustin, la piété renferme
1 Eccl., 43 . — 2 Prov., 4.
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le culte le plus excellent et le plus parfait, et ce culte est proprement celui qui convient à Dieu seul. Mais quel est ce culte? Le même saint nous répond : Nous honorons Dieu , et Dieu nous honore. Nous honorons Dieu en l'adorant et en l'invoquant comme notre fin suprême. Il nous honore en nous aimant comme l'ouvrier aime son champ. Nous sommes le champ cultivé par Dieu : car il ne cesse jamais d'extirper de nos coeurs, par sa parole, les semences perverses; d'ouvrir ces coeurs par le tranchant de ses discours , d'y jeter les précieuses semences de ses commandements et d'attendre qu'ils produisent des fruits de piété. Mais de quelle utilité est le fruit de la piété? Il est utile à tout.
Il nous faut remarquer qu'il y a un double culte de Dieu : le culte intérieur et le culte extérieur. Le culte intérieur est celui par lequel nous nous offrons à Dieu connue au principe de notre vie , comme à la fin de notre félicité, et cela autant qu'il est en nous et selon l'étendue des biens que nous avons reçus de lui. La droite raison nous élit que nous devons agir ainsi, et la nature nous porte à le faire. En effet , la droite raison nous démontre que l'être inférieur doit être soumis à l'être supérieur dont il dépend , et qu'il a besoin de sentir l'action de celui dont l'éloignement est pour lui si dommageable. Or, c'est en lui rendant ses hommages comme à son Maître qu'il atteint ce but. La nature nous porte également à agir de la sorte, car ses désirs ne sauraient cire pleinement satisfaits que dans l'être qui est au-dessus de nous
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« Seigneur, dit saint Augustin, notre coeur est dans l'inquiétude tant qu'il ne se repose point en vous (1). » La raison en est que le Seigneur est la demeure naturelle de nos coeurs.
Le culte extérieur consiste dans les oblations, les sacrifices, les adorations et autres pratiques semblables par lesquelles nous manifestons au-dehors le culte intérieur dû à Dieu seul. Ce culte, nous dit encore saint Augustin, ne doit être rendu qu'à Dieu, car nous voyons qu'en tout royaume le chef suprême reçoit des honneurs particuliers, et quiconque en adresserait de semblables à un autre qu'au souverain se rendrait coupable du crime de lèse-majesté. Aussi la loi de Dieu a-t-elle statué la peine de mort contre ceux qui rendraient les honneurs divins à d'autres qu'à Dieu. « Quiconque, y est-il dit, sacrifiera à d'autres dieux qu'au seul Seigneur véritable, sera puni de mort (2). »
Nous devons savoir cependant qu'il y a un culte qu'il est en notre pouvoir de rendre sans péché à certaines créatures : tel est le culte qui s'adresse aux reliques des saints, à la croix et aux images de Jésus-Christ, etc. Aussi saint Jean Damascène, parlant de ce culte des images, nous dit que dans l'ancienne Loi il n'était point en usage, parce que le Dieu invisible , spirituel et immense ne s'était point encore revêtu de notre chair. Mais , depuis l'incarnation du Seigneur, il a été convenable de mettre en honneur des mages afin de nous rappeler par elles les actes de
1 Conf., l. I, c. 1. — 2 Exod., 23.
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Jésus-Christ et des Martyrs et d'offrir aux ignorants, par la peinture , comme en autant de livres à leur portée , le récit des triomphes du Sauveur et la vie de ses saints (1). » Et pour affermir ce qu'il avance , le même écrivain cite l'exemple du Seigneur lui-même : Abgare, roi d'Edesse, lui ayant envoyé un peintre pour qu'il lui rapportât son portrait, celui-ci ne put remplir le but de son voyage à cause de la splendeur éclatante qui brillait sur la face de Jésus. Mais le Seigneur, prenant un voile et le plaçant sur son visage, y imprima son image d'une manière admirable et le fit remettre au roi afin de répondre à ses désirs. » Nous devons donc rendre aux reliques et aux images l'honneur qui leur est dû ; mais le culte de Latrie ne convient qu'à Dieu seul. Or, quand la piété, qui adresse ses hommages à Dieu, porte notre âme à honorer le Seigneur comme le principe de notre vie et le terme de notre béatitude, tant par des sentiments intérieurs que par des actes extérieurs, cette âme devient brillante comme la lumière du jour à son midi , et son éclat n'est affaibli par aucun nuage.
