Discours sur l'histoire universelle (page 7)
Ne croyons pas toutefois que ces choses soient tellement confonduës, que nous ne puissions discerner ce qui appartient à l’une et à l’autre. Jesus-Christ les a distinguées par des caracteres certains que je pourrois aisément marquer, s’il en estoit question. Mais il me suffit de vous faire entendre ce qui regarde la desolation de Jérusalem et des juifs.
Les apostres (c’estoit encore au temps de la passion) assemblez autour de leur maistre, luy montroient le temple et les bastimens d’alentour : ils en admiroient les pierres, l’ordonnance, la beauté, la solidité ; et il leur dit, voyez-vous ces grands bastimens ? Il n’y restera pas pierre sur pierre . Etonnez de cette parole, ils luy demandent le temps d’un évenement si terrible ; et luy qui ne vouloit pas qu’ils fussent surpris dans Jérusalem lors qu’elle seroit saccagée, (car il vouloit qu’il y eust dans le sac de cette ville une image de la derniere separation des bons et des mauvais) commença à leur raconter tous les malheurs comme ils devoient arriver l’un aprés l’autre. Premierement il leur marque des pestes, des famines, et des tremblemens de terre : et les histoires font foy, que jamais ces choses n’avoient esté plus frequentes ni plus remarquables qu’ils le furent durant ces temps. Il ajouste qu’il y auroit par tout l’univers des troubles, etc., et qu’on verroit toute la terre dans l’agitation. Pouvoit-il mieux nous representer les dernieres années de Neron, lors que tout l’empire romain, c’est à dire tout l’univers, si paisible depuis la victoire d’Auguste et sous la puissance des empereurs, commença à s’ébranler, et qu’on vit les Gaules, les Espagnes, tous les royaumes dont l’empire estoit composé, s’émouvoir tout à coup ; quatre empereurs s’élever presque en mesme temps contre Neron et les uns contre les autres ; les cohortes prétoriennes, les armées de Syrie, de Germanie, et toutes les autres qui estoient répanduës en Orient et en Occident s’entrechoquer et traverser sous la conduite de leurs empereurs d’une extrémité du monde à l’autre pour décider leur querelle par de sanglantes batailles ? Voilà de grands maux, dit le fils de Dieu ; mais ce ne sera pas encore la fin . Les juifs souffriront comme les autres dans cette commotion universelle du monde : mais il leur viendra bientost aprés des maux plus particuliers, et ce ne sera icy que le commencement de leurs douleurs . Il ajouste, que son eglise toûjours affligée depuis son premier établissement, verroit la persecution s’allumer contre elle plus violente que jamais durant ces temps. Vous avez veû que Neron dans ses dernieres années entreprit la perte des chrestiens, et fit mourir Saint Pierre et Saint Paul. Cette persecution excitée par les jalousies et les violences des juifs avançoit leur perte, mais elle ne marquoit pas encore le terme précis. La venuë des faux christs et des faux prophetes sembloit estre un plus prochain acheminement à la derniere ruine : car la destinée ordinaire de ceux qui refusent de prester l’oreille à la verité est d’estre entraisnez à leur perte par des prophetes trompeurs. Jesus-Christ ne cache pas à ses apostres que ce malheur arriveroit aux juifs. Etc.
Qu’on ne dise pas que c’estoit une chose aisée à deviner à qui connoissoit l’humeur de la nation : car au contraire je vous ay fait voir que les juifs rebutez de ces seducteurs qui avoient si souvent causé leur ruine, et sur tout dans le temps de Sedecias, s’en estoient tellement desabusez, qu’ils cesserent de les écouter. Plus de cinq cens ans se passerent sans qu’il parust aucun faux prophete en Israël. Mais l’enfer qui les inspire, se réveilla à la venuë de Jesus-Christ, et Dieu qui tient en bride autant qu’il luy plaist les esprits trompeurs, leur lascha la main, afin d’envoyer dans le mesme temps ce supplice aux juifs, et cette épreuve à ses fideles. Jamais il ne parut tant de faux prophetes que dans les temps qui suivirent la mort de Nostre Seigneur. Sur tout vers le temps de la guerre judaïque, et sous le regne de Neron qui la commença, Josephe nous fait voir une infinité de ces imposteurs qui attiroient le peuple au desert par de vains prestiges et des secrets de magie, leur promettant une prompte et miraculeuse delivrance. C’est aussi pour cette raison que le desert est marqué dans les prédictions de Nostre Seigneur comme un des lieux où seroient cachez ces faux liberateurs que vous avez veûs à la fin entraisner le peuple dans sa derniere ruine. Vous pouvez croire que le nom du Christ, sans lequel il n’y avoit point de delivrance parfaite pour les juifs, estoit meslé dans ces promesses imaginaires, et vous verrez dans la suite de quoy vous en convaincre. La Judée ne fut pas la seule province exposée à ces illusions. Elles furent communes dans tout l’empire. Il n’y a aucun temps où toutes les histoires nous fassent paroistre un plus grand nombre de ces imposteurs qui se vantent de prédire l’avenir, et trompent les peuples par leurs prestiges. Un Simon Le Magicien, un Elymas, un Apollonius Tyaneus, un nombre infini d’autres enchanteurs marquez dans les histoires saintes et profanes s’éleverent durant ce siecle où l’enfer sembloit faire ses derniers efforts pour soustenir son empire ébranlé. C’est pourquoy Jesus-Christ remarque en ce temps, principalement parmi les juifs, ce nombre prodigieux de faux prophetes. Qui considerera de prés ses paroles, verra qu’ils devoient se multiplier devant et aprés la ruine de Jérusalem, mais vers ces temps ; et que ce seroit alors que la séduction fortifiée par de faux miracles, et par de fausses doctrines, seroit tout ensemble si subtile, et si puissante, que les elûs mesmes, s’il estoit possible, y seroient trompez .
