Œuvres spirituelles (page 51)
1 Serm. 32, in Cant.
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sacramentel. Mais, aidé par l'Esprit-Saint de qui il reçoit les vérités théologales , qui dirigent et perfectionnent entièrement le don d'intelligence et les autres dons, il devient fort et puissant à pénétrer les obstacles et à trouver les vérités cachées dans l'ombre. Les dons, nous dit saint Grégoire, n'atteignent point à une perfection réelle si toutes leurs oeuvres ne s'accomplissent par la foi , l'espérance et la charité. Car Jésus-Christ est la porte par où l'on arrive à la connaissance de la Trinité sainte. Le Verbe, se revêtant de notre humanité, est devenu pour nous la voie. Marchez donc par l'homme et vous parviendrez à Dieu. Il a dit : Je suis la porte du bercail (1) Or, cette porte s'ouvre par la foi , car si vous ne croyez, s'écrie Isaïe, vous ne comprendrez point. La foi aide donc notre intelligence, et l'espérance la fait entrer. L'espérance , dit l'Apôtre, est à notre âme comme une ancre ferme et assurée, qui pénètre jusqu'à l'intérieur même du voile, jusqu'à la vérité pure et sans nuage. Mais c'est la charité qui trouve cette même vérité et nous unit à elle; car Dieu est charité, et quiconque demeure en la charité, demeure en Dieu et Dieu en lui (2). La raison en est que l'amour pénètre tout par son aiguillon puissant, et ne s'arrête point qu'il ne soit parvenu à son Bien-Aimé. C'est donc par la foi , l'espérance et la charité que le don d'intelligence traverse tous les voiles sacramentels énumérés par saint Bernard, et qu'il peut enfin s'écrier (3) : J'ai trouvé le Bien-Aimé de mon âme; je le possède et ne le
1 Joan., 10. — 2 I Joan., 4. — 3 Cant., 3.
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laisserai point aller que je ne l'aie conduit au lieu le plus intime où il me sera donné de contempler la vérité sans incertitude.
CHAPITRE VI. Comment, par le don d'intelligence, un jour spirituel prend naissance en nous.
Examinons en quatrième lieu comment , par le don d'intelligence, un jour spirituel est produit en notre âme. Or, de même que l'absence du soleil naturel plonge la terre dans les ténèbres, et que sa présence y ramène le jour dont la lumière rend visibles à nos yeux les objets sensibles, de même l'absence du don d'intelligence laisse notre âme dans l'obscurité, selon cette parole du Prophète : Ils sont dans l'ignorance, ils ne comprennent pas et ils marchent dans les ténèbres (1) ; et sa présence y produit un jour spirituel à la clarté duquel nous voyons les choses intelligibles. De même, dit saint Grégoire, que l'obscurité de l'ignorance est appelée avec raison la nuit du coeur, de même l'intelligence en est appelée le jour. En effet, l'intelligence pénètre par sa lumière tous les voiles qui ombragent les rayons de la vérité, les voiles de la nature, les voiles des Ecritures , les voiles des sacrements. Cette lumière s'accroît et s'augmente jusqu'à ce qu'elle ait formé un jour parfait durant lequel
1 Ps. 81.
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on contemple les choses spirituelles et où l'on distingue le matin, le midi et le soir.
Le matin de ce jour brillant se lève en notre âme quand, rappelés au dedans de nous, nous dissipons par la lumière de la componction les ténèbres qui environnent la couche de notre conscience, quand nous nous écrions avec le Prophète : Je laverai toutes les nuits mon lit de mes pleurs (1), j'arroserai de mes larmes la couche de ma conscience, afin de pouvoir me lever dès le matin et arriver par la contemplation à la clarté resplendissante du midi. Saint Grégoire expliquant ce passage de Job : Se levant dès le matin il offrait des holocaustes (2), nous dit sur ce sujet : « Nous nous levons dès le matin lorsque, environnés de la lumière de la componction, nous abandonnons la nuit de notre humanité et nous ouvrons les yeux de notre âme aux rayons de la clarté véritable. Il offrait des holocaustes. L'holocauste était brûlé en entier ; or, l'offrir c'est embraser sans réserve notre Tune du feu de la componction , c'est la faire brûler tout entière sur l'autel de l'amour et comme y consumer les fautes de notre propre pensée. » C'est de ce matin que le Prophète a dit : « Je me tiendrai devant vous dès le matin et je verrai, etc (3).
Après les premières heures de ce jour, la charité ardente du midi se fait sentir à l'âme, car le don d'intelligence illumine et enflamme dans les saintes Ecritures, comme le feu du midi, lorsqu'il manifeste à
1 Ps. 6. — 2 Job., 1. — 3
Mor., l. 1 . c. 19. — 4 Ps. 5.
nos coeurs la parole si vivement embrasée du Seigneur, cette parole plus pénétrante qu'une épée à deux tranchants et qui atteint jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit. C'est une plage vraiment délicieuse, dit « Richard, que cette plage du midi toute pleine de l'abondance de la lumière et de la chaleur du jour. car il est doux et délectable en réalité à notre esprit de contempler les ordres des esprits bienheureux et de les voir enivrés de clarté et d'amour. En ce midi tout brillant et enflammé de l'Ecriture, on admire la récompense accordée aux mérites des saints, les joies de la cité céleste, les secrets des divins mystères et autres merveilles semblables. Voilà pourquoi le Seigneur a dit : Scrutez les Ecritures (1).» — « Il les appelle une porte, s'écrie saint Jean Chrysostôme, car elles nous introduisent à la connaissance de Dieu , elles gardent ses brebis, elles tiennent le loup éloigné et elles refusent de s'ouvrir aux tentatives de l'hérésie. »
Maintenant combien embrasé est ce midi de l'Ecriture sacrée, durant lequel Dieu s'entretient avec nous par son Verbe incarné , l'Eglise nous le montre quand elle s'écrie silencieusement dans l'ardeur qui la consume : Qu'il me donne un baiser de sa bouche (2). Pesons ces paroles et nous reconnaîtrons combien elles sont brûlantes. Saint Bernard les expliquant, nous dit (3) : « Je reçois sans crainte pour médiateur le Fils de Dieu, que je sais être mon frère. Je n'aurai point à me défier de lui , puisqu'il est mon
1 De Cont., l. 5, c. 7. — 2 Cant. 1. — 3 Serm 2, in
Cant.
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frère et ma propre chair. Je ne saurais croire qu'il puisse avoir du mépris pour moi, car il est l'os de mes os et la chair de ma chair. Qu'il me parle donc par un baiser de sa bouche. Que m'importent les paroles entrecoupées du Prophète ? Ah ! que plutôt celui qui l'emporte en beauté sur tous les enfants des hommes, me donne un baiser; qu'il me fasse entendre sa voix dans un baiser de sa bouche. Je ne saurais écouter Moïse, dont la langue est embarrassée ; Isaïe a les lèvres impures ;
Jérémie ne sait point parler, car il est un enfant. Non , qu'il ne me parle plus par eux, car leurs paroles sont une eau ténébreuse répandue dans les nuages qui obscurcissent les airs. Les prophètes sont comme s'ils étaient privés de leur langue. Qu'il me parle donc, celui dont la présence est pleine de charmes, dont la doctrine se répand en fleuves délicieux ; et que ses paroles deviennent en moi une source d'eau jaillissant jusqu'à la vie éternelle. Mais pour lui, dont la parole est vivante et efficace, me donner un baiser, ce n'est pas approcher ses lèvres de mes lèvres : un tel acte n'est pas toujours un gage de l'accord des volontés; un baiser de sa part , c'est l'effusion en moi des saintes joies, c'est la révélation de ses secrets, c'est une union admirable et en quelque sorte sans réserve de la lumière céleste et de l'âme qui en est illuminée, car celui qui s'attache à Dieu devient un même esprit avec lui. Voilà pourquoi l'Epouse s'écrie : Mon âme s'est fondue dès que mon Bien-
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Aimé m'a parlé, car sa parole a répandu en moi une telle ferveur que j'en ai été toute embrasée. » Ainsi cette heure du jour spirituel est semblable à l'éclat du midi.
