Œuvres spirituelles (page 56)
1 Luc., 9.
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de diverses couleurs et faisant usage d'aliments plus recherchés , mais de s'appliquer à se juger et se mépriser eux-mêmes. »
EXPOSITION.
Ceux qui voudront embrasser ce genre de vie. Après avoir jeté les fondements de l'édifice , il reste à s'occuper de ses habitants , à examiner de quelle manière il faut admettre ceux qui , se tournant vers l'orient pour en recevoir les rayons lumineux, veulent entrer dans notre ordre. Or, ce point de la règle embrasse quatre parties : d'abord , il est question de la réception des novices ; ensuite, de leur probation ; en troisième lieu, de leur profession, et enfin de leurs vêtements et de leur nourriture après leurs voeux.
Cette première partie comprend trois choses : l'autorité dans celui qui reçoit , l'aptitude et l'humilité dans celui qui est reçu , et une foi pure et sincère. Ainsi toute affaire hiérarchique, selon saint Denis, est sainte , parfaite et plus parfaite. La première de ces choses regarde donc celui qui reçoit , la seconde l'aptitude du postulant , et la troisième la pureté de la religion. Pour celui qui reçoit , la règle touche à deux points , l'ordre et la science , qui sont comme les deux clefs de l'Eglise. Elle montre la clef de l'autorité et l'ordre de la puissance, la clef de la science et de la discrétion.
Elle dit donc : Ceux qui voudront embrasser ce genre de vie. Ainsi elle s'exprime conditionnellement, à l'exemple du Seigneur dans ces paroles : Si vous
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voulez être parfait, allez, Venue tout ce que vous avez et donnez-le aux pauvres, etc. Le genre de vie adopté par notre ordre n'est imposé à personne; nul ne saurait y espérer aucun avantage terrestre; le désir n'en est suggéré ni par la chair ni par le sang , mais il est inspiré par celui dont il a été dit : L'homme ne peut rien recevoir que ce qui lui a été donné du ciel (1). Je ne prétends pas qu'il soit défendu aux frères de prévenir par des exhortations ceux qui ne viennent pas , car le Seigneur lui-même en a reçu plusieurs au nombre de ses disciples après les avoir prévenus le premier par ses invitations : ainsi en fut-il d'André, de Pierre et d'autres encore. Plusieurs aussi l'ont prévenu s'offrant à l'accompagner, et l'un d'eux a été rejeté , comme nous le lisons dans saint Matthieu (2). Ainsi , parmi ceux qui se présentent , les uns sont excités par les frères et d'autres viennent d'eux-mêmes, poussés par leur dévotion. C'est donc d'eux tous qu'il est parlé dans ces paroles : Ceux qui voudront embrasser ce genre de vie et se présenteront, etc.
Ils seront envoyés aux ministres de leurs provinces respectives, car à eux seuls et non à d'autres est accordé le pouvoir d'admettre dans l'ordre. Voilà la clef de l'autorité, réservée seulement aux ministres. Or, ce point de la règle s'appuie sur deux motifs : d'abord, il a pour but d'éprouver la constance de ceux qui se présentent; ensuite , c'est un motif de confiance : on espère de la prudence des ministres que, semblables à d'habiles pêcheurs , ils sauront choisir
1 Joan., 3. — 2 Mat., 8.
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les bons sujets et rejeter les mauvais et les incapables Ce nom de ministre est emprunté à l'Evangile de saint. Matthieu , où il est dit : Que celui qui voudra être le plus grand parmi vous soit votre ministre (1). Mais comme la piété d'un grand nombre de postulants est évidente , on s'en rapporte aujourd'hui à la discrétion des frères pour l'admission des séculiers , surtout dans les lieux où existent des universités. Le même pape , sans prétendre relâcher en cette partie de la règle , mais entrant dans son esprit pour en dispenser, a établi qu'en ces lieux on pouvait permettre à des frères discrets l'admission dans l'ordre. En effet , les saints canons nous disent que la science de la loi ne consiste pas à en garder les paroles en sa mémoire , mais à en connaître la force et la portée. Les empêchements ecclésiastiques , est-il dit ailleurs , sont fondés sur des causes particulières ; quand les causes cessent , les empêchements disparaissent de même.
Maintenant , quant à la discrétion , la règle ajoute : Le ministre examinera avec soin les postulants sur la foi catholique et les sacrements de l'Eglise. Ce point est pour les pays où il y a des hérétiques. Or, par la foi catholique on entend tout ce qui s'y rattache. Comme les frères , dans l'intention de la règle , sont appelés à enseigner cette même foi , selon que nous le verrons dans la suite , il a été établi que nul ne serait élevé à la cléricature dans l'ordre s'il ne possédait d'une manière convenable les premiers principes de la science sacrée , ou s'il ne suppléait à ce manque
1 Mat., 20.
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de connaissance par une grande sainteté ; car où la langue est insuffisante , il faut que la vie puisse en tenir lieu ; et ainsi les choses d'une moindre importance se trouvent exprimées par les choses principales. De même que le Seigneur a défendu toute superstition en défendant l'idolâtrie , toute erreur en défendant l'hérésie , toute meurtrissure en condamnant l'homicide , toute impureté en réprouvant l'adultère ; de même qu'il a ordonné d'honorer tout homme selon son rang en faisant une obligation d'honorer ses parents , et qu'il a voulu recommander les petites choses en parlant des plus grandes (1) , ainsi dans cet endroit de notre règle, l'examen des points principaux entraîne l'examen de ceux d'une moindre importance.
S'ils croient toutes les vérités sacrées avec la volonté de les confesser fidèlement, etc.... Il est question ici de l'aptitude des postulants , et cette aptitude consiste en deux choses. La première se rapporte à Dieu : S'ils croient toutes les vérités sacrées, s'ils les croient de coeur. Avec la volonté de les confesser fidèlement : car la confession de la bouche est nécessaire au salut , selon l'Apôtre. D'où l'on voit clairement que les hommes désireux d'entrer en notre ordre doivent être prêts au martyre. S'ils croient.... avec la volonté de persévérer inviolablement en cette foi jusqu'à la fin, parce que la récompense est accordée uniquement à la persévérance.
La seconde chose regarde le monde , et la règle dit :
1 Exod., 10. — 2 Rom., 10
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s'ils ne sont pas mariés, et dans le cas contraire, si leurs épouses sont entrées dans un monastère ou leur ont donné la liberté de s'en aller, après en avoir obtenu la permission de leur évêque et avoir fait elles-mêmes voeu de chasteté. Cette permission de l'évêque est exigée parce qu'il n'y a pas de vœu solennel dans ce dernier cas. Pour la solennité du voeu , il faut que celui qui l'émet meure au monde et passe sans réserve sous l'obéissance d'un supérieur spirituel , et c'est ce genre de voeu qui est par-dessus tout agréable à l'Epoux de l'Eglise. — Si du reste ces épouses sont d'un âge à éloigner d'elles tout soupçon. Mais pour la maturité de l'âge il faut compter plus sur la solidité de la vertu que sur le nombre des années; car, dit le Sage , ce qui rend la vieillesse vénérable n'est pas la longueur de la vie ni le nombre des années; mais la prudence de l'homme lui tient lieu de cheveux blancs, et la vie sans tache est une heureuse vieillesse (1). Sous ce point sont compris tous les obstacles qui pourraient rendre incapable d'entrer dans l'ordre. Il faut ici juger encore des semblables par les semblables , et regarder les choses moindres comme renfermées dans les plus considérables. Cet endroit de la règle est tiré tout entier des saints canons.
Les ministres diront aux nouveaux venus cette parole de l'Evangile : « Allez, vendez tout ce que vous avez et donnez-le aux pauvres. » Ici il est question de la pureté de la religion , et elle consiste en trois choses : dans le dépouillement parfait des
1 Sap., 4.
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postulants, dans le désintéressement réel et évident de ceux qui les reçoivent, et dans une direction sage donnée aux pauvres pour leur venir en aide.