Je ne dis pas qu’à la fin des siecles, il ne doive encore arriver quelque chose de semblable et de plus dangereux, puis que mesme nous venons de voir que ce qui se passe dans Jérusalem, est la figure manifeste de ces derniers temps : mais il est certain que Jesus-Christ nous a donné cette séduction comme un des effets sensibles de la colere de Dieu sur les juifs, et comme un des signes de leur perte. L’évenement a justifié sa prophetie : tout est icy attesté par des témoignages irreprochables. Nous lisons la prédiction de leurs erreurs dans l’evangile : nous en voyons l’accomplissement dans leurs histoires, et sur tout dans celle de Josephe.
Aprés que Jesus-Christ a prédit ces choses ; dans le dessein qu’il avoit de tirer les siens des malheurs dont Jérusalem estoit menacée, il vient aux signes prochains de la derniere desolation de cette ville.
Dieu ne donne pas toûjours à ses elûs de semblables marques. Dans ces terribles chastimens qui font sentir sa puissance à des nations entieres, il frape souvent le juste avec le coupable : car il a de meilleurs moyens de les separer, que ceux qui paroissent à nos sens. Les mesmes coups qui brisent la paille separent le bon grain ; l’or s’épure dans le mesme feu où la paille est consumée ; et sous les mesmes chastimens par lesquels les méchans sont exterminez, les fideles se purifient. Mais dans la desolation de Jérusalem, afin que l’image du jugement dernier fust plus expresse, et la vengeance divine plus marquée sur les incredules, il ne voulut pas que les juifs qui avoient receû l’evangile, fussent confondus avec les autres ; et Jesus-Christ donna à ses disciples des signes certains ausquels ils pussent connoistre quand il seroit temps de sortir de cette ville réprouvée. Il se fonda, selon sa coustume, sur les anciennes propheties dont il estoit l’interprete aussi-bien que la fin ; et repassant sur l’endroit où la derniere ruine de Jérusalem fut montrée si clairement à Daniel, il dit ces paroles : etc. Un des evangelistes explique l’autre, et en conferant ces passages, il nous est aisé d’entendre que cette abomination prédite par Daniel est la mesme chose que les armées autour de Jérusalem. Les saints peres l’ont ainsi entendu, et la raison nous en convainc. Le mot d’abomination, dans l’usage de la langue sainte, signifie idole : et qui ne sçait que les armées romaines portoient dans leurs enseignes les images de leurs dieux, et de leurs Cesars qui estoient les plus respectez de tous leurs dieux ? Ces enseignes estoient aux soldats un objet de culte ; et parce que les idoles, selon les ordres de Dieu, ne devoient jamais paroistre dans la terre sainte, les enseignes romaines en estoient bannies. Aussi voyons-nous dans les histoires, que tant qu’il a resté aux romains tant soit peu de considération pour les juifs, jamais ils n’ont fait paroistre les enseignes romaines dans la Judée. C’est pour cela que Vitellius, quand il passa dans cette province pour porter la guerre en Arabie, fit marcher ses troupes sans enseignes ; car on réveroit encore alors la religion judaïque, et on ne vouloit point forcer ce peuple à souffrir des choses si contraires à sa loy. Mais au temps de la derniere guerre judaïque, on peut bien croire que les romains n’épargnerent pas un peuple qu’ils vouloient exterminer. Ainsi quand Jérusalem fut assiegée, elle estoit environnée d’autant d’idoles qu’il y avoit d’enseignes romaines ; et l’abomination ne parut jamais tant où elle ne devoit pas estre , c’est à dire dans la terre sainte, et autour du temple.
