Œuvres spirituelles (page 70)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Joan., 6. — 2 I Cor., 10.

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prendre part au repas qui vous est prépare avec les aumônes des autres; car les pécheurs, en vous communiquant ainsi une portion de leur bien , n'ont point pour but de vous donner les moyens de vous entretenir de partis ou de guerres, ou de vivre dans l'oisiveté, mais de vous porter à répandre pour eux d'incessantes prières devant le Seigneur. Si vous vous trouvez coupable de paresse, si vous avez proféré des paroles illicites, gémissez en votre coeur et craignez le compte qu'il vous faudra rendre de l'usage des bienfaits reçus; occupez-vous en ces pensées jusqu'au moment où l'on sonnera le second coup, et appliquez-vous pendant ce temps à prier pour vos bienfaiteurs.

Lorsque vous entrez au réfectoire , prenez place, si vous le pouvez sans inconvénient , auprès de ceux dont la conduite se distingue par une plus grande régularité. Avant de manger, dites le Gloria in excelsis ou trois fois Notre Père, et invoquez le noua de la sainte Trinité en faisant le signe de la croix. Ensuite vous commencerez à prendre votre nourriture avec crainte et amertume de coeur afin d'accomplir en vous cette parole de Job (1) : Je soupire avant que de manger. Saint Bernard dit sur ce sujet : « Lorsque vous prenez votre repas, ne vous livrez pas tout entier à cette action, mais tournez votre attention vers la lecture si on en fait une en ce moment; si on ne lit pas, pensez à Dieu afin de donner à la fois aux deux hommes qui sont en vous, un aliment convenable à leurs besoins. »

1 Job., 3.

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Tenez-vous à table d'une manière honnête, la tête toujours couverte, sans laisser vos yeux errer çà et là, ni parler à personne, si vous n'y êtes forcé par une nécessité réelle; et ne vous inquiétez pas de ce que les autres mangent, dans quelle mesure et de quelle manière ils le font. Coupez votre pain peu à peu et versez votre vin avec modération. Evitez, en mangeant, d'avoir tout votre pain coupé devant vous et votre verre rempli. Ensuite ne commencez pas le premier et ne finissez pas le dernier. Lorsque vous êtes en bonne santé , ne choisissez pas le pain le meilleur et ne témoignez pas de dédain pour celui d'une qualité moindre, de peur d'offenser Dieu et de scandaliser le prochain; mais mangez de lion coeur ce qu'il y a de plus médiocre. N'imitez pas la voracité des gourmands, qui font leur Dieu de leur ventre, selon la parole de l'Apôtre; mais mangez avec bienséance et honnêteté, comme il convient à un religieux, à un disciple de la très-sainte pauvreté. Lorsque vous buvez, ayez soin de tenir votre verre en la manière voulue, et dites après un Ave, Maria, de peur que ce qui vous est donné comme un soutien ne vous devienne une occasion de ruine, car le vin excite la concupiscence : le vin, dit l'Ecriture , est une source d'intempérance (1). Aussi l'Apôtre écrit-il aux Ephésiens : Ne vous laissez point aller aux excès du vin, d'où naissent les dissolutions; et ailleurs : usez d'un peu de vin (2). Soyez donc toujours fidèle à mêler d'eau votre vin. Ne cherchez jamais à vous en

5. — I Tim., 5.

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procurer d'une qualité meilleure , et lorsqu'on vous en offre de tel, refusez si vous le pouvez convenablement. N'offrez point de présents à table, si ce n'est peut-être à ceux qui sont proches de vous*. A la fin, ramassez soigneusement les miettes et mangez-les, car le Seigneur a dit : Recueillez les morceaux de peur qu'ils ne se perdent (1).

CHAPITRE VI. De la sobriété.

Le Seigneur a dit dans l'Evangile (2) : Prenez garde que vos coeurs ne s'appesantissent par l'excès des viandes et du vin. Appliquez-vous donc à fuir en tout temps de semblables excès et choisissez la sobriété pour votre partage. L'intempérance, dit le Sage, en a tué plusieurs, mais l'homme sobre prolonge ses jour (3). Dans vos repas, que la faim, et non la saveur des mets, serve d'aiguillon à votre appétit; cédez au besoin en mangeant, et non au plaisir : une âme surchargée par l'abondance des aliments devient inepte à la prière. Durant votre vie entière , usez d'une nourriture commune et prenez-la avec une grande réserve; car la satiété et l'intempérance traînent à leur suite la luxure et la fureur; et pour ne pas excéder

* C'était un usage chez les anciens de faire à la fin du repas des présents aux convives et même d'en recevoir d'eux.

1 Joan., 6. — 2 Luc., 22. — 3

Eccli., 37.

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les justes bornes dans le boire et le manger, imposez-vous autant de retenue que vos forces vous permettent et non au-delà : il vaut mieux manger peu et à plusieurs reprises chaque jour, que de le faire plus rarement et avec excès. A quoi bon, dit saint Augustin, prolonger son jeûne tout le jour et saturer ensuite son âme d'aliments (1)?

Au reste, ayez soin de ne vous procurer aucun mets spécial ou recherché. Mais quand vous êtes en bonne santé, sachez vous contenter des choses ordinaires de la maison , comme le pain , le vin et le plat qui vous est servi. Si l'on vous présente quelque chose de plus et que vous en ayez besoin, usez-en avec modération comme il convient à un serviteur de Dieu et à un disciple de la sainte pauvreté. Cependant abstenez-vous toujours des aliments qui sont plus propres à exciter la gourmandise qu'à soutenir vos forces, tels que les mets inusités, délicats, formés d'espèces variées (2), etc. C'est assez , dit saint Bernard , pour tout assaisonnement d'un peu de sel , de pain et de la faim. Cependant ne permettez pas non plus sous ce prétexte que l'on vous serve autrement que les autres : ce ne serait pas de l'abstinence de votre part, mais une vaine ostentation de sainteté. Abstenez-vous aussi durant le repas de juger vos frères s'ils n'imitent pas votre abstinence et de les condamner (3): Que celui qui mange, dit l'Apôtre , ne méprise pas celui qui ne mange pas, et que celui qui ne mange pas se garde de condamner celui qui mange; car celui qui mange le fait pour

1 Serm. de temp. 56. — 2 Epist. 1. — 3 Rom., 14.

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plaire au Seigneur, et celui qui ne mange pas le fait également pour plaire au Seigneur. Ne prenez jamais rien hors du réfectoire si vous n'y êtes forcé par un besoin réel ou par la maladie ; mais suivez toujours la vie commune quand elle est édifiante, et ne vous en éloignez jamais lorsque vous êtes en bonne santé.

