Discours sur l'histoire universelle (page 2)
Ainsi il ne faut plus tant se donner de peine à concilier en ce point l’histoire profane avec l’histoire sacrée. Car quant à ce qui regarde le premier royaume des assyriens, l’ecriture n’en dit qu’un mot en passant, et ne nomme ni Ninus fondateur de cét empire, ni à la réserve de Phul aucun de ses successeurs, parce que leur histoire n’a rien de commun avec celle du peuple de Dieu. Pour les seconds assyriens, la pluspart des grecs ou les ont entierement ignorez, ou pour ne les avoir pas assez connus, ils les ont confondus avec les premiers. Quand donc on objectera ceux des auteurs grecs qui arrangent à leur fantaisie les trois premieres monarchies, et qui font succeder les medes à l’ancien empire d’Assyrie sans parler du nouveau que l’ecriture fait voir si puissant, il n’y a qu’à répondre qu’ils n’ont point connu cette partie de l’histoire ; et qu’ils ne sont pas moins contraires aux plus curieux et aux mieux instruits des auteurs de leur nation, qu’à l’ecriture. Et, ce qui tranche en un mot toute la difficulté, les auteurs sacrez plus voisins par les temps et par les lieux des royaumes d’Orient, écrivant d’ailleurs l’histoire d’un peuple dont les affaires sont si meslées avec celles de ces grands empires, quand ils n’auroient que cét avantage, pourroient faire taire les grecs et les latins qui les ont suivis.
Si toutefois on s’obstine à soustenir cét ordre célebre des trois premieres monarchies, et que pour garder aux medes seuls le second rang qui leur est donné, on veuille leur assujetir les rois de Babylone, en avoûant toutefois qu’aprés environ cent ans de sujetion, ceux-cy se sont affranchis par une révolte : on sauve en quelque façon la suite de l’histoire sainte, mais on ne s’accorde gueres avec les meilleurs historiens profanes, ausquels l’histoire sainte est plus favorable en ce qu’elle unit toûjours l’empire des medes à celuy des perses. Il reste encore à vous découvrir une des causes de l’obscurité de ces anciennes histoires. C’est que comme les rois d’Orient prenoient plusieurs noms, ou si vous voulez plusieurs titres, qui ensuite leur tenoient lieu de nom propre, et que les peuples les traduisoient, ou les prononçoient differemment, selon les divers idiomes de chaque langue ; des histoires si anciennes, dont il reste si peu de bons memoires, ont deû estre par là fort obscurcies. La confusion des noms en aura sans doute beaucoup mis dans les choses mesmes, et dans les personnes ; et de là vient la peine qu’on a de situer dans l’histoire greque, les rois qui ont eû le nom d’Assuérus, autant inconnu aux grecs que connu aux orientaux.
Qui croiroit en effet que Cyaxare fust le mesme nom qu’Assuérus, composé du mot Ky, c’est à dire, seigneur, et du mot Axare, qui revient manifestement à Axuérus, ou Assuérus ? Trois ou quatre princes ont porté ce nom, quoy-qu’ils en eussent encore d’autres. Si on n’estoit averti que Nabuchodonosor, Nabucodrosor, et Nabocolassar, ne sont que le mesme nom, ou que le nom du mesme homme, on auroit peine à le croire ; et cependant la chose est certaine. Sargon est Sennacherib ; Ozias est Azarias ; Sedecias est Mathanias ; Joachas s’appelloit aussi Sellum ; Asaraddon, qu’on prononce indifferemment Esar-Haddon, ou Asorhaddan, est nommé Asenaphar par les cuthéens ; et par une bizarerie dont on ne sçait point l’origine, Sardanapale se trouve nommé par les grecs Tonos Concoleros. On pourroit vous faire une grande liste des orientaux, dont chacun a eû dans les histoires, plusieurs noms differens : mais il suffit d’estre instruit en général de cette coustume. Elle n’est pas inconnuë aux latins, parmi lesquels les titres et les adoptions ont multiplié les noms en tant de sortes. Ainsi le titre d’Auguste et celuy d’africain sont devenus les noms propres de César Octavien et des scipions ; ainsi les Nerons ont esté Césars. La chose n’est pas douteuse, et une plus longue discussion d’un fait si constant vous est inutile.
Je ne prétens plus, monseigneur, vous embarasser dans la suite des difficultez de chronologie, qui vous sont tres-peu necessaires. Celle-cy estoit trop importante pour ne la pas éclaircir en cét endroit ; et aprés vous en avoir dit ce qui suffit à nostre dessein, je reprens la suite de nos epoques.
VIII. Epoque.
Cyrus, ou les Juifs rétablis.
6. âge du monde.
Ce fut donc 218 ans aprés la fondation de Rome, 536 ans avant Jesus-Christ, aprés les 70 ans de la captivité de Babylone, et la mesme année que Cyrus fonda l’empire des perses, que ce prince choisi de Dieu pour estre le liberateur de son peuple, et le restaurateur de son temple, mit la main à ce grand ouvrage. Incontinent aprés la publication de son ordonnance, Zorobabel accompagné de Jesus fils de Josedec, souverain pontife, ramena les captifs, qui rebastirent l’autel, et poserent les fondemens du second temple. Les samaritains jaloux de leur gloire, voulurent prendre part à ce grand ouvrage ; et sous prétexte qu’ils adoroient le Dieu d’Israël, quoy-qu’ils en joignissent le culte à celuy de leurs faux dieux, ils prierent Zorobabel de leur permettre de rebastir avec luy le temple de Dieu. Mais les enfans de Juda qui détestoient leur culte meslé, rejetterent leur proposition. Les samaritains irritez traverserent leur dessein par toute sorte d’artifices et de violences. Environ ce temps, Servius Tullius, aprés avoir agrandi la ville de Rome, conceût le dessein de la mettre en république. Il perit au milieu de ces pensées, par les conseils de sa fille, et par le commandement de Tarquin Le Superbe son gendre. Ce tyran envahit le royaume, où il exerça durant un long-temps toute sorte de violences. Cependant l’empire des perses alloit croissant : outre ces provinces immenses de la grande Asie, tout ce vaste continent de l’Asie inferieure leur obéït ; les syriens et les arabes furent assujetis ; l’Egypte si jalouse de ses loix receût les leurs. La conqueste s’en fit par Cambyse fils de Cyrus. Ce brutal ne survescut gueres à Smerdis son frere, qu’un songe ambigu luy fit tuer en secret. Le mage Smerdis regna quelque temps sous le nom de Smerdis frere de Cambyse : mais sa fourbe fut bientost découverte. Les sept principaux seigneurs conjurerent contre luy, et l’un d’eux fut mis sur le trosne. Ce fut Darius fils d’Hystaspe, qui s’appelloit dans ses inscriptions, le meilleur et le mieux fait de tous les hommes. Plusieurs marques le font reconnoistre pour l’Assuérus du livre d’Esther, quoy-qu’on n’en convienne pas. Au commencement de son regne le temple fut achevé, aprés diverses interruptions causées par les samaritains. Une haine irréconciliable se mit entre les deux peuples, et il n’y eût rien de plus opposé que Jerusalem et Samarie. C’est du temps de Darius que commence la liberté de Rome et d’Athenes, et la grande gloire de la Grece. Harmodius et Aristogiton atheniens delivrent leur païs d’Hipparque fils de Pisistrate, et sont tuez par ses gardes. Hippias frere d’Hipparque tasche en vain de se soustenir. Il est chassé : la tyrannie des pisistratides est entierement éteinte. Les atheniens affranchis dressent des statuës à leurs liberateurs, et rétablissent l’estat populaire. Hippias se jette entre les bras de Darius, qu’il trouva déja disposé à entreprendre la conqueste de la Grece, et n’a plus d’esperance qu’en sa protection. Dans le temps qu’il fut chassé, Rome se défit aussi de ses tyrans. Tarquin Le Superbe avoit rendu par ses violences la royauté odieuse : l’impudicité de Sexte son fils acheva de la détruire. Lucrece deshonorée, se tua elle-mesme : son sang et les harangues de Brutus animerent les romains. Les rois furent bannis, et l’empire consulaire fut établi suivant les projets de Servius Tullius : mais il fut bientost affoibli par la jalousie du peuple. Dés le premier consulat, P Valerius consul, célebre par ses victoires, devint suspect à ses citoyens ; et il fallut pour les contenter établir la loy, qui permit d’appeller au peuple du senat et des consuls dans toutes les causes où il s’agissoit de chastier un citoyen. Les tarquins chassez trouverent des défenseurs : les rois voisins regarderent leur bannissement comme une injure faite à tous les rois ; et Porsenna roy des clusiens, peuples d’Etrurie, prit les armes contre Rome. Réduite à l’extrémité, et presque prise, elle fut sauvée par la valeur d’Horatius Cocles. Les romains firent des prodiges pour leur liberté : Scevola, jeune citoyen, se brusla la main qui avoit manqué Porsenna ; Clelie, une jeune fille, étonna ce prince par sa hardiesse ; Porsenna laissa Rome en paix, et les tarquins demeurerent sans ressource. Hippias pour qui Darius se déclara, avoit de meilleures esperances. Toute la Perse se remuoit en sa faveur, et Athenes estoit menacée d’une grande guerre. Durant que Darius en faisoit les préparatifs, Rome qui s’estoit si bien défenduë contre les étrangers, pensa perir par elle-mesme : la jalousie s’estoit réveillée entre les patriciens et le peuple : la puissance consulaire, quoy-que déja moderée par la loy de P Valerius, parut encore excessive à ce peuple trop jaloux de sa liberté. Il se retira au Mont-Aventin : les conseils violens furent inutiles : le peuple ne put estre ramené que par les paisibles remontrances de Menenius Agrippa ; mais il fallut trouver des temperamens, et donner au peuple des tribuns pour le défendre contre les consuls. La loy qui établit cette nouvelle magistrature, fut appellée la loy sacrée, et ce fut là que commencerent les tribuns du peuple. Darius avoit enfin éclaté contre la Grece. Son gendre Mardonius, aprés avoir traversé l’Asie, croyoit accabler les grecs par le nombre de ses soldats : mais Miltiade défit cette armée immense, dans la plaine de Marathon, avec dix mille atheniens. Rome batoit tous ses ennemis aux environs, et sembloit n’avoir à craindre que d’elle-mesme. Coriolan, zelé patricien, et le plus grand de ses capitaines, chassé malgré ses services par la faction populaire, medita la ruine de sa patrie, mena les volsques contre elle, la réduisit à l’extrémité, et ne put estre appaisé que par sa mere. La Grece ne joûït pas long-temps du repos que la bataille de Marathon luy avoit donné. Pour venger l’affront de la Perse et de Darius, Xerxes son fils et son successeur, et petit-fils de Cyrus par sa mere Atosse, attaqua les grecs avec onze cens mille combatans (d’autres disent dix-sept cens mille) sans compter son armée navale de douze cens vaisseaux. Leonidas roy de Sparte, qui n’avoit que trois cens hommes, luy en tua vingt mille au passage des thermopyles, et perit avec les siens. Par les conseils de Themistocle athenien, l’armée navale de Xerxes est défaite la mesme année, prés de Salamine. Ce prince repasse l’Hellespont avec frayeur ; et un an aprés, son armée de terre, que Mardonius commandoit, est taillée en pieces auprés de Platée, par Pausanias roy de Lacedémone et par Aristide athenien, appellé Le Juste. La bataille se donna le matin ; et le soir de cette fameuse journée, les grecs ioniens qui avoient secoûé le joug des perses, leur tuerent trente mille hommes dans la bataille de Mycale, sous la conduite de Leotychides. Ce général pour encourager ses soldats, leur dit que Mardonius venoit d’estre défait dans la Grece. La nouvelle se trouva veritable, ou par un effet prodigieux de la renommée, ou plûtost par une heureuse rencontre ; et tous les grecs de l’Asie Mineure se mirent en liberté. Cette nation remportoit par tout de grands avantages ; et un peu auparavant les carthaginois, puissans alors, furent batus dans la Sicile, où ils vouloient étendre leur domination à la sollicitation des perses. Malgré ce mauvais succés, ils ne cesserent depuis de faire de nouveaux desseins sur une isle si commode à leur asseûrer l’empire de la mer, que leur république affectoit. La Grece le tenoit alors, mais elle ne regardoit que l’Orient et les perses. Pausanias venoit d’affranchir l’isle de Chypre de leur joug, quand il conceût le dessein d’asservir son païs. Tous ses projets furent vains, quoy-que Xerxes luy promist tout : le traistre fut trahi par celuy qu’il aimoit le plus, et son infame amour luy cousta la vie. La mesme année Xerxes fut tué par Artaban son capitaine des gardes, soit que ce perfide voulust occuper le trosne de son maistre, ou qu’il craignist les rigueurs d’un prince dont il n’avoit pas exécuté assez promptement les ordres cruels. Artaxerxe à la longue main son fils commença son regne, et receût peu de temps aprés une lettre de Themistocle, qui proscrit par ses citoyens, luy offroit ses services contre les grecs. Il sceût estimer autant qu’il devoit un capitaine si renommé, et luy fit un grand établissement malgré la jalousie des satrapes. Ce roy magnanime protegea le peuple juif, et dans sa vingtiéme année, que les suites rendent memorable, il permit à Nehemias de rétablir Jerusalem avec ses murailles. Ce decret d’Artaxerxe differe de celuy de Cyrus, en ce que celuy de Cyrus regardoit le temple, et celuy-cy est fait pour la ville. à ce decret préveû par Daniel, et marqué dans sa prophetie, les 490 ans de ses semaines commencent. Cette importante date a de solides fondemens. Le bannisment de Themistocle est placé dans la chronique d’Eusebe à la derniere année de la 76 olympiade, qui revient à la 280 de Rome. Les autres chronologistes le mettent un peu au dessous : la difference est petite, et les circonstances du temps asseûrent la date d’Eusebe. Elles se tirent de Thucydide, historien tres-exact ; et ce grave auteur contemporain presque, aussi-bien que concitoyen de Themistocle, luy fait écrire sa lettre au commencement du regne d’Artaxerxe. Cornelius Nepos auteur ancien et judicieux autant qu’élegant, ne veut pas qu’on doute de cette date aprés l’autorité de Thucydide : raisonnement d’autant plus solide, qu’un autre auteur plus ancien encore que Thucydide s’accorde avec luy. C’est Charon de Lampsaque cité par Plutarque ; et Plutarque ajouste luy-mesme, que les annales, c’est à dire celles de Perse, sont conformes à ces deux auteurs. Il ne les suit pourtant pas, mais il n’en dit aucune raison ; et les historiens qui commencent huit ou neuf ans plus tard le regne d’Artaxerxe ne sont ni du temps, ni d’une si grande autorité. Il paroist donc indubitable qu’il en faut placer le commencement vers la fin de la 76 olympiade, et approchant de l’année 280 de Rome, par où la 20 année de ce prince doit arriver vers la fin de la 81 olympiade, et environ l’an 300 de Rome. Au reste ceux qui rejettent plus bas le commencement d’Artaxerxe, pour concilier les auteurs, sont réduits à conjecturer, que son pere l’avoit du moins associé au royaume quand Themistocle écrivit sa lettre ; et en quelque façon que ce soit nostre date est asseûrée. Ce fondement estant posé, le reste du compte est aisé à faire, et la suite le rendra sensible. Aprés le decret d’Artaxerxe les juifs travaillerent à rétablir leur ville et ses murailles, comme Daniel l’avoit prédit. Nehémias conduisit l’ouvrage avec beaucoup de prudence et de fermeté au milieu de la résistance des samaritains, des arabes, et des ammonites. Le peuple fit un effort, et Eliasib souverain pontife l’anima par son exemple. Cependant les nouveaux magistrats qu’on avoit donnez au peuple romain, augmentoient les divisions de la ville ; et Rome formée sous des rois manquoit des loix necessaires à la bonne constitution d’une république. La réputation de la Grece plus célebre encore par son gouvernement que par ses victoires, excita les romains à se regler sur son exemple. Ainsi ils envoyerent des députez pour rechercher les loix des villes de Grece, et sur tout celles d’Athenes plus conformes à l’estat de leur république. Sur ce modele, dix magistrats absolus qu’on créa l’année d’aprés sous le nom de décemvirs, rédigerent les loix des Xii tables, qui sont le fondement du droit romain. Le peuple ravi de l’équité avec laquelle ils les composerent, leur laissa empieter le pouvoir supreme, dont ils userent tyranniquement. Il se fit alors de grands mouvemens par l’intemperance d’Appius Clodius un des décemvirs, et par le meurtre de Virginie, que son pere aima mieux tuer de sa propre main que de la laisser abandonnée à la passion d’Appius. Le sang de cette seconde Lucrece réveilla le peuple romain, et les décemvirs furent chassez. Pendant que les loix romaines se formoient sous les décemvirs, Esdras docteur de la loy, et Nehémias gouverneur du peuple de Dieu nouvellement rétabli dans la Judée, réformoient les abus, et faisoient observer la loy de Moïse qu’ils observoient les premiers. Un des principaux articles de leur réformation fut d’obliger tout le peuple, et principalement les prestres, à quitter les femmes étrangeres qu’ils avoient épousées contre la défense de la loy. Esdras mit en ordre les livres saints, dont il fit une exacte révision, et ramassa les anciens memoires du peuple de Dieu pour en composer les deux livres des paralipomenes ou chroniques, ausquelles il ajousta l’histoire de son temps, qui fut achevée par Nehémias. C’est par leurs livres que se termine cette longue histoire que Moïse avoit commencée, et que les auteurs suivans continuerent sans interruption jusqu’au rétablissement de Jerusalem. Le reste de l’histoire sainte n’est pas écrit dans la mesme suite. Pendant qu’Esdras et Nehemias faisoient la derniere partie de ce grand ouvrage, Herodote que les auteurs profanes appellent le pere de l’histoire, commençoit à écrire. Ainsi les derniers auteurs de l’histoire sainte se rencontrent avec le premier auteur de l’histoire greque ; et quand elle commence, celle du peuple de Dieu, à la prendre seulement depuis Abraham, enfermoit déja quinze siecles. Herodote n’avoit garde de parler des juifs dans l’histoire qu’il nous a laissée ; et les grecs n’avoient besoin d’estre informez que des peuples que la guerre, le commerce, ou un grand éclat leur faisoit connoistre. La Judée qui commençoit à peine à se relever de sa ruine, n’attiroit pas les regards. Ce fut dans des temps si malheureux que la langue hébraïque cessa d’estre vulgaire. Durant la captivité, et ensuite par le commerce qu’il fallut avoir avec les chaldéens, les juifs apprirent la langue chaldaique fort approchante de la leur, et qui avoit presque le mesme genie. Cette raison leur fit changer l’ancienne figure des lettres hébraiques, et ils écrivirent l’hebreu avec les lettres des chaldéens plus usitées parmi eux, et plus aisées à former. Ce changement fut aisé entre deux langues voisines dont les lettres estoient de mesme valeur, et ne differoient que dans la figure. Depuis ce temps on ne trouve l’ecriture sainte parmi les juifs qu’en lettres chaldaiques ; mais les samaritains retinrent toûjours l’ancienne maniere de l’écrire. Leurs descendans ont perseveré dans cét usage jusqu’à nos jours, et nous ont par ce moyen conservé le pentateuque, qu’on appelle samaritain, en anciens caracteres hébraiques tels qu’on les trouve dans les médailles et dans tous les monumens des siecles passez.
