Discours sur l'histoire universelle (page 11)

Jacques-Bénigne Bossuet · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

On peut croire que dans un peuple si sagement dirigé, les récompenses et les chastimens estoient ordonnez avec grande consideration. Outre que le service et le zele au bien de l’estat, estoient le moyen le plus seûr pour s’avancer dans les charges : les actions militaires avoient mille récompenses qui ne coustoient rien au public, et qui estoient infiniment précieuses aux particuliers, parce qu’on y avoit attaché la gloire si chere à ce peuple belliqueux. Une couronne d’or tres-mince, et le plus souvent une couronne de feuïlles de chesne, ou de laurier, ou de quelque herbage plus vil encore, devenoit inestimable parmi les soldats qui ne connoissoient point de plus belles marques que celles de la vertu, ni de plus noble distinction que celle qui venoit des actions glorieuses. Le senat dont l’approbation tenoit lieu de récompense, sçavoit loûër et blasmer quand il falloit. Incontinent aprés le combat, les consuls et les autres généraux donnoient publiquement aux soldats et aux officiers la loûange ou le blasme qu’ils meritoient : mais eux-mesmes ils attendoient en suspens le jugement du senat qui jugeoit de la sagesse des conseils, sans se laisser ébloûïr par le bonheur des évenemens. Les loûanges estoient précieuses, parce qu’elles se donnoient avec connoissance : le blasme piquoit au vif les coeurs généreux, et retenoit les plus foibles dans le devoir. Les chastimens qui suivoient les mauvaises actions, tenoient les soldats en crainte pendant que les récompenses et la gloire bien dispensée les élevoit au dessus d’eux-mesmes.

Qui peut mettre dans l’esprit des peuples la gloire, la patience dans les travaux, la grandeur de la nation, et l’amour de la patrie, peut se vanter d’avoir trouvé la constitution d’estat la plus propre à produire de grands hommes. C’est sans doute les grands hommes qui font la force d’un empire. La nature ne manque pas de faire naistre dans tous les païs des esprits et des courages élevez, mais il faut luy aider à les former. Ce qui les forme, ce qui les acheve, ce sont des sentimens forts et de nobles impressions qui se répandent dans tous les esprits, et passent insensiblement de l’un à l’autre. Qu’est-ce qui rend nostre noblesse si fiere dans les combats, et si hardie dans les entreprises ? C’est l’opinion receûë dés l’enfance, et établie par le sentiment unanime de la nation, qu’un gentilhomme sans coeur se dégrade luy-mesme, et n’est plus digne de voir le jour. Tous les romains estoient nourris dans ces sentimens, et le peuple disputoit avec la noblesse à qui agiroit le plus par ces vigoureuses maximes. Durant les bons temps de Rome, l’enfance mesme estoit exercée par les travaux : on n’y entendoit parler d’autre chose que de la grandeur du nom romain. Il falloit aller à la guerre quand la république l’ordonnoit, et là travailler sans cesse, camper hiver et esté, obéïr sans résistance, mourir ou vaincre. Les peres qui n’élevoient pas leurs enfans dans ces maximes, et comme il falloit pour les rendre capables de servir l’estat, estoient appellez en justice par les magistrats, et jugez coupables d’un attentat envers le public. Quand on a commencé à prendre ce train, les grands hommes se font les uns les autres : et si Rome en a plus porté qu’aucune autre ville qui eust esté avant elle, ce n’a point esté par hasard ; mais c’est que l’estat romain constitué de la maniere que nous avons veûë, estoit pour ainsi parler du temperament qui devoit estre le plus fecond en heros.