Ayez soin de jeûner pendant le carême de l'Epiphanie, celui en l'honneur des saints Apôtres, qui dure depuis l'Ascension jusqu'à la Pentecôte, et tous les samedis de l'année. Si une telle rigueur nous semble au-dessus de nos forces, rappelez-vous Jésus, le Maître de l'univers : il a été soumis aux angoisses accablantes de la croix, couronné d'épines, percé de clous et, dans sa soif, abreuvé de fiel et de vinaigre. Une telle pensée vous rendra possible et facile non-seulement la privation de quelques aliments, mais le support de toute rigueur et de toute peine. Quand on se souvient de la Passion de Jésus-Christ, dit saint Grégoire, il n'y a rien de si dur qu'on n'accepte avec égalité d'âme.

Abstenez-vous surtout, ô mon frère, des aliments délicats et échauffants : ce sont autant de tisons de luxure. Evitez en tout temps, dans le boire et le manger, la superfluité et l'avidité, et agissez de façon à ressentir encore après vos repas l'aiguillon de la faim, si vous voulez être rassasié à la table du festin éternel. Il est impossible, dit saint Jérôme , de jouir des biens présents et des biens futurs, de remplir son corps ici-bas et son âme dans le ciel, de passer des délices du monde aux délices des anges, d'être glorieux au ciel

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et sur la terre. Bienheureux donc ceux qui ont faim et soif dans le temps : ils seront rassasiés dans l'éternité (1).

CHAPITRE VII. Du sommeil.

Lorsque l'heure de vous livrer au sommeil sera venue, mais sans jamais la prévenir, vous prendrez de l'eau bénite, et ensuite en allant vous reposer vous réciterez quelque prière. Après avoir fait le signe de la croix sur votre lit et vous être humblement re-commandé au Seigneur, vous vous coucherez d'une manière honnête et convenable sur le côté droit ou sur le côté gauche, et jamais autrement. Vous éviterez, en dormant, de mettre vos mains dans votre poitrine, d'élever les jambes, de les avoir découvertes, et vous aurez soin de tenir votre tunique toujours étendue de façon à ne jamais être trouvé par personne dans un état inconvenant.

Après vous être placé de la sorte sur votre lit, récitez des psaumes, ou bien méditez quelque sujet, ou, ce qui est mieux encore, représentez-vous Jésus-Christ attaché à la croix. Si vous êtes fidèle à ces pratiques, le démon trouvera à peine le moment de vous faire sentir ses attaques; car le pieux souvenir de Jésus met en fuite la multitude des esprits infernaux. Lorsque vous vous levez , rappelez-vous de

1 Mat., 5.

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suite votre Sauveur crucifié, et, parmi les hommes, ne connaissez rien , si ce n'est Jésus et Jésus crucifié. « Qu'il soit tout entier crucifié en votre coeur , dit saint Bernard, celui qui pour vous a été suspendu à la croix. » Faites ensuite le signe de la croix, allez sans tarder à l'église, et là, prenant de l'eau bénite, dites (1): Seigneur, j'entrerai dans votre maison; et, rempli de votre crainte, je vous adorerai dans votre saint temple. Conduisez-moi, Seigneur, dans la voie de votre justice, rendez droite ma voie devant vos yeux, à cause de mes ennemis. Arrivé au pied de l'autel, mettez-vous à genoux , offrez à Dieu vos adorations, répandez des larmes si vous le pouvez, faites la prière que le Seigneur vous inspirera , re-commandez-vous à lui avec une profonde humilité de coeur, et ayez soin d'être toujours à l'église avant le commencement de l'office, afin de recueillir votre esprit en la présence de Dieu et d'apporter une attention plus libre à ce que vous aurez à dire.

Que vos actions soient en tout temps établies sur la charité; autrement elles ne vous seront d'aucun mérite aux yeux de Dieu. La vertu de charité est telle, dit saint Augustin , que sans elle le don de prophétie et le martyre sont regardés comme un néant. Servez volontiers ceux qui célèbrent la messe, et faites-le avec une profonde humilité de coeur et de corps, avec respect et dévotion. N'attendez pas qu'un autre vous invite; mais plutôt offrez-vous de vous-même, et durant cette action agissez en tout avec la plus vigilante

1 Ps. 5.

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sollicitude, de peur que le prêtre (ce dont Dieu vous préserve!) n'ait à souffrir quelque embarras par votre négligence. Faites aussi avec zèle, et de préférence à tout le reste, les autres choses qui sont nécessaires ou utiles, comme de nettoyer le linge, laver la vaisselle , servir les malades et les autres frères, etc.

Lorsque vous êtes occupé à rendre quelque service aux frères, évitez de parler, à moins que l'on ne vous interroge, et alors faites-le à voix basse. Aimez plutôt à écouter en gardant le silence, car l'homme enclin à parler ne prospérera pas sur la terre (1). Vous devez visiter fréquemment et avec tendresse les malades, vous présenter à eux au moins deux ou trois fois chaque jour pour leur rendre les services dont ils pourraient avoir besoin , selon que l'indique la règle. En cela les religieux doivent agir comme ils voudraient voir les autres agir à leur égard , et cependant avoir soin de ne point se répandre trop en paroles, parce que, au rapport du Sage , les longs discours ne seront pas exempts de péchés (2).

CHAPITRE VIII. De la fuite de l'oisiveté.

L'oisiveté est pour beaucoup une occasion d'offenser Dieu , et l'Écriture a dit (2): L'oisiveté a enseigné bien du mal. Soyez donc en tout temps appliqué soit à

1 Ps. 139. — 2 Prov., 10. —

Eccl., 33.

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chanter les louanges de Dieu , soit à accomplir des oeuvres de charité. Pourquoi demeurez-vous là durant tout le jour sans travailler (1)? Il n'est pas étonnant que votre ennemi vous fasse tomber aussi souvent. Faites toujours quelque chose , dit saint Jérôme , afin que toujours le démon vous trouve occupé'. Exercez-vous surtout à prier fréquemment et avec ferveur, à lire et à remplir les divers services de la maison. Que votre vie se passe tout entière en ces trois choses : prier sans cesse , lire, servir principalement les anciens, les étrangers , les malades ; et après vous être acquitté de vos emplois divers , ne consumez pas le reste de votre temps à ne rien faire avec les frères , mais tous les jours retirez-vous de suite à votre cellule et là priez ou lisez jusqu'à l'heure de Tierce. N'en sortez pas sans y être contraint par une nécessité urgente , et rappelez-vous ce mot de saint Bernard : que les anges considèrent nos cellules comme le ciel, car souvent on s'élance de là pour s'élever dans les cieux.

