Discours sur l'histoire universelle (page 3)
Voilà donc l’homme formé. Dieu forme encore de luy la compagne qu’il luy veut donner. Tous les hommes naissent d’un seul mariage, afin d’estre à jamais, quelque dispersez et multipliez qu’ils soient, une seule et mesme famille. Nos premiers parens ainsi formez sont mis dans ce jardin délicieux, qui s’appelle le paradis : Dieu se devoit à luy-mesme de rendre son image heureuse. Il donne un précepte à l’homme, pour luy faire sentir qu’il a un maistre ; un précepte attaché à une chose sensible, parce que l’homme estoit fait avec des sens ; un précepte aisé, parce qu’il vouloit luy rendre la vie commode tant qu’elle seroit innocente. L’homme ne garde pas un commandement d’une si facile observance : il écoute l’esprit tentateur, et il s’écoute luy-mesme, au lieu d’écouter Dieu uniquement : sa perte est inévitable, mais il la faut considerer dans son origine aussi-bien que dans ses suites.
Dieu avoit fait au commencement ses anges, esprits purs et separez de toute matiere. Luy qui ne fait rien que de bon, les avoit tous créez dans la sainteté, et ils pouvoient asseûrer leur felicité en se donnant volontairement à leur créateur. Mais tout ce qui est tiré du neant est défectueux. Une partie de ces anges se laissa seduire à l’amour propre. Malheur à la créature qui se plaist en elle-mesme, et non pas en Dieu ! Elle perd en un moment tous ses dons. Etrange effet du peché ! Ces esprits lumineux devinrent esprits de tenébres : ils n’eurent plus de lumiéres qui ne se tournassent en ruses malicieuses. Une maligne envie prit en eux la place de la charité ; leur grandeur naturelle ne fut plus qu’orgueïl ; leur felicité fut changée en la triste consolation de se faire des compagnons dans leur misere, et leurs bienheureux exercices au miserable employ de tenter les hommes. Le plus parfait de tous, qui avoit aussi esté le plus superbe, se trouva le plus malfaisant, comme le plus malheureux. L’homme que Dieu avoit mis un peu au dessous des anges , en l’unissant à un corps, devint à un esprit si parfait un objet de jalousie : il voulut l’entraisner dans sa rebellion, pour ensuite l’envelopper dans sa perte. Ecoutons comme il luy parle, et penetrons le fond de ses artifices. Il s’adresse à Eve comme à la plus foible : mais en la personne d’Eve, il parle à son mari aussi-bien qu’à elle : pourquoy Dieu vous a-t-il fait cette défense ? S’il vous a fait raisonnables, vous devez sçavoir la raison de tout : ce fruit n’est pas un poison ; vous n’en mourrez pas . Voilà par où commence l’esprit de révolte. On raisonne sur le précepte, et l’obéïssance est mise en doute. vous serez comme des dieux, libres et indépendans, heureux en vous-mesmes, sages par vous-mesmes : vous sçaurez le bien et le mal ; rien ne vous sera impenetrable. C’est par ces motifs que l’esprit s’éleve contre l’ordre du créateur, et au dessus de la régle. Eve à-demi gagnée regarda le fruit dont la beauté promettoit un goust excellent . Voyant que Dieu avoit uni en l’homme l’esprit et le corps, elle crut qu’en faveur de l’homme il pourroit bien encore avoir attaché aux plantes des vertus surnaturelles et des dons intellectuels aux objets sensibles. Aprés avoir mangé de ce beau fruit, elle en presenta elle-mesme à son mari. Le voilà dangereusement attaqué. L’exemple et la complaisance fortifient la tentation : il entre dans les sentimens du tentateur si bien secondé ; une trompeuse curiosité, une flateuse pensée d’orgueïl, le secret plaisir d’agir de soy-mesme et selon ses propres pensées, l’attire et l’aveugle : il veut faire une dangereuse épreuve de sa liberté, et il gouste avec le fruit défendu la pernicieuse douceur de contenter son esprit : les sens meslent leur attrait à ce nouveau charme ; il les suit, il s’y soumet, et il s’en fait le captif, luy qui en estoit le maistre. En mesme temps tout change pour luy. La terre ne luy rit plus comme auparavant ; il n’en aura plus rien que par un travail opiniastre : le ciel n’a plus cét air serain : les animaux qui luy estoient tous, jusqu’aux plus odieux et aux plus farouches, un divertissement innocent, prennent pour luy des formes hideuses : Dieu qui avoit tout fait pour son bonheur, luy tourne en un moment tout en supplice. Il se fait peine à luy-mesme, luy qui s’estoit tant aimé. La rebellion de ses sens luy fait remarquer en luy je ne sçay quoy de honteux. Ce n’est plus ce premier ouvrage du créateur où tout estoit beau ; le peché a fait un nouvel ouvrage qu’il faut cacher. L’homme ne peut plus supporter sa honte, et voudroit pouvoir la couvrir à ses propres yeux. Mais Dieu luy devient encore plus insupportable. Ce grand Dieu qui l’avoit fait à sa ressemblance, et qui luy avoit donné des sens comme un secours necessaire à son esprit, se plaisoit à se montrer à luy sous une forme sensible : l’homme ne peut plus souffrir sa presence. Il cherche le fonds des forests pour se dérober à celuy qui faisoit auparavant tout son bonheur. Sa conscience l’accuse avant que Dieu parle. Ses malheureuses excuses achevent de le confondre. Il faut qu’il meure : le remede d’immortalité luy est osté ; et une mort plus affreuse, qui est celle de l’ame, luy est figurée par cette mort corporelle à laquelle il est condamné. Mais voicy nostre sentence prononcée dans la sienne. Dieu qui avoit résolu de récompenser son obéïssance dans toute sa posterité, aussitost qu’il s’est révolté le condamne, et le frape, non seulement en sa personne, mais encore dans tous ses enfans comme dans la plus vive et la plus chere partie de luy-mesme : nous sommes tous maudits dans nostre principe ; nostre naissance est gastée et infectée dans sa source. N’examinons point icy ces regles terribles de la justice divine, par lesquelles la race humaine est maudite dans son origine. Adorons les jugemens de Dieu, qui regarde tous les hommes comme un seul homme dans celuy dont il veut tous les faire sortir. Regardons-nous aussi comme dégradez dans nostre pere rebelle, comme flestris à jamais par la sentence qui le condamne, comme bannis avec luy, et exclus du paradis où il devoit nous faire naistre.
