Œuvres spirituelles (page 75)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

I. - APRES avoir expliqué de quelle manière nous devions nous exercer à la sagesse par la méditation et la prière, nous insinuerons maintenant avec brièveté comment nous parviendrons au vrai savoir par voie de contemplation. Par la contemplation en effet notre esprit passe jusqu'à la Jérusalem céleste, modèle sur qui est formée l'église, selon l'Exode (35, 40): " Contemple et reproduit le modèle qui t'a été montré sur la montagne ". Il est en effet nécessaire que l'Église militante se conforme à l'église triomphante, les mérites aux récompenses, les voyageurs aux Bienheureux, autant du moins qu'il est possible. Or, dans la gloire triple est la dot qui forme la perfection de la récompense, savoir : 1. l'obtention de la suprême paix éternelle; 2 .la vision manifeste de la suprême vérité; 3. la plénière fruition de la suprême bonté ou charité. C'est par là aussi que se distinguent les trois ordres de la suprême hiérarchie céleste, les Trônes, les Chérubins, les Séraphins. A celui donc qui veut mériter de parvenir à cette béatitude, il est nécessaire d'acquérir, autant qu'il se peut ici-bas, ces trois états de gloire : 1. le repos de la Paix; 2. la splendeur de la Vérité; 3. la douceur de la Charité. Efforçons-nous donc de parvenir à ces trois états, par trois degrés, selon la triple voie :

purgative, où l'âme expulse le péché; illurninative, où l'âme imite le Christ; unitive, où l'âme accueille l'Époux. Or chacune à ses degrés : il faut accéder par le plus bas, si l'on veut s'y élever jusqu'au suprême.

I. - LE REPOS DE LA PAIX

§ 2. - DE VII DEGRES PAR LESQUELS ON S'ELEVE AU REPOS DE LA PAIX

Il. - Les degrés qui conduisent au Repos de la paix sont les sept ci-après énumérés : La PUDEUR se rencontre d'abord, dans la recordation du péché et selon les quatre aspects de celui-ci, savoir : sa magnitude, sa multitude, sa turpitude, son ingratitude. La FRAYEUR en deuxième lieu, dans l'attente anxieuse du jugement, et selon quatre aspects, savoir : le dérèglement de l'activité, l'aveuglement de la raison, l'endurcissement de la volonté, la condamnation finale, La DOULEUR en troisième lieu, dans l'appréciation du dommage, et selon quatre aspects, savoir : la perte de l'amitié divine, la privation de l'innocence, la lésion de la nature, la dissipation de la vie passée. La CLAMEUR en quatrième lieu, dans l'imploration d'une quadruple assistance : de Dieu-Père, du Christ-Sauveur, de la Vierge-Mère, de l'Église triomphante. La RIGUEUR en cinquième lieu, dans l'extinction du foyer de la concupiscence et sous ses quatre aspects, savoir : d'aridité, qui est indévotion; de perversité, qui est malice; de volupté, qui est convoitise; de vanité, qui est orgueil. L'ARDEUR en sixième lieu, dans le désir du martyre, et pour quatre motifs, savoir : la perfection de la rémission de l'offense, la perfection de la purification de la souillure, la perfection de la satisfaction à la peine, la perfection de la sanctific ion en grâce. Enfin, septième étape, l'ASSOUPISSEMENT à l'ombre du Christ. Là est l'arrêt et le repos. Là l'homme se sent couvert par l'ombre des ailes divines, en sorte qu'il ne brûle plus ni de l'ardeur du désir, ni de la crainte du châtiment. Or on ne peut accéder usque-là que par la soif du martyre, ni à cette soif que par l'extinction de la convoitise, ni à. celle-ci que par le suffrage imploré, ni à ce suffrage que par le dommage déploré, ni à ce regret que par la crainte du jugement, ni à cette crainte sans s tre souvenu et humilié de ses fautes. Que celui donc qui veut jouir du repos de la PAIX avance selon l'ordre qui lui est assigné.

III. - SEPT sont aussi les degrés par lesquels, dans la voie de l'Imitation du Christ, on atteint la splendeur de la vérité, et ce sont : l'assentiment de la raison, le sentiment de la compassion, le regard de l'admiration, l'ardeur de la dévotion, le vêtissement de la ressemblance, l'embrassement de la Croix, l'éblouissement de la Vérité, dans lesquels tu avanceras selon cet ordre : IV. - CONSIDERE - QUI est celui qui souffre, et soumets-toi à Lui par l'assentiment de ta raison :

Crois fermement que le Christ est vraiment : le Fils de Dieu, le Principe de toutes choses, le Sauveur des hommes, le Rétributeur des mérites de tous. - QUEL est celui qui souffre, et unis-toi à Lui par un sentiment de compassion : compatissant au très innocent, au très doux, au très noble, au très aimant. - Combien GRAND celui qui souffre; sors de toi vers Lui, par le regard de l'admiration : attentif à le voir immense : en puissance, en beauté, en félicité, en éternité. Admire donc : cette puissance annihilée, cette beauté décolorée, cette félicité tor rée, cette éternité expirée. - Pour quelle CAUSE souffre celui qui souffre; oublie-toi pour Lui par un excès de dévotion, car il souffre : pour ta rédemption, pour ton illumination, pour ta sanctification, pour ta glorification. - En quelle FORME il souffre, et revêts-toi du Christ par l'effort de l'imitation, Il a souffert très volontiers par rapport au prochain, très sévèrement par rapport à toi, très obéissamment par rapport à Dieu, très prudemment par rapport à l'adversaire Efforce-toi donc de te revêtir de bénignité envers le prochain, de sévérité envers toi-même, d'humilité envers Dieu, de défiance envers le démon, selon l'image qu'en toi tu dois porter du Christ, - De quel POIDS sont les souffrances de celui qui souffre; et embrasse la Croix dans le désir de la Compassion, en sorte que, comme a souffert la toute-puissance, impuissante dans ses liens; la bonté, avilie dans les outrages; la sagesse, ridicule sous s moqueries; la justice, convaincue d'iniquité par le supplice, toi-même tu te voues à la passion de la Croix, passion pleine : d'injustice dans les choses, d'outrages dans les paroles, d'indignité dans les gestes, de supplices dans les tourments, - Les CONSÉQUENCES enfin de ce qu'il souffre; et capte la splendeur de la vérité par l'oeil de ta contemplation. Car parce que l'AGNEAU a souffert :

