Discours sur l'histoire universelle (page 12)

Jacques-Bénigne Bossuet · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Pour comble de malheurs, les guerres d’Asie apprennent le luxe aux romains et augmentent l’avarice. En ce temps, les généraux commencerent à s’attacher leurs soldats, qui ne regardoient en eux jusqu’alors que le caractere de l’autorité publique.

Sylla dans la guerre contre Mithridate laissoit enrichir ses soldats pour les gagner. Marius de son costé proposoit à ses partisans des partages d’argent et de terre.

Par ce moyen maistres de leurs troupes, l’un sous prétexte de soustenir le senat, et l’autre sous le nom du peuple, ils se firent une guerre furieuse jusques dans l’enceinte de la ville. Le parti de Marius et du peuple fut tout à fait abbatu, et Sylla se rendit souverain sous le nom de dictateur. Il fit des carnages effroyables, et traita durement le peuple et par voye de fait et de paroles, jusques dans les assemblées legitimes. Plus puissant et mieux établi que jamais, il se réduisit de luy-mesme à la vie privée, mais aprés avoir fait voir que le peuple romain pouvoit souffrir un maistre.

Pompée que Sylla avoit élevé succeda à une grande partie de sa puissance. Il flatoit tantost le peuple et tantost le senat pour s’établir : mais son inclination et son interest l’attacherent enfin au dernier parti.

Vainqueur des Pirates, des Espagnes et de tout l’orient, il devient tout-puissant dans la république, et principalement dans le senat. Cesar qui veut du moins estre son égal, se tourne du costé du peuple, et imitant dans son consulat les tribuns les plus seditieux, il propose avec des partages de terre, les loix les plus populaires qu’il put inventer. La conqueste des Gaules porte au plus haut point la gloire et la puissance de Cesar. Pompée et luy s’unissent par interest, et puis se brouïllent par jalousie. La guerre civile s’allume. Pompée croit que son seul nom soustiendra tout, et se neglige. Cesar actif et prévoyant remporte la victoire, et se rend le maistre.

Il fait diverses tentatives pour voir si les romains pourroient s’accoustumer au nom de roy. Elles ne servent qu’à le rendre odieux. Pour augmenter la haine publique, le senat luy décerne des honneurs jusqu’alors inoûïs dans Rome : de sorte qu’il est tué en plein senat comme un tyran.

Antoine sa creature qui se trouva consul au temps de sa mort, émut le peuple contre ceux qui l’avoient tué, et tascha de profiter des brouïlleries pour usurper l’autorité souveraine. Lepidus qui avoit aussi un grand commandement sous Cesar, tascha de le maintenir. Enfin le jeune Cesar, à l’âge de dix-neuf ans, entreprit de venger la mort de son pere, et chercha l’occasion de succeder à sa puissance.

Il sceût se servir pour ses interests des ennemis de sa maison, et mesme de ses concurrens. Les troupes de son pere se donnerent à luy touchées du nom de Cesar, et des largesses prodigieuses qu’il leur fit.

Le senat ne peut plus rien : tout se fait par la force et par les soldats, qui se livrent à qui plus leur donne.

Dans cette funeste conjoncture le triumvirat abbatit tout ce que Rome nourrissoit de plus courageux et de plus opposé à la tyrannie. Cesar et Antoine défirent Brutus et Cassius : la liberté expira avec eux. Les vainqueurs, aprés s’estre défaits du foible Lepide, firent divers accords et divers partages où Cesar comme plus habile trouvant toûjours le moyen d’avoir la meilleure part, mit Rome dans ses interests et prit le dessus. Antoine entreprend en vain de se relever, et la bataille Actiaque soumet tout l’empire à la puissance d’Auguste Cesar. Rome fatiguée et épuisée par tant de guerres civiles, pour avoir du repos, est contrainte de renoncer à sa liberté.

La maison des Cesars, s’attachant sous le grand nom d’empereur le commandement des armées, exerce une puissance absoluë.

Rome sous les Cesars plus soigneuse de se conserver que de s’étendre, ne fait presque plus de conquestes que pour éloigner les barbares qui vouloient entrer dans l’empire.

à la mort de Caligula, le senat sur le point de rétablir la liberté et la puissance consulaire, en est empesché par les gens de guerre qui veulent un chef perpetuel, et que leur chef soit le maistre. Dans les révoltes causées par les violences de Neron, chaque armée élit un empereur ; et les gens de guerre connoissent qu’ils sont maistres de donner l’empire.

