Œuvres spirituelles (page 67)
1 I Cor., 9.
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de joie que nous leur sommes moins à la charge, et là où d'abord nous avons trouvé peu de personnes disposées à nous accorder l'hospitalité, nous en trouverons un grand nombre ensuite quand on comprendra que l'on peut nous traiter aisément comme des pauvres.
Le troisième degré, c'est de savoir s'abstenir sans difficulté des mets délicats à notre disposition, ou se borner à en user dans la juste limite de nos besoins, non par amour du plaisir mais uniquement pour sustenter la nature. Sans cloute il y a une grande vertu de pauvreté à ne point avoir ce que l'on désire; mais il y a une abstinence plus forte à pouvoir se priver de l'usage et des délices d'un plaisir présent , que de ne le point désirer quand il est éloigné. Cependant il y a plus de sûreté à fuir les satisfactions de la chair; car souvent ceux-là ont été vaincus dans le combat, qui ont voulu marcher avec trop de sécurité. Ils s'étaient promis présomptueusement la victoire, et par leur défaite ils ont appris avec confusion qu'il y a folie à s'exposer aux dangers du combat, quand on peut aisément s'y soustraire. Il est plus facile de ne point être submergé en demeurant sur le rivage, qu'en se confiant aux flots de l'abîme.
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CHAPITRE L. Que la vertu tient le milieu entre les vices.
La vertu , nous devons le savoir, tient le milieu entre les vices et elle en est assiégée des deux côtés , à droite et à gauche, en sorte que si elle vient à s'écarter tant soit peu des sentiers de la discrétion, elle cesse d'être vertu. Ainsi, pour ne pas sortir de notre sujet, si l'abstinence passe les justes bornes du nécessaire et se jette dans le superflu, elle tombe dans le vice de la gourmandise. Si au contraire elle est trop restreinte, elle encourt le reproche de l'indiscrétion; elle détruit les forces du corps , elle éteint la vigueur de l'esprit , elle affaiblit la nature et néglige les biens qu'il était en son pouvoir de mériter; elle abrége la vie ou rait perdre la raison , et , si ensuite elle doit travailler à recouvrer ses forces , il lui faut apporter autant de zèle à environner le corps de bien-être et de douceurs , qu'elle en avait mis jusqu'alors à l'en priver imprudemment.
Il en est de même du mépris des richesses. Si l'on ramasse les biens temporels d'une manière irraisonnable , c'est de l'avarice. Si d'un autre côté on ne veut rien avoir pour son usage , une telle indiscrétion conduit à tuer la nature par la faim , le froid et la maladie. — La patience , si elle s'éloigne à l'excès de tout mouvement opposé, tombe dans la langueur ;
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elle perd le zèle de la justice , elle laisse croître tant en elle-même que dans les autres les vices qu'il était de son devoir de poursuivre et de venger. — L'humilité, en craignant trop de s'élever, s'abaisse outre-mesure et désespère d'accomplir son salut ou de faire le moindre progrès dans les voies spirituelles. — La charité envers le prochain, en sortant des justes limites , nous rend favorables et même nous fait coopérer aux désirs des autres aux dépens de notre salut ou du leur, comme lorsqu'on devient parjure ou que l'on se rend coupables d'autres fautes par un semblable motif. — Quelquefois l'empressement à faire le bien dissipe à un tel degré la paresse , qu'il éteint même le repos de la dévotion. — La joie spirituelle , en se mettant en garde contre la langueur et la tristesse, va jusqu'à se jeter dans la dissolution et la vaine joie. — La gravité, pour éviter les paroles oiseuses, en vient à taire au préjudice du prochain et au sien propre des choses avantageuses et nécessaires. — L'obéissance, si elle n'est réglée par la discrétion, devient étrangère à sa volonté propre jusqu'à obéir au supérieur lorsqu'il ordonne le mal ; cependant il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes , et Dieu défend tout péché. — Ainsi devons-nous juger des autres vertus.
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CHAPITRE LI. Que le vice se couvre de l'apparence de la vertu.
La vertu est si noble et si vénérable aux yeux de tout le monde; elle l'emporte tellement sur tout le reste que les hommes pervers eux-mêmes ont pour elle une estime singulière ; voilà pourquoi de temps à autre le vice veut se faire passer pour la vertu et se couvre de son manteau : de la sorte il se cache avec plus de sécurité , il évite les reproches et même il arrive jusqu'à obtenir les éloges dus uniquement à sa rivale. Ainsi voyons-nous quelquefois certains religieux apporter les précautions les plus grandes dans le mal et le défendre de tout leur pouvoir, comme ils feraient pour la vertu. La vraie vertu même leur déplaît dans les autres ; ils la méprisent de préférence au vice ; ils l'attaquent , déclarent coupable ce qui est véritablement bon , et proclament bon ce qui est criminel pourvu qu'il soit couvert du voile de la vertu. Par exemple : la pauvreté de l'esprit, ou autrement la pauvreté embrassée volontairement pour Jésus-Christ , est une vertu sublime et réelle; beaucoup de religieux en font profession , et cependant nous en voyons plusieurs, sous prétexte de nécessité, de religion et de convenance , soupirer après les richesses , comme l'argent, les domaines, les maisons, les vêtements, la bonne nourriture, les livres et autres choses
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regardées comme de vraies richesses. Ils ne peuvent se rassasier : quand ils auraient ce qu'ils désirent , si on leur offrait davantage , ils s'empresseraient d'accepter sans s'arrêter; car jamais ils ne diraient : « C'est assez; nous ne voulons rien de plus. » Ou bien , vivre économiquement et se contenter de peu , c'est pour certains religieux de l'avarice , et un amour des biens qui n'ose pas se servir de ce qu'il possède. Le silence prend le nom de tristesse ; la gravité n'est que de la mauvaise humeur; le zèle de la justice, une ardeur téméraire; le repos de la dévotion, de la paresse ; la mortification corporelle , de l'indiscrétion; la simplicité est regardée comme de la folie ; la crainte de Dieu est un vain scrupule de conscience; la fuite des agitations du dehors , une singularité ; l'attention à ne point donner de scandale, de l'hypocrisie.
Voilà comment la vertu est proscrite, comment la perversité en fait un crime. La joie dissolue , au contraire, est appelée une gaîté de bon ton ; la re-cherche dans les édifices , les livres et autres choses , c'est l'amour de ce qui convient; une conscience large est une sainte liberté; la délicatesse dans les soins du corps, de la discrétion ; le bavardage, de l'affabilité; l'envie contre ses frères, du zèle pour la justice; la dureté, le manque de pitié, un juste maintien de l'ordre; l'ardeur à acquérir, une prévoyance fidèle. L'astuce est jugée de la prudence ; s'exalter orgueilleusement , c'est relever son autorité ; aimer à disputer et à blâmer, c'est défendre son ordre; se
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vanter de ses bonnes oeuvres , c'est vouloir édifier le prochain: médire , c'est témoigner son aversion pour les vices des autres : se conformer aux mauvais exemples , c'est fuir la singularité. Une langueur pleine de négligence prétend au nom d'humilité , et la pusillanimité se vante de ne point aspirer à ce qui est trop élevé. Le besoin de courir çà et là cl, de se mêler en une multitude d'affaires veut passer pour de l'empressement à se porter aux bonnes oeuvres , et la prodigalité pour de la libéralité. Ainsi en est-il des autres vices.
Il faut donc se souvenir que la discrétion de l'esprit, choisit dans la vertu le chemin qui tient le milieu sans s'écarter ni à droite ni à gauche. Elle s'avance par la voie royale , évitant de donner au bien le nom du mal , et au mal le nom du bien , d'appeler ténèbres la lumière , et lumière les ténèbres. Elle veille attentivement à séparer le jour brillant de la vertu de la nuit des vices , et pour ne point se laisser séduire par l'ange de Satan apparaissant sous la forme d'un ange de lumière, elle distingue le vrai du faux et s'applique à retenir ce qui est bon.
CHAPITRE LII. De la chasteté.
La chasteté est fille de la sobriété et elle est nourrie par elle, comme la luxure l'est par la gourmandise. L'ardeur de la concupiscence est poussée au crime
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par l'abondance des aliments , et elle s'éteint lorsqu'elle en est privée : ainsi un ruisseau se dessèche lorsque la source destinée à l'entretenir est obstruée. Tous les maîtres de la vie spirituelle se sont donc accordés jusqu'à ce jour à donner la règle suivante : Celui qui désire être chaste , ont-ils dit, doit s'exercer à la sobriété. Sans elle la chasteté ne saurait être longe temps en sûreté; elle se fortifie avec elle , elle s'affaiblit sans elle. Plusieurs , appuyés sur je ne sais quel motif, se flattent , il est vrai , de garder l'une sans l'autre ; mais il faut attendre la lin pour chanter victoire. Pour moi , je ne saurais croire que tant de maîtres illustres de la vertu se soient trompés dans leur manière de voir après avoir suivi eux-mêmes la règle donnée à leurs disciples. Chacun devient habile seulement en son art, et les hommes appliqués à la recherche des vertus ont pu seuls se rendre expérimentés dans les moyens d'y parvenir. Mais pour les amateurs des délices et des richesses du monde, toute leur habileté peut consister à savoir posséder de telles choses. Aussi le Seigneur a-t-il dit de ces derniers : Les enfants du siècle sont plus sages dans la conduite de leurs affaires, que ne le sont les enfants de lumière (1).
La chasteté est une vertu d'origine céleste. Les saints anges l'ont apprise primitivement de la source de toutes les vertus, de Dieu lui-même , et l'ont gardée inviolablement. Notre Maître unique et suprême
Jésus-Christ Notre-Seigneur, l'a transportée de l'école
1 Luc., 6.
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du ciel sur la terre ; il l'a enseignée publiquement aux hommes, et après lui il a établi sa Mère glorieuse , la Vierge première et vraiment parfaite , il l'a établie , dis-je , sur la chaire de la pureté virginale pour être la maîtresse de cette vertu et offrir à notre imitation un modèle digne d'attirer nos regards.
CHAPITRE LIII. De quatre avantages de la chasteté.
La chasteté nous offre quatre avantages dans le temps présent. 1° Elle purifie notre corps, comme la luxure le souille. Quand cette vertu n'aurait point d'autre récompense à attendre que cette pureté, ni la luxure d'autre supplice à redouter que cette souillure, la beauté de l'une devrait nous porter à l'embrasser, et la honte de l'autre à l'avoir en horreur.
2° Elle rend notre esprit libre et dégagé d'une multitude de soins. Avec elle on n'a point à s'occuper de mariage ni de l'éducation des enfants; à s'inquiéter comment on vivra mutuellement en paix; à se tourmenter par des pensées de jalousie , par le désir de laisser des richesses à ses héritiers , d'établir ses enfants. On ne devient point l'esclave des siens ; mais on vit pour soi , on n'a de sollicitude que pour soi , on trouve uniquement en soi son repos. Les personnes engagées dans le mariage, au contraire, sont enchaînées par des soins sans nombre, et les faibles plaisirs qu'elles
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pourraient trouver ne sauraient compenser les agitations pénibles et diverses auxquelles elles sont en proie, agitations que l'Apôtre appelle la tribulation de la chair. Aussi écrit-il : Je désire vous voir dégagés de toute inquiétude (1).