Mais, après que ces moments pleins de lumière et de chaleur sont passés, arrive l'heure du soir où le travail se termine, où commence le sommeil de la contemplation, où l'on goûte les délices de la nuit. Le travail du jour arrive à son terme, parce que la vertu de l'action va s'affaiblissant. Voilà pourquoi les disciples dirent au Seigneur, qui feignait d'aller plus loin (1) : Demeurez avec nous, Seigneur, car il est déjà tard et le jour est sur son déclin. Les forces se sont affaiblies ; il est donc nécessaire d'interrompre le travail. Voilà pourquoi il est dit encore : L'homme sort le matin pour faire son ouvrage et travailler jusqu'au soir (2).
En deuxième lieu, à l'heure du soir commence, par le don d'intelligence, le sommeil de la contemplation. Aussi l'âme contemplative s'écrie-t-elle : Je dors et mon coeur veille (3). Tout ce que je suis par ma nature est plongé dans le sommeil. En effet ce sommeil suspend l'usage des sens extérieurs ; il s'applique et il veille à laisser libres les sens intérieurs, dont l'exercice est incomparablement plus noble que celui des premiers. Mais si ceux-ci ne sont profondément endormis, cet exercice ne peut avoir lieu d'une manière parfaite; car lorsque le sens extérieur et corporel se sert de sa puissance, le sens intérieur est comme
3 Cant., 5.
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enseveli dans le sommeil , tandis que nous dormons avec un coeur éveillé alors que nous nous avançons intérieurement dans la contemplation et que nous nous reposons des oeuvres inquiètes du dehors.
Enfin le soir arrivé, Dieu fait par le don d'intelligence succéder aux travaux du jour des délices spirituelles. C'est alors que Jacob de retour de ses champs devient Israël ; car, après les fatigues des bonnes oeuvres, on arrive à la lumière de la contemplation. Voilà pourquoi il est dit au livre de Job : Sur le soir se lèvera pour vous une lumière semblable à la lumière du midi (1). Elle se lèvera, ajoute saint Grégoire, car aux approches de la mort le juste reconnaîtra de quelle splendeur éclatante il est environné, selon cette parole : Celui qui craint Dieu se trouvera heureux à la fin de sa vie (2). Or, cette lumière du midi éclaire et enflamme. L'illumination fait connaître et l'embrasement rassasie, car la charité est une nourriture excellente. Et ces deux choses concourent singulièrement à faire goûter à l'âme les délices du soir. Ainsi, par le don d'intelligence, se trouve formé du soir et du matin le sixième jour.
1 Job., 11. — 2 Eccl., 1.
CHAPITRE VII. Comment le don d'intelligence prépare à notre
âme un festin spirituel.
Voyons enfin comment le don d'intelligence , répandu en nous par l'Esprit-Saint, prépare en son jour, ou autrement par son illumination , un festin spirituel à notre âme. Le don d'intelligence , dit saint Grégoire (1), prépare ce festin au jour qui lui est propre, lorsque, après avoir pénétré ce qu'il a entendu, il en sustente notre coeur et dissipe ses ténèbres. L'âme se nourrit donc de la vérité trouvée au fond des choses qui lui ont été annoncées. En effet , ce n'est pas assez pour elle de goûter l'extérieur des vérités , d'en savourer l'écorce ou les ombres ; il faut qu'elle arrive au noyau , c'est-à-dire à la vérité pure et à la réalité sans enveloppe. Or, la vérité est pure quand on la voit en elle-même , et non par des images et des ligures ; et c'est alors que l'intelligence nous rassasie réellement. Beaucoup, dit l'abbé de Lincoln, possèdent le sens littéral, allégorique et moral de l'Écriture; mais l'homme intérieur, désirant voir Dieu sans voile et à découvert , ne se contente pas de cela ; il va plus loin et s'élève plein d'ardeur avec les contemplatifs sacrés jusqu'aux sommets les plus élevés du sens mystique. Et cependant alors même on ne voit pas
1 Mor., l. 1, c. 16.
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Dieu sans ligures , si l'on ne se sépare auparavant de tout sans exception , si l'on ne s'enfonce dans la nuée obscure de l'ignorance, où l'âme trouve l'aliment par excellence, où Moïse peut se passer durant quarante jours de toute nourriture corporelle. Ainsi le don d'intelligence , traversant tous les voiles de la vérité , tant dans l'Ecriture que dans l'enseignement , les figures et les sacrements , arrivant à la comprendre dans toute son intimité et sa pureté et à la goûter par une expérience toute intellectuelle, il s'ensuit qu'un tel don offre à l'âme les aliments les plus délicieux.
Saint Bernard nous dit sur ce sujet : Le goût expérimental des saintes Ecritures et des mystères divins, ce goût que l'on puise en Jésus-Christ , nous donne l'intelligence pour comprendre les saints Livres. Ainsi après sa résurrection , le Seigneur ouvrit l'esprit à ses disciples afin qu'ils entendissent les Ecritures. Lors donc que nous avons commencé, non-seulement à en comprendre le sens intérieur et à pénétrer la vérité des mystères et des sacrements divins , mais encore à les toucher, pour ainsi dire, par la main de l'expérience et à nous en servir de la sorte , ce qui ne peut avoir lieu que par un certain sens de la conscience , au moyen d'une expérience qui entend et connaît la bonté de Dieu et sa vérité , qui sait avec quelle puissance cette bonté agit sur ses enfants , quelle efficacité l'action de sa grâce opère en eux ; alors , dis-je , l'intelligence agit avec la sagesse et accomplit ce qui lui est propre. Alors cette même sagesse nous
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instruit de toutes choses par son onction , après avoir communiqué à l'intelligence sa divine saveur, afin de nous illuminer de l'éclat et de nous nourrir de la douceur de sa lumière ; car ces deux choses sont nécessaires au banquet de l'âme. Mais cette connaissance parfaite, cette nourriture parfaite consistent dans un seul et même objet , dans ce que le Seigneur appelle l'unique nécessaire. Ainsi le don d'intelligence , en laissant de côté et en traversant une multitude de choses, tend donc à cet unique parfait, à cet unique nécessaire. Il y tend et fait en lui son entrée , car, dit Richard , il n'y a qu'un seul objet en qui l'esprit de l'homme puisse se reposer, se nourrir et se rassasier. « Il y a dans le monde bien des êtres divers, ajoute Hugues , et aucun , l'expérience nous l'enseigne , ne saurait satisfaire pleinement notre coeur. Mais il existe un bien unique , et celui-
là seul , lorsqu'on le prend , apporte un contentement parfait. Ce n'est donc pas dans la multitude des objets, mais dans cet objet unique que se trouve le bonheur véritable; et ainsi un seul bien nous est nécessaire, celui que Dieu nous a préparé; un seul mets nous est servi à la table du Seigneur. Mais gardez-vous de le mépriser, car il est puissant à répondre entièrement à nos besoins. Je serai rassasié, dit le Prophète , lorsque votre gloire m'aura apparu (1). Ne craignez donc pas lorsque vous entendez parler d'un seul mets. Il n'y en a qu'un , en vérité , mais en lui est contenu tout bien. Dieu