Ils s’emportent jusqu’à le vendre publiquement au plus offrant, et s’accoustument à secoûër le joug. Avec l’obéïssance, la discipline se perd. Les bons princes s’obstinent en vain à la conserver, et leur zele pour maintenir l’ancien ordre de la milice romaine, ne sert qu’à les exposer à la fureur des soldats.

Dans les changemens d’empereur, chaque armée entreprenant de faire le sien, il arrive des guerres civiles, et des massacres effroyables. Ainsi l’empire s’énerve par le relaschement de la discipline, et tout ensemble il s’épuise par tant de guerres intestines.

Au milieu de tant de desordres, la crainte et la majesté du nom romain diminuë. Les Parthes souvent vaincus deviennent redoutables du costé de l’orient sous l’ancien nom de Perses qu’ils reprennent. Les nations septentrionales qui habitoient des terres froides et incultes, attirées par la beauté et par la richesse de celle de l’empire, en tentent l’entrée de toutes parts. Un seul homme ne suffit plus à soustenir le fardeau d’un empire si vaste et si fortement attaqué. La prodigieuse multitude des guerres, et l’humeur des soldats qui vouloient voir à leur teste des empereurs et des Cesars, oblige à les multiplier.

L’empire mesme estant regardé comme un bien heréditaire, les empereurs se multiplient naturellement par la multitude des enfans des princes.

Marc Aurele associe son frere à l’empire. Severe fait ses deux enfans empereurs. La necessité des affaires oblige Diocletien à partager l’orient et l’occident entre luy et Maximien : chacun d’eux surchargé, se soulage en élisant deux Cesars. Par cette multitude d’empereurs et de Cesars, l’estat est accablé d’une dépense excessive, le corps de l’empire est desuni, et les guerres civiles se multiplient.

Constantin fils de l’empereur Constantius Chlorus partage l’empire comme un heritage entre ses enfans : la posterité suit ces exemples, et on ne voit presque plus un seul empereur. La mollesse d’Honorius, et celle de Valentinien Iii empereurs d’occident fait tout perir.

L’Italie et Rome mesme sont saccagées à diverses fois, et deviennent la proye des barbares. Tout l’occident est à l’abandon. L’Afrique est occupée par les vandales, l’Espagne par les visigots, la Gaule par les francs, la grande Bretagne par les saxons, Rome et l’Italie mesme par les herules, et en suite par les ostrogots. Les empereurs romains se renferment dans l’orient, et abandonnent le reste, mesme Rome et l’Italie.

L’empire reprend quelque force sous Justinien par la valeur de Belisaire et de Narses. Rome souvent prise et reprise, demeure enfin aux empereurs. Les Sarasins devenus puissans par la division de leurs voisins, et par la non-chalance des empereurs, leur enlevent la plus grande partie de l’orient, et les tourmentent tellement de ce costé-là, qu’ils ne songent plus à l’Italie. Les lombards y occupent les plus belles et les plus riches provinces. Rome réduite à l’extrémité par leurs entreprises continuelles, et demeurée sans défense du costé de ses empereurs, est contrainte de se jetter entre les bras des françois. Pepin roy de France passe les monts, et réduit les lombards. Charlemagne, aprés en avoir éteint la domination, se fait couronner roy d’Italie, où sa seule moderation conserve quelques petits restes aux successeurs des Cesars ; et en l’an 800 de nostre seigneur élû empereur par les romains, il fonde le nouvel empire.

Il vous est maintenant aisé de connoistre les causes de l’élevation et de la chute de Rome. Vous voyez que cét estat fondé sur la guerre, et par là naturellement disposé à empieter sur ses voisins, a mis tout l’univers sous le joug pour avoir porté au plus haut point la politique et l’art militaire.