Enfin le don de piété consomme ce jour spirituel et met un ternie à ses travaux quand il incline notre coeur à compatir miséricordieusement au prochain. Ce jour, dit saint Grégoire (2), est différent de celui qui a pour principe la crainte et dont nous avons parlé, et sa consommation s'accomplit par la miséricorde. Comme le don de piété a commencé à répandre
1 De fid. orth., l. 4, c. 12. — 2 Mor., l. 1, c,
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ses lumières dans l'homme en le portant à une compassion véritable pour lui-même, et qu'ensuite il a dirigé sur son coeur les feux ardents du midi en l'éclairant et en l'embrasant d'ardeur pour tout ce qui tient au culte divin, de même il termine ce jour spirituel en faisant briller sur le soir la douce lumière qui l'incline avec tendresse et miséricorde vers le prochain. Car saint Jean a dit : Celui qui aime son frère demeure dans la lumière, et rien ne lui est un sujet de chute et de scandale (1). Cependant cette lumière est appelée lumière du soir par comparaison avec celle du midi. Aussi l'abbé de Lincoln nomme-t-il également lumière du soir la connaissance de Dieu que nous puisons dans les créatures. Le flambeau de la piété qui nous dirige vers le culte divin semble donc plus pur et meilleur que celui qui nous conduit à nous occuper de nos frères. C'est pourquoi saint Bernard nous dit : « Tendre à autre chose qu'au Seigneur, même en vue du Seigneur, ce n'est plus le repos de Marie, mais le travail de Marthe dont la sollicitude se trouble pour beaucoup de choses, alors qu'une seule est nécessaire. Aussi l'âme se couvre-t-elle au milieu de ces actes terrestres, au moins légèrement, de la poussière du monde. » Le don de piété a donc un jour qui lui est propre, avec son lever, son midi et son coucher ; et, comme il est dit dans la Genèse , le second jour est donc composé du soir et du matin (2).
1 I Joan. — 2 Gen., 1.
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CHAPITRE III. Comment le don de piété prépare un banquet à notre âme.
Nous allons examiner maintenant comment , dans le royaume de Dieu et de l'âme, le don de piété prépare à cette âme et à toutes ses puissances un banquet spirituel. La piété, dit saint Grégoire, a son festin au jour qui lui est propre , et elle l'offre à notre âme, car elle remplit les entrailles de notre coeur des oeuvres de la miséricorde. Les bonnes oeuvres sont la nourriture de l'âme, et manger n'est rien autre chose pour elle que de se rassasier d’ouvres semblables. Le don de piété commence donc, avec une prudence souveraine, par éloigner de son festin l'impiété et tout ce qui s'y rattache, car elle souille tous les mets dont il lui est donné d'approcher et les rend insipides. La justice elle-même, dit saint Augustin , la justice qui est une vertu spéciale et un mets délicieux de l'âme pieuse, n'est plus que cruauté sans la piété. Mais la cruauté est étrangère à toute douceur, elle n'offre que l'amertume de l'impiété. Ainsi les aliments destinés à nourrir notre âme , loin d’être préparés comme il convient par le feu de la charité, conservent sous le souffle de l'impiété toute leur crudité et ce qu'ils ont de repoussant. C'est pourquoi Sénèque nous dit : Considérez la cruauté
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avec sa mère la colère et toute sa suite. C'est là l'ennemie suprême de la nature humaine. La piété, au contraire, en est l'amie; elle est l'assaisonnement plein de douceur des actions de l'homme. Aussi a-t-elle été signifiée par l'huile. Le don de piété chasse donc d'abord entièrement de son festin toute impiété.