1 P. 16.
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nous a préparé une seule réfection , une seule nourriture , un seul mets , un seul pain; gardez-vous de le dédaigner, car, dit le Sage : Ce pain renferme en soi tout ce qu'il y a de délicieux et tout ce qui peut être agréable au goût (1). Cette nourriture simple et unique est appelée une nourriture singulière, car elle ne saurait être mélangée avec les délices du dehors, avec des douceurs étrangères. Elle est appelée une nourriture domestique , parce qu'elle n'est offerte qu'aux amis et aux infinies de la maison; une nourriture unifique parce qu'elle ne fait qu'un avec soi de ceux à qui elle est présentée et qui la prennent. »
Ainsi , selon saint Denis, cette nourriture , étant simple et une, ne peut être reçue que par l'esprit et non corporellement , et c'est l'esprit qu'elle fortifie contre les infirmités auxquelles il est en butte. Elle exclut toutes délices étrangères , et par-là elle établit notre âme dans la vérité, car où est la simplicité est la vérité. Elle n'est donnée qu'aux amis ; c'est pourquoi elle rend notre âme agréable à Dieu , car la charité est la source de l'amitié. Elle nous unifie , et de la sorte elle rend notre esprit conforme à l'esprit de Dieu; elle fait régner l'accord entre lui et nous, et cet accord elle nous le donne avec nous-mêmes et avec le prochain. Cette concorde, dit Origène, commence ici-bas et elle doit durer éternellement dans la gloire entre les élus de la céleste patrie. C'est. elle qui nous établit dans le bien, nous rend victorieux
1 Sap., 16.
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dans le combat , nous enivre de consolations, nous associe à Dieu , nous fait croître dans son amour et son amitié. Elle commence sur la terre et elle se consomme dans le ciel. » — Vous avez, dit le Prophète , préparé une table devant moi pour me soutenir contre ceux qui me persécutent. Vous avez oint ma tête d'une huile sacrée, et mon calice qui a la force d'enivrer est vraiment admirable (1). Par ces paroles, le Prophète montre clairement que dans le don d'intelligence une table a été dressée capable de réparer nos forces; que ses mets fortifient les convives et éloignent d'eux la faim spirituelle qui affaiblit leurs vertus ; que cette table est pleine de délices et de suavité, qu'elle nourrit et embellit notre âme. Ensuite, ce calice enivrant et admirable nous représente bien cette ivresse toujours sobre de l'esprit, ivresse qui nous porte à nous oublier nous-mêmes sans arrière-pensée , et par-là nous établit dans une vraie concorde , une société étroite et une union parfaite avec Dieu. La sagesse nourrit donc noire âme du pain de vie et d'intelligence. Enfin, celui dont parle encore le Psalmiste et qui a été placé dans un lieu abondant en pâturages , ou autrement au milieu des vives clartés des saintes Ecritures , n'est-ce pas celui qui , dans sa méditation , a été rempli de l'intelligence de leurs enseignements divins ? Saint Grégoire semble avoir connu par expérience ces pâturages quand il a dit (2) : Le livre qui a rempli les entrailles intellectuelles du prophète est devenu par sa douceur comme un
22. — 2 Sup. Ezech., hom. 10.
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miel pour sa bouche. En effet , ceux qui ont l'intelligence savent parler de Dieu avec une suavité ineffable; car ils ont appris à l'aimer véritablement dans l'intimité de leur coeur. L'Ecriture est douce à leur bouche, parce que leur âme tout entière est remplie de ses commandements. Il leur est agréable d'en faire entendre le langage , parce que ses paroles sont imprimées profondément en leur intelligence pour servir de règle à leur vie; et c'est de l'abondance du coeur que la bouche parle , dit le Seigneur.
LIVRE VIII. DU DON DE SAGESSE.
CHAPITRE PREMIER. Qu'est-ce que la sagesse et qu'entend-on par don de sagesse.
Le septième don de l'Esprit-Saint, qui fait naître en notre âme un jour spirituel et y prépare un festin , est le don de sagesse. Cette sagesse est une lumière qui vient du Père même des lumières, projette ses rayons sur notre âme et la rend déiforme; elle est un don de Dieu. Elle éclaire notre intelligence , elle enflamme notre volonté , elle fortifie notre action. L'intelligence trouve en elle la beauté: elle rend la
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volonté aimable, et l'action vraiment puissante. Ce don suit immédiatement le don d'intelligence; car , dit saint Augustin , c'est à la sagesse qu'en partant de la crainte, on tend et on arrive par divers degrés comme au dernier des dons du Saint-Esprit. Elle est le dernier et le plus élevé , parce qu'en la possédant , l'âme purifiée et pacifiée se réjouit et goûte le bonheur. Elle est donc le point suprême où se trouve la consommation. Saint Anselme en donne une pareille raison : « (2) L'Esprit-Saint , dit-il , inspire en dernier lieu la sagesse à notre âme , et il la place au-dessus de tous les autres dons, afin que ce que nous avons vu être juste par l'intelligence , nous devienne suave et plein de douceur dans ce dernier don , et que nous accomplissions par l'amour seul de la justice ce que nous avons compris être pour nous un devoir. » Au reste , la connaissance de la vérité ne rend point parfait si ou ne la goûte ensuite par l'expérience , car l'expérience est la directrice de l'intelligence. Or, en cet édifice ainsi formé des dons célestes, l'Esprit-Saint a établi sa demeure, il gouverne la famille entière de cette maison intérieure , c'est-à-dire tous les sens de notre âme , et l'incline à l'obéissance , soit en l'élevant vers Dieu , soit en l'abaissant vers le prochain , en sorte qu'elle peut s'écrier : Le Seigneur me conduit; rien ne pourra me manquer : il m'a établie dans un lieu abondant en pâturages (3).
Mais , pour avoir une connaissance plus étendue de ce don , il nous faut considérer successivement les
1 De doc. christ., l. 2, c. 7. — 2 De simil., c.
131.- Ps. 22.
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cinq points suivants : 1° Qu'est-ce que la sagesse et qu'appelle-t-on don de sagesse. 2° Quelle est la nécessité d'un tel don et quels avantages il nous confère. 3° Comment il faut demander à Dieu le don de sagesse et comment on l'obtient. 4° Comment un jour spirituel prend naissance de ce don. 5° Comment un festin est-il préparé à notre âme par ce don.