Vous voyez les causes des divisions de la république, et finalement de sa chute dans les jalousies de ses citoyens, et dans l’amour de la liberté poussé jusqu’à un excés et une délicatesse insupportable. Vous n’avez plus de peine à distinguer tous les temps de Rome, soit que vous vouliez la considerer en elle-mesme, soit que vous la regardiez par rapport aux autres peuples ; et vous voyez les changemens qui devoient suivre la disposition des affaires en chaque temps. En elle-mesme vous la voyez au commencement dans un estat monarchique établi selon ses loix primitives, en suite dans sa liberté, et enfin soumise encore une fois au gouvernement monarchique, mais par force et par violence. Il vous est aisé de concevoir de quelle sorte s’est formé l’estat populaire en suite des commencemens qu’il avoit dés les temps de la royauté ; et vous ne voyez pas dans une moindre évidence, comment dans la liberté s’établissoient peu à peu les fondemens de la nouvelle monarchie.

Car de mesme que vous avez veû le projet de république dressé dans la monarchie par Servius Tullius, qui donna comme un premier goust de la liberté au peuple romain ; vous avez aussi observé que la tyrannie de Sylla, quoy-que passagere, quoy-que courte, a fait voir que Rome, malgré sa fierté, estoit autant capable de porter le joug que les peuples qu’elle tenoit asservis.

Pour connoistre ce qu’a operé successivement cette jalousie furieuse entre les ordres, vous n’avez qu’à distinguer les deux temps que je vous ay expressément marquez : l’un, où le peuple estoit retenu dans certaines bornes par les perils qui l’environnoient de tous costez ; et l’autre, où n’ayant plus rien à craindre au dehors, il s’est abandonné sans réserve à sa passion. Le caractere essentiel de chacun de ces deux temps, est que dans l’un l’amour de la patrie et des loix retenoit les esprits ; et que dans l’autre tout se décidoit par l’interest et par la force.

De là s’ensuivoit encore que dans le premier de ces deux temps les hommes de commandement qui aspiroient aux honneurs par les moyens legitimes, tenoient les soldats en bride et attachez à la république ; au lieu que dans l’autre temps où la violence emportoit tout, ils ne songeoient qu’à les ménager pour les faire entrer dans leurs desseins malgré l’autorité du senat. Par ce dernier estat la guerre estoit necessairement dans Rome ; et parce que dans la guerre où les loix ne peuvent plus rien, la seule force décide, il falloit que le plus fort demeurast le maistre, par consequent que l’empire retournast en la puissance d’un seul. Et les choses s’y disposoient tellement par elles-mesmes, que Polybe qui a vécu dans le temps le plus florissant de la république, a préveû par la seule disposition des affaires que l’estat de Rome à la longue reviendroit à la monarchie. La raison de ce changement est que la division entre les ordres n’a pû cesser parmi les romains que par l’autorité d’un maistre absolu, et que d’ailleurs la liberté estoit trop aimée pour estre abandonnée volontairement. Il falloit donc peu à peu l’affoiblir par des prétextes specieux, et faire par ce moyen qu’elle pust estre ruinée par la force ouverte.

La tromperie, selon Aristote, devoit commencer en flatant le peuple, et devoit naturellement estre suivie de la violence.

Mais de là on devoit tomber dans un autre inconvenient par la puissance des gens de guerre, mal inévitable à cét estat.

En effet cette monarchie que formerent les Cesars s’estant érigée par les armes, il falloit qu’elle fust toute militaire ; et c’est pourquoy elle s’établit sous le nom d’empereur, titre propre et naturel du commandement des armées. Par là vous avez pû voir que comme la république avoit son foible inévitable, c’est à dire, la jalousie entre le peuple et le senat ; la monarchie des Cesars avoit aussi le sien, et ce foible estoit la licence des soldats qui les avoient faits. Car il n’estoit pas possible que les gens de guerre qui avoient changé le gouvernement, et établi les empereurs, fussent long-temps sans s’appercevoir que c’estoit eux en effet qui disposoient de l’empire.

Vous pouvez maintenant ajouster aux temps que vous venez d’observer, ceux qui vous marquent l’estat et le changement de la milice ; celuy où elle est soumise et attachée au senat et au peuple romain ; celuy où elle s’attache à ses généraux ; celuy où elle les éleve à la puissance absoluë sous le titre militaire d’empereurs ; celuy ou maistresse en quelque façon de ses propres empereurs qu’elle créoit, elle les fait et les défait à sa fantaisie. De là le relaschement, de là les seditions et les guerres que vous avez veûës ; de là enfin la ruine de la milice avec celle de l’empire.

Tels sont les temps remarquables qui nous marquent les changemens de l’estat de Rome considerée en elle-mesme. Ceux qui nous la font connoistre par rapport aux autres peuples, ne sont pas moins aisez à discerner.