Les regles de la justice humaine nous peuvent aider à entrer dans les profondeurs de la justice divine dont elles sont une ombre : mais elles ne peuvent pas nous découvrir le fond de cét abisme. Croyons que la justice aussi-bien que la misericorde de Dieu ne veulent pas estre mesurées sur celles des hommes, et qu’elles ont toutes deux des effets bien plus étendus et bien plus intimes. Mais pendant que les rigueurs de Dieu sur le genre humain nous épouvantent, admirons comme il tourne nos yeux à un objet plus agreable. Sous la figure du serpent dont le rampement tortueux estoit une vive image des dangereuses insinuations et des détours fallacieux de l’esprit malin, Dieu fait voir à Eve nostre mere son ennemi vaincu, et luy montre cette semence benite par laquelle son vainqueur devoit avoir la teste écrasée , c’est à dire devoit voir son orgueïl dompté, et son empire abbatu par toute la terre.
Cette semence benite estoit Jesus-Christ fils d’une Vierge, ce Jesus-Christ en qui seul Adam n’avoit point peché, parce qu’il devoit sortir d’Adam d’une maniere divine, conceû non de l’homme, mais du Saint Esprit.
Mais avant que de nous donner le sauveur, il falloit que le genre humain connust par une longue experience le besoin qu’il avoit d’un tel secours. L’homme fut donc laissé à luy-mesme, ses inclinations se corrompirent, ses débordemens allerent à l’excés, et l’iniquité couvrit toute la face de la terre.
Alors Dieu medita une vengeance dont il voulut que le souvenir ne s’éteignist jamais parmi les hommes : c’est celle du deluge universel dont en effet la memoire dure encore dans toutes les nations, aussi-bien que celle des crimes qui l’ont attiré.
Que les hommes ne pensent plus que le monde va tout seul, et que ce qui a esté sera toûjours comme de luy-mesme. Dieu qui a tout fait, et par qui tout subsiste, va noyer tous les animaux avec tous les hommes, c’est à dire qu’il va détruire la plus belle partie de son ouvrage. Il n’avoit besoin que de luy-mesme pour détruire ce qu’il avoit fait d’une parole : mais il trouve plus digne de luy de faire servir ses creatures d’instrument à sa vengeance, et il appelle les eaux pour ravager la terre couverte de crimes. Il s’y trouva pourtant un homme juste. Dieu, avant que de le sauver du deluge des eaux, l’avoit préservé par sa grace du deluge de l’iniquité. Sa famille fut réservée pour repeupler la terre qui n’alloit plus estre qu’une immense solitude. Par les soins de cét homme juste, Dieu sauve les animaux, afin que l’homme entende qu’ils sont faits pour luy, et soumis à son empire par leur createur.
Le monde se renouvelle, et la terre sort encore une fois du sein des eaux : mais dans ce renouvellement, il demeure une impression éternelle de la vengeance divine. Jusqu’au deluge toute la nature estoit plus forte et plus vigoureuse : par cette immense quantité d’eaux que Dieu amena sur la terre, et par le long sejour qu’elles y firent, les sucs qu’elle enfermoit furent alterez ; l’air chargé d’une humidité excessive fortifia les principes de la corruption ; et la premiere constitution de l’univers se trouvant affoiblie, la vie humaine qui se poussoit jusques à prés de mille ans se diminua peu à peu : les herbes et les fruits n’eûrent plus leur premiere force, et il fallut donner aux hommes une nourriture plus substantielle dans la chair des animaux. Ainsi devoient disparoistre et s’effacer peu à peu les restes de la premiere institution ; et la nature changée avertissoit l’homme que Dieu n’estoit plus le mesme pour luy depuis qu’il avoit esté irrité par tant de crimes.
Au reste cette longue vie des premiers hommes marquée dans les annales du peuple de Dieu, n’a pas esté inconnuë aux autres peuples, et leurs anciennes traditions en ont conservé la memoire. La mort qui s’avançoit fit sentir aux hommes une vengeance plus prompte ; et comme tous les jours ils s’enfonçoient de plus en plus dans le crime, il falloit qu’ils fussent aussi, pour ainsi parler, tous les jours plus enfoncez dans leur supplice.
