Œuvres spirituelles (page 52)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Ps. 74. — 2 Ps. 38. — 3 Cant., 8. — 4 De

Contempl., l. 4, c. 10.

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seriez ravi au-dessus de vous-même et que votre esprit se sentirait transporté loin de lui-même au milieu des biens célestes. Ainsi ceux qui mangent sont les amis, et ceux-là ne prennent qu'avec une certaine lenteur et une certaine peine la nourriture qui leur est donnée. Ceux qui boivent, au contraire, puisent avec facilité et allégresse dans les révélations divines les douceurs intimes de la vérité qui fait l'objet de leurs désirs. Mais les bien-aimés seulement sont enivrés du vin généreux d'une charité ineffable. C'est d'eux que nous allons parler maintenant.

CHAPITRE VII. Quels sont les bien-aimés du premier festin, et quelle est l'ivresse pleine de sobriété dont il leur est donné de jouir.

Voyons donc, en troisième lieu , quels sont les bien-aimés de ce festin spirituel, et de quelle ivresse toute de sobriété ils sont remplis.

Origène, expliquant ce passage des Cantiques : Je languis d'amour, distingue entre l'amour simple, l'ardeur et la langueur. « L'amour, dit-il, est le partage des commençants; l'ardeur, de ceux qui sont dans le progrès; et la langueur, des parfaits. Cette langueur les conduit jusqu'à la mort. Or, la mort est une séparation entière de l'esprit vital d'avec le corps, et elle nous représente bien cette séparation

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sans réserve des affections vitales de l'âme par son ravissement hors d'elle-même et son union parfaite avec Dieu. »

La Glose, sur ce même passage, fait dire à l'Epouse: La grandeur de mon amour est telle que toutes les choses de ce monde me sont devenues un sujet de dégoût. Or, ceux qui aiment Dieu par-dessus tout, en sont aimés également , ils sont ses bien-aimés; car il a dit : J'aime ceux qui m'aiment (1). Ces bien-aimés du Seigneur trouvent en lui leur félicité, parce qu'ils l'aiment d'une manière toute particulière. De là cette parole adressée par le Bien-Aimé à celle qui l'aime véritablement : Que vous êtes belle et pleine de grâces, ô ma bien-aimée, au milieu de vos délices (2) ! Que vous êtes belle par les ardeurs de votre amour! que vous êtes pleine de charmes par votre beauté ravissante et votre charité embrasée! Rien, en effet, n'est plus doux à l'âme, rien ne la rend plus chère à Dieu, que de se réjouir intimement en lui ; c'est le plus délectable de tous les biens. Vous êtes la bien-aimée de votre Seigneur par là même que vous vous appliquez à goûter ses célestes délices. Celui-là en avait fait l'épreuve, qui a dit : Sa conversation est exemple d'amertume, et sa société ne cause aucun ennui; mais on y trouve la satisfaction et la joie, et son amitié offre une sainte allégresse (3).

Mais quelle est cette ivresse dont les bien-aimés du Seigneur jouissent dans ce festin spirituel et toujours sobre? Saint Denis nous dit (4): « L'ivresse du

1 Prov., 8. — 2 Cant., 7. — 3 Sap., 8.— 4 Epist. ad

Tit.

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mal en nous est une plénitude de perversité sans limite;

c'est l'excès en notre âme et en nos sens. De même l'ivresse du bien n'est rien autre chose en nous que la réunion délicieuse sans mesure et surabondante de tous les biens , et cette ivresse a son principe dans le bien lui-même à raison de la cause qui le produit. Ainsi Dieu est rempli d'ivresse et dans le ravissement , parce qu'il surpasse toute mesure en tout bien d'une manière suréminente, parce qu'il est en dehors et au-dessus de toutes choses. » Ces paroles du glorieux saint Denis nous font donc comprendre quelle est cette véritable et sainte ivresse. — La variété non interrompue des révélations divines, ajoute l'abbé de Verceil, les progrès continuels de l'épouse lui feront goûter comme par expérience une telle ivresse qu'elle semblera re-dire les mêmes choses. Ainsi elle a parlé tout-à-l'heure des celliers de l'Epoux ; maintenant elle nomme le lieu où il met son vin. Cependant , il ne faut point croire qu'elle revienne sur les mêmes objets. Non ; mais elle a été favorisée de révélations successives, et les âmes contemplatives accoutumées à sentir avec force et assidûment le rayon céleste agissent tout-à-fait de même. Elle dit donc : Il m'a introduite par l'expérience à travers des révélations plus intérieures et plus profondes qu'auparavant , selon cette parole : Vous ne cesserez point de marcher à ma suite (1); il m'a introduit dans le lieu où il conserve son vin, ce vin qui renferme en soi toutes les

1 Jér., 3.

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illuminations divines. Or, c'est à l'image de cette ivresse surexcellente que les hommes spirituels sont dits enivrés, à cause de l'abondance excessive des divines lumières en eux. » — Ecoutez, dit Richard, un homme tout plein d'une telle ivresse, un homme ignorant tout ce qui le concerne. Si j'ai été ravi avec mon corps, ou sans mon corps, je ne sais; Dieu le sait (1). Dans quelle ivresse était-il plongé? dans quel oubli le monde était-il pour lui , alors qu'il ne se connaissait plus lui-même?

Cette ivresse spirituelle est causée en l'âme par le vin généreux d'une charité vraiment puissante. « Voilà , s'écrie encore Richard , que les bien-aimés sont enivrés. L'ivresse les rend étrangers à leur propre esprit ; mais c'est l'infusion des révélations célestes qui les élève au ravissement. C'est là cette ivresse dont a parlé le Prophète lorsqu'il a dit (2) : Ils seront enivrés de l'abondance de votre maison, et vous les ferez boire dans le torrent de vos délices. Si donc nous voulons jouir d'une telle ivresse et faire souvent l'expérience de ces ravissements divins , efforçons-nous d'aimer intimement et souverainement notre Seigneur, et soupirons à toute heure avec un désir sans bornes après les félicités de la sainte contemplation. C'est quand notre âme a été abreuvée jusqu'en ses replis de l'abondance de cette suavité intérieure, quand elle en a été pleinement enivrée, qu'elle oublie entièrement ce qu'elle est, ce qu'elle a été; qu'elle est transportée par l'excès de son allégresse à un

1 II Cor., 12. — 2 Ps. 35.

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ravissement qui la rend étrangère à elle-même, et qu'elle est transformée tout-à-coup par un certain état de félicité ineffable en des sentiments vraiment célestes. Et ne vous étonnez pas qu'il en soit ainsi , car la vertu de l'amour véritable et excellent, de l'amour réellement beau , est telle que non-seulement elle fait sortir les hommes et les anges comme de leur propre nature pour les faire passer en Dieu, mais encore qu'elle fait sortir Dieu même comme de sa propre nature, quoiqu'il soit immuable, pour l'incliner vers la créature, en l'abaissant ainsi au-dessous de lui-même. Nous oserons, dit saint Denis, avancer en toute vérité que le Dieu, auteur de toutes choses, entraîné par cet amour si beau et si excellent, sort comme de lui-même par l'abondance de son aimable charité; et qu'ainsi il étend son action sur tous les êtres qui existent comme s'il était attiré vers eux par sa bonté et sa tendresse. Il est abaissé vers ce qu'il est en toutes choses selon cette vertu surexcellente qui le ravit à lui-même sans cependant l'en faire sortir, de même que l'aimant attire le fer en demeurant immuable, car il le meut comme l'objet de ses désirs et de son amour.

CHAPITRE VIII. Du deuxième festin offert par le don de sagesse à l’âme séparée du corps.

Nous avons à traiter maintenant du festin offert par le don de sagesse à l'âme séparée du corps.

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Selon saint Bernard (1), il y a un festin pour ceux qui jouissent du repos après cette vie et sont plus avant dans l'amour du Seigneur. Dans ce festin le Saint-Esprit ne désaltère pas les convives avec un vin pur, mais avec un vin mêlé de lait. « Les âmes délivrées de la chair, nous dit le même saint, ne sont plus nourries d'un pain de douleur ; mais il leur est permis de boire avec plénitude le vin de l'amour, non cependant dans toute sa pureté, mais mélangé de lait, en sorte que chacune d'elles peut s'écrier : « J'ai bu le vin avec le lait (2). Le vin de l'amour est en effet mêlé à la douceur du lait, à la tendresse de l'affection naturelle qui fait soupirer l'âme après la glorification de son corps. Cette âme abreuvée du vin de la sainte charité est donc embrasée main- tenant; mais elle n'est point arrivée à la consommation , elle n'est pas encore enivrée, car la présence de l'affection naturelle tempère encore en elle l'ardeur du divin amour. L'ivresse a coutume de bouleverser l'âme et de la plonger dans l'oubli d'elle-même. Mais pour le moment cette âme ne s'est pas oubliée entièrement ; elle pense à la résurrection de son corps, et ce désir empêche la perfection de son bonheur. Ce ne sera donc qu'après s'être revêtue de ce corps, qu'elle sera arrivée à la consommation de sa félicité. » Saint Augustin tient un pareil langage : « L'âme, dit-il , éprouve un désir naturel de se servir de sou corps, et ce désir la retarde et l'empêche de s'élancer avec une ardeur

1 De dilig. Dei — 2 Cant., 2.

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parfaite vers les hauteurs les plus élevées du ciel , tant que le corps ne lui est pas réuni et que son désir n'est pas satisfait en ce point. » Cependant, malgré un tel désir, l'âme est heureuse dans la patrie; seulement son bonheur n'est pas consommé , mais elle n'éprouve aucune douleur de ce sentiment naturel.

Que faut-il donc penser de cette âme ainsi séparée du corps avant la résurrection ? Est-elle abreuvée d'un vin quelconque? reçoit-elle quelque consolation? Oui, sans aucun doute, à moins qu'elle n'en soit empêchée par la peine du sens , ou par la peine du dam , ou par les deux peines à la fois. En effet, selon la parole du Psalmiste (1), l'âme passe de son corps comme une image, mais en conservant toutefois le désir de ce même corps. Or, cette image consiste en la mémoire, l'intelligence et la volonté, et c'est par ces trois puissances que l'âme est capable de posséder la Trinité sainte, par elles qu'elle exerce la vie contemplative, la part excellente de Marie, la part qui ne doit point lui être ravie; car la vie contemplative commence ici-bas et devient parfaite dans la patrie. L'amour est un feu qui s'allume sur la terre, et qui s'embrasera de plus en plus lorsqu'il lui sera donné de voir l'objet après lequel il soupire. L'âme séparée du corps accomplit donc d'une manière d'autant plus parfaite les actes de la vie contemplative , qu'elle est délivrée d'un plus lourd fardeau et qu'elle aime son Bien-Aimé d'un amour plus intense. L'âme, dit un philosophe , une fois

1 Ps. 38.

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séparée du corps , voit et comprend plus clairement qu'unie à ce corps corruptible. Mais la vie contemplative donne à l'âme les consolations les plus délicieuses , comme nous l'avons vu en plusieurs endroits.

Elle ne doit donc pas craindre cet éloignement d'un corps qui l'accable , mais plutôt soupirer après. L'Apôtre était animé d'une pareille ardeur lorsqu'il s'écriait (1) : Je désire être dégagé des liens de mon corps et être avec Jésus-Christ. Homme malheureux! qui me délivrera de ce corps de mort dont le poids m'oppresse? Or, un tel désir était bon et raisonnable, car, dit saint Bernard, la mort des saints est précieuse. Elle est précieuse en vérité, parce qu'elle est la fin du travail, la perfection de la victoire, la porte de la vie, le commencement d'une félicité qui rassasie notre âme. La mort , dit également un autre saint, n'est rien autre chose que la sortie de la prison, la fin de l'exil, la consommation du travail , l'arrivée au port, le terme du voyage, le dépôt d'un fardeau pesant, l'éloignement d'un cheval furieux, de la chair , la délivrance du milieu d'une maison ruineuse, la cessation de toutes les maladies, la fuite assurée de tous les périls , la ruine de tous les malheurs, la rupture de tous les biens , le paiement d'une dette naturelle, le retour à la patrie, l'entrée dans la gloire. Assurément l'évasion à tant de dangers, l'acquisition de biens aussi considérables présentent à notre âme un festin excellent, et elle devrait s'écrier

1 Philip., 1. — Rom., 7.

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comme au livre de la Sagesse : Tous les biens me sont venus avec une sainte mort; car bienheureux sont ceux qui meurent dans le Seigneur.

Si cependant ces âmes ainsi aimantes, ainsi livrées à la contemplation demeurent au sortir de leur corps empreintes de quelque souillure, elles auront besoin de se purifier. Mais il est à croire qu'elles le feront plus aisément, qu'elles souffriront plus légèrement, et que peut-être même la peine du sens sera nulle. La raison en est que l'amour allège les peines et les fait de temps à autre disparaître entièrement. Il n'y a rien de si dur et de si irrésistible, dit saint Augustin, qui ne cède au feu de l'amour. Les travaux supportés par l'amour, loin d'être en aucune façon onéreux, apportent la joie à l'âme, comme nous le voyons en ceux qui sont adonnés avec passion à la chasse, à la pêche, et autres exercices semblables. En effet, lorsqu'on aime on ne travaille pas; ou si le travail se fait sentir, l'amour le rend cher. Nous avons une preuve de cette vérité dans les martyrs qui désiraient souffrir pour Jésus-Christ et se réjouissaient de leurs peines. Ainsi, les apôtres s'en retournaient de devant leurs juges, pleins de joie d'avoir été trouvés dignes de souffrir quelque chose pour le nom de Jésus. Ainsi saint André soupirait avec ardeur après la croix, et il en supporta le supplice avec allégresse. Ainsi sainte Agathe répondit à son bourreau : Je me réjouis en ces tourments comme celui qui aurait trouvé des trésors inappréciables. Elle était grande la force de cet amour, qui ravissait de la sorte l'âme des martyrs

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au-dedans d'eux-mêmes, qui les portait à livrer avec autant de dédain leurs corps au dehors, et leur faisait mépriser les tourments. Si donc dans un corps dont le poids est accablant, la charité a pu adoucir ainsi les peines, pourquoi ne pourrait-elle pas davantage les adoucir dans une âme par la vivacité de son ardeur, alors qu'elle ne trouve aucun obstacle à son action ? Pourquoi ne ferait-elle pas ce que font les suffrages de l'Eglise? Il est croyable assurément que les justes retenus dans les limbes recevaient quelques consolations des anges qui les visitaient ou des âmes qui venaient se réunir à eux , comme Jean-Baptiste, et qui leur parlaient de l'arrivée du Sauveur. De même il est croyable que les anges visitent dans le purgatoire les âmes confiées à leurs soins, et qu'ils les consolent en leur annonçant la fin de leur épreuve et autres choses consolantes, comme on peut le voir par les exemples rapportés par les saints en leurs ouvrages. Ainsi saint Grégoire, en ses dialogues , nous parle d'un prêtre qui reçut quelque allègement de la part de son bon ange , et d'une autre personne qui répondit : Je suis bien pour le moment. Saint Augustin, le vénérable Bède, saint Isidore et d'autres docteurs nous citent des exemples semblables.

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CHAPITRE IX. Du troisième banquet de la sagesse, qui est celui des élus régnant dans la gloire.

Traitons enfin du troisième festin de la sagesse, du festin qui est le partage de ceux qui règnent dans la gloire. Nous suivons l'ordre enseigné par saint Bernard , qui , après le festin de ceux qui souffrent sur la terre ou se reposent dans le ciel , nous montre comme plus excellent ce dernier auquel la sagesse incarnée invite ses bien-aimés en leur disant : Je vous prépare le royaume comme mon Père me l'a préparé, afin que vous mangiez et que vous buviez à ma table dans mon royaume (1).

Ici, nous avons trois choses à considérer : d'abord, quel est le roi et le père de ce banquet céleste , de cette table royale : c'est le Fils de Dieu. Ensuite , quelle est cette famille du Seigneur , quels sont les convives appelés à prendre part à ce banquet : ce sont les anges et les hommes. Enfin , quelles sont la gloire et la béatitude de ce festin et de ces heureux invités.

D'abord , quel est le roi et le père de famille de ce banquet royal'? Mais quel autre pourrait tenir un tel rang, que celui qui a dit : Je suis le roi à qui le Père céleste a livré le royaume éternel? Quel autre que celui qui porte écrit sur son vêtement et sur sa cuisse :

1 Luc., 22.

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Je suis le Roi des rois, et le Seigneur des seigneurs (1) ? Je suis le Roi des rois , parce que je vous établis rois comme des enfants d'adoption , moi le Fils consubstantiel du Père. Je vous établis seigneurs et non serviteurs , afin que vous mangiez à ma table et que vous buviez dans mon royaume , dans ce royaume qui ne finira point , afin que vous soyez pour l'éternité là où je suis moi-même. Saint Augustin , parlant de ce Roi suprême, s'exprime ainsi (2) : « Je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. Je serai pour eux l'objet qui les rassasiera ; je serai tout ce que les hommes peuvent désirer légitimement, la vie, le salut , la vertu , l'abondance , la gloire , l'honneur, la paix et tout bien. C'est ainsi qu'on doit entendre cette parole de l'Apôtre : Dieu sera toutes choses en tout (3). Il est en effet le terme de nos désirs, celui que nous verrons sans fin, que nous aimerons sans dégoût , que nous louerons sans fatigue. Cette occupation , cet amour, ces actes seront le partage de tous , comme la vie éternelle elle-même. »

C'est la vue d'un tel roi qui rend heureux. Le seul bonheur véritable et parfait , dit saint Bernard (4), ne se trouve point dans la créature ; c'est du Créateur qu'il nous vient, de celui dont personne ne saurait nous enlever la possession. Toute autre félicité comparée à ce bonheur n'est que tristesse , toute suavité n'est que douleur, toute douceur qu'amertume, toute beauté qu'un objet de répulsion , et tout ce qui peut

3 I Cor., 15. — 4 Epist. 114.

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réjouir d'ailleurs n'est qu'affliction. Oh ! quand même il nous faudrait supporter des tourments de tous les jours , quand même il nous faudrait être soumis à l'enfer lui-même pendant quelque temps, afin de jouir de la vue du Sauveur venant environné de sa gloire et d'être rangés au nombre de ses saints, ne devrions-nous pas embrasser toute tribulation dans le temps pour devenir participants d'un tel bonheur , d'une gloire aussi éclatante? Crions donc avec l'Apôtre : Au Roi immortel, invisible des siècles, au Dieu unique, honneur et gloire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il (1).

CHAPITRE X. Quelle famille et quels convives sont invités au

festin de ceux qui règnent dans la gloire.

Parlons en second lieu de la famille et des convives appelés par le Seigneur à ce festin royal. Ce ne sont pas seulement les hommes , mais encore les anges qui sont invités à cette glorieuse table du royaume éternel. Regardez l'assemblée céleste , dit saint Chrysostôme (2), elle n'est pas choisie seulement parmi les hommes , elle est formée encore des Anges , des Trônes , des Dominations, des Principautés et des Puissances. Quant au Roi qui tient le premier rang dans une réunion aussi illustre .

1 I Tim., 1. — 2 Epist. ad Theod. laps.

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nulle voix ne saurait en parler comme il convient. Il est au-dessus de toutes les pensées de l'homme ; son éclat , sa beauté , sa gloire , sa magnificence et sa majesté surpassent tout ce que l'esprit humain pourrait concevoir. » « La vie future , dit également saint Prosper (1), est celle où la sainteté elle-même goûte le bonheur dans la société des Anges

et des Saints , où elle paraît éclatante de mérites admirables , où le salut éternel surabonde , où la vérité commande. Là nul ne cherche à tromper , nul n'est le jouet de l'erreur, nul bienheureux n'est rejeté, nul misérable n'est admis; là l'amour est parfait , la crainte ignorée , le jour toujours durable , l'agilité sans obstacle ; un seul et même esprit anime tout le monde. Si nous considérons attentivement quels biens nous sont promis dans les cieux , tous les objets terrestres sembleront vils à notre âme. »

Pourquoi donc ne pas nous hâter, nous dit à son tour saint Cyprien , pourquoi ne pas courir afin de contempler notre patrie et de saluer nos parents? Là nous attendent des amis innombrables , des pères , des frères , des enfants. Là une foule nombreuse assurée de son bonheur, mais encore pleine de sollicitude pour notre salut , soupire après notre arrivée. Quelle joie ineffable pour eux et pour nous de nous trouver réunis , de nous embrasser étroitement !

Nous devons cependant savoir que dans la patrie il y a une différence dans le rang , comme il y en a

1 De vit. Cont., c. 2.

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ici-bas dans le mérite. « De même, nous dit saint Grégoire (1), que les oeuvres diffèrent en cette vie, ainsi sans aucun doute les récompenses seront diverses dans l'autre. De même qu'ici l'un est surpassé par l'autre , ainsi dans le ciel une récompense l'emportera sur l'autre, quoiqu'il n'y ait pour tous qu'une seule vie bienheureuse : Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père, dit le Sauveur (2). Mais si la récompense était la même dans ce séjour de la béatitude , il y aurait plutôt une seule demeure que plusieurs. Ces demeures sont donc diverses , et les ordres entre les bienheureux distincts les uns des autres. Cependant , par l'union de leurs mérites , ils goûtent une joie commune , ils ont tous un seul denier après le travail , quoique leurs demeures ne soient pas les mêmes , car ils possèdent la même félicité. Seulement la récompense est plus ou moins grande suivant les oeuvres diverses qu'ils ont accomplies. » De même donc qu'une étoile diffère d'une étoile en clarté , de même les élus différeront entre eux à la résurrection des morts.

Maintenant, combien nombreux seront les membres de ce festin; nul ne le sait, ni parmi les anges ni parmi les hommes; Dieu seul le connaît. Aussi saint. Jean, parlant de la multitude des anges , a-t-il dit : Des milliers de milliers entouraient le trône. Il ne donne pas un nombre fixe parce que ce nombre est innombrable pour nous et n'est connu que de Dieu. Pourra-t-on compter ses soldats? dit Job. Les soldats

1 Hom. 17, in Evang. — 2 Joan., 15.

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de Dieu sont ses anges , ajoute saint Grégoire; quoiqu'il en sache le nombre, il nous est impossible à nous de les compter. Saint Denis enseigne la même chose sur ces paroles de Daniel : Un million d'Anges le servaient, et mille millions se tenaient devant lui (1). De même les membres dont se compose la famille des hommes bienheureux est innombrable. J'ai vu, dit saint Jean, une grande foule que personne ne pouvait compter, c'est-à-dire, dont nul homme ne saurait connaître le nombre; car Dieu compte la multitude des étoiles , et il donne à chacune d'elles un nom (2).

Or, toute cette famille des anges et des homme loue Dieu sans interruption. « Toutes les hiérarchies des anges et des élus, dit Hugues, toutes les hiérarchies supérieures et inférieures sont établies et disposées pour célébrer les louanges divines, afin que le Seigneur soit exalté par tous , lui de qui et par qui tous ont l'existence , et en qui tous ont trouvé toutes choses. Ceux qui sont plus parfaits lui donnent une louange plus excellente, et ceux-là recevront une récompense plus abondante, car leur connaissance est plus sublime et leur amour plus embrasé. » « Mais , dit également saint Denis, quel que soit notre amour pour cette vérité qui l'emporte sur toute vertu , nul n'est capable de louer le Seigneur selon l'étendue de son essence divine, de quelque ternie intelligible qu'il se serve. soit qu'il le loue comme esprit, comme vie, comme substance, soit qu'il emploie d'autres noms également sublimes. Il faut donc l'exalter comme excellent , comme

1 Apoc., 5. — Job., 25.— Dan., 7. — 2 Apoc., 7. —

Ps. 146.

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au-dessus de tout ce que l'esprit peut concevoir, comme au-dessus de tout ce qui existe. Ne cessez pas de célébrer ses louanges, car il est l'essence même de la bonté, et ainsi il est le principe de tous les êtres. Il est par conséquent digne d'être loué par toutes les affections de notre âme. »

CHAPITRE XI. De sept choses dignes de remarque d'après les sept dons du Saint-Esprit, touchant la béatitude des membres du troisième festin.

Traitons, en troisième lieu, du bonheur de ce festin et de ses heureux membres. Nous avons à considérer sur ce sujet sept points , selon les sept dons que nous venons d'examiner, et qui concourent à rendre ce festin déiforme selon leurs pratiques et leurs actes ; car ils ne disparaîtront pas dans la patrie quant à ces mêmes actes, mais ils persévéreront pour les bienheureux, comme le prouve le Maître des sentences par l'autorité de saint Ambroise et comme on le croit communément. Nous parlerons donc 1° de l'éternité de ce festin; 2° de son excellence et de sa dignité; 3° de son abondance et de sa plénitude ; 4° de sa loi et de sa charité; 5° de sa joie et de son allégresse ; 6° de ses mets et du rassasiement qu'ils procurent ; 7° de son ivresse pleine de sobriété et de bonheur.

Et d'abord , nous devons savoir touchant le premier

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point que ce festin est nécessairement éternel. La raison en est qu'il se célèbre dans le royaume éternel de Jésus-Christ, à sa table éternelle. Voilà pourquoi le Roi immortel des cieux a dit : Je vous prépare le royaume céleste, comme mon Père mue l'a préparé, afin que vous mangiez et que vous baviez à ma table dans mon royaume, dans ce royaume qui n'aura point de fin. Saint Augustin, parlant de l'éternité de ce festin, s'écrie : « O vie par excellence , vie douce et aimable , digne d'être toujours présente à notre pensée ! Là on goûte une sécurité souveraine, une tranquillité assurée, une allégresse sans crainte, une félicité enivrante , une éternité bienheureuse, une béatitude éternelle ; là est une vie de bonheur interminable; là on voit Dieu et on le loue sans interruption; là abondent les richesses, affluent les délices et se réunissent tous les biens. » En ce festin céleste , ajoute saint Anselme , la vie est longue et exempte de maux , car l'éternité ne cornait point d'infirmité , et la santé y persévère inaltérable : Les justes vivent éternellement; leur récompense est dans le Seigneur (1); c'est une vie qui ne finira point.