Est-ce donc là, dira-t-on, ce grand signe que Jesus-Christ devoit donner ? Estoit-il temps de s’enfuir quand Tite assiégea Jérusalem, et qu’il en ferma de si prés les avenuës qu’il n’y avoit plus moyen de s’échaper ? C’est icy qu’est la merveille de la prophetie. Jérusalem a esté assiégée deux fois en ces temps : la premiere, par Cestius gouverneur de Syrie, l’an 68 de Nostre Seigneur ; la seconde, par Tite, quatre ans aprés, c’est à dire, l’an 72. Au dernier siége, il n’y avoit plus moyen de se sauver. Tite faisoit cette guerre avec trop d’ardeur : il surprit toute la nation renfermée dans Jérusalem durant la feste de pasque, sans que personne échapast ; et cette effroyable circonvallation qu’il fit autour de la ville ne laissoit plus d’esperance à ses habitans. Mais il n’y avoit rien de semblable dans le siége de Cestius : il estoit campé à 50 stades, c’est à dire à six milles de Jérusalem. Son armée se répandoit tout autour, mais sans y faire de tranchées ; et il faisoit la guerre si negligemment, qu’il manqua l’occasion de prendre la ville, dont la terreur, les séditions, et mesme ses intelligences luy ouvroient les portes. Dans ce temps, loin que la retraite fust impossible, l’histoire marque expressément que plusieurs juifs se retirerent. C’estoit donc alors qu’il falloit sortir ; c’estoit le signal que le fils de Dieu donnoit aux siens. Aussi a-t-il distingué tres-nettement les deux siéges : l’un, où la ville seroit entourée de fossez et de forts ; alors il n’y auroit plus que la mort pour tous ceux qui y estoient enfermez : l’autre, où elle seroit seulement enceinte de l’armée , et plûtost investie qu’assiegée dans les formes ; c’est alors qu’il falloit fuir, et se retirer dans les montagnes . Les chrestiens obéïrent à la parole de leur maistre. Quoy-qu’il y en eust des milliers dans Jérusalem et dans la Judée, nous ne lisons ni dans Josephe, ni dans les autres histoires, qu’il s’en soit trouvé aucun dans la ville quand elle fut prise. Au contraire, il est constant par l’histoire ecclesiastique et par tous les monumens de nos ancestres, qu’ils se retirerent à la petite ville de Pella, dans un païs de montagnes auprés du desert, aux confins de la Judée et de l’Arabie.
On peut connoistre par là combien précisément ils avoient esté avertis ; et il n’y a rien de plus remarquable que cette séparation des juifs incredules d’avec les juifs convertis au christianisme, les uns estant demeurez dans Jérusalem pour y subir la peine de leur infidelité, et les autres s’estant retirez, comme Loth sorti de Sodome, dans une petite ville où ils considéroient avec tremblement les effets de la vengeance divine, dont Dieu avoit bien voulu les mettre à couvert.
Outre les prédictions de Jesus-Christ, il y eût des prédictions de plusieurs de ses disciples, entre autres celles de Saint Pierre et de Saint Paul. Comme on traisnoit au supplice ces deux fideles témoins de Jesus-Christ ressuscité, ils dénoncerent aux juifs qui les livroient aux gentils, leur perte prochaine. Ils leur dirent, que Jérusalem alloit estre renversée de fonds en comble ; etc. la pieuse antiquité nous a conservé cette prédiction des apostres, qui devoit estre suivie d’un si prompt accomplissement. Saint Pierre en avoit fait beaucoup d’autres, soit par une inspiration particuliere, soit en expliquant les paroles de son maistre ; et Phlegon auteur payen, dont Origene produit le témoignage, a écrit que tout ce que cét apostre avoit prédit, s’estoit accompli de point en point.
Ainsi rien n’arrive aux juifs qui ne leur ait esté prophetisé. La cause de leur malheur nous est clairement marquée dans le mépris qu’ils ont fait de Jesus-Christ et de ses disciples. Le temps des graces estoit passé, et leur perte estoit inévitable.
C’estoit donc en vain, monseigneur, que Tite vouloit sauver Jérusalem et le temple. La sentence estoit partie d’enhaut : il ne devoit plus y rester pierre sur pierre. Que si un empereur romain tenta vainement d’empescher la ruine du temple, un autre empereur romain tenta encore plus vainement de le rétablir. Julien L’Apostat, aprés avoir déclaré la guerre à Jesus-Christ, se crut assez puissant pour anéantir ses prédictions. Dans le dessein qu’il avoit de susciter de tous costez des ennemis aux chrestiens, il s’abbaissa jusqu’à rechercher les juifs, qui estoient le rebut du monde. Il les excita à rebastir leur temple ; il leur donna des sommes immenses, et les assista de toute la force de l’empire. Ecoutez quel en fut l’évenement, et voyez comme Dieu confond les princes superbes. Les saints peres et les historiens ecclesiastiques le raportent d’un commun accord, et le justifient par des monumens qui restoient encore de leur temps. Mais il falloit que la chose fust attestée par les payens mesmes. Ammian Marcellin gentil de religion, et zelé défenseur de Julien, l’a racontée en ces termes. Etc.
Les auteurs ecclesiastiques plus exacts à representer un évenement si mémorable, joignent le feu du ciel au feu de la terre. Mais enfin la parole de Jesus-Christ demeura ferme. Saint Jean Chrysostome s’écrie : etc.