CHAPITRE IX. De l'honnêteté.

L'honnêteté dans le maintien de nos sens est, l'ornement des vertus. Ainsi vous devez la faire briller sagement en toutes vos paroles et vos actions. Que tout se fasse parmi vous, dit l'Apôtre,

1 Mat., 20. — 2 Epist.

ad rust.

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dans la bienséance et avec ordre (1). Si vous désirez trouver cette honnêteté et avec elle le bonheur attaché à la vertu , si vous voulez la conserver facilement, après l'avoir trouvée , efforcez-vous de mettre en pratique les conseils suivants : Commencez par vous adonner fréquemment et avec ferveur à l'oraison : c'est à l'oraison que vous pouvez appliquer ces paroles de la Sagesse : Tous les biens à la fois me sont venus avec elle ; et par son entremise j'ai possédé une honnêteté sans bornes (2) . Efforcez-vous ensuite d'éviter les entretiens inutiles , de ne dire ni entendre aucune parole oiseuse : Les entretiens mauvais, dit l'Apôtre, corrompent les bonnes moeurs (3). Fuyez , en troisième lieu , la société des hommes dissolus et sans réserve, moquez-vous des caresses des flatteurs, méprisez les présents, ayez en horreur les discours des semeurs de rapports et des murmurateurs , des médisants et des calomniateurs, car de tels hommes , au témoignage de l'Ecriture, sont détestables aux yeux de Dieu (4). N'avancez rien avec personne sans avoir prémédité et réglé vos paroles , sans un but d'utilité et de convenance. Abstenez-vous de toute duplicité et de toute dissimulation dans vos entretiens, parce qu'il y a mensonge , selon saint Augustin , à parler de la sorte , et c'est pourquoi le même saint dit ailleurs : « Que vos paroles passent sous la lime avant d'arriver à votre langue. »

Gardez-vous également de murmurer, de juger les autres et de les reprendre , à moins que vous ne les

1 Cor., 14 . — 2

Sap., 7. — 3 II Cor. — 4

Rom., 1.

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voyiez offenser Dieu ouvertement; mais de votre côté lorsque vous êtes repris, mettez-vous à genoux et avouez votre tort aussitôt, que vous soyez ou non coupable. C'est le propre des âmes vertueuses, dit saint Grégoire , de redouter le mal même où il n'est pas. Ensuite quelque offense que vous receviez de la part d'un autre, ne répondez pas, mais recourez à la patience en disant : Il est juste que toutes les créatures se soulèvent contre moi. Je suis un homme plein d'orgueil; j'ai offensé toute ma vie l'Auteur suprême des créatures; je l'offense encore fréquemment et sous le moindre prétexte.

Lorsque vous allez à l'église, ayez toujours soin , si vous le pouvez , de fléchir le genou devant l'autel , soit en entrant, soit en sortant; car il est écrit : Que tout genou fléchisse au nom de Jésus (1). De même, lorsque vous allez par la maison ou dehors, ayez toujours un pas modéré, les mains dans une position convenable, les yeux baissés, retenus et non errants çà et là. « Un oeil sans pudeur, dit saint Isidore, est l'indice d'un coeur impudique. » Quand vous voyez les frères occupés à ne s'entretenir ni de Dieu ni des saintes Ecritures, mais d'autre chose, retirez-vous aussitôt, surtout s'ils murmurent contre quelqu'un ou s'ils parlent de guerres : Leur langage, dit l'Ecriture, est comme un glaive aigu (2).

Maintenant si vous désirez mettre d'une manière plus parfaite ces conseils en pratique, efforcez-vous d'être toujours humble en votre coeur et en vos oeuvres,

1 Phil., 2 — 2 Ps. 56.

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parce que, selon saint Grégoire, recueillir les autres vertus sans l'humilité, c'est porter de la poussière contre le vent (1).

CHAPITRE X. De la tentation.

L'ennemi du genre humain a coutume de se porter en secret sur la voie des fidèles et de les attaquer par la tentation, comme saint Pierre nous l'enseigne dans ce passage où il est dit (2): Le démon, votre ennemi, tourne autour de vous comme un lion rugissant, cherchant qui il pourra dévorer. C'est pourquoi ii vous faut, selon le conseil du Sage, apporter la plus grande sollicitude à la garde de votre âme (3). Lors donc que vous vous sentez en butte à ses assauts, recourez à Jésus-Christ : il est fidèle et il vous fera tirer avantage de la tentation même. Dites lui : Secourez-moi , « Seigneur mon Dieu , ne vous éloignez pas de moi;

hâtez-vous de me venir en aide, Seigneur, vous le Dieu de qui dépend mon salut ; délivrez-moi de mes ennemis puissants et de ceux dont la haine me poursuit. Placez-moi près de vous, Seigneur, et que la main de qui que ce soit combatte contre moi. Quand des armées entières s'élèveraient contre moi , mon coeur ne craindrait pas. »

Pensez ensuite que tout homme, par le péché,

1 Hom.

7, in cv. — 2 I Pet., 5. — 3 Prov., 4.

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se rend indigne de la gloire inestimable des bienheureux, et s'expose aux tourments horribles et infinis des damnés. Ces deux choses, si vous y êtes fidèle, éloigneront de vous la tentation. Si cependant le tentateur cherche encore à l'emporter, méditez souvent la Passion cruelle de Jésus-Christ ; car, au rapport de l'Ecriture (1), en occuper sa pensée, c'est une sagesse consommée, et celui qui veillera en sa présence sera bientôt en sûreté; ou autrement : si la Passion du Rédempteur s'imprime bien en notre âme, il n'y aura plus de place en notre chair pour les attaques de la tentation : elle est une armure contre nos ennemis, elle est cette armure dont l'Apôtre a dit : Revêtez-vous de l'armure de Dieu afin de pouvoir vous défendre des embûches du diable (2). Et c'est avec raison que saint Paul s'exprime ainsi : Aucun moyen ne saurait être plus efficace à ruiner promptement les armées de l'enfer. Jésus-Christ a souffert dans la chair, dit également saint Pierre , armez-vous donc de cette même pensée (3). Saint Bernard s'exprime encore plus clairement sur ce sujet (4): « Toutes les fois , dit-il , que vous vous sentirez attaqué par des pensées honteuses, entraîné à des désirs pervers , représentez aux regards de votre âme comment Jésus-Christ a été crucifié pour vous. Regardez comment il a été trahi par Judas , traité ignominieusement, blasphémé, meurtri de soufflets, jugé, condamné, dépouillé, flagellé , accablé sans ré serve d'injures et d'opprobres, crucifié entre deux

1 Sap., 6. — 2

Ephes., 6.— 3 I Pet., 4.— 4 De int. Dom., c. 38

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voleurs, déchiré de clous, souillé de crachats, couronné d'épines, abreuvé de fiel, percé d'une lance ; comment le sang a coulé de toutes les parties de son corps, et comment, ayant incliné la tête, il rendit l'esprit. Ainsi votre Rédempteur est mort pour vous sur la croix , et vous ne comprenez pas de quelle pensée détestable vous vous souillez en votre âme. »

CHAPITRE XI. De la familiarité avec les personnes du monde.

