Œuvres spirituelles (page 68)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 II Esdr., 9.

331

rigoureuse, une patience parfaite, une humilité profonde et une pauvreté extrême. Si donc nous manquons de tout cela , si d'ailleurs nous négligeons la pratique de l'oraison, en quoi pourrons-nous nous glorifier de notre profession de religieux? Il nous reste seulement notre nom, notre habit et les paroles de la sainte Ecriture que nous portons gravées sur des feuilles et que nous avons encore sur les lèvres bien plus que dans notre coeur et nos oeuvres. Mais, dit le Seigneur, si votre justice n'est plus abondante que celle des Scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux (1). Les Pharisiens faisaient consister leur gloire uniquement dans l'extérieur et le nom de la religion. Les Scribes s'acquéraient les honneurs et les louanges du savoir par leur science des Ecritures. Or, celui qui ne court qu'après des paroles, aura les mains vides (2) , et celui qui agit seulement pour être vu des hommes et recevoir des louanges n'a point de récompense à prétendre auprès de notre Père qui est dans les cieux.

Que celui donc qui veut s'adonner à l'oraison, s'accoutume d'abord à y consacrer quelque temps, ensuite à y recourir plus souvent et successivement à y demeurer plus longuement , à s'y appliquer plus fréquemment selon qu'il le pourra, à ne pas l'abandonner par dégoût ou par légèreté , mais seulement quand il y est forcé par la faiblesse du corps, une nécessité urgente, un motif raisonnable, pour y revenir ensuite de peur qu'une trop longue

1 Mat., 5. — 2 Prov., 19.

332

interruption ne lui en fasse perdre l'habitude et ne refroidisse sa bonne volonté. Qu'il parcoure aussi les diverses manières de prier, qu'il y conforme ses demandes et fasse attention à ces mêmes demandes, afin de puiser en chacune d'elles quelque sentiment de dévotion et de s'y attacher tant qu'il y trouvera à nourrir sa ferveur. Si la faiblesse de la tête ou du corps nous offre un obstacle, il faut alors prier plus brièvement et plus souvent, réprimer les évagations de notre esprit, retenir nos sens extérieurs sous le joug de la discipline , invoquer humblement le secours de Dieu en toute circonstance , souffrir avec patience et sans nous lasser si les choses ne vont pas selon nos désirs. Quelquefois même le retard dans nos progrès est la voie de la perfection parce qu'il nous humilie. Dieu ralentit pieusement notre course afin de pro-longer notre voyage , et il nous tient ainsi mieux en garde contre l'orgueil : trop d'assurance dans la marche et une ardeur toujours persévérante épuisent souvent les forces du corps.

CHAPITRE LXX. Des choses qui s'opposent à notre avancement et même a notre salut.

Trois choses surtout font obstacle à notre avancement et s'opposent non-seulement à notre perfection, mais encore à notre salut , comme l'expérience nous l'a montré dans un grand nombre. Ces choses sont le

333

relâchement de la volonté, la crainte des difficultés, la défiance du secours divin.

La volonté en proie au relâchement veut le bien , mais sans le moindre effort pénible , et ainsi l'habitude d'une vie légère lui fait promptement abandonner la résolution de marcher en avant. La volonté paresseuse doit donc se contraindre à agir par raison , s'exciter comme un animal indolent par l'aiguillon de la crainte de Dieu et l'espérance des récompenses, et se faire résolument violence.

La crainte des difficultés se calme et se surmonte par une habitude discrète et persévérante des choses. Si la grâce de Dieu assiste ceux qui commencent , assurément elle ne fera pas défaut aux hommes désireux d'avancer dans la perfection. Mais il nous est plus avantageux de craindre en tout temps la soustraction de la grâce , que d'avoir l'assurance de ne jamais la perdre. Nous travaillons ainsi plus soigneusement à la conserver, tandis qu'autrement nous nous montrerions plus négligents et nos progrès seraient moins considérables. La crainte nous rend agiles et pleins de sollicitude; la sécurité , au contraire, nous plonge le plus souvent dans la paresse et la langueur (1). Le Seigneur ne voulut pas donner à la fois aux Juifs la manne en une quantité tellement abondante qu'elle pût suffire aux besoins de plusieurs jours, mais seulement selon le besoin de chaque jour, excepté le samedi, et par là il nous monterait que nous devions tous les jours lui demander le pain de la grâce et la

1 Exod., 16.

334

nourriture de l'âme en lui disant : Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour. Celui qui donne aujourd'hui, est prêt encore à donner demain; seulement ne négligeons pas, en demandant, de recueillir autant qu'il nous faut pour avancer dans les voies du salut.

Lorsque , dans votre oraison , vous vous sentez exaucé et que vous reconnaissez avoir obtenu l'objet de vos désirs, gardez-vous de vous élever comme si Dieu avait eu égard à votre sainteté et comme si son amour pour vous l'avait porté à vous être favorable; mais pensez que sa bonté l'a fait agir ainsi de lui-même, ou bien qu'il a eu égard aux supplications des autres justes. Offrez-lui vos actions de grâces de ce qu'il a daigné vous faire coopérer à ses desseins, et vous admettre à prendre part aux prières de vos amis afin de rendre vos propres prières et les sentiments de votre piété dignes d'attirer ses regards, de vous consoler en vous donnant la confiance que vous avez été écouté, et de vous combler de joie en répondant à vos voeux. Animez-vous par là à croître dans l'amour de Dieu. Sa bénignité nous procure les occasions d'avoir recours à l'oraison afin de nous soustraire à des chagrins imminents; elle nous inspire de saints désirs dont nous demandons l'accomplissement dans nos prières, afin qu'après avoir été exaucés nous aimions d'autant plus le Seigneur et nous nous empressions d'autant plus de nous soumettre soigneusement à sa volonté, que nous le voyons lui-même favoriser nos demandes avec tendresse et s'empresser de s'y conformer.

335

CHAPITRE LXXI. Des raisons qui nous empêchent d'être exaucés en nos prières.

Bien des raisons nous empêchent d'être exaucés en nos prières. D'abord, ce sont les fautes de celui qui prie : Lorsque vous multiplierez vos prières, dit le Seigneur, je ne vous écouterai point. Et la raison : C'est, ajoute-t-il, que vos mains sont pleines de sang, ou autrement souillées par le péché. Nous savons, est-il écrit dans saint Jean , que Dieu n'écoute pas les pécheurs. Vos péchés, dit encore Isaïe, lui font cacher son visage pour ne plus vous écouter (1).

Une autre raison qui rend nos prières sans effet, c'est la tiédeur. Nous n'avons en priant ni ferveur ni dévotion. Or, le Seigneur a dit : Vous me prierez et je vous exaucerai lorsque vous me chercherez de tout votre coeur (2). Et en parlant ainsi , il semble mous faire connaître qu'il ne nous exaucera pas autrement.

La troisième cause, c'est le manque de persévérance : nous cessons de prier avant d'avoir obtenu, et cependant, si l'homme persévère à frapper , son ami se lèvera à cause de son importunité et lui donnera tout ce dont il aura besoin. Sachez que le Seigneur vous exaucera, dit Judith, si vous persévérez toujours dans vos prières (3).

29. — 3 Luc., 11 . — Judith., 4.

336

La quatrième cause est la défiance. Celui qui doute, écrit l'apôtre saint Jacques, ne doit point s'attendre à obtenir quelque chose du Seigneur. Préparez votre âme avant la prière, dit le Sage, et gardez-vous d'être comme un homme qui tente Dieu (1), comme un homme qui examine s'il voudra l'exaucer.

La cinquième cause, c'est lorsque nos demandes sont indiscrètes et nous seraient nuisibles. Telle fut celle des enfants de Zébédée. Le Seigneur leur répondit : Vous ne savez pas ce que vous demandez. Vous demandez, dit saint Jacques, et vous ne recevez point, parce que vous demandez mal, pour avoir de quoi satisfaire vos passions. Et Moïse dit également aux Hébreux dans le même sens : Lorsque vous avez pleuré devant le Seigneur, il ne vous écouta point et ne voulut point se rendre à vos prières (2).

La sixième raison, c'est que Dieu veut nous exciter davantage à lui adresser nos demandes. Les saints désirs, dit saint Grégoire, croissent lorsque l'accomplissement en est retardé. Ou bien le Seigneur agit ainsi afin de nous porter à garder d'autant plus soigneusement ce que nous avons reçu, que nous avons eu plus de peine à l'obtenir (3). Dieu diffère ses bienfaits, dit saint Jean Chrysostôme, afin de ne point les laisser s'avilir à nos yeux (4). — Un tel retard ensuite sert à nous humilier, et ainsi nous y trouvons un double avantage : l'insolence de notre orgueil est réprimée , et nous arrivons enfin à l'objet de nos

4 Hom. 30 , in Gen.

337

demandes. — Ou bien Dieu attend pour nous exaucer un moment plus opportun et plus avantageux à nos besoins. Ainsi Moïse le pria de lui montrer sa gloire, et il ne fut point exaucé alors, mais il mérita dans la suite de jouir d'une pareille faveur (1).

Dieu veut encore nous porter à avoir recours aux suffrages des autres, afin que l'importance de nos demandes ou notre présomption ne devienne pas un obstacle. Ainsi Ezéchias envoya à Isaïe afin qu'il priât pour le roi et pour le peuple. Josias envoya de même à la prophétesse Holda. Saint Paul écrit aux Romains , Je vous conjure, mes frères, par Jésus-Christ notre Seigneur et par la charité du Saint-Esprit, de combattre avec moi par les prières que vous ferez à Dieu pour moi, afin qu'il me délivre des incrédules qui sont dans la Judée. — Si deux d'entre vous , dit également le Seigneur , s'unissent ensemble sur la terre, quelque chose qu'ils demandent elle leur sera accordée par mon Père, qui est dans les cieux (2).

Quelquefois aussi Dieu nous refuse une chose moins avantageuse pour nous en donner une plus utile ou meilleure. Si les tentations de la chair ne sont point enlevées à saint Paul, c'est afin de rendre sa vertu parfaite en son infirmité (3). Souvent l'épreuve de la tribulation vaut mieux que le repos de la prospérité, quoique nous le désirions davantage.

On peut maintenant conclure par le moyen des contraires quelles choses contribuent à faire exaucer

1 Exod., 33. — 2 IV

Reg., 19. — Is., 37. — IV Reg., 27. — Rom., 15. — Mat., 18. — 3 II Cor., 12.