Ne parlons plus de Jérusalem, ni du temple. Jettons les yeux sur le peuple mesme, autrefois le temple vivant du dieu des armées, et maintenant l’objet de sa haine. Les juifs sont plus abbatus que leur temple et que leur ville. L’esprit de verité n’est plus parmi eux : la prophetie y est éteinte : les promesses sur lesquelles ils appuyoient leur esperance, se sont évanoûïes : tout est renversé dans ce peuple, et il n’y reste plus pierre sur pierre . Et voyez jusques à quel point ils sont livrez à l’erreur. Jesus-Christ leur avoit dit : etc. Depuis ce temps, l’esprit de séduction regne tellement parmi eux, qu’ils sont prests encore à chaque moment à s’y laisser emporter. Ce n’estoit pas assez que les faux prophetes eussent livré Jérusalem entre les mains de Tite ; les juifs n’estoient pas encore bannis de la Judée, et l’amour qu’ils avoient pour Jérusalem en avoit obligé plusieurs à choisir leur demeure parmi ses ruines. Voicy un faux Christ qui va achever de les perdre. Cinquante ans aprés la prise de Jérusalem, dans le siecle de la mort de Nostre Seigneur, l’infame Barchochebas, un voleur, un scelerat, parce que son nom signifioit le fils de l’étoille, se disoit l’étoille de Jacob prédite au livre des nombres, et se porta pour le Christ. Akibas le plus autorisé de tous les rabbins, et à son exemple tous ceux que les juifs appelloient leurs sages, entrerent dans son parti, sans que l’imposteur leur donnast aucune autre marque de sa mission, sinon qu’Akibas disoit que le Christ ne pouvoit pas beaucoup tarder. Les juifs se révolterent par tout l’empire romain sous la conduite de Barchochebas qui leur promettoit l’empire du monde. Adrien en tua six cens mille : le joug de ces malheureux s’appesantit, et ils furent bannis pour jamais de la Judée. Qui ne voit que l’esprit de séduction s’est saisi de leur coeur ? l’amour de la verité qui leur apportoit le salut, s’est éteint en eux : Dieu leur a envoyé une efficace d’erreur qui les fait croire au mensonge. il n’y a point d’imposture si grossiere qui ne les séduise. De nos jours, un imposteur s’est dit le Christ en Orient : tous les juifs commençoient à s’attrouper autour de luy : nous les avons veûs en Italie, ën Hollande, en Allemagne, et à Mets, se préparer à tout vendre et à tout quitter pour le suivre. Ils s’imaginoient déja qu’ils alloient devenir les maistres du monde, quand ils apprirent que leur Christ s’estoit fait turc, et avoit abandonné la loy de Moïse.
X.
La suite des erreurs des Juifs, & la maniere dont ils expliquent les Prophèties.
Il ne faut pas s’étonner qu’ils soient tombez dans de tels égaremens, ni que la tempeste les ait dissipez aprés qu’ils ont eû quitté leur route. Cette route leur estoit marquée dans leurs propheties, principalement dans celles qui désignoient le temps du Christ. Ils ont laissé passer ces précieux momens sans en profiter : c’est pourquoy on les voit en suite livrez au mensonge, et ils ne sçavent plus à quoy se prendre. Donnez-moy encore un moment pour vous raconter la suite de leurs erreurs, et tous les pas qu’ils ont faits pour s’enfoncer dans l’abisme. Les routes par où on s’égare, tiennent toûjours au grand chemin ; et en considerant où l’égarement a commencé, on marche plus seûrement dans la droite voye. Nous avons veû, monseigneur, que deux propheties marquoient aux juifs le temps du Christ, celle de Jacob, et celle de Daniel. Elles marquoient toutes deux la ruine du royaume de Juda au temps que le Christ viendroit. Mais Daniel expliquoit que la totale destruction de ce royaume devoit estre une suite de la mort du Christ : et Jacob disoit clairement, que dans la décadence du royaume de Juda, le Christ qui viendroit alors seroit l’attente des peuples ; c’est à dire, qu’il en seroit le liberateur, et qu’il se feroit un nouveau royaume composé non plus d’un seul peuple, mais de tous les peuples du monde. Les paroles de la prophetie ne peuvent avoir d’autre sens, et c’estoit la tradition constante des juifs qu’elles devoient s’entendre de cette sorte.
De là cette opinion répanduë parmi les anciens rabbins, et qu’on voit encore dans leur talmud, que dans le temps que le Christ viendroit, il n’y auroit plus de magistrature : de sorte qu’il n’y avoit rien de plus important pour connoistre le temps de leur messie, que d’observer quand ils tomberoient dans cét estat malheureux. En effet, ils avoient bien commencé ; et s’ils n’avoient eû l’esprit occupé des grandeurs mondaines qu’ils vouloient trouver dans le messie, afin d’y avoir part sous son empire, ils n’auroient peû méconnoistre Jesus-Christ. Le fondement qu’ils avoient posé estoit certain : car aussitost que la tyrannie du premier Hérode, et le changement de la république judaïque qui arriva de son temps, leur eût fait voir le moment de la décadence marquée dans la prophetie, ils ne douterent point que le Christ ne deust venir, et qu’on ne vist bientost ce nouveau royaume où devoient se réünir tous les peuples. Une des choses qu’ils remarquerent, c’est que la puissance de vie et de mort leur fut ostée. C’estoit un grand changement, puis qu’elle leur avoit toûjours esté conservée jusqu’alors, à quelque domination qu’ils fussent soumis, et mesme dans Babylone pendant leur captivité. L’histoire de Susanne le fait assez voir, et c’est une tradition constante parmi eux. Les rois de Perse qui les rétablirent, leur laisserent cette puissance par un decret exprés que nous avons remarqué en son lieu ; et nous avons veû aussi que les premiers seleucides avoient plustost augmenté que restraint leurs privileges. Je n’ay pas besoin de parler icy encore une fois du regne des machabées où ils furent non seulement affranchis, mais puissans et redoutables à leurs ennemis. Pompée qui les affoiblit à la maniere que nous avons veûë, content du tribut qu’il leur imposa, et de les mettre en estat que le peuple romain en pust disposer dans le besoin, leur laissa leur prince avec toute la jurisdiction. On sçait assez que les romains en usoient ainsi, et ne touchoient point au gouvernement du dedans dans les païs à qui ils laissoient leurs rois naturels.