Durant tout le cours de votre vie, appliquez-vous , autant que vous le pouvez convenablement , à éviter les rapports trop intimes avec les personnes du monde ; le monde, selon le langage de l'Ecriture , se compose d'une génération perverse et infidèle (1). Lorsque vous serez forcé , par nécessité ou dans un but utile , de voir ces sortes de personnes , parlez de choses dignes et avantageuses, et si elles portent la conversation sur des sujets mondains, les guerres et autres frivolités, ne les suivez point dans une telle voie, quand même on devrait vous accuser de singularité. Dites avec le Prophète : Que ma bouche ne s'entretienne point des oeuvres des hommes (2).

Soyez toujours timide au milieu du monde et jamais eu pleine sécurité; gardez l'humilité , l'honnêteté, et

1 Deut., 31. — 2 Ps.

16.

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ne vous livrez pas à de longues conversations, afin d'accomplir celte parole de l'Evangile : Que votre lumière luise devant les hommes, afin que, voyant vos bonnes oeuvres, ils glorifient votre Père qui est dans le ciel (1). Fuyez les personnes du sexe comme des serpents; ne liez aucune conversation avec elles sans un besoin urgent et n'arrêtez jamais vos regards sur leur visage. Si une femme s'entretient avec vous, oubliez ses paroles le plus promptement possible : Ses discours sont plus doux que l'huile, dit le Prophète, et ils sont des traits aigus (2). C'est pourquoi saint Augustin nous dit également : « Que vos entretiens avec les personnes du sexe soient austères, courts et rigides. Vous ne devez pas les éviter avec moins de soin parce qu'elles sont saintes : plus leur vertu est élevée , plus elles attirent avec force , et à l'occasion d'une conversation innocente, le poison d'une concupiscence coupable se répand en nos coeurs. Croyez-moi, ajoute notre saint, je suis évêque , je vous parle en Jésus-Christ selon la vérité et je ne mens pas : j'ai vu , sous un semblable prétexte, tomber les cèdres du Liban et les chefs du troupeau ; j'ai vu tomber des hommes dont je ne redoutais pas plus la chute que celle d'un Grégoire de Nazianze et d'un Ambroise. Fuyez donc les piéges de semblables personnes : vous n'êtes ni plus saint que David , ni plus fort que Samson , ni plus sage que Salomon. »

1 Mat. 5. — 2 Ps. 54.

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CHAPITRE XII. Qu'il ne faut point juger les autres.

Personne n'a reçu le soin de juger les secrets des coeurs, comme nous l'enseigne l'Apôtre quand il nous dit : Ne jugez point avant le temps (1); mais suspendez votre jugement jusqu'à ce que le Seigneur vienne, qui exposera à la lumière ce qui est caché dans les ténèbres, et qui produira au grand jour les plus secrètes pensées des coeurs. Gardez-vous donc de juger ou de mépriser jamais les autres; mais quand vous voyez le prochain faire quelque close qui vous déplaît , avant de vous prononcer , commencez par abaisser votre regard sur vous, afin de voir si vous n'avez aucun reproche à vous adresser. Si vous vous reconnaissez coupable, alors appliquez-vous à vous-même le jugement que vous vouliez porter sur un autre; condamnez-vous en disant avec le Prophète (2) : C'est moi qui ai commis l'iniquité, et ne soyez pas comme l'hypocrite qui ne considère jamais ses défauts et présume toujours bien de soi, tandis qu'il juge les autres, les déchire, les condamne et veut découvrir une paille dans leurs yeux sans vouloir reconnaître la poutre qui l'aveugle. La Vérité elle-même flétrit une pareille conduite dans ces paroles (3) : Hypocrite, ôtez premièrement la poutre de votre oeil, et alors

1 II

Cor.,4.— 2 II Reg, 24. — 3 Mat., 7.— Luc., 6.

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vous verrez comment vous pourrez tirer la paille de l’oeil de votre frère. De là ces autres paroles d'un poète exprimant la même chose : « O vous qui découvrez une paille dans l'oeil de Notre frère, rejetez loin de vous la poutre qui trouble vos regards. »

« Avez soin, dit saint Bernard (1), de n'être pas un scrutateur curieux de la vie des autres, ni un juge téméraire. Quand même votre frère commettrait une action digne de blâme, quand même vous en seriez témoin , ne le jugez pas , mais plutôt excusez-le, excusez son intention si vous ne pouvez excuser sa conduite., prétextez l'ignorance, la

surprise, le hasard. Si l'évidence du mal est telle que vous ne puissiez l'excuser eu aucune façon, pensez au moins en vous-même et dites-vous : La tentation a été terriblement violente. Qu'aurait-elle fait de moi s'il lui eût été donné de m'attaquer avec un tel empire? » Ne soyez clone pas enclin à juger les autres ou à vous répandre en murmures sur leur compte; mais exercez plutôt votre jugement sur vous, considérez-vous vous-même et dites avec le Prophète : Je ferai connaître mon iniquité et j'occuperai ma pensée de mon péché (2).

2 Ps. 37.

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CHAPITRE XIII. De l'obéissance.

On ne saurait marcher plus sûrement dans la voie du salut qu'en faisant abnégation de soi-même par une humble obéissance. Voilà pourquoi Jésus-Christ a dit à ses disciples (1) : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce soi-même par la soumission de l'obéissance, qu'il porte sa croix par la mortification de la chair , et qu'il me suive enfin par la perfection de sa vie. C'est justement que le Seigneur invite à cette soumission de l'obéissance , car par elle on obtient une victoire merveilleuse contre ses ennemis : L'homme obéissant, dit le Sage, se glorifiera de ses victoires (2). Dieu lui-même se laisse vaincre par l'obéissance, et saint Grégoire nous dit : « Si nous obéissons à nos supérieurs, Dieu à son tour se montrera obéissant à nos prières. » Une seule prière d'un pécheur obéissant, ajoute saint Augustin, est exaucée plus promptement que dix mille faites par un homme insoumis.