Voyons d'abord ce que c'est que la sagesse , et quelle sagesse est un don du Saint-Esprit. Remarquez que nous laissons de côté la sagesse de la chair, qui est ennemie de Dieu , et la sagesse du monde , qui est une folie en sa présence , parce que ces deux sagesses , selon l'Apôtre saint Jacques , sont terrestres , animales , diaboliques. La sagesse du monde est une folie aux yeux de Dieu : la raison en est qu'elle préfère ce qui a le moins de valeur au bien le plus précieux. Assurément on regarderait comme un insensé celui qui choisirait le cuivre de préférence à l'or; c'est ce que font les partisans de cette sagesse : ils laissent de côté les biens éternels pour s'attacher aux biens temporels , comme les richesses , les honneurs , les faveurs et les louanges de ce monde. C'est avec raison qu'une telle sagesse est appelée diabolique ; car, de même que le diable s'applique à perdre les hommes , ainsi les sages mondains s'appliquent à se perdre eux-mêmes. Et même ces deux sortes de sagesse ne portent un tel nom que par abus , car elles ne sont pas une science pleine de saveur, mais une science insensée et insipide. Elles ne sont donc ni l'une ni l'autre un don de l'Esprit-Saint.
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Il est une autre sagesse vraie et incréée , dont il est dit dans les Livres saints qu'elle est la splendeur de la lumière éternelle , le miroir sans tache de la majesté de Dieu, et l'image parfaite de sa bonté. N'étant qu'une, elle peut tout; et toujours immuable en elle-même, elle renouvelle toutes choses; elle se répand parmi les nations dans les âmes saintes et elle forme les amis de Dieu et les Prophètes par ses entretiens intérieurs. En effet, dit saint Augustin , la Sagesse incréée, qui est le Fils même de Dieu , ne cesse point de parler à la créature intellectuelle par ses inspirations et ses révélations , afin de la tourner vers elle et de pouvoir la former, car c'est à elle qu'il appartient de former et de renouveler toutes choses. Cette Sagesse n'est pas le don céleste dont nous avons à nous occuper en ce moment, mais la source très abondante de tous les dons.
Il y a une autre sagesse qui est créée , et elle est double : l'une s'acquiert par l'étude humaine, et elle est une vertu intellectuelle dont Aristote a traité en sa métaphysique. Elle peut être appelée sagesse en un sens , car on trouve en elle une certaine saveur. En effet, la philosophie offre des délices admirables , quoique leur douceur ne soit pas assaisonnée de l'huile de la grâce. Et même cette sagesse peut jusqu'à un certain point, par les efforts de la raison, juger droitement de plusieurs choses divines, bien que d'une manière incomplète. Il a été donné , dit Hugues , aux philosophes de découvrir pour notre avantage certaines vérités, alors que la science parfaite nous
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en était réservée; ils nous en préparaient le commencement. Ainsi ils ont trouvé cette vérité, que les enfants du testament de vie ont dû recevoir, qu'il faut se soumettre à la vérité suprême. Pour eux , le travail a été pénible et nous en recueillons les fruits. Ensuite ils ont voulu former une certaine théologie , en rendant compte des choses divines et en scrutant les choses invisibles , comme pour conduire leur sagesse à sa consommation , et là , ils ont commencé à tomber dans les mensonges de l'erreur; les forces leur ont manqué et ils se sont évanouis dans leurs pensées. » Ainsi cette sagesse naturelle n'est pas le don du Saint-Esprit dont nous avons à nous occuper maintenant, bien qu'elle vienne de lui.
Il y a donc une autre sagesse qui vient d'en haut , selon la parole de saint Jacques. Elle vient d'en haut parce qu'elle a été créée par le Père des lumières. Elle est la vraie sagesse , parce qu'elle procède de la splendeur véritable et de la saveur par excellence. Or, la splendeur conduit l'intelligence à la connaissance du vrai , et la saveur élève notre volonté à l'amour plein de délices du bien. Voilà pourquoi l'Apôtre nous dit: N'ayez de goût que pour les choses du ciel, et non pour celles de la terre (1). L'objet principal du don de sagesse est donc Dieu , non considéré absolument comme étant la vérité, mais comme étant la vérité qui se rapporte et conduit au bien , et qui excite notre volonté à goûter les douceurs de son amour. L'acte de la sagesse consiste à contempler Dieu , non d'une
1 Col., 3.
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manière quelconque, mais par la dilection et avec une suavité et une tendresse fondées sur l'expérience. Car, dit saint Augustin , où il n'y a pas l'amour gratuit , comment avancer qu'il y a la sagesse ? Je ne blâmerai pas, dit également saint Bernard, celui qui définira la sagesse , le goût du bien , car de même que le goût est propre à discerner la saveur des aliments , de même le sage est propre à reconnaître la saveur des choses et de leurs causes (1). Le don de sagesse peut donc être appelé une habitude surnaturelle répandue en notre âme par l'Esprit-Saint pour nous conduire à connaître Dieu et à l'aimer délicieusement.
CHAPITRE II. De la nécessité et des avantages du don de sagesse.
Voyons , en deuxième lieu , quelle est la nécessité et quels sont les avantages du don de sagesse. Saint Bernard nous dit sur ce sujet : « De même que le corps a cinq sens qui l'unissent à l'âme au moyen de la vie, de même l'âme a cinq sens spirituels qui l'unissent à Dieu par l'intermédiaire de la charité. Par les sens du corps nous vieillissons et nous devenons semblables au monde; mais par les sens de l'esprit nous nous renouvelons en la connaissance de Dieu, nous prenons une vie nouvelle , conforme
1 De Trinit., l. 15 , c. 7. — 2 Serm. 83, in Cant.
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à la volonté du Seigneur et à son bon vouloir. » Voilà pourquoi l'Apôtre a dit : Ne vous conformez point au siècle présent; mais réformez-vous par le renouvellement de votre esprit, afin de reconnaître quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, agréable à ses yeux et parfait (1). De même donc que les sens corporels , comme la vue , l'ouïe , l'odorat , etc., s'affaiblissent sans le goût et demeurent sans forces en leurs opérations , ainsi les sens de l'âme s'affaiblissent et languissent dans leurs oeuvres s'ils sont privés du goût spirituel , du goût de la sagesse , qui donne aux choses de l'esprit un parfum de suavité. Nous avons perdu ce goût presque dès l'origine de notre race. Depuis que le poison de l'antique serpent a infecté le palais de notre coeur, au moyen du sens tout puissant de la chair, notre âme a commencé à ne plus avoir le goût du bien ; un goût pernicieux est entré en elle , le goût de la concupiscence , et les sens de l'homme sont devenus empressés pour le mal. Ainsi beaucoup d'oeuvres excellentes s'accomplissent sans que leurs auteurs en savourent les délices , parce que le goût de la chair n'est pas totalement anéanti en eux. Mais maintenant la sagesse , par des efforts sans cesse réitérés , surmonte la malice première dans l'âme où elle fait son entrée; et elle détruit , en apportant un goût meilleur, le goût pervers qui y avait été introduit. Elle affaiblit par sa présence et rend insipide le goût de la chair ; et par là elle purifie notre intelligence, elle guérit et rend sain le palais de notre coeur,
1 Rom., 12.
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qui , une fois purifié , commence à goûter le bien , à goûter la sagesse elle-même , le meilleur de tous les biens (1).