voici que les VII Sceaux du Livre sont rompus (Apocalypse, 5, 5). Or ce Livre est la connaissance universelle des choses, dans laquelle sept notions restaient voilées à l'homme, qui par l'efficacité de la Passion du Christ lui ont été révélées, savoir : Dieu admirable, l'Esprit intelligible, le Monde sensible, le Paradis désirable, l'Enfer horrible, la Vert louable, le Péché imputable. Par la Croix en effet est manifesté : - Dieu, digne d'admiration en sa suprême et inscrutable sagesse, en sa suprême et incorruptible justice, en sa suprême et inénarrable miséricorde. Car sa haute sagesse a déçu le démon, sa haute justice a requis le prix de la rançon, sa haute miséricorde a livré pour nous son Fils. Ces attributs, dignement considérés, nous manifestent Dieu admirable. - L'ESPRIT capable d'intelligibilité, selon sa triple espèce, savoir : en grandeur de bénignité dans les Anges, en grandeur de dignité dans les Hommes, en grandeur de malignité dans les démons. Car les Anges ont permis que leur Seigneur fût crucifié, les hommes sont estimés à ce prix que pour eux le Fils de Dieu fût crucifié, mais à la suggestion des démons. - Le MONDE, esclave des sens parce qu'il est un LIEU où règnent la cécité, puisqu'il n'a pas connu la vraie et suprême lumière; la stérilité, puisqu'il a méprisé Jésus-Christ comme infécond; l'iniquité, puisqu'il a condamné et mis à mort son Dieu et Semeur amoureux et innocent. - Le PARADIS à jamais DESIRABLE puisqu'en lui se voit : le faite de toute gloire, le déploiement de toute allégresse, l'amas de toute opulence; car Dieu, pour nous restituer cette habitation, s'est fait homme vil, miséreux et pauvre; et là : la hauteur accepta l'abjection, la justice subit la condamnation, l'opulence assuma l'indigence : le très haut Empereur en effet accepta l'abjecte servitude, pour que nous fussions sublimés en gloire; le très juste Juge subit la condamnation la plus sévère, pour que nous fussions justifiés de toute coulpe; le très opulent Seigneur assuma l'extrême pauvreté, pour que nous fussions enrichis de son abondance. - L'ENFER toujours HORRIBLE étant un lieu rempli d'indigence, de bassesse, d'ignominie, de calamité et de toute misère. S'il fut nécessaire que le Christ souffrit pour relever l'homme du péché et y satisfaire, combien plus fortement sera-t-il nécessaire que les damnés subissent tous ces maux pour la juste rétribution de leur dette et sa compensation! - La VERTU véritablement LOUABLE, savoir selon son prix, selon son éclat, selon son fruit : selon son prix, car le Christ donna sa vie plutôt que de contredire à la vertu; selon son éclat, car il resplendissait au milieu même des outrages;

selon son fruit , parce qu'un seul exercice parfait de la vertu spolia l'enfer, rouvrit le ciel, restaura la terre. - Le PECHE individuellement IMPUTABLE et combien détestable, puisque à sa rançon est exigé : un prix si lourd, une expiation si grande, un remède si amer; tant et tant qu'il a fallu qu'à y satisfaire se vouât Dieu uni en unité de personne à l'homme le plus noble, par le plus abject abaissement, à cause de l'arrogance, car nulle n'est plus superbe; par la plus dépouillée pauvreté, à cause de la cupidité, car nulle n'est plus avide; par la plus âpre acerbité, à cause de la lasciveté, car nulle n'est plus dissolue. V. - Voilà donc comment toutes choses en la Croix se manifestent; toutes choses en effet à ces SEPT se réduisent. D'où la Croix est la clé, la porte, la voie et la splendeur de la Vérité. "Celui qui la prend et la suit de la manière assignée ici ne marche pas dans les ténèbres, mais il aura la LUMIERE de vie " (Joan, 8, 12;

Mat., 16, 24).

§ 4. - LA DOUCEUR DE LA CHARITÉ.