Un estat qui se sent ainsi formé, se sent aussi en mesme temps d’une force incomparable, et ne se croit jamais sans ressource. Aussi voyons nous que les romains n’ont jamais desesperé de leurs affaires, ni quand Porsena roy d’étrurie les affamoit dans leurs murailles ; ni quand les gaulois, aprés avoir bruslé leur ville, inondoient tout leur païs, et les tenoient serrez dans le capitole ; ni quand Pyrrhus roy des épirotes aussi habile qu’entreprenant les effrayoit par ses élephans, et défaisoit toutes leurs armées ; ni quand Annibal déja tant de fois vainqueur leur tua encore plus de cinquante mille hommes et leur meilleure milice dans la bataille de Cannes. Ce fut alors que le consul Terentius Varro qui venoit de perdre par sa faute une si grande bataille, fut receû à Rome comme s’il eust esté victorieux, parce seulement que dans un si grand malheur il n’avoit point desesperé des affaires de la république. Le senat l’en remercia publiquement, et deslors on résolut, selon les anciennes maximes, de n’écouter dans ce triste estat aucune proposition de paix. L’ennemi fut étonné ; le peuple reprit coeur, et crut avoir des ressources que le senat connoissoit par sa prudence. En effet, cette constance du senat, au milieu de tant de malheurs qui arrivoient coup sur coup, ne venoit pas seulement d’une résolution opiniastre de ne ceder jamais à la fortune, mais d’une profonde connoissance des forces romaines et des forces ennemies. Rome sçavoit par son cens, c’est à dire, par le rôlle de ses citoyens toûjours exactement continué depuis Servius Tullius ; elle sçavoit, dis-je, tout ce qu’elle avoit de citoyens capables de porter les armes, et ce qu’elle pouvoit esperer de la jeunesse qui s’élevoit tous les jours. Ainsi elle ménageoit ses forces contre un ennemi qui venoit des bords de l’Afrique ; que le temps devoit détruire tout seul dans un païs étranger où les secours estoient si tardifs ; et à qui ses victoires mesme qui luy coustoient tant de sang estoient fatales. C’est pourquoy, quelque perte qui fust arrivée, le senat toûjours instruit de ce qui luy restoit de bons soldats, n’avoit qu’à temporiser, et ne se laissoit jamais abbatre. Quand par la défaite de Cannes, et par les révoltes qui suivirent, il vit les forces de la république tellement diminuées, qu’à peine eust-on pû se défendre si les ennemis eussent pressé, il se soustint par courage, et sans se troubler de ses pertes, il se mit à regarder les démarches du vainqueur. Aussitost qu’on eût apperceû qu’Annibal au lieu de poursuivre sa victoire, ne songeoit durant quelque temps qu’à en joûïr, le senat se rasseûra, et vit bien qu’un ennemi capable de manquer à sa fortune, et de se laisser ébloûïr par ses grands succés, n’estoit pas né pour vaincre les romains. Deslors Rome fit tous les jours de plus grandes entreprises ; et Annibal tout habile, tout courageux, tout victorieux qu’il estoit, ne put tenir contre elle.

Il est aisé de juger par ce seul évenement à qui devoit enfin demeurer tout l’avantage. Annibal enflé de ses grands succés, crut la prise de Rome trop aisée, et se relascha. Rome au milieu de ses malheurs, ne perdit ni le courage ni la confiance, et entreprit de plus grandes choses que jamais. Ce fut incontinent aprés la défaite de Cannes qu’elle assiégea Syracuse et Capoûë, l’une infidele aux traitez, et l’autre rebelle. Syracuse ne put se défendre, ni par ses fortifications, ni par les inventions d’Archimede. L’armée victorieuse d’Annibal vint vainement au secours de Capoûë. Mais les romains firent lever à ce capitaine le siege de Nole. Un peu aprés les carthaginois défirent et tuerent en Espagne les deux Scipions. Dans toute cette guerre, il n’estoit rien arrivé de plus sensible, ni de plus funeste aux romains. Leur perte leur fit faire les derniers efforts : le jeune Scipion fils d’un de ces généraux, non content d’avoir relevé les affaires de Rome en Espagne, alla porter la guerre aux carthaginois dans leur propre ville, et donna le dernier coup à leur empire.

L’estat de cette ville ne permettoit pas que Scipion y trouvast la mesme résistance qu’Annibal trouvoit du costé de Rome ; et vous en serez convaincu si peu que vous regardiez la constitution de ces deux villes. Rome estoit dans sa force ; et Carthage qui avoit commencé de baisser, ne se soustenoit plus que par Annibal. Rome avoit son senat uni, et c’est précisément dans ces temps que s’y est trouvé ce concert tant loûé dans le livre des machabées. Le senat de Carthage estoit divisé par de vieilles factions irréconciliables ; et la perte d’Annibal eust fait la joye de la plus notable partie des grands seigneurs. Rome encore pauvre, et attachée à l’agriculture, nourrissoit une milice admirable, qui ne respiroit que la gloire, et ne songeoit qu’à agrandir le nom romain. Carthage enrichie par son trafic voyoit tous ses citoyens attachez à leurs richesses, et nullement exercez dans la guerre. Au lieu que les armées romaines estoient presque toutes composées de citoyens, Carthage au contraire tenoit pour maxime de n’avoir que des troupes étrangeres souvent autant à craindre à ceux qui les payent qu’à ceux contre qui on les employe.

