Œuvres spirituelles (page 74)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1. D'abord la convoitise de la chair se trahit par un besoin de friandises, de mollesse, de volupté, elle te domine donc si tu recherches les aliments et les boissons délectables, les vêtements et les meubles confortables, les entretiens et les divertissements, sensuels, qu'il est répréhensible d'admettre délibérément, mais dont l'homme spirituel doit désavouer même les premiers mouvements.

2. Ensuite la convoitise des yeux se délecte : à savoir des choses cachées ou secrètes, à avoir des choses précieuses ou chères, à voir des choses belles ou rares, en quoi se manifeste une cupidité, avarice ou curiosité condamnable et préjudiciable à l'homme spirituel.

3. Enfin la convoitise de l'esprit ou orgueil de la vie se retrouve dans le désir de la faveur, dans le goût de la louange, dans l'appétit des honneurs, qui sont choses vaines et rendent vain l'homme,- s'il s'y livre; et que tu dois fuir à l'égal du désir charnel. Sur toutes ces tendances, l'aiguillon de la conscience doit stimuler le remords du coeur.

VI. - A l'égard de la malice recherche si elle t'a dominé ou te domine encore; elle a pour racines : la colère, l'envie, la tiédeur.

1. D'abord la colère se manifeste : par l'émotion, par le geste, par la parole; elle trouble le coeur, elle change le visage, elle s'exhale en clameurs; elle se trahit dans les sentiments, dans les attitudes, dans les actes.

2. Ensuite l'envie se manifeste : par la tristesse du bien d'autrui, par le contentement de son infortune, par la mauvaise grâce à l'assister dans son besoin.

3. Enfin la tiédeur se manifeste : par des suspicions défavorables, par de malignes détractions, par des pensées blasphématoires.

Toutes ces formes de la malignité sont donc souverainement détestables et pernicieuses.

CONCLUSION.

Ainsi l'aiguillon de la conscience par ce tripartite examen triplement réitéré, acquerra la diligence, la délicatesse, et l'austérité nécessaires au progrès spirituel. Ton âme par cet exercice se remplira de la salubre amertume de la contrition.

VII. - Après avoir appris de quelle façon tu dois réveiller ta conscience par la recordation du péché, apprends maintenant comment tu peux l'aiguiser par la vigilance, la prudence, la circonspection envers toi-même. Car il suffirait point que ta conscience fût attentive, délicate, diligente; elle doit être exigeante, et c'est l'oeuvre de la circonspection. Elle le devient en évoquant : 1. le jour de la mort qui est imminent; 2. le regard du Juge fixé sur toi présentement; 3. le Sang de la Croix répandu comme récent. Reprenons : 1. le jour de ta mort est certain, incertain, irrévocable: certain quant au fait; incertain quant au jour, au lieu, au mode; irrévocablement fixé et irrémissible. Si tu y songes diligemment, plus diligemment encore tu travailleras, tandis que tu en as le temps, à te purifier de toute négligence, convoitise et malignité. Oserais-tu t'attarder dans le péché n'étant pas assuré du lendemain? 2. Le regard est fixé sur toi du Juge que tu ne, peux ni tromper, ni fléchir, ni fuir. Nul ne peut égarer sa sagesse infaillible, ni leurrer sa justice incorruptible, ni décliner sa vindicte inflexible, qui ne laisse aucun bien sans récompense, aucun mal sans châtiment. Ton oeil ne sera-t-il pas perspicace à reconnaître le péché, si tu sens peser sur toi ce regard aigu? 3. Le Sang de la Croix te parle un langage plus digne de toi : la mort imminente, le rigoureux jugement stimulent ton intérêt personnel. Jésus crucifié s'adresse à ton amour : Vois ce sang versé : pour réveiller ton coeur de sa torpeur, pour le nettoyer de ses souillures, pour amollir sa dureté. Vois-le répandu sur ton âme : pour la purifier de ses taches, pour la ressusciter de la mort, pour la féconder dans son aridité. Qui serait assez stupide, se sentant baigné d'un Sang si précieux, pour laisser en soi régner coupablement la négligence, la convoitise et la malignité?