VI. - DE SEPT PAS OU DEGRES PAR LESQUELS ON

PARVIENT A LA DOUCEUR DE CHARITE

Les DEGRES d'accès à la douceur de charité par la conception de l'Esprit Saint sont les suivants : la vigilance soucieuse, la confiance confortante, le désir enflammé, l'ardeur soulevante, la complaisance accoisante, la liesse délectable, l'adhésion unissante; et dans cet ordre tu dois les parcourir, toi qui veux atteindre par la charité à la perfection et à l'a ur de l'Esprit Saint. Il est nécessaire en effet : - Que la vigilance te soucie, à cause de la CELERITE de la venue de l'Époux, de sorte que tu puisses faire tiennes ces paroles du Psalmiste : " Dieu, mon Dieu, dès le matin je veille et t'attends...", et ces autres du Cantique : " Je dors et mon coeur ille...", et celles-ci du Prophète : " Mon âme t'a désiré dans la nuit, et mon esprit, dans mes entrailles, des le matin a veillé pour toi s (Ps., 62, 2; Cant., 5, 2; Isaïe, 26, 9). - Que la confiance te réconforte à cause de la CERTITUDE de la venue de l'Epoux; en sorte que tu puisses dire : "En toi, Seigneur, j'ai espéré, je ne serai jamais confondu", et avec Job : "Alors qu'il me tuerait, j'espérerais encore en lui" (Ps 30, 2; ob. 13, 15). - Que le désir t'enflamme, à cause de la DOUCEUR de l'Époux, en sorte que tu répètes avec le Psaume : " Comme le cerf désire l'eau des fontaines, ainsi mon âme soupire vers toi, O Dieu", ou avec le Cantique : "Fort comme la mort est l'amour ", ou encor : "Je languis d'amour.., " (Ps., 41, 2; Cant., 8, 8; 2, 5). - Que l'ardeur te soulève à cause de la SUBLIMITE de l'Époux, et que tu dises : "Qu'ils sont aimés, tes tabernacles, Dieu puissant"; et avec l'Épouse : "Entraîne-moi, je courrai... ", ou avec Job : "La mort m'est à désir" (Ps. 83, 2; Cant. 1, 3; Job. 15). - Que la complaisance t'apaise, à cause de la BEAUTE de l'Époux, en sorte que ta puisses dire : "Mon Bien- Aimé est à moi et moi à lui, mon Bien-Aimé est blanc et vermeil ", ainsi que fait l'épouse (Cant. 2, 16; 5,10).

- Que l'allégresse te délecte à cause de 1a PLENITUDE de l'Époux, en sorte que tu redises : "Selon la multitude de mes douleurs en mon coeur, mon âme s'est réjouie dans l'abondance des consolations", ou encore : "Combien grande est la multitude de tes ouceurs, ô Dieu"; et avec l'Apôtre : "Je surabonde de joie... " (Ps. 93, 19; Ps. 30, 20; 2 Cor. 7, 4). - Que l'adhésion te conglutine à Lui, à cause de la FORCE DE L'AMOUR de l'Époux; en sorte que tu puisses dire : "Le bien pour moi est d'adhérer à Dieu", ou encore : "Qui nous séparera de la charité de Dieu?" (Ps. 72, 28; Rom., 8, 35).

VII. - Entre ces degrés l'ordre est tel qu'on n'a pas d'arrêt avant le dernier et qu'on n'atteint celui-ci que par les degrés intermédiaires, ainsi mutuellement disposés : au premier degré s'exerce la réflexion, dans les suivants domine l'affection. La vigilance en effet considère combien légitime, utile et délectable est d'aimer Dieu. Engendrée de là, la confiance engendre, à son tour, le désir; et celui-ci l'ardeur, jusqu'à ce que l'âme atteigne à l'union, au baiser et à l'étreinte; où daigne nous conduire Celui qui vit et règne au siècle des siècles. Amen.

§ 5. - RECAPITULATION

VIII. - BRIEVEMENT ces étapes peuvent ainsi se résumer : 1° D'abord, distingue sept pas pour la purification : à cause de tes déportements, rougis; à cause du jugement, frémis; à cause du châtiment, gémis; à cause de ta guérison, implore un subside; à cause de l'adversaire, étouffe tes passions; à cause de l couronne, aspire au martyre; et pour t'abriter, approche-toi du Christ. 2° Ensuite, distingue sept pas vers l'illumination : considère qui est celui qui souffre : que la foi te captive; quel est celui qui souffre : que la compassion te contriste; quelle grandeur en Celui qui souffre : que l'admiration te stupéfie; pour quel cause? et confiant rends grâce; en quelle forme? et suis-le pour lui ressembler; de quelles souffrances sans mesure? Embrase-toi pour l'embrasser; et ce que tu dois en conclure? Comprends et contemple. 3° Enfin, distingue sept pas vers la voie unitive : que la vigilance te rende attentif au rapide passage de l'Époux; que la confiance te rende fort à cause de la certitude de sa venue; que le désir t'embrase à cause de la douceur du Bien-Aimé; que la f veur te soulève jusqu'à sa sublimité; que la complaisance t'apaise dans sa beauté; que la liesse t'enivre sur la plénitude de son amour; que l'attachement te conglutine par la puissance de cet amour; afin que toujours l'âme dévote, en son coeur dise à s Seigneur : "Je te cherche, je t'attends, je te désire, je me tends vers toi, je te saisis, en toi j'exulte, à toi j'adhère enfin comme à mon BIEN ".

§ 6. - AUTRES DISTINCTIONS DES PROGRES EN NEUF ÉTAPES

IX. - Notez que les étapes du progrès spirituel pourraient encore autrement être fixées, selon une trois fois triple ordonnance, accordée à leur triple hiérarchie : trois étapes sont d'abord nécessaires à chacune; savoir : l'AMERTUME, la GRATITUDE et la SIMILITUDE; et cela depuis le péché. Car si l'homme n'avait pas péché, il eût suffi de deux pas, la gratitude et la similitude; la reconnaissance, à cause de la grâce; la ressemblance, à cause de la justice. Aujourd'hui est en outre nécessaire l'amertume de la pénitence médicinale : les péchés en effet perpétrés par délectation ne peuvent s'effacer que par une afflictive contrition. 1° Dans cette amertume entre comme éléments : l'appréciation des péchés, à cause de notre propre malice; le souvenir des douleurs, à cause des souffrances du Christ; la postulation des remèdes, à cause des misères du prochain. 2° Dans la gratitude entre comme éléments : l'admiration des bienfaits, à cause de1a création du néant; l'annihilation des mérites, à cause de la réparation du péché; l'action de grâce, à cause de l'arrachement de l'enfer; la création faite à l'image; la rédemption par son propre sang; l'arrachement jusqu'à la hauteur des cieux. 3° Dans la similitude entre comme éléments : un regard de vérité élevé au-dessus de soi; un sentiment de charité dilaté vers le prochain; un effort de virilité ordonné à l'intérieur.