Les ministres diront : Allez, vendez, etc. Ces paroles sont empruntées au conseil donné par le Seigneur dans saint Matthieu, et dans saint Luc on lit également (1) : Un, autre dit aussi: Seigneur, je vous suivrai, mais permettez-moi de disposer auparavant de ce que j'ai dans ma maison. Jésus lui répondit : Quiconque ayant mis la main à, la charrue regarde derrière soi n'est point propre au royaume de Dieu, comme le sont tous les hommes dont le coeur est nu, les hommes dont le coeur n'est point attaché aux richesses. Ceux-ci ne se dépouillent pas seulement de leur manteau avec Joseph fuyant l'égyptienne impure (2), ils ne se bornent pas à imiter son exemple en éloignant tout embarras , il est vrai , mais en retenant de quoi couvrir suffisamment leur nudité et en suivant nus à leur manière la croix nue. Leur dépouillement est tel qu'ils rejettent jusqu'au dernier de leurs vêtements et se réduisent à la nudité rigoureusement compatible avec l'état présent de cette vie, et se débarrassent de tout fardeau afin de suivre de plus près les traces de Jésus-Christ , à l'exemple de ce jeune homme épris de l'amour de son Seigneur (3).
S'il ne leur est pas possible de le faire, soit à cause de la distance des lieux , soit pour éviter des procès , on se contentera de leur bonne volonté, de cette bonne volonté qui fait abandon de ses droits et méprise tout.
1 Luc., 9. — 2 Gen., 59.— 3 Mat., 11.
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« Si vos biens sont en votre pouvoir, dit saint Jérôme, vendez-les; sinon rejetez-les loin de vous. L'homme qui renonce au monde ne saturait vendre avec profit ce qu'il a commencé d'abord par mépriser. »
La règle parle ensuite de la pureté requise en ceux qui admettent. Que les frères et les ministres, dit-elle, se gardent de trop de sollicitude pour ces biens. Ce point semble renfermer une défense véritable , car il représente cette sollicitude comme quelque chose d'illicite , ainsi qu'on peut le conclure des paroles suivantes : Si les nouveaux venus demandent conseil, les ministres pourront les envoyer vers quelque homme craignant Dieu, etc. Dès lors que la règle donne permission en ce point, elle refuse en l'autre.
Qu'ils aient soin de les laisser en disposer en toute liberté selon l'inspiration du Seigneur. Cette partie de la règle est empruntée à l'exemple du Seigneur, qui a dit : Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez et le donnez aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel; puis venez et me suivez. Nous voyons, au livre des Actes , les Apôtres agir autrement. A cause de la multitude des hommes et des femmes menant une vie commune dès le commencement , et parmi lesquels on ne comptait aucun pauvre , les apôtres reçurent le prix des biens vendus et se chargèrent pendant quelque temps de pourvoir aux besoins de tous; mais ils laissèrent bientôt de côté un pareil soin comme un obstacle à la prédication de la parole de Dieu (1). La règle donnée par le Seigneur
1 Act., 6.
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lui-même lorsqu'il leur dit : Ne vous mettez point en peine d'avoir de l'or ou de l'argent ou d'autre monnaie dans votre bourse (1) ; cette règle, dis-je , est plus discrète et plus excellente que celle établie sous les apôtres en faveur de la multitude des premiers fidèles vivant ensemble. Aucun des membres de cette société des premiers fidèles ne possédait de biens en propre , aucun ne regardait comme sien ce qu'il avait apporté; mais toutes choses étaient communes entre tous. Cette règle établie sous les apôtres, saint Augustin la prit pour lui et ses clercs , et il arrêta qu'ils n'auraient rien en particulier. Mais voyant ses clercs peu fidèles à l'observer, il la changea et leur permit d'avoir des biens. Saint Benoît marcha sur les mêmes traces. Il commanda de joindre aux possessions des monastères les biens des nouveaux venus , s'ils ne les avaient distribués aux pauvres. Et ainsi ses religieux vivant sans rien de personnel,, jouissaient des biens affectés à leurs maisons. Il ne fixa aucune limite à ces possessions. Aussi voyons-nous plusieurs de ces communautés ne cesser jusqu'à ce jour d'ajouter des champs nouveaux aux champs anciens. Autre fut la règle des premiers moines , selon ce que raconte saint Grégoire, en ses dialogues, du moine saint Isidore (2). Plusieurs lui offrant des biens considérables pour établir un monastère , il refusa tout et demeura invinciblement attaché à sa résolution. Un moine qui cherche des biens en ce monde , disait-il , n'est pas un moine. Et saint Jérôme écrivait : « Tout genre
1 Mat., 10. — 2 Dial., lib. 5, c. 14.
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de vie particulier a ses chefs. Nos chefs et nos princes, à nous, sont Paul et Antoine. Notre prince, c'est Elie, c'est Elisée; nos chefs sont les enfants des prophètes. Leur demeure était au milieu des campagnes ; ils dressaient leurs tentes sur les bords du Jourdain. Plusieurs ajoutent l'argent à l'argent; ils pénètrent jusqu'aux bourses des matrones et , par leurs obséquiosités , se mettent à la chasse de leurs biens. Nous voyons des moines plus riches que les gens du monde; à la suite de Jésus-Christ pauvre, ils possèdent des trésors qu'ils n'ont point eus sous le démon amateur des richesses, et l'Eglise porte en son sein des riches qui naguère mendiaient dans le siècle. » Cependant la règle établie par saint Benoît est sainte, pourvu qu'on l'observe, comme le font , de loin pourtant , certaines communautés dont les unes ont adopté le vêtement noir, d'autres le blanc.
Saint François considérant donc les dangers attachés à ces grandes possessions en commun et les sacrilèges qui en étaient la suite, a choisi la règle donnée par le Seigneur à ses apôtres avant de les envoyer prêcher l'Evangile, et il a ordonné à ses frères d'être sans sollicitude pour les biens de ceux qui se présenteraient chez nous, afin que la pureté de l'ordre ne reçût aucune atteinte et qu'aucune inquiétude ne s'y fit sentir. Mais, pour empêcher de dépenser inutilement ces biens , il offre un remède dans ces paroles : Si les nouveaux venus demandent conseil, les ministres pourront les envoyer à quelque homme
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craignant Dieu , dont les avis les porteront à donner aux pauvres ce qu'ils possèdent. Cette facilité est accordée non-seulement aux ministres, mais encore à tous ceux qui ont reçu du Saint-Siège le pouvoir d'admettre dans l'ordre; car la concession du principal entraîne celle de l'accessoire.
Ensuite ils leur donneront l'habit de novice. Après avoir, dans la première partie de ce chapitre , réglé la réception des postulants , la règle passe à la seconde partie qui concerne leur probation, et elle traite particulièrement du vêtement. Ils leur donneront l'habit de novice, c'est-à-dire deux robes sans capuce. Mais comme dans la règle donnée aux apôtres il leur est défendu d'avoir deux habits(1), comment donc saint François en accorde-t-il deux , après avoir dit : « La règle des Frères mineurs consiste à observer le saint Evangile de Jésus-Christ notre Seigneur? » Je réponds : L'Evangile , en parlant d'un seul habit , désigne les vêtements nécessaires. Ainsi , ne point avoir deux habits, c'est n'avoir rien de superflu en ses vêtements. Mais comme l'honneur de la religion exigeait en public un habit différent en longueur et en largeur de celui porté à l'intérieur , notre saint a divisé le vêtement rigoureusement nécessaire en deux habits. Dans l'un il a compris tout ce qui concernait le costume du dehors , comme le manteau , et dans l'autre ce qui était évidemment nécessaire aux besoins du corps. Une ceinture, c'est-à-dire une corde, car il est dit dans Isaïe : Ils auront pour ceinture une corde, ou
1 Mat., 10.
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autrement un lien dont on se sert pour lier un sac (1). Cette ceinture est donc une corde , car c'est de tels liens dont on use pour les sacs. Je crois que saint François a choisi cette sorte de ceinture à cause de ces paroles de l'Évangile : Ils emmenèrent Jésus après l'avoir lié et le livrèrent à Ponce-Pilate (2). Ou bien , si l'on veut prendre les choses à la lettre , il s'est pro-posé de mettre en rapport la pauvreté de la ceinture avec la pauvreté de l'habit, et de montrer ses enfants armés de cette ceinture comme du cordeau inflexible et sévère de la vérité, pour chasser de l'Eglise les simoniaques et autres criminels; car le Seigneur ayant fait un fouet de plusieurs cordes , a chassé du temple les vendeurs et les acheteurs (3). Des habits de dessous. La nécessité de tels vêtements est évidente et la misère humaine les réclame sans cesse. La règle n'indique pas la qualité de ces sortes d'habits, afin de laisser les frères libres de renoncer à la mollesse des étoffes de lin et de choisir la laine ou même le crin. — Et des chaperons descendant jusqu'à la ceinture : afin de distinguer , suivant l'usage des anciens religieux , l'habit des novices de celui des profès. Cependant la règle admet des exceptions à cette loi générale et elle dit : A moins toutefois que les ministres ne jugent devant Dieu devoir faire autrement. Il suit de ces paroles de saint François qu'on ne doit accorder qu'à très-peu cet insigne du noviciat, car la vanité des hommes croît de jour en jour, et nous ne devons pas nous étonner si l'humilité va s'affaiblissant.