Les juifs vivoient avec douceur sous l’autorité d’Artaxerxe. Ce prince réduit par Cimon fils de Miltiade général des atheniens à faire une paix honteuse, desespera de vaincre les grecs par la force, et ne songea plus qu’à profiter de leurs divisions. Il en arriva de grandes entre les atheniens et les lacedémoniens. Ces deux peuples jaloux l’un de l’autre partagerent toute la Grece. Pericles athenien commença la guerre du Peloponese, durant laquelle Theramene, Thrasybule, et Alcibiade atheniens se rendent célebres. Brasidas et Myndare lacedémoniens y meurent en combatant pour leur païs. Cette guerre dura 27 ans, et finit à l’avantage de Lacedémone, qui avoit mis dans son parti Darius nommé le bastard, fils et successeur d’Artaxerxe. Lysandre général de l’armée navale des lacedémoniens prit Athenes, et en changea le gouvernement. Mais la Perse s’apperceût bientost qu’elle avoit rendu les lacedémoniens trop puissans. Ils soustinrent le jeune Cyrus dans sa révolte contre Artaxerxe son aisné, appellé Mnemon à cause de son excellente memoire, fils et successeur de Darius. Ce jeune prince sauvé de la prison et de la mort par sa mere Parysatis, songe à la vengeance, gagne les satrapes par ses agrémens infinis, traverse l’Asie Mineure, va presenter la bataille au roy son frere dans le cœur de son empire, le blesse de sa propre main, et se croyant trop tost vainqueur perit par sa temerité. Les dix mille grecs qui le servoient, font cette retraite étonnante où commandoit à la fin Xenophon grand philosophe et grand capitaine, qui en a écrit l’histoire. Les lacedémoniens continuoient à attaquer l’empire des perses, qu’Agesilas roy de Sparte fit trembler dans l’Asie Mineure : mais les divisions de la Grece le rappellerent en son païs. En ce temps la ville de Veies qui égaloit presque la gloire de Rome, aprés un siege de dix ans et beaucoup de divers succés, fut prise par les romains sous la conduite de Camille. Sa générosité luy fit encore une autre conqueste. Les falisques qu’il assiégeoit se donnerent à luy, touchez de ce qu’il leur avoit renvoyé leurs enfans, qu’un maistre d’école luy avoit livrez. Rome ne vouloit pas vaincre par des trahisons, ni profiter de la perfidie d’un lasche qui abusoit de l’obéïssance d’un âge innocent. Un peu aprés les gaulois senonois entrerent en Italie, et assiégerent Clusium. Les romains perdirent contre eux la fameuse bataille d’Allia. Leur ville fut prise et bruslée. Pendant qu’ils se défendoient dans le capitole, leurs affaires furent rétablies par Camille qu’ils avoient banni. Les gaulois demeurerent sept mois maistres de Rome, et appellez ailleurs par d’autres affaires ils se retirerent chargez de butin. Durant les brouïlleries de la Grece, Epaminondas Thebain se signala par son équité et par sa modération, autant que par ses victoires. On remarque qu’il avoit pour regle de ne mentir jamais, mesme en riant. Ses grandes actions éclatent dans les dernieres années de Mnemon, et dans les premieres d’Ochus. Sous un si grand capitaine les thebains sont victorieux, et la puissance de Lacedémone est abbatuë. Celle des rois de Macédoine commence avec Philippe pere d’Alexandre Le Grand. Malgré les oppositions d’Ochus et d’Arses son fils rois de Perse, et malgré les difficultez plus grandes encore que luy suscitoit dans Athenes l’éloquence de Demosthene puissant défenseur de la liberté, ce prince victorieux durant vingt ans assujetit toute la Grece, où la bataille de Cheronée qu’il gagna sur les atheniens et sur leurs alliez luy donna une puissance absoluë. Dans cette fameuse bataille, pendant qu’il rompoit les atheniens, il eût la joye de voir Alexandre à l’âge de dix-huit ans enfoncer les troupes thebaines de la discipline d’Epaminondas, et entre autres la troupe sacrée qu’on appelloit des amis, qui se croyoit invincible. Ainsi maistre de la Grece, et soustenu par un fils d’une si grande esperance, il conceût de plus hauts desseins, et ne médita rien moins que la ruine des perses contre lesquels il fut déclaré capitaine general. Mais leur perte estoit réservée à Alexandre. Au milieu des solennitez d’un nouveau mariage, Philippe fut assassiné par Pausanias jeune homme de bonne maison, à qui il n’avoit pas rendu justice. L’eunuque Bagoas tua dans la mesme année Arses roy de Perse, et fit regner à sa place Darius fils d’Arsame, surnommé Codomanus. Il merite par sa valeur qu’on se range à l’opinion d’ailleurs la plus vray-semblable, qui le fait sortir de la famille royale. Ainsi deux rois courageux commencerent ensemble leur regne, Darius fils d’Arsame et Alexandre fils de Philippe. Ils se regardoient d’un oeil jaloux, et sembloient nez pour se disputer l’empire du monde. Mais Alexandre voulut s’affermir avant que d’entreprendre son rival. Il vengea la mort de son pere ; il dompta les peuples rebelles qui méprisoient sa jeunesse ; il batit les grecs qui tenterent vainement de secoûër le joug ; et ruina Thebes où il n’épargna que la maison et les descendans de Pindare, dont la Grece admiroit les odes. Puissant et victorieux, il marche aprés tant d’exploits à la teste des grecs contre Darius, qu’il défait en trois batailles rangées, entre triomphant dans Babylone et dans Suse, détruit Persepolis ancien siége des rois de Perse, pousse ses conquestes jusqu’aux Indes, et vient mourir à Babylone âgé de trente-trois ans.
De son temps Manasses, frere de Jaddus souverain pontife, excita des brouilleries parmi les juifs. Il avoit épousé la fille de Sanaballat samaritain, que Darius avoit fait satrape de ce païs. Plustost que de répudier cette étrangere, à quoy le conseil de Jerusalem et son frere Jaddus vouloient l’obliger, il embrassa le schisme des samaritains. Plusieurs juifs, pour éviter de pareilles censures, se joignirent à luy. Deslors il résolut de bastir un temple prés de Samarie sur la montagne de Garizim, que les samaritains croyoient beniste, et de s’en faire le pontife. Son beau-pere, tres-accredité aupres de Darius, l’asseûra de la protection de ce prince, et les suites luy furent encore plus favorables. Alexandre s’éleva : Sanaballat quitta son maistre, et mena des troupes au victorieux durant le siége de Tyr. Ainsi il obtint tout ce qu’il voulut ; le temple de Garizim fut basti, et l’ambition de Manasses fut satisfaite. Les juifs cependant toûjours fideles aux perses, refuserent à Alexandre le secours qu’il leur demandoit. Il alloit à Jerusalem, résolu de se venger ; mais il fut changé à la veûë du souverain pontife, qui vint au-devant de luy avec les sacrificateurs revestus de leurs habits de céremonie, et précedez de tout le peuple habillé de blanc. On luy montra des propheties qui prédisoient ses victoires : c’estoit celles de Daniel. Il accorda aux juifs toutes leurs demandes, et ils luy garderent la mesme fidelité qu’ils avoient toûjours gardée aux rois de Perse. Durant ses conquestes, Rome estoit aux mains avec les samnites ses voisins, et avoit une peine extréme à les réduire malgré la valeur et la conduite de Papyrius Cursor le plus illustre de ses généraux. Aprés la mort d’Alexandre, son empire fut partagé. Perdiccas, Ptolomée fils de Lagus, Antigonus, Seleucus, Lysimaque, Antipater, et son fils Cassander, en un mot tous ses capitaines nourris dans la guerre sous un si grand conquerant, songerent à s’en rendre maistres par les armes : ils immolerent à leur ambition toute la famille d’Alexandre, son frere, sa mere, ses femmes, ses enfans, et jusqu’à ses sœurs : on ne vit que des batailles sanglantes et d’effroyables révolutions. Au milieu de tant de desordres, plusieurs peuples de l’Asie Mineure et du voisinage s’affranchirent, et formerent les royaumes de Pont, de Bithynie, et de Pergame. La bonté du païs les rendit en suite riches et puissans. L’armenie secoûa aussi dans le mesme temps le joug des macedoniens, et devint un grand royaume. Les deux Mithridates pere et fils fonderent celuy de Cappadoce. Mais les deux plus puissantes monarchies qui se soient élevées alors, furent celle d’Egypte fondée par Ptolomée fils de Lagus d’où viennent les lagides, et celle d’Asie ou de Syrie fondée par Seleucus d’où viennent les seleucides. Celle-cy comprenoit, outre la Syrie, ces vastes et riches provinces de la haute Asie, qui composoient l’empire des perses : ainsi tout l’Orient reconnut la Grece, et en apprit le langage. La Grece elle-mesme estoit opprimée par les capitaines d’Alexandre. La Macédoine son ancien royaume, qui donnoit des maistres à l’Orient, estoit en proye au premier venu. Les enfans de Cassander se chasserent les uns les autres de ce royaume. Pyrrhus roy des epirotes, qui en avoit occupé une partie, fut chassé par Démetrius Poliorcete fils d’Antigonus, qu’il chassa aussi à son tour : il est luy-mesme chassé encore une fois par Lysimaque, et Lysimaque par Seleucus que Ptolomée Ceraunus chassé d’Egypte par son pere Ptolomée I tua en traistre malgré ses bienfaits. Ce perfide n’eût pas plûtost envahi la Macedoine qu’il fut attaqué par les gaulois, et perit dans un combat qu’il leur donna. Durant les troubles de l’Orient ils vinrent dans l’Asie Mineure conduits par leur roy Brennus, et s’établirent dans la Gallogrece ou Galatie nommée ainsi de leur nom, d’où ils se jetterent dans la Macedoine qu’ils ravagerent, et firent trembler toute la Grece. Mais leur armée perit dans l’entreprise sacrilege du temple de Delphes. Cette nation remuoit par tout, et par tout elle estoit malheureuse. Quelques années devant l’affaire de Delphes, les gaulois d’Italie, que leurs guerres continuelles et leurs victoires frequentes rendoient la terreur des romains, furent excitez contre eux par les samnites, les brutiens, et les etruriens. Ils remporterent d’abord une nouvelle victoire, mais ils en souïllerent la gloire en tuant des ambassadeurs. Les romains indignez marchent contre eux, les défont, entrent dans leurs terres où ils fondent une colonie, les batent encore deux fois, en assujetissent une partie, et réduisent l’autre à demander la paix. Aprés que les gaulois d’Orient eûrent esté chassez de la Grece, Antigonus Gonatas fils de Démetrius Poliorcete, qui regnoit depuis douze ans dans la Grece, mais fort peu paisible, envahit sans peine la Macedoine. Pyrrhus estoit occupé ailleurs. Chassé de ce royaume il espera de contenter son ambition par la conqueste de l’Italie, où il fut appellé par les tarentins. La bataille que les romains venoient de gagner sur eux et sur les samnites ne leur laissoit que cette ressource. Il remporta contre les romains des victoires qui le ruinoient. Les elephans de Pyrrhus les étonnerent : mais le consul Fabrice fit bientost voir aux romains que Pyrrhus pouvoit estre vaincu. Le roy et le consul sembloient se disputer la gloire de la générosité, plus encore que celle des armes : Pyrrhus rendit au consul tous les prisonniers sans rançon, disant qu’il falloit faire la guerre avec le fer, et non point avec l’argent ; et Fabrice renvoya au roy son perfide medecin, qui estoit venu luy offrir d’empoisonner son maistre. En ces temps la religion et la nation judaïque commence à éclater parmi les grecs. Ce peuple bien traité par les rois de Syrie, vivoit tranquillement selon ses loix. Antiochus Le Dieu petit-fils de Seleucus les répandit dans l’Asie Mineure, d’où ils s’étendirent dans la Grece, et joûïrent par tout des mesmes droits et de la mesme liberté que les autres citoyens. Ptolomée fils de Lagus les avoit déja établis en Egypte. Sous son fils Ptolomée Philadelphe leurs ecritures furent tournées en grec, et on vit paroistre cette célebre version appellée la version des septante. C’estoit de sçavans vieillards qu’Eléazar souverain pontife envoya au roy qui les demandoit. Quelques-uns veulent qu’ils n’ayent traduit que les cinq livres de la loy. Le reste des livres sacrez pourroit dans la suite avoir esté mis en grec pour l’usage des juifs répandus dans l’Egypte et dans la Grece, où ils oublierent non seulement leur ancienne langue qui estoit l’hebreu, mais encore le chaldéen que la captivité leur avoit appris. Ils se firent un grec meslé d’hebraïsmes qu’on appelle le langage hellenistique : les septante et tout le nouveau testament est écrit en ce langage. Durant cette dispersion des juifs leur temple fut célebre par toute la terre, et tous les rois d’Orient y presentoient leurs offrandes. L’Occident estoit attentif à la guerre des romains et de Pyrrhus. Enfin ce roy fut défait par le consul Curius, et repassa en Epire. Il n’y demeura pas long-temps en repos, et voulut se récompenser sur la Macédoine des mauvais succés d’Italie. Antigonus Gonatas fut renfermé dans Thessalonique, et contraint d’abandonner à Pyrrhus tout le reste du royaume. Il reprit cœur pendant que Pyrrhus inquiet et ambitieux faisoit la guerre aux lacedémoniens et aux argiens. Les deux rois ennemis furent introduits dans Argos en mesme temps par deux cabales contraires et par deux portes differentes. Il se donna dans la ville un grand combat : une mere qui vit son fils poursuivi par Pyrrhus qu’il avoit blessé, écrasa ce prince d’un coup de pierre. Antigonus défait d’un tel ennemi rentra dans la Macédoine, qui aprés quelques changemens demeura paisible à sa famille. La ligue des achéens l’empescha de s’accroistre. C’estoit le dernier rempart de la liberté de la Grece, et ce fut elle qui en produisit les derniers heros avec Aratus et Philopoemen. Les tarentins que Pyrrhus entretenoit d’esperance, appellerent les carthaginois aprés sa mort. Ce secours leur fut inutile : ils furent batus avec les brutiens et les samnites leurs alliez. Ceux-cy, aprés 72 ans de guerre continuelle, furent forcez à subir le joug des romains. Tarente les suivit de prés : les peuples voisins ne tinrent pas : ainsi tous les anciens peuples d’Italie furent subjuguez. Les gaulois souvent batus n’osoient remuer. Aprés 480 ans de guerre, les romains se virent les maistres en Italie, et commencerent à regarder les affaires du dehors : ils entrerent en jalousie contre les carthaginois trop puissans dans leur voisinage par les conquestes qu’ils faisoient dans la Sicile, d’où ils venoient d’entreprendre sur eux et sur l’Italie, en secourant les tarentins. La république de Carthage tenoit les deux costes de la mer Mediterranée. Outre celle d’Afrique qu’elle possedoit presque toute entiere, elle s’estoit étenduë du costé d’Espagne par le détroit. Maistresse de la mer et du commerce, elle avoit envahi les isles de Corse et de Sardaigne. La Sicile avoit peine à se défendre, et l’Italie estoit menacée de trop prés pour ne pas craindre. De là les guerres puniques, malgré les traitez mal observez de part et d’autre. La premiere apprit aux romains à combatre sur la mer. Ils furent maistres d’abord dans un art qu’ils ne connoissoient pas ; et le consul Duilius qui donna la premiere bataille navale, la gagna. Régulus soustint cette gloire, et aborda en Afrique où il eût à combatre ce prodigieux serpent, contre lequel il fallut employer toute son armée. Tout cede : Carthage réduite à l’extrémité ne se sauve que par le secours de Xantippe lacedémonien. Le géneral romain est batu et pris ; mais sa prison le rend plus illustre que ses victoires. Renvoyé sur sa parole pour ménager l’échange des prisonniers, il vient soustenir dans le senat la loy qui ostoit toute esperance à ceux qui se laissoient prendre, et retourne à une mort asseûrée. Deux épouvantables naufrages contraignirent les romains d’abandonner de nouveau l’empire de la mer aux carthaginois. La victoire demeura long-temps douteuse entre les deux peuples, et les romains furent prests à ceder : mais ils réparerent leur flote. Une seule bataille décida, et le consul Lutatius acheva la guerre. Carthage fut obligée à payer tribut et à quitter avec la Sicile toutes les isles qui estoient entre la Sicile et l’Italie. Les romains gagnerent cette isle toute entiere, à la réserve de ce qu’y tenoit Hiéron roy de Syracuse leur allié. Aprés la guerre achevée, les carthaginois penserent perir par le soulevement de leur armée. Ils l’avoient composée, selon leur coustume, de troupes étrangeres qui se révolterent pour leur paye. Leur cruelle domination fit joindre à ces troupes mutinées, presque toutes les villes de leur empire, et Carthage étroitement assiégée estoit perduë sans Amilcar surnommé Barcas. Luy seul avoit soustenu la derniere guerre. Ses citoyens luy deûrent encore la victoire qu’ils remporterent sur les rebelles : il leur en cousta la Sardaigne, que la révolte de leur garnison ouvrit aux romains. De peur de s’embarasser avec eux dans une nouvelle querelle, Carthage ceda malgré elle une isle si importante, et augmenta son tribut. Elle songeoit à rétablir en Espagne son empire ébranlé par la révolte : Amilcar passa dans cette province avec son fils Annibal âgé de neuf ans, et y mourut dans une bataille. Durant neuf ans qu’il y fit la guerre avec autant d’adresse que de valeur, son fils se formoit sous un si grand capitaine, et tout ensemble il concevoit une haine implacable contre les romains. Son allié Asdrubal fut donné pour successeur à son pere. Il gouverna sa province avec beaucoup de prudence, et y bastit Carthage la neuve qui tenoit l’Espagne en sujetion. Les romains estoient occupez dans la guerre contre Teuta reine d’Illyrie, qui exerçoit impunément la piraterie sur toute la coste. Enflée du butin qu’elle faisoit sur les grecs et sur les epirotes, elle méprisa les romains, et tua leur ambassadeur. Elle fut bientost accablée : les romains ne luy laisserent qu’une petite partie de l’Illyrie, et gagnerent l’isle de Corfou que cette reine avoit usurpée. Ils se firent alors respecter en Grece par une solennelle ambassade, et ce fut la premiere fois qu’on y connut leur puissance. Les grands progrés d’Asdrubal leur donnoient de la jalousie : mais les gaulois d’Italie les empeschoient de pourvoir aux affaires de l’Espagne. Il y avoit quarante cinq ans qu’ils demeuroient en repos. La jeunesse qui s’estoit élevée durant ce temps ne songeoit plus aux pertes passées, et commençoit à menacer Rome. Les romains pour attaquer avec seûreté de si turbulens voisins, s’asseûrerent des carthaginois. Le traité fut conclu avec Asdrubal qui promit de ne passer point au-delà de l’Ebre. La guerre entre les romains et les gaulois se fit avec fureur de part et d’autre : les transalpins se joignirent aux cisalpins : tous furent batus. Concolitanus un des rois gaulois fut pris dans la bataille : Aneroestus un autre roy se tua luy-mesme. Les romains victorieux passerent le Po pour la premiere fois, résolus d’oster aux gaulois les environs de ce fleuve dont ils estoient en possession depuis tant de siecles. La victoire les suivit par tout : Milan fut pris ; presque tout le païs fut assujeti. En ce temps Asdrubal mourut ; et Annibal quoy-qu’il n’eust encore que 25 ans fut mis à sa place. Deslors on prévit la guerre. Le nouveau gouverneur entreprit ouvertement de dompter l’Espagne sans aucun respect des traitez. Rome alors écouta les plaintes de Sagonte son alliée. Les ambassadeurs romains vont à Carthage. Les carthaginois rétablis n’estoient plus d’humeur à ceder. La Sicile ravie de leurs mains, la Sardaigne injustement enlevée, et le tribut augmenté, leur tenoient au cœur. Ainsi la faction qui vouloit qu’on abandonnast Annibal, se trouva foible. Ce général songeoit à tout. De secretes ambassades l’avoient asseûré des gaulois d’Italie, qui n’estant plus en estat de rien entreprendre par leurs propres forces, embrasserent cette occasion de se relever. Annibal traverse l’Ebre, les Pyrenées, toute la Gaule transalpine, les Alpes, et tombe comme en un moment sur l’Italie. Les gaulois ne manquent point de fortifier son armée, et font un dernier effort pour leur liberté. Quatre batailles perduës font croire que Rome alloit tomber. La Sicile prend le parti du vainqueur. Hieronyme roy de Syracuse se déclare contre les romains : presque toute l’Italie les abandonne ; et la derniere ressource de la république semble perir en Espagne avec les deux scipions. Dans de telles extrémitez, Rome deût son salut à trois grands hommes.
La constance de Fabius Maximus, qui se mettant au dessus des bruits populaires, faisoit la guerre en retraite, fut un rempart à sa patrie. Marcellus, qui fit lever le siége de Nole, et prit Syracuse, donnoit vigueur aux troupes par ces actions. Mais Rome qui admiroit ces deux grands hommes, crut voir dans le jeune Scipion quelque chose de plus grand. Les merveilleux succés de ses conseils confirmerent l’opinion qu’on avoit qu’il estoit de race divine, et qu’il conversoit avec les dieux. à l’âge de 24]ans il entreprend d’aller en Espagne où son pere et son oncle venoient de perir : il attaque Carthage la neuve comme s’il eust agi par inspiration, et ses soldats l’emportent d’abord. Tous ceux qui le voyent, sont gagnez au peuple romain : les carthaginois luy quittent l’Espagne : à son abord en Afrique, les rois se donnent à luy : Carthage tremble à son tour, et voit ses armées défaites : Annibal victorieux durant seize ans est vainement rappellé, et ne peut défendre sa patrie : Scipion y donne la loy : le nom d’africain est sa récompense : le peuple romain ayant abbatu les gaulois et les africains, ne voit plus rien à craindre, et combat dorénavant sans peril. Au milieu de la premiere guerre punique Theodote gouverneur de la Bactrienne enleva mille villes à Antiochus appellé le Dieu, fils d’Antiochus Soter, roy de Syrie. Presque tout l’Orient suivit cét exemple. Les parthes se révolterent sous la conduite d’Arsace chef de la maison des arsacides, et fondateur d’un empire qui s’étendit peu à peu dans toute la haute Asie. Les rois de Syrie et ceux d’Egypte, acharnez les uns contre les autres, ne songeoient qu’à se ruiner mutuellement ou par la force, ou par la fraude. Damas et son territoire qu’on appelloit la Coele-Syrie, et qui confinoit aux deux royaumes, fut le sujet de leurs guerres ; et les affaires de l’Asie estoient entierement separées de celles de l’Europe.
Durant tous ces temps la philosophie florissoit dans la Grece. La secte des philosophes italiques, et celle des ioniques, la remplissoient de grands hommes, parmi lesquels il se mesla beaucoup d’extravagans à qui la Grece curieuse ne laissa pas de donner le nom de philosophes. Du temps de Cyrus et de Cambyse, Pythagore commença la secte italique dans la grande Grece, aux environs de Naples. à peu prés dans le mesme temps Thales Milesien forma la secte ionique. De là sont sortis ces grands philosophes, Heraclite, Démocrite, Empedocle, Parmenides ; Anaxagore, qui un peu avant la guerre du peloponese fit voir le monde construit par un esprit eternel ; Socrate, qui un peu aprés ramena la philosophie à l’étude des bonnes mœurs, et fut le pere de la philosophie morale ; Platon son disciple, chef de l’academie ; Aristote disciple de Platon et précepteur d’Alexandre, chef des peripateticiens ; sous les successeurs d’Alexandre, Zenon nommé Cittien, d’une ville de l’isle de Chypre où il estoit né, chef des stoïciens ; et Epicure athenien, chef des philosophes qui portent son nom : si toutefois on peut nommer philosophes ceux qui nioient ouvertement la providence, et qui ignorant ce que c’est que le devoir, définissoient la vertu par le plaisir. On peut compter parmi les plus grands philosophes Hippocrate le pere de la medecine, qui éclata au milieu des autres dans ces heureux temps de la Grece. Les romains avoient dans le mesme temps une autre espece de philosophie, qui ne consistoit point en disputes, ni en discours, mais dans la frugalité, dans la pauvreté, dans les travaux de la vie rustique, et dans ceux de la guerre, où ils faisoient leur gloire de celle de leur patrie et du nom romain : ce qui les rendit enfin maistres de l’Italie et de Carthage.