Ces defauts venoient en partie de la premiere institution de la république de Carthage, et en partie s’y estoient introduits avec le temps. Carthage a toûjours aimé les richesses ; et Aristote l’accuse d’y estre attachée jusqu’à donner lieu à ses citoyens de les préferer à la vertu. Par là une république toute faite pour la guerre, comme le remarque le mesme Aristote, à la fin en a negligé l’exercice. Ce philosophe ne la reprend pas de n’avoir que des milices étrangeres ; et il est à croire qu’elle n’est tombée que long-temps aprés dans ce defaut. Mais les richesses y menent naturellement une république marchande : on veut joûïr de ses biens, et on croit tout trouver dans son argent. Carthage se croyoit forte, parce qu’elle avoit beaucoup de soldats, et n’avoit pû apprendre par tant de révoltes qu’elle avoit veû arriver dans les derniers temps, qu’il n’y a rien de plus malheureux qu’un estat qui ne se soustient que par les etrangers, où il ne trouve ni zele, ni seûreté, ni obéïssance.

Il est vray que le grand genie d’Annibal sembloit avoir remedié aux defauts de sa république. On regarde comme un prodige, que dans un païs étranger, et durant seize ans entiers, il n’ait jamais veû, je ne dis pas de sedition, mais de murmure dans une armée toute composée de peuples divers, qui sans s’entendre entre eux s’accordoient si bien à entendre les ordres de leur général. Mais l’habileté d’Annibal ne pouvoit pas soustenir Carthage, lors qu’attaquée dans ses murailles par un général comme Scipion, elle se trouva sans forces. Il fallut rappeller Annibal à qui il ne restoit plus que des troupes affoiblies plus par leurs propres victoires que par celles des romains, et qui acheverent de se ruiner par la longueur du voyage. Ainsi Annibal fut batu, et Carthage autrefois maistresse de toute l’Afrique, de la mer Mediterranée et de tout le commerce de l’univers, fut contrainte de subir le joug que Scipion luy imposa. Voilà le fruit glorieux de la patience romaine. Des peuples qui s’enhardissoient et se fortifioient par leurs malheurs avoient bien raison de croire qu’on sauvoit tout pourveû qu’on ne perdist pas l’esperance ; et Polybe a tres-bien conclu, que Carthage devoit à la fin obéïr à Rome par la seule nature des deux républiques. Que si les romains s’estoient servis de ces grandes qualitez politiques et militaires, seulement pour conserver leur estat en paix, ou pour proteger leurs alliez opprimez comme ils en faisoient le semblant, il faudroit autant loûër leur équité que leur valeur et leur prudence. Mais quand ils eûrent gousté la douceur de la victoire, ils voulurent que tout leur cedast, et ne prétendirent à rien moins qu’à mettre premierement leurs voisins, et en suite tout l’univers sous leurs loix.

Pour parvenir à ce but, ils sceûrent parfaitement conserver leurs alliez, les unir entre eux, jetter la division et la jalousie parmi leurs ennemis, penetrer leurs conseils, découvrir leurs intelligences, et prévenir leurs entreprises. Ils n’observoient pas seulement les démarches de leurs ennemis, mais encore tous les progrés de leurs voisins : curieux sur tout, ou de diviser, ou de contrebalancer par quelque autre endroit les puissances qui devenoient trop redoutables, ou qui mettoient de trop grands obstacles à leurs conquestes.

Ainsi les grecs avoient tort de s’imaginer du temps de Polybe que Rome s’agrandissoit plustost par hasard que par conduite. Ils estoient trop passionnez pour leur nation, et trop jaloux des peuples qu’ils voyoient s’élever au dessus d’eux : ou peut-estre que voyant de loin l’empire romain s’avancer si viste, sans pénetrer les conseils qui faisoient mouvoir ce grand corps, ils attribuoient au hasard, selon la coustume des hommes, les effets dont les causes ne leur estoient pas connuës. Mais Polybe que son étroite familiarité avec les romains faisoit entrer si avant dans le secret des affaires, et qui observoit de si prés la politique romaine durant les guerres puniques, a esté plus équitable que les autres grecs, et a veû que les conquestes de Rome estoient la suite d’un dessein bien entendu. Car il voyoit les romains du milieu de la mer Mediterranée porter leurs regards par tout aux environs jusqu’aux Espagnes et jusqu’en Syrie ; observer ce qui s’y passoit, s’avancer régulierement et de proche en proche ; s’affermir avant que de s’étendre ; ne se point charger de trop d’affaires ; dissimuler quelque temps, et se déclarer à propos ; attendre qu’Annibal fust vaincu pour desarmer Philippe roy de Macedoine qui l’avoit favorisé ; aprés avoir commencé l’affaire, n’estre jamais las ni contens jusqu’à ce que tout fust fait ; ne laisser aux macedoniens aucun moment pour se reconnoistre ; et aprés les avoir vaincus, rendre par un decret public à la Grece si long-temps captive, la liberté à laquelle elle ne pensoit plus ; par ce moyen répandre d’un costé la terreur, et de l’autre la véneration de leur nom : c’en estoit assez pour conclure que les romains ne s’avançoient pas à la conqueste du monde par hasard, mais par conduite.