3° La chasteté réjouit la conscience , en rendant agréable le service de Dieu à celui qui repousse les plaisirs de la chair, plaisirs regardés comme considérables par le inonde. Elle réjouit la conscience , car elle plaît à Dieu , elle apaise Dieu , elle fait approcher de Dieu , elle tient en garde contre l'offense de Dieu causée par les voluptés charnelles , elle mérite une récompense céleste , elle marche à la suite de Dieu , l'auteur de toute pureté, en l'imitant dans la conservation d'une telle vertu. Or, c'est pour nous un grand honneur de suivre le Seigneur qui nous a précédés dans la voie d'une chasteté parfaite, lui qui fut vierge, fils d'une vierge et est maintenant l'époux des vierges.
4° La chasteté nous rend dignes de l'amour et des regards des anges et des hommes : des hommes , parce que les bons et les méchants ont de la vénération pour cette vertu; des anges, parce que chacun aimant naturellement son semblable, les anges possesseurs de la chasteté doivent aimer d'une façon toute particulière les coeurs chastes.
1 I Cor., 7.
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CHAPITRE LIV. Des choses qui nous aident à acquérir la chasteté.
Si l'on désire acquérir la chasteté , faire des progrès et se maintenir dans ses voies , les moyens déjà indiqués comme remèdes contre la luxure nous seront d'un grand secours. Ces moyens sont : l'éloignement des personnes d'un sexe différent , et la société des personnes chastes , dont l'exemple nous servira d'enseignement ; la fuite des délices , qui nourrissent les inclinations perverses de la chair; la garde des sens extérieurs , pour ne point voir, ni entendre , ni toucher aucun objet capable de faire naître la tentation; le retranchement de l'oisiveté , qui est la porte de tous les vices et surtout des vices de la chair ; la vigilance sur ses pensées et les affections de son coeur : c'est par là que le serpent fait pénétrer sa tête empoisonnée; enfin une prière fréquente , afin d'obtenir de Dieu le secours contre toutes les attaques impures.
CHAPITRE LV. Division de la chasteté.
Les degrés de la chasteté se divisent de plusieurs manières. Il y a la chasteté conjugale , celle de la
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viduité et l'état virginal. Il y a aussi la chasteté d'action et la chasteté d'affection. Les uns sont chastes en leur corps et non en leur âme , et d'autres le sont en leur âme bien qu'engagés dans les liens du mariage.
CHAPITRE LVI. Des degrés de la chasteté en tant que cette vertu convient aux religieux.
Parlons maintenant des degrés de la chasteté selon que cette vertu convient aux religieux. Le premier consiste à s'abstenir de tout acte de la chair, avec la résolution bien arrêtée de toujours agir ainsi et de refuser son consentement à tout mouvement impur. Ce degré est voisin des voluptés terrestres et il sent encore la nouveauté de la conversion. Les vapeurs de la tentation charnelle arrivent jusqu'à lui , comme autrefois l'odeur impure de l'embrasement de Sodome arrivait aux personnes encore rapprochées de cette ville (1). Que le religieux plein du désir de ne point périr en regardant en arrière comme la femme de Loth se hâte donc d'atteindre la montagne ; qu'il s'efforce d'obtenir le degré le plus élevé de la chasteté s'il veut se sauver et ne point trouver la mort dans le crime de la cité , au milieu du péché de la luxure , oit tant d'hommes ont fini misérablement. En ce premier degré le combat est encore violent et la victoire incertaine
1 Gen., 19.
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La volonté seule aidée de la grâce est engagée contre des ennemis de quatre sortes : les ardeurs de la chair, l'entraînement des affections, les provocations du monde à se jeter dans le mal et les suggestions du démon. Ce sont donc quatre ennemis contre deux. Cependant que la bonne volonté soit pleine de confiance et s'attache fidèlement à celui qui a dit : Vous aurez à souffrir en ce monde, mais ayez confiance : j'ai vaincu le monde (1). Il a enchaîné le démon sous sa puissance, il lui a ravi ses dépouilles, il forcera nos ennemis à nous laisser en paix , il soumettra à notre empire nos persécuteurs, c'est-à-dire l'ardeur coupable de notre chair et l'entraînement déréglé de nos affections.
Le second degré a lieu quand , par la mortification du corps et autres exercices spirituels , la volonté est purifiée et la chair tellement soumise à l'esprit qu'elle ne tente plus que faiblement et à de rares intervalles de s'insurger contre lui. Sans doute la concupiscence n'a pas vu son aiguillon entièrement émoussé , il est encore en nous comme la pointe acérée d'une épine, le Jébuséen habite encore dans les limites de notre demeure; mais il y est affaibli et dans l'oppression ; ses mouvements sont faciles à comprimer ; un simple commandement plutôt qu'une lutte véritable suffit pour l'abaisser lorsqu'il veut relever la tête, à moins toutefois que notre négligence ou notre paresse ne lui permette de reprendre ses forces et de nous attaquer plus fortement. Le Seigneur menaça les enfants
1 Joan., 16.
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d'Israël d'un pareil malheur quand leur indolence les empêcha de détruire les ennemis qu'il leur avait lui-même assujetti s. Il refusa de les faire disparaître de devant eux, afin de les punir par où ils avaient péché. En effet , souvent dans la suite ils eurent à souffrir de graves tribulations de la part de ces ennemis; ils furent souvent vaincus par eux (1). Si nous opposions une résistance généreuse aux vices quand ils commencent à nous attaquer, non-seulement ils ne remporteraient jamais sur nous le moindre avantage , mais encore ils n'oseraient que rarement s'élever contre nous. S'ils en avaient la hardiesse ils seraient si facilement vaincus jusqu'à ce que leur ruine fût complète , que c'est à peine s'ils tenteraient de se montrer. Mais par notre résistance sans courage nous leur donnons des forces, nous les excitons à nous livrer des combats réitérés et violents.
Quelquefois cependant notre ennemi , après une défaite éclatante , demeure longtemps en repos et n'attaque plus de la même manière; il attend que nous ayons perdu l'habitude du combat. Alors il s'élance tout d'un coup et à l'improviste , afin de renverser avec d'autant plus de sécurité les imprudents , qu'il les aura trouvés moins préparés à résister. Ainsi voyons-nous à la guerre un ennemi saisir, pour se jeter sur son ennemi , le moment où celui-ci, ayant déposé ses armes après le combat , se prépare au repos et a laissé derrière lui les compagnons de sa victoire. Ainsi les ennemis de Juda choisirent le jour du sabbat pour
1 Jud., 2. — Sap., 12.
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l'attaquer. Ce jour-là le peuple demeurait sans rien faire , et de la sorte ils donnèrent la mort à une multitude de personnes. Soyons donc toujours prêts à résister courageusement à nos entremis. Ils ne renoncent jamais à nous attaquer, alors mente qu'ils semblent en repos : pour eux , c'est combattre que de suspendre l'action ; ils n'en viennent là ni par pitié ni par fatigue, mais par feinte et astuce. Voilà pourquoi Néhémie donnait aux juifs cet avertissement (1) : Nos ennemis se sont dit, en parlant de nous : qu'ils ne sachent point notre dessein, afin que lorsqu'ils n'y penseront pas, nous venions tout d'un coup au milieu d'eux les tailler en pièces. — Ne vous fiez point à votre ennemi, dit le Sage , alors qu'en lui-même il ne songe qu'à vous tromper, quand même il prendrait un ton plus humble et cesserait de vous porter au mal, parce qu'il y a sept replis de perversité au fond de son coeur. Celui qui cache sa haine sous une apparence feinte, verra sa malice découverte (2).
Le troisième degré de chasteté consiste à avoir tellement vaincu les concupiscences de la chair, qu'on n'en ressente plus que très-rarement et très-faiblement les atteintes. On est arrivé en ce degré à un tel amour de la chasteté , qu'on a en horreur et en exécration tous les mouvements de la chair; on ne saurait les souffrir sans un dégoût profond , et l'on ne peut entendre parler de ses oeuvres sans éprouver un sentiment d'effroi et de répulsion violente. Si quelquefois il y a nécessité de traiter de pareilles choses pour
1 II Esdr., 4 — 2
Prov., 26.
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instruire les autres , on le fait sans ressentir la plus légère atteinte , comme si l'on s'entretenait de boue , de pierres , etc. Le sommeil même est étranger aux vains fantômes de ce vice , et nos sens ne demeurent point souillés de ses délectations honteuses. C'est là la chasteté parfaite , la chasteté à laquelle bien peu et seulement les plus avancés arrivent dans ce corps de péché. Il faut , je crois , un privilège singulier de grâce pour demeurer stable et sans interruption en ce degré, car il me semble au-dessus de la possibilité naturelle de vivre en la chair sans avoir à souffrir les atteintes de la chair. Certains tempéraments, compte chez les vieillards et les infirmes , peuvent être étrangers à de pareilles choses ; mais communément la chasteté de l'esprit jointe à la pureté du corps ne saurait avoir son principe ailleurs que dans la vertu, ni exister sans la grâce de Dieu. Le Prophète regarde une pareille chose comme un prodige lorsqu'il dit : Venez et voyez les oeuvres du Seigneur, les prodiges qu'il a fait paraître sur la terre, en faisant cesser les combats des tentations charnelles jusqu'aux extrémités de la terre (1), jusqu'aux plus faibles mouvements de ces tentations. Ensuite il ajoute : Voici ce que le Seigneur nous dit : Cessez de vous inquiéter et voyez que c'est moi qui suis véritablement Dieu : je serai élevé au milieu des nations et exalté dans toute l'étendue de la terre. Cet éloignement de toute inquiétude signifie le repos , et cette exhortation à voir marque l'attention. En effet , quand les combats contre les
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vices sont assoupis et les ennemis domptés , l'esprit peut se reposer en lui-même s'appliquer à Dieu et comprendre que c'est le Seigneur qui a pu arrêter avec tant de puissance la violence des tentations et des vices , lui qui a voulu avec une tendre charité donner aux hommes de bonne volonté la paix si souvent promise par les Ecritures. Aussi a-t-il dit : J'établirai la paix dans l'étendue de votre pays; vous dormirez en repos, et il n'y aura personne qui vous inquiète. J'éloignerai de vous les bêtes capables de vous nuire (1).