IX. Epoque.
Scipion, ou Carthage vaincue.
L’an 552 de la fondation de Rome, environ 250 ans aprés la fondation de la monarchie des perses, et 202 ans avant Jesus-Christ, Carthage fut assujetie aux romains. Annibal ne laissoit pas sous main de leur susciter des ennemis par tout où il pouvoit : mais il ne fit qu’entraisner tous ses amis anciens et nouveaux dans la ruine de sa patrie et dans la sienne. Par les victoires du consul Flamininus, Philippe roy de Macedoine allié des carthaginois fut abbatu ; les rois de Macedoine réduits à l’étroit ; et la Grece affranchie de leur joug. Les romains entreprirent de faire perir Annibal, qu’ils trouvoient encore redoutable aprés sa perte. Ce grand capitaine réduit à se sauver de son païs, remua l’Orient contre eux, et attira leurs armes en Asie. Par ses puissans raisonnemens, Antiochus surnommé le grand roy de Syrie, devint jaloux de leur puissance, et leur fit la guerre : mais il ne suivit pas en la faisant les conseils d’Annibal, qui l’y avoit engagé. Batu par mer et par terre, il receût la loy que luy imposa le consul Lucius Scipio frere de Scipion L’Africain, et il fut renfermé dans le mont Taurus. Annibal réfugié chez Prusias roy de Bithynie échapa aux romains par le poison. Ils sont redoutez par toute la terre, et ne veulent plus souffrir d’autre puissance que la leur. Les rois estoient obligez de leur donner leurs enfans pour ostage de leur foy. Antiochus, depuis appellé l’Illustre ou Epiphanes, second fils d’Antiochus le grand roy de Syrie, demeura long-temps à Rome en cette qualité : mais sur la fin du regne de Seleucus Philopator son frere aisné il fut rendu ; et les romains voulurent avoir à sa place Demetrius Soter fils du roy, alors âgé de dix ans. Dans ce contretemps, Seleucus mourut ; et Antiochus usurpa le royaume sur son neveu. Les romains estoient appliquez aux affaires de la Macedoine, où Persée inquietoit ses voisins, et ne vouloit plus s’en tenir aux conditions imposées au roy Philippe son pere. Ce fut alors que commencerent les persecutions du peuple de Dieu. Antiochus l’Illustre regnoit comme un furieux : il tourna toute sa fureur contre les juifs, et entreprit de ruiner le temple, la loy de Moïse, et toute la nation. L’autorité des romains l’empescha de se rendre maistre de l’Egypte. Ils faisoient la guerre à Persée, qui plus prompt à entreprendre qu’à exécuter, perdoit ses alliez par son avarice, et ses armées par sa lascheté. Vaincu par le consul Paul Emyle, il fut contraint de se livrer entre ses mains. Gentius roy de l’Illyrie son allié, abbatu en trente jours par le préteur Anicius, venoit d’avoir un sort semblable. Le royaume de Macedoine, qui avoit duré 700 ans, et avoit prés de 200 ans donné des maistres non seulement à la Grece, mais encore à tout l’Orient, ne fut plus qu’une province romaine. Les fureurs d’Antiochus s’augmentoient contre le peuple de Dieu. On voit paroistre alors la résistance de Mathatias sacrificateur, de la race de Phinées, et imitateur de son zele ; les ordres qu’il donne en mourant pour le salut de son peuple ; les victoires de Judas le Machabée son fils, malgré le nombre infini de ses ennemis ; l’élevation de la famille des Asmonéens, ou des Machabées ; la nouvelle dédicace du temple que les gentils avoient profané ; le pontificat de Judas, et la gloire du sacerdoce rétablie ; la mort d’Antiochus digne de son impieté et de son orgueïl ; sa fausse conversion durant sa derniere maladie, et l’implacable colere de Dieu sur ce roy superbe. Son fils Antiochus Eupator encore en bas âge luy succeda, sous la tutele de Lysias son gouverneur. Durant cette minorité Démetrius Soter, qui estoit en ostage à Rome, crut se pouvoir rétablir ; mais il ne put obtenir du senat d’estre renvoyé dans son royaume : la politique romaine aimoit mieux un roy enfant. Sous Antiochus Eupator la persecution du peuple de Dieu, et les victoires de Judas le Machabée continuënt. La division se met dans le royaume de Syrie. Démetrius s’échape de Rome ; les peuples le reconnoissent ; le jeune Antiochus est tué avec Lysias son tuteur. Mais les juifs ne sont pas mieux traitez sous Démetrius que sous ses prédecesseurs ; il éprouve le mesme sort ; ses généraux sont batus par Judas le Machabée ; et la main du superbe Nicanor, dont il avoit si souvent menacé le temple, y est attachée. Mais un peu aprés Judas accablé par la multitude fut tué en combatant avec une valeur étonnante. Son frere Jonathas succede à sa charge, et soustient sa réputation. Réduit à l’extrémité, son courage ne l’abandonna pas. Les romains ravis d’humilier les rois de Syrie accorderent aux juifs leur protection ; et l’alliance que Judas avoit envoyé leur demander, fut accordée, sans aucun secours toutefois : mais la gloire du nom romain ne laissoit pas d’estre un grand support au peuple affligé. Les troubles de la Syrie croissoient tous les jours. Alexandre Balas, qui se vantoit d’estre fils d’Antiochus l’Illustre, fut mis sur le trosne par ceux d’Antioche. Les rois d’Egypte, perpetuels ennemis de la Syrie, se mesloient dans ses divisions pour en profiter. Ptolomée Philometor soustint Balas. La guerre fut sanglante : Démetrius Soter y fut tué, et ne laissa pour venger sa mort, que deux jeunes princes encore en bas âge, Demetrius Nicator, et Antiochus Sidetes. Ainsi l’usurpateur demeura paisible, et le roy d’Egypte luy donna sa fille Cleopatre en mariage. Balas, qui se crut au dessus de tout, se plongea dans la débauche, et s’attira le mépris de tous ses sujets. En ce temps Philometor jugea le fameux procés que les samaritains firent aux juifs. Ces schismatiques toûjours opposez au peuple de Dieu, ne manquoient point de se joindre à leurs ennemis ; et pour plaire à Antiochus l’Illustre leur persecuteur ils avoient consacré leur temple de Garizim à Jupiter hospitalier. Malgré cette profanation, ces impies ne laisserent pas de soustenir quelque temps aprés à Alexandrie devant Ptolomée Philometor, que ce temple devoit l’emporter sur celuy de Jerusalem. Les parties contesterent devant le roy, et s’engagerent de part et d’autre à peine de la vie à justifier leurs prétentions par les termes de la loy de Moïse. Les juifs gagnerent leur cause, et les samaritains furent punis de mort selon la convention. Le mesme roy permit à Onias de la race sacerdotale de bastir en Egypte le temple d’Heliopolis, sur le modele de celuy de Jerusalem : entreprise qui fut condamnée par tout le conseil des juifs, et jugée contraire à la loy. Cependant Carthage remuoit, et souffroit avec peine les loix que Scipion L’Africain luy avoit imposées. Les romains résolurent sa perte totale, et la troisiéme guerre punique fut entreprise. Le jeune Démetrius Nicator sorti de l’enfance songeoit à se rétablir sur le trosne de ses ancestres, et la molesse de l’usurpateur luy faisoit tout esperer. à son approche Balas se troubla : son beau-pere Philometor se déclara contre luy, parce que Balas ne voulut pas luy laisser prendre son royaume : l’ambitieuse Cleopatre sa femme le quitta pour épouser son ennemi, et il perit enfin de la main des siens aprés la perte d’une bataille. Philometor mourut peu de jours aprés des blessures qu’il y receût, et la Syrie fut delivrée de deux ennemis. On vit tomber en ce mesme temps deux grandes villes. Carthage fut prise, et réduite en cendre par Scipion Aemylien, qui confirma par cette victoire le nom D’Africain dans sa maison, et se montra digne heritier du grand Scipion son ayeul. Corinthe eût la mesme destinée, et la république des achéens perit avec elle. Le consul Mummius ruina de fonds en comble cette ville la plus voluptueuse de la Grece et la plus ornée. Il en transporta à Rome les incomparables statuës, sans en connoistre le prix. Les romains ignoroient les arts de la Grece, et se contentoient de sçavoir la guerre, la politique, et l’agriculture. Durant les troubles de Syrie les juifs se fortifierent : Jonathas se vit recherché des deux partis, et Nicator victorieux le traita de frere. Il en fut bientost récompensé. Dans une sedition, les juifs accourus le tirerent d’entre les mains des rebelles. Jonathas fut comblé d’honneurs : mais quand le roy se crut asseûré, il reprit les desseins de ses ancestres, et les juifs furent tourmentez comme auparavant. Les troubles de Syrie recommencerent : Diodote surnommé Tryphon éleva un fils de Balas qu’il nomma Antiochus Le Dieu, et luy servit de tuteur pendant son bas âge. L’orgueïl de Démetrius souleva les peuples : toute la Syrie estoit en feu : Jonathas sceût profiter de la conjoncture, et renouvella l’alliance avec les romains. Tout luy succedoit, quand Tryphon par un manquement de parole le fit perir avec ses enfans. Son frere Simon, le plus prudent et le plus heureux des Machabées, luy succeda ; et les romains le favoriserent, comme ils avoient fait ses prédecesseurs. Tryphon ne fut pas moins infidele à son pupille Antiochus, qu’il l’avoit esté à Jonathas. Il fit mourir cét enfant par le moyen des medecins, sous prétexte de le faire tailler de la pierre qu’il n’avoit pas, et se rendit maistre d’une partie du royaume. Simon prit le parti de Démetrius Nicator roy legitime ; et aprés avoir obtenu de luy la liberté de son païs, il la soustint par les armes contre le rebelle Tryphon. Les syriens furent chassez de la citadelle qu’ils tenoient dans Jerusalem, et en suite de toutes les places de la Judée. Ainsi les juifs affranchis du joug des gentils par la valeur de Simon, accorderent les droits royaux à luy et à sa famille, et Démetrius Nicator consentit à ce nouvel établissement. Là commence le nouveau royaume du peuple de Dieu, et la principauté des asmonéens toûjours jointe au souverain sacerdoce. En ces temps l’empire des Parthes s’étendit sur la Bactrienne et sur les Indes par les victoires de Mithridate le plus vaillant des arsacides. Pendant qu’il s’avançoit vers l’Euphrate, Démetrius Nicator appellé par les peuples de cette contrée que Mithridate venoit de soumettre, esperoit de réduire à l’obéïssance les Parthes que les syriens traitoient toûjours de rebelles. Il remporta plusieurs victoires ; et prest à retourner dans la Syrie pour y accabler Tryphon, il tomba dans un piége qu’un général de Mithridate luy avoit tendu : ainsi il demeura prisonnier des Parthes. Tryphon qui se croyoit asseûré par le malheur de ce prince, se vit tout d’un coup abandonné des siens. Ils ne pouvoient plus souffrir son orgueïl. Durant la prison de Démetrius leur roy legitime, ils se donnerent à sa femme Cleopatre et à ses enfans ; mais il fallut chercher un défenseur à ces princes encore en bas âge. Ce soin regardoit naturellement Antiochus Sidetes frere de Démetrius : Cleopatre le fit reconnoistre dans tout le royaume. Elle fit plus : Phraate frere et successeur de Mithridate traita Nicator en roy, et luy donna sa fille Rodogune en mariage. En haine de cette rivale, Cleopatre à qui elle ostoit la couronne avec son mari épousa Antiochus Sidetes, et se résolut à regner par toute sorte de crimes. Le nouveau roy attaqua Tryphon : Simon se joignit à luy dans cette entreprise, et le tyran forcé dans toutes ses places finit comme il le meritoit. Antiochus maistre du royaume oublia bientost les services que Simon luy avoit rendus dans cette guerre, et le fit perir. Pendant qu’il ramassoit contre les juifs toutes les forces de la Syrie, Jean Hyrcan fils de Simon succeda au pontificat de son pere, et tout le peuple se soumit à luy. Il soustint le siege dans Jerusalem avec beaucoup de valeur, et la guerre qu’Antiochus meditoit contre les Parthes pour delivrer son frere captif, luy fit accorder aux juifs des conditions supportables. En mesme temps que cette paix se conclut, les romains qui commençoient à estre trop riches, trouverent de redoutables ennemis dans la multitude effroyable de leurs esclaves. Eunus esclave luy-mesme les souleva en Sicile ; et il fallut employer à les réduire toute la puissance romaine. Un peu aprés, la succession d’Attalus roy de Pergame, qui fit par son testament le peuple romain son heritier, mit la division dans la ville. Les troubles des gracques commencerent. Le seditieux tribunat de Tiberius Gracchus un des premiers hommes de Rome, le fit perir : tout le senat le tua par la main de Scipion Nasica, et ne vit que ce moyen d’empescher la dangereuse distribution d’argent dont cét éloquent tribun flatoit le peuple. Scipion Aemilien rétablissoit la discipline militaire, et ce grand homme qui avoit détruit Carthage, ruina encore en Espagne Numance la seconde terreur des romains. Les Parthes se trouverent foibles contre Sidetes : ses troupes quoy-que corrompuës par un luxe prodigieux, eurent un succés surprenant. Jean Hyrcan qui l’avoit suivi dans cette guerre avec ses juifs, y signala sa valeur, et fit respecter la religion judaïque, lors que l’armée s’arresta pour luy donner le loisir de célebrer le jour du repos. Tout cedoit, et Phraate vit son empire réduit à ses anciennes limites ; mais loin de desesperer de ses affaires, il crut que son prisonnier luy serviroit à les rétablir, et à envahir la Syrie. Dans cette conjoncture, Démetrius éprouva un sort bizarre. Il fut souvent relasché, et autant de fois retenu suivant que l’esperance ou la crainte prévaloient dans l’esprit de son beaupere ; enfin un moment heureux où Phraate ne vit de ressource que dans la diversion qu’il vouloit faire en Syrie par son moyen, le mit tout-à-fait en liberté. à ce moment le sort tourna : Sidetes qui ne pouvoit soustenir ses effroyables dépenses que par des rapines insupportables, fut accablé tout d’un coup par un soulevement général des peuples, et perit avec son armée tant de fois victorieuse. Ce fut en vain que Phraate fit courir aprés Démetrius : il n’estoit plus temps ; ce prince estoit rentré dans son royaume. Sa femme Cleopatre qui ne vouloit que regner, retourna bientost avec luy, et Rodogune fut oubliée. Hyrcan profita du temps : il prit Sichem aux samaritains, et renversa de fonds en comble le temple de Garizim, deux cens ans aprés qu’il avoit esté basti par Sanabalat. Sa ruine n’empescha pas les samaritains de continuer leur culte sur cette montagne, et les deux peuples demeurerent irréconciliables. L’année d’aprés toute l’Idumée unie par les victoires d’Hyrcan au royaume de Judée, receût la loy de Moïse avec la circoncision. Les romains continuerent leur protection à Hyrcan, et luy firent rendre les villes que les syriens luy avoient ostées. L’orgueïl et les violences de Démetrius Nicator ne laisserent pas la Syrie long-temps tranquille. Les peuples se révolterent. Pour entretenir leur révolte, l’Egypte ennemie leur donna un roy : ce fut Alexandre Zebina fils de Balas. Démetrius fut batu, et Cleopatre qui crut regner plus absolument sous ses enfans que sous son mari, le fit perir. Elle ne traita pas mieux son fils aisné Selucus, qui vouloit regner malgré elle. Son second fils Antiochus appellé Grypus avoit défait les rebelles, et revenoit victorieux : Cleopatre luy presenta en céremonie la coupe empoisonnée, que son fils averti de ses desseins pernicieux luy fit avaler. Elle laissa en mourant une semence éternelle de divisions entre les enfans qu’elle avoit eû des deux freres Démetrius Nicator et Antiochus Sidetes. La Syrie ainsi agitée ne fut plus en estat de troubler les juifs. Jean Hyrcan prit Samarie, et ne put convertir les samaritains. Cinq ans aprés il mourut : la Judée demeura paisible à ses deux enfans Aristobule et Alexandre Jannée, qui regnerent l’un aprés l’autre sans estre incommodez des rois de Syrie. Les romains laissoient ce riche royaume se consumer par luy-mesme, et s’étendoient du costé de l’Occident. Durant les guerres de Démetrius Nicator et de Zeina, ils commencerent à s’étendre au-delà des Alpes ; et Sextius vainqueur des gaulois nommez saliens, établit dans la ville d’Aix, une colonie qui porte encore son nom. Les gaulois se défendoient mal. Fabius dompta les allobroges et tous les peuples voisins ; et la mesme année que Grypus fit boire à sa mere le poison qu’elle luy avoit préparé, la Gaule narbonoise réduite en province receût le nom de province romaine. Ainsi l’empire romain s’agrandissoit, et occupoit peu à peu toutes les terres et toutes les mers du monde connu. Mais autant que la face de la république paroissoit belle au dehors par les conquestes, autant estoit-elle défigurée par l’ambition desordonnée de ses citoyens, et par ses guerres intestines. Les plus illustres des romains devinrent les plus pernicieux au bien public. Les deux gracques, en flatant le peuple, commencerent des divisions, qui ne finirent qu’avec la république. Caïus frere de Tiberius ne put souffrir qu’on eust fait mourir un si grand homme d’une maniere si tragique. Animé à la vengeance par des mouvemens qu’on crut inspirez par l’ombre de Tiberius, il arma tous les citoyens les uns contre les autres ; et à la veille de tout détruire, il perit d’une mort semblable à celle qu’il vouloit venger. L’argent faisoit tout à Rome. Jugurtha roy de Numidie, souïllé du meurtre de ses freres que le peuple romain protegeoit, se défendit plus long-temps par ses largesses que par ses armes ; et Marius qui acheva de le vaincre ne put parvenir au commandement, qu’en animant le peuple contre la noblesse. Les esclaves armerent encore une fois dans la Sicile, et leur seconde révolte ne cousta pas moins de sang aux romains que la premiere. Marius batit les theutons, les cimbres et les autres peuples du nort qui penetroient dans les Gaules, dans l’Espagne et dans l’Italie. Les victoires qu’il en remporta furent une occasion de proposer de nouveaux partages de terre : Metellus qui s’y opposoit fut contraint de ceder au temps, et les divisions ne furent éteintes que par le sang de Saturninus tribun du peuple. Pendant que Rome protegeoit la Cappadoce contre Mithridate roy de Pont, et qu’un si grand ennemi cedoit aux forces romaines avec la Grece qui estoit entrée dans ses interests : l’Italie exercée aux armes par tant de guerres soustenuës ou contre les romains, ou avec eux, mit leur empire en peril par une révolte universelle. Rome se vit dechirée dans les mesmes temps par les fureurs de Marius et de Sylla, dont l’un avoit fait trembler le Midi et le Nort, et l’autre estoit le vainqueur de la Grece et de l’Asie. Sylla qu’on nommoit l’heureux, le fut trop contre sa patrie, que sa dictature tyrannique mit en servitude. Il put bien quitter volontairement la souveraine puissance ; mais il ne put empescher l’effet du mauvais exemple. Chacun voulut dominer. Sertorius zelé partisan de Marius se cantonna dans l’Espagne, et se ligua avec Mithridate. Contre un si grand capitaine, la force fut inutile ; et Pompée ne put réduire ce parti qu’en y mettant la division. Il n’y eût pas jusqu’à Spartacus gladiateur, qui ne crust pouvoir aspirer au commandement. Cét esclave ne fit pas moins de peine aux préteurs et aux consuls, que Mithridate en faisoit à Lucullus. La guerre des gladiateurs devint redoutable à la puissance romaine : Crassus avoit peine à la finir, et il fallut envoyer contre eux le grand Pompée. Lucullus prenoit le dessus en Orient. Les romains passerent l’Euphrate : mais leur général invincible contre l’ennemi ne put tenir dans le devoir ses propres soldats. Mithridate, souvent batu sans jamais perdre courage, se relevoit ; et le bonheur de Pompée sembloit necessaire à terminer cette guerre. Il venoit de purger les mers des pyrates qui les infestoient depuis la Syrie jusqu’aux colonnes d’Hercule, quand il fut envoyé contre Mithridate. Sa gloire parut alors élevée au comble. Il achevoit de soumettre ce vaillant roy, l’armenie où il s’estoit refugié, l’Iberie et l’Albanie qui le soustenoient, la Syrie dechirée par ses factions, la Judée où la division des asmonéens ne laissa à Hyrcan Ii fils d’Alexandre Jannée qu’une ombre de puissance, et enfin tout l’Orient : mais il n’eust pas eû où triompher de tant d’ennemis, sans le consul Ciceron qui sauvoit la ville des feux que luy préparoit Catilina suivi de la plus illustre noblesse de Rome. Ce redoutable parti fut ruiné par l’éloquence de Ciceron, plustost que par les armes de C Antonius son collegue. La liberté du peuple romain n’en fut pas plus asseûrée. Pompée regnoit dans le senat, et son grand nom le rendoit maistre absolu de toutes les déliberations. Jules Cesar en domptant les Gaules, fit à sa patrie la plus utile conqueste qu’elle eust jamais faite. Un si grand service le mit en estat d’établir sa domination dans son païs. Il voulut premierement égaler, et ensuite surpasser Pompée. Les immenses richesses de Crassus luy firent croire qu’il pourroit partager la gloire de ces deux grands hommes, comme il partageoit leur autorité. Il entreprit temerairement la guerre contre les Parthes, funeste à luy et à sa patrie. Les arsacides vainqueurs insulterent par de cruelles railleries à l’ambition des romains, et à l’avarice insatiable de leur général. Mais la honte du nom romain ne fut pas le plus mauvais effet de la défaite de Crassus. Sa puissance contrebalançoit celle de Pompée et de Cesar, qu’il tenoit unis comme malgré eux. Par sa mort, la digue qui les retenoit fut rompuë. Les deux rivaux qui avoient en main toutes les forces de la république, déciderent leur querelle à Pharsale par une bataille sanglante : Cesar victorieux parut en un moment par tout l’univers, en Egypte, en Asie, en Mauritanie, en Espagne : vainqueur de tous costez, il fut reconnu comme maistre à Rome et dans tout l’empire. Brutus et Cassius crurent affranchir leurs citoyens en le tuant comme un tyran malgré sa clemence. Rome retomba entre les mains de Marc-Antoine, de Lepide et du jeune Cesar octavien, petit neveu de Jules Cesar et son fils par adoption, trois insupportables tyrans dont le triumvirat et les proscriptions font encore horreur en les lisant. Mais elles furent trop violentes pour durer long-temps. Ces trois hommes partagent l’empire. Cesar garde l’Italie ; et changeant incontinent en douceur ses premieres cruautez, il fait croire qu’il y a esté entraisné par ses collegues. Les restes de la république perissent avec Brutus et Cassius. Antoine et Cesar, aprés avoir ruiné Lepide, se tournent l’un contre l’autre. Toute la puissance romaine se met sur la mer. Cesar gagne la bataille actiaque : les forces de l’Egypte et de l’Orient qu’Antoine menoit avec luy sont dissipées : tous ses amis l’abandonnent, et mesme sa Cleopatre pour laquelle il s’estoit perdu. Herode iduméen qui luy devoit tout, est contraint de se donner au vainqueur, et se maintient par ce moyen dans la possession du royaume de Judée, que la foiblesse du vieux Hyrcan avoit fait perdre entierement aux asmonéens. Tout cede à la fortune de Cesar : Alexandrie luy ouvre ses portes : l’Egypte devient une province romaine : Cleopatre qui desespere de la pouvoir conserver, se tuë elle-mesme aprés Antoine : Rome tend les bras à Cesar, qui demeure sous le nom d’Auguste et sous le titre d’empereur seul maistre de tout l’empire. Il dompte vers les Pyrenées, les Cantabres et les asturiens révoltez : l’Ethiopie luy demande la paix : les Parthes épouvantez luy renvoyent les étendars pris sur Crassus avec tous les prisonniers romains : les Indes recherchent son alliance : ses armes se font sentir aux Rhetes ou Grisons, que leurs montagnes ne peuvent défendre : la Pannonie le reconnoist : la Germanie le redoute, et le Veser reçoit ses loix. Victorieux par mer et par terre, il ferme le temple de Janus. Tout l’univers vit en paix sous sa puissance, et Jesus-Christ vient au monde.