En second lieu, ce don ne se borne pas à inviter à ce festin toutes les puissances de l'âme comme étant les habitants de son royaume ; il y appelle encore ceux du dehors, ceux qui sont en proie à la peine. Venez à moi, leur dit-il, vous tous qui êtes fatigués et chargés péniblement, et je vous soulagerai (1). Semblable à une tendre mère, la piété incline doucement toutes ses puissances et ses vertus vers les actes et les offices qui leur sont propres ; elle établit entre eux un accord parfait; elle invite ardemment à l'union des coeurs et à une amitié mutuelle , et elle porte par-dessus tout au culte de Dieu, comme au premier de nos devoirs. « La piété, nous dit Hugues (2), invite celui qui est plongé dans le désespoir; la charité l'entraîne malgré lui, la miséricorde pacifie sa colère, la douce joie lui rend le calme, l'affabilité lui donne la confiance , la confiance ouvre ses secrets, cette ouverture engendre l'amitié, la concorde la conserve, et l'humilité le conduit aux pieds de son Dieu. » C'est ainsi que la piété réunit entre eux les divers membres qui prennent part à son festin , qu'elle les incline vers ceux du dehors et qu'elle les approche de Dieu en les portant à l'honorer
1 Mat., 11. — De claust. anim., l. 3, c. 5.
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par des hommages pleins d'humilité et une obéissance courageuse; car l'humilité seule rend à Dieu un culte parfait. Mais cette famille renferme encore d'autres membres : les uns servent au choeur, en chantant humblement les cantiques sacrés ; d'autres au réfectoire , en se consacrant avec amour aux besoins de la communauté; d'autres au dortoir, en appelant les douceurs du sommeil par le repos de la contemplation; d'autres à la cuisine, en consommant au feu de la charité leurs bonnes oeuvres comme autant d'aliments délicieux; d'autres à l'infirmerie, en soulageant avec tendresse les malades; d'autres dans l'assemblée des frères, en reprenant avec miséricorde et compassion. Ainsi la piété nourrit par sa douceur et remplit de consolation tous ceux qu'elle emploie à son service; et l'on peut dire la même chose de la famille entière de l'âme, autrement la piété ne serait pas utile à tout.
En troisième lieu, le don de piété répare de diverses manières les forces de tous les membres de ce festin qu'il a préparé dans le royaume de Dieu et de l'âme, dans ce royaume placé au-dedans de nous, selon la parole du Seigneur, en leur offrant les mets spirituels les plus variés. Mais il nous faut remarquer d'abord que la piété s'entend principalement du culte dû à Dieu. La raison en est que, l'homme pouvant devenir redevable à un autre de diverses manières, ou à cause de son excellence, ou à cause des bienfaits qu'il en a reçus, et l'étant à Dieu de ces deux manières, Dieu doit tenir la première place et le rang suprême dans ses
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hommages , car il est le plus excellent des êtres et en même temps le principe de notre vie et de nos actions. C'est lui qui nous conserve, nous gouverne et nous rend heureux. La piété est donc une tendre reconnaissance de notre Auteur suprême, un vif amour pour lui, un culte fidèle à sa toute-puissance, par la foi, l'espérance et la charité, car on honore Dieu, dit saint Augustin, lorsqu'on se porte à lui par ces trois vertus (1). Le don de piété nous y incline et nous rend aptes à le faire. Il offre en cela et présente à notre âme les mets les plus variés et les plus doux , car nous trouvons d'abord dans la foi autant d'aliments délicieux et de pâturages verdoyants qu'elle renferme de vertus suaves et de vérités admirables. C'est ce qui fait dire à saint Bernard (2) : « Les vrais adorateurs sont jugés dignes par la grandeur de leur foi d'entrer dans toute la plénitude des merveilles infinies de Dieu , et il n'est aucun lieu caché dans les trésors de la sagesse céleste, dont le Seigneur, le Dieu de toute science, juge devoir refuser l'entrée à ceux qui désirent si vivement la vérité et ignorent la vanité. Car une grande foi mérite une grande récompense. L'Epoux glorieux vient donc au-devant de ces esprits sublimes; il leur envoie sa lumière et sa vérité; il les amène et les conduit sur sa montagne sainte et dans ses tabernacles. C'est là qu'ils verront dans l'éclat de sa gloire le Roi qui marchera devant eux pour les introduire aux lieux les plus enivrants du désert, au milieu des fleurs des roses,
1 Enchirid., c. 5. — 2 In Cant. 32.
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des lis de la vallée, des beautés de ses jardins, des ruisseaux de ses fontaines, des délices de ses celliers, des parfums de ses aromates et enfin dans le secret de sa demeure où tous les trésors de la sagesse et de la science sont cachés dans le sein de l'Epoux. Tels sont les pâturages de vie destinés à sustenter les âmes fidèles. Bienheureux l'homme dont le désir s'est rassasié au milieu de tels biens. »
Or, ces pâturages, la très-douce foi les montre à notre âme; car qu'y a-t-il d'impossible à la foi? Elle atteint les lieux inaccessibles, elle découvre les choses inconnues , elle embrasse l'immensité , elle saisit ce qui est le plus loin de nous. Non, il n'y a point de richesses plus grandes, de trésors, d'honneurs, de biens plus précieux que la foi catholique, qui donne le salut aux pécheurs, la lumière aux aveugles, la vie aux morts.