Quelle est, en second lieu, l'excellence, quelle est la magnificence de ce festin? Les récompenses et les félicités des saints dans ce royaume , dans ce banquet éternel , sont si grandes , dit saint Bernard , qu'on ne saurait les mesurer; elles sont si nombreuses qu'on ne saurait les compter, si abondantes qu'on ne petit en trouver la fin , si précieuses qu'on ne peut les

1 Sap., 5.

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estimer ; ou plutôt , tout ce que Dieu a préparé en ce festin à ceux qui l'aiment a une telle excellence que , selon la parole du Maître du festin , l'oeil de l'homme n'a point vu, l'oreille de l'homme n'a point entendu. ni le coeur de l'homme n'a point conçu de bonheur semblable. Ainsi tous les mathématiciens du monde seraient impuissants à énumérer ces félicités ; les géomètres , à en donner la mesure ; les rhéteurs , à les exprimer dans leurs discours, puisqu'on ne saurait même en avoir une idée parfaite.

Maintenant, quelle est l'abondance et la plénitude de ce festin céleste? « En ce royaume , dit encore saint Bernard (1), en ce festin du midi , il y aura l'éclat brillant des jours d'été , la riante aménité du printemps, l'abondance de l'automne , le repos de l'hiver ; ou plutôt , Dieu , le bien infini , se communiquera lui-même à tous les habitants de cet empire , à tous les convives de cette table selon la capacité de chacun, et il remplira leurs sens intérieurs de délices ineffables. Dieu sera pour la vue un miroir, pour l'oreille une douce harmonie , pour le goût un miel plein de douceur, pour l'odorat un parfum et pour le toucher une fleur délectable. » Là , dit aussi saint Augustin, les louanges et les chants ne seront point interrompus, les récompenses ne s'évanouiront pas ; rien ne manquera à notre amour, rien ne fera défaut à nos désirs ; on verra Dieu sans fin , on l'aimera sans dégoût, on le louera sans fatigue.

Quelle est , en quatrième lieu, la loi de ce festin .

1 Serm. 33, in Cant.

231

quelle en est la charité? « Les habitants de ce royaume, les membres de ce festin , dit saint Anselme, aiment Dieu plus qu'eux-mêmes; ils s'aiment les uns les autres autant qu'eux-mêmes , et Dieu les aime plus qu'ils ne sauraient jamais s'aimer; car c'est par Dieu qu'ils l'aiment, qu'ils s'aiment eux-mêmes et aiment leurs frères , tandis que Dieu s'aime et aime par lui-même. Ils n'ont tous qu'une seule et unique volonté, comme si tout le reste n'était rien en dehors de la volonté divine, et une concorde parfaite les tient toujours unis. De même qu'ils ne veulent que ce que Dieu veut, de même Dieu ne veut que selon les désirs de leur volonté. Ils seront donc les enfants de Dieu , ils seront appelés des dieux; Dieu les établira sur tous ses biens. Là nos désirs seront satisfaits , notre amour sera rassasié. « O mon âme ! ô ma chair ! s'écrie saint Augustin, telle est la vie que vous deviez embrasser. En ce lieu la vie n'est point soumise à la mort , la jeunesse est à l'abri de la vieillesse , la lumière ignore les ténèbres, la joie est sans mélange de tristesse , la paix sans discorde, la volonté n'éprouve aucune résistance , et l'on règne sans craindre les changements. » — Quant à la loi qui nous conduit à ce festin , saint Augustin nous dit : La loi de Dieu , c'est la charité ; elle a été donnée afin qu'on cherchât la grâce, et la grâce a été accordée afin que la loi fût remplie.

Parlons maintenant de l'allégresse enivrante de ce royaume. Saint Anselme s'exprime ainsi sur ce sujet (1) :

1 In prosol., c. 24.

232

« Quel bien immense sera la félicité de ce royaume? Le bonheur que nous puisons en nos frères est égal à l'amour que nous leur portons , mais au milieu de cette charité parfaite , d'une multitude innombrable d'anges et d'hommes, en ce lieu où l'on n'aime personne moins que soi-même , nous nous réjouirons donc autant du bonheur de chacun des élus que du nôtre en particulier… Dans cette félicité parfaite on aura pour Dieu un amour sans comparaison plus grand que pour soi-même et pour tous les bienheureux ; son bonheur nous causera donc une joie incomparablement plus vive que le bonheur de tous les habitants de la céleste patrie , que notre propre bonheur. Mais si l'on aime ainsi Dieu de tout son coeur, de tout son esprit , de toute son âme , et si d'un autre côté notre coeur, notre esprit et notre âme sont impuissants à l'aimer comme il le mérite , nous nous réjouirons donc de tout notre coeur, de tout notre esprit et de toute notre âme; et cependant notre coeur, notre esprit , notre âme ne pourront recevoir cette plénitude de joie, elle ne pourra être contenue tout entière en nous... O Dieu de vérité , je vous demande , daignez m'exaucer, je vous demande que ma joie soit parfaite. En attendant que mon esprit médite un tel bonheur, que ma langue en parle , que mon coeur l'aime , que ma bouche s'en entretienne , que mon âme en ait faim, que ma chair en soit altérée , que tout mon être le désire jusqu'à ce qu'il me soit donné d'entrer dans la joie du Seigneur, le Dieu

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trois et un , qui est béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il. »

Quels sont , en sixième lieu , les mets de ce festin? quelle satiété bienheureuse produit-il ? Comme le Seigneur a dit : Vous mangerez à ma table et vous boirez dans mon royaume; il est clair que ce festin n'a été préparé que pour les bien-aimés du Seigneur, pour ceux qui règnent dans sa gloire. Bède écrit donc sur ce sujet : « La table dont les délices sont offertes à tous les saints est la gloire de la vie céleste. Ceux qui ont faim et soif de la justice en seront rassasiés , et ils goûteront la félicité du bien véritable qui fut l'objet de leurs désirs. Mais le bien véritable se trouve seulement en celui en qui réside tout bien , ou autrement en Dieu seul , qui est bon par essence. En lui l'âme se rassasie d'une manière parfaite. » Sur cette table du Seigneur, dit Hugues , il n'y a qu'une seule nourriture, un seul aliment; un mets unique y est servi , mais gardez-vous de le mépriser, car il peut rassasier entièrement. Je serai rassasié , s'écrie le Prophète , lorsque votre gloire m'aura apparu. C'est à la vérité un bien unique que le bien préparé par Dieu ; mais en luise trouve tout bien, car cet aliment, cette nourriture, ce mets , ce pain unique renferme toute saveur et tout ce qu'il y a de plus délicieux au goût. Ce seul mets suffit donc à satisfaire complètement nos besoins. — Le monde nous présente une multitude d'objets; mais aucun ne saurait rassasier le coeur de l'homme , comme l'expérience nous l'enseigne. Il n'y a donc qu'un seul bien réel ; et,

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lorsqu'on le reçoit , nos désirs sont apaisés , car ce n'est pas la multitude , mais l'unité qui nous rassasie. — « Il y a sur la terre divers objets , dit saint Augustin , car il y en a de temporels , il y en a de matériels ; et cependant un seul est préféré à ce grand nombre. En effet, cet unique objet n'a point sa source dans la multitude des objets divers; mais c'est de lui qu'ils proviennent. Le grand nombre amène la distraction , comme chez Marthe; et l'unique objet recueille , comme il arriva pour Marie , dont il est dit qu'elle aima beaucoup , et non pas qu'elle aima un grand nombre de choses (1).» Il n'y a qu'un seul objet, dit également Richard , qui apporte à l'âme humaine le repos , la réfection , le rassasiement. Le parfait amour exclut tout amour étranger, parce qu'il n'aime que cet objet unique et ne l'aime qu'à cause de lui. Il l'aime seul , il le chérit uniquement, il n'a soif que de lui , il ne désire que lui , il ne respire que pour lui , il ne soupire qu'après lui; pour lui est son ardeur, en lui est son repos ; lui seul le rassasie , et rien ne lui est doux s'il n'est mêlé à cet unique objet.

Maintenant quelle satiété produit ce festin ? Saint Bernard nous répond en s'écriant comme hors de lui-même (2) : « O satiété vraiment délectable et glorieuse ! ô saint banquet ! ô festin désirable, où il ne pourra y avoir aucune anxiété , aucun dégoût , où nous serons pleinement satisfaits , où nos désirs seront toujours ardents! Hâtons-nous donc d'aller à ce lieu de sûreté à ce champ d'abondance, à cette

1 Serm. 26, 27. de Verb. Dom. — 2 Serm. I , de Omn, sanct.

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d’aliments surexcellents. Là nous demeurerons sans crainte , nos délices ne diminueront pas, et nos joies seront sans mélange. »

Mais le Seigneur n'a pas dit seulement : Vous mangerez , mais encore : Vous boirez à ma table. Il nous faut donc parler du vin plein de douceur servi à cette table, du vin qui plonge dans une ivresse pleine de sobriété. Ce vin est celui d'une charité parfaite et très-pure; il n'est offert à la table de Jésus-Christ qu'à ses bien-aimés, à ceux qui règnent dans sa gloire. Saint Bernard parle ainsi de ce vin sans mélange de la charité : « L'Ecriture nous dit que Dieu a tout fait à cause de lui-même; il est donc juste que la créature se conforme et s'unisse enfin en ce point à son auteur; il faut donc que nous arrivions un jour à ce sentiment de charité où, de même que Dieu n'a voulu avoir que lui pour sa fin suprême, nous souhaiterons que tout, même notre propre personne, soit et ait été pour lui seul, et non pour notre volonté ni pour notre plaisir. Jamais nos besoins satisfaits, nos désirs accomplis ne nous causeront un bonheur aussi grand que celui de voir sa volonté pleinement accomplie en nous et en tout ce qui nous concerne, selon que nous le demandons chaque jour en nos prières, lorsque nous disons : Que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel.

« La charité véritable et sincère, la charité venant d'un coeur tout-à-fait pur, d'une bonne conscience et d'une foi réelle, consiste donc à aimer Dieu de la sorte, et à ailier le bien du prochain commue le nôtre

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même. O saint et chaste amour ! O douce et suave tendresse de la charité ! O intention pure et sans mélange de la volonté ! Elle est d'autant plus pure, d'autant plus exempte de tout alliage qu'elle ne renferme rien de propre; elle est d'autant plus suave que tout en elle est divin. Or, éprouver de tels sentiments c'est être déifié. De même qu'une faible goutte d'eau mêlée à une quantité considérable d'un vin pur, semble perdre toutes ses propriétés naturelles, ainsi que la couleur et le goût du vin; de même encore qu'un fer ardent et embrasé devient entièrement semblable au feu et paraît être privé de sa forme première et de sa nature, de même enfin que l'air, étant pénétré de la lumière du soleil, est comme transformé en cette même lumière, tellement qu'il ne semble pas tant en être illuminé qu'être la lumière elle-même, ainsi dans les saints toute affection humaine se fondra nécessairement d'une manière ineffable et se transformera en la volonté divine. Comment, en effet, Dieu serait-il toutes choses en tout s'il restait encore en l'homme quelque chose de l'homme? La substance, sans doute, est la même; mais elle a revêtu une autre forme, elle possède une autre gloire, elle a une autre puissance. Quand donc tout cela sera-t-il? Quand doue viendrai-je et quand apparaîtrai je devant la face du Seigneur? Tant que la mort n'aura pas été absorbée par une victoire entière; tant que la lumière éternelle n'envahira pas de toutes parts les confins de la nuit et n'y régnera pas pour toujours , tant que nos corps ne seront pas resplendissants de la gloire céleste, nos

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âmes ne pourront point sortir entièrement d'elles-mêmes ni passer en Dieu. Mais, le corps une fois repris , quel obstacle empêchera l'âme de s'abandonner elle-même d'une certaine manière, de s'élancer tout entière en Dieu , et de devenir ainsi d'autant plus différente de sa propre nature qu'elle s'efforce davantage d'être semblable au Seigneur? C'est alors qu'elle sera admise à ce festin de la sagesse, à ce festin dont il est écrit : Combien brillant est le calice enivrant que vous m'offrez (1). »

« Qu'y-a-t-il d'étonnant que cette tune soit déjà enivrée de l'abondance de la maison de Dieu , dès-lors qu'elle n'est plus tourmentée par le souvenir d'aucune faute , d'aucune inquiétude poignante , qu'elle est en sécurité pour tout ce qui la concerne, et qu'elle boit le vin pur, le vin nouveau servi par Jésus-Christ en la maison de son Père ? Quand donc nos corps redevenus vivants auront été repris pour la vie immortelle, c'est alors que, semblables à des bien-aimés, les élus s'enivreront dans l'abondance d'une plénitude admirable. Et c'est avec raison qu'on nous montre dans l'ivresse ceux qui ont mérité d'être admis aux noces de l'Agneau pour manger et boire à sa table dans son royaume au jour où son Eglise apparaîtra glorieuse en sa présence ; car le Seigneur enivre lui-même sans réserve ses enfants chéris , il les abreuve du torrent de ses délices , quand l'Epoux et l'épouse sont unis par les embrassements les plus étroits et qu'un fleuve abondant répand la

1 Ps. 22.

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joie dans la cité de Dieu , afin que ses habitants soient heureux pour l'éternité. »

La sagesse enivre donc alors ses bien-aimés, elle les fait régner dans la patrie ; elle les couronne en disant : C'est par moi que les rois ont l'empire (1). En effet ceux qui règnent portent sur leur tête des couronnes d'or. Les élus, dit Richard, sont dits porter des couronnes à cause de l'éclat de leur gloire et de la grandeur infinie du royaume céleste; c'est pour cela que l'Apocalypse parle d'une couronne composée de douze étoiles, signifiant par ce nombre une perfection universelle. La forme circulaire de cette couronne rappelle l'éternité de ce royaume, et l'éclat brillant des étoiles au nombre de douze son immensité infinie en tout sens. « Ces douze étoiles, dit saint Bernard, nous désignent la perfection sans mesure, qui est le partage des bienheureux dans la patrie. La première figure la mémoire préservée de tout oubli ; la deuxième, la raison exempte de toute erreur ; la troisième, la volonté, délivrée de toute inquiétude; la quatrième, l'impassibilité, car les corps ressusciteront incorruptibles; la cinquième, la clarté, car nos corps seront semblables au corps glorieux de Jésus-Christ; la sixième, l'agilité, qui rendra notre corps aussi prompt que notre esprit ; la septième, la subtilité, qui nous fera pénétrer tout objet corporel; la huitième, la charité , par laquelle chacun aimera son prochain comme soi-même; la neuvième, la vision , qui nous découvrira en chaque élu un autour

1 Prov., 12.

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pour nous égal à celui qu'il se porte; la dixième l'amour parfait pour Dieu supérieur à tout autre amour; la onzième, l'amour de soi-même uniquement à cause de Dieu; la douzième enfin , la vue de Dieu ayant pour nous un amour plus grand que nous ne pourrions jamais l'avoir. » Or, la sagesse est la mère de tous ces biens.

Richard de Saint-Victor, nous parlant de ce festin donné par la sagesse incréée et incarnée, s'écrie : Oh ! quelle table que celle dont Jésus-Christ est le ministre, dont l'Esprit-Saint est l'échanson! Assurément Jésus, notre Père, notre hôte généreux, y offre la nourriture lorsqu'il sustente et rassasie de lui-même les heureux convives de ce banquet. L'Esprit-Saint y présente le vin lorsqu'il les abreuve et les enivre de ses dons. Le Père lui-même se communique avec une libéralité sans limites en l'un et en l'autre; car il nous donne en son Fils tout ce qu'il faut pour se faire connaître et posséder de nous; et dans le Saint-Esprit, pour m'exprimer selon le langage accoutumé, tout ce qu'il faut pour que nous le pressions contre notre coeur et que nous jouissions de lui. C'est de cette table pleine d'amour de la sagesse qu'il faut entendre le passage suivant des saintes Ecritures : La reine de Saba, voyant toute la sagesse de Salomon, la maison qu'il avait bâtie, les mets dont sa table était couverte, les appartements de ses serviteurs, les diverses classes de ceux qui le servaient , leurs vêtements précieux, les échansons et les holocaustes qu'il offrait dans la maison du Seigneur, était toute

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hors d'elle-même. Cette reine du midi , nous dit Richard, cette habitante des pays embrasés par le feu du soleil, cette femme toute brûlante d'ardeur, n'est-ce pas cette âme sainte et bienheureuse qui jouit d'une paix profonde en son royaume et y contemple le vrai Salomon? Au témoignage de la sainte Ecriture, ceux-là sont appelés rois qui commandent à tous les mouvements de leur chair, car le nom de roi vient d'un mot qui signifie conduire droitement; et ceux-là méritent un tel nom qui agissent avec rectitude. Ils sont donc tous des rois et des reines, les convives de cette table de toute rectitude, qui, ayant dépouillé le vieil homme et revêtu l'homme nouveau créé à l'image de Dieu, sont devenus déiformes et sont nommés des dieux par le Prophète. La déiformité n'est rien autre chose, en effet, que le renouvellement de l'esprit raisonnable et sa conformité à Dieu autant que cela est possible. Ils sont donc des rois et des reines aux yeux du Seigneur, ceux qui sont devenus ainsi semblables à lui , qui sont appelés des dieux et qui contemplent dans son banquet la sagesse de notre Roi, du vrai Salomon, cette sagesse dont on ne saurait mesurer l'étendue. Ils voient la maison qu'il a bâtie , la nature dont il s'est revêtu ; et cette maison , il l'a ornée de sept dons brillants, et c'est en elle que sont renfermés tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu. Ils voient les mets dont sa table est couverte; et ces mets sont infinis, quoiqu'ils soient contenus en un seul, en celui qui est le don par excellence, l'essence de tout bien , celui

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par qui et en qui nous possédons tout don ; ils voient les appartements de ses serviteurs, l'ordre des demeures célestes , de ces demeures nombreuses et presque infinies établies dans la maison de notre Père. Ils voient les troupes innombrables des serviteurs du roi suprême, la multitude des anges empressés à servir à cette table divine. Ils voient ses échansons sacrés, appliqués, suivant leur rang, à puiser dans les secrets de la divinité des splendeurs pleines de délices, et à enivrer de leur abondance les âmes confiées à leur amour, car, selon saint Denis, les esprits plus élevés communiquent à ceux qui leur sont inférieurs les richesses dont ils sont comblés.

Si les chérubins et les séraphins , dit saint Bernard, après avoir puisé sans intermédiaire aux sources de la fontaine de vie, répandent sur les ordres placés au-dessous d'eux les lumières de cet océan qui réjouit la cité de Dieu , avec combien plus d'abondance la glorieuse mère de Dieu , après avoir dans les embrassements de son Fils savouré ses mystères sacrés, aime-t-elle à en nourrir et en désaltérer les hommes et les anges? » Enfin ils voient les holocaustes offerts sur l'autel du roi céleste , car l'holocauste est un sacrifice due le feu consume entièrement, et il signifie que toute oeuvre, soit corporelle, soit spirituelle, offerte à Dieu, doit être consumée sans réserve dans le feu d'une charité très-ardente et vraiment parfaite. C'est ce que font tous les habitants de la patrie céleste, les anges et les hommes. En tout et partout ils honorent et louent Dieu parfaitement , et sur toutes les places

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de la cité bienheureuse on entend retentir : Alleluia. Or, si l'on fait de cette parole alleluia, une mention particulière, c'est qu'en ce chant de louange est renfermé tout honneur. C'est un niot hébreu , et cependant il n'a jamais été traduit en aucune langue. Le grec, le latin , le chaldéen, le syriaque , le persan et l'arabe l'ont conservé sans changement ; toutes les nations de l'univers en ont fait autant; tout ce qui est sacré a été entouré de louanges et d'une pieuse vénération par l'excellence divine de ce mot ; tout nous avertit de nous en servir fréquemment. La reine de Saba , l'âme bienheureuse après avoir vu et entendu ces merveilles, a donc senti son esprit s'évanouir : l'esprit humain a disparu pour faire place à l'esprit de Dieu. Pourquoi, en effet, s'écrie Richard (1), ne pourrait-on dire avec raison que l'esprit humain s'abandonne soi-même, quand il commence à défaillir entièrement et à passer de ce qu'il était à un état sur-humain , à un état vraiment au-dessus de la condition humaine ; quand , par une transfiguration admirable cet esprit quitte ce qui tient à l'homme pour revêtir ce qui est divin , de sorte que lui-même n'est plus lui-même, du moins dans le temps où il s'attache plus étroitement à Dieu , selon cette parole : Celui qui s'attache à Dieu devient un même esprit avec lui (2), et qu'il peut s'écrier avec le Psalmiste : Mon âme et défailli d'elle même en votre salut (3)? » Or, tout bienheureux peut tenir un pareil langage.

C'est donc en parcourant les degrés divers des dons

1 De Cont., l. 4, c. 12 — 2 I Cor., 6. — 3 Ps. 118.

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et des habitudes gratuites dont nous avons parlé qu'il nous faut monter à ce banquet vraiment solennel , à cette table abondante en toutes sortes de délices ; car nul partant d'un lieu inférieur n'arrive tout d'un coup à ce qu'il y a de plus sublime; et notre esprit, pour atteindre au mérite de la perfection , doit s'efforcer chaque jour de s'élever davantage en parcourant plusieurs degrés successifs. C'est ainsi que le Prophète a dit : Ils iront de vertu en vertu jusqu'à ce qu'ils voient le Dieu des dieux dans Sion (1), et saint Augustin appelle les dons du Saint-Esprit, des degrés d'élévation (2). Avant tout, dit-il, nous avons besoin du don de crainte. C'est lui qui tient le dernier rang; il nous fait connaître la volonté de Dieu , ce qu'il nous ordonne d'embrasser ou de faire , et comme avec des clous aigus , il attache au bois de la croix tous les mouvements de notre orgueil. Ensuite il nous faut le don de piété qui nous propose sainement les vérités de la foi et de l'Ecriture, et nous les fait embrasser fermement alors que notre intelligence ne les comprend que d'une manière imparfaite. En troisième lieu vient le don de science qui nous apprend à aimer Dieu de tout notre coeur, de toute notre âme et de tout notre esprit, et à aimer le prochain comme nous-mêmes. Ensuite c'est le don de force, où nous puisons la faim et la soif de cette justice qui nous détourne des choses temporelles et nous porte vers la vérité éternelle, vers l'immuable Trinité. C'est le don de conseil qui lave notre âme de toutes ses souillures,

1 Ps. 83. — 2 De doctr. christ., l. 2, c. 7.

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et après avoir fortifié son espérance et ranimé ses forces , la conduit jusqu'à l'amour de ses ennemis; c'est le don d'intelligence qui purifie notre oeil intérieur, nous fait mourir au monde et nous donne de contempler Dieu, quoique toujours en énigme ; car Dieu se manifeste d'autant plus à l'homme qu'il meurt davantage au siècle, et, quoique nous voyagions sur cette terre, nous n'en vivons pas moins aussi dans les cieux. Enfin , c'est en dernier lieu le don de sagesse, le dernier et le plus élevé de tous les dons. Il purifie notre âme, et la fait jouir de Dieu avec calme et délices. C'est à ce don que nous devons tendre et parvenir en parlant du don de crainte, le commencement de la sagesse. A la table d'un tel don, les bienheureux goûteront un repos sans fin, ils prendront une nourriture pleine de suavité. Celui qui l'a trouvé, a trouvé la vie ; celui qui le possède est arrivé au bonheur. Mais comme les bienfaits ne sauraient être pleinement reconnus sans actions de grâces , rendons grâces à Dieu de tout notre coeur, nous qu'il a appelés aux noces de l'agneau. Que pouvons-nous penser, dit saint Augustin , que pouvons-nous exprimer, que pouvons-nous écrire de mieux que ces paroles : grâces soient rendues à Dieu? nous ne saurions rien dire de plus court, rien entendre de plus délicieux, rien comprendre de plus agréable, rien produire de plus avantageux que ces paroles : grâces soient rendues à Dieu (1).

1 In ps. 132.

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AIGUILLON DE L'AMOUR

AIGUILLON DE L'AMOUR

L’AIGUILLON DE L'AMOUR DIVIN.

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L’AIGUILLON DE L'AMOUR DIVIN.

PROLOGUE.

AUTRE PROLOGUE.

LIVRE PREMIER.

CHAPITRE PREMIER. Combien l'homme doit méditer de tout son coeur la Passion de Jésus-Christ.

CHAPITRE II. Comment noms devons nous efforcer de compatir à Jésus crucifié.

CHAPITRE III. Méditation de compassion sur la douleur que Marie ressentit au pied de la croix.

CHAPITRE IV. Six considérations à faire sur la Passion du Seigneur.

CHAPITRE V. Comment la Passion de Jésus-Christ s'adapte aux quatre affections de l'âme.

CHAPITRE VI. Commuent la Passion de Jésus-Christ s'adapte aux vertus, d'abord à la foi et ensuite aux autres vertus.

CHAPITRE VII. Degrés de contemplation dans la Passion, selon les sept dons du Saint-Esprit.

CHAPITRE VIII. Jésus-Christ a possédé parfaitement dans sa Passion les huit béatitudes.

CHAPITRE IX. Dans la Passion apparaissent les douze fruits de l'esprit que l'Apôtre énumère dans son épître aux Galates.

CHAPITRE X. La croix nous offre le plus beau modèle de l'accomplissement des dix commandements de Dieu.

CHAPITRE Xl. Tous les sacrements de l'Eglise tirent leur vertu de la Passion du Seigneur, et sans elle l'intelligence de la sainte Ecriture est impossible.

CHAPITRE XII. Comment, dans la Passion du Seigneur, nous apparaissent tons les offices de la hiérarchie céleste.

CHAPITRE Xlll. Comment, dans la Passion, brillent la puissance, la sagesse et la clémence souveraine, et en même temps de quelques exercices sur ce sujet.

CHAPITRE XIV. La Passion de Jésus-Christ: excite et enflamme le coeur de l'homme à l'accomplissement des oeuvres de miséricorde.

CHAPITRE XV. Oraison très-pieuse sur la Passion du Seigneur.