Il y a le temps où elle combat contre ses égaux, et où elle est en peril. Il dure un peu plus de 500 ans, et finit à la ruine des gaulois en Italie, et de l’empire des carthaginois. Celuy où elle combat, toûjours plus forte et sans peril, quelque grandes que soient les guerres qu’elle entreprenne. Il dure 200 ans, et va jusqu’à l’établissement de l’empire des Cesars. Celuy où elle conserve son empire et sa majesté. Il dure 400 ans, et finit au regne de Théodose Le Grand.

Celuy enfin où son empire entamé de toutes parts, tombe peu à peu. Cét estat qui dure aussi 400 ans, commence aux enfans de Théodose, et se termine enfin à Charlemagne. Je n’ignore pas, monseigneur, qu’on pourroit ajouster aux causes de la ruine de Rome beaucoup d’incidens particuliers. Les rigueurs des créanciers sur leurs débiteurs ont excité de grandes et de frequentes révoltes. La prodigieuse quantité de gladiateurs et d’esclaves dont Rome et l’Italie estoit surchargée, ont causé d’effroyables violences, et mesme des guerres sanglantes. Rome épuisée par tant de guerres civiles et étrangeres se fit tant de nouveaux citoyens ou par brigue ou par raison, qu’à peine pouvoit-elle se reconnoistre elle-mesme parmi tant d’étrangers qu’elle avoit naturalisez. Le senat se remplissoit de barbares : le sang romain se mesloit : l’amour de la patrie par lequel Rome s’estoit élevée au dessus de tous les peuples du monde n’estoit pas naturel à ces citoyens venus de dehors ; et les autres se gastoient par le mélange. Les partialitez se multiplioient avec cette prodigieuse multiplicité de citoyens nouveaux ; et les esprits turbulens y trouvoient de nouveaux moyens de brouïller et d’entreprendre. Cependant le nombre des pauvres s’augmentoit sans fin par le luxe, par les débauches, et par la fainéantise qui s’introduisoit. Ceux qui se voyoient ruinez n’avoient de ressource que dans les seditions, et en tout cas se soucioient peu que tout perist aprés eux. Vous sçavez que c’est ce qui fit la conjuration de Catilina. Les grands ambitieux et les miserables qui n’ont rien à perdre aiment toûjours le changement. Ces deux genres de citoyens prévaloient dans Rome ; et l’estat mitoyen, qui seul tient tout en balance dans les estats populaires, estant le plus foible, il falloit que la république tombast. On peut joindre encore à cecy l’humeur et le génie particulier de ceux qui ont causé les grands mouvemens, je veux dire des Gracques, de Marius, de Sylla, de Pompée, de Jule Cesar, d’Antoine et d’Auguste. J’en ay marqué quelque chose ; mais je me suis attaché principalement à vous découvrir les causes universelles et la vraye racine du mal, c’est à dire cette jalousie entre les deux ordres dont il vous estoit important de considerer toutes les suites. Mais souvenez-vous, monseigneur, que ce long enchaisnement des causes particulieres qui font et défont les empires dépend des ordres secrets de la divine providence. Dieu tient du plus haut des cieux les resnes de tous les royaumes ; il a tous les cœurs en sa main : tantost il retient les passions, tantost il leur lasche la bride, et par là il remuë tout le genre humain. Veut-il faire des conquerans ? Il fait marcher l’épouvante devant eux, et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible. Veut-il faire des legislateurs ? Il leur envoye son esprit de sagesse et de prévoyance ; il leur fait prévenir les maux qui menacent les estats, et poser les fondemens de la tranquilité publique. Il connoist la sagesse humaine toûjours courte par quelque endroit ; il l’éclaire, il étend ses veûës, et puis il l’abandonne à ses ignorances : il l’aveugle, il la précipite, il la confond par elle-mesme : elle s’envelope, elle s’embarrasse dans ses propres subtilitez, et ses précautions luy sont un piege. Dieu exerce par ce moyen ses redoutables jugemens, selon les regles de sa justice toûjours infaillible. C’est luy qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées, et qui frape ces grands coups dont le contrecoup porte si loin. Quand il veut lascher le dernier, et renverser les empires, tout est foible et irrégulier dans les conseils. L’égypte autrefois si sage marche enyvrée, étourdie et chancelante, parce que le seigneur a répandu l’esprit de vertige dans ses conseils ; elle ne sçait plus ce qu’elle fait, elle est perduë. Mais que les hommes ne s’y trompent pas : Dieu redresse quand il luy plaist le sens égaré, et celuy qui insultoit à l’aveuglement des autres tombe luy-mesme dans des tenebres plus épaisses, sans qu’il faille souvent autre chose pour luy renverser le sens que ses longues prosperitez. C’est ainsi que Dieu regne sur tous les peuples. Ne parlons plus de hazard, ni de fortune, ou parlons-en seulement comme d’un nom dont nous couvrons nostre ignorance. Ce qui est hazard à l’égard de nos conseils incertains, est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c’est à dire, dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un mesme ordre. De cette sorte tout concourt à la mesme fin, et c’est faute d’entendre le tout que nous trouvons du hazard, ou de l’irrégularité dans les rencontres particulieres. Par là se verifie ce que dit l’apostre, que Dieu est heureux, et le seul puissant roy des rois, et seigneur des seigneurs. Heureux, dont le repos est inalterable, qui voit tout changer sans changer luy-mesme, et qui fait tous les changemens par un conseil immuable ; qui donne, et qui oste la puissance ; qui la transporte d’un homme à un autre, d’une maison à une autre, d’un peuple à un autre, pour montrer qu’ils ne l’ont tous que par emprunt, et qu’il est le seul en qui elle réside naturellement.