Enfin les juifs sont d’accord qu’ils perdirent cette puissance de vie et de mort, seulement quarante ans avant la desolation du second temple ; et on ne peut douter que ce ne soit le premier Hérode qui ait commencé à faire cette playe à leur liberté. Car depuis que pour se venger du sanedrin, où il avoit esté obligé de comparoistre luy mesme avant qu’il fust roy, et en suite pour s’attirer toute l’autorité à luy seul, il eût attaqué cette assemblée qui estoit comme le senat fondé par Moïse, et le conseil perpetuel de la nation où la supréme jurisdiction estoit exercée ; peu à peu ce grand corps perdit son pouvoir, et il luy en restoit bien peu quand Jesus-Christ vint au monde. Les affaires empirerent sous les enfans d’Hérode, lors que le royaume d’Archelaus, dont Jérusalem estoit la capitale, réduit en province romaine, fut gouverné par des présidens que les empereurs envoyoient. Dans ce malheureux estat les juifs garderent si peu la puissance de vie et de mort, que pour faire mourir Jesus-Christ, qu’à quelque prix que ce fust ils vouloient perdre, il leur fallut avoir recours à Pilate ; et ce foible gouverneur leur ayant dit qu’ils le fissent mourir eux-mesmes, ils répondirent tout d’une voix, nous n’avons pas le pouvoir de faire mourir personne . Aussi fut-ce par les mains d’Hérode qu’ils firent mourir Saint Jacques frere de Saint Jean, et qu’ils mirent Saint Pierre en prison. Quand ils eûrent résolu la mort de Saint Paul, ils le livrerent entre les mains des romains comme ils avoient fait Jesus-Christ ; et le voeu sacrilege de leurs faux zelez qui jurerent de ne boire ni ne manger jusques à ce qu’ils eussent tué ce saint apostre, montre assez qu’ils se croyoient décheûs du pouvoir de le faire mourir juridiquement. Que s’ils lapiderent Saint Estienne, ce fut tumultuairement, et par un effet de ces emportemens séditieux que les romains ne pouvoient pas toûjours réprimer dans ceux qui se disoient alors les zelateurs. On doit donc tenir pour certain, tant par ces histoires que par le consentement des juifs, et par l’estat de leurs affaires, que vers les temps de Nostre Seigneur, et sur tout dans ceux où il commença d’exercer son ministere, ils perdirent entierement l’autorité temporelle. Ils ne purent voir cette perte, sans se souvenir de l’ancien oracle de Jacob, qui leur prédisoit que dans le temps du messie il n’y auroit plus parmi eux ni puissance, ni autorité, ni magistrature. Un de leurs plus anciens auteurs le remarque ; et il a raison d’avoûër que le sceptre n’estoit plus alors dans Juda, ni l’autorité dans les chefs du peuple, puis que la puissance publique leur estoit ostée, et que le sanedrin estant dégradé, les membres de ce grand corps n’estoient plus considerez comme juges, mais comme simples docteurs. Ainsi, selon eux-mesmes, il estoit temps que le Christ parust. Comme ils voyoient ce signe certain de la prochaine arrivée de ce nouveau roy, dont l’empire devoit s’étendre sur tous les peuples, ils crurent qu’en effet il alloit paroistre. Le bruit s’en répandit aux environs, et on fut persuadé dans tout l’Orient qu’on ne seroit pas long-temps sans voir sortir de Judée ceux qui regneroient sur toute la terre.