1 Is., 3. — 2 Mat., 27. — Joan., 2.
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L'année de probation étant terminée. Ici commence la troisième partie de ce chapitre. D'abord elle parle de l'obligation des voeux et ensuite de la persévérance immuable en nos résolutions. Il est donc dit : L'année de probation étant terminée. Il n'est pas permis d'admettre les novices à la profession avant un an entier, alors même qu'ils pourraient auparavant se lier irrévocablement vis-à-vis de Dieu. On a le temps d'expérimenter pendant cette année les diverses impressions et du chaud et du froid. Ainsi , le figuier stérile est réservé pendant un an pour voir si , après l'avoir engraissé avec soin, le maître en retirera du fruit (1).
L'année de probation étant terminée, ils les admettront aux voeux et leur feront promettre d'observer toujours ce genre de vie et la règle. Dans cette promesse ils s'engagent à toute la règle en la manière indiquée plus haut , sans contracter d'obligation rigoureuse envers chacune de ses parties. Ils font voeu de suivre toute la règle selon la volonté du fondateur, d'en observer certains points sans réserve et de recevoir certains autres comme des exhortations salutaires. Les premiers sont l'objet inviolable de nos voeux; les seconds, en vertu de ces mêmes voeux , doivent être considérés en tout temps comme une défense qui nous est offerte contre les dangers. — Ensuite il ne leur sera plus permis de sortir de cette religion. Ceci se rapporte à la persévérance. On peut sortir de deux manières d'un ordre religieux :
1 Luc., 13.
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premièrement , en retournant au siècle ou en entrant dans un institut plus relâché; agir ainsi , c'est apostasier et regarder en arrière. Secondement, en se portant à un degré plus élevé et à une vie plus parfaite, comme font ceux qui passent d'un état plus facile à une observance plus étroite. La première sortie est blâmable en toute religion ; la seconde est louable quand elle est possible. Or, elle est impossible quand on a embrassé cette religion; car, s'il n'en était ainsi au jugement du Souverain-Pontife, la règle ne dirait pas : Il ne sera permis à personne.... d'après le commandement de notre Saint-Père le Pape. D'un autre côté, selon l'Evangile (1) : Quiconque ayant mis la main à la charrue regarde en arrière n'est pas propre au royaume des cieux. Mais s'il n'est pas permis de sortir , parce que ce serait regarder en arrière; toute autre religion passe donc après celle-ci , et tous ceux qui , après avoir fait profession , en sortent pour entrer dans une autre sont des apostats. Cependant s'il s'en trouvait dans ce cas, ou si quelques-uns avaient été chassés pour leurs fautes et que malgré leurs vives instances ils n'eussent pu obtenir de rentrer, ils pourraient alors se sauver dans un autre ordre austère, en conservant pourtant le désir de revenir à leur premier état. Mais si plusieurs agissant autrement se glorifient de la permission du Saint-Siège, qu'ils tiennent bien pour indubitable que le Pape ne saurait infirmer en rien cette parole du Seigneur: Quiconque ayant mis la main à la charrue
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regarde en arrière n'est pas propre au royaume des cieux. S'ils ont obtenu une semblable permission à l'aide de mensonges, non-seulement ils ne peuvent être excusés, mais leur faute est double pour avoir ainsi cherché à couvrir leur apostasie en circonvenant par des faussetés le chef suprême de l'Eglise. Le Pape ne dispense des voeux que lorsqu'il y a pour motif la piété et une juste compensation ; et comme ces hommes sont liés envers l'ordre par leurs voeux et leurs serments, ils sont tenus de rendre entièrement au Seigneur ce qu'il lui ont voué. Ainsi il n'est pas permis aux frères de cette religion d'en sortir , parce que c'est regarder en arrière. Il ne leur est pas permis d'entrer en aucune autre , d'y faire profession et d’y demeurer : en agissant ainsi ils pèchent mortellement; ceux qui les reçoivent ou consentent à leur admission pèchent de même, car ils concourent à les rendre coupables du crime d'apostasie.
Mais que doit-on dire de ceux qui, parmi nous, sont élevés à la dignité épiscopale? Si, forcés par l'Eglise, il leur est absolument impossible de se soustraire au gouvernement des âmes, on ne doit point les re-garder comme sortis de l'ordre, pourvu qu'ils désirent de tout leur coeur se réchauffer toujours en son sein. Mais s'ils soupirent après le rang d'évêque sans y avoir été appelés, s'ils y montent sans y être forcés, afin de se délivrer des afflictions de la pauvreté et des austérités de la vie religieuse , ils ont choisi leur place, je crois, avec celui qui a dit : Je m'assiérai sur la montagne du Testament , aux côtés de
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l'aquilon (1). Cependant, une fois en possession de la charge des âmes ou de toute autre dignité ecclésiastique, seront-ils déliés de leur engagement envers l'ordre? Non assurément, comme on le voit par les constitutions canoniques, où le Pape répond à un homme lié de la sorte et appelé au gouvernement des âmes avant d'avoir accompli son voeu : « Si vous désirez guérir votre conscience, résignez l'administration de l'Eglise dont vous me parlez, et accomplissez les voeux contractés envers le Seigneur. »
Ceux qui auront promis l'obéissance, etc. Ici commence la quatrième partie de ce chapitre où il est parlé de la pauvreté des vêtements et de la nourriture. Et d'abord , quand aux vêtements la règle en indique la qualité et la quantité, et ensuite la simplicité; et elle y ajoute la nudité des pieds. Elle dit donc : Ceux qui auront promis l'obéissance, ou autrement les profès, auront une robe avec un capuce. C'est là l'habit de religieux. Et une autre robe sans capuce, s'ils le veulent. Par là on entend , selon les statuts de l'ordre, une tunique simple, et il n'est permis à personne, surtout aux profès, d'en avoir davantage sans la permission des supérieurs à qui le soin de pareilles choses a été réservé, pour agir selon les lieux et les temps. La règle dit d'une manière digne de remarque : S'ils le veulent. En effet, les forces corporelles varient suivant les personnes et il y a une grande différence entre la température des divers climats.
1 Is., 14.
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Ils pourront porter des chaussures si la nécessité les y contraint. Ici, remarquons-le bien, la règle n'accorde de porter des chaussures que pour les cas de nécessité. Lors donc que cette nécessité n'est pas urgente , comme dans les affaires dont le travail revient aux tempéraments faibles , mais dont l'expédition peut être différée sans danger, on ne saurait se servir de cette permission. Ainsi la règle défend indirectement de porter des chaussures. Mais comme cette défense est empruntée à ce passage de l'Evangile, où il est dit aux apôtres : Ne préparez pour le voyage ni sac.... ni souliers, etc. (1), il est clair que l'usage des sandales n'est point interdit. En effet , la sentence exprimée dans saint Matthieu se trouve complétée , selon la coutume de l'Evangile, dans saint Marc , où le Seigneur commande à ses mêmes apôtres de ne rien porter avec eux , mais d'aller avec des sandales, etc (2). Aussi les sculptures et peintures anciennes nous représentent les apôtres chaussés de sandales ; et sur ce passage des Actes : Chaussez vos souliers (3), Bède nous dit : Le grec porte : Chaussez vos sandales ; et nous lisons dans l'Evangile qu'une telle chaussure fut permise aux apôtres. Cette explication pourrait sembler étrange , mais Papias nous dit de son côté que, par le mot souliers , on entend des sandales. La Glose nous enseigne également sur ce passage que l'ordre donné par l'Ange et accompli par Pierre nous apprend à ne pas marcher sans chaussures , mais qu'on ne saurait littéralement expliquer ce passage
1 Mat., 10. — 3 Marc., 6. — 3 Act., 12.
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d'une autre sorte de chaussures que des sandales , selon le texte lui-même. Cependant la première partie de cette explication de la Glose où il est parlé d'ordre donné , etc., est sans valeur si on la rapporte littéralement à la personne de Pierre; mais quelques-uns attribuent à cet ordre de l'Ange un sens mystique et l'expliquent des vertus figurées par les sandales et qui doivent défendre les pieds de notre âme. Ainsi l'Apôtre écrit aux Ephésiens : Que vos pieds aient une chaussure qui vous dispose à suivre l'Evangile de paix (1).