Le seul changement des viandes leur pouvoit marquer combien leur estat alloit s’empirant, puis qu’en devenant plus foibles, ils devenoient en mesme temps plus voraces et plus sanguinaires. Avant le temps du deluge, la nourriture que les hommes prenoient sans violence dans les fruits qui tomboient d’eux mesmes, et dans les herbes qui aussi-bien sechoient si viste, estoit sans doute quelque reste de la premiere innocence, et de la douceur à laquelle nous estions formez. Maintenant pour nous nourrir il faut répandre du sang malgré l’horreur qu’il nous cause naturellement ; et tous les rafinemens dont nous nous servons pour couvrir nos tables suffisent à peine à nous déguiser les cadavres qu’il nous faut manger pour nous assouvir. Mais ce n’est là que la moindre partie de nos malheurs. La vie déja racourcie s’abrege encore par les violences qui s’introduisent dans le genre humain. L’homme qu’on voyoit dans les premiers temps épargner la vie des bestes, s’est accoustumé à n’épargner plus la vie de ses semblables. C’est en vain que Dieu défendit aussitost aprés le deluge de verser le sang humain ; en vain, pour sauver quelque vestige de la premiere douceur de nostre nature, en permettant de manger de la chair des bestes, il en avoit réservé le sang. Les meurtres se multiplierent sans mesure. Il est vray qu’avant le deluge Caïn avoit sacrifié son frere à sa jalousie. Lamech sorti de Caïn avoit fait le second meurtre, et on peut croire qu’il s’en fit d’autres aprés ces damnables exemples. Mais les guerres n’estoient pas encore inventées. Ce fut aprés le deluge que parurent ces ravageurs de provinces, que l’on a nommez conquerans, qui poussez par la seule gloire du commandement, ont exterminé tant d’innocens. Nemrod, maudit rejetton de Cham maudit par son pere, commença à faire la guerre seulement pour s’établir un empire. Depuis ce temps l’ambition s’est joûée sans aucune borne de la vie des hommes : ils en sont venus à ce point de s’entretuer sans se haïr : le comble de la gloire et le plus beau de tous les arts a esté de se tuer les uns les autres. Voilà les commencemens du monde, tels que l’histoire de Moïse nous les represente : commencemens heureux d’abord, pleins ensuite de maux infinis ; par rapport à Dieu qui fait tout, toûjours admirables ; tels enfin que nous apprenons en les repassant dans nostre esprit, à considerer l’univers et le genre humain toûjours sous la main du créateur, tiré du néant par sa parole, conservé par sa bonté, gouverné par sa sagesse, puni par sa justice, delivré par sa misericorde, et toûjours assujeti à sa puissance. Ce n’est pas icy l’univers tel que l’ont conceû les philosophes, formé selon quelques-uns par un concours fortuit des premiers corps, ou qui selon les plus sages a fourni sa matiere à son auteur, qui par consequent n’en dépend, ni dans le fond de son estre, ni dans son premier estat, et qui l’astreint à certaines loix que luy-mesme ne peut violer. Moïse et nos anciens peres dont Moïse a recuëilli les traditions nous donnent d’autres pensées. Le Dieu qu’il nous a montré a bien une autre puissance : il peut faire et défaire ainsi qu’il luy plaist ; il donne des loix à la nature, et les renverse quand il veut.
Si pour se faire connoistre dans le temps que la pluspart des hommes l’avoient oublié, il a fait des miracles étonnans, et a forcé la nature à sortir de ses loix les plus constantes, il a continué par là à montrer qu’il en estoit le maistre absolu, et que sa volonté est le seul lien qui entretient l’ordre du monde.
C’est justement ce que les hommes avoient oublié : la stabilité d’un si bel ordre ne servoit plus qu’à leur persuader que cét ordre avoit toûjours esté, et qu’il estoit de soy-mesme ; par où ils estoient portez à adorer ou le monde en général, ou les astres, les elemens, et enfin tous ces grands corps qui le composent. Dieu donc a témoigné au genre humain une bonté digne de luy, en renversant dans des occasions éclatantes cét ordre qui non seulement ne les frapoit plus parce qu’ils y estoient accoustumez, mais encore qui les portoit, tant ils estoient aveuglez, à imaginer hors de Dieu l’éternité et l’indépendance.
L’histoire du peuple de Dieu attestée par sa propre suite et par la religion tant de ceux qui l’ont écrite que de ceux qui l’ont conservée avec tant de soin, a gardé comme dans un fidele registre la memoire de ces miracles, et nous donne par là l’idée veritable de l’empire supréme de Dieu maistre tout-puissant de ses créatures, soit pour les tenir sujetes aux loix générales qu’il a établies, soit pour leur en donner d’autres quand il juge qu’il est necessaire de réveiller par quelque coup surprenant le genre humain endormi. Voilà le Dieu que Moïse nous a proposé dans ses ecrits comme le seul qu’il falloit servir ; voilà le Dieu que les patriarches ont adoré avant Moïse ; en un mot le Dieu d’Abraham, d’Isaac, et de Jacob, à qui nostre pere Abraham a bien voulu immoler son fils unique, dont Melchisedech figure de Jesus-Christ estoit le pontife, à qui nostre pere Noé a sacrifié en sortant de l’arche, que le juste Abel avoit reconnu en luy offrant ce qu’il avoit de plus précieux, que Seth donné à Adam à la place d’Abel avoit fait connoistre à ses enfans appellez aussi les enfans de Dieu, qu’Adam mesme avoit montré à ses descendans comme celuy des mains duquel il s’estoit veû récemment sorti, et qui seul pouvoit mettre fin aux maux de sa malheureuse posterité. La belle philosophie que celle qui nous donne des idées si pures de l’auteur de nostre estre ! La belle tradition que celle qui nous conserve la memoire de ses œuvres magnifiques ! Que le peuple de Dieu est saint, puis que par une suite non interrompuë depuis l’origine du monde jusqu’à nos jours, il a toûjours conservé une tradition et une philosophie si sainte !