LIVRE II.

CHAPITRE PREMIER. Comment l'homme peut s'avancer dans la perfection, et devenir de plus en plus agréable à Dieu.

CHAPITRE II. Combien l'homme doit s'exciter à l'amour de Dieu, et combien il peut en embraser son coeur.

CHAPITRE III. Comment l'homme doit donner sans réserve son coeur à Dieu.

CHAPITRE IV. Comment l'homme doit diriger ses pensées sers Dieu, de façon à le posséder toujours en son coeur.

CHAPITRE V. Comment l'homme s'anime à agir de plus en plus par une action pure.

CHAPITRE VI. Comment l'homme doit se haïr d'une manière parfaite afin d'aimer Dieu parfaitement.

CHAPITRE VII. Comment l'homme, en toutes ses oeuvres, doit s'occuper de la contemplation.

CHAPITRE VIII. Délices et attraits de l'amour divin.

CHAPITRE IX. Comment l'homme doit se régler dans ses pensées, dans ses paroles et ses actions.

CHAPITRE X. Règle par rapport au prochain.

CHAPITRE XI. Comment celui qui travaille au salut des âmes doit se régler et agir.

CHAPITRE XII. Que l'âme doit être pénétrée tout entière de l'amour de Dieu après avoir méprisé les avantages de la terre.

CHAPITRE XIII. Description de la béatitude.

CHAPITRE XIV. Prière très-pieuse.

CHAPITRE XV. Quelques points digues de remarque.

CHAPITRE XVI. Suite du même sujet.

CHAPITRE XVII. Dans quelles dispositions doit se trouver le prêtre lorsqu'il veut célébrer la sainte messe.

CHAPITRE XVIII. Prière pour exciter notre coeur au très-doux amour de Jésus.

LIVRE III.

CHAPITRE PREMIER. Moyens qui conduisent l'homme au repos de la contemplation.

CHAPITRE II. Combien il est glorieux de se transformer en Dieu et comment l'homme peut arriver là.

CHAPITRE III. Qu'il est étonnant que celui qui a une fois goûté Dieu puisse s'en séparer.

CHAPITRE IV. Comment l'homme peut arriver en peu de temps à la perfection.

CHAPITRE V. Comment l'amie est enivrée dans la contemplation par son Créateur.

CHAPITRE VI. Que l'homme est enivré de diverses manières avant le ravissement.

CHAPITRE VII. Que l'homme contemplatif doit se réjouir du bien du prochain, et que, s'il ne le fait, il commet trois fautes.

CHAPITRE VIII. Que le contemplatif ne doit pas juger des autres d'après les défauts qu'il découvre en eux.

CHAPITRE IX. Que le contemplatif ne doit pas juger les autres inférieurs à soi.

CHAPITRE X. Coutre les superbes et ceux qui présument d'eux-mêmes.

CHAPITRE XI. Du petit nombre de ceux qui obéissent bien.

CHAPITRE XII. Que les tentations sont utiles aux serviteurs de Dieu.

CHAPITRE XIII Que l'on doit réprimer la tentation touchant la prédestination.

CHAPITRE XIV. Question faite par la chair à Dieu le Père touchant Jésus-Christ.

CHAPITRE XV. Réponse du Père céleste à la chair.

CHAPITRE XVI. Médiation sur la Salutation angélique.

CHAPITRE XVII. Humble méditation et entretien sur l'Oraison dominicale.

CHAPITRE XVIII. Deux autres explications abrégées de l'Oraison dominicale.

CHAPITRE XIX. Méditation sur le SALVE REGINA.

CHAPITRE XX. De l'état des bienheureux dans la Jérusalem céleste.

PROLOGUE.

J'ai élevé mon âme vers vous , ô Seigneur. Mon Dieu, j'espère en vous; ne permettez pas que je tombe dans la confusion. Me confiant en votre tendresse pleine de libéralité , attiré par la suavité admirable de votre amour ineffable et de vos parfums, entraîné par le lien indissoluble de votre ardente charité, j'ai levé mes yeux vers vous, dont la demeure est dans les cieux; et illuminé par la splendeur du soleil de justice , provoqué par l'éclat de votre clarté , je cherche avec avidité la beauté radieuse de votre face pleine d'amour. Tout ce qui est en moi me presse de connaître ce que je dois faire pour vous être agréable. Et que peut-il y avoir de plus cher à un serviteur indigne que de savoir comment il doit servir un maître si grand? Poussé par la prière d’un ami j'ai donc élevé mes regards vers votre amour, et excité par l'ardeur de mon âme , j'ose décrire dans quelques méditations avec quel empressement chacun doit vous chercher, comment il peut vous trouver, comment il peut s'approcher de vous et vous presser étroitement dans ses bras. Si dans le cours de cet ouvrage je semble toucher plusieurs cordes , dirigées vers un seul objet elles ne formeront pondes oreilles

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pures qu'une même mélodie; car, bien qu'un grand nombre de sujets soient énoncés dans les divers chapitres qu'il renferme, rien ne s'y fait entendre que la perfection de l'âme dans l'amour divin. Si donc vous y trouvez quelque autre chose , vous pouvez, lecteur pieux , le corriger sans crainte et le mettre de côté , car de ma part ce n'est pas malice, mais simplicité. Vous rencontrerez, il est vrai, une manière variée , mais je me suis proposé par cette variété de mode et de sujet , d'épargner l'ennui au lecteur , d'illuminer son âme de rayons divers , de la nourrir d'aliments de plusieurs sortes, de l'attirer par des objets sans cesse renouvelés et de l'aider à s'élever avec plus de facilité aux choses célestes.

Pour vous, mon frère Jean , de l'ordre des frères mineurs, vous qui êtes appelé plein de grâces, recevez ce faible don que votre humilité demanda souvent à mon indignité. Ne dédaignez pas mon ignorance; mais plutôt, comme une tendre mère, donnez un sourire d'encouragement à l'enfant qui balbutie et agite ses bras enfantins. Je sais que vous chérissez la simplicité, et que les aliments les plus communs ont pour vous une saveur attrayante. Votre désir aussi est insatiable, et vous saisissez avec avidité tout ce qui vous est offert. Ouvrez donc votre bouche et faites votre nourriture des écrits que je vous présente , quel que soit d'ailleurs leur peu de grâce : car ils sont un préservatif puissant et ils ont un principe de conservation vitale. Au reste, c'est l'arbre de vie qui me les a fournis. Prenez donc garde que l'arbre de science

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ne vous éloigne d'un pareil aliment et que vous ne rougissiez de paraître nu en présence de votre Dieu. Prenez garde que ce qui est insipide ne nous semble délicieux , et que ce qui est délicieux ne vous paraisse insipide. L'homme pieux trouvera dans cet écrit la manière de prier, de vivre et de méditer ; par lui le juste s'arrachera à ce qui est bas , il se portera à ce qui est intérieur et il s'élèvera avec suavité à ce qu'il y a de plus sublime. Que celui-là donc qui veut croître jusqu'à la vie parfaite , lise et mette en pratique ce que je vais écrire aidé par la grâce de Jésus crucifié.

AUTRE PROLOGUE.

O Jésus, mon très-doux Seigneur, transpercez les profondeurs de mon âme de l'aiguillon bienfaisant et plein de suavité de votre amour. Blessez le fond de mon coeur de cette charité véritable , inébranlable et vraiment apostolique , afin qu'il brûle réellement , qu'il languisse et se dissolve sans cesse sous l'action de votre seul amour et du besoin qu'il a de vous. Que mon âme soupire et se sente défaillir en pensant à vos tabernacles ; qu'elle désire se fondre et être avec vous. Donnez à cette âme d'avoir uniquement faim de vous , vrai pain de vie descendu du ciel , pain des Anges , nourriture des âmes saintes, notre pain de chaque jour, notre pain par excellence , renfermant toute saveur, toute douceur et tout enivrement de suavité , vous que les Auges désirent contempler.

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Que mon coeur ait toujours faim de vous, qu'il fasse de vous sa nourriture , et que mon âme soit remplie tout entière de la douceur de cette manne divine. Qu'elle ait toujours soif de vous, ô source de la vie éternelle , source de la sagesse , fontaine de la science et de l'éternelle lumière , torrent de volupté , torrent qui portez l'abondance dans la maison du Seigneur. Qu'elle vous désire en tout temps , qu'elle vous cherche , qu'elle vous trouve , qu'elle se porte vers vous , qu'elle arrive jusqu'à vous , qu'elle médite sur vous , qu'elle s'entretienne de vous , qu'elle agisse en tout pour votre louange et la gloire de votre nom , en toute humilité et discrétion , en tout amour et allégresse, en toute promptitude et affection, en toute patience et avec une paix parfaite, en toute longanimité et persévérance jusqu'à la fin. Vous seul soyez en tout temps mon espérance, ma joie , mon bonheur, ma confiance , ma richesse , mon amour, mon repos , ma tranquillité , ma douceur, ma suavité, ma nourriture , ma réfection , ma garde, mon soutien , mon attente , mon refuge , mon secours , mon rafraîchissement, ma patience, ma protection, ma réponse, ma parole, ma méditation , mon action , mon trésor. Qu'en vous seul soient fixés, établis et implantés d'une manière inimitable et pour toujours nies entretiens, ales pensées, ives Oeuvres, nies richesses

mon rune et mon coeur. Ainsi soit-il.

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LIVRE PREMIER.

CHAPITRE PREMIER. Combien l'homme doit méditer de tout son coeur la Passion de Jésus-Christ.

O peuples , accourez de toutes parts , et soyez dans l'étonnement en contemplant la charité de Dieu envers vous et la malice et l'aveuglement des hommes à son égard. Si le Fils de Dieu a voulu s'unir d'une manière indissoluble à la nature humaine , combien plus doit être indissoluble l'union de notre âme avec lui? Si le Fils de Dieu, poussé par l'ardeur de sa charité, a voulu s'unir à une poussière aussi vile, avec combien plus d'avidité devons-nous disposer saintement nos coeurs pour le recevoir? Qui dira la folie d'une âme qui néglige ainsi son Sauveur et préfère s'attacher à la boue? Le Fils de Dieu ne s'est pas revêtu de la chair pour quo l'homme mit ses complaisances dans la chair ; mais de même qu'uni à la chair il a crucifié la chair , foulé aux pieds les choses de la chair et tenu son âme toujours attachée à Dieu , ainsi l'h om m e doit-il mortifier sa chair, tendre avec une ardeur incessante aux choses divines. O étrange aveuglement de l'homme , qui , formé d'un corps et d'une âme , et d'une âme qui l'emporte incomparablement en bonté et en noblesse sur ce corps , consume cependant

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sa vie entière à satisfaire ce dernier, à s'inquiéter de tous ses désirs ! Et cette âme , il la néglige comme si elle n'était rien; il ne s'occupe en aucune façon de lui procurer les soins , la nourriture et le repos qu'elle cherche en son Créateur suprême ! Cependant peut-il se rencontrer pour lui rien de plus doux , de plus suave , de plus délectable , de plus avantageux? Dieu s'offre perpétuellement à l'homme , et en retour de son amour il ne demande de nous que le souvenir de la mort de son Fils. Les choses terrestres nous échappent sans cesse , et malgré nos inquiétudes , nos efforts et nos tourments, nous ne saurions les posséder véritablement en cette vie que par le mépris réel que nous en faisons. Mais ce qu'il y a d'étrange en cette façon d'agir de l'âme , c'est qu'elle se soumet à la chair, sans y être contrainte par un entraînement invincible , mais sur une simple et faible manifestation de ses désirs. Au contraire, tandis que de plein gré elle accepte ainsi le joug de la chair et s'efforce de satisfaire ses caprices , elle secoue le joug de son Dieu malgré les exhortations de tout genre , malgré le souvenir des bienfaits reçus , malgré la voix qui lui parle intérieurement , et au mépris de son propre avantage , de son bien réel et véritable , elle se refuse à faire la volonté du Seigneur.

Sans doute si l'âme ne descendait pas au-dessous de l'animal privé de raison , elle devrait aimer par-dessus tout ce Dieu à l'image duquel elle a été formée et ne s'attacher à rien autre chose. Mais puisque vous voulez aimer la chair, ô âme, aimez au moins la

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chair de Jésus-Christ. Ailliez-la uniquement , car c'est pour votre salut , pour le salut de tout le genre humain qu'elle a été offerte sur l'autel de la croix , et repassez tous les jours sa passion dans votre mémoire : cette méditation continuelle de la Passion de Jésus-Christ élèvera vos pensées, elle vous enseignera ce que vous devez faire, les projets que vous devez former, les connaissances que vous devez acquérir , le jugement que vous devez porter de chaque chose; elle vous enflammera pour ce qui est difficile , elle vous apprendra à vous abaisser à vos propres yeux , à vous mépriser vous-même , à vous plonger dans la douleur ; enfin elle sera un frein puissant à vos affections désordonnées, un frein que vous sentirez dans vos pensées , dans vos paroles , dans vos actions.

O passion désirable ! ô mort admirable ! quoi de plus admirable, en effet , qu'une mort qui vivifie , des blessures qui apportent la guérison , un sang qui purifie et fait refleurir l'innocence , une douleur amère qui répand une indicible douceur, enfin l'ouverture de ce côté qui unit si intimement nos coeurs au coeur de Jésus? Mais ne bornez pas votre admiration à voir le soleil obscurci jeter un plus vif éclat , le feu éteint brûler davantage, une peine ignominieuse devenir la source de la gloire. Il y a encore d'autres merveilles dignes d'attirer nos regards : sur la croix , Jésus, consulté par la soif , est pour nous une cause d'ivresse; nu et dépouillé, il nous couvre du vêtement brillant des vertus ; ses mains cruellement attachées brisent nos chaînes; ses pieds transpercés et

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immobiles nous aident à courir, et le cri par lequel il abandonne la vie est une invitation à la céleste félicité.

O passion admirable, qui change de telle sorte celui qui la inédite en tout temps, qu'elle le rend non-seulement semblable aux Anges, mais en quelque sorte divin. En effet, celui dont la pensée demeure fixée sur les tourments de Jésus-Christ , cesse de se considérer lui-même et ne voit plus que son Seigneur immolé. Il veut avec lui porter la croix, compter pour rien à cause de lui et les biens et les maux , et ainsi il porte dans son coeur Celui qui tient en ses mains le ciel et la terre. Avec lui il veut être couronné d'épines , et l'espérance de la gloire devient sa couronne. Avec lui il veut, sur la croix , souffrir sans vêtements les rigueurs de la saison , et le feu du divin amour consume son âme de célestes ardeurs. Avec Jésus il veut goûter le fiel et le vinaigre , et un vin d'une inénarrable douceur lui est offert en breuvage. Sur la croix il s'abandonne avec lui aux insultes et aux moqueries , et les Anges s'inclinent pour l'honorer, et la Vierge bienheureuse l'adopte pour son Fils. Il veut s'attrister avec son Sauveur, et il se trouve comblé de joie ; il cherche à se remplir de son affliction , et il est inondé de consolations et d'allégresse. Enfin il veut demeurer suspendu avec Jésus sur la croix , et Jésus le presse avec une douceur inexprimable entre ses bras ; tandis qu'il se dispose à incliner son front couvert des frayeurs de la mort, Jésus élève sa tête et lui donne le baiser de la paix. O mort admirable! ô mort pleine de délices ! oh ! que ne

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m'a-t-il été donné de tenir la place de cette croix ! Mes mains et mes pieds eussent été percés des clous de mon Sauveur. J'aurais crié à Joseph : Ne m'enlève pas mon Jésus , mais ensevelis-moi avec lui dans le tombeau, car il ne m'est plus possible de m'en séparer. Mais si maintenant je ne puis plus le faire de corps , je veux au moins le faire en esprit. Il m'est bon d'être avec lui ; en lui je veux faire trois tentes : une dans ses mains, une dans ses pieds , et une qui sera ma demeure habituelle, dans son côté. C'est là que je veux me reposer, prendre mon sommeil , me réveiller, boire, manger, lire et prier, enfin traiter toutes les affaires de cette vie. Là je parlerai à son coeur et j'en obtiendrai tout ce que j'aurai voulu. En agissant ainsi , je marcherai sur les traces de sa très-douce Mère , dont l'âme a été percée du glaive des souffrances de son Fils. Couvert des blessures de Jésus, je m'adresserai sans crainte à sa Mère et je l'amènerai à condescendre à tous mes désirs. Et non-seulement j'apparaîtrai crucifié avec son Fils , mais je reviendrai à la crèche , et là, petit enfant, je vagirai avec lui , afin de mériter d'avoir part aux douceurs que Marie lui prodigue. Ainsi je mêlerai le lait de la crèche au sang de la croix, et je m'en ferai un breuvage plein de douceur.

Oh ! de combien d'amour abondent les blessures de Jésus-Christ Notre-Seigneur? Un jour je pénétrai jusqu'à ces blessures. Mes yeux , jusqu'alors accessibles à la lumière, furent remplis de sang. Aucun autre objet ne venant me frapper, je m'avançai de

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plus en plus, en me servant de nies mains pour me guider, jusqu'à ce que je parvinsse à l'endroit le plus intime de sa charité. Alors je me sentis environné de toutes parts, et il me fut impossible de revenir sur mes pas. Aussi est-ce là que j'ai établi ma demeure, que je me nourris de la nourriture de mon Sauveur, que je m'enivre de son breuvage. Là je me trouve dans une telle abondance de douceur, que je suis impuissant à en donner une idée. Celui qui demeura autrefois pour les pécheurs dans le sein d'une Vierge a daigné me recevoir dans son coeur, moi son pauvre serviteur. Mais je crains vivement que ne vienne le jour où il me faudra en sortir, comme l'enfant sort du sein de sa mère, et qu'alors je me sois sevré des délices dont il me fait jouir. Cependant, s'il me force à reparaître au jour, j'en ai la confiance, comme une tendre mère il me nourrira de son lait, il me soutiendra de ses mains , il me portera dans ses bras, il me couvrira de ses baisers, il me réchauffera dans son sein ; ou bien je sais ce que je ferai. Oui, qu'il me force de reparaître au jour autant de fois qu'il le voudra : j'ai vu que ses blessures sont toujours ouvertes; par elles j'entrerai dans son cœur, et j'y rentrerai sans me lasser jusqu'à ce que je lui sois inséparablement unis.

O aveuglement des enfants d'Adam , qui ne savent point entrer en Jésus-Christ par ses blessures! Ils se consument inutilement par un travail au-dessus de leurs forces, et à côté d'eux plusieurs portes sont ouvertes au repos. Ignorez-vous donc que Jésus-Christ,

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est la joie des bienheureux ? Pourquoi tardez-vous d'entrer , par les blessures de son corps , dans ce bonheur? Insensés, la félicité des anges est devant vous ; elle vous environne ; le mur qui vous en séparait est détruit, et vous négligez d'y entrer ! Croiriez-vous peut-être que votre âme ne saurait, dans le temps, trouver son repos en Jésus-Christ , et qu'il faut, pour cela, que votre corps soit détruit? Ah ! croyez-moi ; si vous vous efforcez, par la porte étroite de ses plaies, de vous introduire en lui , non-seulement votre âme, mais votre corps aussi y goûtera une paix et un bonheur au-dessus de toute expression. Ce qui est chair en vous, ce qui tend aux choses de la chair, deviendra, par le contact de ces blessures sacrées, tellement spirituel, que toutes délices seront réputés un néant en comparaison de celles qui y sont renfermées. Bien plus, il arrivera même que votre âme, en vue de l'obéissance et de la nécessité, dira qu'il faut s'éloigner pour un temps, et votre corps, attiré par cette douceur céleste , criera qu'il fait bon d'être ici.

Mais s'il en est ainsi du corps, de quelle suavité sera rassasiée l'âme qui , par ces mêmes plaies, s'unit au cour de Jésus? Assurément, je ne saurais l'exprimer ; mais faites-en l'épreuve sans retard. Devant vous est ouverte une demeure remplie d'aromates de tout genre, abondante en remèdes d'une vertu infaillible. Entrez donc par l'ouverture de ces blessures, et vous y trouverez un potion salutaire qui vous rendra la santé , réparera vos forces , vous préservera

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de nouvelles chutes, vous conservera plein de vigueur. Dans cette demeure le choix est abandonné à votre volonté; vos désirs les plus difficiles trouveront de quoi se satisfaire.

Voulez-vous goûter toute la douceur d'un parfum de suavité ? Ne dédaignez pas d'y arriver par ces blessures. Voilà que devant vous s'est ouverte la porte du paradis de délices, et la lance du soldat a éloigné de son entrée le glaive flamboyant. L'arbre de vie a été percé dans ses rameaux et dans son tronc, et c'est en reposant vos pieds , c'est-à-dire vos affections , dans ses cavités que vous pourrez seulement en cueillir les fruits. Voilà qu'en votre présence se découvre le trésor de la sagesse divine et de l'éternelle charité. Entrez donc par la porte de ces blessures et vous comprendrez et vous goûterez les délices qui y sont cachées. Oh! que bienheureuse est la lance, bienheureux sont les clous qui ont pu nous créer une entrée semblable. Oh ! si j'eusse été à la place de cette lance, jamais je n'aurais consenti à sortir du côté de Jésus-Christ ; mais je me serais écrié : « C'est ici le lieu de mon repos pour l'éternité; c'est ici que j'habiterai, car c'est la demeure que je me suis choisie. »

O coeurs insensés et appesantis qui vous élancez à la poursuite des vanités par des issues incertaines d'où le plus souvent il n'est plus en votre pouvoir de revenir ! quand il s'agit de posséder le Fils de Dieu , le bien suprême, la beauté, la splendeur éternelle, vous refusez d'entrer par la voie si facile de ses plaies !

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O âme créée à l'image de Dieu, comment pouvez-vous vous contenir encore? Voilà que votre Epoux plein de douceur, couvert de blessures à cause de vous, et maintenant couronné de gloire, désire vous serrer dans ses bras, vous accorder des marques de sa tendresse, et vous dédaignez de vous approcher de lui! L'excès de son amour a ouvert son côté, afin qu'il pût vous donner son coeur ; cet amour a percé ses mains et ses pieds, afin qu'arrivant à lui et vos mains pénétrant dans ses mains, vos pieds pénétrant dans ses pieds, votre union fût désormais inséparable. Je vous en supplie donc, éprouvez tout, selon la parole de l'Apôtre; mais surtout faites l'épreuve de ce que je vous annonce, et s'il vous semble bon d'être ici , ne vous en éloignez plus à l'avenir. Et certes, je ne doute pas que, cette expérience une fois tentée, tout ne vous paraisse amertume en comparaison de Jésus. Une fois arrivé là, vous désirerez avec ardeur que ces ouvertures sacrées se referment sur vous, afin qu'il ne vous soit plus possible d'en sortir; vous comprendrez alors avec un étonnement profond et votre aveuglement et celui du reste des hommes sur ce point. Et cependant vous éprouverez une telle abondance de douceur, vous sentirez votre coeur pénétré de telles flammes, que votre âme se répandra en efforts pour s'échapper de sa demeure terrestre et fixer son séjour dans les plaies de Jésus; et enivrée de tant de suavité et d'amour, c'est à peine si cette âme pourra être appliquée à quelque autre objet.

O blessures qui déchirent les coeurs les plus durs ,

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enflamment les âmes les plus glacées , dissolvent dans l'amour tout ce qui semblait impénétrable ! Assurément c'est dans leur douceur que se trouvent notre ie et notre espérance.

Je n'ai qu'un avis à vous donner : Si, par la méditation de ces souffrances, vous parvenez jusqu'à cette douceur dont je viens de vous parler, ou même à quelque chose de plus admirable, veillez alors sur vous pour ne point vous laisser entraîner à vous occuper de la Passion de Jésus en vue d'un bonheur tout naturel; mais désirez connaître la grandeur du bienfait de votre Créateur afin de vous enflammer de son amour. Et pour cela redites sans cesse la prière suivante :

« O Seigneur saint , Père tout-puissant , Dieu éternel! En considération de votre charité et de celle de votre Fils, qui, à cause de moi, a souffert les tourments et la mort; en vue de la sainteté très-excellente de sa Mère, des mérites de saint François et de tous les saints; malgré nies péchés et mon indignité parfaite, accordez-moi de n'aimer que vous uniquement , d'être altéré de votre amour, d'avoir continuellement dans mon coeur le souvenir de la Passion de Jésus-Christ, de re-connaître ma misère, de désirer être méprisé et foulé aux pieds de tout le monde, de ne m'attrister de rien en ce monde, si ce n'est du péché. Ainsi soit-il. »

CHAPITRE II. Comment noms devons nous efforcer de compatir à Jésus crucifié.

Si vous désirez compatir à Jésus crucifié, efforcez-vous d'abord, autant qu'il est en vous, de vous unir à lui par un amour ardent. Car plus vous l'aimerez vivement, plus vous serez rempli de compassion pour ses souffrances; et plus votre compassion sera grande, plus votre ardeur pour lui s'enflammera. Ainsi l'amour et la compassion se prêteront un secours mutuel pour vous aider à arriver à ce qui est parfait, à moins que quelque misère cachée ne vous empêche d'atteindre jusque-là. Mais surtout appliquez-vous à rejeter loin de vous toute présomption , toute défiance et toute négligence; car c'est avec humilité, confiance et courage, et en même temps avec toute la pureté de coeur dont il est capable, que l'homme doit se porter à une entreprise aussi noble. Bien qu'à ses propres yeux il se juge indigne et pervers , cependant il ne doit concevoir aucun découragement, car c'est pour les pécheurs que Jésus-Christ a été attaché à la croix.

Commencez donc par vous unir à lui avec une affection telle que votre coeur ne semble plus appartenir qu'à lui seul. Alors comment ne ressentirez-vous pas ses blessures? quelles souffrances pourra-t-il endurer dont votre âme ne soit percée? Efforcez-vous,

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autant que vous le pouvez , d'introduire totalement votre coeur en Jésus; hors de lui ne vous considérez que comme un néant, et le reste ne vous semblera pas plus digne d'attirer vos regards que s'il n'existait pas. Que toute votre attention se dirige dans le temps sur votre Seigneur immolé. Tout ce que vous êtes est à lui , et vous ne devez rien offrir à d'autres de ce que vous possédez. Non, je ne saurais croire, si vous établissez de la sorte votre demeure en lui , que vous ne soyez percé de ses blessures , ni que les affronts, les moqueries, les opprobres dont il fut abreuvé ne vous pénètrent entièrement. Mais tout ce que vous goûterez alors de douceur et de félicité, c'est au Seigneur à vous le faire comprendre par sa miséricorde ; ma plume est impuissante à vous en donner une idée,.