Or, quand le sens du goût a été réparé ainsi par la sagesse , tous les sens de l'esprit se raniment et se fortifient , car le goût puise sa vertu dans la sagesse et laisse après lui une certaine douceur enivrante qui . pénétrant dans tous les replis de l'âme , lui fait discerner et apprécier d'une manière toute singulière les diverses impressions qui lui arrivent , et répand la vie et la force tant en elle qu'en tous ses sens intérieurs? Et d'abord, ce goût délicieux de la sagesse éclaire le sens intérieur de la vue afin de lui faire contempler Dieu avec plus de suavité, car il y a dans la sagesse un esprit d'intelligence qui voit tout et renferme en soi tous les esprits , un esprit intelligible, pur et subtil (2). Ensuite l'ouïe est excitée à prêter une douce attention au Verbe de Dieu , car il est écrit : Heureux celui qui m'écoute, qui veille tous les jours à l'entrée de ma maison et se tient à ma porte. Celui qui m'aura trouvé, trouvera la vie (3). L'odorat apprend à aspirer avec ivresse les parfums de son Bien-Aimé , car il l'entend s'écrier : J'ai répandu une senteur de parfum comme le cinname et comme le baume le plus précieux, et une odeur agréable comme celle de la myrrhe la plus excellente (4). Le toucher se sent fortifié et capable de retenir d'une manière inséparable en ses embrassements l'objet de
1 Bern., serm. 85, in Cant. — 2 Sap., 7. — 3 Prov ., 8. — 4 Eccl. 24.
196
son amour, car cet objet est l'arbre de vie pour ceux qui l'embrassent; et celai-là est bienheureux qui se tient fortement uni à lui (1).
Ainsi le goût spirituel étant réformé par la sagesse , tous les autres sens de l'âme participent à cette faveur et sont vivifiés de même. C'est ce que nous montre saint Augustin quand il nous dit que tous ses sens intérieurs étaient entraînés vers le bien souverainement désirable par la douceur amoureuse de la sagesse (2). Et , selon l'apôtre saint Jacques (3), cette sagesse qui vient d'en haut est chaste , car elle s'éloigne avec zèle de toutes les souillures du péché. Elle est amie de la paix et modérée , car en toutes choses elle tient le milieu. Elle est docile , susceptible de tout bien , pleine de miséricorde et de fruits de bonnes oeuvres; elle ne juge point et n'est point dissimulée. Or, les fruits de la justice que produit cette sagesse se sèment dans la paix pour ceux qui font des oeuvres de paix. Ainsi le don de sagesse ne nous apprend pas seulement à contempler les choses divines avec un jugement droit ; il nous enseigne encore à régler nos actes d'une manière bien plus excellente que ne le fait la science qui est une vertu intellectuelle. La cause en est , selon saint Augustin, que la partie supérieure de notre raison est l'apanage de la sagesse, et la partie inférieure celui de la science. Cette partie supérieure s'applique à considérer les raisons célestes des choses et à en prendre conseil. Elle les considère en les contemplant selon ce qu'elles sont en elles-mêmes; elle
1 Prov., 3. — 2 Conf., l. 10, c. 9. — 3 Jac., 5.
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en prend conseil pour juger par elles de ce qui est humain, pour diriger ses actes selon leurs règles divines, afin que l'homme soit semblable à Dieu non-seulement par son image , mais encore par ses oeuvres , autant qu'il est possible. C'est pourquoi la sagesse est appelée une contemplation de la vérité , pacifiant l'homme tout entier et lui faisant revêtir la ressemblance de Dieu. Son prix passe toutes les richesses, et tout ce qu'on désire le plus sur la terre ne mérite pas de lui être comparé (1).
CHAPITRE III. Comment on doit demander à Dieu le don de sagesse, et comment on l'obtient.
Examinons maintenant comment ce trésor précieux du don de sagesse peut être trouvé, et comment on arrive à l'obtenir. — La sagesse veut être cherchée, et il faut la demander à Dieu. En la cherchant on la trouve , mais c'est en la demandant qu'on l'obtient. On la trouve par la connaissance , mais on la possède par l'amour. On la voit par la connaissance, mais on l'embrasse et on la goûte par la charité. La voir est le partage de l'intelligence; mais la presser contre son coeur et savourer ses délices est le propre de la volonté et de l'amour. De même, dit Richard (2), qu'on écoute Dieu par la mémoire et qu'on le voit par
1 Prov. 3. — 2 De Cont., l. 4, c, 15.
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l'intelligence, de mime on l'embrasse, on le goûte, on l'étreint par l'amour, et cela assurément est un acte plus parfait que de le voir seulement. L'acte qui embrasse et possède, dit également saint Augustin, est proprement un acte de la volonté ; car ce n'est pas assez, pour cette puissance, de voir ce qui est présent à l'intelligence comme objet de sa vision; il faut qu'elle en jouisse comme d'un objet d'amour. Il arrive que plusieurs connaissent Dieu et ne le possèdent pas pour cela, de même qu'un médecin connaît la santé d'un autre sans cependant l'avoir en son pouvoir. Ainsi il y a une différence entre connaître et avoir.
Commençons donc par chercher la sagesse en nous servant de toutes les ressources de l'intelligence, jusqu'à ce que nous méritions de la recevoir de Dieu pour l'embrasser et en jouir. Salomon nous a enseigné à poursuivre un trésor aussi précieux quand il nous a dit (1) : Si vous recherchez la sagesse comme on fait l'argent, et si vous creusez bien avant pour la trouver, comme font ceux qui déterrent des trésors , alors vous comprendrez la crainte du Seigneur qui est le commencement de la sagesse. Or, celui qui déterre des trésors, rejette d'abord les premières terres ; ensuite il creuse une fosse profonde et persévère avec soin jusqu'à ce qu'il ait rencontré l'objet de ses recherches. Ainsi celui qui désire arriver au trésor de la sagesse, doit-il commencer par éloigner tout fardeau des choses terrestres, creuser
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en soi la fosse de l'humilité et ne pas s'arrêter qu'il ne possède l'objet de ses poursuites. Ceux qui aiment la sagesse la découvrent aisément, et penser à elle c'est la marque d'une prudence consommée. Il faut donc la chercher, car elle a dit elle-même : Celui qui m'aura trouvée trouvera la vie, et c'est dans le Seigneur qu'il puisera le salut (1).