Appliquez-vous donc durant votre vie entière à vous soumettre et à obéir humblement selon Dieu , non-seulement à vos supérieurs, mais encore à vos inférieurs , sans vous dire : Qui m'a donné cet ordre? II n'est pas permis à un inférieur d'examiner : il se

1 Luc., 9. — 2 Prov., 21.

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hâte d'obéir en toute simplicité. Prenez garde de ne jamais, soit en public , soit en secret, arracher sous prétexte d'obéissance, par vous ou par d'autres, ce qui est selon vos désirs; ce n'est point là obéir, mais abuser de sa volonté propre. « Si quelqu'un s'efforce ouvertement ou en secret , dit saint Bernard , de se faire commander par son père spirituel ce qu'il a résolu d'accomplir, celui-là se trompe s'il s'imagine avoir pratiqué l'obéissance : il n'a point obéi à son supérieur en cette circonstance, mais son supérieur lui a obéi (1). » Qu'il craigne celui-là, parce que ce qui brûle en enfer, c'est la volonté propre. «Otez cette volonté , dit encore saint Bernard , et il n'y aura plus d'enfer. » Evitez donc de manifester votre volonté dans votre intérêt particulier , surtout lorsqu'elle diffère de celle des supérieurs. « C'est un grand mal que la volonté propre s'écrie le même saint, puisque par elle noire bien cesse d'être un bien. »

Si un ordre difficile à accomplir vous inspire du mécontentement , pensez bien vite à Jésus-Christ : il était le Roi des rois , le Seigneur des seigneurs , et il s'est humilié lui-même, il s'est rendu obéissant jusqu'à mourir ; il a dit : Je suis descendu du ciel non pour faire ma volonté, mais la volonté de mon Père qui m'a envoyé (2). Si vous voulez marcher sur les traces de votre Dieu , dites aussi : Je suis sorti du monde non pour faire ma volonté, mais celle des autres.

Maintenant, quelle doit être la perfection de l'obéissance , saint Bernard nous le fait connaître dans les

1 Serm.

de trib. ord. eccl. — 2 Joan., 6.

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paroles suivantes : « Le vrai obéissant , dit-il , ignore tout retard; il ne renvoie pas au lendemain l'accomplissement des ordres qu'il a reçus ; mais ses yeux sont aussitôt prêts à voir, ses oreilles à entendre , sa langue à parler, ses mains à agir, ses pieds à marcher, et il se recueille tout entier en lui-même pour faire la volonté de son supérieur (1). »

CHAPITRE XIV. De la pauvreté.

La pauvreté volontaire étant la base première de tout l'édifice spirituel , observez-la donc strictement durant votre vie en toutes ces choses qui passent, et n'ayez rien sous le ciel de plus que ce que la règle a accordé à vos besoins.

Que les frères, nous dit-elle, n'aient rien en propre, ni maison , ni aucune autre chose (2). Et en effet , au rapport de saint Jean , tout ce qui est dans le monde est ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie (3). Les choses de ce monde passent et sont opposées aux biens célestes. Soyez donc toujours pauvre si vous ne voulez pas être rejeté du ciel. L'homme, dit saint Grégoire, se sépare d'autant plus du divin amour qu'il cherche davantage son bonheur ici-bas. Au contraire, plus il méprise les objets terrestres, plus il s'approche de Dieu. C'est

6. — I Joan., 2.

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pourquoi l'Apôtre écrivait : Je regarde tout comme de la boue afin de gagner Jésus-Christ (1). Ainsi méditez sans cesse les choses du ciel pour arriver au mépris de celles de la terre. Si nous considérions la valeur et la multitude des biens qui nous sont promis dans la gloire , tout ce que le monde possède perdrait son prix à nos yeux. Bienheureux donc les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux leur appartient (2).

Mais si la pauvreté des biens terrestres nous conduit à la gloire des élus, vous devez donc vous efforcer de la garder dans toute sa rigueur , cette pauvreté , et surtout dans vos livres , vos sandales , vos habits , veiller à n'avoir que les choses strictement requises pour vos besoins, ne pas considérer comme nécessaires les superflues et craindre même comme des inutilités celles qui sont de rigueur. Nous croyons user seulement du nécessaire , et nous possédons , si nous voulons y regarder de près , une foule d'objets inutiles. Ainsi n'ayez rien ni par vous-mêmes ni par l'entremise d'un autre , et soyez attentif à ne rien conserver en votre cellule en dehors de ce qu'il faut. Et ici j'entends parler même des choses les plus minimes , de peur que la négligence sur ce point n'entraîne en des excès plus considérables. Vous avez échappé à de graves dangers , dit saint Augustin, prenez garde de n'être point submergé par un grain de sable; car, au rapport de l'Ecriture, la pauvreté est un arbre de vie pour ceux qui l'embrassent, et celui qui se tient

1 Philip., 3. — 2 Mat., 5.

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uni à elle est vraiment heureux (1). Si donc vous lui demeurez fidèle jusqu'à la fin de votre vie, vous pourrez entrer dans la félicité céleste : la Vérité elle-même l'a promise aux pauvres parfaits quand elle a dit : Bienheureux les pauvres d'esprit parce que le royaume des cieux leur appartient. Ce royaume est d'autant plus avantageux qu'il est plus abondant en richesses, d'autant plus à l'abri de tout danger qu'il est plus sublime , d'autant plus ineffable en ses délices qu'il est plus brillant de splendeur, d'autant plus illustre que ses habitants sont plus glorieux. Daigne nous y conduire Celui qui vit et règne dans tous les siècles des siècles.

CHAPITRE XV. Du silence.

Les consolations célestes nous sont souvent refusées quand nous nous livrons à de trop longues conversations; observez donc durant toute votre vie un silence rigoureux dans les moments désignés pour cela et dans les lieux où il vous est défendu de parler. Votre force, dit l'Ecriture (2), sera dans le silence et l'espérance. Gardez-le en quelque lieu que vous vous trouviez, à l'office divin, dans l'accomplissement de vos divers services, et partout où il y a plus de trois frères. Depuis Complies jusqu'au lendemain après Tierce , ne parlez point si vous n'êtes interrogé , ou si vous

1 Prov., 3. — 2 Is.,

30.