VIII. - Ta conscience une fois réveillée par la recordation du péché, aiguisée par la circonspection, il te faut la rectifier par la considération de son bien. Or ce bien, dont l'acquisition redressera ta conscience faussée par le péché, consiste en trois vertus opposées aux trois vices reconnus par l'examen. A la négligence s'oppose la générosité, à la convoitise s'oppose l'austérité, à la malignité s'oppose la bénignité. Ces trois vertus acquises, ta conscience sera droite, forte et pure. A quoi nous pouvons appliquer la parole du Prophète Michée (6, 8) : " Je t'indiquerai, homme, quel est le bien et ce que de toi requiert le Seigneur : savoir :accomplir la justice, aimer la miséricorde et marcher soigneusement devant ton Dieu" . Et aussi le conseil du Seigneur en saint Luc,(12, 35) "Que vos reins soient ceints, vos lampes allumées, et vous-mêmes semblables à des serviteurs [vigilants]". IX. - Il faut commencer par la générosité qui fraie la voie aux deux autres. On peut la définir : une VIGUEUR de l'esprit qui secouant toute négligence se dispose à servir Dieu avec vigilance, confiance, aisance. - 2. L'austérité la suit qu'on peut définir : une RIGUEUR de l'âme; elle réprime toute convoitise et rend capable d'aimer ce qui est rude, pauvre, vil. -

3. La bénignité enfin est la troisième : elle est cette DOUCEUR de sentiment, cette suavité de coeur qui bannit toute méchanceté; elle incline à la bienveillance, à la tolérance, à l'allégresse intérieure.

RECAPITULATION DE LA VOIE PURGATIVE

Ici s'achève la purification de l'âme par le moyen de la méditation, car toute conscience pure est heureuse et joyeuse. Qui donc veut se purifier, qu'il exerce de la manière indiquée l'aiguillon de sa conscience. Note néanmoins que la méditation peut commencer par l'un ou l'autre des sujets proposés et passer de l'un à l'autre, ou demeurer fixée sur l'un ou sur l'autre, à son gré, jusqu'à ce qu'elle ait trouvé ce qu'elle cherche. Car le but de la méditation est d'atteindre et de goûter la PAIX, soit cette tranquillité, cette sérénité d'où sourd la JOIE spirituelle. Cette paix obtenue, l'esprit est prêt et prompt à tendre plus haut. Cette voie donc, où l'on entre poussé par le remords de la conscience, conduit au sentiment de spirituelle allégresse : on la parcourt dans la douleur, et dans l'amour on s'y consomme.

Section deuxième

ILLUMINATION DE L'AME

X. - Après avoir traité de la voie purgative, il vient à traiter en second lieu de la voie illuminative. L'homme y prend pour guide, non plus l'aiguillon de sa conscience, mais la lumière de sa raison. Le rayon de cette lumière doit être : d'abord projeté sur les dettes remises, ensuite étendu jusqu'aux faveurs commises, enfin tourné vers les récompenses promises.

PREMIER EXERCICE

CONSIDERATION DE NOTRE INDIGENCE

XI. Nous projetons la lumière de notre intelligence sur les dettes qui nous ont été remises lorsque nous pesons soigneusement les péchés que Dieu nous a pardonné, si nombreux, si graves, pour lesquels nous méritions d'être soumis à tant de peine, et privés de tant et si grands biens.

1. Cet énoncé suffit à nourrir notre méditation;

ajoutons-y pourtant la considération des maux où nous fussions tombés, si Dieu l'avait permis. Nos ténèbres seront illuminées par l'éclat de cette lumière, durant notre diligente méditation. Or cette lumière ne serait pas la lumière céleste dont la clarté s'accompagne toujours de chaleur, si à l'illumination ne correspondait point un élan de gratitude. Ici donc, rendons grâce pour le pardon qui nous a été accordé de nos péchés commis et pour la miséricorde qui nous a gardés de ceux où nous auraient entraînés l'indigence, la faiblesse et la malice de notre volonté.