338

nos prières. Ce sont : l'éloignement du pêche , la ferveur et la persévérance, une confiance vive, l'humilité, les suffrages de nos frères, l'attention soigneuse à conserver les biens reçus avec actions de grâces, à demander au Seigneur uniquement ce qu'il sait le mieux nous convenir et à le prier de nous l'accorder quand il le jugera à propos.

CHAPITRE LXXII. Des prières particulières.

Quant aux prières particulières adoptées assez souvent par plusieurs , nous avons à examiner s'il est avantageux de s'en servir à certaines heures ou à certains jours marqués. Ces prières conviennent davantage aux uns et moins aux autres. Ainsi elles sont d'une utilité plus grande pour ceux qui commencent, pour les hommes sans expérience et presque étrangers aux sentiments de la dévotion. L'habitude de telles prières les excite à s'adonner à l'oraison et les empêche au moins d'errer continuellement au milieu des choses extérieures, de demeurer éloignés de Dieu, de se refroidir et de languir sans jamais ressentir la moindre étincelle du feu de la piété. Mais ceux qui sont plus fervents et dans une familiarité plus intime avec Dieu, s'ils s'appliquent outre mesure à réciter des psaumes et autres prières semblables, ceux-là , dis-je , obstruent leur esprit, arrêtent leur

339

dévotion et opposent comme un poids à la liberté de leur coeur en s'attachant trop scrupuleusement à des exercices moins utiles pour le moment de préférence à d'autres d'une utilité bien plus grande qui leur sont offerts. Cependant ils se servent souvent avec avantage du secours de ces prières. Elles sont pour eux comme un souffle destiné à embraser la flamme de la dévotion jusqu'à ce que, brûlant par elle-même avec une pureté plus grande et s'élevant plus paisiblement au-dessus de la terre, elle puisse se passer d'un semblable secours. Ensuite ce genre d'oraison semble plus facile quand on se trouve sans dévotion , car on a pour s'occuper des prières auxquelles une sainte habitude nous a rendus familiers; mais quand la rosée de la dévotion se répand en nous avec plus d'abondance ou quand une occupation plus utile ou plus urgente se présente , alors il faut interrompre ces prières , qui ne sont pas obligatoires, pour y revenir en temps opportun.

Maintenant quelles sont les oraisons les plus avantageuses? On ne saurait, je crois, donner sur ce point une règle uniforme, non plus que sur les divers aliments corporels, car chacun s'attache de préférence à tel ou tel, et un jour on aime mieux celui-ci, un autre jour celui-là. Ce genre d'oraison me semble le plus fructueux, qui remplit davantage de délices celui qui prie, excite plus promptement en lui l'esprit de dévotion et pénètre son âme d'une plus vive confiance en Dieu. Tout le fruit, toute la fin de l'oraison consiste donc à s'attacher à Dieu et à devenir un même

340

esprit avec lui en se dissolvant dans un très-pur amour, en le contemplant dans une lumière sans nuage, en se cachant dans le secret de son visage loin du bruit des agitations mondaines, dans le ravissement d'une félicité pleine d'un calme profond , où les forces et les puissances de l'âme sont recueillies de toute dissipation , fixées sur le bien unique, véritable, simple et suprême et transformées en une certaine ressemblance de sa divinité et de son immuable éternité.

Il y a certains degrés inférieurs qui sont comme autant d'échelons au moyen desquels l'âme s'élève peu à peu et s'approche de cette fin. Le premier , c'est de s'accoutumer à fixer les évagations de la mémoire , qui l'entraînent vers les délices du monde et la jettent dans une multitude d'embarras; c'est, dis-je, de s'accoutumer à la recueillir par l'usage de l'oraison, et à la fixer dans le bien suprême qui est le terme de tous nos désirs et de toutes nos félicités. Mais comme cette faculté est encore chancelante et instable , parce qu'elle s'est attachée longtemps à une multitude de choses diverses où elle a cherché le bonheur et sur lesquelles elle s'est répandue avec curiosité , elle ne peut s'arrêter fixement aux choses divines , soit à cause de sa dissipation habituelle , soit à cause de la faiblesse de ses lumières spirituelles, et ainsi elle a besoin dans la prière du secours des paroles inspirées par l'Esprit-Saint et données aux hommes pour les soutenir comme avec un bâton à la manière des enfants , afin de les accoutumer à s'élever et à se

341

porter à Dieu. Et cela a lieu lorsque l'homme s'efforce d'appliquer son attention aux paroles des oraisons et des psaumes , d'en tirer le sens spirituel , et les sentiments de dévotion contenus en elles, comme on tire d'un caillou, au moyen du fer, un feu qui nous éclaire et nous échauffe. Si ensuite par un usage assidu de l'oraison , et aidée de la grâce d'un Dieu toujours prêt à secourir les hommes désireux d'avancer, la mémoire se perfectionne et devient stable , elle peut alors sans une grave difficulté s'adonner à la prière et comprimer facilement les évagations de l'âme , selon cette parole du Psalmiste : C'est le Seigneur qui bâtit Jérusalem; il rassemblera tous les enfants dispersés d'Israël (1).

L'intelligence aussi avait d'abord été comme aveuglée par les choses extérieures et enveloppée par ce qui est visible; maintenant elle commence à se dilater, à s'illuminer et à voir ce qu'elle ne découvrait pas d'abord. Ainsi l'homme venant du dehors et entrant dans une chambre n'aperçoit rien d'abord et se heurte contre les murailles et les meubles; ensuite il reconnaît peu à peu les objets les plus considérables , voit successivement les moindres sans difficulté et s'étonne même que d'autres arrivant après lui ne puissent reconnaître parfaitement ce qui apparaît si manifestement à ses yeux. Une fois éclairée de la sorte, l'intelligence s'étend à une multitude de choses; elle conçoit les unes par la raison et comprend les autres par l'illumination surnaturelle. La révélation divine lui en apprend d'autres. Elle les compare avec

1 Ps. 146.

342

celles que la science humaine lui a enseignées ou qu'elle a puisées dans la lecture des saints Livres , et elle est grandement consolée en voyant les autres savants et les saints partager les sentiments dont les lumières de l'Esprit viennent de la pénétrer. Alors elle ne craint plus d'être séduite par un esprit étranger ou par les illusions de son propre esprit , puisqu'elle reconnaît en elle la parole du même Esprit qui se fit entendre aux saints des premiers jours.

Cependant il est nécessaire d'agir en cela avec prudence et humilité, de peur que notre présomption ne nous rende dignes d'être trompés et que, pour l'esprit de vérité, nous ne suivions l'esprit d'erreur en croyant entendre la voix de l'Esprit-Saint quand nous avons seulement devant nous l'opinion de notre propre coeur ou une imagination produite par l'ange mauvais qui se transfigure souvent en ange de lumière afin de nous persuader le mensonge sous l'apparence de la vérité. Ne croyez pas à tout esprit, dit saint Jean , mais éprouvez si les esprits sont de Dieu. Il ne faut rien recevoir qui diffère de l'enseignement des maîtres spirituels et de la tradition des théologiens approuvés, ni mettre rien en doute de ce qu'ils s'accordent raisonnablement à définir en s'appuyant sur le témoignage des saints Pères. Une fois la vérité découverte, si l'homme se laisse entraîner par sa curiosité et une vaine subtilité à fouiller plus avant dans les profondeurs de l'Ecriture comme devant trouver quelque chose de nouveau échappé jusqu'alors aux regards des autres, il cherche le mensonge.

343

Mais comme Dieu est souverainement aimable et plein de bonté, comme tous les biens ayant leur source en lui sont délicieux et excellents, à peine l'intelligence s’est-elle dilatée dans la connaissance du vrai, que l’âme commence à le goûter, ou autrement l’affection intérieure commence a trouver une saveur toute spirituelle et délectable dans les vérités connues par l'intelligence. Ainsi ce qui, dans cette faculté, n'avait été qu'une science, devient par ce goût affectueux la sagesse, ou autrement une science pleine de saveur; car la science vient de la connaissance du vrai , et la sagesse de l'amour du bien uni à cette connaissance. Les diverses affections de l'âme ont chacune une saveur particulière , ou autrement un mouvement propre; mais l'amour, comme tenant le premier rang, les règle toutes par son mouvement, surtout lorsqu'il s'est tourné comme il convient vers le bien suprême et véritable , car il est dans la nature de l'amour de ne s'attacher à rien aussi solidement qu'à ce bien. Tout ce qu'il aime en dehors de lui, c'est plutôt à titre d'essai qu'en essayant d'y placer son repos. Aussi la satiété lui en a-t-elle bien vite inspiré le dégoût. Il cherche alors d'autres objets, dans l'espoir de s'y reposer enfin, et il ne saurait en trouver avant d'être arrivé au bien suprême. Fiais une fois qu'il l'a atteint, il goûte en lui le repos comme dans sa fin véritable , et ses autres affections exercent leurs actes selon la mesure de ce même amour. En effet, plus vous aimez un bien , plus vous éprouvez de joie de le posséder. Plus aussi vous espérez ou désirez ce bien , plus vous

344

redoutez ou détestez ce qui peut vous l'enlever. Et autant vous vous attristez de ne point l'avoir, autant vous avez honte de ce qui lui est contraire si l'objet de votre amour est honnête. Lorsque l'amour est en proie à des sentiments opposés, comme la crainte , la douleur, la honte et la haine , il est faible et sans force , distrait de son objet et non encore entièrement recueilli en soi-même. De même lorsqu'il offre encore une place à l'espérance , il ne peut être parfait, il ne jouit pas réellement de son objet , il se borne à l'attendre ; et plus cette attente renferme d'incertitude , plus l'amour va s'affaiblissant. Mais lorsque ce qui est parfait sera arrivé , ce qui est imparfait disparaîtra , et la félicité causée par la jouissance n'aura plus rien à désirer : l'amour possédera l'objet de ses désirs, il ne craindra plus d'en être séparé , il n'éprouvera plus aucun sentiment contraire dont il doive rougir ou s'attrister. La charité parfaite chasse dehors la crainte (1), alors qu'elle n'a plus en soi aucun sujet de haine , aucune cause de honte ou de douleur. Plus donc la charité s'augmente, plus aussi les autres vertus et les affections vertueuses se purifient, jusqu'à ce qu'enfin elles soient changées en elle seule. Alors il n'y a plus ni crainte, ni affliction, ni espérance, ni honte, mais uniquement l'amour jouissant de sa félicité et s'attachant d'une manière inébranlable à ce bien qui seul suffit à combler le désir de l'âme , à le transformer en soi par l'amour. L'âme en cet état connaît comme elle est connue; elle aime comme elle

1 I Joan., 4.

345

est aimée, quoique à un degré inférieur, et ainsi il y a ressemblance sinon égalité avec son objet. Aucune créature ne peut en effet aimer Dieu autant qu'elle en est aimée , mais seulement autant qu'elle a reçu de l'aimer. Comme Dieu est la cause de toutes choses, il aime tout en lui-même et à cause de lui ; et ainsi comme notre connaissance ne peut approcher de la sienne , de même notre amour ne saurait entrer en comparaison avec son amour, pas même dans la patrie. Mais alors combien moins une telle comparaison est-elle possible durant le voyage , où notre amour est distrait , où il peut à peine se recueillir en soi-même pour se porter à Dieu sans réserve.