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n'êtes contraint de le faire par un motif de nécessité ou d'utilité. L'âme qui n'est pas fortifiée par le rempart du silence , dit saint Grégoire , est aisément percée des traits de l'ennemi. La bouche de l'homme, ajoute saint Augustin, doit être comme une muraille; il ne doit l'ouvrir que pour louer Dieu , s'accuser et rendre service.

Gardez donc le silence et ne prononcez jamais aucune parole de médisance , de bouffonnerie ou toute autre parole inconvenante. Non-seulement vous aurez à rendre compte au jour du jugement des conversations oiseuses , nuisibles et dangereuses , mais encore d'une seule parole inutile prononcée par vous, selon l'enseignement du Sauveur (1). Voilà pourquoi le Prophète a dit : Ils ont été dans la joie parce qu'ils ont gardé le silence (2). Si vous voulez éviter les paroles dangereuses, commencez par vous abstenir de celles qui sont inutiles. Celui qui ne réprime pas les paroles oiseuses, dit saint Augustin, s'en permettra bientôt de coupables. De là ce conseil du Sage : Jeune homme, ouvrez à peine la bouche dans votre propre cause; et lorsque vous aurez été interrogé deux fois, répondez en peu de mots (3). Mais surtout gardez le silence sur les choses du siècle et les différentes guerres; n'aimez point à en entendre parler : de telles conversations sont un venin mortel pour les âmes; c'est de ceux qui les tiennent qu'il est écrit : Ils se sont servis de leurs langues pour tromper avec adresse; ils ont sur leurs lèvres le venin des aspics (4).

1 Mat., 12. — 2 Ps. 106. — 3

Eccl., 32. — 4 Ps. 12.

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* Pendant que frère Bonaventure, de sainte mémoire , alors ministre général de son Ordre et ensuite cardinal , se trouvait à la maison des Frères mineurs de Paris, un frère assez avant en son intimité y faisait alors ses études. C'était un jeune homme d'un caractère excellent. Il alla le trouver un jour et le supplia ardemment de vouloir bien lui apprendre comment il pourrait, dans l'ordre, conserver sa jeunesse irrépréhensible et sans tache, et croître en mérites pour la vie éternelle. Alors frère Bonaventure, poussant un grand soupir, lui répondit :

Mon fils, si vous voulez demeurer sans péché et exempt de toute souillure en la vie religieuse, rappelez-vous les six conseils suivants et ayez-les sans cesse présents à votre pensée : nous les avons puisés dans les enseignements et les exemples des saints Pères.

1° Soyez toujours fidèle à l'oraison et ù la lecture des saints livres. Pour y arriver et ne point vous relâcher, visitez souvent l'église le jour et la nuit et aimez votre cellule par-dessus tout. Qu'on ne vous voie jamais hors d'elle ou de l'église , passer votre temps avec d'autres dans l'oisiveté sur les places ou les chemins ; mais , quand l'office ou le repas est terminé, quand vous avez rempli vos charges ou les commandements de vos supérieurs, revenez de suite à votre cellule sans lever les yeux, et là rendez-vous à vous-même.

2° Veillez sur toute chose à bien garder l'honnêteté en votre coeur et en tous vos sens. Pour y arriver,

* Ce qui précède ces avis a été écrit par un religieux de l'ordre des Frères mineurs.

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n'ayez jamais de liaison spirituelle trop intime avec personne; mais vivez d'une manière commune avec tout le monde, en sorte qu'on ne remarque en vous rien d'extraordinaire ni de singulier.

3° Exercez une vigilance sans bornes sur votre langue , et quand vous êtes avec les autres , ne parlez que de choses nécessaires et seulement lorsque l'on vous interroge. Ne louez personne et ne blâmez ni les absents ni ceux qui vous écoutent quand même les autres vous en donneraient l'exemple.

4° Soyez souverainement attentif à ne jamais rapporter ce que vous avez appris des autres , si ce n'est pourtant les choses propres à édifier.

5° Rappelez souvent en votre coeur le souvenir des bienfaits de Dieu et de vos péchés , des félicités du ciel et des peines de l'enfer. Pensez aussi à tous ceux qui sont dans la tribulation et aux misères de ce monde.

6° Soyez fidèle à ne jamais juger personne en votre coeur ni en vos paroles, si ce n'est vous-même. — Observez ces choses et vous vous sauverez au milieu des hommes.

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CONSEILS ÉV.

CONSEILS ÉV.

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DES CONSEILS ÉVANGÉLIQUES

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DES CONSEILS ÉVANGÉLIQUES

CHAPITRE PREMIER. De la religion.

CHAPITRE II. De l'obéissance.

CHAPITRE III. De la pauvreté.

CHAPITRE IV. De la chasteté.

CHAPITRE PREMIER. De la religion.

La voie des conseils évangéliques est parcourue par les hommes parfaits , comme sont les religieux. Nous allons donc nous entretenir d'abord de la religion elle même ou autrement de la vie commune.

Considérez trois choses, au nom du Seigneur , touchant la vie religieuse : le type auquel elle est comparée , le principe d'où elle dérive et le voeu qui l'enchaîne. Le type auquel nous pouvons comparer une telle vie et par où elle nous apparaît digne de louange, est de plus d'une sorte. Trois choses, en effet, provoquent nos hommages chez les religieux : le poids de la gravité, l'amour de la vie commune et la fuite de tout bien propre.

Le religieux doit donc avoir le poids de la gravité. De même qu'un changeur véritable connaît les meilleures pièces d'argent à leur pesanteur , ainsi un religieux se fait connaître au poids de sa gravité. Aussi est-il dit dans les psaumes : Je vous louerai au milieu d'un peuple plein de gravité (1).

1 Ps. 54.

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Le religieux doit aimer la vie commune; nous le voyons par beaucoup d'exemples. D'abord, quand plusieurs hommes sont réunis, ils s'avancent avec plus de sécurité, ils sont plus forts contre les attaques et ils trouvent en eux-mêmes des consolations plus abondantes. Voilà pourquoi il est dit au livre de l'Ecclésiaste : Il vaut mieux être deux ensemble que d'être seul (1). Ensuite, quand un oiseau est seul , c'est ou un oiseau de proie, comme l'épervier, ou un oiseau ayant perdu son compagnon, comme la tourterelle. De même le religieux qui veut être seul est un oiseau de proie par ses médisances , ses jugements sur son supérieur et ses frères, ou bien il a perdu son compagnon, ou autrement Jésus-Christ. C'est pourquoi il est écrit : Malheur à celui qui est seul (2) ! Lorsque le Seigneur fut présenté au temple, on offrit deux tourterelles et non une seule. Quand une chandelle est seule, le vent l'éteint facilement; quand elle est allumée avec plusieurs autres, il n'en est pas de même. Ainsi plusieurs hommes réunis par le lien de la charité jettent un éclat plus brillant par leurs bons exemples et brûlent avec plus d'ardeur par leurs désirs des choses divines. C'est ce qui fait dire au Prophète (3) : Assemblez les saints du Seigneur en sa présence. De plus , une seule pièce d'argent ne saurait constituer un trésor, mais plusieurs réunies; un seul soldat ne forme pas une armée, un seul étudiant une école, un seul bœuf un troupeau, une seule abeille un essaim, un seul grain de blé un monceau , une seule espèce