X. Epoque.
Naissance de Jesus-Christ.
7. & dernier âge du monde.
Nous voila enfin arrivez à ces temps tant desirez par nos peres, de la venuë du messie. Ce nom veut dire le Christ ou l’oint du seigneur ; et Jesus-Christ le merite comme pontife, comme roy, et comme prophete. On ne convient pas de l’année précise où il vint au monde, et on convient que sa vraye naissance devance de quelques années nostre ere vulgaire que nous suivrons pourtant avec tous les autres pour une plus grande commodité. Sans disputer davantage sur l’année de la naissance de nostre seigneur, il suffit que nous sçachions qu’elle est arrivée environ l’an 4000 du monde. Les uns la mettent un peu auparavant, les autres un peu aprés, et les autres précisément en cette année : diversité qui provient autant de l’incertitude des années du monde, que de celle de la naissance de nostre seigneur. Quoy qu’il en soit, ce fut environ ce temps, 1000 ans aprés la dédicace du temple, et l’an 754 de Rome que Jesus-Christ fils de Dieu dans l’eternité, fils d’Abraham et de David dans le temps, naquit d’une vierge. Cette epoque est la plus considerable de toutes, non seulement par l’importance d’un si grand évenement, mais encore parce que c’est celle d’où il y a plusieurs siecles que les chrestiens commencent à compter leurs années. Elle a encore cecy de remarquable, qu’elle concourt à peu prés avec le temps où Rome retourne à l’estat monarchique sous l’empire paisible d’Auguste. Tous les arts fleurirent de son temps, et la poësie latine fut portée à sa derniere perfection par Virgile et par Horace, que ce prince n’excita pas seulement par ses bienfaits, mais encore en leur donnant un libre accés auprés de luy. La naissance de Jesus-Christ fut suivie de prés de la mort d’Herode. Son royaume fut partagé entre ses enfans, et le principal partage ne tarda pas à tomber entre les mains des romains. Auguste acheva son regne avec beaucoup de gloire. Tibere qu’il avoit adopté luy succeda sans contradiction, et l’empire fut reconnu pour hereditaire dans la maison des Cesars. Rome eût beaucoup à souffrir de la cruelle politique de Tibere : le reste de l’empire fut assez tranquille. Germanicus neveu de Tibere appaisa les armées rebelles, refusa l’empire, batit le fier Arminius, poussa ses conquestes jusqu’à l’Elbe ; et s’estant attiré avec l’amour de tous les peuples la jalousie de son oncle, ce barbare le fit mourir ou de chagrin, ou par le poison. à la quinziéme année de Tibere, saint Jean Baptiste paroist : Jesus-Christ se fait baptiser par ce divin précurseur : le pere eternel reconnoist son fils bien-aimé par une voix qui vient d’enhaut : le Saint Esprit descend sur le Sauveur, sous la figure pacifique d’une colombe : toute la trinité manifeste. Là commence avec la 70 semaine de Saniel la prédication de Jesus-Christ. Cette derniere semaine estoit la plus importante et la plus marquée. Daniel l’avoit separée des autres, comme la semaine où l’alliance devoit estre confirmée, et au milieu de laquelle les anciens sacrifices devoient perdre leur vertu. Nous la pouvons appeller la semaine des mysteres. Jesus-Christ y établit sa mission et sa doctrine par des miracles innombrables, et en suite par sa mort. Elle arriva la quatriéme année de son ministere, qui fut aussi la quatriéme année de la derniere semaine de Daniel, et cette grande semaine se trouve de cette sorte justement coupée au milieu par cette mort.
Ainsi le compte des semaines est aisé à faire, ou plûtost il est tout fait. Il n’y a qu’à ajouster à 453 ans, qui se trouveront depuis l’an 300 de Rome, et le 20 d’Artaxerxe jusqu’au commencement de l’ere vulgaire, les 30 ans de cette ere qu’on voit aboutir à la quinziéme année de Tibere, et au baptesme de nostre seigneur ; il se fera de ces deux sommes 483 ans : des sept ans qui restent encore pour en achever 490 le quatriéme qui fait le milieu, est celuy où Jesus-Christ est mort ; et tout ce que Daniel a prophetisé est visiblement renfermé dans le terme qu’il s’est prescrit. On n’auroit pas mesme besoin de tant de justesse, et rien ne force à prendre dans cette extréme rigueur le milieu marqué par Daniel. Les plus difficiles se contenteroient de le trouver en quelque point que ce fust entre les deux extrémitez : ce que je dis, afin que ceux qui croiroient avoir des raisons pour mettre un peu plus haut ou un peu plus bas le commencement d’Artaxerxe, ou la mort de nostre seigneur, ne se gesnent pas dans leur calcul, et que ceux qui voudroient tenter d’embarasser une chose claire par des chicanes de chronologie, se défassent de leur inutile subtilité. Les tenebres qui couvrirent toute la face de la terre en plein midy, et au moment que Jesus-Christ fut crucifié, sont prises pour une eclipse ordinaire par les auteurs payens qui ont remarqué ce memorable évenement. Mais les premiers chrestiens qui en ont parlé aux romains comme d’un prodige marqué non seulement par leurs auteurs, mais encore par les registres publics, ont fait voir que ni au temps de la pleine lune où Jesus-Christ estoit mort, ni dans toute l’année où cette eclipse est observée, il ne pouvoit en estre arrivé aucune qui ne fust surnaturelle. Nous avons les propres paroles de Phlegon affranchi d’Adrien, citées dans un temps où son livre estoit entre les mains de tout le monde, aussi-bien que les histoires syriaques de Thallus qui l’a suivi ; et la 4 année de la 202 olympiade marquée dans les annales de Phlegon est celle de la mort de nostre seigneur.
Pour achever les mysteres, Jesus-Christ sort du tombeau le troisiéme jour ; il apparoist à ses disciples ; il monte aux cieux en leur presence ; il leur envoye le Saint Esprit ; l’eglise se forme ; la persécution commence ; saint Estienne est lapidé ; saint Paul est converti. Un peu aprés Tibere meurt. Caligula son petit neveu, son fils par adoption, et son successeur, étonne l’univers par sa folie cruelle et brutale : il se fait adorer, et ordonne que sa statuë soit placée dans le temple de Jerusalem. Chereas delivre le monde de ce monstre. Claudius regne malgré sa stupidité. Il est deshonoré par Messaline sa femme qu’il redemande aprés l’avoir fait mourir. On le remarie avec Agrippine fille de Germanicus. Les apostres tiennent le concile de Jerusalem, où saint Pierre parle le premier comme il fait par tout ailleurs. Les gentils convertis y sont affranchis des cérémonies de la loy. La sentence en est prononcée au nom du Saint Esprit et de l’eglise. Saint Paul et saint Barnabé portent le decret du concile aux eglises, et enseignent aux fideles à s’y soumettre. Telle fut la forme du premier concile. Le stupide empereur desherita son fils Britannicus, et adopta Neron fils d’Agrippine. En récompense elle empoisonna ce trop facile mari. Mais l’empire de son fils ne luy fut pas moins funeste à elle-mesme, qu’à tout le reste de la république. Corbulon fit tout l’honneur de ce regne par les victoires qu’il remporta sur les Parthes et sur les armeniens. Neron commença dans le mesme temps la guerre contre les juifs, et la persécution contre les chrestiens. C’est le premier empereur qui ait persecuté l’eglise. Il fit mourir à Rome saint Pierre et saint Paul. Mais comme dans le mesme temps il persecutoit tout le genre humain, on se révolta contre luy de tous costez : il apprit que le senat l’avoit condamné, et se tua luy-mesme. Chaque armée fit un empereur : la querelle se décida auprés de Rome, et dans Rome mesme, par d’effroyables combats. Galba, Othon et Vitellius y perirent : l’empire affligé se reposa sous Vespasien. Mais les juifs furent réduits à l’extrémité : Jerusalem fut prise et bruslée. Tite fils et successeur de Vespasien donna au monde une courte joye ; et ses jours qu’il croyoit perdus quand ils n’estoient pas marquez de quelque bienfait, se précipiterent trop viste. On vit revivre Neron en la personne de Domitien. La persecution se renouvella. Saint Jean sorti de l’huile bouïllante fut rélegué dans l’isle de Patmos, où il écrivit son apocalypse. Un peu aprés il ecrivit son evangile, âgé de 90 ans, et joignit la qualité d’evangeliste à celle d’apostre et de prophete. Depuis ce temps les chrestiens furent toûjours persecutez, tant sous les bons que sous les mauvais empereurs. Ces persecutions se faisoient, tantost par les ordres des empereurs, et par la haine particuliere des magistrats, tantost par le soulevement des peuples, et tantost par des decrets prononcez authentiquement dans le senat sur les rescrits des princes, ou en leur presence. Alors la persecution estoit plus universelle, et plus sanglante ; et ainsi la haine des infideles toûjours obstinée à perdre l’eglise s’excitoit de temps en temps elle-mesme à de nouvelles fureurs. C’est par ces renouvellemens de violence que les historiens ecclesiastiques comptent dix persecutions sous dix empereurs. Dans de si longues souffrances, les chrestiens ne firent jamais la moindre sedition. Parmi tous les fideles, les evesques estoient toûjours les plus attaquez. Parmi toutes les eglises, l’eglise de Rome fut persecutée avec le plus de violence ; et trente papes confirmerent par leur sang l’evangile qu’ils annonçoient à toute la terre. Domitien est tué : l’empire commence à respirer sous Nerva. Son grand âge ne luy permet pas de rétablir les affaires : mais pour faire durer le repos public, il choisit Trajan pour son successeur. L’empire tranquille au dedans, et triomphant au dehors, ne cesse d’admirer un si bon prince. Aussi avoit-il pour maxime, qu’il falloit que ses citoyens le trouvassent tel qu’il eust voulu trouver l’empereur s’il eust esté simple citoyen. Ce prince dompta les daces et Décebale leur roy ; étendit ses conquestes en Orient ; donna un roy aux Parthes, et leur fit craindre la puissance romaine : heureux que l’yvrognerie et ses infames amours, vices si déplorables dans un si grand prince, ne luy ayent rien fait entreprendre contre la justice. à des temps si avantageux pour la république, succederent ceux d’Adrien meslez de bien et de mal. Ce prince maintint la discipline militaire, vescut luy-mesme militairement et avec beaucoup de frugalité, soulagea les provinces, fit fleurir les arts, et la Grece qui en estoit la mere. Les barbares furent tenus en crainte par ses armes et par son autorité. Il rebastit Jerusalem à qui il donna son nom, et c’est de là que luy vient le nom d’Aelia ; mais il en bannit les juifs toûjours rebelles à l’empire. Ces opiniastres trouverent en luy un impitoyable vengeur. Il deshonora par ses cruautez et par ses amours monstrueuses un regne si éclatant. Son infame Antinoüs dont il fit un dieu, couvre de honte toute sa vie. L’empereur sembla réparer ses fautes, et rétablir sa gloire effacée, en adoptant Antonin le pieux qui adopta Marc Aurele le sage et le philosophe. En ces deux princes paroissent deux beaux caracteres. Le pere toûjours en paix, est toûjours prest dans le besoin à faire la guerre : le fils est toûjours en guerre, toûjours prest à donner la paix à ses ennemis et à l’empire. Son pere Antonin luy avoit appris, qu’il valoit mieux sauver un seul citoyen, que de défaire mille ennemis. Les parthes et les marcomans éprouverent la valeur de Marc-Aurele : les derniers estoient des germains que cet empereur achevoit de dompter quand il mourut. Par la vertu des deux Antonins, ce nom devint les délices des romains. La gloire d’un si beau nom ne fut effacée, ni par la molesse de Lucius Verus frere de Marc-Aurele et son collégue dans l’empire, ni par les brutalitez de Commode son fils et son successeur. Celuy-cy indigne d’avoir un tel pere, en oublia les enseignemens et les exemples. Le senat et les peuples le détesterent : ses plus assidus courtisans et sa maistresse le firent mourir. Son successeur Pertinax, vigoureux défenseur de la discipline militaire, se vit immolé à la fureur des soldats licentieux qui l’avoient un peu auparavant élevé malgré luy à la souveraine puissance. L’empire mis à l’encan par l’armée, trouva un acheteur. Le jurisconsulte Didius Julianus hasarda ce hardi marché : il luy en cousta la vie : Severe Africain le fit mourir, vengea Pertinax, passa d’Orient en Occident, triompha en Syrie, en Gaule et dans la Grande Bretagne. Rapide conquerant, il égala Cesar par ses victoires ; mais il n’imita pas sa clemence. Il ne put mettre la paix parmi ses enfans. Bassien ou Caracalla son fils aisné, faux imitateur d’Alexandre, aussitost aprés la mort de son pere, tua son frere Geta empereur comme luy dans le sein de Julie leur mere commune, passa sa vie dans la cruauté et dans le carnage, et s’attira à luy-mesme une mort tragique. Severe luy avoit gagné le cœur des soldats et des peuples, en luy donnant le nom d’Antonin ; mais il n’en sceût pas soustenir la gloire. Le syrien Heliogabale, ou plûtost Alagabale son fils, ou du moins réputé pour tel, quoy-que le nom d’Antonin luy eust donné d’abord le cœur des soldats et la victoire sur Macrin, devint aussitost aprés par ses infamies l’horreur du genre humain, et se perdit luy-mesme. Alexandre Severe fils de Mamée, son parent et son successeur, vescut trop peu pour le bien du monde. Il se plaignoit d’avoir plus de peine à contenir ses soldats, qu’à vaincre ses ennemis. Sa mere qui le gouvernoit fut cause de sa perte, comme elle l’avoit esté de sa gloire. Sous luy Artaxerxe persien tua son maistre Artaban dernier roy des parthes, et rétablit l’empire des Perses en Orient. En ces temps l’eglise encore naissante remplissoit toute la terre, et non seulement l’Orient où elle avoit commencé, c’est à dire la Palestine, la Syrie, l’Egypte, l’Asie Mineure, et la Grece ; mais encore dans l’Occident, outre l’Italie, les diverses nations des Gaules, toutes les provinces d’Espagne, l’Afrique, la Germanie, la Grande Bretagne dans les endroits impenetrables aux armes romaines ; et encore hors de l’empire, l’Armenie, la Perse, les Indes, les peuples les plus barbares, les sarmates, les daces, les scythes, les maures, les getuliens ; et jusqu’aux isles les plus inconnuës. Le sang de ses martyrs la rendoit feconde. Sous Trajan, saint Ignace evesque d’Antioche fut exposé aux bestes farouches. Marc-Aurele malheureusement prévenu des calomnies dont on chargeoit le christianisme, fit mourir saint Justin le philosophe, et l’apologiste de la religion chrestienne. Saint Polycarpe evesque de Smyrne, disciple de saint Jean, à l’âge de 80 ans fut condamné au feu sous le mesme prince. Les saints Martyrs de Lion et de Vienne endurerent des supplices inoûïs, à l’exemple de saint Photin leur evesque âgé de 90 ans. L’eglise gallicane remplit tout l’univers de sa gloire. Saint Irenée disciple de saint Polycarpe, et successeur de saint Photin, imita son prédecesseur, et mourut martyr sous Severe avec un grand nombre de fideles de son eglise. Quelquefois la persecution se ralentissoit. Dans une extréme disette d’eau que Marc Aurele souffrit en Germanie, une legion chrestienne obtint une pluye capable d’étancher la soif de son armée, et accompagnée de coups de foudre qui épouvanterent ses ennemis. Le nom de foudroyante fut donné ou confirmé à la legion par ce miracle. L’empereur en fut touché, et écrivit au senat en faveur des chrestiens. à la fin ses devins luy persuaderent d’attribuer à ses dieux et à ses prieres un miracle que les payens ne s’avisoient pas seulement de souhaiter. D’autres causes suspendoient ou adoucissoient quelquefois la persecution pour un peu de temps : mais la superstition, vice que Marc Aurele ne put éviter, la haine publique, et les calomnies qu’on imposoit aux chrestiens, prévaloient bientost. La fureur des payens se rallumoit, et tout l’empire ruisseloit du sang des martyrs. La doctrine accompagnoit les souffrances. Sous Severe, et un peu aprés, Tertulien prestre de Carthage éclaira l’eglise par ses écrits, la défendit par un admirable apologetique, et la quitta enfin aveuglé par une orgueïlleuse séverité, et seduit par les visions du faux prophete Montanus. à peu prés dans le mesme temps le saint prestre Clement Alexandrin déterra les antiquitez du paganisme, pour le confondre. Origene fils du saint Martyr Leonide se rendit célebre par toute l’eglise dés sa premiere jeunesse, et enseigna de grandes veritez qu’il mesloit de beaucoup d’erreurs. Le philosophe Ammonius fit servir à la religion la philosophie platonicienne, et s’attira le respect mesme des payens. Cependant les valentiniens, les gnostiques, et d’autres sectes impies combatoient l’evangile par de fausses traditions : saint Irenée leur oppose la tradition et l’autorité des eglises apostoliques, sur tout de celle de Rome fondée par les apostres saint Pierre et saint Paul, et la principale de toutes. Tertullien fait la mesme chose. L’eglise n’est ébranlée ni par les héresies, ni par les schismes, ni par la chute de ses docteurs les plus illustres. La sainteté de ses mœurs est si éclatante, qu’elle luy attire les loûanges de ses ennemis. Les affaires de l’empire se brouïlloient d’une terrible maniere. Aprés la mort d’Alexandre, le tyran Maximin qui l’avoit tué se rendit le maistre, quoy-que de race gothique. Le senat luy opposa quatre empereurs, qui perirent tous en moins de deux ans. Parmi eux estoient les deux Gordiens pere et fils cheris du peuple romain. Le jeune Gordien leur fils, quoy-que dans une extréme jeunesse il montrast une sagesse consommée, défendit à peine contre les perses l’empire affoibli par tant de divisions. Il avoit repris sur eux beaucoup de places importantes. Mais Philippe Arabe tua un si bon prince ; et de peur d’estre accablé par deux empereurs que le sénat élût l’un aprés l’autre, il fit une paix honteuse avec Sapor roy de Perse. C’est le premier des romains qui ait abandonné par traité quelques terres de l’empire. On dit qu’il embrassa la religion chrestienne dans un temps où tout à coup il parut meilleur, et il est vray qu’il fut favorable aux chrestiens. En haine de cét empereur, Déce qui le tua, renouvella la persécution avec plus de violence que jamais. L’eglise s’étendit de tous costez, principalement dans les Gaules, et l’empire perdit bientost Déce qui le défendoit vigoureusement. Gallus et Volusien passerent bien viste : Emylien ne fit que paroistre : la souveraine puissance fut donnée à Valerien, et ce venerable vieillard y monta par toutes les dignitez. Il ne fut cruel qu’aux chrestiens. Sous luy le pape saint Estienne et saint Cyprien evesque de Carthage, malgré toutes leurs disputes qui n’avoient point rompu la communion, receûrent tous deux la mesme couronne. L’erreur de saint Cyprien qui rejettoit le baptesme donné par les héretiques, ne nuisit ni à luy, ni à l’eglise. La tradition du saint siege se soustint par sa propre force contre les specieux raisonnemens, et contre l’autorité d’un si grand homme, encore que d’autres