L'homme désireux d'appartenir à Dieu, s'il veut s'attacher à lui de plus en plus, doit commencer par réprimer courageusement les évagations de son âme et se porter vers le Seigneur. Ensuite l'habitude d'un pareil travail lui donne plus de facilité à contenir son coeur et à habiter avec soi-même, il peut dire selon le passage des Livres saints : Que chacun demeure chez soi, et que nul ne sorte de sa tente au septième jour (1). Et enfin non-seulement il y a une grande facilité pour l'homme , mais encore un bonheur ineffable à s'attacher à son Dieu. Etre séparé d'un tel repos lui devient une désolation et même une tribulation terrible; il voudrait, s'il était possible, demeurer toujours au milieu de semblables félicités. Le bien-aimé du Seigneur, dit Moïse , demeurera en lui avec confiance: il habitera en lui durant tout le jour

1 Exod., 16 .

346

comme dans sa chambre nuptiale, et il se reposera entre ses bras (1).

Cependant il y a des degrés et des rangs distincts en cette demeure. Le premier consiste à s'attacher à Dieu avec délices et à ne s'en éloigner que malgré soi, comme le petit enfant s'éloigne avec peine des caresses de sa mère, l'homme affamé d'une table bien servie. Et ce degré n'a rien d'étonnant; car la félicité spirituelle est non-seulement délectable, mais elle produit une union toute de beauté et d'honneur , et en nous faisant acquérir des mérites elle nous rend heureux, elle nous glorifie et nous enrichit. La jouissance des célestes délices est pleine de suavité, l'amitié de Dieu et de ses saints est honorable; la charité est abondante en fruits, elle est digne de récompenses sublimes. Tout ce qui excite nos désirs nous attire uniquement parce qu'il semble nous offrir la félicité, l'honneur ou l'utilité. Mais où trouver ces choses réunies et avec plénitude ailleurs que dans les délices spirituelles. Les autres choses, si elle nous réjouissent, sont honteuses et nuisibles; si elles sont honnêtes ou utiles, elles sont en même temps pénibles et environnées de difficultés. Mais le sentiment de la vertu, la saveur de la sagesse, la possession des suavités divines renferment une douceur véritable, sont dignes de notre vénération, réjouissent et exaltent la conscience. De là cette parole du psaume : Goûtez combien le Seigneur est doux (2).

Mais lorsque l'âme dévote s'est jetée avec tant

1 Deut., 35. — Ps. 33.

347

d'ardeur dans les embrassements de l'Epoux , elle commence à s'assoupir en quelque sorte entre ses bras, semblable à l'homme qui , abreuvé d'un vin généreux , tombe bien vite dans le sommeil. Et non-seulement elle s'attache avec ivresse à son Dieu, mais elle s'y tient unie d'une manière inébranlable , elle use comme de violence pour demeurer étrangère à tout sentiment et à tout souvenir de choses visibles. Elle agit pourtant avec une certaine modération, elle ne va pas jusqu'à s'oublier elle-même, quoique véritablement elle ne s'appartienne plus. De là cette parole du Psalmiste (1) : Si vous dormez dans un état moyen, c'est-à-dire sur les confins du monde et du ciel ; et cette autre des Cantiques : Je dors et mon coeur veille (2). Ce sommeil nous représente l'état de ceux qui commencent à fermer les yeux. Ils semblent sentir et comprendre un peu ce qui se passe autour d'eux; mais l'abattement les empêche d'y faire attention , à moins qu'ils ne se fassent violence pour revenir plus complètement à eux-mêmes. Le divin amour appuyé sur une lumière parfaite de l'intelligence enivre l'âme; il la sépare des choses extérieures, l'approche de Dieu et l'y unit par sa vertu, et plus il est véhément, pénétrant et lumineux, plus il ravit l'âme avec puissance, jusqu'à ce que, ayant oublié pleinement tout ce qui est au-dessous de son Seigneur , elle se soit établie uniquement et avec une liberté entière au milieu des rayons de la divine contemplation comme dans un brillant éclairé d'une lumière céleste. Mais

1 Ps. 57. — 2 Cant., 5.

348

tout cela dure peu, car notre corps soumis à la corruption appesantit l'âme, et cette demeure terrestre abat l'esprit pal' des soins multipliés. Cet esprit de l'homme peut avec peine avoir par lui-même un petit nombre de pensées, et encore sont-elles bien faibles. Mais une fois animé par l'impression de la lumière céleste, son regard se dilate d'autant plus aussitôt, qu'il s'est élevé à une hauteur plus grande. La corruption de ce corps terrestre et les diverses occupations de cette vie abaissent l'âme également, la rappellent à elle-même, et alors on est forcé de s'écrier avec l'Apôtre : Homme malheureux! qui me délivrera de ce corps de mort? Et avec le Prophète : Hélas, infortuné! mon exil s'est prolongé (1).

Plus l'âme remplit ses pensées des choses inférieures et ses méditations des objets terrestres, plus le regard de sa dévotion s'éloigne des biens supérieurs et célestes. Plus aussi elle déploie de ferveur à séparer sa mémoire, son affection et son intelligence de ces choses inférieures pour se porter elle-même en des régions plus élevées, plus sa dévotion devient parfaite et sa contemplation lumineuse; car elle ne saurait être entièrement appliquée au ciel et à la terre en même temps : ils diffèrent l'un de l'autre comme la lumière des ténèbres. Celui qui s'attache à Dieu demeure en la lumière, et celui qui s'unit au monde habite dans les ténèbres. La perfection la plus sublime pour l'homme en cette vie consiste donc à s'attacher à Dieu de telle sorte que l'âme tout entière soit

1 Rom., 7. — Ps. 119.

349

recueillie en lui avec toutes ses puissances et ses forces, et devienne un même esprit avec lui ; à n'avoir que lui en sa mémoire, à ne sentir et à ne comprendre que lui , et , après avoir réuni toutes ses affections dans la félicité de l'amour, à se reposer avec suavité en la seule jouissance de son Créateur. L'image de Dieu en notre âme réside en ses trois puissances : la raison , la mémoire et la volonté. Tant qu'elles ne sont pas entièrement pénétrées de Dieu , notre âme n'est pas déiforme. La forme de notre âme , c'est Dieu ; il doit être imprimé en elle comme un sceau est imprimé sur l'objet destiné à recevoir son empreinte. Or, cela n'a jamais lieu pleinement si la raison n'est éclairée parfaitement et selon la mesure dont elle est capable de la connaissance de Dieu, qui est la vérité suprême , si la volonté n'est embrasée sans réserve de l'amour de sa bonté souveraine, si la mémoire n'est absorbée entièrement dans la vue , la contemplation et la jouissance de son ineffable félicité. Et comme la gloire de la béatitude consiste en la possession consommée de ces choses , et que la béatitude sera entière seulement dans la patrie, il s'ensuit que la perfection possible en cette vie doit se trouver à posséder de la manière la plus complète ces mêmes choses ici-bas. Les efforts de toutes les vertus semblent bien tendre à cette perfection , il est vrai , mais l'application de l'oraison a pour but de porter l'âme à Dieu sans réserve par l'intelligence, la volonté et la mémoire; car en cet exercice l'âme, mettant de côté tout le reste, désire s'attacher à lui seul. L'oraison

350

est donc parfaite lorsque l'âme y atteint l'objet de ses soupirs, lorsqu'elle est séparée entièrement des choses terrestres et unie à ce qui est divin , lorsqu'elle ne veut et ne peut goûter que Dieu. Arrivée là, elle se repose véritablement, elle jouit de délices abondantes au milieu des splendeurs de la divine lumière, du charme de la céleste douceur et d'une paix inaltérable. Ce charme tout spirituel ne saurait être exprimé par aucune image, ni représenté par aucune comparaison sensible , car les choses purement spirituelles diffèrent des choses soumises à nos sens comme le corps diffère de l'âme. Or, l'esprit raisonnable n'est point corps, il n'a aucune similitude avec les corps.

En ce ravissement de la contemplation, la dévotion s'exprime de plusieurs manières, que je passe sous silence pour n'être pas trop long et auxquelles les Ecritures ou les interprètes des Livres saints ont donné divers noms, comme la jubilation, l'ivresse de l'esprit, l'allégresse spirituelle , la diffusion de l'âme. Je laisse à ceux qui ont expérimenté ces diverses choses et ont le temps d'en traiter, le soin de les faire connaître. Je me bornerai seulement à en dire un mot. La jubilation est souvent nommée dans les saintes Ecritures : elle me semble consister en une joie spirituelle répandue tout-à-coup dans le coeur par une pensée pieuse ou un entretien dévot , une joie qui ébranle le coeur tout entier par sa véhémence, le frappe d'une certaine frayeur et le tourmente délectablement. En effet, le sentiment de la joie nous console; mais sa violence impétueuse affaiblit le corps et quelquefois

351

elle se trahit par le rire , des cris , des mouvements, des sanglots; semblable à une vapeur, elle est impuissante à se contenir en elle-même et à se renfermer dans le silence. Nous appelons jubilation, dit saint Grégoire , un sentiment de joie ineffable conçu en notre âme, que nous sommes impuissants à cacher et que nous ne pouvons exprimer par des paroles, un sentiment qui se manifeste par certains mouvements et qu'on ne saurait faire connaître par aucune de ses propriétés. De là cette parole du Psalmiste : Bienheureux le peuple qui connaît la jubilation (1). Il ne dit pas : qui raconte , mais qui connaît; car on peut bien connaître, mais non exprimer la jubilation.