Mais , comment reconnaît-on qu'on a trouvé la sagesse? Saint Bernard nous répond : « Vous avez réellement trouvé la sagesse si vous pleurez les péchés de votre vie passée, si vous foulez aux pieds les délices du siècle, si vous soupirez de toute l'ardeur de votre âme après la béatitude éternelle. Vous avez trouvé la sagesse si vous appréciez chaque chose selon sa juste valeur : celle-ci comme amère et tout-à-fait digne de votre aversion; celle-là comme caduque, transitoire et vraiment méprisable; cette autre comme bonne et parfaite, et entièrement désirable; si vous les jugez et les discernez par un certain goût intérieur de votre âme. »
Ensuite, ce don précieux de la sagesse étant une habitude surnaturelle répandue en notre âme par Dieu, il s'ensuit que c'est à Dieu qu'il faut en faire fidèlement la demande : Si quelqu'un de nous manque de sagesse, dit l'apôtre saint Jacques, qu'il la demande à Dieu, qui donne à tous libéralement sans reprocher ses dons, et la sagesse lui sera donnée; mais qu'il la demande avec foi, sans défiance (2). Or, ces paroles de l'Apôtre exigent quatre conditions chez celui qui veut
1 Prov., 8. — 2 Jac., 1.
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obtenir un tel don. D'abord c'est le besoin : Si quelqu'un de vous manque de sagesse. Et assurément nous éprouvons tous un semblable besoin , car Dieu n'a d'amour que pour celui qui habite avec la sagesse. Ensuite c'est la confiance : qu'il demande à Dieu. En effet, demander est le propre des enfants, et il n'appartient qu'aux esclaves de supplier. De là cette parole du Psaume : Demandez-moi et je vous donnerai les nations pour héritage (1). En troisième lieu , c'est de reconnaître la générosité de celui à qui l'on s'adresse : Il donne à tous libéralement, selon cette parole : Je vous ai accordé même les choses que vous ne m'avez pas demandées : les richesses et la gloire (2) . Enfin c'est une assurance inébranlable : qu'il demande avec foi, sans défiance. La foi donne en effet la stabilité à notre âme. La foi, dit saint Denis, a pour objet la vérité réellement existante et infaillible; elle établit d'une manière stable en cette même vérité celui qui croit; elle l'y place et l'y affermit. » Ainsi nous comprenons comment nous devons chercher et trouver la sagesse en Dieu, comment nous devons la lui demander et l'obtenir. C'est le plus noble objet que notre âme puisse posséder.
1 Ps. 2. — III. Reg., 3.
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CHAPITRE IV. Comment le don de sagesse fait naître en nous un jour spirituel.
Voyons, en quatrième lieu, comment, par le don de sagesse, un jour spirituel prend naissance en notre âme.
La sagesse est comme un soleil brillant par la connaissance qu'elle répand , comme un soleil enflammé par l'amour qu'elle allume, car nous avons remarqué la présence de ces deux choses en elle. Elle produit donc en nous un jour resplendissant de lumière et embrasé d'amour. La sagesse, dit Alain , est le soleil qui éclaire l'esprit au milieu des ténèbres; c'est l'ail du coeur, le fruit de la dilection intérieure, le paradis enivrant de l'âme. Elle rend céleste celui qui est terrestre, immortel celui qui est périssable et caduc ; de l'homme elle fait un Dieu par la puissance de son action déifique. Cette sagesse lumineuse, il l'a désirée, celui qui s'écriait : J'ai prié, et l'esprit de sagesse est venu en moi. J'ai résolu de l'avoir pour ma lumière, parce que sa clarté est inextinguible. Tous les biens me sont venus avec la sagesse, et j'ai reçu de ses mains des richesses innombrables (1). C'est en effet avec raison que nous devons la prendre pour notre lumière, car elle dirige tout l'empire de notre
1 Sap., 7.
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âme, non-seulement dans la contemplation , mais encore dans l'action : elle ne s'arrête pas à la spéculation, elle s'étend à la pratique. De là cette parole : Tous les biens one sont venus avec elle ; car elle est la mère de tous ces biens. La sagesse, dit Cicéron, est la mère de toutes les choses excellentes. Rien n'est plus abondant, rien n'est plus glorieux que la sagesse; c'est le bien véritable de la vie. Lorsqu'elle nous a enseigné toute science, elle nous apprend ce qui est bien autrement difficile : la connaissance de nous-mêmes. J'ai reçu par elle un trésor inappréciable d'honnêteté, et j'ai été dans la joie parce que cette sagesse précédait mes pas. En effet, ceux qui demeurent dans le royaume de l'âme et dans le banquet de la sagesse trouvent en sa lumière la beauté et la maturité d'une vie pleine d'honnêteté. « Nous avons vu , dit saint Bernard (1), la maturité de la sagesse ; examinons sa beauté, sans laquelle nul ne peut plaire à Dieu. Or, cette beauté est appelée honnêteté. Si vous voulez connaître ce que c'est que l'honnêteté, c'est dans la vie extérieure qu'il faut la chercher, non qu'elle prenne là son origine, mais parce qu'elle s'y manifeste ostensiblement. Le lieu où elle naît et où elle demeure, c'est la conscience , et sa beauté réside dans le témoignage de cette même conscience; car rien n'est plus éclatant qu'une telle lumière, rien n'est plus glorieux que ce témoignage où la vérité apparaît brillante dans notre âme, où notre âme se contemple dans
1 Serm. 85, in Cant.
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la vérité sans avoir à rougir en sa présence, sans être contrainte de détourner avec confusion ses regards, sans se sentir blessée par la clarté du jour. C'est là assurément une beauté qui réjouit le regard divin par-dessus tous les biens de l'esprit. Et cette beauté, nous l'appelons honnêteté. Mais lorsque sa splendeur a rempli avec surabondance tous les replis de notre âme, elle doit nécessairement jaillir au-dehors, semblable à un flambeau caché sous le boisseau ; et même sa lumière, jusqu'alors con- centrée dans les ténèbres , ne peut demeurer ignorée. Le corps, faible image de l'esprit, la reçoit donc toute brillante et comme impuissante à retenir l'éclat de ses rayons; elle se répand par tous ses membres et tous ses sens, en sorte qu'elle illumine ses actes, ses paroles, ses regards, sa démarche, etc. »
En ce jour de la sagesse tout le royaume de l'âme est donc éclairé, toutes les actions de l'homme rendues belles et honorables, tout le travail des convives spirituels changé en douceur. C'est ce que nous montre encore saint Bernard dans le passage suivant (1) : « Lorsque vous vous serez longtemps exercé aux travaux de la pénitence, nous dit-il , demandez que la lumière de la dévotion vous soit accordée, que le jour très-serein de la sagesse se lève pour vous, le jour du repos de l'âme , où , semblable au soldat dont le temps est accompli , il vous sera donné de vivre sans travail au milieu des travaux , où ce qui
1 Serm. 5, de circumc.
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n'avait lieu qu'avec amertume et contrainte d'esprit se changera en douceur et en allégresse ineffables. Mais bien peu, si je ne me trompe, arrivent sur la terre à une telle perfection. Beaucoup y tendent tous les jours de leur vie et sans succès ; mais au sortir de ce monde ils reçoivent avec plénitude ce qu'ils n'ont pu avoir ici-bas avec mesure. Rejetons donc les oeuvres de ténèbres, et revêtons-nous des armes de lumière; marchons avec bienséance et honnêteté, comme on doit marcher durant le jour (1). »
Ce jour du septième don, du don de sagesse, est figuré par le septième jour qui n'a point eu de soir. Ce don, en effet, appartient à la vie contemplative, qui est la part la meilleure, la part choisie par Marie et qui ne lui sera point enlevée, mais dont la perfection sera consommée dans la patrie. La vie contemplative prend naissance sur la terre et devient parfaite dans le ciel, dit la Glose. Car l'amour est un feu qui commence à brûler en cette vie; mais dès qu'il aura vu son divin objet, il s'embrasera de plus en plus d'ardeur pour lui. Les oeuvres de la vie active, ajoute saint Grégoire, passent avec le corps; mais les joies de la vie contemplative deviennent plus douces alors qu'il n'est plus; elles n'iront pas s'affaiblissant, nais elles persévéreront éternellement. Voilà pourquoi le Psalmiste s'est écrié : Un seul jour dans vos tabernacles est préférable à mille passés ailleurs (2). En ce septième jour, en effet , en ce jour dont la fin n'est
1 Rom., 13. — 2 Ps. 83 .
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point marquée par le soir , l'âme contemplative se repose éternellement par l'Esprit, qui a répandu en elle ses dons; et elle dit avec le Prophète : C'est ici pour toujours le lieu de mon repos, ici que j'habiterai , car je l'ai choisi pour ma demeure (1).