grands hommes défendissent la mesme doctrine. Une autre dispute fit plus de mal. Sabellius confondit ensemble les trois personnes divines, et ne connut en Dieu qu’une seule personne sous trois noms. Cette nouveauté étonna l’eglise, et saint Denys evesque d’Alexandrie découvrit au pape saint Sixte Ii les erreurs de cét herésiarque. Ce saint pape suivit de prés au martyre saint Estienne son prédecesseur : il eût la teste tranchée, et laissa un plus grand combat à soustenir à son diacre saint Laurent. C’est alors qu’on voit commencer l’inondation des barbares. Les bourguignons et d’autres peuples germains, les gots autrefois appellez les getes, et d’autres peuples qui habitoient vers le Pont-Euxin et au-delà du Danube entrerent dans l’Europe : l’Orient fut envahi par les scythes asiatiques et par les perses. Ceux-cy défirent Valerien, qu’ils prirent en suite par une infidelité ; et aprés luy avoir laissé achever sa vie dans un pénible esclavage, ils l’écorcherent pour faire servir sa peau dechirée de monument à leur victoire. Gallien son fils et son collegue acheva de tout perdre par sa molesse. Trente tyrans partagerent l’empire. Odenat roy de Palmyre ville ancienne, dont Salomon est le fondateur, fut le plus illustre de tous : il sauva les provinces d’Orient des mains des barbares, et s’y fit reconnoistre. Sa femme Zenobie marchoit avec luy à la teste des armées qu’elle commanda seule aprés sa mort, et se rendit célebre par toute la terre pour avoir joint la chasteté avec la beauté, et le sçavoir avec la valeur. Claudius Ii et Aurelien aprés luy rétablirent les affaires de l’empire. Pendant qu’ils abbatoient les gots avec les germains par des victoires signalées, Zenobie conservoit à ses enfans les conquestes de leur pere. Cette princesse penchoit au judaïsme. Pour l’attirer, Paul De Samosate evesque d’Antioche, homme vain et inquiet, enseigna son opinion judaïque sur la personne de Jesus-Christ, qu’il ne faisoit qu’un pur homme. Aprés une longue dissimulation d’une si nouvelle doctrine, il fut convaincu et condamné au concile d’Antioche. La reine Zenobie soustint la guerre contre Aurelien, qui ne dédaigna pas de triompher d’une femme si célebre. Parmi de perpetuels combats il sceût faire garder aux gens de guerre la discipline romaine, et montra qu’en suivant les anciens ordres et l’ancienne frugalité, on pouvoit faire agir de grandes armées au dedans et au dehors, sans estre à charge à l’empire. Les francs commençoient alors à se faire craindre. C’estoit une ligue de peuples germains, qui habitoient le long du Rhin. Leur nom montre qu’ils estoient unis par l’amour de la liberté. Aurelien les avoit batus estant particulier, et les tint en crainte estant empereur. Un tel prince se fit haïr par ses actions sanguinaires. Sa colere trop redoutée luy causa la mort. Ceux qui se croyoient en peril le prévinrent, et son secretaire menacé se mit à la teste de la conjuration. L’armée qui le vit perir par la conspiration de tant de chefs, refusa d’élire un empereur, de peur de mettre sur le trosne un des assassins d’Aurelien ; et le senat rétabli dans son ancien droit, élût Tacite. Ce nouveau prince estoit venerable par son âge, et par sa vertu ; mais il devint odieux par les violences d’un parent à qui il donna le commandement de l’armée, et perit avec luy dans une sedition le sixiéme mois de son regne. Ainsi son élevation ne fit que précipiter le cours de sa vie. Son frere Florien prétendit l’empire par droit de succession, comme le plus proche heritier. Ce droit ne fut pas reconnu : Florien fut tué, et Probus forcé par les soldats à recevoir l’empire, encore qu’il les menaçast de les faire vivre dans l’ordre. Tout flechit sous un si grand capitaine : les germains et les francs qui vouloient entrer dans les Gaules furent repoussez ; et en Orient aussi bien qu’en Occident, tous les barbares respecterent les armes romaines. Un guerrier si redoutable aspiroit à la paix, et fit esperer à l’empire de n’avoir plus besoin de gens de guerre. L’armée se vengea de cette parole, et de la regle sévere que son empereur luy faisoit garder. Un moment aprés étonnée de la violence qu’elle exerça sur un si grand prince, elle honora sa memoire, et luy donna pour successeur Carus, qui n’estoit pas moins zelé que luy pour la discipline. Ce vaillant prince vengea son prédecesseur, et réprima les barbares à qui la mort de Probus avoit rendu le courage. Il alla en Orient combatre les perses avec Numerien son second fils, et opposa aux ennemis du costé du nort son fils aisné Carinus qu’il fit Cesar. C’estoit la seconde dignité, et le plus proche degré pour parvenir à l’empire. Tout l’Orient trembla devant Carus : la Mesopotamie se soumit ; les perses divisez ne purent luy résister. Pendant que tout luy cedoit, le ciel l’arresta par un coup de foudre. à force de le pleurer, Numerien fut prest à perdre les yeux. Que ne fait dans les cœurs l’envie de regner ? Loin d’estre touché de ses maux, son beau-pere Aper le tua : mais Diocletien vengea sa mort, et parvint enfin à l’empire qu’il avoit desiré avec tant d’ardeur. Carinus se réveilla malgré sa mollesse, et batit Diocletien : mais en poursuivant les fuyards, il fut tué par un des siens dont il avoit corrompu la femme. Ainsi l’empire fut défait du plus violent et du plus perdu de tous les hommes. Diocletien gouverna avec vigueur, mais avec une insupportable vanité. Pour résister à tant d’ennemis qui s’élevoient de tous costez au dedans et au dehors, il nomma Maximien empereur avec luy, et sceût néanmoins se conserver l’autorité principale. Chaque empereur fit un Cesar. Constantius Chlorus et Galerius furent élevez à ce haut rang. Les quatre princes soustinrent à peine le fardeau de tant de guerres. Diocletien fuit Rome qu’il trouvoit trop libre, et s’établit à Nicomedie où il se fit adorer à la mode des orientaux. Cependant les perses vaincus par Galerius abandonnerent aux romains de grandes provinces et des royaumes entiers. Aprés de si grands succés, Galerius ne veut plus estre sujet, et dédaigne le nom de Cesar. Il commence par intimider Maximien. Une longue maladie avoit fait baisser l’esprit de Diocletien, et Galerius quoy-que son gendre le força de quitter l’empire. Il fallut que Maximien suivist son exemple. Ainsi l’empire vint entre les mains de Constantius Chlorus et de Galerius ; et deux nouveaux Cesars, Severe et Maximin, furent créez en leur place par les empereurs qui se déposoient. Les Gaules, l’Espagne, et la Grande Bretagne furent heureuses, mais trop peu de temps, sous Constantius Chlorus. Ennemi des exactions, et accusé par là de ruiner le fisc, il montra qu’il avoit des tresors immenses dans la bonne volonté de ses sujets. Le reste de l’empire souffroit beaucoup sous tant d’empereurs et tant de Cesars : les officiers se multiplioient avec les princes : les dépenses et les exactions estoient infinies. Le jeune Constantin fils de Constantius Chlorus se rendoit illustre : mais il se trouvoit entre les mains de Galerius. Tous les jours cét empereur jaloux de sa gloire, l’exposoit à de nouveaux perils. Il luy falloit combatre les bestes farouches par une espece de jeu : mais Galerius n’estoit pas moins à craindre qu’elles. Constantin échapé de ses mains, trouva son pere expirant. En ce temps Maxence fils de Maximien, et gendre de Galerius, se fit empereur à Rome malgré son beau-pere ; et les divisions intestines se joignirent aux autres maux de l’estat. L’image de Constantin qui venoit de succeder à son pere, portée à Rome selon la coustume, y fut rejettée par les ordres de Maxence. La réception des images estoit la forme ordinaire de reconnoistre les nouveaux princes. On se prépare à la guerre de tous costez. Le Cesar Severe que Galerius envoya contre Maxence, le fit trembler dans Rome. Pour se donner de l’appuy dans sa frayeur, il rappella son pere Maximien. Le vieillard ambitieux quitta sa retraite où il n’estoit qu’à regret, et tascha en vain de retirer Diocletien son collegue du jardin qu’il cultivoit à Salone. Au nom de Maximien empereur pour la seconde fois, les soldats de Severe le quittent. Le vieil empereur le fait tuer ; et en mesme temps pour s’appuyer contre Galerius, il donne à Constantin sa fille Fauste. Il falloit aussi de l’appuy à Galerius aprés la mort de Severe : c’est ce qui le fit résoudre à nommer Licinius empereur : mais ce choix piqua Maximin, qui en qualité de Cesar se croyoit plus proche du supreme honneur. Rien ne put luy persuader de se soumettre à Licinius, et il se rendit indépendant dans l’Orient. Il ne restoit presque à Galerius que l’Illyrie, où il s’estoit retiré aprés avoir esté chassé d’Italie. Le reste de l’Occident obéïssoit à Maximien, à son fils Maxence, et à son gendre Constantin. Mais il ne vouloit non plus pour compagnons de l’empire, ses enfans que les étrangers. Il tascha de chasser de Rome son fils Maxence, qui le chassa luy-mesme. Constantin qui le receût dans les Gaules, ne le trouva pas moins perfide. Aprés divers attentats, Maximien fit un dernier complot, où il crut avoir engagé sa fille Fauste contre son mari. Elle le trompoit ; et Maximien qui pensoit avoir tué Constantin en tuant l’eunuque qu’on avoit mis dans son lit, fut contraint de se donner la mort à luy-mesme. Une nouvelle guerre s’allume ; et Maxence, sous prétexte de venger son pere, se déclare contre Constantin qui marche à Rome avec ses troupes. En mesme temps il fait renverser les statuës de Maximien : celles de Diocletien qui y estoient jointes eûrent le mesme sort. Le repos de Diocletien fut troublé de ce mépris, et il mourut quelque temps aprés, autant de chagrin que de vieillesse. En ces temps, Rome toûjours ennemie du christianisme, fit un dernier effort pour l’éteindre, et acheva de l’établir. Galerius marqué par les historiens comme l’auteur de la derniere persecution, deux ans devant qu’il eust obligé Diocletien à quitter l’empire, le contraignit à faire ce sanglant edit, qui ordonnoit de persecuter les chrestiens plus violemment que jamais. Maximien qui les haïssoit, et n’avoit jamais cessé de les tourmenter, animoit les magistrats et les boureaux : mais sa violence, quelque extréme qu’elle fust, n’égaloit point celle de Maximin et de Galerius. On inventoit tous les jours de nouveaux supplices. La pudeur des vierges chrestiennes n’estoit pas moins attaquée que leur foy. On recherchoit les livres sacrez avec des soins extraordinaires pour en abolir la memoire ; et les chrestiens n’osoient les avoir dans leurs maisons, ni presque les lire. Ainsi, aprés trois cens ans de persecution, la haine des persecuteurs devenoit plus aspre. Les chrestiens les lasserent par leur patience. Les peuples touchez de leur sainte vie, se convertissoient en foule. Galerius desespera de les pouvoir vaincre. Frapé d’une maladie extraordinaire, il révoqua ses edits, et mourut de la mort d’Antiochus avec une aussi fausse penitence. Maximin continua la persécution : mais Constantin Le Grand, prince sage et victorieux, embrassa publiquement le christianisme.
XI. Epoque.
Constantin, ou la paix de l'Eglise.
Cette celebre déclaration de Constantin arriva l’an 312 de nostre seigneur. Pendant qu’il assiégeoit Maxence dans Rome, une croix lumineuse luy parut en l’air devant tout le monde avec une inscription qui luy promettoit la victoire : la mesme chose luy est confirmée dans un songe. Le lendemain il gagna cette célebre bataille qui défit Rome d’un tyran, et l’eglise d’un persécuteur. La croix fut étalée comme la défense du peuple romain et de tout l’empire. Un peu aprés Maximin fut vaincu par Licinius qui estoit d’accord avec Constantin, et il fit une fin semblable à celle de Galerius. La paix fut donnée à l’eglise. Constantin la combla d’honneurs et de biens. La victoire le suivit par tout, et les barbares furent réprimez, tant par luy que par ses enfans. Cependant Licinius se brouïlle avec luy, et renouvelle la persécution. Batu par mer et par terre, il est contraint de quitter l’empire, et enfin de perdre la vie. En ce temps Constantin assembla à Nicée en Bithynie le premier concile général où 318 evesques qui representoient toute l’eglise, condamnerent le prestre Arius ennemi de la divinité du fils de Dieu, et dresserent le symbole où la consubstantialité du pere et du fils est établie. Les prestres de l’eglise romaine envoyez par le pape saint Sylvestre précederent tous les evesques dans cette assemblée ; et un ancien auteur grec compte parmi les legats du saint siége le célebre Osius evesque de Cordoûë qui présida au concile. Constantin y prit sa séance, et en receût les décisions comme un oracle du ciel. Les ariens cacherent leurs erreurs, et rentrerent dans ses bonnes graces en dissimulant. Pendant que sa valeur maintenoit l’empire dans une souveraine tranquillité, le repos de sa famille fut troublé par les artifices de Fauste sa femme. Crispe fils de Constantin, mais d’un autre mariage, accusé par cette marastre de l’avoir voulu corrompre, trouva son pere inflexible. Sa mort fut bientost vengée. Fauste convaincuë fut suffoquée dans le bain. Mais Constantin deshonoré par la malice de sa femme receût en mesme temps beaucoup d’honneur par la pieté de sa mere. Elle découvrit dans les ruines de l’ancienne Jerusalem la vraye croix feconde en miracles. Le saint sepulcre fut aussi trouvé. La nouvelle ville de Jerusalem qu’Adrien avoit fait bastir, la grote où estoit né le sauveur du monde, et tous les saints lieux furent ornez de temples superbes par Helene et par Constantin. Quatre ans aprés l’empereur rebastit Bysance, qu’il appella Constantinople, et en fit le second siége de l’empire. L’eglise paisible sous Constantin fut cruellement affligée en Perse. Une infinité de martyrs signalerent leur foy. L’empereur tascha en vain d’appaiser Sapor, et de l’attirer au christianisme. La protection de Constantin ne donna aux chrestiens persecutez qu’une favorable retraite. Ce prince beni de toute l’eglise mourut plein de joye et d’esperance, aprés avoir partagé l’empire entre ses trois fils Constantin, Constance et Constant. Leur concorde fut bientost troublée. Constantin perit dans la guerre qu’il eût avec son frere Constant pour les limites de leur empire. Constance et Constant ne furent gueres plus unis. Constant soustint la foy de Nicée, que Constance combatoit. Alors l’eglise admira les longues souffrances de saint Athanase patriarche d’Alexandrie et défenseur du concile de Nicée. Chassé de son siége par Constance, il fut rétabli canoniquement par le pape saint Jules I dont Constant appuya le decret. Ce bon prince ne dura gueres. Le tyran Magnence le tua par trahison : mais tost aprés vaincu par Constance, il se tua luy-mesme. Dans la bataille où ses affaires furent ruinées, Valens evesque arien secretement averti par ses amis, asseûra Constance que l’armée du tyran estoit en fuite, et fit croire au foible empereur qu’il le sçavoit par révelation. Sur cette fausse révelation Constance se livre aux ariens. Les evesques orthodoxes sont chassez de leurs siéges : toute l’eglise est remplie de confusion et de trouble : la constance du pape Libere cede aux ennuis de l’exil : les tourmens font succomber le vieil Osius, autrefois le soustien de l’eglise : le concile de Rimini si ferme d’abord, fléchit à la fin par surprise et par violence : rien ne se fait dans les formes : l’autorité de l’empereur est la seule loy : mais les ariens qui font tout par là, ne peuvent s’accorder entre eux, et changent tous les jours leur symbole : la foy de Nicée subsiste : saint Athanase, et saint Hilaire evesque de Poitiers, ses principaux défenseurs, se rendent célebres par toute la terre. Pendant que l’empereur Constance occupé des affaires de l’arianisme, faisoit negligemment celles de l’empire, les perses remporterent de grands avantages. Les allemans et les francs tenterent de toutes parts l’entrée des Gaules : Julien parent de l’empereur les arresta, et les batit. L’empereur luy-mesme défit les Sarmates, et marcha contre les perses. Là paroist la révolte de Julien contre l’empereur, son apostasie, la mort de Constance, le regne de Julien, son gouvernement équitable, et le nouveau genre de persecution qu’il fit souffrir à l’eglise. Il en entretint les divisions ; il exclut les chrestiens non seulement des honneurs, mais des estudes ; et en imitant la sainte discipline de l’eglise, il crut tourner contre elle ses propres armes. Les supplices furent mesnagez, et ordonnez sous d’autres prétextes que celuy de la religion. Les chrestiens demeurerent fideles à leur empereur : mais la gloire qu’il cherchoit trop, le fit perir ; il fut tué dans la Perse où il s’estoit engagé temerairement. Jovien son successeur zelé chrestien trouva les affaires desesperées, et ne vescut que pour conclure une paix honteuse. Aprés luy Valentinien fit la guerre en grand capitaine : il y mena son fils Gratien dés sa premiere jeunesse, maintint la discipline militaire, batit les barbares, fortifia les frontieres de l’empire, et protegea en Occident la foy de Nicée. Valens son frere, qu’il fit son collégue, la persecutoit en Orient ; et ne pouvant gagner ni abbatre saint Basile et saint Gregoire De Nazianze, il desesperoit de la pouvoir vaincre. Quelques ariens joignirent de nouvelles erreurs aux anciens dogmes de la secte. Aërius prestre arien est noté dans les écrits des saints peres comme l’auteur d’une nouvelle héresie, pour avoir égalé la prestrise à l’episcopat, et avoir jugé inutiles les prieres et les oblations que toute l’eglise faisoit pour les morts. Une troisiéme erreur de cét héresiarque, estoit de compter parmi les servitudes de la loy, l’observance de certains jeusnes marquez, et de vouloir que le jeusne fust toûjours libre. Il vivoit encore quand saint Epiphane se rendit célebre par son histoire des héresies, où il est réfuté avec tous les autres. Saint Martin fut fait evesque de Tours, et remplit tout l’univers du bruit de sa sainteté et de ses miracles, durant sa vie, et aprés sa mort. Valentinien mourut aprés un discours violent qu’il fit aux ennemis de l’empire : son impetueuse colere qui le faisoit redouter des autres, luy fut fatale à luy-mesme. Son successeur Gratien vit sans envie l’élevation de son jeune frere Valentinien Ii qu’on fit empereur, encore qu’il n’eust que neuf ans. Sa mere Justine protectrice des ariens gouverna durant son bas âge. On voit icy en peu d’années de merveilleux évenemens : la révolte des gots contre Valens : ce prince quitter les perses pour réprimer les rebelles : Gratien accourir à luy aprés avoir remporté une victoire signalée sur les allemans. Valens qui veut vaincre seul, précipite le combat, où il est tué auprés d’Andrinople : les gots victorieux le bruslent dans un village où il s’estoit