1. EXPLICATION SUR LA SIMILITUDE

- Ainsi s'opère l'élévation au-dessus de soi dans un regard de vérité d'abord par la contemplation des choses divines, oeuvre d'intelligence; ensuite par l'examen des univers créés, oeuvre de science; enfin par la sujétions des pensées, oeuvre de foi formée. - Semblablement, l'extension autour de soi s'accomplira diligemment en un sentiment de charité : d'abord par appétit des choses éternelles, oeuvre de sapience; par embrassement des félicités rationnelles, oeuvre d'amitié; enfin par rejet des voluptés charnelles, oeuvre de modération. - Pareillement, l'effort de virilité qui s'exercera sur toi-même emploiera d'abord l'attaque des difficultés, oeuvre de courage, ensuite l'accomplissement d'actions louables, oeuvre de magnanimité; enfin l'acceptation des humiliations, oeuvre d'humilité.

X. - La PURIFICATION s'opère dans l'amertume où se trouve : d'abord la contrition, par rapport à soi: elle doit être douloureuse, à cause des maux qui accablent toi, le Christ et le prochain, oeuvre de tristesse; ensuite la compassion, par rapport au Christ : elle doit être craintive, à cause des jugements cachés et néanmoins vrais, bien qu'incertains, quant au temps, au jour et à l'heure, oeuvre de révérence; enfin la commisération par rapport au prochain : elle doit être suppliante, à cause du patronage de Dieu toujours préparé, en vertu des mérites du Christ et de l'intercession des saints : oeuvre de confiance. - L'ILLUMINATION s'opère dans la similitude ou se trouve : d'abord un regard vers la Vérité première, élevé vers les notions incompréhensibles, tourné vers les intelligibles, anéanti devant les révélées; ensuite un sentiment de charité, élevé vers Dieu, tourné vers le prochain, anéanti pour le monde; enfin une virile activité, élevée vers les choses recommandables, tournée vers les communicables, anéantie pour les méprisables. - La PERFECTION enfin s'opère dans la gratitude où se retrouve: la vigilance, qui se lève pour chanter l'utilité des bienfaits; l'allégresse, qui exulte pour jubiler de la précieuseté des dons; la complaisance, qui s'approche pour recevoir le baiser de la libéralité du Donateur.

§ 7. D'UNE DOUBLE CONTEMPLATION DES CHOSES DIVINES

XI. - Note que le regard de vérité doit être porté en haut vers les actions incompréhensibles; et ce sont les mystères de la Suprême TRINITE. Vers ELLE nous nous élevons par la contemplation. Et ce mouvement s'opère de deux façons : soit par affirmation (ou position); soit par négation (ou retranchement); la première suit saint Augustin, la seconde Denys.

1. LA VOIE DE POSITION

Par voie de position, nous comprenons qu'en la Divinité, certains attributs peuvent être considérés comme communs, certains comme propres, certains comme appropriés et tenant le milieu entre ceux-là et ceux-ci. Comprends en conséquence, et si tu le peux, contemple les attributs communs; et vois d'abord, que Dieu est essence première, nature parfaite, vie bienheureuse, qui entre soi ont une nécessaire connexion. Ensuite, applique-toi, et si tu le peux, vois que Dieu est éternité actuelle, simplicité comblante et immobilité motrice, qui semblablement sont corrélatives et connexes. Enfin, considère que Dieu est lumière inaccessible, esprit immuable et paix incompréhensible, qui incluent non seulement unité d'essence, mais en outre Trinité parfaite. 1. La lumière en effet, en tant que rayonnante, engendre la splendeur, la splendeur et la lumière produisent la chaleur, de sorte que la chaleur procède de l'une et de l'autre, mais non par mode de génération. Si donc Dieu est vraiment lumière inaccessible, où splendeur et chaleur soient substance et hypostase, en Dieu véritablement est un Père, un Fils, un Esprit Saint, qui constituent PROPREMENT les divines Personnes. 2. Ensuite un Esprit, en tant que Principe, conçoit et produit de soi un Verbe et d'eux émane un Don d'amour, et ces processions se trouvent en tout esprit parfait.

Si donc Dieu est esprit incorruptible, il est normal que dans l'être divin soit un premier Principe, un Verbe éternel, un Don parfait, qui sont selon leurs vraies propriétés les divines Personnes. 3. La Paix enfin aussi exige union entre plusieurs.

Or seuls les semblables peuvent être parfaitement conjoints; mais pour être semblables, il faut l'être ou deux d'un tiers ou l'un d'un autre. Puisque dans la Divinité, deux ne peuvent être d'un tiers de la même manière, il s'impose donc que si en Dieu est une vraie PAIX, ce soit d'une Première Origine et de son Image et de leur mutuelle Connexion. XII. - En Dieu d'autre part les appropriations se manifestent selon une triple distinction : 1. Les attributs d'abord appropriés sont l'Unité, la Vérité, la Bonté.

L'Unité est attribuée au Père, parce qu'il est Origine; la Vérité au Fils, parce qu'il est Image; la Bonté à l'Esprit, parce qu'il est Lien. 2. Ensuite sont appropriés le Pouvoir, le Savoir, le Vouloir : le Pouvoir au Père, comme Principe; le Savoir au Fils, comme Verbe; le Vouloir à l'Esprit, comme Don. 3.

Enfin sont appropriées la Sublimité, la Beauté, la Suavité: la Sublimité au Père, à cause d'unité et pouvoir; car sublimité se dit d'une puissance sans paire. La Beauté au Fils, par vérité et savoir; car savoir inclut multitude d'idées, et vérité unité, la beauté se disant de la pluralité réduite à l'unité. La Suavité à l'Esprit Saint, par vouloir de bonté, soit bienveillance; car où la suprême Bonté est incluse à la volonté se trouve la souveraine douceur ou suavité. Donc en Dieu existe la Sublimité formidable, la Beauté admirable, la Suavité désirable. ICI ARRETE-TOI! Telle est l'élévation à Dieu par voie d'affirmation.