L'ivresse de l'esprit peut être appelée une vive dévotion d'amour et de joie qui fait tressaillir d'allégresse la ferveur de notre âme, nous la montre comme excitée par un vin généreux et la rend incapable de cacher ce qu'elle ressent. Ainsi les apôtres embrasés de l'ardeur du Saint-Esprit étaient regardés comme des gens ivres (2). Mon estomac, est-il écrit au livre de Job (3), est comme rempli d'un vin nouveau qui rompt les vaisseaux neufs. Il dit les vaisseaux neufs et non les anciens; car une telle dévotion ne saurait se répandre en des coeurs vieillis, mais seulement en des coeurs nouveaux marchant dans une vie nouvelle. Ou bien il dit des vaisseaux neufs pour exprimer la violence qui entraîne l'esprit. Si une telle violence rompt les vaisseaux neufs, combien plus rompra-t-elle les vaisseaux anciens, c'est-à-dire les coeurs faibles

1 Ps. 88. — 2 Act., 2.

— 3 Job., 32.

352

et fragiles? Il dit encore des vaisseaux neufs parce qu'une ferveur si ardente étant récemment répandue en des âmes neuves et non encore exercées , est impuissante à se contenir et s'échappe au dehors par des mouvements inusités, des cris, des sanglots. Ainsi un vin nouveau est en ébullition dans le vaisseau où il est renfermé, tandis qu'un vin vieux y demeure en paix. Quelquefois aussi le corps semble se roidir, les membres deviennent inhabiles à leurs fonctions et sans forces par le sentiment soudain d'une telle ferveur et d'une telle suavité. La raison peut en être que l'ardeur enflammée du coeur se communique aux esprits vitaux , que les voies destinées à ces esprits se trouvant ainsi embarrassées et les nerfs tendus outre-mesure , les membres sont incapables de remplir leurs offices, la langue de parler, les mains d'agir, les pieds et les jambes de marcher, jusqu'à ce que cette ardeur se soit affaiblie et que tout dans le corps ait repris son cours habituel. Il n'y a rien d'étonnant que les affections divines, dont la vertu est si puissante, agissent de la sorte, puisqu'un pareil effet est quelquefois produit par les affections humaines , comme une terreur subite , une joie immodérée , une douleur imprévue , une haine violente, un amour sans retenue. Souvent même sous l'empire de telles affections plusieurs ont été transportés hors d'eux-mêmes, sont tombés en frénésie ou dans un état indéfinissable; leurs membres se sont roidis ou sont devenus tremblants , et la véhémence de leur affliction leur a occasionné une fièvre ardente. Qu'y a-t-il d'étonnant si une joie extrême

353

répandue dans le coeur par l'Esprit-Saint se produit de temps à autre au dehors par des signes d'allégresse, si une pareille joie ne peut toujours commander à ses sanglots et à ses larmes et cacher l'ardeur de sa dévotion intérieure? Ne voyons-nous pas bien souvent encore une légèreté insensée se livrer comme malgré elle à des rires et à des éclats démesurés de joie alors même que les convenances exigeraient quelque réserve, ou la tristesse humaine rendre l'homme incapable de commander à l'émotion du moment quand il serait heureux de le faire? Il est écrit : Notre Dieu est un feu dévorant; et encore : Dieu est charité (1).

Qu'y a-t-il d'étonnant si l'ardeur de la charité divine ébranle l'homme tout entier après avoir pénétré son coeur? Si vous versez une eau bouillante ou des charbons ardents sur un verre fragile ou dans un vase d'argile, n'entendez-vous pas un bruissement aussitôt? Le cœur enflammé de la félicité du divin amour ou du désir de la jouissance de son Dieu , se dilate et s'étend en soi-même ; il lui devient comme impossible de rester enfermé dans la demeure trop resserrée de sa poitrine; il s'efforce de trouver un passage afin de donner lieu à la flamme qui le dévore intérieurement de se répandre au dehors et d'offrir quelque rafraîchissement à l'incendie qui le consume. Mais ne pouvant atteindre ses désirs, ou n'osant, par une honte humaine, rien faire pour se procurer quelque soulagement, l'homme en cet état souffre extraordinairement au-dedans de soi-même et son corps s'affaiblit

1 Deut., 4. — I Joan.,

4.

354

singulièrement sous l'action de tels mouvements : car la vertu de la douceur divine est intolérable à la faiblesse d'un corps terrestre; c'est comme si vous jetiez du feu sur du verre. Aussi lisons-nous que plusieurs saints sont tombés à la renverse et ont senti leurs forces les abandonner en recevant les visites ou les révélations du ciel. « J'eus une grande vision, dit Daniel, et la rigueur de mon corps m'abandonna. mon visage fat tout changé; je tombai en faiblesse, et il ne me demeura aucune force ; j'étais couché contre la terre et plongé dans une extrême frayeur.

— Le Seigneur, dit Jérémie, a envoyé d'en-haut un feu dans mes os, et il m'a instruit (1). L'Esprit-Saint s'est répandu sous la forme du feu sur les apôtres, parce que la vertu du divin amour illumine et embrase comme le feu (2).

On peut appeler allégresse spirituelle toute joie goûtée en l'Esprit-Saint, produite par ce même Esprit et où l'âme se réjouit en Dieu , soit à cause des bienfaits revus, soit en vue des bienfaits à venir. Plusieurs regardent, il est vrai , comme une joie spirituelle celle qu'ils goûtent quelquefois eu la société les uns des autres ; mais qu'ils sachent bien que la joie spirituelle est étrangère à l'amertume de la tristesse mondaine , aux langueurs de la paresse et à la légèreté de la dissipation. — Il y a une double joie spirituelle : l'une spéciale, l'autre générale. La première est tout mouvement intérieur d'allégresse particulière causée par l'Esprit-Saint en vue des bienfaits de Dieu , de la

1 Dan., 10. — Then., 1.

— 2 Act., 2.

355

gloire future et de la bonté divine. L'autre est un sentiment habituel de joie produite en l'âme par une sainte confiance en Dieu et le témoignage d'une bonne conscience. Elle rend l'homme plein de bonne volonté et d'empressement à tout entreprendre et à tout souffrir pour Dieu; elle le porte à aimer tout ce qui a rapport à Dieu et à inspirer aux autres un pareil amour. Ainsi l'Apôtre dit par deux fois aux Philippiens : Réjouissez-vous en tout temps dans le Seigneur. Je vous le dis de nouveau : Réjouissez-vous (1). Et dans ces passages il veut parler de la joie générale et de la joie spéciale.

La diffusion de l’âme me semble être un certain amollissement de sa dureté qui la rend flexible et empressée à aimer le Dieu dont elle est aimée, et la fait se fondre en recevant les impressions de la vertu divine. De même qu'un liquide se mêle à un liquide, ainsi l'Esprit de Dieu par son influence se mêle à l'esprit de l'homme, et alors notre âme devient un même esprit avec Dieu.

CHAPITRE LXXIII. Des sept genres de dévotion où de componction.

Il semble qu'il y ait bien des genres de dévotion ou de componction; cependant on peut les réduire à sept différences selon la diversité de nos affections. En effet,

1 Philip., 4.

356

la dévotion vient de la crainte , de la douleur, du désir, de la compassion , de l'amour , de la joie et d'un étonnement d'admiration. Elle naît de la crainte lorsque l'homme est rempli de componction par la frayeur du supplice à venir , ou lorsque, redoutant d'être abandonné de Dieu à cause de l'offense de ses péchés, il s'écrie : Ne me rejetez pas de devant votre face. — Seigneur, mon Dieu, ne m'abandonnez pas (1).

Elle vient de la douleur lorsqu'on s'attriste d'avoir offensé Dieu , d'avoir perdu sa grâce, d'avoir fait si peu de progrès dans la vertu, d'avoir acquis si peu de mérites, et d'être encore si peu agréable aux yeux de Dieu, et qu'on dit avec le Prophète : Détournez votre face de dessus mes péchés, et détruisez toutes mes iniquités (2).

La dévotion est produite par le désir quand on soupire avec ardeur après une grâce plus abondante de vertu , après la douceur ineffable de l'intimité divine , après la présence de Jésus-Christ dans le ciel , après l'accomplissement d'autres saints désirs. Seigneur, dit le Prophète, devant vous est tout mon désir. — Votre nom et votre souvenir, dit également Isaïe (3) , sont le désir de mon âme. Mon âme vous a désiré pendant la nuit, et je m'éveillerai dès le point du jour pour vous chercher dans toute l'étendue de mon esprit et de mon coeur.

Cette dévotion a pour principe la compassion lorsque l'on compatit pieusement à Jésus-Christ immolé; lorsque le glaive qui a transpercé d'outre en

1 Ps. 50. — Ps. 37. — 2 Ps. 50. — 3 Ps. 37. — Is., 26.

357

outre l'âme de Marie, blesse et transperce l'âme fidèle à Dieu ; ou bien encore lorsque l'on compatit aux peines du prochain et aux périls des âmes; lorsque le zèle de la maison de Dieu et les injures dont il est l'objet nous dévorent; lorsque ce zèle, loin de nous laisser plongés dans le sommeil de la dissimulation, nous remplit de tristesse à la vue de chaque scandale et nous porte à gémir sur les maux de nos frères. Je pleurais sur celui qui était dans l'affliction, dit Job, et mon âme était pénétrée de compassion pour le pauvre (1).

La dévotion est causée par l'amour divin lorsque nous nous rappelons avec combien de bénignité le Seigneur a agi à notre égard , quels bienfaits il a accordés à notre indignité et à l'absence de nos nmérites, quels biens il a répandus sur tout le genre humain par son Incarnation, sa Passion, le Sacrement de l'autel et les dons sacrés de l'Esprit-Saint; lorsque nous contemplons la bonté naturelle de Dieu, cette bonté aussi grande que son immensité et son éternité, où l'on ne trouve ni mesure ni limite. Nous devons donc aimer sans mesure le Seigneur, et rien ne saurait être plus délectable, plus honorable et plus avantageux qu'un tel amour. Par ce sentiment, de l'amour divin , l'Esprit-Saint rend d'une manière particulière témoignage à notre âme que nous sommes les enfants de Dieu. Aussi est-il écrit avant tout d'un tel sentiment: Celui qui aime Dieu est connu de lui.— J'aime ceux qui m'aiment (2). Mais être connu, être aimé de Dieu , c'est être approuvé par lui. L'amour divin est

1 Job,. l0. — 2 I Cor., 8. —

Prov., 8.