En second lieu , la piété dans le culte divin introduit à ce céleste banquet en se servant de l'espérance, non comme passion, mais comme vertu théologale; et, par elle, elle offre les mets les plus variés et les plus suaves. En effet, l'objet propre de l'espérance , c'est la béatitude éternelle, cette béatitude qui est un état parfait par la réunion de tous les biens. Mais désirer l'éternelle béatitude , c'est s'approcher de Dieu , puisqu'elle n'est autre que lui-même. Et celui qui espère est réellement plus proche de lui que l'homme dont le coeur est étranger à de tels sentiments. Aussi arrive-t-il plus vite au Seigneur qu'il ne le ferait par la foi , celui qui , s'appuyant sur
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le secours d'en haut pour obtenir l'objet de ses voeux, s'écrie : Il m'est avantageux de m'attacher à Dieu et de placer mon espérance dans le Seigneur mon Dieu (1). Selon saint Augustin, il y a une jouissance d'espérance et en dehors de la réalité; ce qui nous montre que cette vertu atteint Dieu plus immédiatement que la foi et s'en approche de plus près. Or, plus l'âme s'approche ainsi du Seigneur, plus elle goûte les émanations suaves de ses aromates. Car, nous dit saint Bernard (2), Dieu est assurément plein de tendresse pour tous les hommes; mais il l'est surtout pour ceux qui sont attachés à son service; et plus on s'approche intimement de lui par les mérites d'une vie sainte et la pureté du cœur, plus aussi, je le crois, on participe aux douceurs enivrantes de ses nouveaux parfums et de son onction ineffable. Mais l'intelligence est impuissante à comprendre ces merveilles si elle n'en a fait l'expérience. » Et après avoir montré que les parfums divers d'une pieuse espérance en sont les différentes vertus , le même saint ajoute : « Vous voyez que plusieurs ont été attirés à la pénitence par l'espoir du pardon , ou plutôt , Seigneur Jésus, la mansuétude qui brille en vous nous fait courir après l'odeur de ces mêmes parfums, lorsque nous voyons que vous n'avez point de mépris pour le pauvre, d'aversion pour le pécheur, de dédain pour l'aveu du larron, les larmes de la pécheresse, la supplication de la Chananéenne, la honte de la femme adultère, les cris du publicain, pour le disciple qui vous méconnaît,
1 Ps. 72 — 2 Serm. 2, in Cant.
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pour le persécuteur de vos enfants, pour vos propres bourreaux. C'est à l'odeur enivrante de tels parfums qu'il nous faut courir jusqu'à ce que nous soyons régénérés par une espérance vraiment vivifiante. » Une pareille espérance est pleine d'immortalité , car elle élève l'âme vers les biens éternels et la rend insensible aux maux qui lui viennent du dehors.
En troisième lieu , la piété qui s'exerce par la charité fait goûter aux membres de ce banquet spirituel les mets délicieux choisis par la foi et préparés par l'espérance. La raison en est que la charité atteint Dieu d'une manière plus parfaite que ces deux autres vertus. L'esprit, sans doute, s'en approche d'une certaine manière par l'espérance marchant au flambeau de la foi, ou autrement en le voyant en énigme; mais il n'y a de possession parfaite que lorsque Dieu, présent de la sorte à notre âme, est pour elle à la fois l'objet de son espérance et de son amour. L'espérance suppose la foi, car, pour s'approcher de Dieu, il faut croire premièrement qu'il existe (1); et ainsi elle arrive plus près de lui que la foi. Cependant elle ne jouit point parfaitement de sa présence parfaite tant qu'il n'est point possédé par l'amour et les embrassements ; ce qui est dû aux puissances de notre volonté, à qui convient proprement une pareille possession. Car le désir qui nous fait soupirer après la connaissance d'un objet, dit saint Augustin , se change en l'amour de ce même objet lorsque notre âme le possède et l'embrasse comme quelque chose qui lui