Maintenant , voulez-vous savoir si Jésus-Christ a défendu d'autres chaussures à ses apôtres. Ecoutez saint Jérôme sur le passage déjà cité de saint Matthieu : « Platon , nous dit-il , recommande de ne point couvrir les deux extrémités de notre corps, de ne point laisser s'accoutumer à la mollesse notre tête ni nos pieds; car lorsque ces deux parties sont solides, le reste du corps en est plus robuste. Les disciples ont été envoyés prêcher l'Evangile sans avoir les pieds couverts de souliers , sans les avoir enlacés en des liens de peau. Les soldats ont partagé les vêtements du Sauveur ; mais parmi ces vêtements ils n'ont point trouvé de souliers : le Seigneur ne pouvait garder pour son usage ce qu'il avait défendu à ses serviteurs. » Ainsi Jésus-Christ a enseigné à se passer de souliers et il l'a pratiqué lui-même.
Eusèbe nous dit aussi au sixième livre de son Histoire ecclésiastique : « Je désirais avec ardeur
1 Ephes., 6.
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voir cette assemblée sainte et entendre les divines louanges célébrées par ces hommes d'une vie plus excellente que celle du reste des chrétiens , ces prédicateurs tacites de la loi de Dieu et de l'Evangile. Leur habit est une exhortation à la vertu , leurs cheveux sont hérissés , et ils marchent nu-pieds à la manière des apôtres. » Les moines du temps de saint Jérôme faisaient de même, car il dit dans un endroit de la vie des Pères : « Le sol était Si âpre que , non-seulement ceux qui comme nous marchaient nu-pieds , mais encore ceux qui portaient des souliers étaient déchirés et ensanglantés. » Enfin , je vous le demande, si Jésus-Christ avait porté des chaussures , comment eût-il pu raisonnablement se plaindre du pharisien et lui dire : Je suis entré dans votre maison, et vous ne m'avez point donné d'eau pour me laver les pieds; cette femme, au contraire, a arrosé mes pieds de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux (1)?
Cependant plusieurs s'appuyant sur leur propre sentiment et le préférant à celui de Jésus-Christ , soutiennent qu'il est plus conforme à la vraie doctrine d'être chaussé que de marcher nu-pieds , si l'on ne veut susciter aucun obstacle à la parole de Dieu. Mais qu'ils considèrent s'il peut y avoir une manière plus convenable à la propagation de l'Evangile que celle dont on s'est servi pour le répandre par tout l'univers : or, on l'a prêché nu-pieds. « Les apôtres , dit saint Jérôme étaient étrangers par tout l'univers ;
1 Luc., 7.
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ils n'avaient ni argent dans leur bourse ni chaussures à leurs pieds (1). » C'est, je l'avoue, une peine bien dure qu'une semblable nudité. On souffre des rigueurs de l'hiver ; l'été est plus pénible encore, le sol est plus dur, car la chaleur fait sentir plus fortement son action à la terre que le froid. Quand le soleil monte durant l'hiver, elle se fond avec la gelée , et pendant l'été elle se dessèche davantage. Ensuite la chaleur fend les pieds et les brise douloureusement. Cependant nos frères autrefois s'en allaient pleins de joie à l'exemple de l'Apôtre, dans le froid et la nudité; les rigueurs de l'hiver, non plus que les ardeurs de l'été , n'étaient point un obstacle qui les empêchât d'aller nu-pieds jusqu'aux extrémités du monde. Enfin quand on admettrait que Jésus, soit dans son enfance, soit avant la trentième année de sa vie mortelle , aurait porté des chaussures comme le reste des hommes , il cessa d'en faire usage après avoir défendu à ses disciples de s'en servir, puisqu'il commença à faire et à enseigner ensuite.
La règle ajoute touchant la qualité des vêtements : Que tous les frères soient vêtus d'habits grossiers. Cela convient parfaitement à une pauvreté élevée, car les choses employées à l'usage des vrais pauvres doivent se mesurer selon les règles de cette pauvreté. Or, la médiocrité des habits doit s'étendre à trois choses : au prix , à la couleur et aux morceaux d'étoffes différentes servant à raccommoder ces mêmes habits. Elle s'étend au prix , parce que la pauvreté
1 Epist., 21.
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véritable ne saurait rien admettre d'une grande valeur; à la couleur, car elle doit être naturelle et non un effet de l'art; enfin la troisième chose a pour but de manifester dans l'habit des frères la folie du siècle. Voilà pourquoi la règle ajoute : d'habits qui puissent être raccommodés au moyen d'étoffes servant à faire des sacs ou autres étoffes viles, et cela avec la bénédiction de Dieu. Les sacs sont de deux sortes : il y en a de lin et de laine , et en ce sens on entend par sac tout habit de nulle valeur. Il y en a de crin , et les prophètes eu ont fait usage. Ainsi il est dit dans Isaïe : Otez le sac dont vos reins sont couverts (1); et saint Jérôme ajoute : Admirable obéissance du prophète ! il était vêtu seulement d'un cilice comme l'enseignent les juifs. Par ces autres étoffes la règle veut dire toute espèce de morceaux divers quant au fond ou à la couleur.
La bénédiction de Dieu est ajoutée en parlant de ce vêtement , parce que l'homme qui apparaît insensé et méprisable au monde devient cher au Seigneur. C'est la bénédiction de celui qui s'est montré à nous dans un buisson épineux (2). En effet Jésus-Christ lui-même s'est servi de vêtements sans valeur. Aussi saint Chrysostome parlant sur saint Jean , nous dit : « Avant que Jésus se fût manifesté, Jean-Baptiste le prêchait aux hommes , et afin de rendre son témoignage plus facile à recevoir il n'était couvert que d'un vêtement grossier. Ainsi le Sauveur était annoncé comme devant paraître revêtu d'un habit
1 Isa., 20, — 2 Exod., 3.
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sans valeur et avec un extérieur commun, en sorte que les femmes pécheresses, les prostituées et les publicains pourraient s'approcher de lui sans crainte et lui parler. » — Remarquez bien que la règle n'accorde aux frères l'usage d'aucune fourrure.
J'avertis, etc. Ce qui suit est une défense quant à la nourriture. La règle en cet endroit exclut avant tout le jugement téméraire, le mépris des autres et la présomption pour nous-mêmes. Ensuite elle ajoute une exhortation propre à nous insinuer le désir d'aliments grossiers , en disant : J'avertis les frères et leur recommande de ne point mépriser et de ne point juger ceux qu'ils verront revêtus d'habits recherchés et de diverses couleurs. Un habit grossier, dit saint Jérôme, annonce le mépris du monde. Ainsi il faut veiller afin d'éloigner l'orgueil de notre esprit pour qu'il y ait accord entre les paroles et le vêtement; et si l'on ne peut aisément s'empêcher de soupçonner ou de se défier, au moins doit-on se tenir en garde contre un jugement absolu qui entraînerait avec soi le mépris des autres. La règle ajoute : Et faisant usage d'aliments délicats. Les frères doivent donc s'abstenir de la délicatesse dans le boire et le manger, comme de la recherche dans les habits; c'est le partage d'une pauvreté véritable : plus elle est grande , plus ses aliments doivent être misérables. A la suite de Jésus-Christ, mais dans le désert, on ne trouva que des pains d'orge. A la ville il fit usage de pain de froment et il s'en servit pour instituer le sacrement de l'Eucharistie. De même il jeûna durant quarante
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jours dans le désert , tandis qu'au milieu des hommes il se conformait à eux pour le boire et le manger jusqu'à être appelé un homme de bonne chère et aimant le vin. Que nous prêche-t-il par une semblable conduite, sinon la condamnation de l'hypocrisie, qui se montre austère en présence des hommes et se traite délicatement en son particulier? — Nous lisons encore dans l'Evangile : Jésus-Christ passait le long des blés un jour de sabbat, ses disciples ayant faim se mirent à rompre des épis et à en manger (1). Les apôtres nous ont enseigné par cette action à embrasser une vie austère , à nous contenter d'aliments simples et non recherchés. Aussi il est certain qu'il n'est pas permis à des hommes faisant profession de pauvreté et de pénitence , d'avoir de la viande en leurs maisons , hors le cas de nécessité , c'est-à-dire dans la maladie ou une faiblesse évidente de santé. Saint Benoît défend à ses moines l'usage de la viande, excepté à ceux qui sont faibles ou malades. L'Eglise a coutume d'observer une semblable abstinence aux jours de pénitence. Ceux qui professent une pénitence perpétuelle , doivent donc , autant que le permet la faiblesse humaine, se priver en tout temps de toutes les viandes ordinaires. Mais ce n'est pas assez, s'ils ne s'appliquent encore à se passer de poissons d'un grand prix et surtout d'oiseaux aquatiques. Ceux qui font abstinence de viande , dit saint Grégoire, ne doivent point admettre dans leurs repas les poissons les plus recherchés de la mer. » C'est donc