358

l'assaisonnement de toutes les bonnes affections de l'âme , et les autres vertus plaisent d'autant plus au Seigneur qu'elles reçoivent davantage de cet assaisonnement , et même il ne peut y avoir ni dévotion ni vertu qui' n'ait sa racine dans l'amour de Dieu.

La dévotion naît de la joie lorsque l'âme tressaille d’allégresse au souvenir des bienfaits célestes; lorsque, plaçant son espérance en la grâce divine, elle a la confiance d'être du nombre des élus ; lorsqu'elle est heureuse du salut et des progrès du prochain; lorsque dans ses transports elle se réjouit de la gloire des saints et parcourt par la pensée les diverses demeures de la patrie bienheureuse. Tout cela la pénètre d'allégresse. Comme un oiseau sous l'impression du bonheur , elle prélude en son coeur à des accents de jubilation , à des transports de félicité et de louange, et, comme si elle cherchait à sortir de l'esclavage de sa prison, elle s'écrie : Mon coeur et ma chair ont tressailli de joie dans le Dieu vivant (1).

La dévotion vient enfin d'un étonnement d'admiration lorsque l'intelligence étant illuminée des splendeurs de la sagesse, contemple avec surprise la grandeur de la puissance divine , la suavité et la bénignité du Seigneur, la sévérité de ses jugements, l'abîme de sa clarté, son immensité incompréhensible, tout ce qui tient aux attributs de sa divinité, la raison admirable de chacune de ses oeuvres, et s'écrie avec Job : Dieu est grand par sa puissance, par son jugement

1 Ps., 83.

359

et par sa justice, et il est véritablement ineffable. C'est pourquoi les hommes le craindront (1).

Quelquefois la dévotion est formée de la réunion de ces affections diverses, et la crainte se trouve unie à la douleur, l'amour à la joie et à l'admiration, la compassion à l'ardeur du désir. Comme autant. d'aromates broyés ensemble , déliés par l'eau de l'onction d'en haut, et cuits à la chaleur du feu divin, ces affections deviennent un parfum bienfaisant vraiment efficace et salutaire à guérir les maladies de l'âme. Ainsi voyons-nous ceux qui préparent les remèdes de la médecine , employer à leur confection tantôt une seule chose et tantôt plusieurs, tantôt celles-ci, tantôt celles-là, selon la nature des maladies.

La dévotion est comme la quintescence d'une affection pieuse, et elle s'adresse plutôt à la volonté qu'à l'intelligence; ainsi nous voyons certains hommes simples réellement dévots, et d'autres versés dans les lettres sans le moindre sentiment de cette vertu. Cependant la dévotion ne saurait être parfaite sans la lumière de l'intelligence. Mais autre est l'intelligence d'un coeur simple et pieux, autre celle d'un lettré. Celui-ci est habile à parler subtilement de tout sujet de spiritualité , à exprimer en termes propres ce qu'il veut, à le diviser et le distinguer comme il convient, à en assigner les causes et les raisons les meilleures , à le proposer avec méthode et persuasion dans un discours bien ordonné, à disserter longuement sur un point de peu d'importance, à envelopper dans un

1 Job., 37.

360

langage artificieux ce qui de soi est clair et sans la moindre obscurité, en sorte que chacune de ses paroles semble à l'homme sans instruction tirée du sens le plus intime des prophéties. L'autre, au contraire, en sa simplicité voit plus clairement la vérité en elle-même; il sait la méditer plus profondément, en peser plus exactement la valeur, en sonder plus intimement, en la goûtant en son coeur, les saveurs cachées , et contempler chaque chose d'une manière plus lumineuse au rayon de la pure intelligence. Il ne peut , il est vrai , établir en des termes précis les distinctions propres d’un sujet; mais l'habitude où il est de se nourrir de la vérité lui en l'ait mieux connaître les différences naturelles que la force des arguments. Ainsi un philosophe subtil s'entend à parler magnifiquement d'un art, et l'ouvrier habile est réellement le seul qui sache le mettre en pratique.

CHAPITRE LXXIV. Des révélations, des visions, et en même temps des représentations de l'imagination.

Après avoir traité plus spécialement des points qui se rapportent à la volonté , nous allons exposer brièvement ce qui , dans les expériences de l'esprit, regarde l'intelligence : telles sont les révélations des choses cachées, les visions, les représentations de l'imagination. En ces opérations, certains hommes

361

sont quelquefois instruits de la vérité, et beaucoup deviennent le jouet de l'illusion. Nous nous y arrêterons d'autant moins qu'elles trompent fréquemment ceux qui s'y appuient davantage , et que notre avancement spirituel ne saurait en retirer un grand profit alors même qu'elles seraient réelles et véritables, quoique les hommes sans expérience et ignorant les dons spirituels fassent consister eu de telles choses la grandeur de la sainteté et la profondeur de la sagesse.

CHAPITRE LXXV. De quatre sortes de visions.

On distingue quatre sortes de visions et autant de révélations, quoiqu'on puisse donner aux premières ce dernier nom , puisqu'on découvre en elles des choses cachées. — Certaines visions peuvent être appelées proprement corporelles, car elles apparaissent corporellement aux regards d’un homme éveillé : ainsi Moïse a vu le Seigneur dans un buisson ardent , el, souvent les anges ont visité les anciens patriarches sous une forme visible On peut rapporter à ce genre de vision toutes celles fondées sur l'expérience de nos autres sens , comme l'ouïe , le goût , l'odorat et le loucher, et alors le mot de vue est un terme général servant à exprimer chacun d'eux. Le peuple, est-il dit dans l'Exode, voyait les tonnerres et les lampes ardentes, le

1 Exod., 3. —

Gen., 18, - 19.

362

son de la trompette et la montagne toute couverte de fumée (1). Or, nul ne saurait voir, mais seulement entendre le bruit du tonnerre et le son de la trompette.

D'autres visions sont appelées imaginaires parce qu'elles n'ont point lieu comme les premières sous une apparence matérielle et alors que l'homme est éveillé, mais au moyen de l'imagination , soit dans le ravissement d'esprit, comme les visions de Daniel, d'Ezéchiel et autres saints de l'ancien et du nouveau Testament , soit durant le sommeil , comme celle où Jacob vit le Seigneur appuyé au haut d'une échelle , et celles où l'avenir fut montré en des songes à Pharaon et à, Nabuchodonosor. Or, ces divers exemples nous prouvent que les bons et souvent les méchants aussi sont favorisés de pareilles visions. Ensuite elles sont vraies quelquefois et elles servent à instruire certains hommes; d'autres fois elles sont trompeuses et en jettent plusieurs dans l'illusion. Les visions que vous avez eues sont vaines , dit Ezéchiel, et les prophéties que vous publiez sont pleines de mensonges (2). Elles ne rendent pas saint et ne sont point une preuve de sainteté ; autrement 13alaam serait saint et son ànesse aussi puisqu'elle vit un ange; Pharaon serait saint, car il reçut dans un songe des présages de l'avenir. Quand ces visions sont vraies , elles ne sont point méritoires par elles-mêmes; tel qui en a souvent été favorisé, n'en est pas meilleur pour cela ; et tel qui n'en a jamais joui, n'est pas moins élevé en vertu. Il en est ici comme de certains miracles.

1 Exod., 20. — 2 Ezech., 33.

363

Quelquefois ces faveurs ont été plus nuisibles qu'utiles à plusieurs; ils en ont pris occasion de se glorifier vainement et ils se sont laissés aller à l'orgueil. Plusieurs encore s'imaginent avoir eu des visions et n'ont rien vu; ils se trompent eux-mêmes et trompent les autres, ou bien ils font tourner au profit de leur avarice leurs prétendues visions. Plusieurs feignent indignement d'avoir eu des visions, pour ne point sembler inférieurs aux autres, ou pour être considérés comme plus saints que leurs frères et des hommes à qui Dieu manifeste ses secrets. En certains les visions ont coutume d'être le prélude de la folie; leur cerveau est dans la confusion et obscurci par un nuage, leur vue se trouble , et ils s'imaginent voir quelque chose de réel là où tout est vain fantôme et mensonge. Votre coeur, dit le Sage , est en proie à ses imaginations; elles sont comme les caprices d’une femme enceinte. N'appliquez point votre pensée à ces visions, à moins que le Très-Haut ne vous les envoie lui-même (1).

Une autre sorte de vision est la vision intellectuelle. Là notre oeil est illuminé de la splendeur de la vérité; il la contemple purement en elle-même, ou il la comprend au moyen d'une vision de l'imagination par les signes qui la représentent. Ainsi l'Apôtre étant ravi dans le Paradis ou au troisième ciel, vit des choses invisibles et entendit des paroles ineffables (2). Son regard ne fut point frappé de l'image des objets corporels, mais de la splendeur sans nuage de la vérité elle-même. De même on croit que l'évangéliste

1 Eccl., 34. — 2 II

Cor., 11.