C’est ce qu’a veû Polybe dans le temps des progrés de Rome. Denis d’Halicarnasse qui a écrit aprés l’établissement de l’empire et du temps d’Auguste, a conclu la mesme chose, en reprenant dés leur origine les anciennes institutions de la république romaine, si propres de leur nature à former un peuple invincible et dominant. Vous en avez assez veû pour entrer dans les sentimens de ces sages historiens, et pour condamner Plutarque, qui toûjours trop passionné pour ses grecs, attribuë à la seule fortune la grandeur romaine, et à la seule vertu celle d’Alexandre. Mais plus ces historiens font voir de dessein dans les conquestes de Rome, plus ils y montrent d’injustice. Ce vice est inséparable du desir de dominer, qui aussi pour cette raison est justement condamné par les regles de l’évangile. Mais la seule philosophie suffit pour nous faire entendre que la force nous est donnée pour conserver nostre bien, et non pas pour usurper celuy d’autruy. Ciceron l’a reconnu, et les regles qu’il a données pour faire la guerre sont une manifeste condamnation de la conduite des romains.

Il est vray qu’ils parurent assez équitables au commencement de leur république. Il sembloit qu’ils vouloient eux-mesmes moderer leur humeur guerriere en la resserrant dans les bornes que l’équité prescrivoit. Qu’y a-t-il de plus beau, ni de plus saint que le college des féciaux, soit que Numa en soit le fondateur, comme le dit Denis d’Halicarnasse, ou que ce soit Ancus Martius, comme le veut Tite Live ? Ce conseil estoit établi pour juger si une guerre estoit juste : avant que le senat la proposast, ou que le peuple la résolust, cét examen d’équité précedoit toûjours. Quand la justice de la guerre estoit reconnuë, le senat prenoit ses mesures pour l’entreprendre : mais on envoyoit avant toutes choses redemander dans les formes à l’usurpateur les choses injustement ravies, et on n’en venoit aux extrémitez qu’aprés avoir épuisé les voyes de douceur. Sainte institution s’il en fut jamais, et qui fait honte aux chrestiens, à qui un dieu venu au monde pour pacifier toutes choses, n’a pû inspirer la charité et la paix. Mais que servent les meilleures institutions, quand enfin elles dégénerent en pures cérémonies ? La douceur de vaincre et de dominer corrompit bientost dans les romains ce que l’équité naturelle leur avoit donné de droiture. Les déliberations des féciaux ne furent plus parmi eux qu’une formalité inutile ; et encore qu’ils exerçassent envers leurs plus grands ennemis des actions de grande équité, et mesme de grande clemence, l’ambition ne permettoit pas à la justice de regner dans leurs conseils. Au reste leurs injustices estoient d’autant plus dangereuses, qu’ils sçavoient mieux les couvrir du prétexte specieux de l’équité, et qu’ils mettoient sous le joug insensiblement les rois et les nations sous couleur de les proteger et de les défendre.

Ajoustons encore qu’ils estoient cruels à ceux qui leur résistoient : autre qualité assez naturelle aux conquerans, qui sçavent que l’épouvante fait plus de la moitié des conquestes. Faut-il dominer à ce prix ; et le commandement est-il si doux, que les hommes le veuïllent acheter par des actions si inhumaines ? Les romains, pour répandre par tout la terreur, affectoient de laisser dans les villes prises des spectacles terribles de cruauté, et de paroistre impitoyables à qui attendoit la force, sans mesme épargner les rois qu’ils faisoient mourir inhumainement, aprés les avoir menez en triomphe chargez de fers, et traisnez à des chariots comme des esclaves. Mais s’ils estoient cruels et injustes pour conquerir, ils gouvernoient avec équité les nations subjuguées. Ils taschoient de faire gouster leur gouvernement aux peuples soumis, et croyoient que c’estoit le meilleur moyen de s’asseûrer leurs conquestes. Le senat tenoit en bride les gouverneurs, et faisoit justice aux peuples. Cette compagnie estoit regardée comme l’asile des oppressez : aussi les concussions et les violences ne furent-elles connuës parmi les romains que dans les derniers temps de la république, et la retenuë de leurs magistrats estoit l’admiration de toute la terre.