XIII. - Mais une autre voie conduit plus haut, savoir la voie de négation, parce que selon Denys, les affirmations sont de notions disjointes, la négation est vraie elle semble dire moins, mais elle exprime davantage. Or cette méthode d'élévation procède par reniement de toute chose; de sorte qu'en ces négations s'établisse un ordre qui, passant des choses inférieures jusqu'aux supérieures, se conclut sur une suréminente affirmation. Par exemple on dit : Dieu n'est pas saisissable par les sens, car il est au-dessus des sens; ni par l'imagination, ni par l'intelligence, car il est au-dessus de tout mode de connaître; il n'entre pas dans la catégorie de l'existence, car IL EST CELUI QUI EST. Alors le regard de vérité se porte à travers cette ténèbre de l'esprit et monte plus haut et s'enfonce plus avant parce qu'il se dépasse lui-même et tout le créé. Ce mode d'élévation est le plus noble, et cependant pour qu'il soit parfait, il préexige l'autre, comme la consommation, l'illumination; et la négation, l'affirmation. Et cette ascension est d'autant plus vigoureuse que sa poussée est plus intime, d'autant plus fructueuse que l'affection est plus pénétrée. C'est pourquoi il est grandement utile de s'y exercer souvent.

XIV - Note enfin que la Vérité doit être :1° dans la première Hiérarchie : évoquée par le gémissement et la prière, oeuvre des Anges; écoutée dans l'étude et la lecture, oeuvre des Archanges; annoncée par l'exemple et la prédication, oeuvre des Principautés. 2° Dans la deuxième Hiérarchie : rejointe comme refuge et lieu d'abandon, oeuvre des Puissances; appréhendée par le zèle et l'émulation, oeuvre des Vertus; conjointe dans le mépris de soi et la mortification, oeuvre des Dominations. 3° Dans la troisième Hiérarchie : adorée par le sacrifice et la louange, oeuvre des Trônes; admirée en sortie de soi et contemplation, oeuvre des Chérubins; étreinte dans le baiser de la dilection, oeuvre des Séraphins. Note diligemment tout ce que je t'ai enseigné parce qu'en cela est UNE FONTAINE DE VIE.

SIX ILLUMINATIONS

SIX ILLUMINATIONS

Les Six Illuminations de cette Vie

Titre latin : De Reductione Artium ad Theologiam (écrit de 1269-1270)

page éditée par www.JesusMarie.com et corrigée par Takeru

Prologue

1. "Tout don excellent et toute donation parfaite viennent d'En-Haut, ils descendent du Père des lumières", ainsi écrit saint Jacques au premier chapitre de son épître. Dans ce texte, il est question de la source de toute illumination, en même temps, il suggère que cette lumière primordiale est la source généreuse d'où proviennent les multiples lumières. Même si toute l'illumination de notre connaissance est intérieure, il est cependant raisonnable d'introduire la distinction suivante : il existe une lumière extérieure, celle de l'habileté technique, une inférieure, celle de la connaissance sensible, une intérieure, celle de la connaissance philosophique, une supérieure, celle de la grâce et de l'Ecriture Sainte. La première éclaire les formes créées par l'homme, la deuxième la forme naturelle, la troisième la vérité intelligible, la quatrième et dernière la vérité qui nous sauve.

Première partie

2. La première lumière éclaire les formes créées par l'homme qui lui sont comme extérieures et furent inventées pour suppléer aux déficiences de son corps. Elle reçoit le nom de lumière de l'habileté technique : la condition de celle-ci est en quelque sorte celle d'un esclave, elle est dépourvue de la noblesse de la connaissance philosophique, aussi peut-on correctement la qualifier d'extérieure. Elle se diversifie en fonction des sept arts mécaniques dénombrés par Hugues (de Saint-Victor) dans son Didascalicon : l'art textile, l'armurerie, l'agriculture, la chasse, la navigation, la médecine, les spectacles. On peut ainsi montrer que cette énumération est exacte : toute technique apporte un soulagement ou un réconfort ; on peut encore dire : elle vise à supprimer une peine ou un besoin, elle est utile ou agréable, selon le vers d'Horace . Les poètes veulent rendre service ou charmer. Et ailleurs : Qui joint l'utile à l'agréable remporte tous les suffrages. Pour soulager et faire plaisir, on a les spectacles, ils constituent l'art des divertissements de toute sorte, chant, musique instrumentale, littérature d'imagination, exercices physiques . En visant le confort ou l'amélioration du sort de l'homme, on peut le couvrir, le nourrir ou lui procurer ce double réconfort. S'il s'agit de le couvrir, on utilise un matériel souple et mou, c'est l'art de la laine, ou un matériel dur et résistant, c'est l'armurerie ou l'art du forgeron, qui comprend la fabrication de tout ce qui peut protéger, qu'il s'agisse d'objets réalisés en fer, en un métal quelconque, en bois ou en pierre. S'il s'agit du réconfort de la nourriture, il est double, car nous mangeons des plantes et des animaux ; les plantes sont l'objet de la culture, les animaux celui de la chasse. Ou encore : s'il s'agit du réconfort de la nourriture, on peut distinguer la production et la multiplication des aliments, c'est la culture, et la diversité des préparations qu'ils subissent, c'est la chasse qui englobe toutes les manières d'apprêter mets, boissons et condiments savoureux, c'est l'affaire des boulangers, des cuisiniers et des restaurateurs. On applique toutefois à tout cela le nom qui en désigne une seule partie en raison de sa prééminence et de sa noblesse . Si l'on veut fournir à la fois soulagement et réconfort, deux cas se présentent : ou l'on satisfait un besoin, c'est la navigation, qui englobe tout le commerce des marchandises destinées au couvert et au vivre ; ou l'on supprime un obstacle, c'est la médecine, qu'elle consiste à fabriquer des remèdes, potions ou pommades, à soigner les blessures ou à pratiquer des amputations, comme le fait la chirurgie. Les spectacles, eux, ne rentrent dans aucun groupe. On constate que le tableau ainsi dressé est complet.