365

saint Jean a vu et compris sans l'intervention d'aucune figure toutes les choses dont il traite dans son Apocalypse. Il s'est servi de figures, il est vrai, pour les exprimer , mais il aura eu égard en cela à la faiblesse des autres, à qui la vérité pure et simple eût été imperceptible à cause de l'éclat dont elle est environnée; ou bien il aura agi ainsi à cause des mystères eux-mêmes qu'il ne fallait pas dévoiler indifféremment aux regards de tous. Une telle obscurité sert à exercer la foi des justes et défend ces mystères vénérables contre les regards des indignes. Au reste , toutes les saintes Ecritures sont couvertes de voiles semblables, et cela est signifié par le voile étendu devant le saint des saints où il était permis seulement aux prêtres et non au peuple d'entrer (1). De même lorsque les enfants d'Israël devaient se mettre en marche, le sanctuaire du tabernacle était enveloppé et les lévites étaient ensuite chargés de le porter; mais auparavant les prêtres seuls pouvaient le toucher et le regarder. L'Esprit-Saint nous montre par là que les mystères profonds des divines Ecritures sont découverts en partie aux parfaits, tandis que les autres doivent se contenter de les porter cachés sous le voile des figures durant le voyage de cette vie. Les figures mêmes des visions corporelles ou de l'imagination , quoique vraies quant à leur signification spirituelle, ne le sont pas quant à la substance des choses. Ainsi il ne saurait être vrai , dans la rigueur des mots, qu'il y ait dans le ciel des boeufs, des lions, des aigles et autres

1 Exod., 26.

365

choses décrites dans l'Apocalypse et les visions des Prophètes; il y a seulement des vertus célestes dont les mérites et les emplois ont été signifiés par les propriétés de ces animaux et des objets divers mentionnés dans les saints Livres. Nous croyons que Jésus-Christ glorifié est corporellement dans le ciel , mais non qu'il y prenne réellement naissance de la Vierge, qu'il y soit nourri de son lait, qu'il y souffre ou y accomplisse les autres actes que l'Évangile clous raconte de lui pendant sa vie mortelle au milieu de nous. Cependant plusieurs saints et hommes dévots l'ont contemplé en leurs visions soit petit enfant venant au monde ou reposant dans le sein de sa Mère, soit en proie aux tourments de la croix. Il n'en était pas ainsi , sans doute; mais le Seigneur se montrait à eux de la sorte pour leur donner quelque consolation particulière et animer leur dévotion , ou pour les éclairer spirituellement sur quelque point. Nous savons, dit saint Paul, que Jésus-Christ étant ressuscité d'entre les morts ne mourra plus, et que la mort n'aura plus sur lui aucun empire (1). Ainsi il ne saurait naître, ni être allaité corporellement. Il faut en dire autant des autres apparitions des anges et des saints.

Mais il est un point que nous ne devons point passer sous silence. Certains hommes, trompés par les esprits séducteurs ou par leurs propres illusions, s'imaginent voir Jésus-Christ ou sa très-glorieuse Mère, et non-seulement être pressés dans leurs bras et recevoir leurs baisers , mais encore être comblés

1 Rom., 6.

366

par eux d'autres caresses peu convenables, goûter sensiblement et extérieurement en leur chair ce qu'ils ressentent intérieurement en leur esprit, et être ainsi consolés selon la chair. Or, cela est non-seulement un mensonge et une séduction , mais encore un blasphème grave. et évident. L'Esprit-Saint , en ses visites, a pour but de porter à fuir et à détester tous les vices, et de combattre d'une manière toute particulière les inclinations de la chair. Là où l'esprit de pureté fait briller son flambeau , les mouvements d'une volupté perverse doivent nécessairement s'évanouir et disparaître comme les ténèbres en présence de la lumière. Quant à ceux qui goûtent de temps à autre quelque douceur spirituelle et sont ensuite souillés par la violence d'une délectation charnelle, je ne sais quel jugement en porter, sinon que j'aimerais mieux les voir privés des premières faveurs si je dois les entendre parler de semblables misères. Je n'ose point condamner ceux qui , au milieu des consolations spirituelles, sont soumis à de telles choses; mais je ne saurais excuser ceux qui s'y complaisent, quelle que puisse être d'ailleurs leur intention.

CHAPITRE LXXVI. Des divers modes de révélation.

La révélation des choses cachées ou futures semble s'accomplir de plusieurs manières , et là encore, comme dans les visions, plusieurs se laissent séduire

367

en jugeant une révélation ce que leur propre imagination leur a représenté ou ce que l'esprit d'erreur leur suggère. Ainsi entendons-nous à satiété de nos jours des prophéties sur l'arrivée de l'Antechrist, les signes de l'approche du jugement, la destruction des ordres religieux , la persécution de l'Eglise, la ruine des royaumes et autres malheurs auxquels le monde doit être soumis, etc. Nous voyons même des hommes graves et pieux embrasser tout cela avec une crédulité sans raison, et tirer diverses interprétations des écrits de Joachim et des prédictions de plusieurs autres. Quand ces diverses prophéties seraient vraies et authentiques, des religieux peuvent trouver assez de quoi s'occuper ailleurs d'une manière bien plus profitable. Jésus-Christ a réprimé en ses apôtres cette recherche curieuse des temps : Ce n'est pas à vous, dit-il, de savoir les temps et les moments que le Père a réservés en sa puissance (1).

La révélation a lieu quelquefois de vive voix et au moyen de paroles expresses, comme lorsque sur la montagne une voix dit à Pierre, à Jean et à Jacques : Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Aussi Jésus-Christ dit-il lui-même à Pierre : Vous êtes bienheureux, Simon, fils de Jean, car ce n'est point la chair ni le sang qui vous ont révélé ceci, mais mon Père, qui est dans le ciel (2). C'est encore de cette manière qu'à Silo la parole du Seigneur se fit entendre à Samuel pour la première fois (3).

Tantôt cette révélation a lieu au moyen d'un

1 Act., 1. — 2 Mat.,

17, - 16. — 3 I Reg., 5.

368

songe : ainsi Joseph, l'époux de Marie, reçut durant le sommeil l'ordre de prendre l'Enfant et sa Mère, et de fuir; il reçut également de la sorte l'ordre de revenir. Les Mages furent avertis en songe de ne point retourner vers Hérode, et l'on trouve en plusieurs endroits d'autres exemples de ce genre de révélation (1).

Une autre fois, c'est un esprit angélique qui s'adresse à un homme éveillé et lui parle intérieurement. L'ange qui parlait en moi, dit Zacharie, me répondit : Ne savez-vous pas ce que sont ces choses (2) ? Une autre fois encore c'est un souffle intérieur qui se fait sentir au-dedans de l'âme. J'écouterai, dit le Prophète, ce que le Seigneur mon Dieu, one dira au-dedans de moi (3). Et cela a lieu de deux manières : d'abord lorsque Dieu inspire à l'âme ce qu'elle doit faire ou dire, ou lorsqu'il l'instruit de ses propres affaires, soit de celles des autres. Ainsi il a inspiré aux prophètes la manière dont ils devaient agir, ce qu'ils devaient annoncer; il leur a révélé les choses futures, éloignées ou cachées. En second lieu , Dieu n'éclaire pas sur tel ou tel fait en particulier; mais il montre d'une manière générale, en répandant sa lumière dans l'âme, ce qui est plus ou moins conforme au jugement de la vérité. Il enseigne ainsi aux justes à s'éloigner du mal et à faire le bien , à reconnaître par l'esprit de science, de conseil, d'intelligence et de sagesse, le bon vouloir de Dieu, et à choisir ce qui est plus parfait.

Il y a encore un autre genre de révélation qui a lieu par l'opération de l'Esprit-Saint ; c'est lorsque

4. — 3 Ps. 48.

369

l'homme , par l'inspiration de Dieu , le prie pour une affaire particulière à soi ou même pour une affaire étrangère , et que l'ardeur de sa dévotion , unie à sa confiance profonde, lui fait comprendre qu'il a été exaucé en sa demande. Il s'attend bien alors à voir la chose dont il s'est occupé en sa prière avoir une heureuse issue; mais il ne sait par quelle voie cela arrivera. Au contraire, lorsqu'il ne se sent pas rempli de la confiance d'être exaucé, il comprend que sa prière sera sans effet , bien qu'il n'en soit pas entièrement certain , car il ignore si son peu de confiance a pour cause un manque de dévotion , ou si c'est l'indice d'un refus de la part de Dieu. Ce genre de révélation est spécialement familier aux âmes dévotes. Cependant en ce point comme dans l'inspiration intérieure, certains hommes sont sujets à se tromper. Ainsi un homme vraiment pieux se tourne vers Dieu et la grandeur de sa dévotion lui donne la confiance de le trouver favorable; alors il souhaite ou demande, soit pour lui , soit pour un autre, telle ou telle chose qu'il désire vivement. Avant d'avoir conçu un tel désir, sa ferveur était grande , et sa confiance en la bonté divine bien ardente; mais en ce moment cette ferveur redouble et cette confiance, animée de la sorte, devient plus inébranlable; il regarde comme l'oeuvre de l'Esprit-Saint la dévotion dont il est rempli : le démon ne saurait produire un sentiment auquel il est étranger; il se flatte donc de n'être point le jouet d'une illusion , et que l'espérance de voir son désir s'accomplir ne sera point confondue : l'esprit de ferveur et de confiance ,

370

ainsi accru en son âme, lui est une preuve qu'il est exaucé. Cependant là peut se trouver une illusion : l'homme plein du désir d'une chose aimée se livre à la joie en y pensant fortement, et alors même qu'il n'a aucun sentiment de dévotion, la vivacité de son désir va jusqu'à le provoquer à pleurer, surtout si l'objet désiré est de nature à faire naître quelque impression de piété. Ainsi souvent, par vaine gloire, on désire la grâce de bien prêcher, le don de prophétie, des miracles ou d'autres choses merveilleuses, et notre coeur trompé sourit à de pareils fantômes et se remplit d'une ardeur frivole. Mais combien plus ce coeur se livre-t-il à la joie et se laisse-t-il pénétrer de dévotion quand ses pensées et ses voeux ont formé un tel désir avec maturité et charité, et non à la légère ni par vaine gloire? Et lorsqu'en ce moment l'esprit ressent une consolation qu'il est facile d'accroître en excitant davantage la dévotion , la confiance parle et l'on s'imagine entendre la voix même de l'Esprit-Saint , puisqu'il n'enlève pas la dévotion dont il a rempli l'âme , et que même le coeur, se trouvant dilaté , reçoit une grâce d'autant plus abondante que la joie dont il est pénétré offre un lieu plus spacieux à l'action divine. En effet, un coeur libre et plein de bienveillance est plus apte à recevoir la grâce de la dévotion, qu'un coeur resserré par la tristesse et l'amertume ; car l'Esprit-Saint est l'amour, la bienveillance et la bonté du Père et du Fils , et les semblables s'aiment naturellement. La joie est le propre de la patrie céleste; le chagrin de la tristesse le partage

371

de cet exil, et l'amertume du désespoir le supplice de l'enfer.