Celui qui veut s'appliquer à Dieu doit nécessairement demeurer en repos et s'élever au-dessus de soi-même (2) : Il est bon, dit le Prophète , d'attendre dans le silence le salut que Dieu nous promet. L'homme demeurera solitaire et il se taira, parce qu'il s'est élevé au-dessus de lui-même. Je me suis éloigné par la fuite et je suis demeuré dans la solitude, et là j'attendais celui qui m'a sauvé de l'abattement de l'esprit et de la tempête (3). Notre esprit doit donc être en paix contre les concupiscences , les agitations et les occupations de ce monde. Ces trois choses , en effet , apportent le plus grand obstacle à notre vocation spirituelle. Celui qui ne désire rien sur la terre ni pour soi ni pour les siens , n'a plus de quoi se troubler, il ne craint de perdre ni les commodités, ni les honneurs, ni les biens. En se rendant étranger aux actions des autres, en refusant de les examiner avec une trop grande curiosité, de les juger témérairement, d'en occuper sa pensée et de s'en entretenir, l'homme peut
5. — 3 Ps. 57.
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se porter d'autant plus librement aux choses intérieures , qu'il s'est dégagé davantage de celles du dehors; car celui qui veut s'appliquer à ce qui est élevé , doit commencer par s'éloigner des embarras de la terre. L'oiseau dont les ailes sont liées ou coupées , ou imprégnées d'humidité , ne saurait s'élancer à travers les airs. Or, dans les choses spirituelles celles-là sont au-dessus de la terre, qui sont intérieures quant à l'expérience qu'on en fait en son âme.
CHAPITRE LVII. Du septième degré d'avancement.
Comme nous avons déjà parlé de l'avancement de la volonté quant à la vie active , avancement qui consiste dans une disposition bien réglée de nos affections, il nous reste à le considérer quant à la vie contemplative, et une semblable considération ne saurait paraître inutile aux hommes désireux de faire des progrès dans les voies de l'esprit.
CHAPITRE LVIII. De l'avancement dans la vie contemplative.
Le premier degré d'avancement dans la contemplation pour un religieux , c'est le progrès dans la sagesse ; et cette sagesse embrasse la lumière de
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l'intelligence et la douce jouissance d'une suavité intérieure. Aussi le mot de sagesse signifie-t-il une science pleine de saveur. Nous avons dit plus haut que la perfection de la vie spirituelle consiste principalement en trois choses : l'illumination de la raison , la rectitude de la volonté et l'application de la mémoire aux choses de Dieu. La mémoire, si elle veut s'accoutumer à garder un souvenir non interrompu du Seigneur, doit apprendre à parcourir et à fréquenter cinq voies diverses : la lecture, les conférences spirituelles, la méditation sur Dieu , l'oraison et la contemplation. La lecture et les conférences sont bonnes ; elles sont comme la semence et le sujet de la méditation. Si donc vous désirez vous occuper dans vos méditations ou vos prières de tel ou tel sujet , ayez soin d'abord d'en remplir votre mémoire par de pieux entretiens , par des lectures et un travail en rapport avec ce sujet : le vase conservera l'odeur du parfum dont on l'aura rempli , et les herbes plantées dans le jardin de votre coeur vous donneront une semence semblable à elles-mêmes. Les conférences spirituelles éclairent l'intelligence , enflamment la volonté et rendent la mémoire féconde en bonnes et saintes pensées , tandis que les conversations oiseuses font perdre le temps sans rapporter aucun fruit, refroidissent le coeur, le remplissent d'imaginations inutiles , sont comme un ver rongeur pour la conscience, empêchent les progrès dans le bien, et rendent digue de châtiments. Que nos lectures soient telles qu'elles ne nous laissent dans l'oraison aucun souvenir frivole ; qu'elles soient
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propres à répandre en nous la connaissance de Dieu , à nous embraser de son amour, à nous former aux bonnes moeurs , à nous fortifier contre l'adversité, à nous inspirer l'amour de la patrie céleste, à nous apprendre à discerner le vice de la vertu, à nous faire vaincre la tentation , etc. Que la prière interrompe souvent notre lecture et nos autres actions, afin que notre âme soit sans cesse élevée à Dieu , où tout bien prend nécessairement sa source.
CHAPITRE LIX. De l'intention.
Notre intention agit quelquefois pour Dieu, ou bien elle se porte à Dieu, ou encore elle s'élance en Dieu. Elle agit pour Dieu quand nous l'avons pour but spécial en nos actions, alors que nous ne penserions pas à lui. Elle se porte vers Dieu dans la lecture et la méditation quand notre esprit est occupé de lui et que nous nous tenons en quelque sorte proches de lui, bien que nous ne dirigions pas sur lui le regard de notre esprit comme sur une personne avec laquelle on est en contact. Elle s'élance en Dieu dans la prière quand notre âme pense à lui , l'embrasse et s'attache à lui de toute l'ardeur de sa dévotion.
Maintenant , laquelle de ces trois manières nous est la plus avantageuse? Celle assurément qui nous unit plus intimement à Dieu, l'oraison, puisque toute la
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béatitude de l'homme consiste à se transformer en Dieu. Cependant les autres peuvent nous être quelquefois d'une utilité plus grande, comme lorsque, par obéissance ou par amour du prochain, on interrompt son oraison et l'on se porte aux œuvres de miséricorde, ou bien lorsqu'on s'applique à connaître comment on peut se conformer davantage au bon vouloir de Dieu.
CHAPITRE LX. De trois manières de prier.
Il y a trois manières de prier : l'une vocale, en se servant de paroles préparées et en usage pour cela , comme les psaumes, les hymnes , les collectes et autres oraisons ou cantiques disposés pour exciter la dévotion et acquitter la dette de la prière. Or, en cette prière il y a une triple attention. La première est seulement superficielle et se borne à considérer ce que l'on dit , quel psaume , quelle antienne ou quelle oraison on récite. Le fruit d'une telle attention consiste à n'être point forcé de recommencer ce que l'on est assuré ainsi d'avoir dit. Elle a pour fruit ensuite la peine corporelle qu'elle a offerte à Dieu avec une bonne intention en s'astreignant à le servir; elle aura donc droit à une certaine récompense. La seconde attention est celle de la lettre; elle s'applique au sens littéral des mots, à ce qu'ils expriment en eux-mêmes. Cette attention produit un fruit véritable, car les mots
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renferment dans leur sens propre quelque chose de pieux. Ainsi , dans le psaume Miserere mei, Deus, et autres semblables, les hommes les moins intelligents trouvent quelques sentiments de dévotion en se bornant seulement à comprendre les mots. Mais en d'autres endroits, quand le sens ne s'accorde plus avec les paroles, la dévotion se refroidit. Par exemple : quelle affection retirer du sens littéral de ces versets : Vous conduisez les fontaines dans les vallées, et vous faites couler les eaux entre les montagnes, et autres versets écrits en ce psaume pour être entendus selon le sens spirituel (1) ?
La troisième sorte d'attention s'appelle intellectuelle, et elle a lieu quand, dans le chant des psaumes, on cherche le sens spirituel. Ainsi, l'histoire de la sortie de l'Égypte et le récit des plaies dont elle fut affligée figurent notre délivrance du péché et du siècle, ou l'anéantissement de nos fautes dans les larmes de la pénitence , les tourments des dénions , etc. On retire les fruits les plus abondants d'une telle attention ; elle instruit notre âme en lui donnant l'intelligence spirituelle des choses ; elle la remplit des sentiments d'une tendre dévotion, et c'est là le but principal de l'oraison.
La seconde manière de prier est souvent plus efficace et elle consiste en des paroles produites par notre propre ferveur, comme lorsque nous nous entretenons familièrement avec Dieu en parlant de notre propre fonds ou en nous servant des paroles d'un autre
1Ps. 103.
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conformes à nos affections présentes. Ainsi nous répandons notre coeur devant Dieu , nous lui exposons nos besoins en gémissant , nous lui faisons l'aveu de nos fautes , nous implorons sa miséricorde , nous lui demandons sa grâce, nous le supplions de nous accorder son secours contre les périls de la tentation et les peines de la tribulation , nous lui exposons nos embarras et ceux des nôtres , etc. Cette sorte de prière recherche surtout les avantages de la solitude, du silence, du calme et du repos , afin de répandre avec plus de plénitude et de sécurité ses affections en Dieu. Elle exige aussi une plus grande fatigue de corps et de tête. C'est pourquoi elle ne peut être aussi fréquente ni aussi durable que la première , à moins que celle-ci ne se fasse avec l'attention intellectuelle dont nous avons parlé; elle ne peut être telle surtout pour les hommes dont les forces corporelles sont médiocres , et quelques-uns s'y appliquant sans discrétion ont ruiné leur santé. Ainsi , que les infirmes prient donc selon cette méthode souvent, brièvement et sans effort. La fréquence de leurs actes les entretiendra dans la familiarité de Dieu , et la brièveté jointe à l'absence d'efforts pénibles les empêchera d'agir aux dépens de leur propre vie.
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CHAPITRE LXI. Des affections diverses de celui qui prie, et des formes différentes sous lesquelles il se représente celui à qui il s'adresse.
Selon les divers motifs qui nous inspirent, cette manière de prier fait naître en nous des affections diverses; elle varie les paroles en celui qui prie et re-présente celui à qui il s'adresse sous la forme de personnes différentes. Quelquefois l'homme n'est plus à ses propres yeux qu'un coupable; il est en présence de son Juge suprême dans la crainte et le tremblement ; il lui dit : Veuillez ne pas me condamner (1). N'entrez pas en jugement avec votre serviteur, et autres supplications semblables. Nous faisons la même demande lorsque nous nous écrions : Délivrez-nous du mal, ou autrement de la damnation éternelle. D'autres fois assiégé par les tentations et les tribulations comme par autant d'ennemis , incapable de se soustraire par lui-même au danger, plein de la crainte d'avoir offensé Dieu et de s'être rendu digne par ses péchés de devenir la proie du démon, l'homme invoque le. secours divin en disant : « Ne vous souvenez pas de nos iniquités (2), ne me rejetez pas de devant votre face. » En dehors de la damnation éternelle Dieu ne saurait nous faire sentir plus sévèrement sa colère que de ne pas nous défendre contre les attaques du péché.
1 Job., 10. — Ps. 142. — Mat., 6. — 2 Ps. 78. — Ps. 50.
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Or, l'orgueil, l'ingratitude et l'insouciance habituelle méritent que le Seigneur nous laisse tomber plus profondément dans l'abîme. C'est pour prévenir un pareil malheur que nous faisons cette prière : Ne nous laissez point tomber en tentation, en la tentation du péché. On doit craindre , surtout dans le combat et sous le fardeau de la tribulation , d'être accablé par l'épreuve et de tomber enfin dans le crime. S'il en était autrement , une semblable peine , loin de nous effrayer, deviendrait l'objet de nos désirs ; car elle rendrait notre âme plus pure, et, supportée généreusement, elle serait pour nous l'occasion d'un plus grand mérite.
Une autre fois l'homme est dans la prière comme un serviteur qui , par ses fautes , a perdu la faveur de son maître. Il supplie Dieu de lui pardonner ses négligences et les péchés dont il s'est rendu coupable en omettant les choses imposées, en faisant des actions défendues, ou en montrant trop d'indolence à remplir ses devoirs, en s'en acquittant avec trop d'imperfection. Il s'écrie alors : Seigneur, détruisez mon iniquité selon la multitude de vos miséricordes. — A cause de votre nom, Seigneur, vous deviendrez propice à mon péché, car il est bien grand (1). Cette demande se trouve renfermée en ces paroles : Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. En effet, nous devons apporter à pardonner les fautes commises contre nous la même bénignité dont nous désirons voir Dieu user à notre égard.