Tacite et Suétone rapportent ce bruit comme établi par une opinion constante, et par un ancien oracle qu’on trouvoit dans les livres sacrez du peuple juif. Josephe recite cette prophetie dans les mesmes termes, et dit comme eux qu’elle se trouvoit dans les saints livres. L’autorité de ces livres dont on avoit veû les prédictions si visiblement accomplies en tant de rencontres, estoit grande dans tout l’Orient ; et les juifs plus attentifs que les autres à observer des conjonctures qui estoient principalement écrites pour leur instruction, reconnurent le temps du messie que Jacob avoit marqué dans leur décadence. Ainsi les réflexions qu’ils firent sur leur estat furent justes ; et sans se tromper sur les temps du Christ, ils connurent qu’il devoit venir dans le temps qu’il vint en effet. Mais, ô foiblesse de l’esprit humain, et vanité source inévitable d’aveuglement ! L’humilité du sauveur cacha à ces orgueïlleux les veritables grandeurs qu’ils devoient chercher dans leur messie. Ils vouloient que ce fust un roy semblable aux rois de la terre. C’est pourquoy les flateurs du premier Herode, ébloûïs de la grandeur et de la magnificence de ce prince, qui tout tyran qu’il estoit, ne laissa pas d’enrichir la Judée, dirent qu’il estoit luy-mesme ce roy tant promis. C’est aussi ce qui donna lieu à la secte des herodiens, dont il est tant parlé dans l’evangile, et que les payens ont connuë, puis que Perse et son scholiaste nous apprennent, qu’encore du temps de Neron, la naissance du roy Herode estoit célebrée par ses sectateurs avec la mesme solennité que le sabath. Josephe tomba dans une semblable erreur. Cét homme instruit , comme il dit luy-mesme, dans les propheties judaïques, comme estant prestre et sorti de la race sacerdotale, reconnut à la verité que la venuë de ce roy promis par Jacob convenoit aux temps d’Herode, où il nous montre luy-mesme avec tant de soin un commencement manifeste de la ruine des juifs : mais comme il ne vit rien dans sa nation qui remplist ces ambitieuses idées qu’elle avoit conceûës de son Christ, il poussa un peu plus avant le temps de la prophetie ; et l’appliquant à Vespasien, il asseûra que cét oracle de l’ecriture signifioit ce prince déclaré empereur dans la Judée .
C’est ainsi qu’il détournoit l’ecriture sainte pour autoriser sa flaterie : aveugle, qui transportoit aux estrangers l’esperance de Jacob et de Juda ; qui cherchoit en Vespasien le fils d’Abraham et de David ; et attribuoit à un prince idolatre le titre de celuy dont les lumieres devoient retirer les gentils de l’idolatrie. La conjoncture des temps le favorisoit. Mais pendant qu’il attribuoit à Vespasien ce que Jacob avoit dit du Christ, les zelez qui défendoient Jérusalem se l’attribuoient à eux-mesmes. C’est sur ce seul fondement qu’ils se promettoient l’empire du monde, comme Josephe le raconte ; plus raisonnables que luy, en ce que du moins ils ne sortoient pas de la nation pour chercher l’accomplissement des promesses faites à leurs peres. Comment n’ouvroient-ils pas les yeux au grand fruit que faisoit deslors parmi les gentils la prédication de l’evangile, et à ce nouvel empire que Jesus-Christ établissoit par toute la terre ? Qu’y avoit-il de plus beau qu’un empire où la pieté regnoit, où le vray dieu triomphoit de l’idolatrie, où la vie éternelle estoit annoncée aux nations infideles ; et l’empire mesme des Cesars n’estoit-il pas une vaine pompe à comparaison de celuy-cy ? Mais cét empire n’estoit pas assez éclatant aux yeux du monde. Qu’il faut estre desabusé des grandeurs humaines pour connoistre Jesus-Christ ! Les juifs connurent les temps ; les juifs voyoient les peuples appellez au dieu d’Abraham selon l’oracle de Jacob par Jesus-Christ et par ses disciples : et toutefois ils le méconnurent ce Jesus qui leur estoit déclaré par tant de marques. Et encore que durant sa vie et aprés sa mort il confirmast sa mission par tant de miracles, ces aveugles le rejetterent, parce qu’il n’avoit en luy que la solide grandeur destituée de tout l’appareil qui frape les sens, et qu’il venoit plustost pour condamner que pour couronner leur ambition aveugle. Et toutefois forcez par les conjonctures et les circonstances du temps, malgré leur aveuglement ils sembloient quelquefois sortir de leurs préventions. Tout se disposoit tellement du temps de Nostre Seigneur à la manifestation du messie, qu’ils soupçonnerent que Saint Jean Baptiste le pouvoit bien estre. Sa maniere de vie austere, extraordinaire, étonnante, les frapa ; et au defaut des grandeurs du monde, ils parurent vouloir d’abord se contenter de l’éclat d’une vie si prodigieuse. La vie simple et commune de Jesus-Christ rebuta ces esprits grossiers autant que superbes qui ne pouvoient estre pris que par les sens, et qui d’ailleurs éloignez d’une conversion sincere, ne vouloient rien admirer que ce qu’ils regardoient comme inimitable. De cette sorte Saint Jean Baptiste, qu’on jugea digne d’estre le Christ, n’en fut pas cru quand il montra le