retiré. Gratien accablé d’affaires associe à l’empire le grand Theodose, et luy laisse l’Orient. Les gots sont vaincus : tous les barbares sont tenus en crainte ; et ce que Theodose n’estimoit pas moins, les héretiques macedoniens qui nioient la divinité du Saint Esprit, sont condamnez au concile de Constantinople. Il ne s’y trouva que l’eglise greque : le consentement de tout l’Occident, et du pape saint Damase, le fit appeller second concile général. Pendant que Theodose gouvernoit avec tant de force et tant de succés, Gratien qui n’estoit pas moins vaillant, ni moins pieux, abandonné de ses troupes toutes composées d’etrangers, fut immolé au tyran Maxime. L’eglise et l’empire pleurerent ce bon prince. Le tyran regna dans les Gaules, et sembla se contenter de ce partage. L’imperatrice Justine publia sous le nom de son fils des edits en faveur de l’arianisme. Saint Ambroise evesque de Milan ne luy opposa que la saine doctrine, les prieres et la patience ; et sceût par de telles armes, non seulement conserver à l’eglise les basiliques que les héretiques vouloient occuper, mais encore luy gagner le jeune empereur. Cependant Maxime remuë ; et Justine ne trouve rien de plus fidele que le saint evesque, qu’elle traitoit de rebelle. Elle l’envoye au tyran, que ses discours ne peuvent flechir. Le jeune Valentinien est contraint de prendre la fuite avec sa mere. Maxime se rend maistre à Rome, où il rétablit les sacrifices des faux dieux par complaisance pour le senat presque encore tout payen. Aprés qu’il eût occupé tout l’Occident, et dans le temps qu’il se croyoit le plus paisible, Theodose assisté des francs le défit dans la Pannonie, l’assiégea dans Aquilée, et le laissa tuer par ses soldats. Maistre absolu des deux empires, il rendit celuy d’Occident à Valentinien qui ne le garda pas long-temps. Ce jeune prince éleva et abbaissa trop Arbogaste un capitaine des francs, vaillant, desinteressé, mais capable de maintenir par toute sorte de crimes le pouvoir qu’il s’estoit aquis sur les troupes. Il éleva le tyran Eugene qui ne sçavoit que discourir, et tua Valentinien qui ne vouloit plus avoir pour maistre le superbe franc. Ce coup détestable fut fait dans les Gaules auprés de Vienne. Saint Ambroise, que le jeune empereur avoit mandé pour recevoir de luy le baptesme, déplora sa perte, et espera bien de son salut. Sa mort ne demeura pas impunie. Un miracle visible donna la victoire à Theodose sur Eugene, et sur les faux dieux dont ce tyran avoit rétabli le culte. Eugene fut pris : il fallut le sacrifier à la vengeance publique, et abbatre la rebellion par sa mort. Le fier Arbogaste se tua luy-mesme, plustost que d’avoir recours à la clemence du vainqueur que tout le reste des rebelles venoit d’éprouver. Theodose seul empereur fut la joye et l’admiration de tout l’univers. Il appuya la religion : il fit taire les hérétiques : il abolit les sacrifices impurs des payens : il corrigea la mollesse, et réprima les dépenses superfluës. Il avoûa humblement ses fautes, et il en fit penitence. Il écouta saint Ambroise célebre docteur de l’eglise qui le reprenoit de sa colere, seul vice d’un si grand prince. Toûjours victorieux, jamais il ne fit la guerre que par nécessité. Il rendit les peuples heureux, et mourut en paix plus illustre par sa foy que par ses victoires. De son, temps saint Jerosme prestre retiré dans la sainte grote de Bethléem, entreprit des travaux immenses pour expliquer l’ecriture, en leût tous les interpretes, déterra toutes les histoires saintes et profanes qui la peuvent éclaircir, et composa sur l’original hebreu la version de la bible que toute l’eglise a receûë sous le nom de vulgate . L’empire qui paroissoit invincible sous Theodose, changea tout à coup sous ses deux fils. Arcade eut l’Orient, et Honorius l’Occident : tous deux gouvernez par leurs ministres, ils firent servir leur puissance à des interests particuliers. Rufin et Eutrope successivement favoris d’Arcade, et aussi méchans l’un que l’autre, perirent bientost ; et les affaires n’en allerent pas mieux sous un prince foible. Sa femme Eudoxe luy fit persecuter saint Jean Chrysostome patriarche de Constantinople et la lumiere de l’Orient. Le pape saint Innocent, et tout l’Occident, soûtinrent ce grand evesque contre Theophile patriarche d’Aléxandrie, ministre des violences de l’imperatrice. L’Occident estoit troublé par l’inondation des barbares. Radagaise got et payen ravagea l’Italie. Les vandales nation gothique et arienne occuperent une partie de la Gaule, et se répandirent dans l’Espagne. Alaric roy des visigots peuples ariens contraignit Honorius à luy abandonner ces grandes provinces déja occupées par les vandales. Stilicon embarassé de tant de barbares les bat, les ménage, s’entend, et rompt avec eux, sacrifie tout à son interest, et conserve néanmoins l’empire qu’il avoit dessein d’usurper. Cependant Arcade mourut, et crut l’Orient si dépourveû de bons sujets, qu’il mit son fils Theodose âgé de huit ans sous la tutelle d’Isdegerde roy de Perse. Mais Pulcherie sœur du jeune empereur se trouva capable des grandes affaires. L’empire de Theodose se soustint par la prudence et par la pieté de cette princesse. Celuy d’Honorius sembloit proche de sa ruine. Il fit mourir Stilicon, et ne sceût pas remplir la place d’un si habile ministre. La révolte de Constantin, la perte entiere de la Gaule et de l’Espagne, la prise et le sac de Rome par les armes d’Alaric et des visigots furent la suite de la mort de Stilicon. Ataulphe plus furieux qu’Alaric pilla Rome de nouveau, et il ne songeoit qu’à abolir le nom romain : mais pour le bonheur de l’empire, il prit Placidie sœur de l’empereur. Cette princesse captive, qu’il épousa, l’adoucit. Les gots traiterent avec les romains, et s’établirent en Espagne, en se réservant dans les Gaules les provinces qui tiroient vers les Pyrenées. Leur roy Vallia conduisit sagement ces grands desseins. L’espagne montra sa constance ; et sa foy ne s’altera pas sous la domination de ces ariens. Cependant les bourguignons peuples germains occuperent le voisinage du Rhin, d’où peu à peu ils gagnerent le païs qui porte encore leur nom. Les francs ne s’oublierent pas : résolus de faire de nouveaux efforts pour s’ouvrir les Gaules, ils éleverent à la royauté Pharamond fils de Marcomir ; et la monarchie de France, la plus ancienne et la plus noble de toutes celles qui sont au monde, commença sous luy. Le malheureux Honorius mourut sans enfans, et sans pourvoir à l’empire. Theodose nomma empereur son cousin Valentinien Iii fils de Placidie et de Constance son second mari, et le mit durant son bas âge sous la tutelle de sa mere, à qui il donna le titre d’imperatrice. En ces temps Celestius et Pelage nierent le peché originel, et la grace par laquelle nous sommes chrestiens. Malgré leurs dissimulations les conciles d’Afrique les condamnerent. Les papes saint Innocent et saint Zozyme, que le pape saint Celestin suivit depuis, autoriserent la condamnation, et l’étendirent par tout l’univers. Saint Augustin confondit ces dangereux héretiques, et éclaira toute l’eglise par ses admirables écrits. Le mesme pere secondé de saint Prosper son disciple ferma la bouche aux demi-pelagiens, qui attribuoient le commencement de la justification et de la foy aux seules forces du libre arbitre. Un siécle si malheureux à l’empire, et où il s’éleva tant d’héresies, ne laissa pas d’estre heureux au christianisme. Nul trouble ne l’ébranla, nulle héresie ne le corrompit. L’eglise feconde en grands hommes confondit toutes les erreurs. Aprés les persecutions, Dieu se plut à faire éclater la gloire de ses martyrs : toutes les histoires et tous les écrits sont pleins des miracles que leur secours imploré, et leurs tombeaux honorez operoient par toute la terre. Vigilance qui s’opposoit à des sentimens si receûs, refuté par saint Jerosme, demeura sans suite. La foy chrestienne s’affermissoit, et s’étendoit tous les jours. Mais l’empire d’Occident n’en pouvoit plus. Attaqué par tant d’ennemis, il fut encore affoibli par les jalousies de ses généraux. Par les artifices d’Aétius, Boniface comte d’Afrique devint suspect à Placidie. Le comte maltraité fit venir d’Espagne Genseric et les vandales que les gots en chassoient, et se repentit trop tard de les avoir appellez. L’Afrique fut ostée à l’empire. L’eglise souffrit des maux infinis par la violence de ces ariens, et vit couronner une infinité de martyrs. Deux furieuses héresies s’éleverent : Nestorius patriarche de Constantinople divisa la personne de Jesus-Christ ; et vingt ans aprés, Eutyches abbé en confondit les deux natures. Saint Cyrille patriarche d’Alexandrie s’opposa à Nestorius, qui fut condamné par le pape saint Celestin. Le concile d’Ephese troisiéme général, en exécution de cette sentence, déposa Nestorius, et confirma le decret de saint Celestin, que les evesques du concile appellent leur pere dans leur définition. La Sainte Vierge fut reconnuë pour mere de Dieu, et la doctrine de saint Cyrille fut célebrée par toute la terre. Theodose, aprés quelques embarras, se soumit au concile, et bannit Nestorius. Eutyches qui ne put combatre cette héresie, qu’en se jettant dans un autre excés, ne fut pas moins fortement rejetté. Le pape saint Leon Le Grand le condamna, et le réfuta tout ensemble par une lettre qui fut réverée dans tout l’univers. Le concile de Chalcedoine quatriéme général, où ce grand pape tenoit la premiere place autant par sa doctrine que par l’autorité de son siége, anathematisa Eutyches et Dioscore patriarche d’Alexandrie son protecteur. La lettre du concile à saint Leon fait voir que ce pape y présidoit par ses legats, comme le chef à ses membres. L’empereur Marcien assista luy-mesme à cette grande assemblée, à l’exemple de Constantin, et en receût les décisions avec le mesme respect. Un peu auparavant Pulcherie l’avoit élevé à l’empire en l’épousant. Elle fut reconnuë pour imperatrice aprés la mort de son frere, qui n’avoit point laissé de fils. Mais il falloit donner un maistre à l’empire : la vertu de Marcien luy procura cét honneur. Durant le temps de ces deux conciles, Theodoret evesque de Cyr se rendit célebre ; et sa doctrine seroit sans tache, si les écrits violens qu’il publia contre saint Cyrille n’avoient eû besoin de trop grands éclaircissemens. Il les donna de bonne foy, et fut compté parmi les evesques orthodoxes. Les Gaules commençoient à reconnoistre les francs. Aétius les avoit défenduës contre Pharamond et contre Clodion Le Chevelu : mais Merovée fut plus heureux, et y fit un plus solide établissement, à peu prés dans le mesme temps que les anglois peuples saxons occuperent la Grande Bretagne. Ils luy donnerent leur nom, et y fonderent plusieurs royaumes. Cependant les huns peuples des palus méotides desolerent tout l’univers avec une armée immense, sous la conduite d’Attila leur roy, le plus affreux de tous les hommes. Aétius qui le défit dans les Gaules ne put l’empescher de ravager l’Italie. Les isles de la mer Adriatique servirent de retraite à plusieurs contre sa fureur. Venise s’éleva au milieu des eaux. Le pape saint Leon plus puissant qu’Aétius, et que les armées romaines, se fit respecter par ce roy barbare et payen, et sauva Rome du pillage : mais elle y fut exposée bientost aprés par les débauches de son empereur Valentinien. Maxime dont il avoit violé la femme, trouva moyen de le perdre, en dissimulant sa douleur, et se faisant un merite de sa complaisance. Par ses conseils trompeurs, l’aveugle empereur fit mourir Aétius le seul rempart de l’empire. Maxime auteur du meurtre en inspire la vengeance aux amis d’Aétius, et fait tuer l’empereur. Il monte sur le trône par ces degrez, et contraint l’imperatrice Eudoxe fille de Theodose le jeune à l’épouser. Pour se tirer de ses mains, elle ne craignit point de se mettre en celles de Genseric. Rome est en proye au barbare : le seul saint Leon l’empesche d’y mettre tout à feu et à sang : le peuple déchire Maxime, et ne reçoit dans ses maux que cette triste consolation. Tout se brouïlle en Occident : on y voit plusieurs empereurs s’élever, et tomber presque en mesme temps. Majorien fut le plus illustre. Avitus soustint mal sa réputation, et se sauva par un evesché. On ne put plus défendre les Gaules contre Merovée, ni contre Childeric son fils : mais le dernier pensa perir par ses débauches. Si ses sujets le chasserent, un fidele ami qui luy resta le fit rappeller. Sa valeur le fit craindre de ses ennemis, et ses conquestes s’étendirent bien avant dans les Gaules. L’empire d’Orient estoit paisible sous Leon Thracien successeur de Marcien, et sous Zenon gendre et successeur de Leon. La révolte de basilisque bientost opprimé ne causa qu’une courtte inquiétude à cét empereur : mais l’empire d’Occident perit sans ressource. Auguste qu’on nomme Augustule, fils d’Oreste, fut le dernier empereur reconnu à Rome, et incontinent aprés il fut dépossedé par Odoacre roy des herules. C’estoient des peuples venus du Pont-Euxin dont la domination ne fut pas longue. En Orient l’empereur Zenon entreprit de se signaler d’une maniere inoûïe. Il fut le premier des empereurs qui se mesla de regler les questions de la foy. Pendant que les demi-eutychiens s’opposoient au concile de Chalcedoine, il publia contre le concile son henotique, c’est-à-dire son decret d’union détesté par les catholiques, et condamné par le pape Felix Iii. Les hérules furent bientost chassez de Rome par Théodoric roy des ostrogots, c’est à dire gots orientaux, qui fonda le royaume d’Italie, et laissa, quoy-qu’arien, un assez libre exercice à la religion catholique. L’empereur Anastase la troubloit en Orient. Il marcha sur les pas de Zenon son prédecesseur, et appuya les hérétiques. Par là il aliéna les esprits des peuples, et ne put jamais les gagner, mesme en ostant des imposts fascheux. L’Italie obéïssoit à Théodoric. Odoacre pressé dans Ravenne tascha de se sauver par un traité que Théodoric n’observa pas, et les herules furent contraints de tout abandonner. Théodoric outre l’Italie tenoit encore la Provence. De son temps saint Benoist retiré en Italie dans un desert, commençoit des ses plus tendres années à pratiquer les saintes maximes, dont il composa depuis cette belle regle que tous les moines d’Occident receûrent avec le mesme respect que les moines d’Orient ont pour celle de saint Basile. Les romains acheverent de perdre les Gaules par les victoires de Clovis fils de Childeric. Il gagna aussi sur les allemans la bataille de Tolbiac par le vœu qu’il fit d’embrasser la religion chrestienne, à laquelle Clotilde sa femme ne cessoit de le porter. Elle estoit de la maison des rois de Bourgogne, et catholique zelée, encore que sa famille et sa nation fust arienne. Clovis instruit par saint Vaast, fut baptisé à Reims, avec ses françois, par saint Remy evesque de cette ancienne metropole. Seul de tous les princes du monde, il soustint la foy catholique, et merita le titre de tres-chrestien à ses successeurs. Par la bataille où il tua de sa propre main Alaric roy des visigots, Tolose et l’Aquitaine furent jointes à son royaume. Mais la victoire des ostrogots l’empescha de tout prendre jusqu’aux Pyrenées, et la fin de son regne ternit la gloire des commencemens. Ses quatre enfans partagerent le royaume, et ne cesserent d’entreprendre les uns sur les autres. Anastase mourut frapé du foudre. Justin de basse naissance, mais habile et tres-catholique, fut fait empereur par le senat. Il se soumit avec tout son peuple aux decrets du pape saint Hormisdas, et mit fin aux troubles de l’eglise d’Orient. De son temps Boëce, homme célebre par sa doctrine aussi-bien que par sa naissance, et Symmaque son beaupere, tous deux élevez aux charges les plus éminentes, furent immolez aux jalousies de Théodoric, qui les soupçonna sans sujet de conspirer contre l’estat. Le roy troublé de son crime, crut voir la teste de Symmaque dans un plat qu’on luy servoit, et mourut quelque temps aprés. Amalasonte sa fille et mere d’Atalaric, qui devenoit roy par la mort de son ayeul, est empeschée par les gots de faire instruire le jeune prince comme meritoit sa naissance ; et contrainte de l’abandonner aux gens de son âge, elle voit qu’il se perd sans pouvoir y apporter de remede. L’année d’aprés Justin mourut, apres avoir associé à l’empire son neveu Justinien, dont le long regne est célebre par les travaux de Tribonien compilateur du droit romain, et par les exploits de Belisaire et de l’eunuque Narses. Ces deux fameux capitaines réprimerent les perses, défirent les ostrogots et les vandales, rendirent à leur maistre l’Afrique, l’Italie et Rome : mais l’empereur jaloux de leur gloire, sans vouloir prendre part à leurs travaux, les embarassoit toûjours plus qu’il ne leur donnoit d’assistance. Le royaume de France s’augmentoit. Aprés une longue guerre Childebert et Clotaire enfans de Clovis conquirent le royaume de Bourgogne, et en mesme temps immolerent à leur ambition les enfans mineurs de leur frere Clodomir, dont ils partagerent entre eux le royaume. Quelque temps aprés et pendant que Belisaire attaquoit si vivement les ostrogots, ce qu’ils avoient dans les Gaules, fut abandonné aux françois. La France s’étendoit alors beaucoup au-delà du Rhin ; mais les partages des princes, qui faisoient autant de royaumes, l’empeschoient d’estre réünie sous une mesme domination. Ses principales parties furent la Neustrie, c’est à dire la France occidentale ; et l’Austrasie, c’est à dire la France orientale. La mesme année que Rome fut reprise par Narses, Justinien fit tenir à Constantinople le cinquiéme concile général, qui confirma les précedens, et condamna quelques ecrits favorables à Nestorius. C’est ce qu’on appelloit les trois chapitres, à cause des trois auteurs déja morts il y avoit long-temps, dont il s’agissoit alors. On condamna la mémoire et les ecrits de Théodore evesque de Mopsueste, une lettre d’Ibas evesque d’Edesse, et parmi les ecrits de Théodoret ceux qu’il avoit composez contre saint Cyrille. Les livres d’Origene qui troubloient tout l’Orient depuis un siécle, furent aussi réprouvez. Ce concile commencé avec de mauvais desseins, eût une heureuse conclusion, et fut receû du saint siége qui s’y estoit opposé d’abord. Deux ans aprés le concile, Narses qui avoit osté l’Italie aux gots, la défendit contre les françois, et remporta une pleine victoire sur Bucelin général des troupes d’Austrasie. Malgré tous ces avantages, l’Italie ne demeura gueres aux empereurs. Sous Justin Ii neveu de Justinien, et aprés la mort de Narses, le royaume de Lombardie fut fondé par Alboïn. Il prit Milan et Pavie : Rome et Ravenne se sauverent à peine de ses mains ; et les lombards firent souffrir aux romains des maux extrémes.