1 Ps. 50. — Ps. 24.
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Quelquefois aussi nous nous tenons inclinés en présence du Seigneur comme le pauvre et le mendiant en présence du riche, nous lui découvrons notre détresse , nous lui demandons instamment de nous fortifier par une grâce plus abondante , de nous consoler et de nous sustenter afin de pouvoir résister au mal. Or, nous avons besoin d'être soutenus d'un triple pain , et nous devons sans nous lasser conjurer celui qui nous aime de nous le prêter ; nous avons besoin du pain du ciel, du pain spirituel, du pain matériel. Le pain céleste, c'est le corps de Jésus-Christ. Mon Père, dit le Sauveur, vous donne le vrai pain du ciel. Le pain spirituel , c'est la parole de Dieu et la grâce intérieure dont le but est de garantir notre âme de la ruine des vertus et de la rassasier de l'aliment des dons divins. Le pain matériel est la nourriture dont notre corps a besoin pour vivre ici-bas, car il ne saurait autrement apaiser sa soif et sa faim. Nous le demandons quand nous disons : Donnez-nous aujourd'hui le pain de chaque jour, ce pain sans lequel il nous est impossible de subsister un seul jour. En effet , la grâce de Dieu nous est nécessaire à toute heure , et il nous faut la demander pour chacune de nos entreprises.
Une autre fois encore l'homme est devant Dieu comme un fils plein du désir d'obéir et de plaire en tout à son père. Il le prie donc avec l'ardeur la plus vive de ne pas le laisser s'éloigner tant soit peu de ses moindres volontés , et de le rendre tellement semblable à lui-même en ses actions , son coeur, sa personne , en tout et partout, que rien en sa conduite
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ne blesse ses yeux paternels. La seule consolation de l'homme, le premier de ses voeux alors est que son. Père céleste accomplisse en lui sans réserve sa volonté, soit en l'exerçant par l'adversité, soit en le ranimant par la prospérité, soit en l'humiliant, soit en le traitant selon son bon plaisir. Elle est vraiment filiale et fidèle, cette affection qui ne cherche en rien son propre intérêt ni ses commodités, ni les honneurs, ni les consolations, mais uniquement le bon plaisir de notre tendre Père. Il est grand de demander à Dieu, il est grand d'obtenir de lui d'être tel en ce corps de péché, que l'on puisse être agréable à sa vérité suprême et ne jamais s'éloigner des sentiers de sa direction. Non , notre souverain Père ne saurait nous accorder rien de meilleur, rien de plus utile en ce monde que de nous rendre en tout dignes de ses regards. De là cette parole du Psaume : Je me suis réfugié vers vous, enseignez-moi à faire votre volonté (1). Nous adressons une semblable demande lorsque nous disons : Que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel. De même que les habitants de la patrie céleste sont disposés à accomplir en tout votre bon vouloir, ainsi nous vous supplions de nous rendre obéissants ici-bas à vos moindres désirs selon la capacité de notre faiblesse.
En d'autres circonstances, l'âme se trouve dans la prière comme l'épouse de Dieu. Elle soupire après le moment oit il lui sera donné de se reposer en son unique Bien-Aimé; elle a une soif ardente de jouir des embrassements de celui dont l'amour lui a montré
1 Ps. 142.
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toutes les choses de ce monde connue viles et indignes.
Elle n'espère point tempérer l'ardeur dont elle est dévorée ailleurs que là où elle pourra voir son Dieu face à l'ace et sans intermédiaire. Elle le demande donc sans délai, elle voudrait de toute l'étendue de ses désirs être délivrée , avec l'Apôtre bienheureux , des liens de son corps et être avec Jésus-Christ; c'est pour elle un bien incomparable que de jouir de la félicité de son Dieu et d'être à l'abri de toute atteinte du mal. Au reste , un tel voeu est plus agréable à la Vérité suprême que tous les progrès possibles en ce corps mortel ; car tant que nous sommes sur la terre, nous sommes éloignés du Seigneur, nous commettons bien des fautes , et si nous disions que nous sommes étrangers au péché , nous nous séduirions nous-mêmes, la vérité n'habiterait plus en nous (1). Le péché est un éloignement du bien suprême et une inclination vers le bien inférieur : autant nous nous éloignons du premier, autant nous nous rendons coupables , et celui qui s'en éloigne davantage , pèche plus grièvement , comme celui qui s'en éloigne moins, pèche moins. Cependant ne s'en éloigner en aucune façon n'est pas le propre des exilés de ce monde, mais des possesseurs de la patrie. L'intention de notre volonté s'attache sans doute de tout son pouvoir à ce bien suprême ; mais notre affection est souvent entraînée çà et là , notre mémoire embarrassée d'une multitude de choses , et notre intelligence en son aveuglement ne voit pas toujours sans nuage la lumière de la vérité. De là nous sommes
1 I Cor, 5. — Jac., 3.
— I Joan., 1.
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poussés vers les choses inférieures , et nous tombons si la main du Seigneur ne nous soutient. Aussi le Prophète s'écriait-il en gémissant : Mon âme a soif du Dieu vivant; quand viendrai-je et apparaîtrai-je en présence du Seigneur (1). Et nous de notre côté nous adressons une semblable prière en ces paroles : Que votre règne arrive. C'est comme si nous disions : Nous sommes surchargés par le poids de notre corps et du péché et impuissants à voler avec agilité vers votre royaume. Qu'il nous arrive donc ce royaume; transportez-nous sans retard en cette terre, et que nous soyons délivrés de ses misères. Cependant en attendant ce jour, daignez établir votre règne en nous par la justice , la paix et la joie de l'Esprit-Saint.
Quelquefois encore l'homme est comme enivré en son esprit, il s'oublie lui-même dans la prière, s'attache à Dieu par amour , désire principalement voir sa gloire, son honneur et la connaissance de son nom s'étendre chez tous les hommes ; il prie son Père, tant pour son propre salut que pour celui des autres , de manifester à tous sa sainteté divine en appelant les infidèles à sa lumière par la foi, les fidèles à la grâce de la sanctification par l'ardeur de son amour, et les pécheurs à une conversion sincère par la crainte si avantageuse de sa souveraine puissance. Et comme s'il ne pouvait ou ne voulait sans les autres jouir de la céleste félicité , il brûle d'en entraîner un grand nombre avec lui , il s'efforce de les attirer par la prière , les exhortations , le bon exemple et autres moyens propres à
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procurer l'honneur de Dieu , le salut et l'avancement spirituel de ses frères. C'est dans ce sentiment que semblait être l'Apôtre quand il écrivait : Je suis dans une grande tristesse et mon coeur est en proie à une douleur continuelle, jusque-là que j'eusse désiré devenir anathème, à l'égard de Jésus-Christ, pour mes frères (1). Moïse semble avoir prié également dans le même sentiment quand il a dit à Dieu : Ou pardonnez cette faute à votre peuple, ou retranchez mon nom du livre que vous avez écrit vous-même (2). L'Apôtre ne désirait point être séparé de Jésus-Christ , ni Moïse retranché du livre du Seigneur ; mais ils montraient jusqu'à la dernière évidence l'ardeur dont ils étaient remplis pour le salut du prochain ; ils semblaient confesser qu'il y aurait pour eux un bonheur incomplet à être admis au banquet du ciel si les hommes , objets de leur amour et pour lesquels ils désiraient mourir, étaient condamnés à périr dans les angoisses de la faim loin d'un pareil banquet. Or, nous faisons une semblable prière dans cette demande : Que votre nom soit sanctifié; ou autrement : « Que la sainteté de votre nom brille à nos yeux avec un éclat plus vif, afin que nous puissions vous connaître , vous aimer, vous vénérer d'une manière plus parfaite , et nous rendre semblables à vous , comme des enfants à leur père, en nous revêtant de votre sainteté; afin que nous devenions un même esprit avec vous en nous transformant en votre clarté. »
Jésus-Christ nous a enseigné lui-même il prier ainsi,
1 Rom, 9. — 2 Exod.,
32.
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et en ces sept demandes il a renfermé tout ce que nous pouvons désirer, il a compris les sentiments de toute prière, connue chacun de nous peut le reconnaître en méditant avec soin l'oraison dominicale. Il a observé un ordre de dignité dans le rang donné à ces diverses demandes , et il a placé les premières celles dont nous venons de parler en dernier lieu. Que pourrait-on demander de plus que d'être délivré du mal de la damnation éternelle , d'être gardé contre les dangers de la tribulation présente , de recevoir le pardon de ses fautes, de croître dans la grâce et d'en être tout pénétré , de vivre selon la volonté de Dieu, d'obtenir son royaume, de voir son nom en honneur chez tous les hommes , sa sainteté connue de tous et devenir une règle de conduite pour tous soit en particulier, soit en général, et sans distinction ?
L'objet de nos prières se rapporte à une ou à plusieurs choses, car tantôt nous avons un seul but, tantôt nous nous en proposons deux ou plusieurs en même temps. Nous agissons en cela comme les hommes admis devant les princes de la terre ont coutume de faire. Afin de rendre leurs demandes plus efficaces, on les voit tantôt exalter la clémence de ceux qu'ils invoquent , tantôt dérouler leurs propres misères afin d'exciter plus promptement la compassion , tantôt accuser les fraudes et les perversités de leurs ennemis afin d'obtenir un secours contre leur haine. Ainsi devons-nous faire dans nos prières en présence du Seigneur, comme nous l'apprenons dans les enseignements de la sainte Ecriture.
CHAPITRE LXII. De l'action de grâces.
La prière prise dans un sens large en tant qu'elle est une pieuse application de notre âme à Dieu , la prière, dis-je , est de deux sortes : l'action de grâces et les louanges. L'action de grâces consiste à sentir les dons reçus de Dieu et à l'en louer en notre coeur, en nos paroles et en nos actions. Nous rendons grâces lorsque nous attribuons à la grâce du Seigneur et non à nos propres mérites les biens dont il nous a comblés. Louer Dieu , c'est comprendre qu'il est digne de louange et exalter sa magnificence avec allégresse et admiration , soit pour ce qu'il est en lui-même , soit pour les oeuvres de ses mains.
Nous rendons grâces à Dieu lorsque nous célébrons sa bonté à cause des bienfaits dont nous sommes l'objet et dont la source est en lui-même. Ainsi l'action de grâces consiste à se rappeler soigneusement ces mêmes bienfaits , à les comprendre intimement , à les confesser fidèlement , à les conserver précieusement , à aimer notre bienfaiteur, à se garder de l'offenser, à ne point négliger nonchalamment la grâce dont il
nous a favorisés , comme ce serviteur paresseux qui cache l'argent de son maître , mais à la faire fructifier selon ses intentions et à ne pas nous en élever ni en devenir plus fiers. Or, sept considérations différentes
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nous portent à offrir des actions de grâces au Seigneur. Les trois premières roulent sur le bienfait reçu , deux autres sur le bienfaiteur lui-même , et les deux dernières sur celui qui est l'objet du bienfait.