Ce n’estoit donc pas de ces conquerans brutaux et avares qui ne respirent que le pillage, ou qui établissent leur domination sur la ruine des païs vaincus. Les romains rendoient meilleurs tous ceux qu’ils prenoient en y faisant fleurir la justice, l’agriculture, le commerce, les arts mesme et les sciences, aprés qu’ils les eûrent une fois goustées.

C’est ce qui leur a donné l’empire le plus florissant, et le mieux établi aussi-bien que le plus étendu qui fut jamais. Depuis l’Euphrate et le Tanaïs jusqu’aux colonnes d’Hercule et la mer Atlantique, toutes les terres et toutes les mers leur obéïssoient : du milieu et comme du centre de la mer Méditerranée ils embrassoient toute l’étenduë de cette mer, penetrant au long et au large tous les estats d’alentour, et la tenant entre deux pour faire la communication de leur empire. On est encore effrayé quand on considere que les nations qui font à present des royaumes si redoutables, toutes les Gaules, toutes les Espagnes, la grande Bretagne presque toute entiere, l’Illyrique jusqu’au Danube, la Germanie jusqu’à l’Elbe, l’Afrique jusqu’à ses deserts affreux et impenetrables, la Grece, la Thrace, la Syrie, l’égypte, tous les royaumes de l’Asie Mineure, et ceux qui sont enfermez entre le Pont-Euxin et la mer Caspie, et les autres que j’oublie peut-estre, ou que je ne veux pas rapporter, n’ont esté durant plusieurs siecles que des provinces romaines. Tous les peuples de nostre monde jusqu’aux plus barbares, ont respecté leur puissance, et les romains y ont établi presque par tout avec leur empire les loix et la politesse.

C’est une espece de prodige, que dans un si vaste empire qui embrassoit tant de nations et tant de royaumes, les peuples ayent esté si obéïssans et les révoltes si rares. La politique romaine y avoit pourveû par divers moyens qu’il faut vous expliquer en peu de mots.

Les colonies romaines établies de tous costez dans l’empire, faisoient deux effets admirables : l’un, de décharger la ville d’un grand nombre de citoyens, et la pluspart pauvres ; l’autre, de garder les postes principaux, et d’accoustumer peu à peu les peuples étrangers aux moeurs romaines. Ces colonies qui portoient avec elles leurs privileges, demeuroient toûjours attachées au corps de la république, et peuploient tout l’empire de romains.

Mais outre les colonies, un grand nombre de villes obtenoient pour leurs citoyens le droit de citoyens romains ; et unies par leur interest au peuple dominant, elles tenoient dans le devoir les villes voisines.

Il arriva à la fin que tous les sujets de l’empire se crurent romains. Les honneurs du peuple victorieux peu à peu se communiquerent aux peuples vaincus : le senat leur fut ouvert, et ils pouvoient aspirer jusqu’à l’empire. Ainsi, par la clemence romaine, toutes les nations n’estoient plus qu’une seule nation, et Rome fut regardée comme la commune patrie. Quelle facilité n’apportoit pas à la navigation et au commerce cette merveilleuse union de tous les peuples du monde sous un mesme empire ? La societé romaine embrassoit tout ; et à la réserve de quelques frontieres inquietées quelquefois par les voisins, tout le reste de l’univers joûïssoit d’une paix profonde. Ni la Grece, ni l’Asie Mineure, ni la Syrie, ni l’égypte, ni enfin la pluspart des autres provinces n’ont jamais esté sans guerre que sous l’empire romain ; et il est aisé d’entendre qu’un commerce si agreable des nations servoit à maintenir dans tout le corps de l’empire la concorde et l’obéïssance. Les legions distribuées pour la garde des frontieres, en défendant le dehors, affermissoient le dedans. Ce n’estoit pas la coustume des romains d’avoir des citadelles dans leurs places, ni de fortifier leurs frontieres ; et je ne voy gueres commencer ce soin que sous Valentinien I. Auparavant on mettoit la force et la seûreté de l’empire uniquement dans les troupes qu’on disposoit de maniere qu’elles se prestoient la main les unes les autres. Au reste comme l’ordre estoit qu’elles campassent toûjours, les villes n’en estoient point incommodées ; et la discipline ne permettoit pas aux soldats de se répandre dans la campagne. Ainsi les armées romaines ne troubloient ni le commerce ni le labourage. Elles faisoient dans leur camp comme une espece de villes qui ne differoient des autres que parce que les travaux y estoient continuels, la discipline plus severe, et le commandement plus ferme. Elles estoient toûjours prestes pour le moindre mouvement ; et c’estoit assez pour tenir les peuples dans le devoir, que de leur montrer seulement dans le voisinage cette milice invincible. Mais rien ne maintenoit tant la paix de l’empire, que l’ordre de la justice. L’ancienne république l’avoit établi : les empereurs et les sages l’ont expliqué sur les mesmes fondemens : tous les peuples, jusqu’aux plus barbares, le regardoient avec admiration ; et c’est par là principalement que les romains estoient jugez dignes d’estre les maistres du monde. Au reste, si les loix romaines ont paru si saintes, que leur majesté subsiste encore malgré la ruine de l’empire : c’est que le bon sens, qui est le maistre de la vie humaine, y regne par tout, et qu’on ne voit nulle part une plus belle application des principes de l’équité naturelle.