CHAPITRE V. Quel festin le don de sagesse prépare à notre âme. Et d'abord du festin célébré par l'Esprit-Saint au moyen de ce don en l'âme vivant encore en son corps.
Considérons, en cinquième lieu, comment l'Esprit-Saint prépare un festin à notre âme par l'illumination du don de sagesse. La sagesse, dit saint Bernard (2), célèbre un triple festin et elle le rend parfait par la seule charité, mais graduellement. Elle nourrit ceux qui travaillent dans ce monde; elle abreuve de ses délices ceux qui se reposent après la vie présente ; elle enivre les bienheureux qui règnent dans la vie éternelle. Vivant en notre chair mortelle, nous avons pour aliment le fruit des travaux de nos mains, et c'est toujours avec peine et effort que nous pouvons le prendre. Après la mort , nous buvons dans la vie de l'esprit et délivrés de nos corps, avec une facilité pleine de suavité. Enfin , après la résurrection générale, nous serons enivrés dans la vie immortelle avec
1 Ps. 131. — 2 De dilig. Dei.
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une plénitude admirable et surabondante. Voilà pourquoi l'Époux s'écrie dans les Cantiques (1) : Mangez, mes amis, avant la mort; buvez, mes bien-aimés, après cette vie ; enivrez-vous quand vous serez ressuscités. Il y a une différence entre ces personnes : ceux qui sont encore soumis au pesant fardeau de la chair et en ce monde, sont appelés des amis, à cause de la charité qui est en eux. Ceux qui sont délivrés des liens de leur corps sont d'autant plus chers qu'ils sont plus prompts et, plus empressés à aimer. Et les bienheureux sont les biens-aimés, parce qu'ils goûtent l'ivresse et la consolation d'une charité plus grande, comme nous le verrons plus loin. L'âme fidèle, ajoute saint Bernard, mange son pain ; mais, hélas ! c'est à la sueur de son front ; car, demeurant en la chair, elle marche encore par la foi , par la foi qui agit en la charité. Or, l'oeuvre même qu'elle accomplit est sa nourriture : alla nourriture, dit le Seigneur, est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé (2). Remarquez bien que beaucoup désirent la charité , mais ne veulent point travailler pour l'avoir ; et cependant l'amour se multiplie à raison du grand nombre des bonnes œuvres, et cette multiplication de l'amour est pour l'âme vivant sur la terre une douce nourriture.
Nous avons donc à parler de ces trois festins de la sagesse, et d'abord du premier, qui est le festin des amis et qui est célébré par l'Esprit-Saint dans l'âme encore enchaînée à son corps mortel. La sagesse, dit saint Grégoire, offre un festin en son jour lorsqu'elle
1 Cant., 5. — 2 Joan., 4.
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nourrit notre âme de l'espérance et de la certitude des biens éternels. Car l'âme ainsi élevée par l'espérance vers l'éternité ne souffre plus rien des maux extérieurs; elle ne les sent plus, elle s'en réjouit et y trouve une source d'allégresse. L'amour, dit aussi Richard, est la douceur d'une saveur intime; c'est de là que la sagesse a tiré son nom , et plus on aime ardemment, plus on jouit avec suavité. On peut donc, selon les degrés de l'amour et de cette jouissance produite par la sagesse, distinguer divers degrés dans ce festin spirituel de l'âme soumise encore aux tribulations du corps. En effet, dit saint Bernard, parmi ceux qui vivent en leur corps , il y en a qui sont chers, d'autres plus chers , d'autres très-chers, selon que Salomon l'indique en ce passage (1) : Mangez, mes amis; buvez et enivrez-vous, mes bien-aimés. Ceux-là sont chers, qui sont, invités à manger; plus chers ceux qui sont invités à boire; et très-chers ceux qu'on invite à s'enivrer. La raison de ces degrés , c'est que Dieu se manifeste et se fait goûter avec délices selon la mesure de notre amour. Les amis sont ceux qui commencent et n'ont encore qu'un certain degré d'amour. Ils sont appelés seulement des amis. Or, pour être ami de Dieu , il faut haïr sagement ce monde : Celui qui aime le monde se rend l'ennemi de Dieu, parce que la charité du Père céleste n'est pas en lui (2).
Ceux qui commencent ainsi ont donc besoin d'être sustentés par la sagesse, en goûtant quelque consolation
1 Cant., 5. — 2 I Joan., 2.
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spirituelle, convenable à leur état, quelque consolation capable de modérer en eux les ardeurs de la concupiscence, de les séparer du monde et de ses plaisirs; ils ont besoin d'être fortifiés par le pain de cette même sagesse. Lorsque l'esprit de l'homme, dit Hugues (1), s'est éloigné en partie des délices de la chair, il est nécessaire qu'il commence aussitôt à goûter quelque chose des joies célestes , afin de ne pas devenir, privé de toute félicité, semblable à une semence sans humidité, afin de ne pas demeurer sans vertu au contact de la sagesse. Il arrive donc qu'au souffle de la grâce, une fois délivré d'une manière plus parfaite des passions corporelles, des désirs terrestres, il est inondé d'une joie inaccoutumée et qu'il trouve d'autant plus amer ce qu'il a abandonné, qu'il goûte plus de douceur en ce qu'il a trouvé, en la sagesse. C'est elle, en effet, qui porte les âmes à soupirer après les félicités éternelles, lorsqu'elles ne sont retenues au-dehors par aucun lien des concupiscences de la chair. Ainsi les amis sont représentés occupés à manger, parce que, moins parfaits dans la charité, ils prennent plus difficilement la nourriture spirituelle.
Richard , parlant de cette manière dont les amis du Seigneur se nourrissent, dit (2) : Assurément ceux qui mangent ne sauraient introduire en eux sans retard et sans peine l'aliment qui leur offre le plus de suavité, car ils sont obligés de le tourner et re-tourner longuement en leur bouche après l'avoir pris. Mais ne vous semblent-ils pas en être là , ceux qui
1 De Arc. Noe, lib. 4, c. 2. — 2 De Cont., lib. 4, c. 16.
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peuvent à peine, par une étude attentive et une méditation profonde, arriver aux délices de la vérité? voilà pourquoi la sagesse les appelle en disant : Venez et mangez le pain que je vous offre (1). Mais quel est ce pain, sinon celui que l'Esprit-Saint nous a préparé du haut des cieux; celui que l'esprit de sagesse a formé dans le sein de la Vierge et qu'il a enrichi de tous ses dons ; celui que l'esprit de charité a pétri au feu de la Passion et le sacrifice rendu parfait dans ce four ardent, le pain sans levain composé de la fleur la plus pure du froment, le pain que l'esprit si libéral du Seigneur nous communique dans le sacrement de la charité, que nous demandons comme le pain de chaque jour, et en qui cet esprit divin a renfermé tout ce qu'il y a de délicieux et tout ce qui peut être agréable au goût? Ce pain, en effet, contient en soi toute suavité, et c'est lui que nous devons prendre en nourriture dans la béatitude éternelle en la société des anges, et dont il est écrit : Bienheureux celui qui mangera le pain servi dans le royaume de Dieu (2). Quel est encore ce pain, demande saint Augustin, sinon celui qui a dit : Je suis le pain vivant descendu du ciel (3), l'aliment du coeur, et non du corps ; l'aliment véritable et non figuratif; l'aliment plein de vie, et non soumis à la mort; l'aliment toujours durable, et non passager; l'aliment qui ne diminue point, nais qui sustente éternellement et rassasie délicieusement.