1 Mat., 12.
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une abstinence ridicule , principalement pour les pauvres , d'aller à la recherche de poissons du prix le plus élevé. Que votre nourriture soit grossière , dit saint Jérôme , et prenez-la vers le soir ; qu'elle se compose d'herbes , quelquefois de légumes secs , et regardez comme le comble de la sensualité d'y admettre quelques petits poissons (1). »
Mais que plutôt chacun se juge et se méprise soi-même. Il convient en effet à ceux qui font profession d'une humilité véritable de se mépriser eux-mêmes et de se regarder comme dignes d'un dédain profond.
CHAPITRE III. De l'office divin, du jeûne, et comment les frères doivent aller par le monde.
« Que les clercs récitent l'office divin selon l'usage de la sainte Eglise romaine , à l'exception du psautier , pour lequel chacun se servira du bréviaire qu'il pourra avoir. Que les frères lais récitent vingt-quatre fois Notre Père pour les matines, cinq fois pour laudes, sept fois pour chacune des heures , prime , tierce , sexte et none , douze fois pour les vêpres et sept fois pour les complies. Qu'ils prient pour les défunts et jeûnent depuis la fête de tous les Saints jusqu'à la Nativité du Seigneur. Qu'ils fassent ensuite le saint carême qui commence à l'Epiphanie et se prolonge jusqu'aux jours consacrés
1 Epist. 13 ad Paulin.
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par le Seigneur à son saint jeûne. Que ceux qui embrasseront volontiers ce jeûne soient bénis du Seigneur; que ceux qui ne le veulent pas n'y soient pas contraints , mais qu'ils fassent l'autre carême jusqu'à la Résurrection du Seigneur. Aux autres temps de l'année, que personne ne soit tenu au jeûne excepté le vendredi de chaque semaine. Lorsqu'il y a une nécessité évidente, que les frères soient exemptés du jeûne corporel.
« Je conseille à mes frères , je les avertis et les presse dans le Seigneur Jésus , lorsqu'ils vont par le inonde, de n'avoir aucune dispute ni aucune contestation de paroles, et de ne point juger les autres , mais d'être doux , pacifiques , modestes , pleins de mansuétude et d'humilité, et de parler à tout le monde avec l'honnêteté convenable. Qu'ils s'abstiennent d'aller à cheval s'ils n'y sont forcés par une nécessité évidente ou par la maladie. En quelque maison qu'ils entrent, qu'ils disent d'abord : Que la paix soit dans cette maison , et qu'il leur soit permis d'user de tous les aliments qui leur seront servis , selon la parole du saint Evangile »
EXPOSITION.
Que les clercs récitent l'office divin, etc. Ce troisième chapitre enseigne aux frères la discipline. Il contient trois parties. Il traite d'abord de la discipline par rapport aux louanges et aux hommages dus à Dieu;
1 Mat., 10. — Luc., 10.
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ensuite de la discipline du jeûne, et il règle l'homme par rapport à lui-même; et enfin de la discipline par rapport à l'édification du prochain , et là il s'adresse à ceux qui vont par le monde. Or, dans la première il s'occupe d'abord des clercs, et ensuite des frères lais.
La règle dit donc : Que les clercs récitent l'office divin selon l'usage de la sainte Eglise romaine, à l'exception du psautier. Cet office a été établi dans sa plus grande partie par saint Grégoire et d'autres saints, excepté le psautier, car l'Eglise romaine se sert d'une version autre que celle communément en usage, ou plutôt d'une version, d'une correction différente. Ils se serviront de l'office dont ils pourront avoir le bréviaire. Mais pourquoi saint François, destinant ses frères à la prédication et par-là même à l'étude, a-t-il voulu les charger d'un office aussi long et aussi pénible? Notre saint désirait unir le plus étroitement possible ses enfants à l'Eglise romaine; or , il savait que cette Eglise est soumise à l'Eglise du ciel , qu'elle a été établie par le Seigneur lui-même et gouvernée par les saints qui ont eu la sagesse en partage et dont les jugements ont servi de règle au monde entier. Ces saints ont célébré les louanges du Très-Haut en faisant usage de ce long office dont s'est servie également jusqu'à ce jour l'Eglise romaine , bien qu'appliquée au gouvernement de l'Eglise universelle , et ils out apporté à remplir ce devoir le soin le plus grand au milieu d'embarras sans nombre. Ils se souvenaient que les louanges divines sont une source de récompenses glorieuses , et que la brièveté en ce
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point est l'indice de faibles mérites. Mais comme personne n'a plus d'obligation de s'appliquer à l'étude de la sagesse que l'Eglise romaine , afin de conduire et d'éclairer l'Eglise entière , personne aussi ne doit , en vue d'exercer un ministère dans l'Eglise ou de s'adonner à l'étude , abréger le divin office, et la piété d'une nourrice qui espère l'emporter en affection sur une mère si admirable me semble une piété suspecte. Ensuite on trouve dans la célébration fréquente des louanges du Seigneur, des ressources puissantes pour éclairer les âmes pieuses, selon cette parole du psaume : Le sacrifice de louanges m'honorera, et c'est la voie par laquelle je montrerai à l'homme le salut qui vient de Dieu (1). Le chant des psaumes , dit saint Grégoire , lorsqu'il a lieu avec piété , prépare au Dieu tout-puissant une entrée en notre coeur et le dispose à répandre dans l'âme dévote ou la lumière de ses secrets ou la grâce de la componction (2).
En ce qui concerne les frères lais, la règle ajoute : Les frères lais diront vingt-quatre fois NOTRE PÈRE. Ces paroles : Notre Père qui êtes dans les cieux, préparent notre âme à la prière. Dieu voulant qu'on l'appelle du nom de père nous donne la confiance d'obtenir ses faveurs, car un père ramasse volontiers des trésors pour ses enfants. Ce mot notre nous enseigne à dilater notre amour et nous empêche de concentrer notre prière sur nous-mêmes. Les paroles suivantes : qui êtes dans les cieux, nous excitent à la pureté d'intention et à ne demander que les biens
1 Ps. 49. — 2 Hom., 2, in Ezech.
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célestes dans la prière. Ensuite arrive l'oraison elle-même contenue en sept demandés. Les trois premières se rapportent directement à l'honneur de Dieu ; les quatre dernières expriment les besoins de ceux qui prient.
Par ces paroles : Que votre nom soit sanctifié, on conjure le Seigneur de faire connaître aux infidèles la vérité inébranlable de notre foi , de cette foi par laquelle Dieu est le père des fidèles et les fidèles sont appelés les enfants de Dieu. Que votre règne arrive : c'est-à-dire que tous les chrétiens obéissent à vos lois. Que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel; ou autrement : que cette volonté soit aimée à cause de sa bonté, qu'elle soit observée avec respect à cause d'elle-même par les forts et les faibles.
Dans ce qui suit on demande d'abord tous les biens nécessaires au corps et à l'âme , en disant : Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour. En bornant ses supplications aux besoins du jour présent , on exclut les prétentions insolentes de l'avarice et l'on insinue combien incertaine est la vie. Ensuite on demande l'éloignement de tout mal , et premièrement du mal passé. Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Là se trouve indiqué à quel prix on revient à l'innocence; celui qui garde en son coeur la rancune de la colère apprend qu'il adresse contre lui-même sa prière à Dieu. En second lieu on demande l'éloignement des maux à venir en suppliant le Seigneur de nous donner la grâce d'éviter tous les périls du péché ou de la
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tentation par ces paroles : Ne nous induisez pas en tentation; ou autrement : ne vous laissez pas tomber en la tentation. Enfin l'on demande en troisième lieu d'être préservé de tous les maux de cet exil terrestre , de supporter la vie avec patience, et de désirer la mort qui doit y mettre un terme lorsqu'il plaira à Dieu de l'envoyer. On confirme ensuite toutes ces demandes en ajoutant : Ainsi soit-il.