Rome fut mal secouruë par ses empereurs que les avares nation scythique, les sarasins peuples d’Arabie, et les perses plus que tous les autres tourmentoient de tous costez en Orient. Justin qui ne croyoit que luy-mesme et ses passions, fut toûjours batu par les perses, et par leur roy Chosroës. Il se troubla de tant de pertes, jusqu’à tomber en phrenesie. Sa femme Sophie soustint l’empire. Le malheureux prince revint trop tard à son bon sens, et reconnut en mourant la malice de ses flateurs. Aprés luy, Tibere Ii qu’il avoit nommé empereur, réprima les ennemis, soulagea les peuples, et s’enrichit par ses aumosnes. Les victoires de Maurice cappadocien général de ses armées firent mourir de dépit le superbe Chosroës. Elles furent récompensées de l’empire que Tibere luy donna en mourant avec sa fille Constantine. En ce temps l’ambitieuse Fredegonde femme du roy Chilperic I mettoit toute la France en combustion, et ne cessoit d’exciter des guerres cruelles entre les rois françois. Au milieu des malheurs de l’Italie, et pendant que Rome estoit affligée d’une peste épouvantable, saint Gregoire le grand fut élevé malgré luy sur le siége de saint Pierre. Ce grand pape appaise la peste par ses prieres ; instruit les empereurs, et tout ensemble leur fait rendre l’obéïssance qui leur est deûë ; console l’Afrique, et la fortifie ; confirme en Espagne les visigots convertis de l’arianisme, et Recarede le catholique, qui venoit de rentrer au sein de l’eglise ; convertit l’Angleterre ; réforme la discipline dans la France, dont il exalte les rois toûjours orthodoxes au dessus de tous les rois de la terre ; flechit les lombards ; sauve Rome et l’Italie, que les empereurs ne pouvoient aider ; réprime l’orgueïl naissant des patriarches de Constantinople ; éclaire toute l’eglise par sa doctrine ; gouverne l’Orient et l’Occident avec autant de vigueur que d’humilité ; et donne au monde un parfait modele du gouvernement ecclésiastique. L’histoire de l’eglise n’a rien de plus beau que l’entrée du saint moine Augustin dans le royaume de Cant avec quarante de ses compagnons, qui précedez de la croix et de l’image du grand roy nostre seigneur Jesus-Christ, faisoient des vœux solennels pour la conversion de l’Angleterre. Saint Gregoire qui les avoit envoyez, les instruisoit par des lettres veritablement apostoliques, et apprenoit à saint Augustin à trembler parmi les miracles continuels que Dieu faisoit par son ministere. Berthe princesse de France attira au christianisme le roy Edhilbert son mari. Les rois de France et la reine Brunehault protegerent la nouvelle mission. Les evesques de France entrerent dans cette bonne œuvre, et ce furent eux qui par l’ordre du pape sacrerent saint Augustin. Le renfort que saint Gregoire envoya au nouvel evesque, produisit de nouveaux fruits, et l’eglise anglicane prit sa forme. L’empereur Maurice ayant éprouvé la fidelité du saint pontife, se corrigea par ses avis, et receût de luy cette loûange si digne d’un prince chrestien, que la bouche des héretiques n’osoit s’ouvrir de son temps. Un si pieux empereur fit pourtant une grande faute. Un nombre infini de romains perirent entre les mains des barbares, faute d’estre rachetez à un escu par teste. On voit incontinent aprés les remords du bon empereur ; la priere qu’il fait à Dieu de le punir en ce monde plûtost qu’en l’autre ; la révolte de Phocas, qui égorge à ses yeux toute sa famille ; Maurice tué le dernier, et ne disant autre chose parmi tous ses maux, que ce verset du psalmiste, vous estes juste, ô seigneur, et tous vos jugemens son droits . Phocas élevé à l’empire par une action si détestable, tascha de gagner les peuples, en honorant le saint siége, dont il confirma les privileges. Mais sa sentence estoit prononcée. Heraclius proclamé empereur par l’armée d’Afrique, marcha contre luy. Alors Phocas éprouva, que souvent les débauches nuisent plus aux princes que les cruautez ; et Photin dont il avoit débauché la femme, le livra à Heraclius, qui le fit tuer. La France vit un peu aprés une tragedie bien plus étrange. La reine Brunehaut livrée à Clotaire Ii fut immolée à l’ambition de ce prince : sa memoire fut dechirée, et sa vertu tant loûée par le pape saint Gregoire a peine encore à se défendre. L’empire cependant estoit desolé. Le roy de Perse Chosroës Ii sous prétexte de venger Maurice, avoit entrepris de perdre Phocas. Il poussa ses conquestes sous Heraclius. On vit l’empereur batu, et la vraye croix enlevée par les infideles ; puis, par un retour admirable, Heraclius cinq fois vainqueur ; la Perse penetrée par les romains, Chosroes tué par son fils, et la sainte croix reconquise. Pendant que la puissance des perses estoit si bien réprimée, un plus grand mal s’éleva contre l’empire, et contre toute la chrestienté. Mahomet s’érigea en prophete parmi les sarasins : il fut chassé de la meque par les siens. à sa fuite commence la fameuse hegyre, d’où les mahometans comptent leurs années. Le faux prophete donna ses victoires pour toute marque de sa mission. Il soumit en neuf ans toute l’Arabie de gré ou de force, et jetta les fondemens de l’empire des caliphes. à ces maux se joignit l’héresie des monothelites, qui par une bisarrerie presque inconcevable, en reconnoissant deux natures en nostre seigneur, n’y vouloient reconnoistre qu’une seule volonté. L’homme, selon eux, n’y vouloit rien, et il n’y avoit en Jesus-Christ que la seule volonté du verbe. Ces héretiques cachoient leur venin sous des paroles ambiguës : un faux amour de la paix leur fit proposer qu’on ne parlast ni d’une, ni de deux volontez. Ils imposerent par ces artifices au pape Honorius I qui entra avec eux dans un dangereux ménagement, et consentit au silence où le mensonge et la verité furent également supprimez. Pour comble de malheur, quelque temps aprés l’empereur Heraclius entreprit de décider la question de son autorité, et proposa son ecthese ou exposition favorable aux monothelites : mais les artifices des héretiques furent enfin découverts. Le pape Jean Iv condamna l’ecthese. Constant petit-fils d’Heraclius soustint l’edit de son ayeul par le sien appellé type. Le saint siége et le pape Theodore s’opposent à cette entreprise : le pape saint Martin I assemble le concile de Latran, où il anathematise le type et les chefs des monothelites. Saint Maxime célebre par tout l’Orient pour sa pieté et pour sa doctrine quitte la cour infectée de la nouvelle herésie, reprend ouvertement les empereurs qui avoient osé prononcer sur les questions de la foy, et souffre des maux infinis pour la religion catholique. Le pape traisné d’exil en exil, et toûjours durement traité par l’empereur, meurt enfin parmi les souffrances sans se plaindre, ni se relascher de ce qu’il doit à son ministere. Cependant la nouvelle eglise anglicane fortifiée par les soins des papes Boniface V et Honorius, se rendoit illustre par toute la terre. Les miracles y abondoient avec les vertus, comme dans les temps des apostres ; et il n’y avoit rien de plus éclatant que la sainteté de ses rois. Eduin embrassa avec tout son peuple la foy qui luy avoit donné la victoire sur ses ennemis, et convertit ses voisins. Oswalde servit d’interprete aux prédicateurs de l’evangile ; et renommé par ses conquestes, il leur préfera la gloire d’estre chrestien. Les merciens furent convertis par le roy de Nortombelland Osuin : leurs voisins et leurs successeurs suivirent leurs pas ; et leurs bonnes œuvres furent immenses. Tout perissoit en Orient. Pendant que les empereurs se consument dans des disputes de religion et inventent des héresies, les sarasins penetrent l’empire ; ils occupent la Syrie et la Palestine ; la sainte cité leur est assujétie ; la Perse leur est ouverte par ses divisions, et ils prennent ce grand royaume sans résistance. Ils entrent en Afrique en estat d’en faire bientost une de leurs provinces : l’isle de Chypre leur obéït ; et ils joignent en moins de trente ans toutes ces conquestes à celles de Mahomet. L’Italie, toûjours malheureuse et abandonnée, gemissoit sous les armes des lombards. Constant desespera de les chasser, et se résolut à ravager ce qu’il ne put défendre. Plus cruel que les lombards mesmes, il ne vint à Rome que pour en piller les tresors : les eglises ne s’en sauverent pas : il ruina la Sardaigne et la Sicile ; et devenu odieux à tout le monde, il perit de la main des siens. Sous son fils Constantin Pogonat, c’est à dire le barbu, les sarasins s’emparerent de la Cilicie et de la Lycie. Constantinople assiégée ne fut sauvée que par un miracle. Les bulgares peuples venus de l’emboucheure du Volga se joignirent à tant d’ennemis dont l’empire estoit accablé, et occuperent cette partie de la Thrace appellée depuis Bulgarie, qui estoit l’ancienne Mysie. L’eglise anglicane enfantoit de nouvelles eglises ; et saint Wilfrid evesque d’York chassé de son siége convertit la Frise. Toute l’eglise receût une nouvelle lumiere par le concile de Constantinople sixiéme général, où le pape saint Agathon présida par ses legats, et expliqua la foy catholique par une lettre admirable. Le concile frapa d’anathesme un evesque célebre par sa doctrine, un patriarche d’Alexandrie, quatre patriarches de Constantinople, c’est à dire tous les auteurs de la secte des monothelites ; sans épargner le pape Honorius qui les avoit ménagez. Aprés la mort d’Agathon qui arriva durant le concile, le pape saint Leon Ii en confirma les décisions, et en receût tous les anathesmes. Constantin Pogonat, imitateur du grand Constantin et de Marcien, entra au concile à leur exemple ; et comme il y rendit les mesmes soumissions, il y fut honoré des mesmes titres d’orthodoxe, de religieux, de pacifique empereur, et de restaurateur de la religion. Son fils Justinien Ii luy succeda encore enfant. De son temps la foy s’étendoit et éclatoit vers le Nort. Saint Kilien envoyé par le pape Conon prescha l’evangile dans la Franconie. Du temps du pape Serge, Ceadual un des rois d’Angleterre vint reconnoistre en personne l’eglise romaine d’où la foy avoit passé en son isle ; et aprés avoir receû le baptesme par les mains du pape, il mourut selon qu’il l’avoit luy-mesme desiré. La maison de Clovis estoit tombée dans une foiblesse déplorable : de frequentes minoritez avoient donné occasion de jetter les princes dans une mollesse dont ils ne sortoient point estant majeurs. De là sort une longue suite de rois fainéans qui n’avoient que le nom de roy, et laissoient tout le pouvoir aux maires du palais. Sous ce titre Pepin Heristel gouverna tout, et éleva sa maison à de plus hautes esperances. Par son autorité, et aprés le martyre de saint Vigbert, la foy s’établit dans la Frise, que la France venoit d’ajouster à ses conquestes. Saint Swibert, saint Willebrod, et d’autres hommes apostoliques répandirent l’evangile dans les provinces voisines. Cependant la minorité de Justinien s’estoit heureusement passée : les victoires de Leonce avoient abbatu les sarasins, et rétabli la gloire de l’empire en Orient. Mais ce vaillant capitaine arresté injustement, et relasché mal à propos, coupa le nez à son maistre, et le chassa. Ce rebelle souffrit un pareil traitement de Tibere, nommé Absimare, qui luy-mesme ne dura gueres. Justinien rétabli fut ingrat envers ses amis ; et en se vengeant de ses ennemis, il s’en fit de plus redoutables, qui le tuerent. Les images de Philippique son successeur ne furent pas receûës dans Rome, à cause qu’il favorisoit les monothelites, et se déclaroit ennemi du concile sixiéme. On éleût à Constantinople Anastase Ii prince catholique, et on creva les yeux à Philippique. En ce temps les débauches du roy Roderic ou Rodrigue firent livrer l’Espagne aux maures : c’est ainsi qu’on appelloit les sarasins d’Afrique. Le comte Julien, pour venger sa fille dont Roderic abusoit, appella ces infideles. Ils viennent avec des troupes immenses : ce roy perit : l’Espagne est soumise, et l’empire des gots y est éteint. L’eglise d’Espagne fut mise alors à une nouvelle épreuve : mais comme elle s’estoit conservée sous les ariens, les mahometans ne purent l’abbatre. Ils la laisserent d’abord avec assez de liberté : mais dans les siécles suivans il fallut soustenir de grands combats ; et la chasteté eût ses martyrs, aussi-bien que la foy, sous la tyrannie d’une nation aussi brutale qu’infidele. L’empereur Anastase ne dura gueres. L’armée força Theodose Iii à prendre la pourpre. Il fallut combatre : le nouvel empereur gagna la bataille, et Anastase fut mis dans un monastere. Les maures maistres de l’Espagne esperoient s’étendre bientost au-delà des Pyrenées : mais Charles Martel destiné à les réprimer, s’estoit élevé en France, et avoit succedé, quoy-que bastard, au pouvoir de son pere Pepin Heristel, qui laissa l’Austrasie à sa maison comme une espece de principauté souveraine, et le commandement en Neustrie par la charge de maire du palais. Charles réünit tout par sa valeur. Les affaires d’Orient estoient brouïllées. Leon isaurien préfet d’Orient ne reconnut pas Theodose qui quitta sans répugnance l’empire qu’il n’avoit accepté que par force ; et retiré à Ephese, ne s’occupa plus que des veritables grandeurs. Les sarasins receûrent de grands coups durant l’empire de Leon. Ils leverent honteusement le siége de Constantinople. Pelage qui se cantonna dans les montagnes d’Asturie avec ce qu’il y avoit de plus résolu parmi les gots, aprés une victoire signalée, opposa à ces infideles un nouveau royaume, par lequel ils devoient un jour estre chassez de l’Espagne. Malgré les efforts et l’armée immense d’Abderame leur général, Charles Martel gagna sur eux la fameuse bataille de Tours. Il y perit un nombre infini de ces infideles ; et Abderame luy-mesme y demeura sur la place. Cette victoire fut suivie d’autres avantages, par lesquels Charles arresta les maures, et étendit le royaume jusqu’aux Pyrenées. Alors les Gaules n’eûrent presque rien qui n’obéïst aux françois ; et tous reconnoissoient Charles Martel. Puissant en paix, en guerre, et maistre absolu du royaume, il regna sous plusieurs rois qu’il fit et défit à sa fantaisie, sans oser prendre ce grand titre. La jalousie des seigneurs françois vouloit estre ainsi trompée. La religion s’établissoit en Allemagne. Le prestre saint Boniface convertit ces peuples, et en fut fait evesque par le pape Gregoire Ii qui l’y avoit envoyé. L’empire estoit alors assez paisible ; mais Leon y mit le trouble pour long-temps. Il entreprit de renverser comme des idoles les images de Jesus-Christ et de ses saints. Comme il ne put attirer à ses sentimens saint Germain patriarche de Constantinople, il agit de son autorité, et aprés une ordonnance du senat, on luy vit d’abord briser une image de Jesus-Christ, qui estoit posée sur la grande porte de l’eglise de Constantinople. Ce fut par là que commencerent les violences des iconoclastes, c’est à dire des brise-images. Les autres images que les empereurs, les evesques, et tous les fideles avoient érigées depuis la paix de l’eglise dans les lieux publics et particuliers, furent aussi abbatuës. à ce spectacle le peuple s’émût. Les statuës de l’empereur furent renversées en divers endroits. Il se crut outragé en sa personne : on luy reprocha un semblable outrage qu’il faisoit à Jesus-Christ et à ses saints, et que de son aveu propre l’injure faite à l’image retomboit sur l’original. L’Italie passa encore plus avant : l’impieté de l’empereur fut cause qu’on luy refusa les tributs ordinaires. Luitprand roy des lombards se servit du mesme prétexte pour prendre Ravenne résidence des exarques. On nommoit ainsi les gouverneurs que les empereurs envoyoient en Italie. Le pape Gregoire Ii s’opposa au renversement des images : mais en mesme temps il s’opposoit aux ennemis de l’empire, et taschoit de retenir les peuples dans l’obéïssance. La paix se fit avec les lombards, et l’empereur exécuta son decret contre les images plus violemment que jamais. Mais le célebre Jean De Damas luy déclara qu’en matiere de religion il ne connoissoit de decrets que ceux de l’eglise, et souffrit beaucoup. L’empereur chassa de son siége le patriarche saint Germain, qui mourut en exil âgé de 90 ans. Un peu aprés les lombards reprirent les armes, et dans les maux qu’ils faisoient souffrir au peuple romain, ils ne furent retenus que par l’autorité de Charles Martel, dont le pape Gregoire Ii avoit imploré l’assistance. Le nouveau royaume d’Espagne, qu’on appelloit dans ces premiers temps le royaume d’Orviéte, s’augmentoit par les victoires, et par la conduite d’Alphonse gendre de Pelage, qui à l’exemple de Recarede dont il estoit descendu, prit le nom de catholique. Leon mourut, et laissa l’empire aussi-bien que l’eglise dans une grande agitation. Artabase préteur d’Armenie se fit proclamer empereur au lieu de Constantin Copronyme fils de Leon, et rétablit les images. Aprés la mort de Charles Martel Luitprand menaça Rome de nouveau : l’exarcat de Ravenne fut en peril, et l’Italie deût son salut à la prudence du pape saint Zacharie. Constantin embarassé dans l’Orient ne songeoit qu’à s’établir ; il batit Artabaze, prit Constantinople, et la remplit de supplices. Les deux enfans de Charles Martel, Carloman et Pepin, avoient succedé à la puissance de leur pere : mais Carloman dégousté du siecle, au milieu de sa grandeur et de ses victoires embrassa la vie monastique. Par ce moyen son frere Pepin réünit en sa personne toute la puissance. Il sceût la soustenir par un grand merite, et prit le dessein de s’élever à la royauté. Childeric le plus miserable de tous les princes luy en ouvrit le chemin, et joignit à la qualité de fainéant celle d’insensé. Les françois dégoustez de leurs fainéans, et accoustumez depuis tant de temps à la maison de Charles Martel feconde en grands hommes, n’estoient plus embarassez que du serment qu’ils avoient presté à Childeric. Sur la réponse du pape Zacharie, ils se crurent libres, et d’autant plus dégagez du serment qu’ils avoient presté à leur roy, que luy et ses devanciers sembloient depuis deux cens ans avoir renoncé au droit qu’ils avoient de leur commander, en laissant attacher tout le pouvoir à la charge de maire du palais. Ainsi Pepin fut mis sur le trosne, et le nom de roy fut réüni avec l’autorité. Le pape Estienne Iii trouva dans le nouveau roy le mesme zele que Charles Martel avoit eû pour le saint siége contre les lombards. Aprés avoir vainement imploré le secours de l’empereur, il se jetta entre les bras des françois. Le roy le receût en France avec respect, et voulut estre sacré et couronné de sa main. En mesme temps il passa les Alpes, delivra Rome et l’exarcat de Ravenne, et réduisit Astolphe roy des lombards à une paix équitable. Cependant l’empereur faisoit la guerre aux images. Pour s’appuyer de l’autorité ecclesiastique, il assembla un nombreux concile à Constantinople. On n’y vit pourtant point paroistre, selon la coustume, ni les legats du saint siége, ni les evesques, ou les legats des autres siéges patriarcaux. Dans ce concile, non seulement on condamna comme idolatrie tout l’honneur rendu aux images en memoire des originaux, mais encore on y condamna la sculpture et la peinture comme des arts détestables. C’estoit l’opinion des sarasins dont on disoit que Leon avoit suivi les conseils quand il renversa les images. Il ne parut pourtant rien contre les reliques. Le concile de Copronyme ne défendit pas de les honorer, et il frapa d’anathesme ceux qui refusoient d’avoir recours aux prieres de la Sainte Vierge et des saints. Les catholiques persecutez pour l’honneur qu’ils rendoient aux images, répondoient à l’empereur qu’ils aimoient mieux endurer toute sorte d’extrémitez, que de ne pas honorer Jesus-Christ jusques dans son ombre. Cependant Pepin repassa les Alpes, et chastia l’infidele Astolphe qui refusoit d’exécuter le traité de paix. L’eglise romaine ne receût jamais un plus beau don que celuy que luy fit alors ce pieux prince. Il luy donna les villes reconquises sur les lombards, et se moqua de Copronyme qui les redemandoit, luy qui n’avoit pû les défendre. Depuis ce temps les empereurs furent peu reconnus dans Rome : ils y devinrent méprisables par leur foiblesse, et odieux par leurs erreurs. Pepin y fut regardé comme protecteur du peuple romain et de l’eglise romaine. Cette qualité devint comme heréditaire à sa maison et aux rois de France. Charlemagne fils de Pepin la soustint avec autant de courage que de pieté. Le pape Adrien eût recours à luy contre Didier roy des lombards, qui avoit pris plusieurs villes, et menaçoit toute l’Italie. Charlemagne passa les Alpes. Tout fléchit : Didier fut livré : les rois lombards ennemis de Rome et des papes furent détruits : Charlemagne se fit couronner roy d’Italie, et prit le titre de roy des françois et des lombards. En mesme temps il exerça dans Rome mesme l’autorité souveraine en qualité de Patrice, et confirma au saint siége les donations du roy son pere. Les empereurs avoient peine à résister aux bulgares, et soustenoient vainement contre Charlemagne les lombards dépossedez. La querelle des images duroit toûjours. Leon Iv fils de Copronyme sembloit d’abord s’estre adouci ; mais il renouvella la persecution aussitost qu’il se crut le maistre. Il mourut bientost. Son fils Constantin âgé de dix ans luy succeda, et regna sous la tutele de l’imperatrice Irene sa mere. Alors les choses commencerent à changer de face. Paul patriarche de Constantinople déclara sur la fin de sa vie qu’il avoit combatu les images contre sa conscience, et se retira dans un monastere, où il déplora en presence de l’imperatrice le malheur de l’eglise de Constantinople separée des quatre siéges patriarcaux, et luy proposa la célebration d’un concile universel comme l’unique remede d’un si grand mal. Taraise son successeur soustint que la question n’avoit pas esté jugée dans l’ordre, parce qu’on avoit commencé par une ordonnance de l’empereur, qu’un concile tenu contre les formes avoit suivie ; au lieu qu’en matiere de religion, c’est au concile à commencer, et aux empereurs à appuyer le jugement de l’eglise. Fondé sur cette raison, il n’accepta le patriarcat qu’à condition qu’on tiendroit le concile universel : il fut commencé à Constantinople, et continué à Nicée. Le pape y envoya ses legats : le concile des iconoclastes fut condamné : ils sont détestez comme gens qui, à l’exemple des sarasins, accusoient les chrestiens d’idolatrie. On décida que les images seroient honorées en memoire et pour l’amour des originaux ; ce qui s’appelle dans le concile culte rélatif, adoration et salutation honoraire , qu’on oppose au culte supréme, et à l’adoration de latrie, ou d’entiere sujetion , que le concile réserve à Dieu seul. Outre les legats du saint siége, et la presence du patriarche de Constantinople, il y parut des legats des autres siéges patriarcaux opprimez alors par les infideles. Quelques-uns leur ont contesté leur mission : mais ce qui n’est pas contesté, c’est que loin de les desavoûër, tous ces siéges ont accepté le concile sans qu’il y paroisse de contradiction, et il a esté receû par toute l’eglise. Les françois environnez d’idolastres ou de nouveaux chrestiens dont ils craignoient de broûïller les idées, et d’ailleurs embarassez du terme équivoque d’adoration, hesiterent long-temps. Parmi toutes les images ils ne vouloient rendre d’honneur qu’à celle de la croix, absolument differente des figures que les payens croyoient pleines de divinité. Ils conserverent pourtant en lieu honorable, et mesme dans les eglises, les autres images, et détesterent les iconoclastes. Ce qui resta de diversité, ne fit aucun schisme. Les françois connurent enfin, que les peres de Nicée ne demandoient pour les images que le mesme genre de culte, toutes proportions gardées, qu’ils rendoient eux-mesmes aux reliques, au livre de l’evangile, et à la croix ; et ce concile fut honoré par toute la chrestienté sous le nom de septiéme concile général. Ainsi nous avons veû les sept conciles généraux, que l’Orient et l’Occident, l’eglise greque et l’eglise latine reçoivent avec une égale réverence. Les empereurs convoquoient ces grandes assemblées par l’autorité souveraine qu’ils avoient sur tous les evesques, ou du moins sur les principaux, d’où dependoient tous les autres, et qui estoient alors sujets de l’empire. Les voitures publiques leur estoient fournies par l’ordre des princes. Ils assembloient les conciles en Orient, où ils faisoient leur résidence, et y envoyoient ordinairement des commissaires pour maintenir l’ordre. Les evesques ainsi assemblez portoient avec eux l’autorité du saint esprit, et la tradition des eglises. Dés l’origine du christianisme il y avoit trois siéges principaux, qui précedoient tous les autres, celuy de Rome, celuy d’Alexandrie, et celuy d’Antioche. Le concile de Nicée avoit approuvé que l’evesque de la cité sainte eust le mesme rang. Le second et le quatriéme concile éleverent le siége de Constantinople, et voulurent qu’il fust le second. Ainsi il se fit cinq siéges, que dans la suite des temps on appella patriarcaux. La préséance leur estoit donnée dans le concile. Entre ces siéges, le siége de Rome estoit toûjours regardé comme le premier, et le concile de Nicée regla les autres sur celuy-là. Il y avoit aussi des evesques metropolitains, qui estoient les chefs des provinces, et qui précedoient les autres evesques. On commença assez tard à les appeller archevesques ; mais leur autorité n’en estoit pas moins reconnuë. Quand le concile estoit formé, on proposoit l’ecriture sainte ; on lisoit les passages des anciens peres témoins de la tradition : c’estoit la tradition qui interpretoit l’ecriture : on croyoit que son vray sens estoit celuy dont les siécles passez estoient convenus, et nul ne croyoit avoir droit de l’expliquer autrement. Ceux qui refusoient de se soumettre aux décisions du concile, estoient frapez d’anathême. Aprés avoir expliqué la foy, on regloit la discipline ecclesiastique, et on dressoit les canons, c’est à dire les regles de l’eglise. On croyoit que la foy ne changeoit jamais, et qu’encore que la discipline pust recevoir divers changemens selon les temps et selon les lieux, il falloit tendre autant qu’on pouvoit à une parfaite imitation de l’antiquité. Au reste, les papes n’assisterent que par leurs legats aux premiers conciles généraux ; mais ils en approuverent expressément la doctrine, et il n’y eût dans l’eglise qu’une seule foy. Constantin et Irene firent religieusement exécuter les decrets du Vii concile : mais le reste de leur conduite ne se soustint pas. Le jeune prince, à qui sa mere fit épouser une femme qu’il n’aimoit point, s’emportoit à des amours deshonnestes ; et las d’obéïr aveuglement à une mere si imperieuse, il taschoit de l’éloigner des affaires où elle se maintenoit malgré luy. Alphonse Le Chaste regnoit en Espagne. La continence perpetuelle que garda ce prince, luy merita ce beau titre, et le rendit digne d’affranchir l’Espagne de l’infame tribut de cent filles que son oncle Mauregat avoit accordé aux maures. Soixante et dix mille de ces infideles tuez dans une bataille avec Mugait leur général firent voir la valeur d’Alphonse. Constantin taschoit aussi de se signaler contre les bulgares ; mais les succés ne répondoient pas à son attente. Il détruisit à la fin tout le pouvoir d’Irene ; et incapable de se gouverner luy-mesme autant que de souffrir l’empire d’autruy, il répudia sa femme Marie, pour épouser Theodote, qui estoit à elle. Sa mere irritée fomenta les troubles que causa un si grand scandale. Constantin perit par ses artifices. Elle gagna le peuple en moderant les imposts, et mit dans ses interests les moines avec le clergé par une pieté apparente. Enfin elle fut reconnuë seule imperatrice. Les romains mépriserent ce gouvernement, et se tournerent à Charlemagne, qui subjuguoit les saxons, réprimoit les sarasins, détruisoit les hérésies, protegeoit les papes, attiroit au christianisme les nations infideles, rétablissoit les sciences et la discipline ecclésiastique, assembloit de fameux conciles où sa profonde doctrine estoit admirée, et faisoit ressentir non seulement à la France et à l’Italie, mais à l’Espagne, à l’Angleterre, à la Germanie, et par tout les effets de sa pieté et de sa justice.