DEUXIEME EXERCICE

CONSIDERATION DE NOTRE GRANDEUR

2. Nous étendrons en second lieu ce rayon de lumière jusqu'aux faveurs qui nous ont été commises, savoir les dons que nous avons à mettre en oeuvre et dont nous aurons à rendre et le compte et les fruits. Ces bienfaits se groupent aussi sous trois chefs, appartenant : 1. les uns à l'intégrité de la nature, 2. les autres à l'assistance de la grâce, 3. d'autres enfin au don de la surabondance. 1. A l'intégrité de la nature revient que Dieu vous a dotés, selon le corps, de membres complets, d'un tempérament sain, d'une noble fécondité; selon les sens, d'yeux pour voir, d'oreilles pour entendre, et d'un langage articulé; selon l'âme, d'une raison ouverte, d'un jugement droit, d'un coeur bon. XII. - 2. A l'assistance de la grâce revient d'abord que Dieu vous a prévenus par la grâce du baptême, qui effaça le péché originel, restitua l'innocence, conféra la justice par laquelle vous fûtes rendus dignes de la vie éternelle; qu'ensuite il vous a relevés par la grâce de la pénitence, au temps opportun, selon le désir qu'il excita dans votre âme et la magnanimité de son institution; qu'enfin il vous a honorés de la grâce du sacerdoce qui vous a établis dispensateurs de la doctrine, et du pardon,. et de l'Eucharistie, c'est-à-dire de là parole de vie plus ou moins communiquée dans tout acte sacerdotal.

XIII. - 3. Au don de la surabondance ou de la plénitude revient que Dieu vous a comblés : d'abord par la jouissance de l'Univers, où les créatures inférieures vous servent, les égales vous aident, les supérieures vous protègent; ensuite par l'Envoi de son Fils qu'il vous livre : en frère et ami, en rançon, et chaque jour en nourriture : en frère par son Incarnation, en rançon par sa Passion, en aliment par la Consécration; enfin par la Mission de l'Esprit Saint : en signe de votre Acceptation, en arrhes de votre Adoption, en gage de vos Épousailles, car il a fait de l'âme chrétienne sa soeur, sa fille et son épouse. Dons merveilleux et inestimables, dont la méditation doit remplir votre âme de gratitude envers Dieu.

TROISIEME EXERCICE

CONSIDERATION DE NOTRE FIN

XIV. - 3. A l'égard de la voie illuminative, reste en dernier lieu à considérer comment dans sa méditation la lumière de la raison se retourne vers la Source de tout bien pour s'entretenir des récompenses promises. Car avec sollicitude et assiduité elle doit penser que Dieu qui ne ment point a promis, à ceux qui croient en Lui et qui l'aiment : 1. l'éloignement de tous leurs maux, 2. la société de tous les saints, 3. l'assouvissement de tous leurs désirs; - en Lui, qui est la source et la plénitude de tous les biens; - qui Lui-même est un tel Bien qu'Il excède toute prière, tout désir, toute estime; qui nous répute dignes de ce grand Bien, si nous l'aimons et tendons vers Lui par-dessus tout et pour Lui seul. Et c'est pourquoi de tout notre élan, de toute notre affection, de toute notre bonne volonté, nous devons ainsi tendre vers LUI.

Section troisième

CONSOMMATION DE L'AME

§ 3 De LA VOIE PERFECTIVE ET DE SON TRIPLE EXERCICE

XV. - Vient en dernier lieu la manière de nous exercer à l'égard de l'étincelle de la Sagesse. Et voici l'ordre à suivre : D'abord cette étincelle doit être recueillie, puis embrasée, enfin emportée. Ce qui s'explique ainsi : 1. Vous la recueillerez en soustrayant votre affection à tout amour créé; car votre coeur doit se refuser à toute créature, dont l'amour ou ne profite pas, ou s'il profite ne refait pas, ou s'il refait ne satisfait pas ni ne suffit. Et c'est pourquoi tout amour de cet ordre doit être absolument banni de votre coeur. XVI. 2. Ensuite il faut embraser cette étincelle par la concentration de tout sentiment d'amour sur l'amour de l'époux. Ce qui s'opère en comparant ce même amour soit à lui-même, soit à la charité des bienheureux, soit à son propre Objet, l'Epoux divin. Or, tandis que l'on considère que par l'amour il peut être suppléé en nous à toute indigence; que par l'amour est accordé aux bienheureux de tout bien l'abondance; que par l'amour est possédée du souverainement désirable la Présence... alors s'embrase le coeur... XVII. - 3. A ce moment, il faut enfin s'évader et emporter cette étincelle au-dessus de toute réalité sensible, imaginable, intelligible, dans cet ordre : De Celui que vous souhaitez d'aimer parfaitement et sans intermédiaire, dites vous, dans votre méditation : d'abord qu'il ne tombe pas sous les sens, et qu'il ne peut être vu, ni ouï, ni odoré, ni goûté, ni touché, mais il est tout désirable... Ensuite qu'il n'est pas objet d'imagination; car on ne lui peut prêter ni terme, ni figure, ni ombre, ni mesure, ni limite; qu'il ne peut donc pas être représenté, mais il est tout désirable... Enfin qu'il n'entre pas dans l'ordre rationnel, et qu'on ne peut ni le définir, ni le démontrer, ni l'apprécier, ni le comprendre, ni le saisir, car son intelligibilité dépasse toute intelligence... mais il est tout désirable...