C’est pourquoy tous ceux qui gouvernent se sentent assujetis à une force majeure. Ils font plus ou moins qu’ils ne pensent, et leurs conseils n’ont jamais manqué d’avoir des effets impréveûs. Ni ils ne sont maistres des dispositions que les siecles passez ont mises dans les affaires, ni ils ne peuvent prévoir le cours que prendra l’avenir, loin qu’ils le puissent forcer. Celuy-la seul tient tout en sa main, qui sçait le nom de ce qui est et de ce qui n’est pas encore, qui préside à tous les temps, et prévient tous les conseils.

Alexandre ne croyoit pas travailler pour ses capitaines, ni ruiner sa maison par ses conquestes. Quand Brutus inspiroit au peuple romain un amour immense de la liberté, il ne songeoit pas qu’il jettoit dans les esprits le principe de cette licence effrenée, par laquelle la tyrannie qu’il vouloit détruire devoit estre un jour rétablie plus dure que sous les tarquins. Quand les Cesars flatoient les soldats, ils n’avoient pas dessein de donner des maistres à leurs successeurs et à l’empire. En un mot, il n’y a point de puissance humaine qui ne serve malgré elle à d’autres desseins que les siens. Dieu seul sçait tout réduire à sa volonté. C’est pourquoy tout est surprenant à ne regarder que les causes particulieres, et néanmoins tout s’avance avec une suite reglée. Ce discours vous le fait entendre ; et pour ne plus parler des autres empires, vous voyez par combien de conseils impréveûs, mais toutefois suivis en eux-mesmes, la fortune de Rome a esté menée depuis Romulus jusqu’à Charlemagne.

Vous croirez peut-estre, monseigneur, qu’il auroit fallu vous dire quelque chose de plus de vos François et de Charlemagne qui a fondé le nouvel empire. Mais outre que son histoire fait partie de celle de France que vous écrivez vous-mesme, et que vous avez déja si fort avancée, je me réserve à vous faire un second discours où j’auray une raison necessaire de vous parler de la France et de ce grand conquerant, qui estant égal en valeur à ceux que l’antiquité a le plus vantez, les surpasse en piété, en sagesse et en justice. Ce mesme discours vous découvrira les causes des prodigieux succés de Mahomet et de ses successeurs. Cét empire qui a commencé deux cens ans avant Charlemagne, pouvoit trouver sa place dans ce discours : mais j’ay cru qu’il valoit mieux vous faire voir dans une mesme suite ses commencemens et sa décadence. Ainsi je n’ay plus rien à vous dire sur la premiere partie de l’histoire universelle. Vous en découvrez tous les secrets, et il ne tiendra plus qu’à vous d’y remarquer toute la suite de la religion et celle des grands empires jusqu’à Charlemagne.