Il faut donc en toutes sortes de visions et de révélations une grande prudence pour ne point recevoir comme vraies celles qui sont fausses, comme salutaires celles qui sont nuisibles , comme médiocres celles qui sont importantes, et comme incertaines celles qui sont à l'abri de tout doute. Mais l'Esprit-Saint peut seul, par le don de conseil et la grâce du discerneraient des esprits, disposer l'homme et lui faire connaître ce qu'il doit embrasser ou repousser en ces révélations et comment il doit en user. C'est lui qui a instruit les prophètes et les saints , et il leur a montré non-seulement la vérité, mais il leur a fait connaître intérieurement , par le témoignage de la vérité elle-même , la réalité des choses manifestées à leur regard. Pour certains, il semble plus sûr de ne point chercher ces visions , de ne point les admettre trop vite quand elles se présentent , et de se tenir en garde contre l'abîme des illusions. Quelquefois même il leur importe lorsqu'elles viennent , de peu s'en occuper comme étant d'un profit médiocre, afin que si elles sont vraies elles les trouvent indifférents à leur égard, et que si elles sont fausses ils ne tombent pas dans l'erreur en s'appuyant sur elles. S'ils veulent y donner quelque attention , qu'ils prennent conseil des sages uniquement et encore en petit nombre , et qu'ils s'exercent avec le plus grand soin aux choses sûres, méritoires et abondantes en fruits de salut , ou autrement à extirper les vices , à pratiquer fidèlement les vertus,

372

à pénétrer le sens véritable des saintes Ecritures, et à embraser leur âme des ardeurs de la piété en s'adonnant à l'oraison. Voilà pour un religieux des choses salutaires , sûres et fructueuses. Plus il s'y porte avec ferveur, plus il acquiert de mérites et se rend digne de gloire devant Dieu.

Il y a aussi certaines douceurs sensibles , certains sentiments de suavité , dont les âmes pieuses sont quelquefois remplies. C'est comme une émanation ineffable de parfums, une saveur de délices inappréciables , une mélodie harmonieuse de voix et de sons, et une série d'objets d'une douceur indicible offerts au toucher. Comme ces faveurs viennent vraiment de Dieu , nous pouvons les regarder comme des dons accordés ;l des hommes nouveaux, sans expérience et ne comprenant pas encore bien clairement ce qui est de l'esprit, afin de leur faire goûter au moyen de ces douceurs au moins quelque consolation dans le Seigneur. Ils ne connaissent pas la vertu des choses purement spirituelles , et cependant en ces choses on trouve une force plus grande, une vérité plus assurée, un avancement plus fructueux , une perfection plus réelle. D'autres plus avancés dans les voies de l'esprit éprouvent aussi des consolations sensibles provenant de la surabondance de douceur intérieure dont ils sont remplis. De même que l'âme communique ses souffrances au corps comme au compagnon fidèle de son voyage, ainsi elle lui communique ses consolations. Quand l'âme est triste à l'intérieur, le corps languit au dehors. De même donc que le corps s'unit aux

373

tribulations de l'âme et souffre avec elle dans l'acquisition des mérites, ainsi il est digne de prendre part aux faveurs et aux récompenses dont elle est comblée, et non-seulement aux récompenses de la gloire dans le ciel , mais encore aux récompenses de la grâce dans le temps présent. Ainsi les serviteurs , après avoir servi leurs maîtres dans un festin , sont admis ensuite à partager leurs restes. Si vous êtes les compagnons des peines, dit saint Paul, vous le serez également des consolations (1). La mesure accordée aux bien-aimés du Seigneur étant surabondante, le corps qui a eu sa part dans le travail reçoit ce qui déborde d'une telle mesure et l'empêche ainsi de se répandre et de se perdre.

Mais ce que nous avons dit des visions et des révélations , nous le dirons encore des consolations sensibles. Plusieurs s'y laissent séduire : ils les regardent comme venant de Dieu quand elles ne sont peut-être qu'une illusion fantastique; ils les jugent d'une grande importance , alors qu'elles n'ont aucun mérite ni aucune valeur, et quelquefois ils en prennent occasion de s'enorgueillir en eux-mêmes de semblables laveurs et s'en prévalent comme d'une grâce singulière de sainteté. Ensuite ces douceurs , lorsqu'elles se font sentir trop fréquemment et avec une impétuosité trop vive, ont pour résultat d'affaiblir le corps en ranimant l'esprit et de mêler en quelque sorte la peine â la joie. Ainsi un homme accoutumé à des aliments grossiers , s'il prend trop souvent des mets délicieux , se sent

1 II Cor., 7.

374

échauffé , puis altéré et voit sa santé tomber en ruine. Notre corps misérable et corruptible ressemble aux animaux auxquels une pâture sans apprêt suffit , il se contente de choses terrestres et sans valeur; car il lui a été dit après son péché : Tu te nourriras de l'herbe de la terre (1).

Mais plusieurs, affaiblis de la sorte par la véhémence de leur dévotion, demandent s'il vaut mieux pour eux subir ce dépérissement corporel, affermir l'âme par l'application à la piété et ne point rejeter la grâce que de se soustraire, en vue de leur excessive faiblesse, aux ardeurs de la dévotion , d'en éteindre l'esprit et de se livrer aux occupations extérieures afin de procurer quelque soulagement au corps. A cela je réponds, sauf meilleur avis, que les hommes en proie à un abattement trop profond peuvent de temps à autre se soustraire avec utilité à une telle ferveur et ne s'y porter par aucun de ces efforts particuliers où l'on semble vouloir exprimer de vive force quelque sentiment de dévotion, car des efforts aussi violents minent la santé des plus robustes. Si la grâce se présente sans rien de pénible de leur part, si elle se répand en eux sans avoir été recherchée, ils ne doivent ni la rejeter, ni l'embrasser sans réserve , surtout s'ils ressentent de sa présence un affaiblissement considérable , mais s'y attacher avec modération , selon cette parole : Avez-vous trouvé du miel? Mangez-en ce qui vous suffit (2), c'est-à-dire selon la mesure de vos forces. Il est plus avantageux de jouir avec retenue pour le

1 Gen., 5. — 2 Prov.,

16.

375

moment de la grâce de la dévotion , que de la perdre entièrement et d'en être irrévocablement privé après avoir épuisé nos forces et détruit tout-à-fait la vertu naturelle qui est en nous. Les hommes dont la santé est ainsi délabrée , commencent ensuite à avoir trop de compassion pour eux-mêmes, et, afin de réparer les suites de leur indiscrétion, non-seulement ils usent d'une délicatesse trop grande , mais encore ils se livrent à une dissipation fâcheuse. Leurs forces, surtout celles de la tête et du coeur, se trouvant anéanties, c'est à peine s'ils osent se tourner pendant un court moment vers les exercices de piété : la fatigue de leur faiblesse les en éloigne aussitôt, et plus ils tentent d'agir contre elle, plus ils deviennent impuissants. Il semble donc plus sage de chercher avec réserve les consolations divines , lorsque l'abattement du corps s'y oppose, afin de pouvoir en jouir plus longtemps et d'être en mesure de les soutenir lorsqu'elles s'accroissent, que de les goûter un instant avec indiscrétion et d'être obligé de les fuir ensuite sans espoir de les recouvrer après les avoir perdues par l'épuisement de ses forces. Lorsqu'un vase est brisé , les parfums qu'il renferme se répandent. Ma chair et mon coeur ont défailli, dit le Prophète (1). En effet, quand la vertu du corps nous fait totalement défaut, la vigueur du coeur devient languissante dans la piété.

Souvent aussi il arrive aux hommes désireux d'une vive dévotion que plus ils s'efforcent d'en avoir la

1 Ps. 26

376

grâce, moins ils la possèdent, et que plus ils font d'instances , plus leur coeur demeure aride et insensible. Cela a lieu surtout aux grandes fêtes , aux jours si pieux de la Passion , de la Nativité , etc., et surtout lorsqu'ils se préparent avec le plus de sollicitude à la sainte communion. Beaucoup s'attristent profondément d'une semblable disposition, et remplis ainsi de crainte et de trouble en leur âme, ils s'imaginent qu'ils sont peut-être indignes de la visite céleste, qu'ils ne plaisent pas à Dieu , qu'ils s'approchent de la communion comme les pécheurs et les gens sans dévotion , et souvent une telle pensée les éloigne de l'aliment de vie, de la médecine du salut. Mais , comme nul homme ne sait s'il est digne d'amour ou de haine, nous ne saurions , à raison des dispositions du coeur et des mérites qui sont connus de Dieu seul, conseiller à personne selon la vérité ce qu'il y a à penser et à faire en pareille circonstance. Cependant on peut expliquer par plusieurs raisons pourquoi le Seigneur retire sa grâce aux justes et aux fervents , alors qu'ils seraient si heureux de la posséder et qu'ils la demandent avec instance.

La première est notre humiliation. L'homme, en effet, est bien plus humilié d'être sans dévotion alors, que d'en manquer en tout autre temps , et il éprouve en lui-même une confusion bien plus grande; ainsi les hommes du monde rougissent plus de ne point s'approcher de l'Eucharistie au temps de Pâques où tout le monde a coutume de communier, que pendant tout le reste de l'année.

377

La seconde cause est afin de nous purifier de nos péchés. Peut-être nos autres exercices sont-ils moins efficaces pour atteindre ce but; peut-être avons-nous quelques fautes oubliées. C'est donc et pour nous rendre plus dignes de la sainte communion et pour nous laver davantage de nos offenses que Dieu agit ainsi. Or, la punition est plus grave là où la douleur est plus profonde; et plus la douleur est profonde, plus la pénitence est efficace. Peut-être ensuite en d'autres temps avons-nous cherché avec trop peu de soin la grâce de la dévotion ; peut-être l'avons-nous reçue trop négligemment; peut-être n'avons-nous point rendu d'actions de grâces pour un tel bienfait. C'est surtout ce mal que Dieu a en vue. Nous sommes punis maintenant par où nous avons péché : nous avons négligé la grâce quand nous pouvions l'avoir, et aujourd'hui que nous la désirons elle nous fait défaut; et ainsi nous apprenons à mieux nous tenir sur nos gardes à l'avenir.

La troisième raison , c'est afin de mieux nous apprendre que la grâce vient de Dieu , et non de nous. On le comprend alors : il n'est pas au pouvoir de l'homme de l'avoir selon sa volonté; mais c'est Dieu qui la donne de lui-même; il la répand en nos coeurs quand il le veut, il la retire quand il lui plaît et selon qu'il le juge profitable à celui qui la reçoit. Ensuite Dieu accorde ses faveurs par un mouvement de sa bonté et non à cause des mérites de l'homme. S'il les donnait toujours quand on les lui demande, et seulement quand on l'en supplie, peut-

378

être croirait-on les recevoir en vertu d'un droit et non comme un bienfait gratuit de sa libéralité. Ainsi il refuse quelquefois par justice de répondre aux prières les plus ardentes, et quelquefois il accorde sans être prié, par un simple effet de sa grâce.