Malgré cette grandeur du nom romain, malgré la politique profonde, et toutes les belles institutions de cette fameuse république, elle portoit en son sein la cause de sa ruine dans la jalousie perpetuelle du peuple contre le senat, ou plustost des plebeïens contre les patriciens. Romulus avoit établi cette distinction. Il falloit bien que les rois eussent des gens distinguez qu’ils attachassent à leur personne par des liens particuliers, et par lesquels ils gouvernassent le reste du peuple. C’est pour cela que Romulus choisit les peres dont il forma le corps du senat. On les appelloit ainsi, à cause de leur dignité et de leur âge ; et c’est d’eux que sont sorties dans la suite les familles patriciennes. Au reste, quelque autorité que Romulus eust réservée au peuple, il avoit mis les plebeïens en plusieurs manieres dans la dépendance des patriciens ; et cette subordination necessaire à la royauté avoit esté conservée non seulement sous les rois, mais encore dans la république. C’estoit parmi les patriciens qu’on prenoit toûjours les senateurs. Aux patriciens appartenoient les emplois, les commandemens, les dignitez, mesme celle du sacerdoce ; et les peres qui avoient esté les auteurs de la liberté, n’abandonnerent pas leurs prérogatives. Mais la jalousie se mit bientost entre les deux ordres. Car je n’ay pas besoin de parler icy des chevaliers romains, troisiéme ordre comme mitoyen entre les patriciens et le simple peuple, qui prenoit tantost un parti et tantost l’autre. Ce fut donc entre ces deux ordres que se mit la jalousie : elle se réveilloit en diverses occasions ; mais la cause profonde qui l’entretenoit estoit l’amour de la liberté. La maxime fondamentale de la république estoit de regarder la liberté comme une chose inseparable du nom romain. Un peuple nourri dans cét esprit ; disons plus, un peuple qui se croyoit né pour commander aux autres peuples, et que Virgile pour cette raison appelle si noblement un peuple-roy, ne vouloit recevoir de loy que de luy-mesme.

L’autorité du senat estoit jugée necessaire pour moderer les conseils publics, qui sans ce temperament eussent esté trop tumultueux. Mais au fond, c’estoit au peuple à donner les commandemens, à établir les loix, à décider de la paix et de la guerre. Un peuple qui joûïssoit des droits les plus essentiels de la royauté, entroit en quelque sorte dans l’humeur des rois. Il vouloit bien estre conseillé, mais non pas forcé par le senat. Tout ce qui paroissoit trop imperieux, tout ce qui s’élevoit au dessus des autres, en un mot tout ce qui blessoit ou sembloit blesser l’égalité que demande un estat libre, devenoit suspect à ce peuple délicat. L’amour de la liberté, celuy de la gloire et des conquestes rendoit de tels esprits difficiles à manier ; et cette audace qui leur faisoit tout entreprendre au dehors, ne pouvoit manquer de porter la division au dedans.

Ainsi Rome si jalouse de sa liberté, par cét amour de la liberté qui estoit le fondement de son estat, a veû la division se jetter entre tous les ordres dont elle estoit composée. De là ces jalousies furieuses entre le senat et le peuple, entre les patriciens et les plebeïens ; les uns alleguant toûjours que la liberté excessive se détruit enfin elle-mesme ; et les autres craignant au contraire, que l’autorité, qui de sa nature croist toûjours, ne dégénerast enfin en tyrannie.

Entre ces deux extrémitez, un peuple d’ailleurs si sage ne put trouver le milieu. L’interest particulier qui fait que de part ou d’autre on pousse plus loin qu’il ne faut mesme ce qu’on a commencé pour le bien public, ne permettoit pas qu’on demeurast dans des conseils moderez. Les esprits ambitieux et remüans excitoient les jalousies pour s’en prévaloir ; et ces jalousies tantost plus couvertes, et tantost plus déclarées selon les temps, mais toûjours vivantes dans le fond des coeurs, ont enfin causé ce grand changement qui arriva du temps de Cesar, et les autres qui ont suivi.

VII.