Pendant que vous les verrez tomber presque tous d’eux-mesmes, et que vous verrez la religion se soustenir par sa propre force, vous connoistrez aisément quelle est la solide grandeur, et où un homme sensé doit mettre son esperance. TABLE

DE CE DISCOURS.

Dessein général de Ouvrage. Page 1

Dessein de ce premier Discours, qui est partagé en trois, Parties. 6

PREMIERE PARTIE.

LES EPOQUES.

I. EPOQUE. Adam, ou la Création : premier âge du monde. 7

II. EPOQUE. Noé, ou le Deluge : second âge du monde. 10

III. EPOQUE. La vocation d’Abraham — troisiéme âge du monde. 13

IV. ÉPOQUE. Moïse, ou la Loy écrite : quatriéme âge du monde. 17

V. EPOQUE. La prise de Troye. 21

VI. EPOQUE. Salomon, ou de Temple achevé : cinquième âge du monde. 24

VII. EPOQUE. Romulus, ou Rome fondée. 31

VIII. EPOQUE. Cyrus, on les Juifs rétablis : sixiéme âge du monde. 49

IX. EPOQUE. Scipion, ou Carthage vaincuë. 76

X.EPOQUE. Naissance de Jesus-Christ — septiéme & dernier âge du monde. 93

XI. EPOQUE. Constantin, ou la paix de l’Eglise. 114

XII. ÉPOQUE. Charlemagne, on l’établissement du nouvel Empire. 153

SECONDE PARTIE.

LA SUITE DE LA RELIGION.

I. La Création, & les premiers temps. 156

II. Abraham & les Patriarches. 178

III. Moïse, la Loÿ écrite, & l’introduction du Peuple de Dieu dans la Terre promise. 189

IV. David, les Rois & les Prophetes. 219

V. Les temps du second Temple. 243

VI. Jesus-Christ, & sa Doctrine. 263

VII. La descente du Saint Esprit : l’établissement de l’Eglise : les Jugemens de Dieu sur les Juifs & sur les Gentils. 293

VIII. Réflexions particulieres sur le chastiment des Juifs, & sur les prédictions

de Jesus-Christ, qui l’avoient marqué. 311

IX. Deux mémorables prédictions de Nostre Seigneur sont expliquées, & leur accomplissemens est jutifié par l’Histoire. 325

X. La suite des erreurs des Juifs, & la maniere dont ils expliquent les Propheties. 339

XL Réflexions particulieres sur la conversion des Gentils. Profond Conseil de Dieu, qui les vouloir convertir par la Croix de Jesus-Chrift. Raisonnement de Saint Paul sur cette maniere de les convertir. 360

XII Diverses formes de l’Idolatrie : les sens, l’interest, l’ignorance, un faux respect de l’Antiquité, la Politique, la Philosophie, & Les Héresies viennent à son secours : l’Eglise triomphe de tout. 369

XIII. Réflexion générale sur la suite de la Religion, & sur le rapport qu’il y a entre les Livres de l’Ecriture. 394

TROISIEME PARTIE.

LES EMPIRES.

I Les révolutions des Empires sont reglées

par la Providence, & servent à bumilier les Princes. 430

II. Les révolutions des Empires ont des causes particulieres que les Princes doivent étudier. 437

III. Les Scythes, les Ethiopiens, & les Egyptiens. 440

IV. Les Assyriens anciens & nouveaux, les Medes & Cyrus. 469

V. Les Perses, les Grecs, & Alexandre. 477

VI. L’Empire Romain. 499

VII. La suite des changemens de Rome est expliquée. 538

PRIVILEGE DU ROI.

OVIS PAR LA G6RAcE pe Dieu Roy DE FRANCE. ErDe NAVARRE : À nos amez & feaux Confeillers, les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maiftres des Requeftes. ordinaires de noître Hoftel, Prevoft de Paris, fon Lieutenant, Baillifs, Senefchaux, leurs Lieutenans, 8 à tous autres nos Jutticiers & Officiers qu’il appartiendra, SA Lur. Noftre amé —

& féal Confciller en nos Confeïs, le Sieur Jacques Benigne ’Boffuet, ancien Evefque de Cofdom, cy-devant Précepteur de E 7 noftre tres-cher &tres-amé Fils le D’Aurnin, premier Aut mofnier de noftre tres-chere 8 tres-amée Fille la D’AuPmine,

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