1 Hebr., 11.
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est propre, et qu'elle se l'unit intimement. Plusieurs connaissent Dieu et ne le possèdent pas pour cela (1). » La connaissance diffère donc de la possession. C'est en effet une chose bien différente de connaître un mets ou de s'en nourrir. La jouissance ne consiste pas dans la connaissance, mais dans l'amour. « L'amour, dit Hugues, est pénétrant; il laisse tout ce qui s'offre à lui et s'avance jusqu'à ce qu'il soit arrivé à son Bien-Aimé, jusqu'à ce qu'il soit en lui; il n'a point de repos qu'il ne le possède et ne puisse s'écrier (2) : Je l'ai en mon pouvoir et je ne le laisserai point aller que je ne l'aie introduit jusque dans le secret de mon âme, où j'ai faim et soif de lui. » — « Qui donc, ajoute saint Bernard, ne vous retiendra pas, ô Seigneur, vous qui affermissez par l'espérance celui qui ne se sépare point de vous, vous qui l'ornez de l'éclat de la perfection, le dirigez par la persévérance et lui faites atteindre le but par la vue des récompenses. Pour moi , je ne vous laisserai point que vous ne m'ayez béni , ou plutôt je ne me séparerai jamais de vous , car vous ne bénissez que ceux qui vous demeurent unis. » Ainsi, l'on ne possède Dieu qu'en lui rendant un culte de charité , car Dieu est charité, et celui qui demeure en la charité demeure en Dieu et Dieu en lui; et celui en qui le Seigneur a établi son séjour se désaltère aux douces eaux de la charité. En effet , l'amour ou la charité est. la douceur d'une suavité toute intérieure, et plus l'on aime ardemment ,
1 De Trinit., l. 9, c. 12. — 2 Cant., 5.
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plus cette douceur se fait sentir. C'est donc dans la charité que l'on puise la nourriture la plus délicieuse. Ce sentiment d'amour purifie d'abord de toute souillure les membres de ce festin spirituel ; il les orne de vertus, les abreuve de douceur, les enivre de charité, les illumine de clarté et les fait tressaillir d'allégresse. L'amour, nous dit Raban, est, dans la méditation, un feu qui purifie l'âme des taches de tous les vices; dans l'oraison, une lumière qui brille des rayons les plus éclatants; dans l'action de grâces, un miel qui remplit du doux amour des bienfaits célestes; dans la contemplation, un vin qui enivre d'une tendresse toute de délices, et dans la béatitude, un soleil dont la splendeur répand la lumière et la paix ; c'est la vie qui comble l'âme d'une joie ineffable et la plonge dans une jubilation sans fin. Ce culte inspiré par la charité établit et affermit la foi et l'espérance; il consomme et conduit à sa perfection le festin spirituel. Aussi Cassiodore a-t-il dit : La charité est la mort du péché, la force des combattants, la palme des vainqueurs, l'union des coeurs, le lien qui conserve l'assemblée des élus. La foi en est le principe, l'espérance y conduit, la pratique fervente des bonnes oeuvres l'entretient. Que le Dieu béni dans tous les siècles daigne nous faire arriver à un semblable festin.
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LIVRE IV. DU DON DE SCIENCE.
CHAPITRE PREMIER. Quelle science est appelée un don de l'Esprit-Saint.
Nous avons maintenant à parler du don de science, qui suit immédiatement le don précédent, car toute science est nulle si elle ne réunit les avantages de la piété. « L'Esprit-Saint, dit saint Anselme, élève au-dessus de la piété le don de science lorsque l'âme, pénétrée de crainte et de compassion pour elle-même, recherche avec un soin attentif comment elle peut arriver au salut et que ce même Esprit lui en fait connaître les moyens. » Or, nous avons trois choses à examiner sur ce don : d'abord, quelle science on appelle un don de l'Esprit-Saint ; en deuxième lieu, comment un jour spirituel est produit en nous par un tel don ; en troisième lieu, comment ce don prépare un banquet à notre âme.