CHAPITRE LXXVII. Des tentations des personnes pieuses.

Deux sortes de tentations assez habituelles , le doute et l'orgueil , assiègent les hommes adonnés à la dévotion, surtout lorsqu'ils sont nouveaux et imparfaits. Ils doutent si telle grâce vient de Dieu ou si l'homme se procure par ses propres efforts les impressions qu'il ressent, et cette tentation est assez importune. Quelquefois même ils s'imaginent être sous le coup d'une illusion du démon, et alors leur perplexité s'accroît; ils vont même jusqu'à penser s'il ne vaudrait pas mieux mettre de côté tout exercice intérieur de piété et s'adonner aux prières vocales et à la vie active, comme offrant plus de sécurité que le genre de vie où ils sont engagés. Cette pensée se fait surtout sentir lorsque la grâce de la dévotion est re-tirée , et ainsi il y a à la fois une double tribulation : la soustraction de la grâce et le doute si cette grâce perdue venait de Dieu. Les disciples, avant le plein envoi du Saint-Esprit, chancelaient souvent de la

379

sorte dans la foi de Jésus-Christ : tantôt, après avoir vu ses miracles et entendu ses enseignements admirables, ils le regardaient comme le vrai fils de Dieu; tantôt le spectacle des souffrances dont il s'était chargé pour nous les faisait hésiter, et avant d'être assurés de sa résurrection ils disaient : Nous espérions qu'il rachèterait Israël (1), comme si déjà ils eussent été frustrés de cette espérance. Après sa résurrection, en le voyant ils étaient dans la joie, et ils doutaient encore jusqu'à ce que des preuves sans nombre les eussent assurés de la réalité de ce fait, et cela eut lieu surtout par l'Ascension et l'envoi du Saint-Esprit. Ainsi les fidèles dévots de Jésus-Christ sont tantôt dans la joie en goûtant les consolations de la grâce intérieure, tantôt dans le doute et la tristesse. Quelquefois même l'Esprit-Saint les fait passer tout d'un coup par ces deux états. Il répand en eux la consolation et il la leur enlève, jusqu'à ce que, instruits par plusieurs indices de la vérité et de l'utilité de ses visites, ils arrivent à goûter la consolation quand la grâce est sensible , et à être rassurés sur la vérité de ses opérations quand elle est éloignée et qu'ils ne jouissent ni de sa présence ni de ses douceurs. Le sage, au jour de l'adversité, ne met pas en oubli les jours du bonheur, car leur souvenir soutient son âme contre l'abattement et la tempête; et c'est là un remède contre la première tentation, celle du doute. De même, au jour de la prospérité, il se garde bien d'oublier les temps malheureux , et cette pensée

1 Luc., 24.

380

contribue à l'humilier, elle l'empêche, eu lui inspirant la crainte, de se laisser aller à l'orgueil.

Les hommes dévots sont tentés de quatre manières par l'orgueil : ils se flattent d'avoir mérité la grâce de la dévotion par leurs exercices et leurs travaux précédents; ils se croient aimés de Dieu de préférence à ceux en qui ils ne découvrent pas une faveur semblable ; ils s'imaginent avoir reçu Une grâce plus considérable que celle dont ils ont été favorisés en réalité ; et enfin ils se persuadent qu'ils savent mieux s'en servir, qu'ils la reçoivent avec plus de reconnaissance, qu'ils en retirent des fruits plus abondants et qu'ils la négligent moins que d'autres à qui un pareil bienfait a été accordé.

Contre la tentation du doute il faut croire fermement et avec une confiance inébranlable que cette grâce de la dévotion vient de Dieu , la considérer soigneusement pour découvrir si tous ses mouvements tendent uniquement au bien, s'adresser humblement à un homme habile et exercé en de telles choses , être disposé à se conformer promptement aux conseils qui nous seront donnés en cette circonstance, et prier Dieu ardemment de ne pas nous laisser devenir le jouet de notre sens propre ou d'un esprit étranger.

Afin de combattre efficacement la tentation d'orgueil, nous devons reconnaître soigneusement notre propre indignité , notre langueur , notre négligence , notre ingratitude, notre vaine gloire; penser avec crainte au jour où il nous faudra rendre compte des grâces reçues et négligées; redouter avec effroi la soustraction

381

de la grâce et l'abandon de la part de Dieu à cause des défauts mentionnés tout-à-l'heure, défauts longtemps tolérés par le Seigneur en vue de notre amendement; considérer enfin soigneusement combien les autres l'emportent incomparablement sur nous en grâce , en vertu , en prières et en saintes pratiques.

Maintenant , pour revenir au sujet qui nous occupait à la fin du chapitre précédent, je dis qu'une autre raison pour laquelle Dieu refuse la grâce de la dévotion, alors qu'on la demande avec le plus de vivacité , c'est que la liberté de l'esprit se trouve quelquefois entravée par les efforts impétueux du coeur, quand l'homme se hâte d'exprimer des sentiments de ferveur comme s'il voulait les extorquer par la force. Si son désir n'est pas satisfait aussitôt , il s'attriste et s'endurcit graduellement; plus son ardeur le pousse vers l'objet de ses voeux, moins il avance et plus il se dessèche en lui-même. Ainsi, lorsqu'on met des raisins ou des olives sous le pressoir, si on les écrase à la hâte et avec trop de violence , on obtient une liqueur plus troublée et moins agréable que si l'on eût agi peu à peu et avec modération. Plus le sentiment de la dévotion est libre , plus il est abondant. Voilà pourquoi en d'autres temps l'homme est souvent plus dévot; car son esprit se trouvant abandonné à sa propre liberté, s'élève de lui-même vers les célestes hauteurs; ainsi une marelle trop précipitée nous fait suffoquer en notre corps, et le coeur est comme rafraîchi quand il peut agir librement.

Une autre raison de ce refus peut être de nous faire

382

mériter une grâce plus considérable et une gloire plus sublime. Notre désir n'étant pas accompli, nous cause de la peine, et cette peine purifie notre âme. La patience dans la désolation et l'humilité dans l'affliction sont comme une âme propre à rendre cette âme plus brillante, plus apte à recevoir l'illumination divine, et plus capable d'une grâce et d'une gloire sans réserve. La lumière du visage de Dieu et l'éclat de sa clarté répandent également leurs rayons sur tous les hommes; mais plus un coeur est pur et libre des ténèbres du vice , plus cette lumière et cette divine splendeur peuvent le pénétrer, de même qu'un verre brillant ou un métal bien poli et bien exposé subit davantage l'action du soleil et devient plus lumineux. Or, l'affliction est vraiment une âme destinée à faire disparaître de l'âme la rouille des vices et à lui faire recouvrer la lumière de la grâce , après avoir dissipé le péché dont l'obscurité, comme un obstacle infranchissable , empêchait les rayons célestes d'arriver jusqu'à elle. Voilà pourquoi Dieu purifie quelquefois le coeur en lui retirant ces consolations dont l'éloignement est pour lui la plus grande des peines. Au feu d'une semblable épreuve, l'homme devient apte à recevoir une grâce plus abondante dans le temps présent et digne d'une gloire plus élevée dans le ciel , alors même que l'affliction lui serait venue sans avoir pour cause aucune faute spéciale.

Maintenant veut-on savoir s'il est plus avantageux de recevoir plus ou moins souvent le sacrement du corps de Jésus-Christ? Je répondrai : Il me semble

383

impossible d’établir sur ce point une règle uniforme pour tout le monde. Les mérites des hommes varient, leurs oeuvres sont diverses, leurs désirs différents, les opérations de l'Esprit-Saint multiples en chacun , et en religion tous les étals ne sont pas les mêmes. Comme on ne saurait, dans les maladies corporelles, adopter une forme unique dans l'emploi des remèdes, à cause des différences de complexions , de lieu , de temps , de diète , etc., qui nécessitent une dose plus ou moins considérable , de même en la médecine des âmes, qui forment le corps de Jésus-Christ, on ne peut avoir une manière unique d'agir. Les hommes occupés aux affaires du monde sont dans l'impuissance de se disposer à la communion aussi souvent que certains appliqués sans cesse à des exercices spirituels. Ensuite les uns sont plus attentifs, les autres moins à veiller sur leur vie, leurs actes , et à garder la pureté de la conscience. Les uns sont entraînés par l'ardeur de leur désir à recevoir cet aliment de salut; d'autres, au contraire, sont comme glacés d'épouvante lorsqu'ils doivent s'approcher, et si la conscience ne les pressait , si l'habitude de l'Ordre n'en faisait une obligation, si la crainte de s'éloigner davantage de Dieu ne les poussait avec force , ils ne participeraient que bien rarement à ce sacrement admirable. C'est à peine si un homme peut être assez saint et assez religieux, à l'exception des prêtres, pour communier plus d'une fois par semaine, à moins qu'il ne soit persuadé d'agir autrement par un motif spécial , par une maladie qui survient, par la rencontre d'une fête

584

solennelle, par une ferveur inaccoutumée de dévotion , par une soif violente de recevoir ce sacrement qui seul est capable d'apaiser l'ardeur d'une âme éprise d'amour. Comme l'impétuosité d'une semblable ardeur est répandue en nous par l'Esprit-Saint , selon qu'on le croit, ,'elle ne saurait être comprimée par les lois de la coutume ou par des règlements humains. Nous avons vu certains hommes dont Jésus-Christ seul était la vie : s'ils ne recevaient fréquemment le pain de vie en son sacrement , leur corps semblait comme défaillir, et l'on reconnaissait leur souffrance à des marques évidentes. Plusieurs étaient si faibles avant la communion qu'ils ne pouvaient marcher assez pour accomplir les exercices ordinaires de la maison, et ensuite ils se trouvaient fortifiés comme s'ils n'eussent jamais été soumis à la moindre infirmité au dehors. En eux se vérifiait sans réserve cette parole : Ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment un breuvage (1). Car aucun aliment matériel , aucun breuvage ordinaire n'eût pu ranimer aussi promptement ni aussi efficacement , non-seulement leur corps , mais encore leur l'âme.

Cependant il est utile et salutaire à l'homme de se préparer à recevoir souvent un semblable remède, de s'en approcher avec le plus de dévotion possible et de s'appliquer à se conserver ensuite dans la ferveur; mais les religieux doivent apporter en cela une attention plus vive : ils sont consacrés à Dieu et ils veilleront plus soigneusement sur leurs actes et leur conscience

Tous les livres