Si ce que je viens de vous dire vous paraît trop élevé pour oser y prétendre malgré vos désirs, voici. un autre genre d'exercice plus proportionné à votre faiblesse.

Pensez quelle douleur ce vous serait si votre corps était déchiré par un supplice semblable à celui qu'endura le saint apôtre Barthélemi , ou s'il était consumé par le feu comme celui du bienheureux Laurent, ou enfin s'il vous était donné de voir vos chairs enlevées par les instruments qui déchirèrent les martyrs ; imaginez encore d'autres peines , d'autres supplices , autant que votre esprit en pourra concevoir. Lorsque à l'aspect de tourments si étranges, vous vous sentirez pénétré d'effroi et d'horreur, rappelez-vous que pour vous, le plus vil des pécheurs, Jésus-Christ

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Notre-Seigneur a enduré sur la croix des douleurs autrement graves et intolérables que tout ce que vous auriez pu souffrir au milieu de ces supplices. Repassez en vous-même quelle angoisse et quelle affliction ont pesé sur lui, combien grand était l'amour qui le conduisit à cette extrémité; et, au milieu de ces pensées, laissez votre coeur se remplir, autant qu'il le pourra, du sentiment de ces douleurs ; laissez vos larmes couler avec abondance comme si vous étiez vous-même la victime. Ces larmes, sans aucun doute, se changeront en délices ineffables.

Si vous trouvez ce moyen impuissant , tentez une expérience plus salutaire encore. Faites-vous une discipline qui , sans vous blesser profondément , puisse vous affliger d'une manière sensible ; et , vous renfermant dans le secret de votre demeure, frappez avec courage et sans miséricorde votre corps jusqu'à ce qu'il soit véritablement pénétré par la douleur. Lorsque vous éprouverez ainsi le sentiment de la peine, tournez votre pensée vers Jésus-Christ souffrant et considérez que votre Epoux bien-aimé, votre amour, le désir de votre âme, la félicité des anges, la récompense des bienheureux ; considérez , dis-je, que le Seigneur Jésus a voulu pour vous, vile poussière, souffrir dans son corps des tourments sans comparaison plus intenses. Ne doutez pas que ce moyen ne voit véritablement excellent, car c'est par la souffrance que l'homme apprend à compatir à celui qui soutire. A tout cela joignez encore la prière, suppliant sais cesse Jésus-Christ de vouloir imprimer en votre Cime

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le sentiment de ses blessures. Peut-être par ses souffrances et par ses plaies obtiendrez-vous de sa charité ce qui fait l'objet de vos désirs.

Mais si tous ces moyens viennent échouer contre la dureté de votre coeur, oh ! alors , plein d'horreur pour vous-même comme pour un objet immonde, pleurez avec amertume et écriez-vous avec douleur : « Combien de temps la malice de mon coeur prévaudra-t-elle contre Jésus mon Sauveur anéanti. Ses blessures ont vaincu la puissance du démon ; elles ont surmonté la grandeur de la faute de notre premier père; elles ont brisé les portes de l'enfer et ouvert les portes du ciel, et la malice de mon coeur s'est tellement accrue qu'elle ne peut être vaincue par cette charité sans exemple? Hélas ! que ferai-je? Mon infirmité est telle que la Passion de Jésus-Christ mon Seigneur est impuissante à la guérir ! Non, que mes yeux ne cessent pas de pleurer jusqu'à ce que l'abondance de mes larmes ait amolli la dureté de mon coeur. Hélas ! hélas ! où irai-je, mon Dieu , pour me dérober à votre présence ? Que ferai-je aujourd'hui que mon âme ne saurait trouver la vie dont elle a besoin, et que l'effusion sans bornes de la clémence de mon Seigneur sur moi me trouve insensible? Je me coucherai dans la poussière, et j'épuiserai dans l'humiliation l'ulcère qui ronge mon âme; je me punirai sans miséricorde et ne m'épargnerai en aucune manière jusqu'à ce que, dans ma douleur, j'aie trouvé mon Sauveur immolé. »

Il est étonnant assurément de voir l'homme

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demeurer calme et insouciant eu présence de la méchanceté de son coeur; il est étonnant de voir qu'il n'en conçoive aucune douleur. O coeur plein de corruption ou plutôt diabolique, combien de temps encore résisteras-tu à cette immense charité? D'où viens que tu trouves une félicité plus grande dans les plaies du péché que dans les plaies de Jésus-Christ? D'où vient que tu te montres plus sensible à une légère égratignure qu'à la mort si douloureuse de ton Seigneur: que tu t'impressionnes davantage d'une faible pesanteur de tête que des souffrances de celui qui est la vie de ton âme, de Jésus-Christ? Où trouver un aveuglement , une folie plus grande? O homme , ne vous semble-t-il pas que celui-là est le plus avant dans votre amour, à qui vous témoignez le plus de compassion dans sa douleur ? N'avez-vous donc pas plus d'affection pour votre pied , lorsqu'à la plus légère souffrance vous lui compatissez et lui prodiguez votre coeur, et que pour le Seigneur votre Dieu, environné d'angoisses et de douleurs , ce coeur ne trouve presque aucune pensée, et même aucun sentiment! O aveuglement immense ! O hommes pires que le serpent ! Dans l'affliction du moins celui-ci est plein de sensibilité pour sa tête, et pour la sauver il expose tout son corps au danger. On dirait que, semblables à des membres gâtés, nous avons été retranchés de Jésus-Christ notre chef, puisque , en présence de ses blessures , nous demeurons insensibles.

Hélas! hélas ! ô mon Seigneur, pourquoi m'avez-vous créé, si je dois vivre séparé de vous? Et si je

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vous suis uni , pourquoi demeuré-je étranger à vos souffrances? C'est pour moi, Seigneur, c'est pour moi que vous êtes dans les tourments, et non pour vous ; et c'est vous qui portez les marques de votre supplice; j'y demeure étranger. Quoi clone. ! c'est moi qui dois être la victime et non vous, car c'est moi qui suis coupable, moi qui ai commis l'iniquité. Mais vous, brebis innocente , qu'avez-vous fait? Ah! je vous en conjure, que ces tourments retombent sur moi et sur tout ce qui m'appartient. Rendez-nous, Seigneur, rendez-nous des blessures qui sont à nous, de peur que vous, qui êtes innocent, ne soyez jugé coupable en retenant des blessures qui ne vous appartiennent pas; ou du moins unissez dans la souffrance notre coeur à votre coeur. Donnez-moi la mort si vous refusez de blesser mon âme. Je ne saurais voir mon coeur exempt de douleur et contempler mon Sauveur cloué à cause de moi à un gibet infâme. Ainsi, ô mon Seigneur, que vos blessures me pénètrent, ou permettez-moi de me transpercer moi-même à l'aide d'un glaive aigu. Non , mon Seigneur, je ne veux point vivre sans douleur lorsque je vous vois dans les tourments.

O homme ! si vous demeurez encore insensible, vous vous montrez indigne d’un si noble bienfait, et même ne vous considérez plus comme un homme, mais comme un animal privé de raison ; établissez votre demeure parmi les bêtes sauvages , car vous ne méritez plus de résider avec le reste des hommes. Cependant si vous voulez vous humilier profondément,

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peut-être celui qui a jeté un regard sur l'abaissement de sa servante considérera-t-il aussi l'humiliation de votre âme, et vous donnera-t-il un coeur nouveau afin que vous connaissiez le Seigneur votre Dieu sacrifié pour vous. Mais quand, ô Seigneur Jésus, quand cela s'accomplira-t-il? Pour moi , différer c'est la mort. Si vous tardez long temps encore, la grandeur de mon désir me fera peut-être défaillir, et dans cette défaillance vos blessures pourront-elles trouver où s'imprimer en moi ? Déjà , ô mon Seigneur, mon âme commence à languir ; je me sens réduit au néant et je brûle du désir d'être consolé par vos plaies sacrées. O Seigneur Jésus , où est votre sagesse? Ignorez-vous qu'il vaut mieux pour vous voir votre créature déchirée de blessures que réduite au néant? Je vous en conjure donc, non , ne différez pas davantage de me blesser, de peur que, par un retard trop prolongé, vous ne perdiez entièrement celui que vous avez racheté au prix de votre sang précieux. Hâtez-vous, hâtez-vous, Seigneur Jésus, hâtez-vous et transpercez-moi, car si vous tardez encore, peut-être ne restera-t-il plus rien de moi.

Mais hélas ! combien je suis devenu vil, puisque mon Dieu, dont l'amour embrasse ses ennemis, semble me haïr ! Serais-je donc à son égard pire qu'un ennemi? Pour racheter ses ennemis il a bien voulu souffrir les tourments et la mort; et moi , je me sens défaillir, et il ne paraît point s'en occuper. Non, je ne demande pas que pour moi il se livre à de nouveaux tourments, mais seulement qu'il m'applique

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ses blessures comme à un mort, et qu'ainsi je retrouve la vie. Seigneur Jésus , vous avez permis que le fer, votre créature insensible se fit une entrée dans votre corps en le déchirant , et vous ne voulez point que moi , votre créature raisonnable , j'y pénètre par ces blessures déjà existantes. Quoi donc ! mon coeur est-il plus dur, est-il plus vil que le fer? Croyez-vous qu'il soit plus cruel? Je le veux ; mais au moins ma cruauté ne saurait vous nuire puisque maintenant vous êtes impassible. Quand donc j'entrerais par vos plaies sacrées , quand je les parcourrais , quand , poussé par l'amour, je me nourrirais de votre chair, vous n'en demeureriez pas moins impassible, et mon désir serait rassasié, bien que son ardeur en fût davantage enflammée.

Mais pourquoi me lamenter plus longtemps? Il se fait tard et je ne vous vois point apparaître; et fatigué par le désir de mon coeur, je commence à tomber dans le délire. C'est l'amour qui me gouverne et non la raison, et je cours avec ardeur partout où il me semble que vous vouliez me conduire. Ceux qui me voient me tournent en dérision , et ils ne savent pas que je suis ivre de votre amour. Ils se demandent ce qui pousse cet insensé à se lamenter en tous lieux , et ils ne remarquent pas la grandeur de mon désir. Ils ignorent que votre amour, une fois allumé, empêche l'usage de la raison ; que celui qui vous cherche avec ferveur s'abandonne lui-même et abandonne toute chose en même temps ; et que celui qui court à vous avec un coeur pur, s'inquiète si peu de tout

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ce qui l'environne que souvent même il est comme étranger à ses propres actions.

Venez , Seigneur. O bon Jésus , je vous en prie, ne tardez pas plus long temps, de peur que l'excès de mon désir ne me rende entièrement insensible à tout le reste. Mais peut-être demandez-vous cela de moi , car une fois séparé de tout je pourrai pénétrer avec plus de pureté à travers ces blessures glorieuses dont ensuite vous vous plairez à transpercer sans réserve celui qui vous aime. Alors j'élèverai la voix et je m'écrierai : Hélas ! hélas ! Jésus, mon Seigneur, de quelles plaies cruelles je vous vois couvert, dans quel abîme de douleur vous apparaissez à mes yeux ! Qui donc me donnera de mourir pour vous, ô très-doux Jésus? Vous contempler au milieu de tourments si effrayants, je ne puis le soutenir; vous voir dans un état semblable me glace d'un effroi que je ne saurais supporter ; et cependant si vous étiez délivré de tous ces maux , ce serait pour moi la mort. Aussi je me sens pressé en tous sens. Que choisir ? Je l'ignore, à moins que ce ne soit d'être attaché avec vous à la croix. La vue de vos angoisses me fait tomber en défaillance, et quand je considère les peines indicibles dont vous êtes accablé à cause de moi, la douleur et l'indignation que j'en éprouve me laissent presque sans vie. Qu'avez-vous fait , Seigneur ? Pourquoi , pour moi , misérable, êtes-vous monté sur la croix ? Que suis-je, méprisable ver de terre, pourriture détestable , pour que vous , le Seigneur de toutes choses, vous la sagesse éternelle du Père

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deviez être dans les tourments à cause de moi? Pourquoi avez-vous opéré un tel renversement que de livrer la vie en faveur de la mort , de faire briller la vérité en faveur de la vanité, d'accorder la grâce à la méchanceté, et la gloire à la misère la plus profonde? Qui pourra penser et nous dire pourquoi vous avez agi ainsi dans votre toute-puissance? Votre charité a été excessive, et votre conduite nous a révélé un abîme, l'immensité de votre amour; car je ne saurais trouver en vous une cause de mort autre que la surabondance de votre charité. N'eût-il pas mieux valu que je n'eusse jamais été, ô bon Jésus, que d'avoir existé pour vous donner la mort? Et maintenant je ne déchire pas mes chairs dans l'excès de ma douleur, et toutes les créatures ne s'élèvent pas contre moi pour me faire mourir, moi qui fus la cause de votre mort ! N'est-il pas vraiment étonnant que je puisse penser que mon très-noble, mon très-excellent Seigneur est mort pour moi, le plus vil des hommes, sans me sentir aussitôt défaillir par l'excès de ma douleur? Et si je ne savais que votre volonté rue le défend , qui pourrait m'empêcher dans mon amertume de saisir un glaive pour m'arracher la vie puisque j'ai été la cause de votre mort? Ce n'est donc qu'avec une grande patience que je dois me supporter moi-même, comme je supporterais devant mes yeux un ennemi , comme je supporterais celui dont je désirerais la mort avec ardeur, mais qu'un motif puissant m'empêcherait d'immoler.

N'est-ce pas encore une indignité révoltante qu'après

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près le bienfait si avantageux et si ineffable de votre Passion , je ne cesse pas plus de pécher en votre présence que si vos souffrances devaient être comptées pour rien. Vous vous donnez à moi, et je vous refuse ; vous avez dissipé les ténèbres, et je m'y enfonce davantage; vous avez rejeté le monde, et je le choisis, ou du moins je l'ai choisi pour mon partage. Ali ! ne voyez-vous pas, ô Jésus plein de patience , que je m'efforce sans cesse de faire ce qui est contraire à votre volonté, et qu'ouvertement je vous résiste en face? Vous me dites : « Je ne veux pas que tu agisses de la sorte. » Et je vous réponds : « Moi, je le veux. » Vous dites encore : « Je veux que telle chose se fasse. » Et moi, je dis : « Je ne le veux pas. » Je sais, ô mon Seigneur, que vous êtes la bonté suprême et que je ne suis rien, et cependant je n'élève pas plus ma pensée vers vous que si vous n'étiez pas. Au contraire, j'incline les yeux de mon coeur et de mon corps vers ce qui est vanité, vers ce qu'il est même quelquefois indigne de nommer; et ce coeur s'y unit par un tel lien d'amour qu'il devient impuissant à se porter vers vous, à qui pourtant il appartient tout entier. C'est là assurément un abus détestable. Mais, ô bon Jésus , mon Seigneur, voulez-vous donc avoir souffert inutilement pour moi? Celui que vous avez racheté à un si grand prix , le perdrez-vous pour un néant? Immolez-moi, transpercez-moi avec vous, afin que désormais il ne soit plus en mon pouvoir de me séparer de vous, afin que je puisse vivre avec vous éternellement. Ainsi soit-il.

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Prière très-pieuse.

Seigneur Jésus-Christ, blessez mon coeur de vos blessures et enivrez mon âme de votre sang afin que, en quelque lieu que j'aille, je vous voie toujours crucifié , et que tout ce qui viendra frapper mes regards m'apparaisse rougi de ce sang précieux. Que je tende tellement à vous que je ne puisse rien trouver hors de vous, ni rien contempler hors de vos plaies. Que toute ma consolation soit, ô mon Seigneur, d'être percé de vos blessures , et mon affliction la plus profonde de penser à quelque objet qui ne soit pas vous. Que mon coeur ne goûte aucun repos, ô bon Jésus, qu'il ne soit arrivé à vous, son centre véritable. Qu'en vous il établisse sa paix et la satisfaction entière de ses désirs. Ainsi soit-il.

CHAPITRE III. Méditation de compassion sur la douleur que Marie ressentit au pied de la croix.

Auprès de la croix de Jésus se tenait sa Mère. O ma souveraine, où étiez-vous? Etait-ce seulement auprès de la croix? Non, assurément, mais sur la croix avec votre Fils. Là vous étiez crucifiée avec lui ; il l'était dans son corps, vous l'étiez dans votre coeur; ses plaies étaient répandues par tout son corps, et elles étaient réunies dans votre coeur. Là, ô Reine, votre

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coeur fut percé de la lance, là il fut couronné d'épines; là abreuvé de moqueries, d'opprobres et d'injures, rassasié de fiel et de vinaigre. O Reine, pourquoi êtes-vous allée vous immoler pour nous? La Passion du Fils était-elle donc insuffisante si la Mère n'était crucifiée avec lui? O coeur tout d'amour, pourquoi vous êtes-vous changé en un globe de douleur? O ma Souveraine, je cherche à contempler votre coeur, et ce que je vois n'est point ce coeur, mais de la myrrhe, de l'absinthe et du fiel. Je cherche la Mère de mon Dieu, et je ne trouve que des crachats, des fouets et des blessures , car vous êtes tout entière changée en ces choses.

O pleine d'amertume, qu'avez-vous fait? Vaisseau de sainteté, comment êtes-vous devenu un vaisseau de douleur? Pourquoi, ô Reine, n'êtes-vous point demeurée solitaire dans votre demeure? Qu'êtes-vous allée faire au Calvaire? Il n'était point dans vos usages de paraître à de semblables spectacles. Comment la timidité naturelle aux femmes, comment l'horreur du crime qu'on y accomplissait ne vous a-t-elle pas arrêtée? Pourquoi votre pudeur virginale ne vous a-t-elle pas éloignée ? Pourquoi le dégoût d'un tel lieu, la multitude du peuple, la haine du mal qui se commettait, n'ont-ils point retenus vos pas? Pourquoi ne fûtes-vous point détournée par le retentissement des clameurs, par la rage des insensés, par l'assemblée innombrable des agents du démon? Vous n'avez point considéré tout cela, ô Reine, parce que votre coeur, devenu étranger à tout dans son amertume,

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n'était plus en vous, mais tout entier dans l'affliction de votre Fils, dans les blessures de votre Unique, dans la mort de votre Bien-Aimé. Votre coeur voyait non point la multitude, mais les blessures de Jésus; non point la presse, ruais les trous des clous; non point les clameurs, mais les plaies du Sauveur ; non point l'horreur du crime, mais la douleur de celui qui souffrait.

O Souveraine, retournez au lieu où vous étiez d'abord , de peur qu'en perdant notre Pasteur nous ne vous perdions aussi , et qu'un même instant ne nous prive de la protection du Fils et de la mère. Ce n'est point la coutume qu'une semblable condamnation soit portée contre une femme, et cette sentence n'a point été dirigée contre vous. Mais, je le crois , vous n'entendez point ce langage, car vous êtes remplie d'amertume, et votre coeur, ô Reine, est tout entier absorbé dans la Passion de votre Fils. O prodige! vous êtes tout entière dans les blessures de Jésus, et Jésus crucifié est tout entier dans le plus intime de votre coeur. Comment se fait-il que, contenant votre coeur, il soit contenu par lui? O homme, blessez votre coeur si vous voulez comprendre une semblable question. Que les clous et la lance ouvrent ce coeur, et la vérité viendra s'y établir ensuite; autrement le soleil de justice n'entrera point dans un coeur fermé.

Mais, ô Souveraine, ainsi déchirée, transpercez vous-même nos coeurs ; renouvelez dans ces coeurs et votre Passion et celle de votre Fils. Unissez à notre

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coeur votre coeur percé de blessures, afin que nous soyons percés aussi des mêmes blessures. Pourquoi du moins n'ai-je pas votre coeur en ma possession, afin qu'en quelque lieu que j'aille, je puisse, ô Reine, vous considérer sans cesse crucifiée avec votre Fils. Si vous ne voulez pas me donner votre Fils crucifié , si vous me refusez votre coeur percé des traits de sa Passion, je vous en conjure, au moins accordez-moi les blessures de ce cher Fils, les injures, les moqueries et les opprobres qu'il endura, et tout ce que vous ressentîtes vous-même. Quelle mère ne s'empresserait d'éloigner d'elle et de son Fils les souffrances, s'il était en son pouvoir de les faire retomber sur son esclave. Mais si vous êtes tellement enivrée de ces douleurs que vous ne vouliez en séparer ni votre coeur ni votre I+ils, permettez au moins à mon indignité profonde de s'unir à ces ignominies et à ces plaies, et de me joindre, comme une consolation dans vos peines, à vous et à votre Fils. Oh ! quel serait mon bonheur si je pouvais seulement vous être associé dans vos tourments ! Qu'y a-t-il, en effet, de plus désirable, ô Souveraine, que d'avoir son coeur uni à votre coeur et au corps transpercé de votre Fils? Votre coeur n'est-il pas rempli de sa grâce? et si ce coeur est ouvert, cette grâce ne se répand-elle pas sur le coeur qui lui est uni? Si votre Fils est la gloire des bienheureux, comment de son corps transpercé la douceur de cette gloire ne découlerait-elle pas sur le coeur qu'il s'est associé? Je ne comprends pas qu'il puisse en être autrement ; mais je crains d'être

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encore bien éloigné alors que je crois toucher au terme.

O ma Souveraine ! pourquoi ne m'accordez-vous pas ce que je vous demande. Si je vous ai offensé , percez mon coeur pour satisfaire votre justice. Si je vous ai été fidèle, je vous demande des blessures pour récompenses. O Reine, où est votre tendresse? où est votre immense miséricorde? Pourquoi vous montrez-vous cruelle à mon égard, vous qui avez toujours été pleine de bonté? Pourquoi êtes-vous pour moi si inexorable, vous dont la douceur et la miséricorde n'ont jamais défailli ? Pourquoi êtes-vous devenue si dure, vous dont les libéralités et les largesses ont été bénies dans tous les temps? Je ne vous demande ni la splendeur du soleil, ni l'éclat des astres; je ne désire que des blessures. Pourquoi donc êtes-vous si avare d'un pareil don? Ou enlevez-moi la vie du corps, ou blessez mon coeur, car je suis couvert de confusion et de honte quand je vois Jésus, mon Seigneur , tout meurtri , et vous, ma Souveraine. blessée de ses douleurs , et que je me considère, moi le plus indigne de vos serviteurs, sans le moindre tourment. Ali ! je sais ce que je ferai : prosterné à vos pieds je prierai sans interruption, avec gémissement , avec larmes; j'élèverai la voix , et mon importunité sera telle qu'enfin vous m'exaucerez. Si vous me maltraitez afin de m'obliger à me retirer, je demeurerai inébranlable, je souffrirai vos coups jusqu'à ce que j'en sois accablé, car je ne demande rien autre chose que des blessures. Si, au contraire. loin de me frapper

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vous me comblez de faveurs, je n'en persévérerai pas moins; je recevrai vos faveurs, et par ces faveurs mon coeur se sentira blessé d'amour. Si enfin vous ne m'adressez aucune parole, alors ce même coeur sera percé par la tristesse et l'amertume, et ainsi je ne me retirerai point sans douleur.

CHAPITRE IV. Six considérations à faire sur la Passion du Seigneur.

Nous pouvons, en méditant la Passion du Seigneur Jésus, nous proposer l'imitation , la compassion , l'admiration , la joie , la transformation , le repos.

1° Considérée comme objet d'imitation , rien de plus élevé ni de plus parfait ne saurait être offert au chrétien que la Passion. La somme et le comble d'une vie parfaite consistent à imiter Jésus-Christ. C'est là que se trouve toute la perfection religieuse, ce qu'il y a de plus sublime en toute religion. La Passion et la mort de Jésus , voilà la règle et le modèle suprême de toute vie et de toute vertu. Que cette passion dirige donc notre vie; que notre consolation soit d'autant plus grande que nous nous conformerons davantage à Jésus-Christ, et notre désolation d'autant plus amère que nous nous sentirons plus éloignés d'un tel modèle. Ainsi, autant qu'il est en nous , ambitionnons toujours d'être foulés aux pieds de tout le monde , d'être

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abaissés , méprisés , moqués , persécutés , flagellés , couverts d'opprobres de la part de tous les hommes dans l'accomplissement de nos saints devoirs. Soyons nus avec notre Sauveur dépouillé de ses vêtements , désirons ne rien avoir en aucune façon. Bien plus, que la moindre possession soit pour nous la peine la plus désolante et le sujet d'une affliction immense. Ayons en horreur tout ce qui peut flatter et délecter notre goût; ne recherchons qu'une nourriture grossière et amère , et souhaitons que chacun de nos filets , au lieu de la douceur du miel , ne nous offre que le fiel pour toute saveur, car c'est de fiel et de vinaigre que Jésus-Christ fut abreuvé. Enfin , pour tout dire en un mot , considérons tout ce que le Sauveur a enduré pour nous , quels exemples il nous a donnés dans ses diverses souffrances, et ensuite efforçons-nous, autant. que notre faiblesse nous le permet, de nous rendre conformes à lui.

2° L'homme doit aussi considérer la Passion du Sauveur afin d'y compatir. Pour cela il faut nous rappeler les fouets , les moqueries, les opprobres de cette passion ; repasser dans notre coeur et nous représenter vivement quelle a été l'humiliation , quel a été le mépris déversé sur Jésus-Christ , quelle douleur, quelle affliction il ressentit dans son coeur et dans son corps ; et nous souvenir que ces peines n'avaient pas seulement pour cause les mauvais traitements, mais la compassion du Sauveur pour nos iniquités.