3. La seconde lumière, dont la clarté nous fait saisir les formes naturelles est celle de la connaissance sensible. On l'appelle à juste titre inférieure. Elle commence, en effet, par le bas et s'effectue grâce à la lumière corporelle ; elle se divise en cinq selon le nombre de nos sens.

Augustin, au troisième livre de son Commentaire de la Genèse, démontre ainsi l'exactitude de ce chiffre en s'appuyant sur la nature de la lumière dans les éléments : la lumière, ou la clarté, qui permet de distinguer les objets matériels, ou bien possède au plus haut degré ses caractéristiques, elle est pure, c'est alors le sens de la vue ; ou elle se mélange à l'air c'est l'ouïe ; ou à des vapeurs, c'est l'odorat ; ou à des liquides, c'est le goût ; ou à la terre grossière, c'est le toucher. Le fluide sensible possède, en effet, la nature de la lumière, aussi agit-il dans les nerfs qui sont naturellement clairs et translucides, de là il se diversifie dans les cinq sens selon sa plus ou moins grande purification. Puis donc qu'il existe dans le monde cinq corps simples, les quatre éléments et la quintessence , pour permettre à l'homme de percevoir toutes les formes corporelles, il possède les cinq sens correspondants : il n'y a, en effet, pas de connaissance si l'organe et son objet n'ont pas entre eux une ressemblance et quelque chose en commun, car chaque sens est une nature bien définie. Il existe encore une autre méthode pour comprendre l'exactitude de cette énumération, mais celle-ci a le suffrage d'Augustin et elle semble logique : en effet, l'exactitude y est établie grâce à la convergence des rapports entre organe, milieu ambiant et objet des sens.

4. La troisième lumière qui nous éclaire pour nous faire pénétrer les vérités intelligibles, est celle de la connaissance philosophique ; on l'appelle intérieure, car elle recherche les causes intimes et non apparentes en utilisant les principes des sciences et de la vérité naturelle, qui sont de soi innés chez l'homme . Elle comporte trois parties, une rationnelle, une naturelle et une morale ; on peut ainsi établir l'exactitude de ce chiffre : il y a vérité dans le discours, vérité dans les choses, vérité dans la conduite. La philosophie rationnelle envisage la vérité du discours, la naturelle celle des choses, la morale celle de la conduite. Ou encore : dans le Dieu suprême, on peut considérer sa causalité efficiente, formelle ou exemplaire, et finale, car il est la cause de l'existence, raison de la connaissance et règle de vie " . De même en est-il dans l'illumination de la philosophie : elle éclaire pour faire connaître les causes de l'existence, c'est la physique ; les raisons de la connaissance, c'est la logique ; ou la règle de vie, c'est la morale ou philosophie pratique. Voici une troisième base de division : la lumière de la connaissance philosophique éclaire nos facultés intellectuelles et cela dans leur triple rôle, diriger l'activité, c'est la morale ; se diriger elles-mêmes, c'est la physique ; diriger l'expression, c'est la science du discours, en vue d'éclairer l'homme à l'égard de la vérité de sa vie, de celle de ses connaissances, de celle de leur transmission .

Il y a trois manières d'exprimer en un discours ce que l'on possède en soi : faire connaître la pensée que l'on a dans l'esprit, entraîner de plus autrui à 1'accepter, faire naître en lui des sentiments d'amour ou d'aversion. En conséquence, la philosophie du discours ou rationnelle comporte trois parties, la grammaire, la logique et la rhétorique. La première sert à s'exprimer, la seconde à enseigner, la troisième à émouvoir. La première concerne la raison en tant qu'elle comprend, la seconde en tant qu'elle juge, la troisième en tant qu'elle entraîne. Comme la raison comprend grâce à la correction du discours, juge grâce à sa vérité, émeut grâce à son élégance, cette triple science envisage dans le discours ces trois caractères. Notre intelligence doit juger en se guidant d'après les raisons formelles. On peut les envisager à trois points de vue : par rapport à la matière, on les appelle alors raisons formelles ; par rapport à l'âme, on les appelle raisons intellectuelles ; par rapport à la sagesse divine, on les appelle raisons idéales. En conséquence, la philosophie naturelle se divise en trois parties, la physique proprement dite, la mathématique et la métaphysique, en sorte que l'objet de la physique est la production et la destruction des choses, en fonction de leurs propriétés naturelles et des raisons séminales, celui de la mathématique les formes susceptibles d'abstraction, en fonction des raisons intellectuelles, celui de la métaphysique la connaissance de tous les êtres en les ramenant à leur unique principe premier dont ils sont sortis, en fonction des raisons idéales, autrement dit à Dieu en tant que principe, fin et modèle (des discussions se sont toutefois engagées entre métaphysiciens à propos de ces raisons idéales). Enfin, le gouvernement des puissances motrices doit être examiné à trois points de vue, celui de la vie individuelle, celui de la famille, celui de la foule des sujets. Aussi, la philosophie morale se divise-t-elle en trois parties, l'individuelle, la domestique et la politique, que l'on distingue de la manière susdite, comme leur nom même l'indique .