§ 4 - Conclusion

XVIII - De ce qui précède clairement découle, comment en s'y exerçant, selon la triple voie de la Purification, de l'illumination, et de la Perfection, on parvient par la méditation à la Sagesse de l'Ecriture Sainte. Or, non seulement les enseignements de l'Ecriture, mais toute notre culture spirituelle est tributaire de cette méthode. Car toute méditation sapientielle porte : 1. ou sur les oeuvres de l'homme, savoir : ce qu'il fait, ce qu'il doit faire, et pourquoi; 2. ou sur les oeuvres de Dieu, savoir : ce qu'à l'homme il commet, remet, et promet; en quoi s'incluent l'oeuvre de la Création, celle de la Réparation, celle de la Glorification; 3. ou sur les principes des unes et des autres, savoir : Dieu, et l'âme, et comment ils doivent s'unir. Ici doit s'arrêter la Méditation, parce que1a connaissance [discursive] et toute opération de l'esprit atteint ici sa fin, savoir la vraie sagesse, dans laquelle est une connaissance par expérience véridique.

COROLLAIRE

XIX. - Or dans la MEDITATION ainsi entendue, l'âme tout entière doit s'engager, avec toutes ses puissances : la raison, la syndérèse, la conscience, la volonté. La raison, interroge, pose une question; la syndérèse, appréciant, propose la solution; la conscience, témoignant, infère la sentence; la volonté, décidant, profère la condamnation. Prenons un cas de la voie purgative. La raison demande: Que faire d'un homme qui a violé le temple de Dieu? La syndérèse répond : Qu'il meure, ou qu'il fasse pénitence. La conscience déduit : Tu es cet homme ! Il te faut donc encourir la damnation, ou accepter la pénitence. La volonté enfin choisit, et parce qu'elle se refuse à être à jamais damnée, elle accepte volontairement les rigueurs. de la pénitence. Interprétez de la même façon la pratique des autres voies.

LA TRIPLE VOIE (3)

LA PRIERE

CHAPITRE II

DE LA PRIÈRE QUI DEPLORE LA MISÈRE, IMPLORE LA MISERICORDE ET SE VOUE A L'ADORATION

1. Après que nous avons dit comment on parvient à la vraie Sagesse en lisant et méditant, il vient à dire comment on y parvient en priant. Sachons d'abord que la prière comporte trois parties qui sont des pas ou degrés : le premier est l'aveu de la misère; le deuxième, l'imploration de la pitié; le troisième, l'offrande de l'adoration. Nous ne pouvons offrir à Dieu le culte de notre adoration, que nous n'en ayons de lui obtenu la grâce; nous ne pouvons incliner la miséricorde de Dieu à nous donner cette grâce, qu'en exposant notre indigence et déplorant notre misère. Toute prière parfaite doit ainsi inclure ces trois parties; l'une sans les autres ne saurait suffire ni atteindre le but : les trois y sont conjointement requises.

Premier pas.

§ 1 - DU TRIPLE AVEU DE SA MISERE.

II. - De quelque misère qu'il s'agisse, la confession en doit porter sur la commission de la faute, l'amission de la grâce, la rémission de la gloire; d'où naîtront la douleur, la honte et la crainte la douleur, à cause du dommage; la honte, à cause de l'opprobre; la crainte, à cause du danger. 1. La douleur naît de la MEMOIRE du passé, quand l'âme se recorde ce qu'elle a omis : la justice prescrite; ce qu'elle a commis : les actes défendus; ce qu'elle a perdu : la vie de la grâce. 2. La honte naît de la PENSEE du présent, quand l'âme regarde où elle est : aussi loin en bas qu'elle fut proche du sommet; quelle elle est : souillée de fange elle qui fut parfaite image; ce qu'elle est : esclave elle qui fut libre. 3. La crainte naît de la PREVISION de l'avenir, quand l'âme présume : où elle tend, car ses pas se hâtent vers l'enfer; ce qu'elle attend : le jugement inévitable, juste cependant; ce qui l'attend : la solde d'une mort éternelle.