II.
Abraham & les Patriarches.
Mais comme le peuple de Dieu a pris sous le patriarche Abraham une forme plus reglée, il est nécessaire, monseigneur, de vous arrester un peu sur ce grand homme.
Il nasquit environ trois cens cinquante ans aprés le deluge, dans un temps où la vie humaine, quoy-que réduite à des bornes plus étroites, estoit encore tres-longue. Noé ne faisoit que de mourir, Sem son fils aisné vivoit encore, et Abraham à pû passer avec luy presque toute sa vie. Representez-vous donc le monde encore nouveau, et encore pour ainsi dire tout trempé des eaux du deluge, lors que les hommes si prés de l’origine des choses, n’avoient besoin pour connoistre l’unité de Dieu et le service qui luy estoit deû que de la tradition qui s’en estoit conservée depuis Adam, et depuis Noé : tradition d’ailleurs si conforme aux lumieres de la raison, qu’il sembloit qu’une verité si claire et si importante ne pust jamais estre obscurcie, ni oubliée parmi les hommes. Tel est le premier estat de la religion qui dure jusqu’à Abraham, où pour connoistre les grandeurs de Dieu, les hommes n’avoient à consulter que leur raison et leur memoire.
Mais la raison estoit foible et corrompuë ; et à mesure qu’on s’éloignoit de l’origine des choses, les hommes brouïlloient les idées qu’ils avoient receûës de leurs ancestres. Les enfans indociles ou mal appris n’en vouloient plus croire leurs grands-peres décrepits, qu’ils ne connoissoient qu’à peine aprés tant de générations ; le sens humain abruti ne pouvoit plus s’élever aux choses intellectuelles, et les hommes ne voulant plus adorer que ce qu’ils voyoient, l’idolatrie se répandoit par tout l’univers. L’esprit qui avoit trompé le premier homme goustoit alors tout le fruit de sa séduction, et voyoit l’effet entier de cette parole, vous serez comme des dieux . Dés le moment qu’il l’a profera, il songeoit à confondre en l’homme l’idée de Dieu avec celle de la créature, et à diviser un nom dont la majesté consiste à estre incommunicable. Son projet luy réüssissoit. Les hommes ensevelis dans la chair et dans le sang avoient pourtant conservé une idée obscure de la puissance divine qui se soustenoit par sa propre force ; mais qui brouïllée avec les images venuës par leurs sens, leur faisoit adorer toutes les choses où il paroissoit quelque activité et quelque puissance. Ainsi le soleil et les astres qui se faisoient sentir de si loin, le feu et les élemens dont les effets estoient si universels, furent les premiers objets de l’adoration publique. Les grands rois, les grands conquerans qui pouvoient tout sur la terre, et les auteurs des inventions utiles à la vie humaine, eûrent bientost aprés les honneurs divins. Les hommes porterent la peine de s’estre soûmis à leur sens : les sens déciderent de tout, et firent, malgré la raison, tous les dieux qu’on adora sur la terre.
Que l’homme parut alors éloigné de sa premiere institution, et que l’image de Dieu y estoit gastée ! Dieu pouvoit-il l’avoir fait avec ces perverses inclinations qui se déclaroient tous les jours de plus en plus ? Et cette pente prodigieuse qu’il avoit à s’assujetir à toute autre chose qu’à son Seigneur naturel, ne montroit-elle pas trop visiblement la main étrangere, par laquelle l’œuvre de Dieu avoit esté si profondément alterée dans l’esprit humain, qu’à peine pouvoit-on y en reconnoistre quelque trace ? Poussé par cette aveugle impression qui le dominoit, il s’enfonçoit dans l’idolatrie, sans que rien le pust retenir. Un si grand mal faisoit des progrés étranges. De peur qu’il n’infectast tout le genre humain, et n’éteignist tout-à-fait la connoissance de Dieu, ce grand Dieu appella d’enhaut son serviteur Abraham, dans la famille duquel il vouloit établir son culte et conserver l’ancienne croyance tant de la création de l’univers que de la providence particuliere avec laquelle il gouverne les choses humaines.