CHAPITRE LXIII. De sept considérations propres à nous porter à rendre grâces à Dieu.
Un bienfait mérite d'être exalté s'il est excellent et précieux en lui-même, s'il est utile à celui qui le reçoit, s'il est varié et souvent réitéré. Dans le bienfaiteur, deux choses attirent notre considération : sa haute dignité et l'affection sans bornes avec laquelle il donne ses faveurs. Dans celui qui est l'objet du bienfait , il faut regarder s'il est vil et méprisable, s'il est indigne et sans mérite , c'est-à-dire si non-seulement il ne mérite pas de recevoir un tel don de telle personne , mais encore si vis-à-vis de cette personne il s'est rendu digne de tout le contraire. Or, nous pouvons considérer tout cela de la manière la plus excellente dans tous les dons de Dieu. L'auteur de ces dons est souverainement élevé , sa dignité est immense et il nous fait une insigne faveur de vouloir bien même penser à nous. Ensuite il accorde à l'homme ses bienfaits avec tant d'amour et de bienveillance , que nous devrions les recevoir avec la plus profonde reconnaissance alors même qu'ils seraient médiocres,
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car la charité de Dieu surpasse. toute intelligence , et jamais aucun esprit ne saurait l'estimer à sa juste valeur.
Ces bienfaits du Seigneur par lesquels il accomplit notre salut sont d'un prix si élevé que rien ne peut leur être comparé. Qui soutiendra , en effet , une comparaison avec la grâce du Saint-Esprit , dont les fidèles sont comblés, avec le corps et le sang de Jésus-Christ , avec la gloire céleste et tant d'autres faveurs innombrables et inestimables que nous recevons de Dieu ? Que celui qui le pourra, entreprenne de peser quels avantages nous retiennent de pareils dons; ce sont : la justification du péché , la grâce de la sainteté, l'adoption pour enfants de Dieu , la consolation intérieure , la défense contre les périls , la société avec les anges , la béatitude du corps et de l'âme produite par la vision intuitive. Tels sont les avantages, et bien d'autres encore, que nous tirons des bienfaits de Dieu, et en eux se trouve toute félicité.
Maintenant considérez combien Dieu nous accorde souvent de telles faveurs. Autant de fois nous avons perdu la grâce par le péché , autant de fois il nous a offert de nous la rendre si nous voulions la recevoir. 'foutes les fois que nous avons abusé de ses dons , que nous nous sommes montrés négligents à son service , ingrats, pleins d'orgueil de ses bienfaits, nous avons mérité d'en être privés , soit dans l'ordre temporel , soit dans l'ordre spirituel, soit en notre cortes ; lors donc qu'il ne les a pas enlevés à notre indignité, il nous les a accordés de nouveau.
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Mais quels sont ces hommes à qui un si grand Seigneur a témoigné autant de générosité? Il est facile de le savoir : nous ne sommes que cendre et poussière, des êtres misérables et pauvres , remplis d'une multitude de misères, exposés à toutes sortes de périls; nous ne possédons presque rien autre chose que la puissance de tomber continuellement. Et cependant avec une telle bassesse et une misère aussi profonde nous nous révoltons contre le Dieu tout-puissant, nous reconnaissons son amour et ses bienfaits par le mépris et les outrages , nous lui désobéissons , nous sommes négligents, ingrats et superbes.
Combien donc est grande cette tendresse du Seigneur qui le porte à faire du bien avec tant d'amour et d'empressement à des hommes qui ne s'appliquent ni à comprendre ses bienfaits ni à les conserver, ni à les recevoir dignement par des actions de grâces? Faire du bien à celui qui le mérite , c'est justice. En faire à celui qui ne le mérite pas , ruais le demande avec humilité , c'est bonté. Agir de la sorte envers celui qui ne le mérite ni ne le demande , c'est la marque d'une bonté plus grande encore; mais l'excès de la bonté , de cette bonté qui ne se trouve que dans le coeur de Dieu, c'est d'accorder des faveurs à celui qui les méprise et y est contraire , surtout si un tel homme est vil , l'esclave même et l'ouvrage des mains de son bienfaiteur.
La fidélité à rendre nos actions de grâces mérite que les biens reçus nous soient conservés , qu'ils soient accrûs en nous, qu'ils tournent à notre plus
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grand avancement et que nous en recueillions des fruits plus abondants. Ainsi l'homme favorisé du don de sagesse, s'il se montre reconnaissant, le conserve au lieu de le perdre; il le voit s'augmenter en lui et par là il devient de jour en jour plus sage, il retire des avantages plus grands tant pour son propre compte que pour l'édification des autres. L'ingratitude au contraire est digne de perdre ce qu'elle possède, de ne rien recevoir à l'avenir, de demeurer infructueuse au milieu de ces biens, d'être privée de la récompense et d'encourir un supplice plus terrible à cause de sa négligence et de ses mépris. On demandera davantage, dit le Seigneur , à celui à qui l'on a plus donné (1). Chacun peut par soi-même apprécier combien détestable est le vice de l'ingratitude : tous les hommes ont coutume de le haïr en ceux à qui ils ont fait quelque bien, s'ils n'en reçoivent aucune marque ou seulement une légère marque de reconnaissance ou d'amour. Ce n'est donc pas de la part du Seigneur de l'indignation, mais de la miséricorde, que de refuser de temps à autre aux ingrats leurs demandes : ils se rendent dignes d'un châtiment plus grave quand de nouveaux bienfaits viennent augmenter leur ingratitude.
1 Luc., 7 ,
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CHAPITRE LXIV. De la louange de Dieu.
La louange de Dieu est un des sentiments les plus excellents de notre âme. Il a son principe dans la considération de la bonté de Dieu, dans l'admiration des profondeurs de sa sagesse, dans l'étonnement causé par la sublimité de sa puissance et la grandeur infinie de sa majesté. Or, ces perfections du Seigneur, nous les connaissons par l'enseignement de la foi catholique, nous les trouvons empreintes dans les oeuvres de ses mains, nous les contemplons par le pur regard de notre âme illuminée des rayons d'une inspiration intérieure. Tout ce que l'on peut penser de Dieu, tout ce qu'on peut dire ou sentir de lui n'est rien autre chose qu'un sujet de louange; tout en lui, en effet, est souverainement louable, aimable et vénérable, et plus on le connaît parfaitement, plus on le loue avec vérité et on l'aime avec ardeur.
Les louanges de Dieu nous offrent une matière sans limites : lui-même nous enseigne et ses oeuvres proclament qu'il est digne de louanges infinies. Louer Dieu, c'est confesser cette vérité, c'est en rendre témoignage. Aussi les saints invitent-ils toutes les créatures, soit raisonnables, soit privées de raison, soit insensibles, à célébrer ses louanges, car les ouvrages de ses mains annoncent qu'il mérite un tel
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concert d'hommages, et en chacun d'eux nous admirons sa vertu toute-puissante, la sagesse de sa providence, sa miséricorde pleine de clémence, sa patience toute de bénignité et sa longanimité, sa justice à rendre à chacun selon ses mérites, la libéralité de ses récompenses et la sublimité incompréhensible de sa dignité au-dessus de ce qui est créé.
CHAPITRE LXV. De sept sujets divers des louanges de Dieu.
D'après ce que nous venons de dire, nous comprenons qu'il y a sept sujets auxquels se rapportent tout ce qu'on peut exprimer à la louange de Dieu. Les oeuvres principales du Seigneur sont en effet au nombre de six et toutes les autres sont renfermées en elles. Ce qui vient ensuite n'est pas une oeuvre de Dieu, mais le Créateur se reposant en lui-même et demeurant élevé au-dessus de tous les ouvrages de ses mains. Les six jours de la création nous sont une figure de tout cela. En ces jours Dieu a donné l'existence aux diverses créatures et il a rendu parfait tout ce qu'il avait résolu de créer. Mais s'il a tout accompli en six jours, si au septième nous ne voyons pas qu'il ait ajouté à la perfection de ses oeuvres, mais plutôt qu'il a cessé d'agir et s'est reposé, comment donc les a-t-il rendues parfaites en ne leur donnant rien de plus? L'Ecriture nous fait
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comprendre par là que toute créature est imparfaite en soi et que Dieu est lui-même la perfection de chacune de ses oeuvres. Vers lui se porte toute créature comme vers la cause première d'où elle découle. Tout confesse que les êtres viennent de lui comme de leur type premier, qu'ils existent par lui comme par leur cause créatrice, et qu'ils sont en lui comme en leur fin par excellence. Or, cela s'accomplit par la glorification de la créature raisonnable en qui sont renfermées les autres créatures, puisque toutes ont été créées en vue d'elle seule et qu'elle les embrasse toutes par son intelligence et la ressemblance de sa nature : ce qui convient surtout à l'homme pour qui toutes les choses visibles ont reçu l'existence.
La création peut donc être appelée le premier des ouvrages de Dieu. En cet ouvrage la puissance admirable de sa vertu nous apparaît cligne de louanges. Nous y voyons comment, dans sa plénitude, elle a tiré du néant avec autant de facilité, de promptitude et d'harmonie; comment elle a placé dans l'ordre naturel à chacune, des choses nombreuses, si grandes, si variées, si solides et si belles, alors que hors de cet univers rien n'existe qui puisse servir de base pour reposer la masse du monde. Si les hommes, dit l'Ecriture, ont admiré le pouvoir et les effets de ces créatures, qu'ils comprennent par là combien plus puissant est celui qui les a créées (1).
Le second des ouvrages de Dieu est le gouvernement de tous les êtres. Là se montre avec évidence combien
1 Sap., 13 .
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bien mérite d'être louée la sagesse de sa providence. Parmi tant de créatures, aucune, depuis la plus faible jusqu'à la plus sublime , n'échappe à ces regards; il connaît les propriétés, les vertus, les opérations de chacune , leurs raisons d'être soit naturelles , soit comme causes, pourquoi elles sont ainsi et non autrement. Il a disposé chaque chose de telle sorte que tout semble s'accomplir naturellement ou accidentellement. Et cependant tout a été si bien pesé par sa providence que rien ne dépasse les bornes tracées par elle; que chaque chose tourne au profil des bons par une disposition de sa bonté et au malheur des hommes pervers par un jugement de sa justice. En tout cela et en bien d'autres points la puissance, la sagesse et les autres perfections de Dieu sont dignes de louanges spéciales, il est vrai ; cependant chacun de ses ouvrages en particulier nous offre un tableau de ces mêmes perfections; mais je ne puis m'y arrêter si je veux éviter d'être trop long.