5. La quatrième lumière qui éclaire à l'égard de la vérité qui nous sauve, est celle de l'Ecriture Sainte ; on l'appelle supérieure parce qu'elle nous entraîne vers les plus hautes réalités en nous faisant connaître ce qui dépasse notre raison, et aussi parce que nous ne pouvons la découvrir mais qu'elle doit nous être révélée d'En-Haut par le Père des lumières ". En la prenant au sens littéral elle est unique, mais en fait, elle est triple en raison de son sens mystique et spirituel. Dans tous les livres de l'Ecriture Sainte, en effet, on saisit, outre le sens littéral, celui qu'expriment les mots mêmes du texte, un triple sens spirituel : l'allégorique nous enseigne ce qu'il faut croire de la Divinité et de l'humanité, le moral nous enseigne comment vivre, l'anagogique comment nous attacher à Dieu. Ainsi, toute l'Ecriture Sainte nous enseigne ces trois points : la génération éternelle et l'incarnation du Christ, la règle de vie, l'union de Dieu et de l'âme. Le premier concerne la foi, le second la conduite, le troisième leur fin commune. L'efFort des docteurs doit s'acharner sur le premier, celui des prédicateurs sur le second, celui des contemplatifs sur le troisième . On apprendra le premier surtout chez Augustin, le second surtout chez Grégoire, le troisième chez Denys ; après Augustin vient Anselme, après Grégoire, Bernard, après Denys, Richard (de Saint-Victor), car Anselme est maître en raisonnement, Bernard en prédication, Richard en contemplation. Quant à Hugues, il excelle à la fois dans les trois.

6. De tout ce que nous avons dit, il ressort que, si la lumière qui descend d'En-Haut comporte quatre parties d'après une première division, il en existe cependant six espèces différentes : la lumière de l'Ecriture Sainte, celle de la connaissance sensible, celle de l'habileté technique, celle de la philosophie rationnelle, celle de la philosophie naturelle, celle de la philosophie morale. Ces six illuminations existent dans la vie d'ici-bas et un soir leur succède, car toute la science sera détruite ". C'est pourquoi vient après elle le septième jour, celui du repos, qui ne connaît pas de soir, c'est l'illumination de la gloire céleste.

7. Il est donc tout indiqué de ramener ces six illuminations aux six productions ou illuminations qui sont le cadre de la création du monde . La connaissance de l'Ecriture Sainte correspond alors à la première des productions, celle de la lumière, et ainsi de suite dans l'ordre. De même que toutes provenaient d'une seule lumière, de même toutes ces connaissances s'ordonnent à celle de l'Ecriture Sainte, y sont incluses et y trouvent leur perfection, puis, à travers elle, s'ordonnent vers l'illumination éternelle. La conclusion est que toute notre connaissance trouve son achèvement dans celle de l'Ecriture Sainte, surtout dans son sens anagogique, par lequel l'illumination est reportée en Dieu dont elle a tiré son origine. C'est donc là que le cercle se referme, que le nombre six est complet et qu'ainsi on parvient à l'achèvement.

Deuxième partie

8. Il nous faut maintenant voir comment les autres illuminations de nos connaissances doivent toutes se ramener à la lumière de l'Ecriture Sainte. Nous commencerons cet examen par l'illumination de la connaissance sensible tout entière consacrée à la connaissance de ce que peuvent percevoir les sens. Il faut en considérer trois éléments, le milieu ambiant, l'exercice et le plaisir de cette connaissance . En examinant le milieu, on y verra le Verbe, sa génération éternelle et son incarnation dans le cours du temps. En effet, aucun objet sensible ne met en mouvement la puissance cognitive, sinon grâce à une image qu'il engendre, comme les parents engendrent leur enfant ; ainsi doit-il en être pour tous les sens, de façon générale, dans la réalité ou au niveau d'un modèle d'être. Mais cette image ne mène pas à son terme l'acte de sensation, si elle ne s'unit à l'organe et à la puissance. Quand cette union se produit, une perception nouvelle se réalise et à travers celle-ci il y a un renvoi à l'objet par l'intermédiaire de cette image. Bien que l'objet ne soit pas continuellement perçu, il n'en produit pas moins continuellement, en ce qui le concerne, son image, ce qui fait partie de sa perfection. De la même manière, apprends-le, de l'Esprit suprême, que peuvent connaître les sens intérieurs de notre esprit, émana éternellement sa ressemblance, son image, son fils ; ensuite, " quand vint la plénitude des temps ", celui-ci s'est uni à un esprit et à un corps humain, ce qui n'avait jamais eu lieu encore. Par lui, tous nos esprits sont ramenés à Dieu, quand, par la foi, ils reçoivent dans leur coeur cette image du Père.

9. Si l'on considère maintenant l'activité des sens, on y verra une règle de vie. En effet, chaque sens exerce son activité sur son objet propre, évite ce qui lui est nocif, n'annexe pas ce qui lui est étranger, ainsi le sens du coeur mène une vie bien réglée quand il agit à l'égard de ce qui est son objet en combattant la négligence, évite ce qui lui est nuisible en combattant la concupiscence, n'annexe pas ce qui lui est étranger en combattant l'orgueil , et vivre selon la règle est vivre dans la prudence, la tempérance et la soumission pour fuir la négligence dans les actions, la concupiscence dans les désirs, l'orgueil devant ce qui nous dépasse.

10. Si l'on considère ensuite la satisfaction obtenue, on verra l'union de Dieu et de l'âme. Chaque sens recherche en effet avec avidité le sensible qui lui convient, il le trouve avec joie et y revient sans lassitude, car " l'œil ne se rassasie pas de voir, ni l'oreille n'est saturée d'entendre. De la même manière, le sens de notre coeur doit se mettre avidement en quête de ce qui est beau, harmonieux, de bonne odeur, doux au goût ou au toucher, le découvrir avec joie et le rechercher sans cesse . Telle est la manière dont la connaissance sensible contient, sous une forme cachée, la sagesse divine et telle aussi la merveilleuse contemplation des cinq sens spirituels dans leur conformité avec les sens corporels.