Abraham a toûjours esté célebre dans l’Orient. Ce n’est pas seulement les hébreux qui le regardent comme leur pere. Les iduméens se glorifient de la mesme origine. Ismaël fils d’Abraham est connu parmi les arabes comme celuy d’où ils sont sortis. La circoncision leur est demeurée comme la marque de leur origine, et ils l’ont receûë de tout temps, non pas au huitiéme jour à la maniére des juifs, mais à treize ans, comme l’ecriture nous apprend qu’elle fut donnée à leur pere Ismaël : coustume qui dure encore parmi les mahometans. D’autres peuples arabes se ressouviennent d’Abraham et de Cetura, et ce sont les mesmes que l’ecriture fait sortir de ce mariage. Ce patriarche estoit chaldéen, et ces peuples renommez pour leurs observations astronomiques ont compté Abraham comme un de leurs plus sçavans observateurs. Les historiens de Syrie l’ont fait roy de Damas, quoy-qu’étranger et venu des environs de Babylone, et ils racontent qu’il quitta le royaume de Damas pour s’établir dans le païs des chananéens, depuis appellé Judée. Mais il vaut mieux remarquer ce que l’histoire du peuple de Dieu nous rapporte de ce grand homme. Nous avons veû qu’Abraham suivoit le genre de vie que suivirent les anciens hommes avant que tout l’univers eust esté réduit en royaumes. Il regnoit dans sa famille avec laquelle il embrassoit cette vie pastorale tant renommée pour sa simplicité et son innocence ; riche en troupeaux, en esclaves, et en argent ; mais sans terres et sans domaine ; et toutefois il vivoit dans un royaume étranger, respecté, et indépendant comme un prince. Sa pieté et sa droiture protegée de Dieu, luy attiroit ce respect. Il traitoit d’égal avec les rois qui recherchoient son alliance, et c’est de là qu’est venuë l’ancienne opinion qui l’a luy-mesme fait roy. Quoy-que sa vie fust simple et pacifique, il sçavoit faire la guerre, mais seulement pour défendre ses alliez opprimez. Il les défendit, et les vengea par une victoire signalée : il leur rendit toutes leurs richesses reprises sur leurs ennemis sans réserver autre chose que la dixme qu’il offrit à Dieu, et la part qui appartenoit aux troupes auxiliaires qu’il avoit menées au combat. Au reste, aprés un si grand service, il refusa les presens des rois avec une magnanimité sans exemple, et ne put souffrir qu’aucun homme se vantast d’avoir enrichi Abraham. Il ne vouloit rien devoir qu’à Dieu qui le protegeoit, et qu’il suivoit seul avec une foy et une obéïssance parfaite. Guidé par cette foy, il avoit quitté sa terre natale pour venir au païs que Dieu luy montroit. Dieu qui l’avoit appellé, et qui l’avoit rendu digne de son alliance, la conclut à ces conditions.
Il luy déclara qu’il seroit le Dieu de luy et de ses enfans, c’est à dire qu’il seroit leur protecteur, et qu’ils le serviroient comme le seul Dieu créateur du ciel et de la terre. Il luy promit une terre (ce fut celle de Chanaan) pour servir de demeure fixe à sa posterité, et de siége à la religion.
Il n’avoit point d’enfans, et sa femme Sara estoit sterile. Dieu luy jura par soy-mesme, et par son éternelle verité, que de luy et de cette femme naistroit une race qui égaleroit les etoiles du ciel et le sable de la mer.
Mais voicy l’article le plus memorable de la promesse divine. Tous les peuples se précipitoient dans l’idolatrie. Dieu promit au saint patriarche qu’en luy et en sa semence toutes ces nations aveugles qui oublioient leur createur seroient benites, c’est à dire rappellées à sa connoissance, où se trouve la veritable benediction. Par cette parole Abraham est fait le pere de tous les croyans, et sa posterité est choisie pour estre la source d’où la benediction doit s’étendre par toute la terre. En cette promesse estoit enfermée la venuë du messie tant de fois prédit à nos peres, mais toûjours predit comme celuy qui devoit estre le sauveur de tous les gentils et de tous les peuples du monde. Ainsi ce germe beni, promis à Eve, devint aussi le germe et le rejeton d’Abraham. Tel est le fondement de l’alliance ; telles en sont les conditions. Abraham en receût la marque dans la circoncision, cerémonie dont le propre effet estoit de marquer que ce saint homme appartenoit à Dieu avec toute sa famille. Abraham estoit sans enfans quand Dieu commença à benir sa race. Dieu le laissa plusieurs années sans luy en donner. Aprés il eût Ismaël, qui devoit estre pere d’un grand peuple, mais non pas de ce peuple éleû tant promis à Abraham. Le pere du peuple éleû devoit sortir de luy et de sa femme Sara qui estoit sterile. Enfin treize ans aprés Ismaël, il vint cét enfant tant desiré : il fut nommé Isaac, c’est à dire ris , enfant de joye, enfant de miracle, enfant de promesse, qui marque par sa naissance que les vrais enfans de Dieu naissent de la grace. Il estoit déja grand ce benit enfant, et dans un âge où son pere pouvoit esperer d’en avoir d’autres enfans, quand tout à coup Dieu luy commanda de l’immoler. A quelles épreuves la foy est-elle exposée ? Abraham mena Isaac à la montagne que Dieu luy avoit montrée, et il alloit sacrifier ce fils en qui seul Dieu luy promettoit de le rendre pere et de son peuple et du messie. Isaac presentoit le sein à l’épée que son pere tenoit toute preste à fraper. Dieu content de l’obéïssance du pere et du fils, n’en demande pas davantage. Aprés que ces deux grands hommes ont donné au monde une image si vive et si belle de l’oblation volontaire de Jesus-Christ, et qu’ils ont gousté en esprit les amertumes de sa croix, ils sont jugez vraiment dignes d’estre ses ancestres. La fidelité d’Abraham fait que Dieu luy confirme toutes ses promesses, et benit de nouveau non seulement sa famille, mais encore par sa famille toutes les nations de l’univers. En effet, il continua sa protection à Isaac son fils, et à Jacob son petit-fils. Ils furent ses imitateurs, attachez comme luy à la croyance ancienne, à l’ancienne maniere de vie qui estoit la vie pastorale, à l’ancien gouvernement du genre humain où chaque pere de famille estoit prince dans sa maison. Ainsi dans les changemens qui s’introduisoient tous les jours parmi les hommes, la sainte antiquité revivoit dans la religion et dans la conduite d’Abraham et de ses enfans.