La suite des changemens de Rome est expliquée.

Il vous sera aisé d’en découvrir toutes les causes, si aprés avoir bien compris l’humeur des romains, et la constitution de leur république, vous prenez soin d’observer un certain nombre d’évenemens principaux, qui quoy-qu’arrivez en des temps assez éloignez, ont une liaison manifeste. Les voicy ramassez ensemble pour une plus grande facilité.

Romulus nourri dans la guerre, et réputé fils de Mars, bastit Rome, qu’il peupla de gens ramassez, bergers, esclaves, voleurs qui estoient venus chercher la franchise et l’impunité dans l’asile qu’il avoit ouvert à tous venans : il en vint aussi quelques-uns plus qualifiez et plus honnestes.

Il nourrit ce peuple farouche dans l’esprit de tout entreprendre par la force, et ils eûrent par ce moyen jusqu’aux femmes qu’ils épouserent. Peu à peu il établit l’ordre, et réprima les esprits par des loix tres-saintes. Il commença par la religion, qu’il regarda comme le fondement des estats. Il la fit aussi serieuse, aussi grave, et aussi modeste que les tenebres de l’idolatrie le pouvoient permettre. Les religions étrangeres et les sacrifices qui n’estoient pas établis par les coustumes romaines, furent défendus. Dans la suite on se dispensa de cette loy ; mais c’estoit l’intention de Romulus qu’elle fust gardée, et on en retint toûjours quelque chose.

Il choisit parmi tout le peuple ce qu’il y avoit de meilleur, pour en former le conseil public, qu’il appella le senat. Il le composa de deux cens senateurs, dont le nombre fut encore aprés augmenté ; et de là sortirent les familles nobles qu’on appelloit patriciennes. Les autres s’appelloient les plebeïens, c’est à dire, le commun peuple.

Le senat devoit digerer et proposer toutes les affaires : il en regloit quelques-unes souverainement avec le roy ; mais les plus générales estoient rapportées au peuple qui en décidoit. Romulus, dans une assemblée où il survint tout à coup un grand orage, fut mis en pieces par les senateurs qui le trouvoient trop imperieux ; et l’esprit d’indépendance commença deslors à paroistre dans cét ordre. Pour appaiser le peuple qui aimoit son prince, et donner une grande idée du fondateur de la ville, les senateurs publierent que les dieux l’avoient enlevé au ciel, et luy firent dresser des autels. Numa Pompilius second roy, dans une longue et profonde paix acheva de former les mœurs, et de regler la religion sur les mesmes fondemens que Romulus avoit posez. Tullus Hostilius établit par de severes réglemens la discipline militaire et les ordres de la guerre que son successeur Ancus Martius accompagna de céremonies sacrées, afin de rendre la milice sainte et religieuse.

Aprés luy, Tarquin l’ancien, pour se faire des créatures, augmenta le nombre des senateurs jusqu’au nombre de trois cens où ils demeurerent fixez durant plusieurs siecles, et commença les grands ouvrages qui devoient servir à la commodité publique.

Servius Tullius projeta l’établissement d’une république sous le commandement de deux magistrats annuels qui seroient choisis par le peuple.

En haine de Tarquin le superbe, la royauté fut abolie avec des exécrations horribles contre tous ceux qui entreprendroient de la rétablir, et Brutus fit jurer au peuple qu’il se maintiendroit éternellement dans sa liberté. Les memoires de Servius Tullius furent suivis dans ce changement. Les consuls élûs par le peuple entre les patriciens estoient égalez aux rois, à la réserve qu’ils estoient deux qui avoient entre eux un tour reglé pour commander, et qu’ils changeoient tous les ans. Collatin nommé consul avec Brutus comme ayant esté avec luy l’auteur de la liberté : quoy-que mari de Lucrece, dont la mort avoit donné lieu au changement, et interessé plus que tous les autres à la vengeance de l’outrage qu’elle avoit receû, devint suspect parce qu’il estoit de la famille royale, et fut chassé.

Valere substitué à sa place, au retour d’une expedition où il avoit delivré sa patrie des veïentes et des étruriens, fut soupçonné par le peuple d’affecter la tyrannie à cause d’une maison qu’il faisoit bastir sur une éminence. Non seulement il cessa de bastir ; mais devenu tout populaire, quoy-que patricien, il établit la loy qui permet d’appeller au peuple, et luy attribuë en certains cas le jugement en dernier ressort.

Par cette nouvelle loy, la puissance consulaire fut affoiblie dans son origine, et le peuple étendit ses droits.

à l’occasion des contraintes qui s’exécutoient pour dettes par les riches contre les pauvres, le peuple soulevé contre la puissance des consuls et du senat, fit cette retraite fameuse au Mont Aventin.