Le troisième ouvrage de Dieu est la rédemption du genre humain, et là brille d'une manière toute particulière la miséricorde si admirable de la clémence divine. Plein de compassion pour notre misère, le Seigneur a arrêté de prendre notre nature, de payer en mourant pour nos péchés la dette de notre satisfaction, de nous arracher ainsi à la mort à laquelle nous étions condamnés, et de nous rétablir dans notre dignité première. Que peut-on imaginer de plus clément et de plus miséricordieux , que de voir le Maître suprême se réduire à la dernière humiliation pour un
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vil esclave , l'innocence même accepter la mort pour délivrer un coupable, le Dieu de gloire abdiquer toute gloire afin de glorifier ses ennemis et se laisser immoler par ceux qui doivent profiter de ses souffrances.
Le quatrième ouvrage de Dieu est celui de notre justification. Là encore la longueur de sa patience est vraiment digne de louanges. Il ne se borne pas à supporter les pécheurs; il les purifie avec bonté du péché, il les défend contre le péché, il leur donne la grâce de mériter, il leur en fournit les occasions, il établit ses sacrements comme autant d'instruments de cette même grâce destinée à produire la ,justification, il envoie le Saint-Esprit aux fidèles afin de toucher leurs coeurs, de les consoler, de les porter aux diverses vertus et aux différentes opérations surnaturelles. D'ennemis il les rend amis, enfants et héritiers de Dieu, il excite au bien leur libre arbitre sans cependant leur ravir la liberté, il change leur volonté sans leur faire violence, mais par ses inspirations et en venant à leur rencontre.
Le cinquième ouvrage de Dieu est la juste rétribution des mérites par rapport aux réprouvés. Nous y voyons briller sa pureté, il s'y montre plein d'horreur pour le vice et le péché, plein d'amour pour le bien , plein de joie à sa vue comme pour un objet digne de lui. Sa justice apparaît dans tout son éclat : elle ne laisse point le mal impuni ; elle rend à celui qui s'obstine dans le crime selon la grandeur de ses iniquités , elle prive le pécheur du fruit dont il s'est dépouillé lui-même, et elle lui fait goûter dans les
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tourments le fruit de ses oeuvres. La sagesse divine se manifeste avec non moins de grandeur. Elle tire le bien du mal et s'assujettit par la peine ceux qui en se livrant au péché ont refusé de lui obéir. Par ses dispositions se change en punition tout ce qui ici-bas avait servi au crime : le corps, l'intelligence, le temps présent et autres choses données ou offertes pour être une occasion de mérite et un accroissement de gloire. Tout cela est devenu sur la terre autant d'instruments d'iniquité, et la justice de Dieu en fait une cause de supplice. Ce corps rendu l'esclave d'une volonté coupable, les damnés le reprendront pour leur malheur et par lui ils souffriront des tourments plus horribles. Cette intelligence maintenant appliquée tout entière aux objets temporels sera alors un accusateur irréfutable. Le temps reçu pour servir Dieu , ils l'ont consumé dans le péché, et ainsi ils seront punis sans fin. Ils n'ont point mis de limites à leurs crimes pendant cette vie , la seule éternité dont l'homme ait la possession, et Dieu n'en mettra point en leurs peines durant son éternité à lui. Ils se sont élevés contre un Dieu infini, et leurs châtiments seront infinis en leur durée. — La punition des méchants offre encore un sujet de louer la bonté du Seigneur, car les justes sont dans une joie inénarrable d'avoir échappé par sa grâce à une semblable punition, et si sa justice prononce la condamnation des réprouvés, sa bonté conduit les bienheureux au salut.
Le sixième ouvrage de Dieu est la glorification des élus. Là brillent sa largesse et l'abondance admirable
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de ses récompenses. Le mérite des saints a été faible et.
de peu de durée, et dans le ciel ils reçoivent du Seigneur une gloire ineffable, la joie et la félicité; toutes les choses de ce monde tournent à leur avantage, et le bien et le mal, ce qui leur est propre et ce qui leur est étranger, le mal de la peine et le mal de la faute. Ils sont environnés de gloire pour les biens qui leur sont propres, et enivrés de félicité à la vue des biens dont les autres élus sont enrichis. Ils se réjouissent des maux auxquels ils ont été soumis et auxquels ils ont échappé , ils sont dans l'allégresse de n'être point tombés dans les maux dont les autres furent victimes. Leur félicité, qui est si variée, les pénètre de joie, et la gloire de tous les élus, cette gloire si abondante et si multipliée tant pour le nombre de ceux qui en sont comblés que pour sa propre grandeur, les remplit des délices dont chacun d'eux est enivré. Cette gloire, dis-je, les transporte de joie comme s'ils en étaient eux-mêmes resplendissants; ils l'aiment à un tel degré en leurs possesseurs, qu'ils ne voudraient pas les en voir dépouillés pour en devenir eux-mêmes possesseurs à leur tour. Mais par-dessus leur propre gloire et la gloire des saints, la gloire de Dieu les transporte d'autant plus qu'ils aiment le Seigneur plus qu'eux-mêmes et que tous les saints. Ensuite, cette gloire est infinie, et ainsi le bonheur qui en découle doit dépasser toute mesure, alors même qu'une créature ne peut avoir un amour ni une félicité sans limites. Chacun des élus est encore heureux de voir tous les habitants de la céleste patrie l'aimer
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comme ils s'aiment eux-mêmes; il est heureux surtout de voir Dieu l'aimer incomparablement plus qu'il ne saurait s'aimer soi-même. De la sorte les joies de tous sont des joies communes à tous, des joies auxquelles tous sont appelés à prendre part sans réserve, des joies où tous peuvent puiser selon l'étendue de leur capacité comme à un bien propre. Là brille la gloire des esprits et des corps; là on voit Dieu face à face selon sa divinité et selon son humanité glorieuse, cette humanité que les anges désirent contempler. Comme les élus sont assurés de posséder la félicité, ils sont de même assurés qu'elle durera éternellement . Ils sont rassasiés sans éprouver le moindre dégota , et l'ardeur de leurs désirs jouit pleinement de celui qui en est l'objet sans jamais se ralentir. Enfin en ce lieu part du coeur de tous les bienheureux un concert de louanges pures et parfaites; ils exaltent la magnificence de sa bonté qui les a prédestinés dès l'éternité à un pareil bonheur.
On peut rapporter ces six oeuvres de Dieu, où se trouve la consommation de tous ses ouvrages, aux six premiers jours du monde. Ainsi l'oeuvre de la création convient au premier jour où, après avoir créé la matière, le Seigneur fit la lumière et sépara le jour de la nuit, montrant ainsi que la créature spirituelle était distincte de la créature corporelle pal' la lumière de l'intelligence. — L'oeuvre du gouvernement est représentée par le second jour où Dieu sépara les eaux supérieures des eaux inférieures en plaçant le firmament entre elles. En effet , autant les choses célestes sont
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éloignées des choses de la terre par leur distance , autant elles en diffèrent par leur valeur et par la façon bien plus glorieuse dont elles reçoivent l'action divine qui les régit dans une mesure proportionnée à leur excellence. — L'oeuvre de la rédemption se rapporte au troisième jour où les eaux inférieures étant réunie, en un même lieu, la terre devint visible et porta de, fruits; car tous les péchés dont le genre humain était inondé , furent éloignés de l'Eglise et demeurèrent chez les infidèles, et cette Eglise se couvrit des fruits les plus divers de la grâce.— L'oeuvre de la justification est figurée par le quatrième jour où furent créés les flambeaux dont le ciel est orné. En cette oeuvre les coeurs des fidèles sont illuminés par le soleil de la charité, la lune de la foi et les étoiles des autres vertus; à la lumière et à la chaleur de ces astres ils arrivent à la vie , à l'ordre et à ales vertus pleines de vigueur. — L'oeuvre du jugement et de la condamnation des réprouvés apparaît dans le cinquième jour où furent créés au moyen des eaux et les poissons et les oiseaux. Les hommes en effet ont une commune origine, et cependant les uns s'élèvent vers les biens célestes par la grâce, et les autres sont laissés dans l'état de damnation où ils sont plongés par la faute originelle et par les crimes dont ils se sont rendus coupables.— L'oeuvre de la glorification enfin est représentée par le sixième jour où l'homme, créé à l'image de Dieu , fut préposé au gouvernement du monde. Par la gloire aussi l'homme devient semblable à Dieu , il est uni à lui comme 'un membre à son chef, il est uni à celui qui
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étend sa principauté sur tous les hommes comme un Seigneur véritable, à Jésus-Christ notre maître.
Le septième jour n'a point d'oeuvre, mais il est le complément des oeuvres divines par le repos en Dieu, par ce repos que Dieu goûte en lui-même et que nous goûtons en lui. Ce jour a reçu le nom de Sabbat ou de repos. C'est en ce repos de Dieu que la créature raisonnable arrive à sa perfection, et elle-même est la cause et le modèle de toute créature privée de raison. Toute la nature, en effet, tend sans cesse à être dirigée par le maître qui lui a été donné et à le servir afin de l'avertir d'être soumis lui-même en tout temps à son Seigneur et de le porter à chanter ses louanges. Celui qui ne célèbre pas un pareil sabbat par le repos , viole l'alliance de Dieu avec l'homme, car le Seigneur exige par-dessus tout que l'homme se repose en lui et s'attache inviolablement à lui par l'amour. Il est lui-même la cause suprême de ses louanges, et la magnificence d'aucune de ses oeuvres ne saurait nous dire combien il mérite d'être exalté. Une statue est impuissante à proclamer de vive voix l'habileté de l'artiste qui l'a formée; mais elle indique dans son silence combien il est digne d'éloge d'avoir voulu, d'avoir su et d'avoir pu conduire à bonne fin un pareil ouvrage. Le Seigneur, dit le Sage, est au-dessus de toute louange (1). L'Eglise a coutume d'employer plus communément sept paroles pour exprimer ce qui se rapporte à la louange de Dieu; ce sont comme les sept trompettes mystiques du jubilé. Or, ces paroles sont : louer,
1 Eccl., 43.
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bénir, exalter, confesser, honorer , glorifier et proclamer grand.
* La troisième manière de prier est l'oraison mentale. Elle a lieu lorsque la bouche demeurant silencieuse, l'âme seule découvre à Dieu ses désirs, répand en sa présence les sentiments de son coeur, l'embrasse intérieurement par l'amour ou l'adore avec respect. En cette oraison, l'effusion de notre coeur en Dieu se fait d'autant plus largement que l'amour dépasse davantage ce que la langue peut exprimer, et s'écrie avec le Psalmiste : Seigneur, tout mon désir est en votre présence et mon gémissement ne vous est point caché (1). Le Seigneur dit de cette manière de prier : Les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. Dieu est esprit et ceux qui l'adorent doivent l'adorer en esprit et en vérité (2). Or, ce genre, de prière semble le plus convenable, car Dieu considère plus le coeur que les paroles. Cependant les paroles sont utiles : notre esprit est lent à s'élever aux choses célestes, et il a besoin pour cela que sa paresse soit aidée des paroles de la prière. Elles servent encore à attacher notre mémoire à Dieu, à dégager notre intelligence de la terre , à embraser notre volonté des ardeurs de la dévotion, et après lui avoir inspiré le désir d'une sainte prière, à lui faire goûter combien le Seigneur est doux.