Aussi Dieu réitera-t-il à Isaac et à Jacob les mesmes promesses qu’il avoit faites à Abraham ; et comme il s’estoit appellé le Dieu d’Abraham, il prit encore le nom de Dieu d’Isaac, et de Dieu de Jacob.
Sous sa protection ces trois grands hommes commencerent à demeurer dans la terre de Chanaan, mais comme des étrangers, et sans y posseder un pied de terre , jusqu’à ce que la famine attira Jacob en Egypte, où ses enfans multipliez devinrent bientost un grand peuple, comme Dieu l’avoit promis. Au reste, quoy-que ce peuple que Dieu faisoit naistre dans son alliance, deust s’étendre par la génération, et que la benediction deust suivre le sang, ce grand Dieu ne laissa pas d’y marquer l’élection de sa grace. Car aprés avoir choisi Abraham du milieu des nations, parmi les enfans d’Abraham il choisit Isaac, et des deux jumeaux d’Isaac il choisit Jacob, à qui il donna le nom d’Israël.
Jacob eût douze enfans, qui furent les douze patriarches auteurs des douze tribus. Tous devoient entrer dans l’alliance : mais Juda fut choisi parmi tous ses freres pour estre le pere des rois d’Israël, et le pere du messie tant promis à ses ancestres.
Le temps devoit venir que dix tribus estant retranchées du peuple de Dieu pour leur infidelité, la posterité d’Abraham ne conserveroit son ancienne benediction, c’est à dire la religion, la terre de Chanaan, et l’esperance du messie, qu’en la seule tribu de Juda qui devoit donner le nom au reste des israëlites qu’on appella juifs, et à tout le païs qu’on nomma Judée. Ainsi l’élection divine paroist toûjours mesme dans ce peuple charnel, qui devoit se conserver par la propagation ordinaire.
Jacob vit en esprit le secret de cette élection. Comme il estoit prest à expirer, et que ses enfans autour de son lit demandoient la benediction d’un si bon pere, Dieu luy découvrit l’estat des douze tribus quand elles seroient dans la terre promise : il l’expliqua en peu de paroles, et ce peu de paroles renferment des mysteres innombrables. Quoy-que tout ce qu’il dit des freres de Juda soit exprimé avec une magnificence extraordinaire, et ressente un homme transporté hors de luy-mesme par l’esprit de Dieu : quand il vient à Juda, il s’éleve encore plus haut. Juda, dit-il, tes freres te loûëront ; ... etc. la suite de la prophetie regarde à la lettre la contrée que la tribu de Juda devoit occuper dans la terre sainte. Mais les dernieres paroles que nous avons veûës, en quelque façon qu’on les veuïlle prendre, ne signifient autre chose que celuy qui devoit estre l’envoyé de Dieu, le ministre et l’interprete de ses volontez, l’accomplissement de ses promesses, et le roy du nouveau peuple, c’est à dire le messie ou l’oint du Seigneur.
Jacob n’en parle expressément qu’au seul Juda dont ce messie devoit naistre : il comprend dans la destinée de Juda seul, la destinée de toute la nation, qui aprés sa dispersion devoit voir les restes des autres tribus réünies sous les étendars de Juda.
Tous les termes de la prophetie sont clairs : il n’y a que le mot de sceptre que l’usage de nostre langue nous pourroit faire prendre pour la seule royauté ; au lieu que dans la langue sainte il signifie en général, la puissance, l’autorité, la magistrature. Cét usage du mot de sceptre se trouve à toutes les pages de l’ecriture : il paroist mesme manifestement dans la prophetie de Jacob, et le patriarche veut dire qu’aux jours du messie toute autorité cessera dans la maison de Juda, ce qui emporte la ruine totale d’un estat.
Ainsi les temps du messie sont marquez icy par un double changement. Par le premier, le royaume de Juda et du peuple juif est menacé de sa derniere ruïne. Par le second, il doit s’élever un nouveau royaume, non pas d’un seul peuple, mais de tous les peuples, dont le messie doit estre le chef et l’esperance. Dans le stile de l’ecriture, le peuple juif est appellé en nombre singulier, et par excellence, le peuple, ou le Peuple de Dieu ; et quand on trouve les peuples, ceux qui sont exercez dans les ecritures, entendent les autres peuples qu’on voit aussi promis au messie dans la prophetie de Jacob. Cette grande prophetie comprend en peu de paroles toute l’histoire du peuple juif et du Christ qui luy est promis. Elle marque toute la suite du peuple de Dieu, et l’effet en dure encore. Aussi ne prétens-je pas vous en faire un commentaire : vous n’en aurez pas besoin, puis qu’en remarquant simplement la suite du peuple de Dieu, vous verrez le sens de l’oracle se déveloper de luy-mesme, et que les seuls évenemens en seront les interpretes.
III.
Moïse, la Loy écrite, & l'introduction du Peuple dans la Terre promise.
Aprés la mort de Jacob, le peuple de Dieu demeura en Egypte, jusques au temps de la mission de Moïse, c’est à dire environ deux cens ans.
Ainsi il se passa quatre cens trente ans avant que Dieu donnast à son peuple la terre qu’il luy avoit promise.