Il ne se parloit que de liberté dans ces assemblées ; et le peuple romain ne se crut pas libre s’il n’avoit des voyes legitimes pour résister au senat. On fut contraint de luy accorder des magistrats particuliers appellez tribuns du peuple, qui pussent l’assembler, et le secourir contre l’autorité des consuls, par opposition, ou par appel.

Ces magistrats, pour s’autoriser, nourrissoient la division entre les deux ordres, et ne cessoient de flater le peuple, en proposant que les terres des païs vaincus, ou le prix qui proviendroit de leur vente, fust partagé entre les citoyens. Le senat s’opposoit toûjours constamment à ces loix ruineuses à l’estat, et vouloit que le prix des terres fust adjugé au tresor public. Le peuple se laissoit conduire à ses magistrats seditieux, et conservoit néanmoins assez d’équité pour admirer la vertu des grands hommes qui luy résistoient.

Contre ces dissensions domestiques, le senat ne trouvoit point de meilleur remede que de faire naistre continuellement des occasions de guerres étrangeres. Elles empeschoient les divisions d’estre poussées à l’extrémité, et réünissoient les ordres dans la défense de la patrie. Pendant que les guerres réüssissent, et que les conquestes s’augmentent, les jalousies se réveillent.

Les deux partis fatiguez de tant de divisions qui menaçoient l’estat de sa ruine, conviennent de faire des loix pour donner le repos aux uns et aux autres, et établir l’égalité qui doit estre dans une ville libre.

Chacun des ordres prétend que c’est à luy qu’appartient l’établissement de ces loix. La jalousie augmentée par ces prétensions fait qu’on résout d’un commun accord une ambassade en Grece pour y rechercher les institutions des villes de ce païs, et sur tout les loix de Solon qui estoient les plus populaires. Les loix des Xii tables sont établies, et les décemvirs qui les rédigerent furent privez du pouvoir dont ils abusoient.

Pendant qu’on voit tout tranquille, et que des loix si équitables semblent établir pour jamais le repos public, les dissensions se réchauffent par les nouvelles pretensions du peuple qui aspire aux honneurs et au consulat réservé jusqu’alors au premier ordre. La loy pour les y admettre est proposée. Plustost que de rabaisser le consulat, les peres consentent à la création de trois nouveaux magistrats qui auroient l’autorité de consuls sous le nom de tribuns militaires, et le peuple est admis à cét honneur.

Content d’établir son droit, il use moderément de sa victoire, et continuë quelque temps à donner le commandement aux seuls patriciens. Aprés de longues disputes on revient au consulat, et peu à peu les honneurs deviennent communs entre les deux ordres, quoy-que les patriciens soient toûjours plus considerez dans les élections.

Les guerres continuënt, et les romains soumettent aprés cinq cens ans les gaulois cisalpins leurs principaux ennemis, et toute l’Italie. Là commencent les guerres puniques ; et les choses en viennent si avant, que chacun de ces deux peuples jaloux croit ne pouvoir subsister que par la ruine de l’autre.

Rome preste à succomber se soustient principalement durant ses malheurs par la constance et par la sagesse du senat.

à la fin la patience romaine l’emporte : Annibal est vaincu, et Carthage subjuguée par Scipion l’africain.

Rome victorieuse s’étend prodigieusement durant deux cens ans par mer et par terre, et réduit tout l’univers sous sa puissance. En ces temps et depuis la ruine de Carthage, les charges dont la dignité aussi-bien que le profit s’augmentoit avec l’empire, furent briguées avec fureur. Les prétendans ambitieux ne songerent qu’à flater le peuple, et la concorde des ordres entretenuë par l’occupation des guerres puniques se troubla plus que jamais. Les Gracques mirent tout en confusion, et leurs seditieuses propositions furent le commencement de toutes les guerres civiles.

Alors on commença à porter des armes, et à agir par la force ouverte dans les assemblées du peuple romain, où chacun auparavant vouloit l’emporter par les seules voyes legitimes, et avec la liberté des opinions.

La sage conduite du senat et les grandes guerres survenuës modererent les brouïlleries. Marius Plebeïen, grand homme de guerre, avec son éloquence militaire et ses harangues seditieuses, où il ne cessoit d’attaquer l’orgueïl de la noblesse, réveilla la jalousie du peuple, et s’éleva par ce moyen aux plus grands honneurs. Sylla patricien se mit à la teste du parti contraire, et devint l’objet de la jalousie de Marius. Les brigues et la corruption peuvent tout dans Rome. L’amour de la patrie et le respect des loix s’y éteint.

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