Christ veritable ; et Jesus-Christ, qu’il falloit imiter quand on y croyoit, parut trop humble aux juifs pour estre suivi. Cependant l’impression qu’ils avoient conceûë que le Christ devoit paroistre en ce temps, estoit si forte, qu’elle demeura prés d’un siecle parmi eux. Ils crurent que l’accomplissement des propheties pouvoit avoir une certaine étenduë, et n’estoit pas toûjours toute renfermée dans un point précis ; de sorte que prés de cent ans il ne se parloit parmi eux que des faux Christs qui se faisoient suivre, et des faux prophetes qui les annonçoient. Les siecles précedens n’avoient rien veû de semblable ; et les juifs ne prodiguerent le nom du Christ, ni quand Judas Le Machabée remporta sur leur tyran tant de victoires, ni quand son frere Simon les affranchit du joug des gentils, ni quand le premier Hyrcan fit tant de conquestes. Les temps et les autres marques ne convenoient pas, et ce n’est que dans le siecle de Jesus-Christ qu’on a commencé à parler de tous ces messies. Les samaritains qui lisoient dans le pentateuque la prophetie de Jacob, se firent des Christs aussi-bien que les juifs, et un peu aprés Jesus-Christ ils reconnurent leur Dosithée. Simon Le Magicien de mesme païs se vantoit aussi d’estre le fils de Dieu, et Menandre son disciple se disoit le sauveur du monde. Dés le vivant de Jesus-Christ la samaritaine avoit cru que le messie alloit venir : tant il estoit constant dans la nation, et parmi tous ceux qui lisoient l’ancien oracle de Jacob, que le Christ devoit paroistre dans ces conjonctures. Quand le terme fut tellement passé qu’il n’y eût plus rien à attendre, et que les juifs eûrent veû par experience que tous les messies qu’ils avoient suivis, loin de les tirer de leurs maux, n’avoient fait que les y enfoncer davantage : alors ils furent long-temps sans qu’il parust parmi eux de nouveaux messies ; et Barchochebas est le dernier qu’ils ayent reconnu pour tel dans ces premiers temps du christianisme. Mais l’ancienne impression ne put estre entierement effacée. Au lieu de croire que le Christ avoit paru, comme ils avoient fait encore au temps d’Adrien ; sous les Antonins ses successeurs, ils s’aviserent de dire que leur messie estoit au monde, bien qu’il ne parust pas encore, parce qu’il attendoit le prophete Elie qui devoit venir le sacrer. Ce discours estoit commun parmi eux dans le temps de saint Justin ; et nous trouvons aussi dans leur talmud la doctrine d’un de leurs maistres des plus anciens, qui disoit que le Christ estoit venu etc.
une telle réverie ne put pas entrer dans les esprits ; et les juifs contraints enfin d’avoûër que le messie n’estoit pas venu dans le temps qu’ils avoient raison de l’attendre selon leurs anciennes propheties, tomberent dans un autre abisme. Peu s’en fallut qu’ils ne renonçassent à l’esperance de leur messie qui leur manquoit dans le temps ; et plusieurs suivirent un fameux rabbin, dont les paroles se trouvent encore conservées dans le talmud. Celuy-cy voyant le terme passé de si loin, conclut que les israëlites n’avoient plus de messie à attendre, etc. a la verité cette opinion, loin de prévaloir parmi les juifs, y a esté détestée. Mais comme ils ne connoissent plus rien dans les temps qui leur sont marquez par leurs propheties, et qu’ils ne sçavent par où sortir de ce labyrinthe, ils ont fait un article de foy de cette parole que nous lisons dans le talmud, etc. : comme on voit dans une tempeste qui a écarté le vaisseau trop loin de sa route, le pilote desesperé abandonner son calcul, et aller où le mene le hazard.
Depuis ce temps, toute leur étude a esté d’éluder les propheties où le temps du Christ estoit marqué : ils ne se sont pas souciez de renverser toutes les traditions de leurs peres, pourveû qu’ils pussent oster aux chrestiens ces admirables propheties ; et ils en sont venus jusques à dire que celle de Jacob ne regardoit pas le Christ. Mais leurs anciens livres les démentent. Cette prophetie est entenduë du messie dans le talmud, et la maniere dont nous l’expliquons se trouve dans leurs paraphrases, c’est à dire dans les commentaires les plus authentiques et les plus respectez qui soient parmi eux. Nous y trouvons en propres termes que la maison et le royaume de Juda, auquel se devoit réduire un jour toute la posterité de Jacob et tout le peuple d’Israël, produiroit toûjours des juges et des magistrats , jusqu’à la venuë du messie, sous lequel il se formeroit un royaume composé de tous les peuples. C’est le témoignage que rendoient encore aux juifs dans les premiers temps du christianisme, leurs plus célebres docteurs et les plus receûs. L’ancienne tradition si ferme, et si établie ne pouvoit estre abolie d’abord ; et quoy-que les juifs n’appliquassent pas à Jesus-Christ la prophetie de Jacob, ils n’avoient encore osé nier qu’elle ne convinst au messie. Ils n’en sont venus à cét excés que long-temps aprés, et lors que pressez par les chrestiens ils ont enfin apperceû que leur propre tradition estoit contre eux.