Il vouloit accoustumer ses eleûs à se fier à sa promesse, asseûrez qu’elle s’accomplit tost ou tard, et toûjours dans les temps marquez par son éternelle providence.
Les iniquitez des amorrhéens dont il leur vouloit donner et la terre et les dépouïlles, n’estoient pas encore, comme il le déclare à Abraham, au comble où il les attendoit pour les livrer à la dure et impitoyable vengeance qu’il vouloit exercer sur eux par les mains de son peuple éleû.
Il falloit donner à ce peuple le temps de se multiplier, afin qu’il fust en estat de remplir la terre qui luy estoit destinée, et de l’occuper par force, en exterminant ses habitans maudits de Dieu.
Il vouloit qu’ils éprouvassent en Egypte une dure et insupportable captivité, afin qu’estant delivrez par des prodiges inoûïs, ils aimassent leur liberateur, et célebrassent éternellement ses misericordes.
Voilà l’ordre des conseils de Dieu, tels que luy-mesme nous les a révelez, pour nous apprendre à le craindre, à l’adorer, à l’aimer, à l’attendre avec foy et patience.
Le temps estant arrivé, il écoute les cris de son peuple cruellement affligé par les egyptiens, et il envoye Moïse pour delivrer ses enfans de leur tyrannie.
Il se fait connoistre à ce grand homme plus qu’il n’avoit jamais fait à aucun homme vivant. Il luy apparoist d’une maniere également magnifique et consolante : il luy déclare qu’il est celuy qui est. Tout ce qui est devant luy n’est qu’une ombre. Je suis, dit-il, celuy qui suis : l’estre et la perfection m’appartiennent à moy seul. Il prend un nouveau nom, qui désigne l’estre et la vie en luy comme dans leur source ; et c’est ce grand nom de Dieu terrible, mysterieux, incommunicable, sous lequel il veut doresnavant estre servi.
Je ne vous raconteray pas en particulier les playes de l’Egypte, ni l’endurcissement de Pharaon, ni le passage de la mer Rouge, ni la fumée, les éclairs, la trompette resonnante, le bruit effroyable qui parut au peuple sur le mont Sinaï. Dieu y gravoit de sa main sur deux tables de pierre les préceptes fondamentaux de la religion et de la societé : il dictoit le reste à Moïse à haute voix. Pour maintenir cette loy dans sa vigueur, il eût ordre de former une assemblée vénerable de septante conseillers, qui pouvoit estre appellée le senat du peuple de Dieu, et le conseil perpetuel de la nation. Dieu parut publiquement, et fit publier sa loy en sa presence avec une démonstration étonnante de sa majesté et de sa puissance.
Jusques-là Dieu n’avoit rien donné par écrit qui pust servir de regle aux hommes. Les enfans d’Abraham avoient seulement la circoncision, et les céremonies qui l’accompagnoient, pour marque de l’alliance que Dieu avoit contractée avec cette race éleûë. Ils estoient separez par cette marque des peuples qui adoroient les fausses divinitez : au reste, ils se conservoient dans l’alliance de Dieu par le souvenir qu’ils avoient des promesses faites à leurs peres, et ils estoient connus comme un peuple qui servoit le Dieu d’Abraham, d’Isaac, et de Jacob. Dieu estoit si fort oublié, qu’il falloit le discerner par le nom de ceux qui avoient esté ses adorateurs, et dont il estoit aussi le protecteur déclaré. Ce grand Dieu ne voulut point abandonner plus long-temps à la seule memoire des hommes le mystere de la religion et de son alliance. Il estoit temps de donner de plus fortes barrieres à l’idolatrie, qui inondoit tout le genre humain, et achevoit d’y éteindre les restes de la lumiere naturelle.
L’ignorance et l’aveuglement s’estoit prodigieusement accru depuis le temps d’Abraham. De son temps, et un peu aprés, la connoissance de Dieu paroissoit encore dans la Palestine et dans l’Egypte. Melchisedec roy de Salem estoit le pontife du Dieu tres-haut, qui a fait le ciel et la terre. Abimelec roy de Gerare, et son successeur de mesme nom, craignoient Dieu, juroient en son nom, et admiroient sa puissance. Les menaces de ce grand Dieu estoient redoutées par Pharaon roy d’Egypte : mais dans le temps de Moïse, ces nations s’estoient perverties. Le vray Dieu n’estoit plus connu en Egypte comme le Dieu de tous les peuples de l’univers, mais comme le Dieu des hebreux . On adoroit jusqu’aux bestes et jusqu’aux reptiles. Tout estoit Dieu, excepté Dieu mesme ; et le monde que Dieu avoit fait pour manifester sa puissance, sembloit estre devenu un temple d’idoles. Le genre humain s’égara jusqu’à adorer ses vices et ses passions ; et il ne faut pas s’en étonner. Il n’y avoit point de puissance plus inévitable, ni plus tyrannique que la leur. L’homme accoustumé à croire divin tout ce qui estoit puissant, comme il se sentoit entraisné au vice par une force invincible, crut aisément que cette force estoit hors de luy, et s’en fit bientost un Dieu. C’est par là que l’amour impudique eût tant d’autels, et que des impuretez qui font horreur commencerent à estre meslées dans les sacrifices. La cruauté y entra en mesme temps. L’homme coupable, qui estoit troublé par le sentiment de son crime, et regardoit la divinité comme ennemie, crut ne pouvoir l’appaiser par les victimes ordinaires. Il fallut verser le sang humain avec celuy des bestes : une aveugle frayeur poussoit les peres à immoler leurs enfans, et à les brusler à leurs dieux au lieu d’encens. Ces sacrifices estoient communs dés le temps de Moïse, et ne faisoient qu’une partie de ces horribles iniquitez des amorrhéens, dont Dieu commit la vengeance aux israëlites.