Considérons donc de quelle amertume était rempli celui qui est la joie et la félicité des Anges , combien

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l'accablaient non-seulement le supplice de la croix et notre ingratitude, mais encore l'affliction de sa Mère, qui était là, qu'il aimait avec tant d'ardeur et voyait presque défaillir de douleur en présence d'un tel spectacle. Le Fils était crucifié avec sa Mère , et l'affection si intense qu'ils se portaient , excitant leur compassion mutuelle , augmentait jusqu'à l'excès l'affliction de leurs coeurs , d'autant plus qu'ils souffraient l'un pour l'autre. La Mère savait que son Fils souffrait pour elle aussi bien que pour la rédemption du reste des hommes. Le Fils savait et voyait d'une manière assurée que le glaive qui allait le percer , percerait en même temps, à cause de la compassion qu'elle avait pour ses peines, l'âme de sa Mère. Ainsi la passion du Fils était la passion de sa Mère. Allons dope , ô chrétien , méditez et repassez tout cela en votre coeur, remplissez-le tout entier de ces injures sanglantes et de ces tourments , en contemplant votre Seigneur et l'Epoux de votre âme souffrant de la sorte à cause de vous. Si vous lui êtes uni par l'amour, sans doute vous lui compatirez. Mais si vous ne sentez pas les douleurs de votre chef , quelle union y a-t-il entre vous et lui? De même qu'on est plus sensible aux douleurs de la tête qu'à celles de tous les autres membres , ainsi devons-nous sans comparaison plus compatir à Jésus-Christ qu'à tout autre, même à un fils ou à un ami tendrement chéri , et plus qu'à nous-mêmes, s'il pouvait nous être donné de souffrir tous les tourments que nous avons énumérés.

Maintenant donc, ô mes bien-aimés, enivrons-nous

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de fiel , d'absinthe et de myrrhe, et ne soyons sensibles qu'aux blessures de Jésus; que les outrages, les fouets et les plaies de sa Passion transpercent le plus profond de nos coeurs. Qu'il n'y ait rien en nous qui ne soit comme submergé par la douleur de notre compassion et qui ne se ressente de l'immensité de notre amertume.

3° Considérons encore la Passion de Jésus-Christ comme un sujet d'admiration. Si nous voulons nous rappeler quel est celui qui souffre , ce qu'il souffre , pour qui il souffre, il y aura en effet sujet à une admiration bien grande. Celui qui souffre est le vrai Fils de Dieu; en lui se trouvent au degré suprême toute puissance , toute sagesse , toute bonté ; ou, pour mieux dire , tout ce que vous pourrez lui attribuer de splendeur et d'éclat ne sera jamais rien en comparaison de sa magnificence. Tout ce que la terre et le ciel renferment de bon et de grand , comparé à lui , est semblable à une étincelle ou plutôt à un néant. Ce qu'il souffre , ce sont les voyages , les fuites, la soif, la faim, la chaleur, le froid , les tentations , l'effroi, la persécution, les crachats , les opprobres , les liens, les fouets, les moqueries et les douleurs, les plaies et les blessures. La gloire est conspuée , la justice condamnée , le juge mis en jugement , celui qui est inoffensif inculpé, l'innocent infamé , Dieu blasphémé , le Christ foulé aux pieds , la vie frappée par la mort, le soleil obscurci , la lune changée en ténèbres , et le ciel troublé par la dispersion de ses astres. Tant de souffrances. Jésus les endure avec

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patience, comme un tendre agneau, alors qu'un simple mouvement de sa volonté suffirait pour précipiter toute créature au fond des abîmes.

Mais pour qui toutes ces souffrances? Pour les esclaves les plus méchants , pour les ennemis les plus pervers; bien plus , pour des hommes vraiment diaboliques , pour ceux qui sont fils du démon par imitation, pour des contempteurs de la Majesté divine, pour des ingrats envers la bonté céleste. Ainsi , tel et aussi grand que vous l'avez vu , il a enduré toutes ces peines pour ce qu'il y avait de plus vil et de plus abject. Mais de qui a-t-il eu à souffrir de la sorte? De ceux à qui il avait montré une prédilection spéciale, de ceux qu'il avait choisis avant tous les autres, de ceux à qui il avait manifesté toutes les richesses de sa charité. Il était le Verbe de Dieu, la sagesse de Dieu. Et cette sagesse suprême a eu à souffrir de ce qu'il y avait de plus insensé , la grandeur infinie de ce qu'il y avait de plus vil, la piété ineffable de l'impiété , et la splendeur éternelle de la boue la plus fétide. Que ces considérations nous aident à nous remplir d'admiration pour la charité et la munificence du Seigneur.

4° Considérons encore la Passion comme une cause de joie. Eu elle nous devons nous réjouir de la rédemption des hommes , de la restauration des Anges , de la clémence divine.

Sans aucun doute la rédemption du genre humain opérée par la Passion et la mort de Jésus-Christ doit être pour nous la cause d'un bonheur incomparable

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Qui pourrait , je vous le demande , ne pas tressaillir et n'être pas dans l'allégresse en se voyant , par cette bienheureuse Passion , délivré de la damnation éternelle , de l'ignominie du péché , de la puissance du démon? Qui pourrait mettre des bornes à sa joie en voyant Dieu nous témoigner tant d'amour qu'il ne craint pas pour nous de se soumettre à un abaissement si profond et à un supplice si effroyable? Sans doute nous ne voulons pas dire que nous devons nous réjouir de l'humiliation et des souffrances de Jésus-Christ en elles-mêmes , mais seulement de leurs conséquences, de l'affection et de l'amour qu'il nous y manifeste. Quel prince dans un royaume ne serait dans la joie et le bonheur s'il voyait son souverain épris à son égard d'un tel amour qu'il fût prêt à lui sacrifier sa vie? Combien plus devons-nous surabonder de bonheur et de félicité lorsque nous contemplons le Roi des rois , le Dominateur des dominateurs , notre Créateur, Jésus-Christ se livrant pour nous , hommes vils , pécheurs et esclaves détestables , à une mort honteuse et pleine d'abjection ? Oui, nous devons nous sentir saisis d'une allégresse immense ; car, en effet , il nous a aimés sans comparaison plus que l'on ne saurait s'aimer soi-même.

Réjouissons-nous aussi et tressaillons de joie de ce que la ruine éprouvée parmi les Anges a été réparée par la Passion de Jésus-Christ. C'est en effet un grand sujet de joie pour nous de voir que ,par la mort de Jésus-Christ, nous ayons été choisis pour compléter une assemblée si glorieuse , afin qu'il n'y eût qu'un

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seul troupeau et un seul pasteur et que nous fussions un en lui. La cour céleste tout entière et l'Eglise militante aussi doivent , en cette occasion , faire éclater leurs transports. O Passion salutaire , Passion vénérable et vraiment digne de notre amour ! C'est vous qui réunissez ce qui est ainsi séparé , qui associez ce qui est éloigné par tant de distance ; c'est vous qui le liez d'une manière indissoluble et le resserrez par le lien d'un amour consommé et par la félicité d'un bonheur éternel.

Mais ce qui doit surtout exciter en nous ces sentiments de bonheur et de contentement ineffables, c'est de voir éclater en tout cela la clémence souveraine de Jésus-Christ Notre-Seigneur et notre Dieu. Pour moi, il me semble que la gloire des Anges et des hommes est d'autant plus grande qu'il leur est donné de contempler plus intimement et plus profondément la clémence et la miséricorde de Dieu , ainsi que l'immensité de sa charité , et que le bonheur le plus parfait doit être pour tout homme de pouvoir jouir d'un tel spectacle. Mais où découvrirez-vous , je vous le demande , une effusion aussi grande de la bonté céleste et de la clémence pleine de bénignité de Jésus-Christ, notre très-doux et bien-aimé Père et Seigneur, que dans cette Passion où il daigna souffrir de si étranges et si cruels tourments pour délivrer et glorifier ses ennemis, pour sauver un néant digne de la mort éternelle? Que l'homme entre dans cette joie, et que son bonheur soit à son comble en voyant de quelle magnificence brille la charité de Dieu. Que

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l'homme conçoive des sentiments élevés , et que dans son coeur soit exaltée sans cesse la très-excellente et inénarrable clémence du Sauveur immolé.

5° Considérons, en cinquième lieu, la bienheureuse Passion de Jésus-Christ pour arriver à une effusion de nos coeurs et même à une transformation parfaite en lui-même. C'est ce qui a lieu quand l'homme ne se borne pas seulement à imiter, à compatir, à admirer et à concevoir une joie vive, mais quand il se change tout entier de telle sorte en Jésus crucifié que partout et toujours il le voit attaché à la croix. Cette transformation a lieu encore quand , sortant de soi-même et se plaçant au-dessus de tout , ou plutôt quand, élevé au-dessus de soi et entièrement étranger à tout, l'homme s'unit tellement à son Seigneur qu'il ne voit rien, qu'il ne sent rien dans son coeur, si ce n'est Jésus crucifié, moqué, couvert d'opprobres et immolé pour nous.

6° Considérons enfin , en dernier lieu , cette bienheureuse Passion de Jésus connue un repos d'une douceur ineffable pour l'âme qui la goûte. C'est ce qui a lieu quand l'homme transformé, comme je viens de le dire , ne cesse dans la soif qui le dévore de repasser cette même Passion en son coeur, et quand , pénétrant pieusement et humblement de toute la force dont il est capable dans ce trésor de la croix , il se fond d'amour, se sent défaillir par l'ardeur et la charité qui le consument, et se repose enfin en Jésus crucifié. Alors plus il s'attache à lui et s'en approche , plus son amour s'embrasant le fait se fondre et

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défaillir en lui-même; et plus il se sent défaillir par l'ardeur de son amour et de sa dévotion , plus il s'attache avec tendresse à son Bien-Aimé sacrifié pour lui , et plus aussi il trouve en lui son repos. Ainsi l'amour et la dévotion se donnent un accroissement mutuel, jusqu'à ce que l'épouse soit tout entière absorbée par ce brasier ardent allumé par la Passion de son Bien-Aimé. Enfin, enivrée et assoupie, elle se repose au milieu des embrassements de l'Epoux. Et lui , de son côté , s'écrie : « Je vous conjure , ô filles de Jérusalem, de ne point éveiller ma bien-aimée et de ne point la tirer de son repos, jusqu'à ce qu'elle le veuille bien elle-même. »

Ainsi la Passion du Seigneur doit être pour nous un sujet d'imitation qui nous conduise à purifier notre âme et à la remplir de son affection ; une cause de compassion qui nous unisse à lui et nous embrase de son amour; un objet d'admiration qui élève nos pensées; une source de joie et de tressaillement qui dilate notre coeur. Elle doit produire une transformation qui établisse entre lui et nous une conformité parfaite, un calme et un repos qui soient le terme et la fin de notre ferveur.

CHAPITRE V. Comment la Passion de Jésus-Christ s'adapte aux quatre affections de l'âme.

Ne cessons point encore de repasser en nous-mêmes la très-glorieuse Passion de Jésus-Christ , afin qu'elle nous dirige dans toute bonne affection , dans toute vertu , dans toute sagesse , dans toute pensée , dans toute parole , dans toute action. Mais, d'abord , occupons-nous des quatre affections de l'âme, qui sont la joie , la douleur, l'espérance et la crainte.

Cette bienheureuse Passion nous offre le sujet d'une joie très-excellente et d'une allégresse sans bornes; elle retranche toute joie frivole ou coupable. Où trouver, en effet , une source plus abondante de félicité et de plaisir, que dans la croix du Sauveur ? C'est par elle que nous sommes délivrés de la puissance du démon , absous du péché et de la peine qu'il méritait , adoptés pour enfants de Dieu et unis à Jésus-Christ par un lien indissoluble; par elle que la grâce nous est accordée sans réserve , le ciel ouvert, la gloire offerte et donnée. Peut-il y avoir une cause plus considérable et plus excellente de bonheur, que de nous voir aimés du Seigneur à un tel point que , pour nous, il ait daigné endurer de pareils tourments.

Là aussi se trouve le retranchement de toute joie frivole ou nuisible. Méditez la Passion bienheureuse

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du Seigneur, et vous comprendrez la nécessité de rejeter entièrement toute consolation terrestre , tout plaisir corporel , toute louange humaine.

Dans cette Passion vénérable se rencontre encore la matière d'une douleur immense. A la vue de Jésus-Christ plongé dans la peine, c'est pour nous un devoir de nous unir du fond du coeur à ses douleurs et de lui compatir. Nous devons pleurer avec lui , et surtout nous lamenter avec amertume de ce que nos crimes ont été la cause d'une si profonde humiliation et d'une si inénarrable affliction.

Mais aussi quelle source d'espérance ? Car si Dieu n'a pas épargné son propre Fils et s'il l'a sacrifié pour nous tous, comment ne nous a-t-il pas tout donné avec lui ?

Enfin là se trouve encore un profond sujet de crainte. En effet , si pour nos péchés l'Homme-Dieu a été frappé , lui en qui le péché ne pouvait exister, combien plus mériteront d'être frappés les pécheurs eux-mêmes? Si le bois vert a été traité de la sorte , que fera-t-on du bois sec? Unissez donc ensemble la joie et la douleur, l'espérance et la crainte , de peur que vous ne tombiez dans le désespoir ou la présomption. Ainsi l'on peut comprendre un peu maintenant comment la Passion s'adapte aux quatre affections de l'âme.

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CHAPITRE VI. Commuent la Passion de Jésus-Christ s'adapte aux vertus, d'abord à la foi et ensuite aux autres vertus.

Maintenant parlons un peu des saintes vertus. Que dirons-nous de la foi? J'avance que la Passion est la force et le fondement de toute la religion de Jésus-Christ. Je demande si celui qui souffrit était Dieu ou non? Si vous le confessez, je pars de là , et sa Passion étant une preuve de son humanité, il devient évident qu'il est Dieu et homme. Si au contraire vous doutez, je vais vous montrer par sa Passion qu'il était véritablement Dieu : En effet, si en lui la divinité n'habite pas dans sa plénitude, se déclarant Dieu comme il le faisait , il était le plus superbe des hommes, bien plus le plus superbe des démons, car Lucifer ne s'est jamais déclaré Dieu , bien qu'en un point il ait voulu être semblable à Dieu. Mais alors il est impossible qu'un être aussi orgueilleux ait pu se soumettre à une humiliation si étrange, aux moqueries , aux tourments, à une mort ignominieuse avec une volonté si soumise, une humilité si profonde, une paix si parfaite , et qu'il ait consenti à être compté parmi les pécheurs. S'il n'eût pas été Dieu et que cependant il eût voulu se faire passer pour tel, il eût caché de tout son pouvoir ce qui aurait senti

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la misère, la fragilité et la faiblesse de l'homme. Il se fût montré étranger à la faim , à la soif, aux peines et aux fatigues, aux larmes, à la crainte et à tonte douleur ; et s'il eût ressenti quelqu'un de ces maux , il les aurait ensevelis dans le silence. Il se fût peu soucié de paraître homme, et surtout passible et mortel ; mais il eût affecté tout ce qui aurait eu quelque apparence de sublimité et de magnificence afin d'accroître par quelque endroit la foi en sa divinité. Comme donc il est fort difficile d'associer toutes ces choses ensemble, et que la vanité du superbe trouve peu son compte à ce qu'on le considère comme un homme mortel , comment, je vous le demande, Jésus-Christ s'est-il écrié : Mon âme est triste jusqu'à la mort (1) ? comment s'est-il appelé le Fils de l'homme? Si vous me dites que ce n'est point volontairement, mais contre son gré qu'il a souffert, je n'aurai qu'à vous rappeler ses propres paroles : « Voici que nous montons à Jérusalem, dit-il, et là s'accomplira tout ce qui a été prédit par les Prophètes touchant le Fils de l'homme. Il sera livré aux Gentils, moqué, flagellé et conspué, et après qu'on l'aura flagellé, on le mettra à mort (2). » Il avait donc connu à l'avance tout ce qui devait lui arriver. Vous prétendez qu'il aura souffert ainsi afin de mieux nous tromper. Mais jamais vous ne nous amènerez à croire que quelqu'un veuille bien se livrer à la mort pour le simple plaisir d'induire les autres en erreur. Vous ajouterez qu'on a pu croire qu'il mourait, mais qu'en

1 Mar., 14. — 2 Luc., 18.

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réalité ce n'était qu'une feinte. Je vous répondrai que rien de semblable ne saurait se supposer chez l'homme le plus pervers, le plus diabolique, ni même chez un démon ; car s'il n'était pas Dieu, un semblable moyen , loin de servir à faire croire à sa divinité, en renversait tout le prestige. En effet, nous voyons qu'en ce moment ses disciples, l'ayant abandonné , prirent la fuite, et que la foi de l'Eglise, ainsi qu'on l'enseigne, demeura alors seulement en la Vierge Marie. Oui , il est incroyable, c'est une folie de dire et même de penser qu'un homme, quelque méchant qu'on l'imagine, arrive à se faire révérer comme un Dieu de tous les hommes, et cela au moyen de la mort la plus ignominieuse, de l'humiliation la plus déshonorante ; car nous voyons que la Passion de Jésus-Christ est devenue un scandale pour les Juifs et une folie pour les nations. Cette Passion glorieuse nous est donc une preuve que Jésus-Christ était non-seulement un homme véritable, mais encore Dieu et le Seigneur de toutes choses. D'ailleurs, s'il n'eût cherché et ambitionné que la louange des hommes , n'eût-il pas dû descendre de la croix lorsque les Juifs s'écrièrent : Que maintenant il descende de la croix et nous croirons en lui (1)?

Telle était donc cette mort environnée de tant de honte. Sans doute pour un homme se proposant d'induire les autres en erreur, ce n'était pas un moyen bien puissant; mais rien n'était plus digue d'un Dieu qui ne voulait que la rédemption du monde

1 Mat., 27.

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en se soumettant aux volontés si rigoureuses de son Père, et qui désirait, en procurant notre salut, nous manifester les trésors de sa bonté, de sa puissance et de sa sagesse.

Cette Passion auguste n'affermit pas seulement notre foi ; elle relève encore notre espérance, car par elle Jésus-Christ s'est donné lui-même; elle enflamme notre charité, car elle nous le montre immolé pour nous. Contentons-nous de ce que nous venons d'ex-poser des vertus théologales, et même des vertus cardinales, dont nous avons déjà parlé plus haut et dont nous aurons encore à parler dans la suite.

Il faut néanmoins reconnaître , et tout homme intelligent en conviendra, que là se trouve encore le modèle et la règle d'une prudence consommée, d'une tempérance, d'une force et d'une justice au-dessus de toute admiration.

CHAPITRE VII. Degrés de contemplation dans la Passion, selon les sept dons du Saint-Esprit.

On voit aussi, dans cette Passion glorieuse, briller avec éclat le flambeau de la sagesse et de l'intelligence, du conseil et de la force, de la science et de la piété, et de la crainte du Seigneur. Mais comment une sagesse suprême se trouve-t-elle et se montre-t-elle ici ? Il n'appartient qu'à un esprit profondément parfait de

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s'en former une idée. Comment l'homme y devient-il consommé en sagesse? Le dire et en même temps traiter en détail des autres dons, c'est une entreprise au-dessus de mes forces. Cependant, ô mon bien-aimé frère, il est en votre pouvoir, si vous le voulez, de reconnaître très-clairement dans cette vénérable Passion , dont je suis indigne de parler, sept élévations ou sept degrés de contemplation selon les sept dons de l'Esprit-Saint , le don de sagesse et d'intelligence, de conseil et de force, de science et de piété , et de crainte du Seigneur.

1° L'homme attaché à la croix avec Jésus-Christ s'élève de la sorte par le don de la sagesse au sommet de la contemplation. Il commence par considérer comment celui qui est souverainement puissant, a voulu être foulé aux pieds pour nous; celui qui est souverainement sage , tourné en dérision comme un insensé; celui qui est la bonté par excellence, abreuvé d'amertume et condamné comme le plus méchant des hommes à la mort la plus honteuse. L'âme se prend alors à admirer une si grande bonté et une bénignité si inconcevable de la part de Dieu envers des créatures indignes. Continuant toujours à se nourrir de cette Passion de son Seigneur, et se fortifiant de plus en plus dans son admiration pour cette charité si excellente d'un Dieu envers ses pauvres serviteurs, l'âme commence à sentir ses désirs et l'ardeur de son amour s'enflammer pour Jésus-Christ. Elle repasse en sa pensée avec avidité et la Passion bienheureuse et la clémence infinie du Sauveur, et alors ses diverses

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puissances subissent une action en quelque sorte ineffable. Son goût se pénètre de douceur, ses appétits se rassasient d'amertume , tout l'homme intérieur devient étranger à lui-même et se repose en Jésus-Christ. O merveille étonnante et inconnue aux siècles passés ! Dans une amertume indicible se trouve une douceur inexprimable; et c'est en cela que la contemplation de l'âme devient parfaite, car ce parfum inénarrable qu'elle goûte à la vue de la miséricorde suprême s'abaissant jusqu'à mourir pour nous, elle l'unit à cette amertume sans limites causée par le spectacle des douleurs de Jésus-Christ immolé. L'amertume produite par la contemplation recueille l'âme et la simplifie; l'admiration excitée à la vue de la charité céleste, la trouvant en cet état, l'élève au-dessus d'elle-même et la plonge tout entière en Dieu. O Passion admirable! ô breuvage ineffable ! ô opération inappréciable ! là je vois dans un mélange inénarrable la douleur profonde d'une compassion sincère et une allégresse immense causée par la pensée des miséricordes divines. Et parce qu'à une amertume indicible vient s'unir une joie indicible, l'âme au milieu de ces deux affections si diverses tombe dans la stupeur, et, comme enivrée, elle se précipite tout entière en Dieu. Par cette compassion d'amertume, elle se purifie comme l'or dans la fournaise; et en contemplant cette clémence et cette bénignité, elle s'illumine des rayons du soleil de justice. D'un côté , elle trouve une pureté céleste ; de l'autre , une science toute divine. Dans l'amertume elle se dégage

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de tout, et dans cette Immensité de la clémence elle se divinise. Que dirai-je encore? Elle nous offre l'image de l'extase , absorbée qu'elle est dans cette ineffable charité ; et c'est alors que l'épouse se repose avec son Epoux, et qu'elle s'endort au milieu d'une suavité admirable.

2° Considérons maintenant comment cette Passion digne de tout notre amour, nous élève par le don de l'intelligence.

Lorsque l'homme rappelle à sa pensée tout ce que le Fils de Dieu a voulu souffrir de tourments pour lui , il reconnaît quelle est la noblesse d'une âme rachetée au prix du sang de Jésus-Christ, et cette pensée lui fait concevoir des sentiments plus élevés. En effet, il comprend que c'est afin de purifier son âme que ce sang précieux a été versé, et alors il rougit, il a horreur de se souiller en marchant dans les sentiers du vice. Il sait que c'est par l'hommç que cette Passion bienheureuse se propose de réparer les ruines des anges, et il se sent rappelé à vivre de la vie des anges et à établir sa demeure dans le ciel; il voit Jésus-Christ sur la croix, livré sans réserve à toute tribulation pour nous , et tout lui paraît léger et facile pourvu qu'il puisse vivre pour Jésus seul et ne plaire qu'à lui. Il repasse donc en sa pensée combien l'a aimé ce Sauveur qui se montre à lui victime de tant de cruautés et d'ignominies; et embrasé de son amour il s'efforce, autant qu'il est en lui, d'entrer dans ce côté bienheureux, percé pour lui et ouvert à ses besoins. Son âme s'enflamme

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comme le feu , et il n'éprouve plus qu'un désir, celui d'être crucifié avec Jésus-Christ. Il se contriste, il gémit et soupire avec ardeur après le moment où il lui sera donné de se voir totalement pénétré de la Passion de son Dieu et pleinement transformé en son Seigneur crucifié. Il répute une misère et une servitude de vivre autrement qu'immergé dans le sang de son Rédempteur. Il ne s'estime pas un homme, mais un animal et moins qu'un animal, s'il n'est revêtu de la Passion du Seigneur. Il a en horreur profonde toute négligence d'un si noble bienfait; aussi s'efforce-t-il de méditer toujours ou presque toujours cette Passion ; car de même qu'il veut demeurer en tout temps racheté, ainsi veut-il toujours porter dans son coeur le prix de sa rédemption. Sa vie et ses délices, c'est Jésus crucifié. C'est pourquoi il aime à converser sans interruption avec lui. Oh ! quelle douleur et quelle tristesse il éprouve lorsqu'il voir; son coeur pencher vers quelque autre objet ! Il s'enivre du sang de Jésus-Christ , et tout le reste lui est en dédain. C'est de ce sang que lui vient toute sa beauté, c'est en lui que, devenue semblable au Sauveur, son âme est une épouse sans tache de l'Epoux divin. Il reconnaît que c'est dans l'ouverture de ce côté sacré que se trouve le lien du céleste mariage qui les unit, et ainsi il veut y demeurer inséparablement attaché. Il touche et retouche les blessures de l'Epoux , et tout son coeur en est profondément transpercé. Ce coeur, il l'applique , le lie et l'enchaîne par le noeud indissoluble de la charité à ces blessures ; et ainsi

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l'épouse blessée s'unit inviolablement à son Epoux blessé, ses blessures s'unissent à ses blessures. Le sang de l'Epoux s'épanche sur les blessures de l'épouse, et elle se sent défaillir de douleur, elle se fond d'amour , et c'est là qu'elle trouve son repos.

5° Voyons comment cette Passion bienheureuse nous aide à nous élever par le don de conseil ; c'est le troisième degré.