1 Eccles., 4. — 2 Eccles., 4. — 3 Ps. 49

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de senteur une maison de parfumeries; mais partout il faut la réunion de plusieurs. Ainsi , lorsqu'un certain nombre d'hommes sont unis par le lien de l'amour, il y a sans contredit chez eux une abondance plus considérable de mérites. L'Esprit-Saint voulant nous montrer un exemple de cette vérité, ne s'est pas répandu sur un seul, mais sur plusieurs disciples assemblés, comme nous le lisons au livre des Actes (1).

Le religieux doit fuir soigneusement la possession de biens propres. De même que la chauve-souris boit l'huile dans l'église , où les hommes s'occupent à louer Dieu , ainsi le religieux propriétaire, marchant sur les traces de cet animal, boit et vole les biens du monastère où les autres chantent les louanges du Seigneur et vaquent à son service; Judas seul , parmi les apôtres, s'appropriait l'argent (2).

Remarquez , en second lieu, qu'il y a trois choses réprouvées d'une manière spéciale en tout religieux : l'indévotion, la dissolution et les courses continuelles. Un religieux indévot est comme un jonc qui, planté dans l'eau ou dans un lieu humide, demeure toujours aride en lui-même. De même que le poisson ne cesse de se rassasier d'eau et se trouve cependant vide lorsqu'on l'ouvre, de même le religieux sans dévotion meurt d'inanition en présence d'un pain abondant, de soif à côté d'une fontaine, de froid auprès d'un foyer ardent. C'est de tels hommes qu'il est dit dans les Psaumes : Les riches ont été dans la détresse et en proie à la faim (3).

12. — 3 Ps. 33.

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On doit réprouver encore dans un religieux une vie dissolue et le manque d'honnêteté dans ses rapports avec les autres. Un homme du monde vivant de la sorte ne fait tort qu'à lui ; mais un religieux dissolu et sans réserve déshonore son monastère et son ordre. Quand on présente du vin sur un marché, on juge de la totalité par celui que l'on offre dans un verre à l'appréciation publique; ainsi le monde juge de toute une communauté , de tout un ordre , soit en bien, soit en mal , par les exemples offerts à ses regards en la personne d'un seul religieux. voilà pourquoi l'Apôtre a dit : Nous avons été donnés en spectacle au monde (1).

Enfin les courses continuelles méritent d'être condamnées dans un religieux. De même qu'un poisson ne saurait vivre long temps hors de l'eau , de même un religieux ne saurait être longtemps à courir sans s'exposer par sa faute à une prompte mort. De là cette parole de saint Jérôme : « L'oisiveté est pour moi une prison , et la solitude un paradis. »

Remarquez , en troisième lieu , qu'un religieux doit se mortifier, mais non se tuer, obéir à son supérieur et ne point lui résister; avancer toujours dans le bien et ne jamais reculer. D'abord , un religieux ne doit point tuer son corps , mais le discipliner , régler la discipline d'une manière conforme à la raison et quelquefois même relâcher de sa sévérité. De même que l'aigle abaisse ses ailes pour mieux les étendre ensuite; de même que le chasseur relâche les cordes

1 II Cor., 4.

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de son arc pour les resserrer plus fortement après , ainsi de temps à autre il faut modérer et tempérer la rigueur de la discipline, pour ensuite l'embrasser avec une énergie nouvelle; car l'Apôtre a dit : Que votre obéissance soit raisonnable (1).

Un religieux doit obéir avec humilité à son supérieur et ne point lui résister. On juge un membre paralysé quand il ne se meut pas au commandement de la tête. Tel est le religieux pervers et insoumis qui n'éprouve rien et demeure insensible aux ordres de son père spirituel. C'est de pareils hommes qu'il est écrit dans l'Exode : Ils deviendront immobiles comme des pierres (2). L'élément liquide , dit Aristote, ne saurait se servir de borne à soi-même , il a besoin d'être retenu par un autre. » Ainsi le religieux est bien gouverné seulement lorsqu'il observe les commandements de son supérieur ; il l'est mal quand il suit le mouvement de sa volonté propre. De là cette parole de saint Bernard : « Otez la volonté propre et il n'y aura plus d'enfer (3). »

Un religieux doit avancer toujours dans le bien et ne jamais reculer. Il doit commencer par des choses plus faciles , pour aller ensuite à des choses plus sublimes, car ne pas profiter dans la voie de Dieu , c'est décroître. De même qu'un édifice est plus large à sa base et va en se resserrant à mesure qu'il s'élève davantage, ainsi un religieux doit commencer par établir sa perfection sur une telle base qu'il puisse y ajouter et persévérer; autrement on lui appliquera

1 Rom., 12. — 2 Exod., 15. — 3 Serm. 3, de Res. Dom.

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cette parole de l'Evangile : Cet homme a commencé à bâtir et il n'a pu terminer (1). Mais il doit par-dessus tout persévérer dans la vie religieuse , parce que , dit le Sauveur, quiconque met la main à la charrue et regarde en arrière, n'est point propre au royaume de Dieu (2). Ce serait une grande folie pour un homme de sortir du vaisseau au montent de la tempête et de se jeter dans la mer; ainsi est insensé celui qui , au milieu de la tentation abandonne la vie religieuse pour se précipiter au milieu des flots de ce monde. C'est à un tel homme qu'il convient de dire : Si vous ne demeurez sur le vaisseau, vous périrez (3).

En quatrième lieu , un religieux a besoin d’être nourri sous la discipline et d'être formé d'une triple manière : comme un petit enfant dans la maison paternelle, comme une faible plante dans un jardin, comme un tendre arbrisseau dans un verger. Il doit être nourri et élevé avec soin sous les lois de la discipline à la façon d'un petit enfant. Il doit avoir, remarquez-le bien, deux sages-femmes pour le recevoir à son entrée dans la vie religieuse, deux nourrices dans son accroissement et son progrès, deux conseillères quand il est arrivé à l'état de perfection. Ces deux sages-femmes sont : l'obéissance qui lui lie les pieds et les mains et l'enveloppe des langes de la pauvreté ; l'humilité qui le couche dans la crèche et le berceau du cloître , en lui donnant pour garde la tempérance et pour attache le cilice. Voilà les deux sages-femmes dont il est parlé dans l'Exode, et qui, chez les Hébreux,

1 Luc., 14. — 2 Luc., 14. — 3

Act., 27.