Mais ils n’estoient pas particuliers à ces peuples. On sçait que dans tous les peuples du monde, sans en excepter aucun, les hommes ont sacrifié leurs semblables ; et il n’y a point eû d’endroit sur la terre où on n’ait servi de ces tristes et affreuses divinitez, dont la haine implacable pour le genre humain exigeoit de telles victimes. Au milieu de tant d’ignorances, l’homme vint à adorer jusqu’à l’oeuvre de ses mains. Il crut pouvoir renfermer l’esprit divin dans des statuës, et il oublia si profondément que Dieu l’avoit fait, qu’il crut à son tour pouvoir faire un Dieu. Qui le pourroit croire, si l’experience ne nous faisoit voir qu’une erreur si stupide et si brutale n’estoit pas seulement la plus universelle, mais encore la plus enracinée et la plus incorrigible parmi les hommes ? Ainsi il faut reconnoistre, à la confusion du genre humain, que la premiere des veritez, celle que le monde presche, celle dont l’impression est la plus puissante, estoit la plus éloignée de la veûë des hommes. La tradition qui la conservoit dans leurs esprits, quoy-que claire encore, et assez presente, si on y eust esté attentif, estoit preste à s’évanoûïr : des fables prodigieuses et aussi pleines d’impieté que d’extravagance prenoient sa place. Le moment estoit venu où la verité mal gardée dans la memoire des hommes, ne pouvoit plus se conserver sans estre écrite ; et Dieu ayant résolu d’ailleurs de former son peuple à la vertu par des loix plus expresses et en plus grand nombre, il résolut en mesme temps de les donner par écrit. Moïse fut appellé à cét ouvrage. Ce grand homme recueïllit l’histoire des siecles passez ; celle d’Adam, celle de Noé, celle d’Abraham, celle d’Isaac, celle de Jacob, celle de Joseph, ou plûtost celle de Dieu mesme et de ses faits admirables. Il ne luy fallut pas déterrer de loin les traditions de ses ancestres. Il nasquit cent ans aprés la mort de Jacob. Les vieillards de son temps avoient pû converser plusieurs années avec ce saint patriarche : la memoire de Joseph et des merveilles que Dieu avoit faites par ce grand ministre des rois d’Egypte estoit encore récente. La vie de trois ou quatre hommes remontoit jusqu’à Noé, qui avoit veû les enfans d’Adam, et touchoit, pour ainsi parler, à l’origine des choses.
Ainsi les traditions anciennes du genre humain, et celles de la famille d’Abraham n’estoient pas mal-aisées à recueïllir : la memoire en estoit vive ; et il ne faut pas s’étonner si Moise dans sa genese parle des choses arrivées dans les premiers siecles comme de choses constantes, dont mesme on voyoit encore et dans les peuples voisins et dans la terre de Chanaan des monumens remarquables. Dans le temps qu’Abraham, Isaac et Jacob avoient habité cette terre, ils y avoient érigé par tout des monumens des choses qui leur estoient arrivées. On y montroit encore les lieux où ils avoient habité ; les puits qu’ils avoient creusez dans ces païs secs pour abreuver leur famille et leurs troupeaux ; les montagnes où ils avoient sacrifié à Dieu, et où il leur estoit apparu ; les pierres qu’ils avoient dressées ou entassées pour servir de memorial à la posterité ; les tombeaux où reposoient leurs cendres benites. La memoire de ces grands hommes estoit récente, non seulement dans tout le païs, mais encore dans tout l’Orient, où plusieurs nations célebres n’ont jamais oublié qu’elles venoient de leur race.
Ainsi quand le peuple hebreu entra dans la terre promise, tout y célebroit leurs ancestres ; et les villes et les montagnes, et les pierres mesmes y parloient de ces hommes merveilleux, et des visions étonnantes par lesquelles Dieu les avoit confirmez dans l’ancienne et véritable croyance. Ceux qui connoissent tant soit peu les antiquitez, sçavent combien les premiers temps estoient curieux d’ériger, et de conserver de tels monumens, et combien la posterité retenoit soigneusement les occasions qui les avoient fait dresser. C’estoit une des manieres d’écrire l’histoire : on a depuis façonné et poli les pierres ; et les statuës ont succedé aprés les colonnes aux masses grossieres et solides, que les premiers temps érigeoient.
On a mesme de grandes raisons de croire que dans la lignée où s’est conservée la connoissance de Dieu, on conservoit aussi par écrit des memoires des anciens temps. Car les hommes n’ont jamais esté sans ce soin. Du moins est-il asseûré qu’il se faisoit des cantiques que les peres apprenoient à leurs enfans ; cantiques qui se chantant dans les festes et dans les assemblées, y perpetuoient la memoire des actions les plus éclatantes des siécles passez. De là est née la poësie changée dans la suite en plusieurs formes, dont la plus ancienne se conserve encore dans les odes et dans les cantiques employez par tous les anciens, et encore à present par les peuples qui n’ont pas l’usage des lettres, à loûër la divinité et les grands hommes.