Dieu, disons-nous, considère plus le coeur que les paroles. En effet, c'est lui qui nous a créés; il connaît
* Les deux premières façons de prier ont été expliquées depuis le chapitre LX.
1 Ps. 57. — 2 Joan., 4.
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les choses qui nous sont nécessaires avant que nous les lui demandions, et il n'a pas besoin, pour lui, que nous manifestions nos désirs par nos prières. Il nous a faits pour nous combler de ses bienfaits gratuite-ment et en vue de lui-même ; il n'a pas besoin d'être incliné par nos supplications à prendre pitié de nous ; il avait arrêté auparavant d'agir ainsi, et en répandant de lui-même ses bontés sur nous, selon ses desseins éternels , il nous fait avancer dans le bien beaucoup plus que nous ne saurions lui en témoigner le désir. Cependant notre zèle pour la prière nous procure des avantages nombreux. Si elle n'est pas la cause des bienfaits de Dieu, elle en est la voie ; s'il ne nous fait pas miséricorde à cause de notre prière , c'est du moins par elle. Les avantages de l'oraison sont donc considérables et elle l'emporte même sur les autres bonnes oeuvres. Par elle nous obtenons plus aisément et plus promptement du Seigneur l'objet de nos voeux. Les autres oeuvres nous aident bien en ce point , mais quelquefois une prière de quelques instants nous met en possession de ce que nous eussions acquis à peine au prix de longs jeûnes , de travaux divers et d'autres saintes pratiques. Aussi voyons-nous les saints en toute affaire , en tout péril, en tout désir, appeler l'oraison à leur secours comme si par elle leurs demandes devaient éprouver moins de retard. Tout ce que vous demanderez avec foi dans la prière, dit le Seigneur, vous l'obtiendrez (1). Que ne peut donc la prière?
1 Mat.. 21.
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CHAPITRE LXVI. Des effets de la prière.
La prière apaise la colère de Dieu : Moïse prie le Seigneur et le Seigneur se calme (1). — Elle obtient le pardon des péchés : Je vous ai remis toute votre dette selon que vous m'en avez prié, est-il dit dans l'Evangile; et encore : Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés (2). —Elle modère la violence de la tentation : Moïse pria et le feu s'éteignit (3). — Elle chasse les vices de notre coeur : Dispersez-les dans votre vertu, dit le Prophète , et détruisez-les (4). — Elle délivre au milieu du danger : Invoquez-moi au jour de la tribulation, dit le Seigneur, et je vous délivrerai (5). — Elle nous défend contre les périls : Priez pour que votre fuite n'ait pas lieu durant l'hiver (6). — Elle nous venge de nos ennemis : Ezéchias et Isaïe prièrent contre Sennachérib (7). — Elle renverse les obstacles devant nous (8) : Le peuple poussa des cris, et les murs de Jéricho s'écroulèrent. — Elle nous fait entrer en la familiarité de Dieu : Le Seigneur est proche de tous ceux qui l'invoquent (9). Vous crierez et il dira : me voici (10) . — Elle nous obtient les dons du Saint-Esprit : Tous furent remplis du Saint-Esprit, est-il écrit au
18. — 3 Num., 11. — 4 Ps. 58. — 5 Ps. 49. — 6
Mat., 24. — 7 II Paral., 32. — 8 Jos., 6. — 9 Ps. 144.— 10 Is. 58.
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livre des Actes (1), et ailleurs : Le Père donnera son Esprit plein de bonté à tous ceux qui le lui demandent (2). — Elle nous obtient en particulier le don de sagesse : Si quelqu'un d'entre vous a besoin de sagesse, dit saint Jacques (3), qu'il la demande à Dieu qui donne à tous libéralement. — Par elle Dieu nous accorde la grâce d'annoncer sa parole : Priez pour moi, écrit l'Apôtre, afin que Dieu m'ouvrant la bouche, me donne des paroles pour annoncer librement le mystère de l'Evangile (4). — Elle nous découvre les secrets du Seigneur : Criez vers moi, dit Dieu à Jérémie, et je vous exaucerai et je vous annoncerai des choses extraordinaires et d'une vérité irréfragable, des choses que vous ne connaissez pas (5) — Elle nous donne le pouvoir d'accomplir toutes sortes de miracles : Elie pria avec ferveur qu'il ne plia pas , et il cessa de pleuvoir pendant trois ans et demi (6). De même par la prière il ressuscita un enfant. — Nous recevons par elle les secours temporels : Seigneur, s'écrie le Prophète , tous ont les yeux tournés vers vous, et ils attendent que vous leur donniez leur nourriture dans le temps convenable (7). — Elle nous apporte le soulagement au milieu de chacune de nos adversités: Lorsqu'il viendra sur la terre, dit Salomon , ou la famine, ou la peste, ou la corruption de l'air; lorsque la nielle, la sauterelle ou quelque maligne humeur gâtera les blés . ou que votre peuple sera pressé d'un ennemi qui se trouvera ù ses portes et l'assiégera... si quelqu'un
33. — 6 III Reg 17 — 7 Ps. 144.
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reconnaissant la plaie de mon coeur étend sa main vers vous... vous l'exaucerez du haut du ciel (1), etc. — Elle nous met en possession de tout ce qui nous est utile ou nécessaire : Nous ne savons ce que nous devons demander pour prier comme il faut, mais l'Esprit-Saint lui-même prie pour nous par des gémissements ineffables (2). — Elle nous conduit à la vie éternelle : Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé (3). Et pour tout dire, en un mot, elle éloigne tout ce qui est contraire à notre salut, elle nous donne tout ce qui nous est nécessaire , elle le conserve et le perfectionne.
Dieu ne veut pas seulement que nous lui demandions dans nos prières ce qu'il avait résolu de nous accorder d'abord , il désire , en nous portant à multiplier ces prières, nous faire acquérir des mérites par la foi qui croit ce qu'elle ne voit pas, par l'espérance qui a la confiance d'arriver à l'objet de ses voeux, par la charité qui e'attache avec plus d'ardeur au Dieu qui l'exauce, selon cette parole du Prophète : J'ai aimé, parce que le Seigneur exaucera la voix de ma prière (4); par l'humilité qui nous rend persévérants dans nos supplications ; par notre désir, qui nous fait soupirer après les biens célestes.
L'oraison est comme un miroir : elle fait connaître plus clairement à l'homme ses défauts ou ses progrès; la conscience se dévoile en cet exercice plus ouvertement à son propre regard ; la vue de ses progrès la pénètre de joie et d'une confiance pleine d'espérance ,
1 III Reg., 8. — 2 Rom., 8. — 3 Rom., 10. — 4 Ps. 114.
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et le spectacle de ses défauts la couvre de confusion. L'oraison contribue aussi plus que toutes les autres bonnes oeuvres à élever l'âme au-dessus de ce monde et à l'éloigner des choses de la terre : ces oeuvres, en effet, nous appliquent avec Marthe aux divers emplois d'un service pénible; l'oraison , au contraire , s'attachant avec Marie aux pieds du Seigneur, s'occupe uniquement à se le rendre propice.
CHAPITRE LXVII. Comment Dieu se
montre à l'âme dans la prière.
L'âme ressent en sa prière que Dieu s'offre à elle de bien des manières. Quelquefois il lui semble au milieu de ses supplications qu'il ne daigne ni l'entendre ni lui prêter la moindre attention , comme nous le lisons en ces paroles de l'Ecriture : Vous avez détourné votre face de moi (1)… — Je crie vers vous, et vous ne m'écoutez point; je me tiens devant vous, et vous ne me regardez point (2) . De là naît pour plusieurs le dégoût de la prière ; ils la considèrent comme inutile puisque Dieu ne daigne pas les exaucer.
De temps à autre Dieu apparaît irrité et implacable, et l'âme demeure plongée dans la confusion , elle est transpercée de crainte : Vous êtes changé à mon égard,
1 Ps. 29. — 2 Job., 30.
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s'écrie Job, vous m'êtes devenu cruel, et vous employez la dureté de votre main pour me combattre (1). Aussi le prophète Jérémie adresse-t-il au Seigneur cette prière (2): Ne me soyez pas un sujet d'épouvante : vous êtes mon espérance au jour de l'affliction. Et le Psalmiste lui dit : Seigneur, n'entrez pas en jugement avec votre serviteur (3). Isaïe dit également : Où est la tendresse de vos entrailles et de vos miséricordes? Elle ne se répand plus sur moi (4). Combien alors est grande la tribulation de l'âme, combien amer est son chagrin, celui-là le sait qui au milieu de cette épreuve n'a point interrompu ses prières. Et en effet, on ne doit point cesser de prier, parce que Dieu ne nous exauce pas, mais lui adresser au contraire avec plus d'instances nos supplications. En agissant ainsi il éprouve la constance de celui qui l'invoque , il purifie la conscience de l'homme humilié de la sorte , et il récompense la patience du coeur en proie à une telle affliction. « Il faut , dit saint Bernard, s'appliquer fortement à la prière , mais en toute humilité et patience, car elle ne porte de fruit que dans la patience. Le ciel semble d'airain quand aucune goutte de la rosée céleste, quand aucun sentiment de dévotion n'arrive jusqu'à nous dans l'oraison , et la terre de notre coeur nous paraît véritablement une terre de fer quand aucun des ruisseaux des psaumes ou des saintes prières ne l'amollit et n'y fait entrer la componction. L'âme en cet état juge, comme la chananéenne, que le Seigneur a détourné ses regards de dessus elle;
1 Job., 30. — 2 Hier., 17. — 3 Ps. 142. — 5 Is.,
63.
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elle croit l'entendre lui reprocher ses péchés comme si elle ressemblait à un animal immonde, et elle se répute indigne de partager le pain des enfants (1). » Cependant il est de la prudence de remarquer que ce sentiment d'une âme effrayée qui se représente sous une forme dure et impitoyable le Dieu plein de douceur et de bénignité, le Dieu vraiment tendre et miséricordieux; il faut, dis-je , remarquer qu'un tel sentiment est tantôt une simple fiction d'un esprit illusionné et se figurant un fantôme tout différent de la réalité, ou bien qu'il a lieu par une permission amoureuse du Seigneur pour effrayer, humilier, corriger ou purifier notre âme et lui faire goûter ensuite avec plus de suavité les faveurs bienveillantes du Seigneur; car après avoir éprouvé l'amertume nous sommes plus empressés à savourer des douceurs.
Quelquefois, comme s'il était occupé d'autres soins, Dieu paraît ne faire aucun cas des désirs de celui qui l'invoque. Il le voit et le laisse , il est vrai , lui adresser ses prières; mais il ne lui répond pas , il est appliqué à autre chose. Le Prophète semble avoir ressenti cette indifférence lorsqu'il s'est écrié (2) : Ne méprisez pas mon humble supplication, abaissez sur moi vos regards et exaucez-moi, Seigneur, prêtez l'oreille à mes paroles, entendez mes cris (3).