L'âme , dans sa méditation , se rappelle comment Jésus-Christ s'est fait obéissant à son Père jusqu'à la mort de la croix ; comment pour nous il s'est soumis à toutes sortes d'humiliations, d'abaissements et de dérisions ; comment il a cherché par son abjection la gloire de son Père; comment, par l'ignominie de sa mort, il s'est couvert d'un déshonneur égal au déshonneur que nos péchés ont causé à la majesté divine. Elle se rappelle encore que , si durant sa vie Jésus-Christ a été pauvre, sur la croix sa pauvreté fut extrême, puisqu'il y est demeuré nu et dépouillé de tout. Sur cette croix elle voit abreuvé d'amertume et de douleur celui qui est le bonheur et la félicité des anges; car, dans sa Passion, toute joie, toute consolation temporelle fut éloignée de lui. Pleine de ces pensées , l'âme se porte à faire quelque chose de semblable et s'efforce de devenir étrangère à tout désir des honneurs, à toute possession des choses de la terre, à toute consolation corporelle. A la vue de son Sauveur humilié et vilipendé, ce ne sont plus les vanités du monde qu'elle considère ; elle n'ambitionne plus que l'humiliation , l’abaissement,

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le mépris, car c'est par là qu'elle peut devenir semblable à son Maître ; le reste, elle l'abhorre comme une boue immonde. Déjà son désir n'est plus de plaire aux hommes; loin de là, elle voudrait, autant qu'il est en son pouvoir, déplaire à tous; être en horreur à tous, mais toujours pour la gloire de Dieu. Et si le choix lui en était offert, ce sont les mépris qu'elle embrasserait plutôt que les honneurs. Ses propres louanges sont pour elle une exhalaison impure, car ce qu'elle cherche, ce sont les louanges de son Dieu ; c'est en cela qu'elle se répand , qu'elle se fond toute entière ; ce qu'elle poursuit en toute chose et avec des efforts incessants, avec une soif inextinguible , c'est l'honneur seul de la majesté suprême. Déjà ce n'est plus sur elle-même qu'elle se replie, vers ce qui l'environne qu'elle se penche, c'est à son Dieu qu'elle tend sans réserve et sans se détourner ni à droite ni à gauche. Oh ! alors elle triomphe d'allégresse quand , par les mépris qu'elle endure, elle peut rendre gloire à Dieu , car elle soupire après ces mépris et cette gloire; c'est tout ce qu'elle voit dans la croix de Jésus.

Mais que dirai-je de la pauvreté? L'âme voudrait demeurer nue et dépouillée avec le Sauveur dépouillé de tout sur la croix. Avoir quelque chose , c'est pour elle un chagrin profond; ne rien avoir, soit en particulier, soit en commun, soit en réalité, soit quant à l'usage seulement , c'est pour elle le souverain bonheur, car ce qui lui plait, c'est l'exercice de la pauvreté. Cependant, comme la nécessité et même

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son avantage spirituel ne lui permettent pas de se passer de l'usage de certaines choses, elle les conserve en la manière qu'elle juge la plus profitable à l'honneur de Dieu ; mais c'est pour son coeur un glaive tranchant. C'est pourquoi , s'allégeant autant qu'il est en elle, elle se borne à ce qui est indispensable, et loin de multiplier ces objets, elle met son bonheur à les rejeter.

Que dirai-je maintenant des consolations et des délices corporelles? Cette âme, autant qu'il est en son pouvoir, s'arrache sans retard à toute consolation qui ne vient point de Dieu, qui n'est point en Dieu ou selon Dieu. Elle désire sans cesse être rassasiée d'amertume et d'affliction avec Jésus-Christ. Tout ce qui plaît au corps ou peut le flatter, elle le déteste du fond du coeur. Elle rie saurait trouver de joie et de bonheur qu'en voyant se former en elle une ressemblance parfaite avec les plaies bienheureuses de son Sauveur. Elle abhorre les consolations ; elle fait sa félicité de tout ce qui est douleur et amertume.

Ainsi , par le don de conseil qui se trouve en la Passion du Sauveur, celui qui la médite avec courage se détachant de tout et tendant à Dieu sans réserve , s'élève au-dessus de tout et demeure séparé de soi-même. Alors son coeur et sa pensée ne sont plus occupés que de l'honneur de Dieu, des humiliations et des souffrances de Jésus-Christ. Il converse seul à seul avec Dieu, s'entretient avec lui des honneurs à qui il doit à sa majesté , des richesses éternelles, des félicités infinies de la patrie céleste. C'est là qu'il

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habite, là qu'il se repose ; c'est en son Seigneur qu'il goûte une douceur ineffable, que son coeur se fond , que son esprit s'élève au-dessus de soi-même, que son âme s'enivre de délices spirituelles et s'ensevelit dans leurs ineffables douceurs.

4° On monte au quatrième degré par le don de force, et c'est ainsi qu'on s'y élève à l'aide de la Passion. L'âme , repassant avec soin dans sa pensée cette Passion, considère la force de Jésus-Christ à entreprendre, à supporter, à soumettre. Ce qu'il entreprend, et avec une volonté si parfaite, ce sont des combats pleins d'ignominie dans lesquels il s'offre à endurer des tourments indignes et barbares pour des peuples idolâtres, pour ses plus cruels ennemis. Ce qu'il supporte , ce sont des traitements atroces et avilissants, et comme un agneau plein de douceur, ou plutôt avec une mansuétude sans comparaison plus grande que celle de l'agneau , il les supporte pour sa créature qu'il serait en son pouvoir de détruire en un clin-d'oeil. Ce qu'il soumet , c'est lui-même sur la croix, et le démon est vaincu et la mort trouve sa destruction dans cette mort de la croix. Ainsi agit le soldat courageux de Jésus-Christ, l'imitateur de son Seigneur. Plus une chose lui est difficile et ignominieuse, plus il déploie de ferveur, de zèle et de volonté généreuse à l'entreprendre, pourvu cependant qu'il y découvre l'honneur et la gloire de Dieu ou le salut de ses frères ou la propre utilité de son âme , ce qui revient toujours à l'honneur de Dieu. Rien, en effet, ne lui semble difficile ou ignominieux quand

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il agit pour un Dieu qui a entrepris de telles choses pour lui indigne; tout, au contraire, lui apparaît plein de douceur, d'amabilité , de gloire et d'attrait. Plus il voit qu'il va s’assimiler à cette Passion ignominieuse, plus il l'étreint et l'embrasse avec avidité. C'est là ce qu'il cherche, ce qui occupe sa pensée, ce que son esprit pleinement illuminé désire accomplir. Il ne dit point : « Pourquoi tel ou tel fardeau m'a-t-il été imposé? » Mais il s'écrie: Pourquoi n'entreprendrai-je point cette oeuvre si pénible? pourquoi ne subirai-je pas ce qui doit me causer tant de confusion ? »

Il s'efforce ensuite d'imiter Jésus, son Seigneur, dans le support des tribulations , car il devient semblable à un agneau ; et en présence de ceux qui le dépouillent , le tournent en dérision et le flagellent , il garde un silence inviolable, et même son coeur sourit à de pareils traitements, parce qu'il se voit devenir semblable à son Seigneur, parce qu'il souffre selon qu'il en est digne, et que par ses opprobres son Dieu est honoré.

Il imite encore son Sauveur dans sa force à dominer, car il se soumet tous les appétits de son âme, en sorte qu'ils ne sauraient s'étendre à rien de nuisible, de vain et d'inutile. Il veille sur son coeur comme sur un camp fortifié, et empêche que rien de coupable , d’oisif ou d'infructueux ne puisse y pénétrer. La garde qu'il monte autour de ce coeur est parfaite et sans interruption ; aussi le force-t-il à s'occuper sans case de ce qui est divin , ou du moins d'objets qui l'élèvent vers son Dieu. Et parce que , tant que nous

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sommes en ce monde , toujours ou presque toujours la paille se mêle au bon grain , il tient sans cesse le van en main et l'agite sans s'arrêter afin de purifier son aire. Il a placé un glaive flamboyant à la porte de ce coeur, et il le garde avec diligence comme le paradis de Dieu. Toute pensée qui désire s'y rassasier de l'arbre de vie est accueillie et nourrie avec empressement ; mais tout ce qui tente de porter même un regard vers le fruit défendu est à l'instant banni sans miséricorde. Le serpent n'y traîne point ses replis tortueux, et la femme n'y trouve aucune place à ses vaines imaginations. Si par hasard quelque chose de semblable s'y rencontrait, il serait éloigné avec promptitude et mépris, car on n'entretient ici que ce qui est puissant et fort. Celui-là peut véritablement se livrer à la sainte contemplation qui marche ainsi avec un corps pur et un coeur libre de toute affection terrestre. Ses yeux ne s'élèvent point vers les vanités, ses oreilles ne s'ouvrent point aux paroles coupables ou inutiles , son odorat ne cherche point à se repaître de parfums, son goût dédaigne toute douceur, et tout ce qui sent la mollesse lui est étranger. Il se garde intérieurement et extérieurement avec une vigilance sans égale; il est maître de lui-même aussi pleinement qu'il peut être donné de l'être en cette vie , et ainsi sa pureté le rend tout-à-fait apte à recevoir les divines illuminations du ciel. Le Soleil de justice établit volontiers son séjour dans une demeure aussi pure, et ses rayons en pénètrent tous les recoins. L'éclat de ce soleil brille jusque dans ses profondeurs,

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car il n'y trouve ni obstacle ni résistance ; il brille et illumine jusqu'à ce que ce coeur soit absorbé tout entier dans sa clarté divine. Alors l'âme, élevée au-dessus d'elle-même, entre dans une obscurité céleste et elle s'écrie : La nuit est ma lumière au milieu de mes délices (1).

5° Le don de science est le cinquième degré auquel il faut monter dans la méditation des souffrances de Jésus-Christ. Si donc vous voulez recevoir ce don au milieu d'un peuple pervers et corrompu , et marcher ici-bas avec prudence, c'est dans cette Passion vénérable que vous le trouverez brillant de l'éclat le plus vif. Nous pouvons cependant considérer ce don de science en tant qu'il est une connaissance des choses inférieures à l'aide desquelles nous nous élevons à la contemplation de ce qui est surnaturel et céleste, et nous le découvrirons encore sous ce point de vue dans la Passion de Notre-Seigneur, surtout si nous voulons nous appliquer à bien comprendre les figures qui s'y rapportent. Sous ces figures, n'en doutez pas, s'offrira à vous un trésor caché d'où s'exhalera un parfum ineffable de dévotion , et dans lequel l'âme qui cherche avec ardeur puisera de quoi se rassasier avec abondance. Voyez donc de quelle clarté brillent et ces figures et la sainte Ecriture dans la Passion du Seigneur, et de là montez plus haut afin d'admirer la sagesse et la clémence de Dieu, notre Père , qui a tout disposé avec tant de soin pour notre propre utilité. Ramenons toute chose,

1 P. 138.

autant que nous le pouvons, à Jésus crucifié et disons :

Dans le principe, Dieu a créé le ciel et la terre, c'est-à-dire Dieu a restauré dans son Fils crucifié et la nature angélique et la nature humaine : celle-ci par la rédemption , celle-là en se servant de l'homme pour réparer ses ruines. Dieu a dit : que la lumière soit faite; et c'est lui qui sur la croix est la vraie lumière dissipant les ténèbres du péché , créant le jour par sa présence et la nuit par son éloignement. C'est sur la croix qu'il a établi le firmament au milieu des eaux , car c'est là qu'il a séparé les consolations temporelles des consolations éternelles, qu'il a divisé les eaux de la sagesse humaine des eaux de la sagesse céleste, les eaux de l'iniquité des eaux de la grâce, les eaux de la tribulation des eaux des divines consolations. En Jésus crucifié ont été assemblées toutes les eaux répandues sous le ciel, car c'est sur lui que Dieu a placé toutes nos iniquités, c'est-à-dire toutes les peines méritées par nos crimes. Oui, c'est vraiment en lui qu'eut lieu la réunion des grandes eaux, car sur sa tête est retombé un déluge de souffrances, d'amertumes et d'opprobres. Aussi la terre apparut-elle desséchée par la grâce qui en découla , et ceux que leurs iniquités rendaient dignes de tout un abîme de peines ont-ils été délivrés par la vertu de sa Passion. Il est donc véritablement une mer sans bornes, une mer spacieuse et profonde.

Parcourez ainsi les saintes Ecritures , selon que Dieu vous donnera de le faire, et vous trouverez une

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multitude infinie d'endroits qui se rapporteront admirablement à la Passion du Sauveur. Les choses mêmes qui n'offriraient aucun terme de comparaison suffiraient pour nous éclairer abondamment sur ce sujet; et quiconque voudra recueillir avec soin les passages et les figures des saints Livres, et considérer cornaient ils nous rappellent la Passion de Jésus-Christ , découvrira un accord admirable entre eux et elle, et son coeur s'enivrera d'un bonheur indicible aux accords de ce concert mélodieux qui l'introduira jusque dans le sanctuaire du Seigneur. Choisissez telle figure qu'il vous plaira, même une figure qui peut sembler étrangère à la Passion du Sauveur, et vous comprendrez quelle source de douceur elle contient si on la médite avec attention (1). Voyez, je vous prie, Abraham immolant un veau pour servir à manger aux trois anges; c'est un sujet nul en apparence ou du moins fort médiocre, et cependant quel parfum de contemplation il nous offre ! La suavité qui en découle est telle qu'au premier aspect l'âme en est pénétrée comme à la vue de cet arbre de vie qui est au milieu du paradis et qui nous rappelle Jésus sur la croix au milieu de son Eglise ou dans le coeur de la Vierge, car ce coeur était un vrai paradis ; elle en est pénétrée comme elle l'est à la vue de cette fontaine qui sort du jardin de délices, c'est-à-dire du côté sacré du Sauveur. Que signifie Abraham immolant le veau le plus tendre de son troupeau pour le donner en nourriture à ces trois hommes, sinon Dieu le Père livrant

1 Gen., 18.

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au supplice de la croix , pour nos iniquités, son Fils unique , plein d'innocence, de grâce et de vérité? Et ces trois hommes qui se rassasient de cette victime que représentent-ils, sinon la Trinité qui était affamée de justice à l'égard de nos crimes, et se satisfait pleinement dans cette Passion? La douceur de cette figure apparaît en ce qu'Abraham nous offre l'image de Dieu le Père, la victime qu'il met à mort l'image du Fils, et ces trois hommes l'image de la Trinité, non que le Père et le Fils soient distincts de la Trinité, si ce n'est qu'ils sont deux des trois personnes. Oui , cette douceur est ineffable et merveilleuse pour le coeur qui contemple ce mystère, lorsqu'il voit d’un côté la justice de Dieu affamée, et de l'autre sa charité sans limite le portant à chercher en soi-même le prix de la satisfaction. Et s'il n'en eût été ainsi, l'exigence de cette justice nous eût absorbés, car nul autre que cette tendre victime n'eût pu satisfaire à son immensité. Dieu le Père a donc livré son Fils à toute affliction et à tout opprobre afin de satisfaire à soi-même , à son Fils et au Saint-Esprit pour l'injure dont nous étions coupables envers eux. Quoi donc ? Parce que nous l'avons offensé, a-t-il dû prononcer sa propre condamnation? Ne pouvait-il se venger autrement qu'en souffrant la peine méritée par nos crimes? C'est nous qui avons péché contre Jésus-Christ , et il a été condamné par nous, en nous et pour nous; et bien que l'injure et la condamnation retombassent sur deux natures diverses, ce fut pourtant la même personne qui se trouva injuriée et condamnée. Prenez donc part,

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ô mon frère bien-aimé, à cette victime offerte par Abraham, si vous voulez vous rassasier parfaitement.

Mais remarquez encore ce qui est contenu dans cette figure. Après le repas où la victime a été servie , un fils qui doit naître de Sara est promis à Abraham , bien que tous deux soient avancés en âge et déjà parvenus à la vieillesse. Que veut dire cette promesse? Après sa mort, Jésus-Christ, qui est signifié par Isaac , renaît-il de nouveau? Oui, sans doute, et c'est dans nos coeurs qu'il prend cette naissance. Ce vieillard Abraham , c'est Dieu le Père , qui est appelé , dans Daniel , l'Ancien des jours à cause de cette autorité principale qui a coutume de résider chez les vieillards (1). En lui il n'y a pas succession de durée; car bien qu'à cause de son immensité sa durée soit la possession d'une vie interminable; cependant, à cause de sa simplicité parfaite , cette durée est tout entière en un même instant. Ce père ancien , après s'être nourri de la victime, a engendré de Sara, aussi avancée en âge, Isaac, son fils unique, qu'il engendre de toute éternité , c'est-à-dire qu'après l'avoir immolé pour nous sur la croix , il l'a envoyé , non par un changement de lieu, mais par ses divines illuminations, en nos âmes vieillies par toutes sortes de péchés. Alors nous avons pu vraiment permettre le ris à nos lèvres , car ii nous a été donné de contempler une lumière pleine de douceur et de nous reposer aux rayons délectables du soleil de justice ; et ainsi Isaac a été véritablement notre ris.

1 Dan., 7.

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Mais quoi ! a-t-il donc pu sembler admirable aux yeux du Seigneur que la vieillesse engendrât de la vieillesse? Oui, assurément, c'est une chose digne de toute admiration et de toute action de grâces, que celui qui est la Majesté suprême, l'Ancien des jours à cause de sa souveraine autorité , ait daigné se souvenir d'âmes abjectes, livrées à l'idolâtrie et invétérées en tout genre d'iniquité. Mais ce qui est encore plus admirable , c'est qu'il ait agi ainsi après la mort de la victime, c'est-à-dire après la mort de son Fils, car nous méritions , l'ayant nous-mêmes livré au supplice, d'être privés de sa présence pour toujours. Le Seigneur, au contraire , s'est servi à notre avantage de ces jours anciens , de cette malice invétérée ; nous l'avons traité d'une manière indigne , et il s'est montré bienfaisant à notre égard; nous avons lait mourir son Fils , et en vertu de cette mort il a condamné la mort en nous. Remarquez donc et considérez avec attention quelles sont les merveilles du Seigneur. Peut-être votre coeur se livre-t-il aux inquiétudes en voyant que c'est aux derniers jours, quand Sara est avancée en âge, que tout cela s'opère? Mais que serait-ce donc si Sara eût été frappée par la mort? Que serait-ce si, après avoir attendu si longtemps , il eût retardé tant soit peu? N'eussions-nous pas été consumés dans nos iniquités si Isaac n'eût pas été enfin la cause de notre joie? Mais pourquoi plus d'abondance aujourd'hui qu'aux jours anciens? Sain doute parce que nos iniquités ont plus abondé que les iniquités des premiers temps.

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Oui , grâces vous soient rendues , ô Seigneur Jésus . grâces vous soient rendues de ce que vous vous êtes rappelé de nous alors que nos crimes provoquaient davantage votre colère. Je me dois donc à vous tout entier, et même jusqu'à l'infini , s'il m'était possible; car non-seulement c'est vous qui avez formé tout mon être , mais encore c'est vous qui m'avez fait de nouveau par votre immense bénignité. Maintenant je m'approcherai de vous , toutes mes puissances tendront à vous, je m'attacherai à vous sans réserve. Que là seulement mon coeur trouve son repos , et qu'à l'avenir il n'erre plus par des sentiers détournés.

Mais si, en méditant sur la Passion du Sauveur, l'âme doit s'élever à l'aide des figures qui s'y rapportent et la représentent , il lui faut donc les repasser avec tout le soin possible en sa pensée, et par leur considération pénétrer dans ces trésors de la bonté et de la bénignité du Seigneur, jusqu'à ce qu'enfin elle arrive à un tel point qu'elle soit plongée tout entière en Jésus-Christ, son Sauveur, et que son coeur soit tout absorbé en son amour. Mais cette faveur est un don de Dieu; il faut l'en reconnaître l'unique auteur, et cependant ne rien négliger de ce qui est en nous pour y parvenir.

6° Le sixième degré , c'est le don de piété. Lorsque l'homme considère les profondeurs de la tendresse de Jésus-Christ Notre-Seigneur , tendresse qu'il a répandue sur nous avec abondance en mourant pour nous sur la croix , comme il l'a fait, il se sent ému et son coeur se dilate à l'égard du prochain , en sorte

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qu'il sacrifierait volontiers sa vie pour le salut de celui qu'il voit racheté par la croix de son Seigneur. Son coeur, dis-je , se dilate à la vue du sang de son Rédempteur ; et en même temps qu'il compatit profondément à Jésus crucifié, du fond de son âme il gémit , comme il ferait pour lui-même , sur son frère qui s'éloigne de ces divines blessures et foule ce sang à ses pieds. Il est transpercé par le spectacle des plaies de son Sauveur devenues un objet de mépris , et par la compassion que lui inspire le malheureux qui échange avec aussi peu de souci la vie bienheureuse contre la mort de l'enfer; car ce qui le frappe, c'est de voir son Dieu méprisé , la mort de Jésus-Christ , le Fils unique de l'Éternel , dédaignée , son sang précieux profané indignement , la plus noble des créatures , celle qu'il a marquée de son image , marcher avec ardeur vers l'abîme.

Mais, de même qu'il s'attriste sur les méchants, de même il se réjouit sur les bons en les voyant recevoir le véritable effet des blessures de Jésus-Christ. Il entre en leur société dans ces blessures et devient un avec eux. La joie qu'ils éprouvent du bien qui s'accomplit leur est commune, et aussi la tristesse que la vue du mal leur inspire. Il estime chacun de ses frères comme un autre lui-même , en se rappelant que tous ont été créés par le même maître , modelés sur une même image , rachetés du même sang et destinés à une même félicité. Mais ce qui touche principalement son coeur, c'est que son Seigneur a été crucifié pour tous. Aussi dans sa contemplation cherche-t-il Jésus

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en tous , le considère-t-il en tous , le voit-il en tons selon qu'il est en son pouvoir, et ainsi il appartient tout entier à ses frères parce qu'il est tout entier au Sauveur crucifié. Oh ! quel bonheur, quels tressaillements il éprouve lorsqu'il voit le prochain rendre gloire à Dieu par ses bonnes oeuvres ! Il ne lui porte point envie , il n'en est point jaloux , il n'en médit point, il ne lui suscite aucun embarras, aucun obstacle, aucun retard soit par signes, paroles ou actions, soit pour un motif ou pour un autre; mais il n'a soif que de son avancement, il n'a de haine que pour ses défauts , il regarde comme son bien propre les vertus et les vices de son frère. Et Jésus-Christ aime d'une affection toute singulière une telle façon d'agir, car c'est pour le salut des âmes et l'amour de son Père qu'il a été attaché à la croix.

Ainsi le salut des âmes , la gloire de Dieu , la compassion pour le prochain , un amour qui enflamme son propre coeur, voilà ce que l'homme doit chercher dans les plaies de Jésus; et par ce don de piété son âme arrivera à s'élever à Dieu d'une manière admirable. C'est en effet quand l'homme s'efforce , autant qu'il est en lui , de se conformer à cette piété qui a été manifestée sur la croix , que le Sauveur se complaît surtout en son âme. Alors à cette âme si conforme à lui , si digne de son affection, il montre ouvertement sa tendresse, il prodigue ses embrassements comme à une épouse de prédilection ; il l'aime , la chérit , la presse contre son cœur; car il voit , dans la compassion qu'elle lui porte , ses propres

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sentiments ; dans son désir de rendre gloire à Dieu , le but qu'il se propose , dans la soif du salut des aines , le zèle qui le consume , et dans l'ardeur qui la dévore , comme une transformation en lui-même. Ainsi la piété est utile à tout , cette piété qui n'ambitionne que l'honneur de Dieu, éloigne des âmes ce qui peut leur être une cause de douleur, soupire après leur avancement, ne voit en l'âme qu'elle anime que le sang de Jésus-Christ; cette piété enfin qui excite et enflamme notre charité envers Dieu et le prochain.

Remarquez donc, ô mes bien-aimés (pour moi , je le tiens comme certain et indubitable) , remarquez que ce don plaît à Jésus-Christ d'une manière spéciale parmi tous les autres, et même qu'il l'emporte sur les autres dans son amour. Accomplissons, je vous en prie , tout le bon plaisir du Seigneur, et puisons dans son côté la piété qu'il renferme. Soyons tous un dans notre Dieu crucifié, ne recherchons que Jésus-Christ dans le prochain , et portons-nous vers nos frères de telle sorte que ce soit pour revenir nous re-poser ensemble dans les blessures sacrées du Seigneur. Cardons-nous de considérer dans le prochain la beauté ou quelque chose de semblable qui pourrait éloigner notre coeur de Dieu ou de son amour; mais qu'il nous apparaisse racheté au prix des tourments et couvert du sang de Jésus. Que l'âme du prochain entre dans notre coeur en compagnie de ce sang précieux , que rien ne nous soit difficile , que rien ne nous semble indigne , même une mort ignominieuse, pour celui que le Seigneur a sauvé au prix de tant d'ignominies.

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Bien plus, ayons soif d'afflictions, d'opprobres en tout genre, et même de la mort la plus honteuse pour le salut des âmes. Que chacun de nos frères soit connue notre propre coeur, car pour chacun d'eux a été brisé le coeur de Jésus-Christ , pour chacun son corps a été accablé de douleurs innombrables. Multiplions nos prédications , nos exercices , nos bons exemples , nos prières, nos jeûnes , nos génuflexions , nos veilles , nos humiliations pour le salut des âmes. Que notre office , notre gloire, notre consolation soient d'offrir sans cesse quelque chose à Dieu pour une telle fin. Que nos yeux ne cessent jamais de verser des larmes abondantes sur nos fautes et celles de nos frères. Que notre seule satisfaction dans cette vallée de misères , ô mes bien-aimés, consiste à nous rassasier de telles amertumes. Que nos péchés et ceux de nos frères soient sans cesse présents à nos yeux. Bien plus , qu'ils pénètrent le plus profond de nos coeurs, et qu'en même temps , toujours , en tout lieu et en toute chose se rencontre Jésus-Christ Notre-Seigneur, crucifié pour nos crimes. C'est là le degré de la piété : il amollit entièrement le coeur et le dilate ; il le place dans les bras du Sauveur, et l'y laisse dans un doux repos.