Origène, expliquant ce passage des Cantiques (4) :
1 Prov., 9. — 2 Luc., 14. — 3 Joan., 6. — 4 Cant.,
2.
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Son fruit est doux à ma bouche , nous imite à prendre une telle nourriture. Seigneur, s'écrie-t-il. donnez-moi ce fruit vraiment doux, ce fruit de vie pour mon âme. Il est élevé, je le sais; mais élevez mon désir. Il est béni, sanctifiez mon obéissance; il est inaltérable, purifiez mon amour; il est suave, réjouissez mon coeur. Je me suis rassasié de sa douceur, je me suis nourri du corps de mon Dieu.
Il y a encore d'autres mets offerts par la sainte Ecriture à la table des amis du Seigneur; nous les avons fait connaître en parlant du don de science. Mais comme cet aliment sacré, ce fruit béni renferme en soi tout ce qui peut être le plus agréable au goût , il n'est pas seulement doux à la bouche; son parfum se répand encore dans tous les sens intérieurs de notre âme, il y porte la force. Ainsi il est agréable à la vue qu'il fait jouir d'une contemplation lumineuse, car c'est une chose vraiment délicieuse et délectable, de voir de nos yeux le Soleil de la sagesse, ce Soleil dont le Prophète a dit (1) : Je couvrirai le soleil d'un nuage; ou autrement : je le revêtirai d'un corps. Il est agréable à notre oreille par son inspiration céleste, car les bons conseils d'un ami sont pleins de douceur pour l'âme (2). Il est agréable à l'odorat par la suavité de son parfum ; et c'est pour cela qu'il est écrit : Nous courons après vous à l'odeur de vos parfums. Il est agréable au goût par la saveur enivrante dont il le remplit, si cependant vous avez goûté combien le Seigneur est doux (3). Enfin il est agréable au toucher
I Pet., 2.— Cant., 3.
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en se laissant embrasser avec amour, selon cette parole : Je le possède et je ne le laisserai point aller. C'est en ce fruit que les habitants de la patrie céleste trouvent le bonheur et la félicité; c'est de ce fruit qu'ils se rassasient. O Vierge des vierges, Vierge bénie entre toutes les femmes , vous dont le fruit est béni , priez donc afin que nous soyons nourris d'un tel fruit alors même que nous devrions acheter ses douceurs au prix de quelques travaux.
CHAPITRE VI. Du vin dont la sagesse nous invite à nous abreuver dans ce premier banquet.
Mais comme ce n'est pas assez , dans ce festin spirituel de l'âme retenue encore en son corps, de prendre une nourriture sans breuvage, surtout pour ceux qui aiment beaucoup et sont aimés de même, on y entend souvent redire avec Marie (1): Ils n'ont point de vin. Aussi la sagesse, après avoir appelé ses amis à manger, invite-t-elle ceux qui sont plus chers à son coeur et plus exercés en l'amour, à se désaltérer, en leur disant : Buvez le vin que je vous ai préparé (2). En effet, un repas n'est point complet et ne réjouit pas entièrement si l'on n'y peut boire et manger également.
Voilà pourquoi l'Epouse, après avoir déjà goûté les délices de l'amour et vanté la douceur des fruits dont
1 Joan., 2. — 2 Prov., 2.
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elle a été rassasiée par son Bien-Aimé, ajoute qu'elle a été introduite par lui dans les celliers où il garde son vin. Or, elle ne rendrait point grâces d'une semblable faveur si dans ce lieu ne se trouvaient réunis les vins les plus variés, produits par une vigne abondante en plants divers ; car c'est de cette variété de plants excellents , exquis et admirables que naissent toutes sortes de délices. « Ce lieu où le vin se conserve, dit l'abbé de Verceil , c'est le Verbe éternel , la sagesse du Père, renfermant en soi toutes les révélations célestes, révélations où se trouve sans mesure le vin d'une joie toute spirituelle et d'où il se répand avec abondance sur les coeurs embrasés d'amour. C'est dans ce réservoir sacré qu'est contenu le vin le plus désirable, le vin qui sustente et réjouit les âmes saintes selon les différents degrés de leur charité. » Aussitôt, ajoute l'Epouse dans la Glose sur ce pas-sage, aussitôt que j'eus approché mes lèvres des douceurs de sa grâce, je me suis sentie tellement consolée en mon esprit et tellement transportée de l'amour des choses terrestres à l'amour des biens célestes, que je crus être entrée dans le lieu où l'Epoux conserve son vin le plus excellent et en puiser à longs traits les parfums les plus délicieux. Dans ce lieu, en effet, l'épouse a trouvé un vin sans mélange, un vin généreux, un vin embaumé, un vin choisi et vraiment digne de la magnificence du Roi suprême. Ce vin était précieux, abondant et exquis, comme il convenait à un roi. C'était le vin véritablement pur, distribué par la sagesse elle-même et dont il est écrit :
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Le Seigneur tient en sa main une coupe de vin pur (1), une coupe d'un vin qui renferme les qualités de tous les autres vins. C'était le vin généreux qui embrase le coeur de l'homme, le vin dont Assuérus était échauffé, et qui a fait s'écrier au Prophète : Mon coeur est brûlant au-dedans de moi (2). C'est le vin embaumé dont les parfums s'exhalent avec suavité et dont il est dit aux Cantiques : Je vous donnerai pour breuvage un vin mêlé de parfums (3).
Mais que signifie donc cette variété , sinon les divers degrés de charité dont les âmes pleines du divin amour se nourrissent et se désaltèrent, sans cependant aller jusqu'à l'ivresse. Remarquez , dit Richard (4), que la révélation divine se proportionne à la grandeur de notre amour. Ceux qui sont aimés mangent; ceux qui sont chers boivent; mais les bien-aimés seulement s'enivrent. Or, tant que nous ne sentons pas en nous l'ivresse et le ravissement, que devons-nous en conclure, sinon que nous sommes moins aimés et que nous aimons moins? Car, si vous aimiez pleinement et parfaitement, peut-être l'ardeur de votre amour et l'angoisse d'un désir impuissant à être comprimé vous entraîneraient-elles dans cette ivresse et ces ravissements. Si vous étiez réellement digne d'amour, si vous vous montriez disposé à une faveur si grande, peut-être le Seigneur illuminerait-il les yeux de votre intelligence d'une telle abondance de lumière, et enivrerait-il le désir de votre coeur d'une telle suavité de douceur intime, que vous en