Une autre fois Dieu paraît écouter nos prières avec bonté, mais il garde le silence et ne se montre pas disposé à les exaucer avec amour. Lorsqu'il a exaucé mes supplications, dit Job, je ne crois pas qu'il ait
1 Mat., 15. — 2 Ps. 54. — 3 Ps. 5.
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entendu ma voix (1), ou autrement, je ne sais si réellement il m'a exaucé.
D'autres fois enfin il regarde avec tendresse celui qui le prie ; il condescend avec miséricorde à ses prières et il répond favorablement au désir de ses supplications. Cette confiance d'une âme pieuse a coutume d’être un indice qu'elle a été exaucée. Quiconque, dit le Seigneur en parlant de cette confiance, n'aura point hésité dans son coeur, mais aura cru que tout ce qu'il aura dit s'accomplira, il le verra en effet s'accomplir. Tout ce que vous demanderez dans vos prières, croyez que vous l'obtiendrez et il vous sera accordé (2). Que celui qui prie demande avec foi, sans défiance, dit saint Jacques , mais qu'il ne s'imagine pas obtenir quelque chose du Seigneur, celui qui hésite (3). Cependant il ne faut pas perdre confiance aussitôt, quand dans nos prières tout n'arrive pas selon nos désirs , mais continuer à frapper jusqu'à ce que notre Bien-Aimé soit comme vaincu par l'importunité de nos supplications et nous accorde enfin l'objet de nos voeux (4).
CHAPITRE LXVIII. Des diverses formes de l'oraison.
Quelquefois aussi notre prière semble sentir l'hésitation; c'est comme si elle devait n'être point écoutée, tandis que se faisant d'une manière différente
1 Job., 9. — 2 Marc., 11. — 3
Jac., 1. — 4 Luc., 11.
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elle emporterait avec elle la confiance d'un plein succès. Une autre fois l'homme qui prie se considère comme un esclave, et il provoque avec crainte et humilité son Seigneur et son juge à la miséricorde. Ainsi le publicain n'osait pas lever les yeux au ciel, mais il frappait sa poitrine en disant : Mon Dieu, soyez-moi propice parce que je suis un pécheur (1). Une autre fois ensuite il agit avec familiarité comme un ami et un intime, il prie avec respect et confiance, il semble conseiller au Seigneur de faire telle ou telle chose ; il lui expose les raisons et les motifs pourquoi ceci convient, pourquoi cela est avantageux. Ainsi a prié Abraham pour les habitants de Sodome; ainsi a prié Moïse pour le peuple d'Israël en s'écriant : Ne permettez pas, je vous en prie, que les Egyptiens disent : Il les a tirés avec adresse de l'Egypte pour les tuer sur les montagnes et pour les exterminer de la terre. Que votre colère s'apaise et laissez-vous fléchir pour pardonner à l'iniquité de votre peuple (2) . Ailleurs Moïse s'écrie également en parlant à Dieu (3) : Voulez-vous donc que les Egyptiens apprennent que vous avez fait mourir une si grande multitude comme un seul homme et qu'ils disent : Il ne pouvait faire entrer ce peuple dans le pays qu'il avait promis avec serment de lui donner; c'est pourquoi il les a frappés de mort dans le désert.
Une autre fois aussi l'homme, dans sa prière, est comme un enfant plein de confiance en la bonté paternelle; il supplie moins qu'il ne commande à son
18. — Exod., 32. — 3 Num.,
14.
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père de l'exaucer en lui rappelant sa tendresse passée. Ainsi Moïse s'adresse encore au Seigneur en ces termes : Vous m'avez dit : je vous connais et vous avez trouvé grâce devant moi. Si donc j'ai trouvé grâce devant vous, faites-moi voir votre visage afin que je vous connaisse et regardez favorablement cette grande multitude qui est votre peuple.—Seigneur, si j'ai trouvé grâce en votre présence, je vous en supplie, marchez avec nous; effacez aussi nos iniquités et nos péchés, et possédez-nous comme votre héritage. — Ce peuple a commis un très-grand péché, mais je vous en conjure, Seigneur, pardonnez à ces hommes une telle faute, ou si vous ne le faites pas, effacez-moi du livre que vous avez écrit (1). Elle était grande la confiance de cet homme en Dieu. Il ne demande pas à être retranché du livre de Dieu ; mais cette confiance qui lui fait croire que son nom demeurera écrit dans le livre de vie , cette confiance il l'emploie à demander le pardon de son peuple; il ne doute pas qu'il ne soit exaucé , et ainsi il obtient l'objet de ses demandes.
CHAPITRE LXIX. De l'utilité de l'oraison.
Dieu se plaît singulièrement à voir l'homme se livrer fréquemment à l'oraison à cause des avantages nombreux attachés à cet exercice, Dans l'oraison
1 Exod., 33. — 34, —
32.
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l'homme ne cesse de s'attacher à Dieu , et c'est pour lui un bien au-dessus de tout bien : Marie, dit le Seigneur, a choisi la meilleure part (1). — Ses prières réitérées sont exaucées et il voit une multitude de bienfaits célestes se répandre sur lui. — L'ardeur de sa dévotion devient plus vive et le fait croître dans l'amour de Dieu. Aussi le Seigneur nous ménage-t-il bien des occasions de nous livrer à l'oraison , et par-là il nous excite à le faire plus souvent soit pour nous-mêmes, soit pour les autres, soit pour échapper au mal , soit pour arriver à la possession du bien ; il cherche, lorsque notre dévotion s'attiédit sur un point, à la ranimer sur un autre, comme on a coutume de ranimer le feu en lui donnant chaque jour un aliment nouveau afin de l'empêcher de s'éteindre. De là cette parole du Lévitique : Le feu brûlera toujours sur l'autel, et le prêtre aura soin de l'entretenir en y mettant le matin de chaque jour du bois sur lequel il aura placé d'abord l'holocauste. C'est là le feu qui brûlera toujours sur l'autel sans qu'on le laisse jamais éteindre (2).
Vous donc qui êtes le prêtre de Dieu, un homme consacré aux choses saintes, lorsque vous découvrez que, durant la nuit de votre négligence, le feu de la dévotion s'est affaibli sur l'autel de votre coeur, ayez soin dès le matin, c'est-à-dire quand vous commencez à reconnaître l'état de votre âme, ayez soin , dis-je, de ranimer ce feu en lui donnant le bois de l'oraison après l'avoir enlevé aux diverses occasions qui se
1 Luc., 10. — 2 Levit.,
6.
328
présentent comme à autant de forêts à votre portée. C'est une forêt immense, une forêt propre à vous fournir un aliment abondant de supplications, que la multitude des péchés dont vous êtes coupable, vos péchés de chaque jour, vos péchés du temps passé. C'est une grande forêt que celle de nos négligences de notre misère , de l'absence des vertus et des grâces, de nos vices tant de l'esprit que de la chair, de nos tentations, des divers événements dont nous sommes agités, des peines que nous avons à souffrir ou que nous redoutons et sur lesquelles nous avons à gémir soit pour notre propre compte, soit pour les autres dont les misères excitent notre compassion. C'est une grande forêt que celle de toutes les choses célestes, objets de nos désirs et de nos demandes empressées. Nous pouvons en dire autant des bienfaits reçus et dont nous avons à rendre grâces, de l'obligation de prier pour les défunts afin d'obtenir le pardon entier de leurs fautes, de louer Dieu de la gloire dont il comble ses saints. Tout cela offre un grand aliment à notre dévotion; c'est comme un bois destiné à entretenir en nous un feu perpétuel sur lequel l'holocauste des bonnes oeuvres venant à être placé répandra un parfum de suavité. Et en effet le sentiment du divin amour et de la sainte crainte, la ferveur de la bonne volonté accompagnée de l'esprit d'humilité, l'empressement de la piété, la joie de l'espérance, tous ces sentiments, dis-je, ne doivent jamais s'éteindre dans le coeur du serviteur de Dieu , car c'est en eux surtout que consiste la vertu de dévotion.
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Une âme consacrée à Dieu doit s'accoutumer à trouver quelque pieuse occasion de s'élever en tout temps à lui par la prière, les supplications, les actions de grâces , les louanges selon les divers sujets qui s'offrent sans cesse à nous. Il faut toujours prier, dit l'Evangile, et ne jamais se lasser (1). — Priez sans interruption, dit également l'Apôtre, et rendez grâces en tout (2). — Je bénirai le Seigneur en tout temps, s'écrie le Prophète, et sa louange sera toujours en ma bouche (3).
Plus un homme s'adonne fréquemment à l'oraison, plus elle lui devient délicieuse et efficace; plus au contraire il s'y applique rarement, plus elle lui est insipide et fatigante, comme l'expérience nous l'a souvent appris. Nous voyons quelquefois les personnes du siècle encore dans l'état du péché goûter de temps à autre avec abondance les douceurs de la dévotion dans la pratique réitérée de l'oraison. Sans doute une telle douceur n'a pas son principe dans la vraie charité, cependant Dieu nous montre par là combien il serait disposé à répandre sa grâce dans le coeur des justes s'ils ne négligeaient pas de la chercher, puisqu'il ne refuse pas de faire sentir sa douceur à des pécheurs qui, en s'adonnant à l'oraison, s'efforcent de s'approcher de lui d'une manière quelconque. Que sera donc le Seigneur pour ses amis fidèles si quelquefois il se montre si plein de douceur pour ses ennemis? Vous n'avez point retiré votre manne de leur bouche, dit l'Ecriture, et vous leur avez donné l'eau dans leur
1 Luc., 18. — 2 I Thess., 5. — 3 Ps. 33.
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soif (1). Et cependant l'Ecriture avait, avant ces paroles, parlé du veau et des adorations qu'il reçut de la part des Hébreux. Quelle excuse peuvent donc prétexter les religieux, eux qui ont expérimenté les douceurs de Dieu, ces douceurs que nous voyons accordées même aux hommes du siècle lorsqu'ils les cherchent avec empressement? Aussi saint Bernard s'écrie-t-il : Notre misère nous accuse sans aucun doute de négligence et d'incurie. La vie d'un religieux sans zèle pour la dévotion intérieure est comme un rayon vide de miel, un mur sans enduit, un mets sans assaisonnement. De nos jours, il est vrai, beaucoup non-seulernent n'éprouvent aucun sentiment de dévotion , mais ne font aucun cas de cette grâce, la tournent en dérision et la persécutent dans les autres; cependant ils doivent se souvenir que toute religion est aride et imparfaite sans la dévotion , et que celle-là est plus proche de sa ruine, qui ne cherche point les divines suavités de l'esprit et ne tourne pas tous ses efforts vers l'oraison et le soin de la pureté intérieure, car c'est en cela surtout que l'Esprit-Saint rend témoignage à notre esprit que nous sommes les enfants de Dieu. Nous méprisons la pratique austère des exercices corporels comme d'une utilité médiocre, et nous sommes étrangers aux oeuvres de la piété, nous n'imitons pas les saints des jours anciens, qui ont sacrifié leur vie pour leurs frères et accompli d'autres choses admirables. Bien peu embrassent les actes sublimes des vertus, comme une obéissance