Sur le premier point, saint Bernard nous dit : « Il y a une science du siècle qui n'enivre point l'âme de charité, mais la remplit de curiosité, la laisse vide,
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l'enfle et ne l'édifie point, la surcharge et épuise ses forces. » Or, une telle science n'est pas un don de l'Esprit-Saint. Il est une autre science, dit saint Augustin (1), qui ne consiste point en la recherche des choses vaines ou de simple curiosité, mais dans les choses où la sainte foi, qui conduit à la vraie béatitude, prend naissance, se nourrit, se défend et s'affermit. » Une telle science est un don du Saint-Esprit, et ce don gratuit est une lumière surnaturelle du ciel. Ses actes consistent à juger, selon les règles de la loi éternelle, des choses à accomplir dont l'ordre n'est point déterminé par rapport à nous, et de la manière dont nous devons le faire lorsqu'il n'y a pas uniformité sur cela. Ainsi , par le don de science, l'homme, jugeant des créatures selon la vérité, reconnaît que le bonheur réel n'est pas en elles. Mais, pour cela, il est éclairé d'une lumière d'en haut, ou autrement il s'appuie sur les principes de la foi, qui ne sont au reste que les points de notre croyance. Il appartient donc au don de science de déterminer les actions de l'homme à l'aide des articles de la foi, comme par autant de principes.
Mais il nous faut remarquer que le don de science est principalement spéculatif , en ce qu'il nous fait connaître ce que nous devons tenir comme de foi. Ensuite il s'étend jusqu'à l'action; car, par la connaissance de la vérité et des choses qui en sont la conséquence, il nous dirige dans ce que nous avons à faire. Ceux-là possèdent douce le don de science, qui,
1 De Trinit., l. 14, c. 1.
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par l'infusion de la grâce en eux, portent un jugement si assuré des choses de la foi, que leurs pas ne s'éloignent jamais des droits sentiers de la justice. C'est là la science du salut, dont il est dit : « Le Seigneur a conduit le juste par des voies droites, et il lui a donné la science des saints (1). Ainsi nous pouvons appeler le don de science une habitude infuse par laquelle l'homme juge avec certitude de ce qu'il doit croire et de ce qu'il doit faire.
Disons donc avec saint Jérôme : « Apprenons durant cette vie des choses dont la connaissance nous accompagnera dans les cieux (2).» Il serait bien indigne de nous, en vérité, de nous fatiguer à la poursuite de la science et des vertus si la mort devait nous en séparer. Aussi est-ce l'Écriture sacrée qui est pour nous le sanctuaire du royaume céleste. Seulement après notre mort , ce qu'elle renferme d'imparfait s'évanouira.
CHAPITRE II. Comment le don de science fait naître en nous un jour spirituel.
Voyons en deuxième lieu, comment , par le don de science, un jour nouveau prend naissance en notre âme.
Le don de science est une habitude lumineuse mise
1 Sap., 10. — 2 Epist., 10.
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en nous par l'Esprit-Saint, qui sonde toute profondeur et enseigne toute vertu ; cette habitude fait porter à notre âme un jugement droit et assuré sur les choses que nous devons croire et accomplir, ainsi que nous l'avons dit. Or, tout cela rie peut exister sans lumière et la lumière produit le jour. Il est donc évident que le don de science fait naître en nous un jour spirituel qui , selon ses divers degrés de clarté, a ses heures du matin, du midi et du soir. Le matin de ce jour a lieu lorsque ce don fait briller à nos regards la lumière des connaissances acquises par l'étude et l'enseignement; car ces connaissances, bien qu'elles soient des lumières véritables, sont cependant empreintes d'obscurités. « Il a été donné, dit Hugues (1), aux sages du monde et aux philosophes de découvrir pour notre avantage certaines vérités , alors que la science parfaite nous était réservée. Ainsi , ils ont trouvé cette vérité, que les enfants du Testament de vie ont dû recevoir : qu'il faut se soumettre à la vérité suprême. Pour eux le travail a été pénible et nous en recueillons les fruits. Ils n'ont point
connu les secrets de la sagesse, car ils ignoraient le sanctuaire des trésors divins , Jésus incarné; mais ils n'ont eu que les seules ressources de la nature, et conduits par un regard mal assuré, ils en ont tiré une lumière voilée et incertaine. Aussi sont-ils tombés dans l'erreur et se sont-ils évanouis dans leurs espérances lorsque leur pensée a voulu s'étendre au-delà de ce qu'il leur avait été donné
1 Lib. 3, in ang. Hier., c. 1.
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de connaître. » Leur science est assimilée à l'aurore, qui est le matin et le commencement du jour. L'aurore, en effet, est une lumière nouvelle encore mêlée de ténèbres , et les sciences humaines sont de même mélangées d'obscurités , tant que le don de science ne nous rend point capables de les apprécier justement et de les juger avec rectitude.