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conservaient les enfants mâles (1) ; elles conservent encore les religieux véritables, ceux qui veulent mener une vie parfaite. — Les deux nourrices dont le religieux a besoin dans la voie du progrès sont : 1° la vérité, qui lui apprendra à parler. Aussi saint Pierre nous dit-il : Si quelqu'un parle , qu'il paraisse que Dieu parle par sa bouche (2). 2° L'honnêteté, qui lui indiquera comment il doit marcher. De là cette parole de l'Apôtre : Nous vous ordonnons de vous conduire honnêtement envers les personnes du dehors (3). — Il lui faut néanmoins deux conseillères dans l'état de l'age mûr ou de la perfection. La première est la charité envers Dieu et le prochain , car saint Paul a dit (4) : Que la charité fraternelle habite parmi vous; la seconde, l'austérité pour lui-même, selon cette autre parole du même Apôtre : Je châtie mon corps et je le réduis en servitude (5).

Le religieux doit être traité sous les règles de la discipline , ou autrement dans la vie religieuse, comme une plante en un jardin. Le jardinier remue souvent la terre autour des jeunes plantes confiées à ses soins. Ainsi doit-il en être spirituellement pour le jeune religieux. On arrache ces plantes d'un lieu, on les transplante dans un autre , on les tient enfermées, on les arrose, on les émonde, on les environne de terre et on les cultive. Ainsi le novice , comme une plante délicate , a besoin d'être arraché entièrement au monde, transplanté dans la vie religieuse, enraciné

1 Exod., 1.

— 2 I Petr., 4. — 3 I Thess., 4. — 5 Hebr., 13. — 6 I Cor., 9.

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par une sainte résolution , enfermé par la circonspection, arrosé par la dévotion, environné par des exercices et des occupations , et enfin d'être cultivé. Telles sont ces plantes nouvelles dont parle le Prophète, alors qu'elles s'offrent à nos regards dans toute la force de leur jeunesse.

Enfin le religieux doit être formé dans la vie religieuse comme un arbuste dans un verger. Quand un arboriste possède un rejeton d'une espèce excellente, il l'entoure d'une multitude de soins : il s'applique à lui faire prendre racine , à fortifier sa tige , à lui faire produire des branches , des feuilles, des fleurs et des fruits. Ainsi l'arbuste spirituel, le néophyte, l'homme nouvellement placé dans la vie religieuse, comme en un lieu de réserve, a besoin aussi lui de prendre la racine d'une humilité profonde, la tige d'une droite intention, les rameaux d'une charité sincère, les feuilles d'un langage honnête, les fleurs d'une vie aimable et enfin par-dessus tout les fruits des bonnes oeuvres , car c'est à ses fruits qu'on le reconnaîtra , selon la parole du Sauveur (1). C'est de rejetons semblables, de rejetons généreux et de grande espérance que le Prophète a dit (2) : Vos enfants seront autour de votre table comme de jeunes oliviers; et cette table n'est autre que la religion sainte.

La vie religieuse est vraiment digne de louanges en son origine première. Toute religion , toute congrégation spirituelle , toute réunion d'une vie fraternelle a pour premier auteur Samuel , qui rassembla

1 Mat., 7. — 2 Ps. 127.

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en un même lieu un grand nombre de prophètes, comme nous le lisons au premier livre des Rois et comme l'histoire nous l'enseigne (1). Elle prit naissance, en second lieu , d'Elisée avec qui demeurèrent les fils des prophètes, comme nous l'enseigne encore la sainte Ecriture (2). Son troisième auteur est saint Jean-Baptiste, qui forma une assemblée de disciples. Le quatrième est Jésus-Christ, qui réunit des disciples et des apôtres. Ce genre de vie eut ensuite pour auteur les apôtres, auxquels s'attachèrent beaucoup de disciples menant une vie commune, après l'envoi de l'Esprit-Saint, car parmi eux nul n'appelait sien ce qu'il possédait, mais tout était commun. Après eux, saint Marc eut à Alexandrie des disciples menant une vie admirable, comme nous le lisons dans l'histoire ecclésiastique. De là sont sortis les moines, qui furent de trois sortes : les cénobites vivant en communauté; ceux appelés remoboth, qui habitaient deux et trois ensemble , et les anachorètes , qui demeuraient seuls dans le désert. Paul en est le fondateur, Antoine la gloire , et Jean-Baptiste le chef (3).

La vie religieuse est enfin maintenue et enchaînée par un lien vraiment remarquable, un lien qui la rend tout-à-fait glorieuse. Ce lien est triple et digne de louanges; il est formé de l'obéissance religieuse qui soumet , de la pauvreté qui allège, et de la chasteté qui embellit. L'obéissance ôte au religieux sa volonté propre et par conséquent l'enfer, selon cette parole déjà citée de saint Bernard : « Enlevez la volonté

1 I Reg., 10. — 2 IV Reg., 4. — 3

Hieron., epist. ad Eustoch.

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propre, et il n'y alma plus d'enfer. » La pauvreté délivre de l'amour des choses terrestres, et par là même de tout mal, comme l'enseigne saint Paul en ce passage : La source de tous les maux est la cupidité (1). La chasteté éloigne de l'homme toute souillure de la chair et le rend semblable aux anges, selon que nous l'apprend le Sauveur quand il nous dit : Après la résurrection, les hommes n'auront point de femmes, ni les femmes de maris; mais ils seront comme les anges de Dieu dans le ciel (2). Nous allons maintenant parler avec ordre de ce triple lien. Commençons par l'obéissance.

CHAPITRE II. De l'obéissance.

Nous avons trois choses à considérer touchant l'obéissance : les éloges dont elle est comblée, les secours dont elle est assistée, et les emplois auxquels elle est appliquée.

Les éloges dont l'obéissance a été comblée sont en grand nombre : elle est appelée l'école du Sauveur, un genre de martyre glorieux , la palme triomphale, l'échelle du paradis. Le Sauveur a enseigné l'obéissance d'une triple manière par son exemple : en venant en ce monde, en demeurant au milieu du monde, en quittant le monde. Il l'a enseignée en

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