Deuxième pas.

§ 2. - D'UNE TRIPLE IMPLORATION DE LA PITIE.

III. - De quelque grâce qu'il s'agisse, la postulation doit être présentée : 1. avec l'insistance du désir que nous tenons de l'Esprit Saint il prie en nous par des gémissements inénarrables : 2. avec l'assurance de l'espoir que nous tenons du Christ, mort pour nous tous; 3. avec le soin diligent d'implorer l'assistance de tous les justes et de tous les saints. 1. Le DESIR est formé en nous par l'Esprit Saint, car de lui nous sommes éternellement prédestinés par le Père en son Fils, spirituellement régénérés dans le baptême, unanimement agrégés à l'Eglise. 2. L'Espoir est affermi en nous par le Christ qui pour nous ici-bas s'est livré à la mort sur la Croix, au ciel se présente devant Dieu dans la gloire, au Sacrement est offert par la Sainte Mère Église. 3. L'ASSISTANCE de l'assemblée des saints nous est assurée par les anges gardiens qui veillent sur nous, par les saints du ciel qui prient pour nous, par les justes de la terre qui méritent avec nous. Quand à la prière ces trois appoints concourent, alors efficacement est implorée la miséricorde.

Troisième Pas

§ 3. - Du TRIPLE HOMMAGE D'ADORATION

IV. - A quelque titre qu'on doive honorer Dieu, l'hommage de l'adoration s'exprime par trois actes : Dans son désir de trouver grâce, notre coeur doit : 1. s'incliner en révérence et adoration de Dieu; 2. se dila-ter en gratitude et bienveillance; 3. s'exalter en la com-plaisance, pour entrer dans le colloque de l'Époux avec l'Épouse, selon que l'enseigne l'Esprit Saint au Cantique que si ce colloque est droitement ordonné, il s'épanouit dans une merveilleuse exultation et jubilation, au point que l'âme est jetée hors d'elle-même et s'écrie : " Il nous est bon d'être ici" (Math., 17, 4). La prière alors doit trouver là son terme; mais elle ne doit pas se désister plus tôt, c'est-à-dire avant qu'elle n'ait pénétré dans le secret du Tabernacle admirable, jusqu'à la Maison de Dieu, où résonne la voix joyeuse du Convive (Ps., 41, 5). V. - 1. Pour t'incliner à révérence, admire l'immensité divine et vois ta propre petitesse; 2. pour te dilater à bienveillance, rends-toi attentif à la bénignité divine et vois ta propre indignité; 3. pour t'exalter à complaisance, pense et repense à la charité divine et vois ta propre tiédeur; tant que par cette comparaison tu parviennes à sortir de toi.

MOTIFS ET ACTES DE LA RÉVENCENCE

VI. 1. LA révérence que nous témoignons à Dieu, nous la lui devons à trois titres : a. comme au Père par qui nous somme, formés, reformés, éduqués; b. comme au Seigneur par qui nous sommes : arrachés à la gueule de l'ennemi, rachetés de la prison d'enfer, embauchés pour la vigne du Maître. 2. comme au Juge devant lequel nous sommes accusés, convaincus, confessés : le cri de notre conscience nous accuse, l'évidence de notre vie nous convainc, le regard de la divine Sagesse nous contraint aux aveux; aussi la sentence est-elle de droit contre nous proférée; et notre révérence envers Dieu doit-elle être d'abord très profonde, ensuite plus profonde, enfin sans fond; d'abord comme une inclination, ensuite comme une génuflexion, enfin comme une prostration. Ainsi, par la première, nous nous soumettons à Lui, par la deuxième, nous nous démettons de nous-mêmes, par la troisième, nous nous remettons nous-mêmes à Lui, Par la première, nous nous réputons déjà très petits; par la deuxième, encore amoindris; par la troisième enfin, anéantis.

MOTIFS ET ACTES DE LA BIENVEILLANCE.