XII. Epoque.
Charlemagne, ou l'établissement du nouvel Empire.
Enfin l’an 800 de nostre seigneur, ce grand protecteur de Rome et de l’Italie, ou pour mieux dire de toute l’eglise et de toute la chrestienté, éleû empereur par les romains sans qu’il y pensast, et couronné par le pape Leon Iii qui avoit porté le peuple romain à ce choix, devint le fondateur du nouvel empire et de la grandeur temporelle du saint siége.
Voila, Monseigneur, les douze epoques que j’ay suivies dans cét abregé. J’ay attaché à chacune d’elles les faits principaux qui en dépendent. Vous pouvez maintenant, sans beaucoup de peine, disposer, selon l’ordre des temps, les grands évenemens de l’histoire ancienne, et les ranger pour ainsi dire chacun sous son etendart.
Je n’ay pas oublié dans cét abregé cette célebre distinction que font les chronologistes de la durée du monde en sept âges. Le commencement de chaque âge nous sert d’epoque : si j’y en mesle quelques autres, c’est afin que les choses soient plus distinctes, et que l’ordre des temps se développe devant vous avec moins de confusion.
Quand je vous parle de l’ordre des temps, je ne prétends pas, monseigneur, que vous vous chargiez scrupuleusement de toutes les dates ; encore moins que vous entriez dans toutes les disputes des chronologistes, où le plus souvent il ne s’agit que de peu d’années. La chronologie contentieuse qui s’arreste scrupuleusement à ces minuties a son usage sans doute ; mais elle n’est pas vostre objet, et sert peu à éclairer l’esprit d’un grand prince. Je n’ay point voulu rafiner sur cette discussion des temps ; et parmi les calculs déja faits, j’ay suivi celuy qui m’a paru le plus vray-semblable, sans m’engager à le garantir.
Que dans la supputation qu’on fait des années depuis le temps de la création jusqu’à Abraham il faille suivre les septante qui font le monde plus vieux, ou l’hebreu qui le fait plus jeune de plusieurs siécles : encore que l’autorité de l’original hebreu semble devoir l’emporter, c’est une chose si indifferente en elle-mesme, que l’eglise qui a suivi avec saint Jerosme la supputation de l’hebreu dans nostre vulgate, à laissé celle des septante dans son martyrologe. En effet, qu’importe à l’histoire de diminuer, ou de multiplier des siecles vuides, où aussi-bien l’on n’a rien à raconter ? N’est-ce pas assez que les temps où les dates sont importantes ayent des caracteres fixes, et que la distribution en soit appuyée sur des fondemens certains ? Et quand mesme dans ces temps il y auroit de la dispute pour quelques années, ce ne seroit presque jamais un embarras. Par exemple, qu’il faille mettre de quelques années plûtost ou plus tard, ou la fondation de Rome, ou la naissance de Jesus-Christ : vous avez pû reconnoistre que cette diversité ne fait rien à la suite des histoires, ni à l’accomplissement des conseils de Dieu. Vous devez éviter les anachronismes qui brouïllent l’ordre des affaires, et laisser disputer des autres entre les sçavans. Je ne veux non plus charger vostre memoire du compte des olympiades, quoy-que les grecs qui s’en servent les rendent necessaires à fixer les temps. Il faut sçavoir ce que c’est, afin d’y avoir recours dans le besoin : mais au reste, il suffira de vous attacher aux dates que je vous propose comme les plus simples et les plus suivies, qui sont celles du monde jusqu’à Rome, celles de Rome jusqu’à Jesus-Christ, et celles de Jesus-Christ dans toute la suite. Mais le vray dessein de cét abregé n’est pas de vous expliquer l’ordre des temps, quoy-qu’il soit absolument necessaire pour lier toutes les histoires, et en montrer le rapport. Je vous ay dit, monseigneur, que mon principal objet est de vous faire considerer dans l’ordre des temps la suite du peuple de Dieu et celle des grands empires.
Ces deux choses roulent ensemble dans ce grand mouvement des siécles où elles ont pour ainsi dire un mesme cours : mais il est besoin, pour les bien entendre, de les détacher quelquefois l’une de l’autre, et de considerer tout ce qui convient à chacune d’elles.
Seconde partie de ce discours.
La suite de la Religion.
I.
La Création & les premiers temps.
Sur tout, la religion et la suite du peuple de Dieu considerée de cette sorte, est le plus grand et le plus utile de tous les objets qu’on puisse proposer aux hommes. Il est beau de se remettre devant les yeux les estats differens du peuple de Dieu sous la loy de nature et sous les patriarches ; sous Moïse et sous la loy écrite ; sous David et sous les prophetes ; depuis le retour de la captivité jusqu’à Jesus-Christ ; et enfin sous Jesus-Christ mesme, c’est à dire sous la loy de grace et sous l’evangile : dans les siécles qui ont attendu le messie, et dans ceux où il a paru ; dans ceux où le culte de Dieu a esté réduit à un seul peuple, et dans ceux où conformément aux anciennes propheties il a esté répandu par toute la terre ; dans ceux enfin où les hommes encore infirmes et grossiers, ont eû besoin d’estre soustenus par des récompenses et des chastimens temporels, et dans ceux où les fideles mieux instruits ne doivent plus vivre que par la foy, attachez aux biens éternels, et souffrant, dans l’esperance de les posseder, tous les maux qui peuvent exercer leur patience. Asseûrément, monseigneur, on ne peut rien concevoir qui soit plus digne de Dieu, que de s’estre premierement choisi un peuple qui fust un exemple palpable de son éternelle providence ; un peuple dont la bonne ou la mauvaise fortune dépendist de la pieté, et dont l’estat rendist témoignage à la sagesse et à la justice de celuy qui le gouvernoit. C’est par où Dieu a commencé, et c’est ce qu’il a fait voir dans le peuple juif. Mais aprés avoir établi par tant de preuves sensibles ce fondement immuable, que luy seul conduit à sa volonté tous les évenemens de la vie presente, il estoit temps d’élever les hommes à de plus hautes pensées, et d’envoyer Jesus-Christ, à qui il estoit réservé de découvrir au nouveau peuple ramassé de tous les peuples du monde, les secrets de la vie future.
Vous pourrez suivre aisément l’histoire de ces deux peuples, et remarquer comme Jesus-Christ fait l’union de l’un et de l’autre, puis qu’ou attendu, ou donné, il a esté dans tous les temps la consolation et l’esperance des enfans de Dieu. Voilà donc la religion toûjours uniforme, ou plûtost toûjours la mesme dés l’origine du monde : on y a toûjours reconnu le mesme Dieu, comme auteur, et le mesme Christ, comme sauveur du genre humain.
Ainsi vous verrez qu’il n’y a rien de plus ancien parmi les hommes que la religion que vous professez, et que ce n’est pas sans raison que vos ancestres ont mis leur plus grande gloire à en estre les protecteurs.
Quel témoignage n’est-ce pas de sa verité, de voir que dans les temps où les histoires profanes n’ont à nous conter que des fables, ou tout au plus des faits confus et à-demi oubliez, l’ecriture, c’est à dire, sans contestation, le plus ancien livre qui soit au monde, nous ramene par tant d’évenemens précis, et par la suite mesme des choses, à leur veritable principe, c’est à dire, à Dieu, qui a tout fait ; et nous marque si distinctement la création de l’univers, celle de l’homme en particulier, le bonheur de son premier estat, les causes de ses miseres et de ses foiblesses, la corruption du monde et le deluge, l’origine des arts et celle des nations, la distribution des terres, enfin la propagation du genre humain, et d’autres faits de mesme importance dont les histoires humaines ne parlent qu’en confusion, et nous obligent à chercher ailleurs les sources certaines ?
Que si l’antiquité de la religion luy donne tant d’autorité, sa suite continuée sans interruption, et sans alteration durant tant de siécles et malgré tant d’obstacles survenus, fait voir manifestement que la main de Dieu la soustient. Qu’y a-t-il de plus merveilleux que de la voir toûjours subsister sur les mesmes fondemens dés les commencemens du monde, sans que ni l’idolastrie et l’impieté qui l’environnoit de toutes parts, ni les tyrans qui l’ont persecutée, ni les hérétiques et les infideles qui ont tasché de la corrompre, ni les lasches qui l’ont trahie, ni ses sectateurs indignes qui l’ont deshonorée par leurs crimes, ni enfin la longueur du temps qui seule suffit pour abbatre toutes les choses humaines ayent jamais esté capables, je ne dis pas de l’éteindre, mais de l’alterer ? Si maintenant nous venons à considerer quelle idée cette religion dont nous réverons l’antiquité nous donne de son objet, c’est à dire du premier estre, nous avoûërons qu’elle est au dessus de toutes les pensées humaines, et digne d’estre regardée comme venuë de Dieu mesme. Le Dieu qu’ont toûjours servi les hebreux et les chrestiens n’a rien de commun avec les divinitez pleines d’imperfection, et mesme de vice, que le reste du monde adoroit. Nostre Dieu est un, infini, parfait, seul digne de venger les crimes et de couronner la vertu, parce qu’il est seul la sainteté mesme.
Il est infiniment au dessus de cette cause premiere, et de ce premier moteur que les philosophes ont connu, sans toutefois l’adorer. Ceux d’entre eux qui ont esté le plus loin, nous ont proposé un Dieu, qui trouvant une matiere éternelle et existente par elle-mesme aussi-bien que luy, l’a mise en œuvre, et l’a façonnée comme un artisan vulgaire, contraint dans son ouvrage par cette matiere et par ses dispositions qu’il n’a pas faites ; sans jamais pouvoir comprendre que si la matiére est d’elle-mesme, elle n’a pas deû attendre sa perfection d’une main étrangere, et que si Dieu est infini et parfait, il n’a eû besoin, pour faire tout ce qu’il vouloit, que de luy-mesme et de sa volonté toute-puissante. Mais le Dieu de nos peres, le Dieu d’Abraham, le Dieu dont Moïse nous a écrit les merveilles, n’a pas seulement arrangé le monde ; il l’a fait tout entier dans sa matiere et dans sa forme. Avant qu’il eust donné l’estre, rien ne l’avoit que luy seul. Il nous est representé comme celuy qui fait tout, et qui fait tout par sa parole, tant à cause qu’il fait tout par raison, qu’à cause qu’il fait tout sans peine, et que pour faire de si grands ouvrages il ne luy en couste qu’un seul mot, c’est-à-dire qu’il ne luy en couste que de le vouloir.
Et pour suivre l’histoire de la création, puis que nous l’avons commencée, Moïse nous a enseigné que ce puissant architecte, à qui les choses coustent si peu, a voulu les faire à plusieurs reprises, et créer l’univers en six jours, pour montrer qu’il n’agit pas avec une necessité, ou par une impetuosité aveugle comme se le sont imaginé quelques philosophes. Le soleil jette d’un seul coup, sans se retenir, tout ce qu’il a de rayons : mais Dieu, qui agit par intelligence et avec une souveraine liberté, applique sa vertu où il luy plaist, et autant qu’il luy plaist : et comme en faisant le monde par sa parole, il montre que rien ne le peine ; en le faisant à plusieurs reprises, il fait voir qu’il est le maistre de sa matiere, de son action, de toute son entreprise, et qu’il n’a en agissant d’autre regle que sa volonté toûjours droite par elle-mesme. Cette conduite de Dieu nous fait voir aussi que tout sort immediatement de sa main. Les peuples et les philosophes qui ont cru que la terre meslée avec l’eau, et aidée, si vous voulez, de la chaleur du soleil avoit produit d’elle-mesme par sa propre fecondité les plantes et les animaux, se sont trop grossiérement trompez. L’ecriture nous a fait entendre que les elemens sont steriles, si la parole de Dieu ne les rend feconds. Ni la terre, ni l’eau, ni l’air n’auroient jamais eû les plantes ni les animaux que nous y voyons, si Dieu qui en avoit fait et préparé la matiere, ne l’avoit encore formée par sa volonté toute-puissante, et n’avoit donné à chaque chose les semences propres pour se multiplier dans tous les siécles.
Ceux qui voyent les plantes prendre leur naissance et leur accroissement par la chaleur du soleil, pourroient croire qu’il en est le créateur. Mais l’ecriture nous fait voir la terre revestuë d’herbes et de toute sorte de plantes avant que le soleil ait esté créé, afin que nous concevions que tout dépend de Dieu seul. Il a plû à ce grand ouvrier de créer la lumiere, avant mesme que de la réduire à la forme qu’il luy a donnée dans le soleil et dans les astres, parce qu’il vouloit nous apprendre que ces grands et magnifiques luminaires dont on nous a voulu faire des divinitez, n’avoient par eux-mesmes ni la matiere précieuse et éclatante dont ils ont esté composez, ni la forme admirable à laquelle nous les voyons réduits.
Enfin le recit de la création, tel qu’il est fait par Moïse, nous découvre ce grand secret de la veritable philosophie, qu’en Dieu seul réside la fecondité et la puissance absoluë. Heureux, sage, tout-puissant, seul suffisant à luy-mesme, il agit sans necessité comme il agit sans besoin ; jamais contraint ni embarassé par sa matiere dont il fait ce qu’il veut, parce qu’il luy a donné par sa seule volonté le fond de son estre. Par ce droit souverain il la tourne, il la façonne, il la meut sans peine : tout dépend immediatement de luy ; et si selon l’ordre établi dans la nature, une chose dépend de l’autre, par exemple, la naissance et l’accroissement des plantes, de la chaleur du soleil, c’est à cause que ce mesme Dieu qui a fait toutes les parties de l’univers, a voulu les lier les unes aux autres, et faire éclater sa sagesse par ce merveilleux enchaisnement. Mais tout ce que nous enseigne l’ecriture sainte sur la création de l’univers, n’est rien à comparaison de ce qu’elle dit de la création de l’homme.
Jusques icy Dieu avoit tout fait en commandant : ... etc. Ce n’est plus cette parole imperieuse et dominante ; c’est une parole plus douce, quoy-que non moins efficace. Dieu tient conseil en luy-mesme ; Dieu s’excite luy-mesme comme pour nous faire voir que l’ouvrage qu’il va entreprendre surpasse tous les ouvrages qu’il avoit faits jusqu’alors.
faisons l’homme. Dieu parle en luy-mesme ; il parle à quelqu’un qui fait comme luy, à quelqu’un dont l’homme est la créature et l’image : il parle à un autre luy-mesme ; il parle à celuy par qui toutes choses ont esté faites, à celuy qui dit dans son evangile, tout ce que le pere fait, le fils le fait semblablement . En parlant à son fils, ou avec son fils, il parle en mesme temps avec l’esprit tout-puissant, égal et coéternel à l’un et à l’autre.
C’est une chose inoûïe dans tout le langage de l’ecriture, qu’un autre que Dieu ait parlé de luy-mesme en nombre pluriel ; faisons . Dieu mesme dans l’ecriture, ne parle ainsi que deux ou trois fois, et ce langage extraordinaire commence à paroistre lors qu’il s’agit de créer l’homme. Quand Dieu change de langage et en quelque façon de conduite, ce n’est pas qu’il change en luy-mesme ; mais il nous montre qu’il va commencer, suivant des conseils éternels, un nouvel ordre de choses.
Ainsi l’homme si fort élevé au dessus des autres créatures dont Moïse nous avoit décrit la génération, est produit d’une façon toute nouvelle. La trinité commence à se déclarer, en faisant la créature raisonnable dont les operations intellectuelles sont une image imparfaite de ces éternelles operations par lesquelles Dieu est fecond en luy-mesme.
La parole de conseil dont Dieu se sert, marque que la créature qui va estre faite, est la seule qui peut agir par conseil et par intelligence. Tout le reste n’est pas moins extraordinaire. Jusques-là nous n’avions point veû dans l’histoire de la genese, le doit de Dieu appliqué sur une matiere corruptible. Pour former le corps de l’homme, luy-mesme prend de la terre ; et cette terre arrangée sous une telle main reçoit la plus belle figure qui ait encore paru dans le monde.
Cette attention particuliere, qui paroist en Dieu quand il fait l’homme, nous montre qu’il a pour luy un égard particulier, quoy-que d’ailleurs tout soit conduit immediatement par sa sagesse. Mais la maniere dont il produit l’ame, est beaucoup plus merveilleuse : il ne la tire point de la matiere ; il l’inspire d’enhaut ; c’est un souffle de vie qui vient de luy-mesme. Quand il créa les bestes, il dit, que l’eau produise les poissons ; et il créa de cette sorte les monstres marins et toute ame vivante et mouvante qui devoit remplir les eaux. Il dit encore, que la terre produise toute ame vivante, les bestes à quatre pieds, et les réptiles.
C’est ainsi que devoient naistre ces ames vivantes d’une vie brute et bestiale, à qui Dieu ne donne pour toute action que des mouvemens dépendans du corps. Dieu les tire du sein des eaux et de la terre : mais cette ame dont la vie devoit estre une imitation de la sienne, qui devoit vivre comme luy, de raison et d’intelligence ; qui luy devoit estre unie en le contemplant et en l’aimant, et qui pour cette raison estoit faite à son image, ne pouvoit estre tirée de la matiere. Dieu en façonnant la matiere, peut bien former un beau corps ; mais en quelque sorte qu’il la tourne et la façonne, jamais il n’y trouvera son image et sa ressemblance. L’ame faite à son image, et qui peut estre heureuse en le possedant, doit estre produite par une nouvelle creation : elle doit venir d’enhaut, et c’est ce que signifie ce souffle de vie, que Dieu tire de sa bouche.
Souvenons-nous que Moïse propose aux hommes charnels par des images sensibles des veritez pures et intellectuelles. Ne croyons pas que Dieu souffle à la maniere des animaux. Ne croyons pas que nostre ame soit un air subtil, ni une vapeur déliée. Le souffle que Dieu inspire, et qui porte en luy-mesme l’image de Dieu, n’est ni air, ni vapeur. Ne croyons pas que nostre ame soit une portion de la nature divine, comme l’ont resvé quelques philosophes. Dieu n’est pas un tout qui se partage. Quand Dieu auroit des parties, elles ne seroient pas faites. Car le créateur, l’estre incréé ne seroit pas composé de créatures. L’ame est faite, et tellement faite, qu’elle n’est rien de la nature divine ; mais seulement une chose faite à l’image et ressemblance de la nature divine ; une chose qui doit toûjours demeurer unie à celuy qui l’a formée : c’est ce que veut dire ce souffle divin ; c’est ce que nous represente cét esprit de vie.