7° Le septième et dernier degré est le don de crainte par lequel on surveille et on conserve la perfection de toute action et de toute contemplation , de façon pourtant à en éloigner ce qui sent l'esclavage. Voici comment on y arrive par la Passion du Sauveur. Quand l'homme considère combien le Fils de Dieu , son Seigneur et son Maître , après s'être revêtu de la

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nature humaine, a souffert pour nos iniquités; combien il a vengé sévèrement notre péché sur sa personne, bien qu'il fût l'innocence même et un Dieu plein de mansuétude , alors il se prend à réfléchir de quelles peines , de quels opprobres , de quelles insultes , de quels châtiments est digne celui qui a posé la cause de ces souffrances. Il reconnaît combien son péché déplaît à la Majesté suprême et combien elle l'a en horreur, puisque pour le laver le Fils de Dieu a été livré à la mort de la croix. En effet , de même que Dieu ne saurait voir sans douleur les opprobres et la mort de son Fils , de même il ne saurait voir sans une indignation égale le péché qui a immolé ce Fils. Bien plus , il l'a tellement en horreur qu'il lui a été plus difficile de souffrir la vue du péché que la mort de son Fils; qu'il a mieux aimé sacrifier celui-ci sur la croix , que de laisser subsister la honte de ce même péché. Que l'homme voie donc et qu'il considère combien il a offensé cette souveraine Majesté , lorsqu'après un tel jugement il n'a témoigné que du mépris pour le Seigneur, en crucifiant de nouveau en son coeur son divin Fils. Il est étonnant qu'en présence du Dieu qu'il a outragé , l'homme ne soit pas saisi d'un effroi sans bornes , qu'il ne tremble pas comme la feuille agitée par la tempête et qu'il ne se résolve pas en poussière par l'excès de sa crainte. Rappelons-nous donc , mes bien-aimés , notre vanité , notre malice et nos offenses à la Majesté divine , et devant elle humilions-nous autant que nous le pourrons : ce sera bien peu encore en comparaison de ce

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que nos crimes méritent et de ce que le Seigneur a droit d'exiger de nous. Tremblons et rougissons d'élever nos yeux vers le ciel; frappons notre poitrine à l'exemple du publicain , et ayons quelque compassion pour notre état criminel. Disons-nous qu'il n'est point étonnant que Dieu dédaigne d'abaisser son regard sur nous , après avoir été méprisé de notre part comme un boue immonde. Que la crainte de sa Majesté et le respect qui lui est dû nous portent à nous anéantir autant qu'il est en nous , et à ne concevoir de nous à l'avenir que les sentiments les plus bas. Elevons-nous avec courage contre l'étrange malice de nos coeurs , vengeons en nous l'injure faite à notre Dieu , foulons-nous à nos propres pieds sans ménagement , en nous écriant , chacun au-dedans de soi-même : Mon Seigneur a été ainsi humilié et affligé pour mes péchés, et moi, qui suis coupable, je pourrais me soustraire à l'humiliation et aux peines ! Loin de moi désormais de me croire autre chose qu'une fange détestable , honteuse et repoussante , une fange dont je ne saurais moi-même supporter la fétidité. C'est moi qui ai déversé le mépris sur Jésus-Christ , mon Seigneur, et c'est pour moi qu'il s'est livré à la mort ! Mes vêtements mêmes me sont un sujet d'accusation, et je m'étonne que toute créature ne s'élève pas contre moi , après que j'ai traité de la sorte le Créateur de toutes choses.

Cependant notre crainte doit être telle qu'elle n'altère point notre confiance en l'immense miséricorde de Dieu , car sans aucun doute sa bonté l’emporte

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infiniment sur notre malice. Cette crainte toute d'humilité et de respect nous est un puissant moyen de nous élever, car c'est par elle surtout qu'on arrive à voir surabonder la grâce.

Mais ne vous fâchez pas, mon frère, si, à l'occasion de cette crainte, je semble m'éloigner un peu de la Passion du Seigneur. Je me propose d'y revenir bientôt. Pour vous donner une idée plus parfaite de cette crainte, voici ce que j'ai encore à vous en dire : Il me semble voir toutes les créatures de l'univers s'élever contre moi et, me considérant comme un homme abominable, s'écrier: Voilà celui qui a méprisé et méprise encore le Seigneur notre Dieu; voilà le plus vain , le plus pervers des hommes , un homme qui a plus aimé la vanité que le Seigneur. Voilà le plus méchant et le plus ingrat des mortels. Les mensonges du démon ont plus occupé sa pensée due les bienfaits du ciel; les malices de l'enfer ont plus touché sou coeur que la charité divine; le titre d'esclave de Satan lui a été plus agréable que celui d'enfant de Dieu. Voilà l'homme que la présence du Seigneur a trouvé sans respect; l'homme que sa tendresse n'a pu gagner, ses jugements impressionner. Oui , c'est là celui qui, dans sa perversité , a méprisé et , autant qu'il a été en lui , tourné en dérision la puissance , la science , la sagesse et la bonté du Seigneur. Il a plus redouté de déplaire à l'homme le plus faible qu'à la puissance éternelle; il a plus rougi de faire ce qui lui causait quelque honte en présence du dernier des hommes que de commettre les crime: les plus infâmes en présence

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de la sagesse incréée; il s'est plus affectionné à une fange immonde qu'au bien suprême et à la félicité céleste, bien qu'il fût arrêté d'un côté par une défense sévère, et excité de l'autre par un commandement formel et des exhortations pressantes. C'est là celui qui a regardé Dieu comme un néant, ne l'a point adoré comme son Dieu, et a préféré dans son coeur la vanité à son amour; celui qui poursuivait avec ardeur tout ce qui est abomination et s'éloignait avec dédain de la Majesté souveraine.

Que dirai-je encore? Tout ce qui est détestable, il n'a pas rougi de le commettre en présence de Dieu , et il n'a témoigné aucun respect envers son Créateur. Toutes les créatures crient donc à leur manière : C'est là celui qui a abusé de nous. Alors qu'il devait nous employer selon l'intention de celui qui nous créa , il nous fit servir aux piéges du démon. En nous aimant plus que Dieu, il nous couvrit d'opprobres. Nous avions été faites pour rendre gloire au Seigneur, et par cet homme pervers nous l'avons déshonoré. L'accomplissement des volontés célestes était la fin de notre existence, et nous avons été réduites en servitude au profit de l'enfer. Cet homme avait une âme créée à l'image de Dieu , et il l'a plongée dans l'avilissement en lui imprimant notre image. Il a été plus terrestre que la terre, plus instable que l'eau , plus vain que l'air; sa concupiscence a été plus ardente et plus enflammée que le feu; il s'est montré contre lui-même plus dur que le rocher, et contre les autres plus cruel que la brute, plus meurtrier que le basilic.

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Que pourrai-je ajouter? Il n'a eu aucune crainte de Dieu , aucun respect des hommes; il a distillé son venin sur le plus grand nombre possible , tantôt par ses regards, tantôt par ses pensées, tantôt par ses paroles, tantôt par des signes ou des actions. Ce n'a pas été assez pour lui d'injurier le Seigneur; autant qu'il l'a pu il a provoqué les autres à de semblables injures. Enfin que dire de plus? C'est lui-même, et non le Tout-Puissant, qu'il a jugé quelque chose de grand, alors que , refusant d'obéir à sa volonté suprême, de se soumettre à ses lois, et errant aux caprices de sa volonté propre et de son bon plaisir, il s'est élevé autant qu'il a été en lui au-dessus du Maître éternel. Si Dieu lui refusait l'accomplissement de ses désirs et lui envoyait quelque adversité , il s'irritait contre lui comme il eût fait contre un de ses serviteurs. Il n'a point aimé Dieu pour Dieu, mais pour lui-même, Dieu n'étant pour lui qu'un moyen, et lui-même la fin. Autant qu'il le pouvait, toute chose se rapportait là comme à son terme , à sa divinité, à sa fin dernière. Si quelquefois il s'est abstenu de pécher, ce n'est point par haine ni aversion du mal, ni par amour du souverain bien, mais parce qu'il a entrevu quelque mécompte. Aussi était-il toujours attentif à lui-même, soit en commettant le mal, soit en s'en éloignant; et même dams tout ce qu'il faisait ou omettait, il était toujours sa fin. Il a voulu se rendre recommandable par le bien et par le mal , et semblable au Dieu de qui procèdent les biens et les maux , au Dieu qui conduit tout à une fin excellente.

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Pourquoi discourir plus long temps ? Il l'emporte en orgueil sur Lucifer, en présomption sur Adam chassé du paradis. Car ceux-ci au moins, remplis de lumières comme ils l'étaient, purent éprouver quelque attrait , et même concevoir quelque grande espérance; mais lui , abîme de corruption , de ténèbres et de misère , tout le repoussait et le rejetait.

C'est donc avec justice que toutes les créatures s'élèvent contre moi , misérable, et qu'elles s'écrient Venez , et faisons-le disparaître, car il a outragé sans réserve notre Dieu. La terre me dit en son langage : « Pourquoi porterai-je un semblable criminel? » L'eau : « Pourquoi ne l'ai-je pas englouti dans mes flots? » L'air : « Que ne lui ai-je fait défaut ? » Le feu : « Pourquoi ne pas le consumer? » La pierre Pourquoi ne point l'écraser? » Et l'enfer répond : « Que différai-je à le dévorer et à l'ensevelir dans mes tourments? » Hélas! hélas! malheureux! que ferai-je? où irai-je? tout est armé contre moi. A qui recourir? vers qui me retourner? j'ai tout outragé; j'ai méprisé Dieu; irrité les Anges, déshonoré les saints; j'ai multiplié mes offenses contre ceux qui habitent , comme moi , cette terre , et j'ai abusé du reste des créatures. Qu'ai-je à m'étendre plus longuement? Dès lors que j'ai péché contre Dieu , le Créateur de toutes choses, j'ai par là même péché contre toute créature. Malheureux ! je ne sais donc de quel côté me tourner, puisque je me suis constitué l'ennemi de tous. Que mes regards s'élèvent en haut , qu'ils s'inclinent vers l'aldine , qu'ils se portait en avant ou en arrière , à droite ou

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à gauche , je ne puis échapper ; bien plus , que je me considère intérieurement ou extérieurement , je ne vois aucun refuge. Ma conscience combat contre moi, et mon coeur m'abandonne. Je m'éveillerai donc dans ma misère, je verserai des larmes irrémédiables pendant que j'habite encore cette vallée de misère , afin de tenter si le Père des miséricordes daignera me prendre en pitié. Je sais ce que je ferai , et je l'ai résolu irrévocablement : je me jetterai la face contre terre en présence de mon Seigneur et mon Dieu , et je lui dirai :

Ah ! Seigneur, oui, c'est véritablement que je suis pour vous un ennemi plein de malice, un serviteur pervers, une créature abominable, moi qui ai osé commettre en votre présence les crimes les plus détestables. Je ne suis plus digne d'être votre créature, alors même que vous me condamneriez à passer ma vie au milieu des peines de tout genre. Alors que j'aurais à endurer à moi seul la peine entière que tous les démons et les réprouvés auront à subir, ce ne serait point assez pour la grandeur de nies iniquités. Daignez donc, ô Seigneur, étendre sur ma misère le manteau de votre miséricorde infinie, et que votre immense charité l'emporte sur la malice de pion coeur. Reconnaissez en moi votre image, bien que déshonorée, et ramenez-moi comme une brebis errante vers mon tendre pasteur. Que le Père de toute charité se réjouisse de voir revenir son fils prodigue : le pasteur, d'avoir trouvé sa brebis, et la mère des miséricordes d'avoir recouvré la drachme qu'elle avait

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perdue. Oh! quel jour heureux, quel moment ineffable que celui où vous vous précipiterez à ma rencontre pour me donner le baiser de paix ! Pour vous apaiser, je sais ce que je ferai : Je m'armerai contre moi-même et je serai pour moi le plus inflexible et le plus sévère des juges. Je m'accablerai de châtiments et d'angoisses ; je me foulerai aux pieds comme une boue immonde ; je serai en horreur à mes yeux comme une fange impure; je m'appliquerai à me rendre intolérable à moi-même. Je me réjouirai quand la confusion, l'humiliation , le mépris retomberont sur moi, soit qu'ils proviennent de moi ou des autres, et je tressaillirai de joie quand mon ignominie se révélera au grand jour. Mais parce que ce n'est pas assez de me haïr moi-même, j'assemblerai contre moi toutes les créatures de ce monde , et je désirerai que chacune d'elles me couvre de confusion et me fasse sentir sa colère, à cause du mépris que j'ai eu pour celui qui fut leur créateur. Voici maintenant le trésor que j'ambitionne : détourner sur moi les peines et les opprobres, et aimer du fond de mon coeur ceux qui me viendront en aide en ce point. J'aurai en horreur toute consolation et tout honneur de la vie présente, et je considérerai comme des ennemis ceux qui tenteraient de me flatter. Je crois sincèrement qu'en agissant de la sorte j'inclinerai à la compassion plutôt qu'à la vengeance toute créature offensée par moi, et que celles qui élevaient la voix contre moi se prendront à intercéder en ma faveur auprès de leur Créateur. Le trésor de la bonté céleste s'ouvrira

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sur ma misère et mon indignité, et je deviendrai tout brillant de sa gloire. Je me dépouillerai des vêtements de ma trop longue viduité , et je serai revêtu d'un habit resplendissant. Oui, je suis assuré que, si je m'humilie comme je viens de le dire, bien qu'aujourd'hui je sois une créature abominable et digne de tous maux ; je suis assuré, dis-je, que la clémence infinie de mon Dieu ornera mon âme de perles précieuses et que cette âme deviendra son épouse chérie. J'entrerai dans le secret de sa demeure et je m'unirai à lui par le lien le plus étroit. Je me transformerai en lui , je serai un même esprit avec lui ; et celui qui naguère offrait l'image de Satan , se trouvera en quelque sorte divinisé. O changement merveilleux et ineffable ! C'est l'oeuvre de votre droite, ô Seigneur mon Dieu ! Que tardé-je plus longtemps à accomplir ce que j'ai résolu? Comment le sommeil fermera-t-il mes yeux et mon coeur goûtera-t-il le repos, tant que je ne posséderai point l'objet de mes désirs, Jésus, mon Epoux et mon Seigneur? Que les humiliations et les châtiments accourent donc de toutes parts et m'introduisent enfin auprès de Jésus, mon maître bienheureux. Loin de moi tout ce qui est honneur ou plaisir! que le nom même ne s'en fasse point entendre en ma demeure. L'honneur seul de Dieu et mon abjection , voilà l'objet de mes recherches.

Mais il me reste encore une chose à accomplir : je m'introduirai dans les blessures de mon Jésus ; autant que je le pourrai, je pénétrerai dans ses douleurs et ses ignominies , et je me transformerai en elles. Je

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me revêtirai de sa déshonorante Passion comme d'un manteau royal ; et n'estimant que ce qui est conforme à cette Passion , je rejetterai loin de moi tout le reste comme un vil fumier. Quelle créature alors osera élever sa voix contre moi? Une fois que je me serai couvert de ce vêtement , ce sera la Passion même de Jésus-Christ qui combattra pour moi contre tous autant qu'il sera nécessaire. Non , personne ne tentera de se soulever contre moi , lorsqu'on me verra marqué des stigmates du Sauveur. C'est là que je me tiendrai partout et toujours , comme dans une forteresse qui me mettra à l'abri de toute agression ennemie.

De plus, ô mon cher frère, si je suis transformé en Jésus crucifié, je serai nécessairement conforme à lui, je deviendrai son cohéritier dans ce royaume où habitent les bien-aimés de Dieu , ceux qui ont été attachés à la croix avec le Seigneur; car Dieu ne peut pas se renier lui-même après l'effusion du sang de son Fils. Je me parerai donc de ce sang précieux, et par lui je deviendrai digne de l'amour de l'Eternel, je serai un objet d'admiration pour le Inonde et un sujet de louanges pour les saints, qui s'écrieront en me voyant : Quel est celui dont les vêtements sont si resplendissants? quel est celui qui s'avance avec tant de gloire orné du sang de Jésus-Christ (1) ? Et tous ceux qui me considéreront me déclareront bienheureux. Aussi , n'en doutez pas, mon frère , c'est là le souverain refuge contre tous les maux , et la source assurée de tout, bien ; c'est, là le Paradis de délices ;

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c'est de ce côté sacré que découle l'abondance de toute douceur et de toute suavité. C'est là que l'homme s'enivre d'un parfum ineffable, là qu'un charme indicible le rend étranger à lui-même, et qu'un amour qu'il ne saurait contenir le ravit et le jette dans les bras du Seigneur ; et c'est alors qu'il se repose dans les embrassements de son Bien-Aimé.

Réduisons maintenant , mon cher frère, toutes ces choses à trois seulement; mais attachons-nous-y et dirigeons là tous nos efforts. Ces trois choses sont: l'honneur de Dieu, la compassion pour Jésus-Christ et le prochain, et le mépris de nous-mêmes. Soupirons après ces choses du fond de notre coeur, et n'ayons de désirs que pour elles. Daigne nous l'accorder celui qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

CHAPITRE VIII. Jésus-Christ a possédé parfaitement dans sa Passion les huit béatitudes.

Les huit béatitudes apparaissent éclatantes de splendeur dans cette sainte Passion du Seigneur; ou plutôt c'est là qu'elles prennent leur source et puisent leur origine; là que brille le flambeau qui attire et dirige nos pas dans leur recherche. En effet , qui est pauvre d'esprit, sinon Jésus-Christ, privé même de ses vêtements sur la croix ? Qui est plein

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de douceur, si ce n'est celui qui fut conduit à la mort comme un agneau et qui n'ouvrit point la bouche sous la main qui le dépouillait? Quel est celui qui pleure, sinon celui qui , en poussant un grand cri et versant des larmes abondantes, a offert des prières et des supplications pour ses bourreaux, pour les pécheurs et pour ses plus cruels ennemis? Il nous excusait auprès de Dieu son Père, et il lui disait : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » Il gémissait plus sur nous que sur lui-même, et ses pleurs se répandaient plutôt sur nos iniquités que sur ses tourments. Qui donc a eu faim et soif de la justice , sinon Jésus-Christ satisfaisant à son Père pour nos péchés et se montrant dévoré de la faim et de la soif du salut des âmes? Qui a été miséricordieux, si ce n'est ce Samaritain qui, le prêtre et le lévite passant outre, a versé le vin et l'huile dans les plaies du blessé , et après les avoir liées avec soin l'a placé sur sa monture, c'est-à-dire sur son propre corps, et a assumé les châtiments dus à nos crimes? Qui a été patient, sinon ce Soleil de justice et d'innocence, crucifié pour nos fautes et pour nos injustices, et se couvrant dans l'ardeur de son amour et dans la violence de sa charité de nos iniquités, qu'il expia sur la croix? Où brille avec éclat la pureté du coeur, si ce n'est en celui qui a été reconnu innocent alors qu'on l'immolait, en celui qui a lavé et purifié nos coeurs dans son sang précieux? Qui donc a été pacifique, si ce n'est celui qui est notre paix, qui a réuni le ciel et la terre et nous a réconciliés

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avec Dieu au prix du sang versé dans sa Passion? Qui a souffert persécution pour la justice, dont il était plein, qu'il accomplissait, qu'il prêchait et dont il avait soif, si ce n'est celui que les Juifs ont attaché à la croix? Oui, c'est là l'homme vraiment heureux, chargé par ses ennemis de malédictions calomnieuses. Telles sont les béatitudes que Jésus-Christ nous a appris à posséder, et c'est ainsi que, par son exemple, il nous a montré comment on doit y parvenir.

CHAPITRE IX. Dans la Passion apparaissent les douze fruits de l'esprit que l'Apôtre énumère dans son épître aux Galates.

Cet arbre de la croix nous montre encore ces fruits pleins de suavité que l'Apôtre, écrivant aux Galates, énumère en ces termes (1): Les fruits de l'esprit sont la charité, la joie, la paix, la patience, la longanimité, la bonté, l'humanité, la mansuétude et la foi. Là, en effet, se trouvent le fondement et l'appui de notre foi et sa vraie consolation, non à raison de son sujet, car la foi ne pouvait résider en l'âme illuminée de Jésus-Christ, mais à raison de son objet qui est lui-même. Viennent ensuite la modestie, la continence et la chasteté. Tout cela brille avec un grand éclat dans la Passion du Seigneur; et c'est pourquoi

1 Gal., 5.

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l'Apôtre ajoute avec beaucoup d'à-propos : Ceux-là appartiennent à Jésus-Christ, qui ont crucifié leur chair avec ses vices et ses concupiscences; montrant ainsi très-ouvertement que ces fruits sont suspendus à l'arbre de la croix , et que ceux-là seulement peuvent les cueillir , qui se conforment à la croix en s'y attachant eux-mêmes.

CHAPITRE X. La croix nous offre le plus beau modèle de l'accomplissement des dix commandements de Dieu.

Cette Passion bienheureuse nous offre également une règle et un modèle de l'exécution des commandements de Dieu, en sorte que Jésus-Christ, s'étant montré obéissant à son Père jusqu'à subir la mort , c'est pour nous un devoir d'obéir aux commandements divins jusqu'au sacrifice même de notre vie. Nous pouvons donc contempler ce modèle accompli de l'obéissance.

Pour le premier commandement, en tant qu'il était homme, il a rendu à Dieu le culte le plus parfait, s'offrant à son Père sur l'autel de la croix comme la victime la plus excellente, l'offrande la plus acceptable, et comme une hostie de propitiation pour les péchés du monde.

Pour le deuxième, jamais le nom de Dieu n'est

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venu en vain sur ses lèvres , jamais le mensonge ne souilla ses serments ; mais dans l'adorable supplice de la croix, il accomplit les promesses qu'il avait faites avec serment aux anciens Patriarches.

Pour le troisième, il s'est reposé dans le sépulcre au jour du sabbat. C'est là aussi que nous devons célébrer nos jours de fêtes, non pas par les festins, les vanités et les agitations , mais par un saint repos et avec actions de grâces.

Passant maintenant aux commandements de la deuxième table , nous trouvons que Jésus a montré à son Père le respect le plus profond en s'humiliant devant lui jusqu'à la mort de la croix, afin de lui rendre l'honneur qui lui était dû et réparer ainsi l'injure dont nous étions coupables à son égard. Il a témoigné aussi à sa Mère un respect parfait; car, non-seulement il s'est soumis à elle, mais encore, au milieu des tourments de sa Passion, il l'a recommandée avec une attention toute particulière au disciple bien-aimé.

Quant au deuxième de ces commandements, non-seulement il n'a point été homicide, mais par sa Passion sainte et sa propre mort il a brisé la puissance de la mort et a rendu la vie à ceux qui étaient dans le tombeau.

Il a montré l'horreur qu'il avait de la détestable impureté défendue par le troisième précepte, lorsqu'il s'est uni son Eglise par un mariage tout spirituel , choisissant, Epoux très-pur, une épouse chaste par excellence , une épouse sans tache et sans difformité.

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Pour ce qui est du quatrième précepte , il n'a pas cru que ce fût une injustice pour lui de s'égaler à Dieu , et cependant il s'est anéanti en prenant la forme d'un esclave. Non-seulement il n'a commis aucune injustice, mais encore par sa mort il a recouvré ce qui avait été ravi; car il est descendu aux enfers, il en a enlevé les dépouilles, et rachetant au prix de ses tourments ceux d'entre les bons que la main furtive du démon y avait entraînés et détenus injustement, il les a arrachés à leur captivité et a répandu ses dons sur les hommes.

Pour le cinquième, non-seulement il n'a point rendu de faux témoignage, mais encore en retour de la vérité qu'il annonçait et selon laquelle il agissait , il a vu de faux témoins s'élever contre lui, il a été en butte à leurs blasphèmes et à leurs méchancetés, et sur leur déposition condamné à mort.

Pour le sixième et le septième, non-seulement il n'a point désiré ce qui lui était étranger, mais sur la croix il s'est donné lui-même à ses frères.

Il est donc clair que l'observation des commandements brille avec éclat dans la Passion glorieuse de Notre-Seigneur.

CHAPITRE Xl. Tous les sacrements de l'Eglise tirent leur vertu de la Passion du Seigneur, et sans elle l'intelligence de la sainte Ecriture est impossible.

C'est aussi de cette Passion que les sacrements de l'Eglise tirent leur vertu, ces sacrements qui nous ont été donnés comme une médecine salutaire contre toutes les maladies de l'âme. Elle nous est également pour les saintes Ecritures , cette clé de David qui ouvre sans que personne puisse fermer, et ferme sans qu'il soit donné à aucun d'ouvrir (1). Car sans elle il nous est impossible de pénétrer ces Livres sacrés, et au contraire tout nous y apparaît brillant de lumière lorsqu'elle est profondément imprimée dans nos coeurs. Commencez à Adam; voyez comment Eve fut tirée de son côté, comment l'arbre de vie a été placé au milieu du Paradis; rappelez-vous le sacrifice d'Abel et sa mort; enfin parcourez toute l'Ecriture , si vous le voulez, et vous verrez avec quel éclat sa vérité se reflète dans le miroir de la Passion.

1 Apoc., 5.

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CHAPITRE XII. Comment, dans la Passion du Seigneur, nous apparaissent tons les offices de la hiérarchie céleste.

On voit clairement , par tout ce qui précède, comment de la Passion du Sauveur découle toute la beauté de l'Eglise sur la terre. C'est avec un éclat non moins resplendissant que nous y voyons briller toute la perfection , la gloire et la magnificence de la hiérarchie angélique.

C'est d'abord et par-dessus tout l'ardeur de l'amour séraphique qui s'offre à nos méditations. En effet, jamais personne n'a témoigné une charité plus grande que celle qui sacrifie sa vie pour ses amis. Or, je ne pense pas que toutes les intelligences réunies de la cité céleste puissent jamais comprendre cette véhémence de charité qui a porté Jésus-Christ à souffrir de tels tourments pour nous vils esclaves, pour nous ses ennemis les plus pervers.

La sublime contemplation du chérubin et son intelligence de la vérité se montrent ici d'une manière non moins admirable, car je ne crois pas que rien en ce inonde puisse contribuer autant à mettre en évidence les saintes vérités de l'Ecriture, à élever l'âme à la contemplation des choses célestes, à l'illuminer de cette lumière qui fait goûter Dieu , comme

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la Passion de Jésus-Christ. Aussi est-ce vraiment là que se trouve la plénitude de la science.