Remarquons bien qu'entre toutes les prières, celle-ci mérite principalement notre vénération : elle a été donnée par le Seigneur lui-même , sans l'intermédiaire de personne. Saint François ordonne de la réciter vingt-quatre fois pour les matines. C'est que l'office de la nuit représente les veilles éternelles des habitants de la patrie céleste , et que le sacrifice de louange offert en ce moment est, particulièrement agréable à Dieu et à ses anges. Le nombre vingt-quatre est le nombre des pères dè l'un et l'autre Testament. Il y a eu douze patriarches de l'ancienne loi , d'où est sorti selon la chair le peuple de Dieu ; il y a douze apôtres dans le Testament nouveau , qui ont servi à multiplier spirituellement les enfants du Seigneur. Nos frères , en parcourant ce nombre mystérieux , témoignent donc le désir de voir leurs voeux exaucés par les mérites des patriarches des deux Testaments, car on ne saurait douter qu'ils ne soient maintenant dans la société des anges ; ou , si l'on veut encore , comme le jour se compose de vingt-quatre heures , cette prière redite autant de fois est une demande pour les besoins de tout ce temps. Enfin les matines
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chantées par les clercs se divisent en neuf psaumes , neuf leçons et neuf répons , et représentent les neuf ordres angéliques. D'un autre côté le nombre vingt-quatre est formé de trois multiplié par huit. Le nombre trois représente ce qu'il faut croire; le nombre huit indique la justice de nos actions , car selon saint Augustin , il y a un nombre de la justice , de cette justice qui rend à chacun selon ses droits. Nos frères lais qui vont chanter les louanges célestes sans comprendre ces mystères , perfectionnent dans la foi et la justice leur simplicité en parcourant ce nombre. Le nombre huit se rapporte à la justice , et le nombre trois à la foi en la Trinité.
La règle ajoute : Cinq fois Notre Père pour laudes. De même que l'office des matines nous représente les chants de louanges des esprits célestes , de même l'office des laudes signifie le culte rendu à Dieu par l'Eglise depuis les premiers jours de son existence jusqu'à ce jour brillant dont nous attendons le lever à la fin des siècles. Nous y voyons d'abord Jésus-Christ revêtu de splendeur et régnant au milieu du peuple juif. Ensuite nous nous avançons au bruit des jubilations du monde entier parmi les nations et nous entendons célébrer la lumière de la paix donnée à l'Eglise. Le troisième psaume formé de deux réunis nous rappelle l'union des deux peuples en un seul. Le cantique des enfants au milieu de la fournaise nous est une image des louanges offertes par l'Eglise dans ses tribulations sous l'antéchrist, et les trois derniers psaumes n'en composant qu'un nous figurent
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le temps qui doit suivre après l'antéchrist , quand les chrétiens tirés du judaïsme et du paganisme loueront le Seigneur, unis dans une même foi.
Je pense que saint François a assigné aux frères lais le nombre de cinq Pater à cause des cinq psaumes dont est composé l'office de laudes dans l'Eglise. Peut-être aussi a-t-il voulu , par ce nombre , nous indiquer la différence entre les louanges du ciel et celles de la terre. Dans le ciel on loue Dieu intellectuellement; sur la terre on le fait à l'aide de nos cinq sens : ainsi , l'ouïe le loue par des cantiques , la vue par les ornements de son culte , le toucher par des témoignages extérieurs de respect , le goût par le sacrifice de l'autel , l'odorat par la vapeur de l'encens ou d'autres parfums.
Ensuite viennent les heures : Prime, où le Seigneur fut conduit devant les grands-prêtres juifs; tierce, où il fut accusé et jugé; c'est l'heure aussi où le Saint-Esprit est descendu sur les apôtres; sexte, où Jésus fut crucifié ; none, où il mourut. Ils diront sept fois Notre Père pour chacune de ces heures, afin d'obtenir la grâce qui nous est communiquée sous sept formes diverses, soit par les sept dons du Saint-Esprit , soit par les sept sacrements de l'Eglise , où le Seigneur a répandu la vertu de sa Passion. Ils diront douze fois la même prière pour les vêpres. Sans doute, comme les vêpres se récitent pour les douze heures de la journée , notre saint aura voulu , par cette prière douze fois répétée , porter les frères à implorer la miséricorde du Sauveur pour toutes les
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offenses du jour. Ou bien encore les vêpres représentent le soir du monde , le moment où Dieu , après s'être incarné et fait notre jour , s'est uni les douze heures de ce jour en la personne des Apôtres. De là cette parole de saint Jean : N'y a-t-il pas douze heures au jour (1)?
Enfin viennent les complies , pour lesquelles la même prière est imposée sept fois; et par ce nombre la règle insinue la consommation de toutes choses. De même que le Saint-Esprit commence et dirige ce jour par ses sept dons , ainsi il doit en consommer lui-même le mérite. C'est donc en tout soixante-seize fois l'oraison dominicale. Si l'on y ajoute la prière pour les morts, on arrive au nombre de quatre-vingt-un pour obtenir la rémission parfaite de ses fautes.
Qu'ils jeûnent. Ici commence la seconde partie de ce chapitre , où l'homme est réglé par rapport à lui-même , ou autrement par rapport au jeûne. Nous y voyons trois carêmes , dont deux sont obligatoires et le troisième est conseillé pour nous exciter à la dévotion. L'Ecriture nous montre en effet trois personnages accomplissant un jeûne non interrompu de quarante jours, Moïse, Elie et le Seigneur lui-même. Or, il y a deux sortes de jeûnes : l'un de peine et l'autre de joie. Le jeûne de peine est celui où les aliments agréables à notre corps lui sont retranchés par amour de la pénitence. Le jeûne de joie est celui où notre coeur est tellement plongé dans les délices de l'esprit que la nourriture matérielle lui est un supplice; et
1 Joan., 11.
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ainsi il y a un bonheur véritable à jeûner quand on se propose non plus d'affliger le corps , mais de ne point interrompre la félicité goûtée par l'esprit dans sa dévotion. Le jeûne de Moïse, c'est la peine pour l'anéantissement de la faute ; le jeûne d'Oie , la peine pour éloigner du coeur toute misère. Le premier représente le carême de l'hiver ; le second , le carême du printemps. Ou mieux : le premier est le carême destiné à l'expiation des péchés passés ; le second , le carême qui nous garde contre les dangers de chaque jour. Mais le jeûne de Jésus-Christ est un jeûne de joie ; car là non-seulement il y a abstinence de toute nourriture de la chair, mais encore éloignement plein de bonheur de toutes les délices terrestres. C'est pourquoi le bienheureux François a établi deux carêmes obligatoires , et il a exhorté avec la bénédiction de Dieu à en faire un troisième , sachant bien que ce dernier devait s'accomplir uniquement par dévotion et non par contrainte.
Il dit donc : Qu'ils jeûnent depuis la fête de tous les Saints jusqu'à la Nativité du Seigneur; qu'ils fassent ensuite le saint carême qui commence à l'Epiphanie et se prolonge jusqu'aux jours consacrés par le Seigneur à son saint jeûne. Que ceux qui embrasseront volontairement ce jeûne soient bénis de Dieu. Remarquez bien qu'il est fait mention ici de la bénédiction divine pour la nourriture , comme dans le chapitre précédent pour les vêtements. — Aux autres temps que personne ne soit tenu au jeûne, excepté le vendredi de chaque semaine, parce que le Seigneur
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a voulu être crucifié ce jour-là. Lorsqu'il y a une nécessité évidente, c'est-à-dire , lorsqu'il y a infirmité grave , lorsque les forces sont tout-à-fait insuffisantes à un travail d'obligation , ou autrement quand ce travail urge nécessairement et ne saurait être accompli d'une autre manière , alors que les frères soient exempts du jeûne corporel. Ainsi notre fondateur , désirant voir ses frères soupirer en tout temps après le jeûne de joie , se conforme à la règle de l'Évangile en imposant avec moins de rigueur le jeûne de peine , et nous excite au premier de ces jeûnes , comme on le verra dans la suite.