En deuxième lieu , le don de science s'étend à la lumière des saintes Ecritures et des vérités de la foi , et conduit par là à son midi le jour spirituel qu'il a fait naître en nous. La lumière du midi brille avec plus de clarté et échauffe plus ardemment que celle du matin; ainsi la lumière de l'Ecriture sacrée projette dans l'âme une lumière plus éclatante que la lumière des sciences terrestres et l'embrase plus fortement. « L'Ecriture, dit saint Grégoire (1), l'emporte sur toute science et sur tout enseignement humain. Elle annonce la vérité aux hommes et les appelle à la céleste patrie ; elle invite nos coeurs à passer des désirs de la terre à l'autour des biens infinis. Elle exerce les forts par des sentences plus obscures, et elle attire les simples par un langage sans apprêt. Elle n'est pas tellement fermée qu'on ne puisse en pénétrer les abords, ni tellement ouverte qu'elle puisse être considérée avec dédain. L'ennui dis-« paraît à mesure qu'on la pratique davantage, et on l'aime d'autant plus qu'on la médite avec plus de persévérance. Elle aide notre âme par l'humilité de ses expressions , et elle l'élève par la sublimité
1 Mor., l. 30, c. 1.
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de ses pensées. Elle va se proportionnant en quelque sorte à nos besoins, ainsi que le reconnaît tout lecteur assidu, et elle offre au savant des choses toujours nouvelles. Cependant, passant sous silence la gravité des choses contenues dans l'Écriture, je dis qu'elle l'emporte sur toute science et sur tout enseignement de l'homme, par le genre seul de son langage. » Ainsi le don de science, puisé dans les lumières de la sainte Ecriture, illumine notre âme et l'enflamme comme la lumière du midi, et nous pouvons lui appliquer cette parole d'Isaïe : Elle est brillante comme la clarté au milieu du jour (1) .
Ce don s'étend enfin à la science morale, embrasse les actes que nous devons accomplir et produit ainsi le soir de ce jour spirituel , le temps où arrive l'heure du repos, le terme du travail. Car, dit le Prophète, l'homme sort le matin pour se livrer à son ouvrage jusqu'au soir (2). Ainsi le don de science, après avoir donné à l'âme de juger droitement des choses à croire et à accomplir, la met dans le repos en l'établissant dans la vérité. Mais il diminue son travail et semble en marquer le terme lorsqu'il, l'a fait agir avec allégresse et lui montre pieusement le repos éternel comme fin de ses peines. C'est ce qui fait dire à saint Denis (3) : « La foi divine établit celui qui croit dans une position stable; elle le place dans la vérité, et l'y affermit en formant entre lui et elle une union immuable. Aussi, au rapport de l'Ecriture, rien ne séparera celui qui croit en la vérité d'une joie
1 Is. 18 — 2 Ps. 103. — 3 De div. nom., c. 7.
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basée sur la foi véritable., et il trouvera en elle la persévérance d'une union étroite et permanente… Les princes et les chefs de notre sagesse, les apôtres se réjouissent tous les jours dans la vérité; ils meurent pour elle en lui rendant témoignage par leurs paroles et leurs oeuvres. » Ainsi du soir et du matin se trouve formé le troisième jour.
CHAPITRE III. Comment le don de science prépare à notre âme un festin.
Nous allons examiner, en troisième lieu , comment le don de science prépare en son jour un festin à notre âme, et quels sont les mets divers dont un pareil festin se compose.
Saint Augustin nous dit : « De même que la science est la nourriture de l'âme, de même les vices sont pour elle la famine et la stérilité. » Or, cette famine produit en elle un jeûne que le don de science arrête. Ce don offre donc un festin à l'âme, en faisant cesser pour elle le jeûne de l'ignorance, selon saint Grégoire. Quoique cette âme soit incorruptible, l'ignorance et les vices lui font éprouver un jeûne véritable qui la plonge dans un affaiblissement profond, car elle ne reçoit intérieurement l'aliment d'aucune vérité, et ses besoins ne sont plus rassasiés au moyen des biens réels. En effet, nous ne pouvons aimer ce qui nous