VII. - 2. LA BIENVEILLANCE que nous exerçons envers

Dieu, nous devons semblablement la manifester par un triple mouvement car elle doit être d'abord très grande, encore plus grande, enfin sans mesure : très grande, considérée notre indignité; plus grande encore, considérée l'ampleur de sa grâce; sans mesure enfin, considérée l'immensité de sa miséricorde; ou bien : très grande déjà à cause des dons à nous commis; plus grande encore, à cause des maux à nous remis; sans mesure enfin, à cause des biens à nous promis; ou encore très grande, à raison de l'intégrité de la nature : plus grande encore, à raison du surcroît de la grâce; immense enfin, à raison du don de la surabondance. Au premier temps, le coeur se dilate et s'étend; au deuxième, il s'ouvre et se distend; au troisième, il se répand, selon la parole de Jérémie (Lament., 2,19) : " Répands comme de l'eau ton coeur. "

MOTIFS ET ACTES DE LA COMPLAISANCE.

VIII. 3. LA COMPLAISANCE que nous plaçons en Dieu, nous nous y élevons par un triple élan nos sentiments doivent s'accorder aux sentiments de Dieu de telle sorte : d'abord qu'à chacun plaise que Dieu seul se complaise en lui; ensuite qu'à chacun plaise qu'il ne se plaise qu'en Dieu seul; enfin, qu'à chacun plaise que les autres communiquent à cette complaisance. Le premier est déjà grand, le deuxième plus grand encore, le troisième enfin très grand. Au premier temps, l'amour est gratuit; on aime en Dieu qu'il est DIEU. Au deuxième temps, l'amour est dû: on aime Dieu parce qu'il est DIEU. Au troisième, l'amour est à la fois gratuit et dû (l'amour se multiplie par l'amour et s'exalte) : le premier Amour crucifie le monde à l'homme; le deuxième crucifie l'homme au monde; le troisième crucifie l'homme pour le monde, en sorte qu'il souhaite de mourir pour tous, afin que tous plaisent à Dieu et se complaisent en Dieu. (Galat, 6, 14).

CONCLUSION.

ICI EST LE DEGRE TERMINAL de la parfaite charité;

nul ne doit, avant de l'avoir touché, s'estimer parfait. Or est atteinte cette perfection quand Dieu trouve le coeur non seulement décidé, mais avide de mourir pour le salut de ses frères ; selon ce que Paul disait : " Pour moi, plus que volontiers, je dépenserai [tout] et me surdépenserai (moi-même] pour vos âmes " (2 Cor., 12,15). A cette parfaite dilection du prochain, nous ne parviendrons néanmoins qu'après avoir atteint la parfaite charité envers Dieu, pour l'amour de qui nous aimons le prochain; car le prochain n'est aimable qu'en Dieu, ou à cause de Dieu.

§ 4. - DE SIX ETAPES DE L'AMOUR DE DIEU

IX. - (Or comment peut-on savoir qu'on aime Dieu parfaitement?) Voici l'exposé de six étapes que l'âme parcourt l'une après l'autre pour arriver à cette per-fection. 1. Le premier pas est la SUAVITE. L'homme y apprend à goûter combien le Seigneur est suave. Ce qu'il obtient en vaquant à Dieu, en chômant du temporel par de saintes méditations; parce que selon le Psalmiste, " ce qui lui reste de connaissance fait à Dieu fête "; et vous le saurez quand vos méditations sur l'amour de Dieu engendreront cette suavité en votre coeur. (Ps., 33, 9; Ps. 75, 10). 2. Le deuxième pas est l'AVIDITE. Quand l'âme en effet a commencé à s'accoutumer à cette douceur, il en naît en elle une si grande faim que rien ne peut l'assouvir, sinon la possession parfaite de Celui qu'elle aime. Or comme l'atteindre est impossible dans le temps présent parce qu'il est loin, continuellement elle s'élance et sort [de soi] par un amour [extatique] s'exclamant et répétant avec Job (7, 17) : " Mon âme préfère une mort violente, mes os appellent le trépas " , parce que " de même que le cerf soupire après les sources d'eau, ainsi mon âme soupire après toi, ô Dieu " (Ps., 41, 17).