Je conseille à mes frères. Ici commence la partie de ce chapitre ayant rapport à l'édification du prochain. Lorsqu'ils vont dans le monde, ou autrement soit qu'ils voyagent , soit qu'ils demeurent en la maison d'autrui. La règle s'applique d'abord à nous éloigner du mal dans les voyages; ensuite elle nous porte au bien , et enfin elle défend d'aller à cheval. Le saint nous dit, parlant à la raison : J'avertis; il cherche à toucher la volonté, selon cette parole du Sage : Celui qui est doux agit avec modération et met de côté l'injure en ses avis (1). J'exhorte; il excite notre ardeur. Ainsi Judas Machabée armait tous les siens non de boucliers et de dards, mais avec des paroles et des exhortations excellentes (2). Saint François presse donc les siens lorsqu'ils vont dans le monde à l'exemple de Jésus-Christ et de ses disciples , de n'avoir aucune dispute , ou autrement de ne faire injure à personne ;
1 Prov., 12. — 2 II Mac., 15.
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de n'avoir aucune contestation de paroles, c'est-à-dire de ne pas soutenir leur sentiment avec trop d'ardeur, ou de ne pas plaider devant les tribunaux: de ne point juger les autres, en interprétant les choses douteuses à leur désavantage; et tout cela afin de les conserver intérieurement et extérieurement dans l'innocence. Ensuite , voulant les porter au bien , il continue : Je les avertis.... d'être doux, en cédant aux injures; d'être pacifiques, en conservant toujours l'humble rang de leur état; d'être modestes, en demeurant rigoureusement fidèles à la discipline des sens, des paroles et des actions; d’être humbles, en ne désirant aucun honneur, et en fuyant toute gloire humaine. Mais ce n'est pas assez s'ils ne s'appliquent en même temps à reproduire en eux cette définition de l'humilité : « L'humilité est une vertu par laquelle l'homme se connaissant véritablement lui-même devient vil à ses propres yeux, désire être traité en conséquence et ne demande jamais à être considéré comme un personnage important. » Il ajoute enfin comme un point de discipline spéciale : Qu'ils parlent à tous avec l'honnêteté convenable, c'est-à-dire en témoignant à chacun le respect dû à son rang. Voilà pour les voyages.
Il défend ensuite d'aller à cheval : Qu'ils s'abstiennent d'aller à cheval, et par conséquent en voiture, s'ils n'y sont forcés par une nécessité évidente, comme la longueur et la difficulté du voyage, l'urgence des affaires, ou par leurs infirmités. — En quelque maison qu'ils entrent pour procurer le salut des âmes , selon cette parole du Seigneur : Cherchez
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d'abord le royaume de Dieu et sa justice (1), qu'ils disent : Que la paix soit dans cette maison (2). En désirant la paix nous souhaitons la délivrance du mal et l'avancement dans le bien. La paix c'est la tranquillité du coeur. — Et qu'il leur soit permis d'user de tous les aliments qui leur seront présentés, selon la parole du saint Evangile. Il dit : qu'il leur soit permis , car il n'impose pas un précepte , mais il use d'indulgence en permettant, afin que chacun sache bien qu'il n'agit pas contre la règle en vivant d'une manière plus parfaite. Remarquez bien encore qu'il ne dit pas toutes choses simplement, mais selon le saint Evangile. Or, cette permission est accordée seulement aux religieux employés au ministère de la prédication. Ceux donc qui ne sont point en voyage pour travailler au salut des âmes n'y ont aucun droit. En disant : selon le saint Evangile, il restreint cette permission et la renferme dans les règles de l'honnêteté évangélique. Ainsi à l'endroit d'où est tirée cette parole : Mangez ce que l'on vous présentera en chaque maison, est ajoutée immédiatement cette autre : Et guérissez les malades qui sont en cette maison (3). Or, il est certain qu'il faut entendre cela spirituellement., selon le sens principal du mot. Mais le moyen d'opérer la guérison des âmes ne consiste pas à se nourrir de viandes plus délicates que celles dont usent ceux qui nous invitent à leur table; ce n'est point là guérir les infirmes , c'est les appeler de la force à la faiblesse. Quand donc les personnes principales de la maison
1 Mat., 6. — 2 Mat.. 10. — Luc., 10.
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et de la famille s'abstiennent de viande , il n'est pas permis , selon le saint Evangile , aux religieux de s'étendre trop loin en ce point. De même encore lorsqu'il y a surabondance de mets, il n'est point selon l'Evangile d'approuver par son exemple ou plutôt par son abus une pareille superfluité; mais si l'on ne peut exprimer ouvertement son blâme, il convient de dissimuler prudemment ce qu'on ne saurait reprendre sans scandale. Enfin si des religieux recevant leurs frères mangeaient de la viande malgré la défense de leur règle , il ne serait pas non plus selon la sainteté de l'Evangile de participer à leur prévarication ou de se joindre à eux en se conformant , contre nos institutions, à leur vie charnelle.
CHAPITRE IV. Que les frères ne doivent recevoir aucun argent.
« J'ordonne fermement à mes frères de ne recevoir en aucune manière , ni par eux-mêmes, ni par une personne intermédiaire , aucun argent ni monnaie. Cependant les ministres et les gardiens seulement apporteront un soin empressé à pourvoir, par leurs amis spirituels , aux besoins des malades et aux vêtements des religieux , selon les lieux , le temps, et les climats divers , et selon aussi qu'ils le jugeront nécessaire, mais toujours, comme nous l'avons
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dit plus haut , en demeurant fidèles à ne recevoir ni monnaie ni argent. »
EXPOSITION.
J'ordonne fermement... Après avoir décrit les trois portes de la ville du Seigneur, par lesquelles la clarté de l'orient se répand sur nous , saint François arrive à la seconde face de son édifice , où il nous montre trois nouvelles portes fortifiées contre les embûches de l'aquilon. L'une nous défend contre le péril où Judas a péri en trahissant le Seigneur pour de l'argent; l'autre éloigne de nous le danger d'une religion fausse dont les jours se passent dans l'oisiveté; la dernière enfin nous préserve du danger auquel la multitude des clercs est exposée par ses efforts à acquérir des biens. Le premier de ces dangers ravit Dieu à l'homme; le second ravit l'homme à lui-même , car le paresseux n'amasse aucun fruit; et le troisième nous ravit le prochain. Ce premier chapitre se divise en deux points : il exclut d'abord toute acceptation d'argent; ensuite il pourvoit au repos des inférieurs en imposant à leurs supérieurs le soin de leur procurer les choses dont ils ont besoin.
Notre fondateur dit donc : J'ordonne fermement à tous les frères, etc. Le nom d'argent est un nom terrestre qui sent plutôt l'avarice qu'un genre de richesse à part , selon saint Augustin (1). On donne le nom d'argent , dans un sens large , à tout objet temporel. C'est pourquoi le même saint nous dit : Tout
1 De Civit. Dei, l. 7, c. 12.
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ce que les hommes possèdent sur la terre , toutes les choses dont ils ont le domaine , soit esclaves , soit champs , sont appelées argent. Dans un sens strict ce mot s'entend d'un métal qui sert à régler l'échange des choses. Ainsi , dans les Actes des apôtres il est dit (1): Que votre argent périsse avec vous. Le Seigneur voulant donc , par son serviteur François , arracher entièrement toute racine d'avarice de ce jardin fermé, de cette fontaine scellée, a ordonné aux frères de notre ordre de rie recevoir aucun argent sans exception , ni aucune autre possession terrestre , soit en troupeaux , soit en toute autre chose en général de nature à affaiblir tant soit peu une pauvreté élevée , selon qu'il l'exprime par l'argent. Cet endroit est tiré de l'Evangile de saint Matthieu où il est dit : Ne possédez ni or, ni argent, ni aucune espèce de monnaie (2). Or, la Glose s'exprime ainsi sur ce passage : « Il y a deux sortes d'objets dont nous avons besoin. Les premiers nous servent à acheter les choses de nécessité; les autres sont ces choses elles-mêmes. Par l'argent contenu dans les bourses , le Seigneur entend les premiers ; par le sac pour le voyage , les seconds. » Or, le Seigneur a fait cette défense à ses apôtres pour sept raisons.