11. La même recherche est à mener sur l'illumination de l'habileté technique, tout entière préoccupée de la production d'objets fabriqués. Nous pouvons y voir les trois mêmes choses : la génération et l'incarnation du Verbe, une règle de vie, l'association de Dieu et de l'âme. Pour cela, il faut en envisager la production, le résultat et le profit, en d'autres termes, la technique du travail, la valeur de l'objet fabriqué et l'utilité du résultat obtenu.

12. En examinant la production, on verra que l'ouvrier exécute l'ouvrage qu'il réalise grâce à l'image qu'il en a dans l'esprit. Il réfléchit sur elle avant de se mettre à l'ouvrage, puis fabrique un objet tel qu'il l'a projeté ; du mieux qu'il lui est possible, il donne une réalité extérieure à l'oeuvre produite à l'image du modèle qu'il porte intérieurement et, s'il pouvait la fabriquer telle qu'elle soit capable de l'aimer et de la connaître, il le ferait sans aucun doute. En admettant que cet objet pût connaître celui qui l'a réalisé, ce serait grâce à l'image qui a dirigé sa fabrication par l'ouvrier, et, au cas où la vision de sa connaissance serait trop environnée de ténèbres pour lui permettre de s'élever à un niveau supérieur, il lui faudrait, pour parvenir jusqu'à la connaissance de celui qui l'a fabriqué, que l'image utilisée pour le réaliser descendît au niveau d'une nature qu'il soit capable de saisir et de comprendre. Tout cela doit te faire comprendre qu'aucune créature n'est sortie des mains de l'ouvrier suprême sinon par l'intermédiaire du Verbe éternel en qui Il a tout organisé " ; par son intermédiaire, il a produit non seulement les créatures qui ont un caractère de vestige, mais encore celles qui ont le caractère d'image, pour qu'elles puissent lui être semblables par la connaissance et l'amour. Comme le péché avait voilé chez la créature raisonnable l'œil de la contemplation, il fut hautement convenable que l'éternel et l'invisible devint visible et prit un corps, afin de nous ramener au Père ; c'est ce qu'exprime saint Jean : Personne ne vient au Père sinon par moi v, et saint Matthieu : Personne ne connaît le Père si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler " ; aussi est-il dit : Le Verbe fait chair ". En considérant donc l'illumination de l'habileté technique dans la production de l'oeuvre, on y verra le Verbe engendré et incarné, c'est-à-dire la Divinité et l'humanité, ainsi que toute la foi dans son intégralité.

13. Que l'on considère maintenant le résultat atteint, on y verra une règle de vie. Tout ouvrier entend, en effet, produire une oeuvre belle, utile et durable. C'est à ces conditions que son ouvrage a de la valeur et est acceptable. Par analogie avec ces trois qualités, on découvrira nécessairement trois points dans la règle de vie : savoir, vouloir, agir avec constance, c'est-à-dire avec persévérance. La connaissance rend l'oeuvre belle, la volonté utile, la persévérance durable ; la première a son siège dans la partie rationnelle de l'âme, la deuxième dans le concupiscible ; la troisième dans l'irascible.

14. En considérant le profit obtenu, on trouvera l'union de Dieu et de l'âme. Tout ouvrier qui réalise quelqu'oeuvre, en effet, cherche ainsi à en tirer de l'honneur, un gain ou une satisfaction ; tels sont, en effet, les trois objets possibles du désir, le bien honnête, le bien utile, le bien agréable. C'est dans ce triple but que Dieu a fait l'âme humaine, pour qu'elle le loue, le serve, trouve en lui sa jouissance et son repos. Il se réalise par la charité " dans laquelle qui demeure, demeure en Dieu et Dieu en lui " ; il y a de la sorte une merveilleuse union de laquelle naît un merveilleuse jouissance, car, selon la phrase des Proverbes, " mes délices sont d'être avec les enfants des hommes ". Ainsi l'illumination de l'habileté technique mène vers celle de l'Ecriture Sainte et tout en elle proclame la vraie Sagesse. Aussi, avec juste raison, l'Ecriture Sainte utilise-t-elle souvent de telles images.

15. Nous utiliserons encore la même méthode pour retrouver ces significations dans l'illumination de la philosophie rationnelle qui se préoccupe principalement du discours. Il y a trois éléments à y considérer en fonction des trois points de vue sous lesquels on peut l'envisager, celui de qui s'exprime, celui de l'expression elle-même, celui de qui l'écoute, c'est-à-dire en fonction de sa fin.

16. Si l'on envisage le discours par rapport à celui qui parle, on voit que tout discours exprime un concept mental. Ce verbe intérieur est le verbe de l'esprit qui l'engendre ; il est connu de celui qui forme le concept. Mais pour être transmis à un auditeur, il revêt la forme d'un mot et, grâce à ce revêtement, le verbe intelligible devient sensible ; on l'entend extérieurement, l'oreille du coeur de l'auditeur le reçoit ; cependant, il reste toujours présent dans l'esprit de celui qui l'exprime. On constate qu'il en va de même avec le Verbe éternel : le Père le conçut de toute éternité en l'engendrant, selon la phrase des Proverbes " Les abîmes n'existaient pas encore et moi j'étais conçue " ; mais pour pouvoir se faire connaître de l'homme, être sensible,. il a revêtu une forme charnelle " et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous ", tout en demeurant dans le sein du Père.

17. Si l'on envisage le discours en lui-même, on y verra une règle de vie. Pour sa perfection, il lui faut en effet posséder trois qualités : la correction, la vérité et l'élégance. A son exemple, toute notre activité doit posséder la mesure, la beauté, et l'ordre : elle doit, dans ses manifestations extérieures, être réglée par la modération, dans l'affectivité embellie par la pureté, dans son intention ordonnée et ornée par la droiture. La rectitude et le bon ordre de la vie sont en effet assurés par une intention droite, des sentiments purs et une activité mesurée.

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