Viennent ensuite et avec autant de splendeur les Trônes si respectueux et si anéantis en présence de la majesté éternelle. Ces esprits bienheureux sont appelés ainsi, parce que Dieu est dit se reposer en eux comme sur son trône, à cause de la vénération profonde et de la révérence infinie qu'ils ont envers sa majesté ; car il aime à prendre son repos au milieu des humbles et de ceux que sa parole remplit de crainte. Mais , dans cette Passion sainte du Seigneur, Dieu est dit aussi se reposer comme sur son trône, car là se rencontrent une humilité ineffable , un respect sans bornes, une révérence souveraine envers sa toute-puissance suprême. Assurément jamais les hommages de tous les anges ne pourront entrer en comparaison avec ceux rendus par Jésus-Christ en cette occasion. Et mérite, pour parler à la manière des hommes, je dirai que l'esprit de Dieu irrité , agité par les péchés du monde, a trouvé dans la Passion de son Fils la paix et le repos. La Passion peut même naturellement s'appeler le trône de Dieu, car c'est par elle, c'est-à-dire environné de ses insignes, qu'il jugera le monde. Aussi je crois fermement qu'au jour où le monde rendra compte de ses iniquités , la lance, la couronne d'épines , les clous , l'éponge et tous les instruments de la Passion apparaîtront , et qu'en même temps le Seigneur Jésus, se montrant avec ses stigmates, s'écriera : Voyez tout ce que j'ai souffert de vous, en vous et pote vous, et cependant votre

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ingratitude a tout méprisé; vous n'avez compté pour rien mon supplice, pour rien mon ignominie. Allez donc, maudits , au feu éternel. — Mais c'est assez sur la première hiérarchie.

Dans la Passion brille aussi l'élévation sublime des Dominations , car Jésus-Christ s'est humilié lui-même en se faisant obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix; c'est pourquoi en retour Dieu l'a exalté et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom.— Là se voit encore la force des Puissances; car cette puissance du démon dont il a été dit : Il n'y a pas sur la terre de puissance qui lui soit comparable (1), Jésus-Christ a remporté sur elle une victoire glorieuse par sa croix, et son supplice a été la destruction de la mort. Là enfin nous admirons l'opération efficace des Vertus , et surtout cette vertu qui pénètre et captive les coeurs; car c'est de la croix qu'il a été dit : Lorsque j'aurai été élevé, j'attirerai tout à moi (2). Aussi ne nous glorifions point en nous-mêmes si nous croyons et si nous sommes pleins de son amour ; car personne ne vient à lui s'il n'est attiré; ce qui indique un mouvement non produit par notre volonté, mais un mouvement qui l'excite. — Voilà pour la deuxième hiérarchie.

Nous pouvons encore admirer dans la Passion bienheureuse le règne des Principautés; car c'est sur son épaule que le signe de la principauté du Seigneur a été placé (3). Là aussi se renouvelle la délivrance des Archanges, car c'est par cette croix glorieuse que le

1 Job., 41. — 2 Joan., 12. — Is., 9.

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monde a été délivré de toute peine. Là enfin brille l'illumination des Anges, car les vérités cachées de l'Ecriture et les mystères de ses divins secrets ont été mis à jour par l'ouverture du côté de Jésus-Christ. Aussi est-ce justement qu'à sa mort le voile du temple se déchira afin de montrer à tous les regards ce que la loi ancienne tenait dans l'obscurité. Voilà pour la troisième hiérarchie.

On voit maintenant, par tout ce que nous avons exposé, comment non-seulement la hiérarchie de l'Eglise, mais encore la hiérarchie des Anges nous apparaît dans la Passion du Seigneur. Et comme c'est l'office des Anges de purifier, d'illuminer et de rendre parfait; aussi rencontre-t-on, et à un degré incomparablement plus élevé , tout cela dans cette Passion de Jésus. Mais en vertu de cette conformité intime que le Sauveur mourant nous offre avec les ordres angéliques, il était tout-à-fait convenable que ses souffrances contribuassent , non-seulement à racheter les hommes, mais encore à réparer les ruines éprouvées dans le corps des esprits célestes. Or, l'excès de charité que le Seigneur nous a manifesté sur la croix a allumé sur la terre un incendie d'amour envers Dieu et le prochain, et par cet amour les hommes sont devenus et deviennent encore dignes d'entrer dans l'ordre suréminent des Séraphins. La vérité a frappé sur la croix nos regards de tout son éclat; et les hommes illuminés de ses rayons ont pu arriver à la connaissance des choses divines , et par-là se rendre aptes à figurer parmi les Chérubins et à repaver les

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pertes éprouvées par ce corps glorieux. Mais à la vue de cette humilité, de ce respect, de cette vénération de la Divinité que nous admirons dans la Passion , nos coeurs ne sont-ils pas entraînés selon leur capacité à une humilité, une vénération, un respect et un dévouement semblables? Et ainsi nous pouvons avoir place au milieu des Trônes. Eu présence de cette domination parfaite qui est le fruit des souffrances du Sauveur, et dont nous avons parlé quand nous avons dit que Dieu l'a élevé et lui a donné un nom au-dessus de tout nom , nous nous sentons provoqués à mettre en jeu tous nos efforts afin d'arriver, au prix des macérations et des peines corporelles, à dominer nos vices et notre concupiscence, à subjuguer l'appétit de nos sens; en sorte que rien d’oisif ou de désordonné ne vienne nous faire la loi dans nos prières, mais que tout, au contraire, fléchisse le genou et s'incline devant le jugement équitable de notre raison. Et c'est ainsi que nous prenons rang parmi les Dominations. Enfin, pour tout dire en peu de mots, parcourons rapidement les autres ordres, ou plutôt les perfections de ces ordres selon ce que nous en avons dit. Nous nous élevons aux Puissances par notre énergie à résister aux tentations et aux ruses de l'enfer. Nous nous réunissons aux Vertus par le courage de nos saintes actions et de notre vie. Nous nous approchons des Principautés en gouvernant avec soin tous nos sens, nos mouvements intérieurs et même les hommes qui nous seraient soumis. Nous entrons dans la société des Archanges par une charité empressée à secourir

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les misères et les besoins de nos frères. Nous nous rangeons parmi les Anges par notre zèle à prêcher et à faire connaître la sainte doctrine. Ou bien, si vous voulez que le ministère des Archanges soit d'enseigner les vérités les plus sublimes, celui des Anges, les vérités d'un ordre inférieur, rapportez aux premiers les fonctions du docteur, et aux seconds celles du prédicateur. Et ensuite ramenez tout à la Passion du Seigneur, ainsi qu'il a été dit des Chérubins et des autres corps angéliques.

Nous pouvons encore indiquer en peu de mots une raison pour laquelle la Passion de Jésus-Christ a été si propre à réparer les ruines des Anges. C'était par une présomption souveraine et un orgueil sans limites que ces esprits étaient tombés; il était donc juste que, par l'anéantissement étrange et l'humiliation sur la croix de Jésus-Christ , vrai Dieu et vrai homme , leurs ordres trouvassent leur réparation parmi les hommes qui ne se considéreraient que comme des objets de néant et d'abjection. Appliquons ainsi ce qui a été dit plus haut des Trônes à toute la hiérarchie angélique.

Les mêmes raisons qui nous montrent de quel éclat la splendeur et la perfection des Anges brillent dans la Passion de Jésus , peuvent nous faire comprendre aussi comment la gloire des bienheureux se reflète dans cette même Passion. En effet , à cette vérité brillante qui se révèle sur la croix , ainsi que nous l'avons dit plus haut, correspond la vision sans nuage qui illumine dans la patrie toute la capacité de l’âme

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raisonnable. A cette humilité si profonde , à cette révérence si admirable qui nous faisait appeler la croix le trône du Seigneur, se rapporte la persévérance inébranlable à tenir dans l'abaissement tous les mouvements désordonnés du coeur. Car, sur qui mon esprit se reposera-t-il, dit le Seigneur, si ce n'est sur celui qui est humble et tremblant à ma voix (1) ? Dans cette ineffable charité de Jésus crucifié, nous trouvons l'amour vraiment consommé des saints pour celui qui en est l'objet. A cette domination dont nous avons dit : C'est pourquoi Dieu l'a élevé et lui a donné un nom au-dessus de tout nom (2), se rattache l'agilité, car elle appartient au bienheureux selon leur volonté. A l'énergie de la puissance par laquelle il a détruit la mort en se livrant à ses coups répond l'impassibilité. A cette vertu invincible par laquelle une fois élevé il a attiré tout à lui, se rapporte la subtilité, qu'aucun obstacle ne saurait arrêter. Cette noblesse glorieuse des Principautés dont il a été dit : Le signe de la principauté a été placé sur son épaule; cette splendeur dont peut s'entendre ce passage : Mon Père, glorifiez-moi de cette gloire que j'ai eue en vous avant que le monde fût (3), nous montrent l'éclat resplendissant qui environne les élus. Enfin cet office des Anges et des Archanges que nous avons vu nous apparaître avec tant d'éclat dans la croix, nous rappelle l'auréole de gloire promise aux docteurs et aux prédicateurs de la doctrine sacrée.

Ainsi dans cette vénérable Passion, comme dans

1 Is., 36. — 2 Phil., 2. — 3 Is., 9. — Joan., 17.

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un miroir brillant et immaculé, nous contemplons la plénitude de toute grâce et de toute gloire. Je dis de toute gloire, car non-seulement nous y trouvons cette gloire substantielle qui brille dans les corps bienheureux , mais encore cette gloire que j'appellerai accidentelle, comme cette splendeur qui environnera le front des Docteurs, des Prédicateurs, des Martyrs et des Vierges. Et, si je nomme ces derniers, c'est que dans cette chaire auguste de la croix Jésus-Christ n'a pas seulement enseigné, mais il a encore été le chef des Martyrs, et vierge il a confié la Vierge, sa mère, au disciple qui était vierge. Mais ne croyez pas que la croix se borne à faire briller à nos yeux cette plénitude de gloire ; elle est encore la source d'où elle émane et par qui elle est méritée. Et , pour parler d'une manière plus appropriée à notre sujet, je dis que c'est dans l'ouverture du côté que les saints ont puisé la vision béatifique; dans les blessures des pieds et des mains qu'ils ont trouvé leur persévérance invincible à s'humilier; dans la coupe de fiel et de vinaigre qu'ils se sont enivrés d'amour, car c'était d'amour que le Seigneur avait soif. C'est la pression étroite du linceul qui nous a mérité l'agilité; les crachats ignominieux qui nous ont valu la splendeur ravissante du soleil ; la mort de Jésus qui nous a donné l'impassibilité ; sa mise au tombeau , la subtilité , et sa couronne d'épines qui a posé sur la tête des Vierges, des Martyrs et des Docteurs, non pas une couronne d'or, mais une auréole éclatante de gloire. Aussi, quoique nous puissions dire, je crois

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que, dans cette Passion bienheureuse, il y a pour les Anges et les Saints une cause de gloire admirable et de félicité sans bornes. C'est pour cela, je le crois fermement et sans le moindre doute, c'est pour cela que ces Esprits célestes et ces heureux élus tendent à Dieu de toutes les forces de leur âme et l'aiment de toute l'étendue de leurs puissances, en sorte que l'ardeur dont ils sont consumés pour lui l'emporte sans comparaison sur l'amour qu'ils se portent à eux-mêmes; ou plutôt, je ne saurais m'imaginer qu'ils s'aiment autrement que pour Dieu. C'est pourquoi, s'ils se réjouissent, s'ils tressaillent d'allégresse, c'est à cause des magnificences du Seigneur, et non à cause de leur propre gloire. Et comme dans la Passion de Jésus-Christ se trouve la manifestation la plus excellente de la puissance, de la sagesse et de la clémence souveraine de Dieu , ainsi que je le montrerai dans la suite, cette Passion est pour eux un sujet de bonheur inénarrable et d'une allégresse immense. Sans doute ils sont dans la joie en se voyant. rachetés par la croix ; les anges partagent cette joie en voyant leurs ruines réparées et se retournent en quelque façon sur eux-mêmes , bien qu'ils rapportent tout cela à Dieu. Cependant je crois qu'ils éprouvent sans aucune comparaison plus de félicité et d'enivrement, qu'ils se plongent avec une ardeur plus impétueuse dans le Seigneur quand ils contemplent comment, dans cette croix , se révèlent sa puissance, sa sagesse et son infinie et inestimable clémence. Et de même qu'ici apparaît la diffusion suprême et sans limites de la

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charité divine , de même ici doit s'opérer assurément la diffusion totale et entière des âmes en Dieu à cause de la joie excessive et du bonheur indicible dont cette vue les pénètre. Il est donc évident que dans la Passion du Sauveur se trouve la source de la grâce et de la gloire, et qu'en elle éclatent la beauté et la perfection de la hiérarchie de l'Eglise sur la terre et de la hiérarchie des cieux.

CHAPITRE Xlll. Comment, dans la Passion, brillent la puissance, la sagesse et la clémence souveraine, et en même temps de quelques exercices sur ce sujet.

Maintenant il nous reste à voir, avec l'aide de Dieu, comment la hiérarchie qui est au-dessus des cieux, et n'est autre que Dieu même , se manifeste sur la croix, c'est-à-dire qu'il nous faut considérer un peu comment y brillent sa puissance infinie, sa sagesse suprême et sa clémence souveraine. Mais, parce qu'il y a présomption à traiter de la puissance à celui qui est faible, de la sagesse à l'insensé, de la bonté à l'homme pervers, je ne me crois point permis de trop approfondir un pareil sujet et de chercher à pénétrer ce qui surpasse mes forces. Cependant, pour mieux comprendre ce que nous avons déjà avancé, et pour notre consolation particulière, disons au moins quelque

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chose de commun. Dans cette sainte Passion , la puissance de Dieu et sa charité se manifestent donc en ce qu'il souffre, délivre, comble de grâces et justifie, en ce qu'il ressuscite et glorifie.

Je dis d'abord que la force et la clémence du Seigneur se montrent en ce qu'il souffre. Lorsque nous contemplons le Créateur et le Conservateur de toutes choses, celui sans l'appui duquel tout re-tomberait dans le néant, supportant avec patience toutes les peines dont on l'accable ; lorsque nous voyons celui qui est présent partout mis en fuite, celui qui est immense chargé de chaînes, celui qui est plein de gloire soumis aux fouets, celui qui a formé le monde meurtri de soufflets , celui qui est la splendeur éternelle et le miroir sans tache couvert de crachats, un père d'une charité infinie l'objet des blasphèmes, le Juge suprême soumis à un jugement, le Maître de toute liberté attaché à la croix , la source de toute suavité abreuvé de fiel et de vinaigre, la joie des anges dans l'affliction, la vie de tout ce qui respire victime de la mort; lorsque nous voyons celui qui est la couronne de gloire couronné d'épines , l'agneau dont la douceur est sans bornes avec le côté transpercé, et le Soleil de justice enseveli dans un tombeau; quand, dis-je, nous voyons tout cela, et que nous considérons avec quelle patience le Sauveur le souffre pour des hommes pervers , de leur part, et en demandant grâce pour eux, il faut bien le reconnaître, nous avons devant nous une puissance, une patience, une charité et une clémence

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au-delà de toute limite. Ainsi Jésus-Christ, en souffrant, nous fait connaître sa puissance et sa bonté.

Un signe encore de cette infinie bonté et de cette même puissance, c'est de nous avoir délivrés. Que Jésus-Christ, par sa croix, ait enchaîné l'ennemi tout puissant du monde; que par sa mort, il ait détruit et anéanti la mort, et que par sa sépulture il ait dépouillé l'enfer, ce fut assurément l'oeuvre d'une puissance souveraine. Mais ce qui a été la marque d'une charité excessive et immense, c'est d'avoir daigné mourir pour sauver de la mort ses propres ennemis, des ennemis consommés en malice. Oui, ce qui surpasse toute pensée, c'est que , par le supplice qu'il endurait, il ait délivré ceux qui en étaient les auteurs, tandis que pour un crime semblable, et selon toutes les lois humaines, nous avions mérité des tourments éternels alors même que nous n'eussions été coupables d'aucune autre faute que d'avoir concouru à lui infliger une mort aussi humiliante et aussi cruelle. Non, je ne saurais le croire, les anges dans la cité céleste n'ont jamais pu concevoir une miséricorde telle avant qu'elle ne leur eût été révélée.

Voyons maintenant cette puissance et cette charité se manifestant dans l'oeuvre de notre justification. Si justifier un pécheur est quelque chose de plus extraordinaire que la création du ciel et de la terre, à cause de l'opposition de volonté qui se rencontre en lui , quelle clémence, dites-moi, quelle puissance a-t-il fallu pour sauver et justifier un criminel commettant la plus horrible des impiétés, un criminel mettant à

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mort son Sauveur et l'auteur de sa justification? C'est donc la marque d'une bonté sans limites, d'avoir voulu, par l'effet même de cette monstrueuse impiété, nous justifier de tout crime, alors qu'au jugement des hommes nous méritions, pour ce seul méfait, d'être abandonnés entièrement ou plongés dans le néant , ce qui est une seule et même chose; ou d'être condamnés à une peine éternelle, au lieu de trouver en un tel forfait le principe de notre innocence. C'est donc la preuve d'une puissance égale à la divine charité, d'avoir opéré notre justification au moyen de cette Passion produite par notre malice et enfantée par notre perversité. Voilà ce qui avait été inconnu jusqu'alors, ce qui est admirable, ce qui est digne d'occuper sans cesse nos pensées et d'exciter par-dessus tout notre étonnement. C'est en présence d'un tel spectacle que notre raison tout entière doit se sentir défaillir, l'ardeur de notre amour s'accroître sans mesure.

Passons à la résurrection , et la même puissance se montrera encore à nous. Il est clair que ressusciter d'entre les morts, et par sa propre vertu, ou bien rappeler un mort à la vie, c'est la marque d'une puissance infinie. Eh bien! l'un et l'autre se rencontrent ici, car Jésus est ressuscité, et avec lui il en a ressuscité plusieurs qui sont venus dans la cité sainte et ont apparu à un grand nombre de témoins. Le Sauveur nous donne également une preuve de son incomparable charité, en ce qu'il a daigné ne pas ressusciter de suite après sa mort, attendant quelque

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temps, et demeurant dans le tombeau pour affermir notre foi et nous porter à le croire sincèrement, un homme véritable. Il n'a pas non plus tardé trop longtemps, de peur que notre foi en sa divinité ne s'affaiblît, et il a ressuscité plusieurs morts afin que leur témoignage vînt corroborer notre croyance. Ensuite il est resté sur la terre pendant quarante jours, il s'est montré aux disciples dans une foule de circonstances afin de confirmer nos coeurs, et il a différé de monter au ciel afin de s'occuper avec une bonté admirable et une charité brûlante de ce qui concernait le salut de nos âmes. Ce n'était point assez d'avoir conversé avec nous , passible et mortel ; mais, glorieux et immortel, il emploie quarante jours à apparaître à ses apôtres et à les instruire du royaume de Dieu. O amour, quel lien tu as formé entre Jésus et nous ! Il semble qu'il ne puisse se séparer de nous, et il daigne encore déployer une sollicitude sans exemple afin d'unir à lui par la foi et l'amour une boue impure et immonde.

Enfin Dieu a manifesté sa puissance suprême en glorifiant. Il a en effet glorifié, en présence des rois et des princes, celui qui n'avait jamais cessé d'être grand en sa présence; et cette glorification à la face du monde, cette exaltation au-dessus de tous du Sauveur crucifié a été la marque d'une puissance suprême. Pourquoi? Parce qu'elle eut lieu malgré la sagesse des Grecs, le scandale des Juifs, l'idolâtrie des Romains, la cruauté des tyrans, l'astuce des démons; parce qu'il était au-dessus de toute raison et de toute intelligence de croire à la divinité d'un

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homme immolé sur une croix. Ce fut. de plus, un effet de la clémence divine de nous avoir donné une telle foi malgré notre dureté et notre méchanceté , en nous attirant à lui d'une manière particulière par l'opération secrète de sa grâce. Aussi lui devons-nous pour un tel bienfait une profonde reconnaissance et de grandes actions de grâces ; car cela ne dépendait ni de nos efforts ni de notre volonté, mais du Dieu qui fait miséricorde. Qu'avions-nous fait pour avoir en lui une foi plus vive que le reste des hommes'? Servons-le donc avec crainte et fidélité, et en lui rendant tout honneur; soumettons-nous à lui dans la perfection de notre coeur et avec une volonté généreuse. Réjouissons-nous en lui de toute l'étendue de notre âme. Il a pris plaisir à répandre sur notre indignité son admirable lumière , et sa clarté divine nous a pénétrés de ses rayons pleins de douceur, de suavité et d'amour; les profondeurs de notre esprit ont été illuminées, et les ténèbres ont disparu. Il nous élève et nous unit à sa divinité; il nous transforme en lui et nous déifie. Il est donc clair que la puissance et la miséricorde du Seigneur brillent de l'éclat le plus vif dans la Passion de Jésus-Christ.

Il nous reste maintenant à considérer la souveraine sagesse dans cette même Passion ; et bien que nous reconnaissions notre insuffisance et notre incapacité à raconter tout ce qui s'offre à nos yeux, nous en toucherons cependant quelque chose pour notre consolation. La sagesse éternelle se révèle ici dans cette ineffable correspondance qui se trouve entre les

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mystères de la rédemption et la faute qui en a été le sujet. La femme qui fut séduite a été tirée d'une chair vierge , et le Sauveur qui fut crucifié a pris la vie d'une vierge. C'est de l'arbre défendu que la première femme cueillit le fruit, et elle en donna à son mari, à l'homme dont elle avait été formée. Ainsi Jésus-Christ a souffert volontairement sur l'arbre de la croix, et cette Passion il l'a communiquée à la mère qui lui donna naissance, en transperçant son âme d'un glaive de douleur. J'avais ignoré jusqu'à ce jour pourquoi le Seigneur Jésus avait voulu que sa très-tendre Mère se trouvât là et qu'elle prît une part si large à son immense douleur, alors que sa Passion était bien suffisante pour opérer notre salut. Mais, comme je le vois , sa souveraine bonté et sa suprême sagesse exigeaient qu'il en fût ainsi, malgré notre indignité.

Eve s'est rendue coupable en voulant devenir semblable à Dieu ; ainsi Dieu a voulu souffrir après s'être fait homme. Tirée du côté de l'homme , Eve a été le principe de notre perte en amenant l'homme à partager son péché; et Jésus-Christ a voulu que son côté fût ouvert afin que la vertu des sacrements en découlât. Eve a arrêté ses regards sur l'arbre , elle a considéré que son fruit était agréable à la vue et suave au goût ; et Jésus-Christ a eu le visage couvert de crachats , et il a été rassasié de l'amertume du fiel. Les pieds de la première femme ont couru à l'arbre défendu , ses mains en ont cueilli le fruit; et les pieds et les mains de Jésus ont été percés sur la croix. Eve a été pleine

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d'ambition, et Jésus s'est humilié jusqu'à l'anéantissement. Elle a été désobéissante, et Jésus a obéi jusqu'à sacrifier sa vie. Elle a désiré la science avec ardeur, et la sagesse de Dieu s'est laissé condamner. Adam et Eve étaient nus quand ils péchèrent, et Jésus-Christ a été crucifié dépouillé de ses vêtements. Après leur faute ils se sont cachés pour se soustraire à la vue de Dieu , et le Seigneur Jésus , après sa mort , a été caché dans le tombeau aux regards des hommes. Ils sont descendus jusqu'aux derniers degrés de l'angoisse par le travail , et Jésus est descendu aux enfers pour en enlever les dépouilles. Ainsi l'on voit clairement et ouvertement combien , dans cette sainte Passion, la sagesse souveraine de Dieu apparaît glorieuse. Et non-seulement sa sagesse , mais sa bonté et sa charité s'y révèlent également , en ce que pour le fruit de l'arbre, qui avait été mangé , il a voulu être élevé sur l'arbre de la croix; en ce que, pour les mains étendues vers le fruit défendu , il a étendu ses mains sur l'instrument de son supplice. Et le reste comme il vient d'être dit.

Oui , c'est là le signe d'une clémence infinie et ineffable , et je ne crois pas qu'une telle charité puisse jamais être comprise par aucune créature. Je crois , au contraire , qu'à cette vue les Anges et les Bienheureux entrent dans un véritable ravissement, et que cette immensité d'amour les environne de toutes parts comme l'eau de la mer environne le poisson , si l'on veut bien me permettre cette comparaison imparfaite. Elevons donc , ô nies bien-aimés , la pensée

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de notre coeur, et plongeons-nous tout entier (huis l'abîme sans fond de cette infinie bénignité. Approchons-nous avec confiance du côté de Jésus, et ne craignons pas d'y entrer. Approchons, mes bien-aimés, approchons et mourons avec le Sauveur. Approchons, je vous en prie , approchons, car ses bras sont étendus pour nous embrasser. O bon Jésus , qu'avez-vous fait? Pourquoi m'avez-vous autant aimé? Pourquoi , Seigneur, pourquoi? Pourquoi, ô Jésus, mon Seigneur? Que suis-je? je me reconnais indigne de vous recevoir dans ma demeure ; combien suis-je plus indigne que vous mouriez pour mon péché ! Daignez dire seulement une parole , et mon âme sera guérie. Mais pourquoi sacrifier votre vie pour ma guérison? C'est assez , Seigneur, c'est assez d'une parole ; pourquoi donc verser votre sang par une mort aussi ignominieuse et aussi cruelle? Il vous a suffi d'une parole pour créer les Anges , les cieux et le monde entier; pourquoi racheter le plus vil des esclaves au prix de tant de douleurs et de tourments intolérables? O mes frères bien-aimés! qu'elle frappe vos oreilles, ou plutôt qu'elle retentisse jusqu'au fond de vos coeurs, cette parole de Jésus-Christ , notre Maître : Considérez et voyez s'il est une douleur semblable à ma douleur (1). Que ces afflictions de notre Dieu nous pénètrent totalement , et que nos coeurs en sortent transpercés comme d'un glaive. Approchons-nous de sou côté et rougissons nos lèvres du sang qui en découle, car tel est son bon plaisir. Ne souffrons pas qu'il endure

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