X. - 3. Le troisième pas est la SATIETE qui naît de l'avidité même. Désirant Dieu avec une véhémence excessive et emportée vers les choses d'en haut, tout ce qui la retient en bas se tourne pour l'âme à dégoût. Comme saturée, elle ne sent point d'attrait pour ce qui n'est pas son Bien-Aimé. De même qu'un estomac rempli prend la nourriture dont on le surcharge à nausée plutôt qu'à profit, ainsi fait l'âme en cette étape à l'égard de tout le terrestre. 4. Le quatrième est l'EBRIETE; elle naît du rassasiement : on y aime Dieu de tant d'amour, que non seulement on se lasse des consolations, mais qu'on cherche pour consolations les épreuves et qu'on s'y délecte; et pour l'amour de celui qu'on aime, on se réjouit dans les peines, les opprobres et les souffrances, ainsi que l'Apôtre. De même qu'un homme ivre se dévêt sans pudeur et reçoit les coups sans les sentir, ainsi en est-il à cette étape (Prov., 23, 24). XI. - Le cinquième est la SECURITE qui naît de l'ivresse. De ce que l'âme se sent tellement aimer Dieu que pour lui volontiers elle supporterait tout dommage et toute honte, elle bannit toute crainte et conçoit tant d'espoir du secours divin, qu'elle estime que rien ne pourra plus la séparer de Dieu. A cette étape en était l'Apôtre quand il disait " Qui nous séparera de la charité du Christ?... Car j'ai l'assurance que ni la mort ni la vie ni aucune créature ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu en Jésus-Christ Notre-Seigneur " (Joan., 4, 18; Rom., 8, 35).

6. Le sixième est une TRANQUILLITE vraie et pleine qui communique une telle paix et quiétude, que l'âme se trouve en quelque sorte en silence et en sommeil, et comme logée dans une arche de Noé où rien ne peut la troubler. Qui peut en effet troubler une âme que ne point plus la piqûre de la cupidité, que n'excite plus l'aiguillon de la crainte? Dans une telle âme est la PAIX. Ici est le stade dernier et le repos. Ici le vrai Salomon s'accoise parce qu'il a fixé son séjour dans la PAIX (Ps., 75, 3). C'est pourquoi avec beaucoup de convenance ces six étapes sont désignées par les six marches par lesquelles on accédait au trône de Salomon. D'où il est dit aux Cantiques : " Le milieu est une broderie, oeuvre d'amour " , parce qu'il est impossible de parvenir à cette tranquillité sinon par la chanté. Mais celle-ci acquise, il est très facile à l'homme d'accomplir tout ce qui est de la perfection, soit agir, soit pâtir, soit vivre, soit mou-rir (Cant.,3 10; III Reg., 10, 18). Que tous nos soins donc soient de profiter dans la charité, puisque sa croissance implique la perfection de tous les biens, que daigne nous accorder CELUI qui vit et règne au siècle des siècles.

Amen.

§ 5. - RECAPITULATION DES DEUX PREMIERES PARTIES

XII. - POUR AVOIR sous la main les définitions précé-dentes, notez : Celui qui veut avancer dans cette voie de perfection doit : 1. par la MÉDITATION se servir de l'aiguillon de sa conscience, le réveiller, l'aiguiser, le redresser; de la lumière de sa raison, l'étendant, la dila-tant, la retournant sur soi; de l'étincelle du vrai savoir, l'accueillant, l'embrasant, la surélevant. 2. Par la PRIERE : d'abord déplorer sa misère avec douleur, à cause du dommage; avec honte, à cause de l'opprobre; avec crainte, à cause du risque; ensuite implorer la miséricorde : avec un désir véhément par l'Esprit Saint, avec une ferme espérance par Jésus Crucifié, avec l'assistance et le suffrage des saints; enfin adorer Dieu, lui rendant respect, bienveillance et complaisance. De la part de Dieu nous préviennent ses admirables perfections, et c'est la majeure; de notre part suit leur considération; et c'est la mineure; ainsi se présente l'adoration comme conclusion.

CONCLUSION

Qui s'exercera ainsi avec ferveur et constance, il avancera dans la charité par les six étapes énumérées; il parviendra à la perfection de la tranquillité où se trouve une multiple paix, et comme la fin du repos légué par le Seigneur aux Apôtres (Joan., 14, 27). D'où il faut noter que saint Paul, en chaque salutation, souhaite la grâce et la paix, la grâce comme achèvement de la paix. En écrivant à Timothée; il interpose entre la paix et la grâce la miséricorde, qui est de l'une et l'autre le principe.

TROISIEME PARTIE

LA CONTEMPLATION

CHAPITRE III

DE LA CONTEMPLATION QUI CONDUIT AU VRAI SAVOIR § 1. - PREAMBULE

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