La première , afin d'éloigner d'eux tout soupçon propre à empêcher l'efficacité de leur prédication.
La seconde , afin de les délivrer entièrement de toute sollicitude terrestre et d'exalter les soins de la providence céleste envers ceux qui se consacrent à sa
1 Act., 8. — 2 Mat., 10.
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gloire. Saint Jérôme fait allusion à ce double motif quand il dit : « S'ils eussent possédé ces biens on eût cru qu'ils prêchaient l'Evangile par amour du gain et non en vue du salut des âmes. Le Seigneur re-tranche donc même les choses nécessaires à la vie , afin que ses apôtres , les docteurs de la vraie religion , appelés à enseigner aux hommes que tout est gouverné par Dieu , se montrent eux-mêmes sans inquiétude pour le lendemain. »
La troisième raison d'un tel commandement est de faire connaître la puissance du Seigneur. Saint Jean Chrysostôme indique ces trois motifs dans un discours sur saint Matthieu (1) : Le Seigneur, dit-il , nous a montré beaucoup de choses en un seul point. D'abord il soustrait ses apôtres au soupçon ; ensuite il les délivre de toute sollicitude , afin qu'ils puissent se consacrer entièrement à la parole de Dieu; enfin il leur fait connaître sa puissance. En effet il leur dit plus tard : Quand je vous ai envoyés sans bourse, sans sac et sans souliers, avez-vous manqué de quelque chose (2)?
La quatrième raison est d'arracher de leur coeur tout amour terrestre , car l'argent a coutume d’être compté parmi les biens qui excitent le plus la cupidité. Salomon a dit : Toutes choses obéissent à l'argent ; et : L'avare n'aura jamais assez d'argent (3) . Le Seigneur, ajoute saint Ambroise, a dit à ses disciples: « Ne possédez ni or ni argent; et par-là il retranche , comme avec une faux , jusqu'à la moindre tige de
1 ln Mat., 53 — 2 Luc., 29. — 3 Eccl., 10. – 5
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l'avarice dans le coeur des hommes. » « Il arrache sans réserve, dit encore saint Chrysostôme, la racine de tous les maux en recommandant de ne posséder ni or ni argent. Il n'a point dit : N'ayez point avec vous , mais , alors même qu'il vous serait possible d'avoir d'ailleurs , fuyez cette peste dangereuse. »
La cinquième raison est de renouveler autant que possible l'état d'innocence. Si l'homme eût persévéré en cet état, toutes choses eussent été communes, et nulle propriété d'une ou de plusieurs personnes n'eût existé. Aussi saint Chrysostôme dit-il que le Seigneur, par ces paroles, enseigne à ses disciples à revenir à cet état où l'homme se trouvait avant son péché.
La sixième raison est de nous enseigner une liberté vraiment parfaite , car, selon saint Jérôme, personne ne dépense plus parfaitement que celui, qui ne se réserve rien; et, s'il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir, celui-là est donc parfaitement heureux qui donne tout ce qu'il possède et ne reçoit au contraire que le moins possible.
Le septième motif a été de tenir le coeur de ses apôtres attaché avec une attention sans réserve à la prédication de la parole de Dieu. Le Seigneur, nous dit saint Chrysostôme , allait envoyer des docteurs à l'univers; c'est pourquoi d'hommes qu'ils étaient il en fait des anges en les délivrant de toutes les sollicitudes de cette vie pour ne leur laisser qu'un seul soin , celui de la prédication. Les apôtres ont donc observé ce genre de vie avant et après la Passion du Seigneur. Ainsi , Pierre répond au pauvre qui
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lui demande l'aumône : Je n'ai ni or ni argent (1). « Pierre , nous dit saint Ambroise , en accomplissant le premier l'ordre du Seigneur, nous montre que ce ne fut pas un ordre donné en vain. Un pauvre lui demande de l'argent et il répond : Je n'ai ni or ni argent. Et en cela Pierre ne se glorifie pas au-tant de ne posséder aucune richesse, que d'observer le commandement du Seigneur qui a dit : Ne vous mettez point en peine d'avoir de l'or ni de l'argent. Il semble s'écrier : Vous avez devant les yeux le disciple de Jésus-Christ , et vous lui demandez de l'or (2)! » Saint Paul a observé de même ce commandement. Aussi saint Jean Chrysostôme, dans ses éloges de l'Apôtre, nous dit-il : « Paul ne possédait aucun argent, car il écrit lui-même : Jusqu'à ce jour nous souffrons de la faim et de la soif (3). Nous lisons la même chose de saint Jean l'Evangéliste , dans sa légende, où il est dit: « Nous ne pouvons sous aucun prétexte recevoir de l'or ou des vêtements , ou des maisons, ou des champs , ou des esclaves , etc... »
Cependant il nous faut remarquer ici que s'il était ordonné aux apôtres de ne rien avoir, comme nous l'avons vu , et comme saint Pierre et les autres l'ont observé, il leur était permis , mais non commandé , de vivre de la nourriture et des biens des autres. En les dépouillant de tout, dit encore saint Chrysostôme, il leur donna tout; car il leur permit de demeurer dans les maisons de ceux qu'ils enseignaient et d'y entrer saris rien posséder. Voilà pourquoi j'ai avancé
1 Act., 3. — 3 In Luc., l. 7. — 3 I Cor., 4.
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que saint Paul avait observé le commandement de ne rien posséder et de ne porter aucun argent avec lui ; mais il usa quelquefois de la permission de recevoir de ses auditeurs les choses nécessaires; il fit quelquefois usage de son droit. Ainsi il dit : J'ai dépouillé les autres églises en recevant d’elles l'assistance dont j'avais besoin pour vous servir (1). Quelquefois il observa un genre de vie plus sublime , comme lorsqu'il dit : Nous avons travaillé le jour et la nuit afin de n'être à charge à personne. Ainsi il a été commandé de ne rien avoir, et il a été permis, mais non commandé de vivre à la table des autres.
Cependant, contrairement à ce sentiment et à cette pauvreté des apôtres, nous lisons que le Seigneur avait une bourse où l'on mettait les offrandes. Or, c'est assez au disciple d'être comme le maître. De plus, si notre sentiment était vrai , les évêques et les clercs depuis le temps de saint Silvestre seraient en état de damnation , comme disent les Manichéens , car ils possèdent de l'or et de l'argent. Et encore, il semble que cette vie des apôtres doit être imitée plutôt des évêques que des autres, et que s'ils ne doivent pas s'y conformer, les autres non plus. Enfin, si quelques-uns avaient à s'y conformer, ce devrait être le partage des hommes en voyage, et non de ceux qui ont une résidence fixe où il faut bien mettre quelque chose en réserve pour les besoins à venir. Aussi saint Augustin expliquant ces paroles du Seigneur : Ne vous inquiétez point où vous trouverez de quoi manger, etc.,
1 II Cor., 11.— 2 I Thes., 2.
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nous dit-il : « Nous voyons assez que Notre-Seigneur ne désapprouve pas le soin apporté à se procurer ces choses; il nous défend seulement de servir Dieu en vue de tels biens. »
Saint Jean Chrysostôme répond à la première de ces difficultés : « Le Seigneur n'a point ordonné de porter un bâton ni un sac, et cependant il avait une bourse; nais c'était pour subvenir aux besoins des pauvres, c'était pour vous apprendre qu'alors même que vous seriez réduits à une extrême pauvreté et crucifiés à son exemple, vous devez vous appliquer grandement à ce ministère. Car le Seigneur faisait beaucoup de choses pour nous instruire dans sa miséricorde. » Jésus-Christ a donc eu de l'argent pour les autres, et cela de deux manières. Il en a eu pour les parfaits ou autrement pour les chefs de son Eglise, afin de leur apprendre à posséder pour les besoins des pauvres. C'est pourquoi saint Augustin écrit sur ce sujet : « Le Seigneur a eu une bourse, et il conservait les offrandes qui lui étaient faites par les fidèles afin de pourvoir aux nécessités des siens et des autres indigents. Ce fut le premier exemple des biens ecclésiastiques. Mais nous ne lisons clairement nulle part qu'il ait fait usage pour lui-même de cet argent; ou plutôt le contraire nous semble exprimé dans saint Matthieu , où nous le voyons payer le tribut au moyen d'une pièce de monnaie trouvée miraculeusement dans la bouche d'un poisson (1). « Le Seigneur, dit saint Jérôme