Pour la prophetie de Daniel où la venuë du Christ estoit renfermée dans le terme de 490]ans, à compter depuis la vingtiéme année d’Artaxerxe à la longue main : comme ce terme menoit à la fin du quatriéme millenaire du monde, c’estoit aussi une tradition tres-ancienne parmi les juifs, que le messie paroistroit vers la fin de ce quatriéme millenaire, et environ deux mille ans aprés Abraham. Un Elie, dont le nom est grand parmi les juifs, quoyque ce ne soit pas le prophete, l’avoit ainsi enseigné avant la naissance de Jesus-Christ ; et la tradition s’en est conservée dans le livre du talmud. Vous avez veû ce terme accompli à la venuë de Nostre Seigneur, puis qu’il a paru en effet environ deux mille ans aprés Abraham, et vers l’an 4000 du monde. Cependant les juifs ne l’ont pas connu ; et frustrez de leur attente, ils ont dit que leurs pechez avoient retardé le messie qui devoit venir. Mais cependant nos dates sont asseûrées de leur aveu propre ; et c’est un trop grand aveuglement de faire dépendre des hommes un terme que Dieu a marqué si précisément dans Daniel. C’est encore pour eux un grand embarras de voir que ce prophete fasse aller le temps du Christ avant celuy de la ruine de Jérusalem ; de sorte que ce dernier temps estant accompli, celuy qui le précede le doit estre aussi.
Josephe s’est icy trompé trop grossiérement. Il a bien compté les semaines qui devoient estre suivies de la desolation du peuple juif ; et les voyant accomplies dans le temps que Tite mit le siége devant Jérusalem, il ne douta point que le moment de la perte de cette ville ne fust arrivé. Mais il ne considera pas que cette desolation devoit estre précedée de la venuë du Christ et de sa mort ; de sorte qu’il n’entendit que la moitié de la prophetie.
Les juifs qui sont venus aprés luy ont voulu suppléer à ce defaut. Ils nous ont forgé un Agrippa descendu d’Hérode, que les romains, disent-ils, ont fait mourir un peu devant la ruine de Jérusalem ; et ils veulent que cét Agrippa, Christ par son titre de roy, soit le Christ dont il est parlé dans Daniel : nouvelle preuve de leur aveuglement. Car outre que cét Agrippa ne peut estre ni le juste, ni le saint des saints, ni la fin des propheties, tel que devoit estre le Christ que Daniel marquoit en ce lieu ; outre que le meurtre de cét Agrippa, dont les juifs estoient innocens, ne pouvoit pas estre la cause de leur desolation, comme devoit estre la mort du Christ de Daniel : ce que disent icy les juifs est une fable. Cét Agrippa descendu d’Hérode fut toûjours du parti des romains : il fut toûjours bien traité par leurs empereurs, et regna dans un canton de la Judée long-temps aprés la prise de Jerusalem, comme l’atteste Josephe et les autres contemporains.
Ainsi tout ce qu’inventent les juifs pour éluder les propheties, les confond. Eux-mesmes ils ne se fient pas à des inventions si grossieres, et leur meilleure défense est dans cette loy qu’ils ont établie de ne supputer plus les jours du messie. Par là ils ferment les yeux volontairement à la verité, et renoncent aux propheties où le Saint Esprit a luy-mesme compté les années : mais pendant qu’ils y renoncent, ils les accomplissent, et font voir la verité de ce qu’elles disent de leur aveuglement et de leur chute.
Qu’ils répondent ce qu’ils voudront aux propheties : la desolation qu’elles prédisoient leur est arrivée dans le temps marqué ; l’évenement est plus fort que toutes leurs subtilitez ; et si le Christ n’est venu dans cette fatale conjoncture, les prophetes en qui ils esperent les ont trompez. Et pour achever de les convaincre, remarquez deux circonstances qui ont accompagné leur chute et la venuë du sauveur du monde : l’une, que la succession des pontifes perpetuelle et inalterable depuis Aaron, finit alors ; l’autre, que la distinction des tribus et des familles toûjours conservée jusqu’à ce temps y perit de leur aveu propre.
Cette distinction estoit necessaire jusques au temps du messie. De Levi devoient naistre les ministres des choses sacrées. D’Aaron devoient sortir les prestres et les pontifes. De Juda devoit sortir le messie mesme. Si la distinction des familles n’eust subsisté jusqu’à la ruine de Jérusalem, et jusqu’à la venuë de Jesus-Christ, les sacrifices judaïques auroient peri devant le temps, et David eust esté frustré de la gloire d’estre reconnu pour le pere du messie. Le messie est-il arrivé ? Le sacerdoce nouveau, selon l’ordre de Melchisedech, a-t-il commencé en sa personne, et la nouvelle royauté qui n’estoit pas de ce monde a-t-elle paru ? On n’a plus besoin d’Aaron, ni de Levi, ni de Juda, ni de David, ni de leurs familles. Aaron n’est plus necessaire dans un temps où les sacrifices devoient cesser selon Daniel. La maison de David et de Juda a accompli sa destinée lors que le Christ de Dieu en est sorti ; et comme si les juifs renonçoient eux-mesmes à leur esperance, ils oublient précisément en ce temps la succession des familles jusques alors si soigneusement et si religieusement retenuë.
N’omettons pas une des marques de la venuë du messie, et peut-estre la principale si nous la sçavons bien entendre, quoy-qu’elle fasse le scandale et l’horreur des juifs. C’est la rémission des pechez annoncée au nom d’un sauveur souffrant, d’un sauveur humilié et obéïssant jusqu’à la mort. Daniel avoit marqué parmi ses semaines, la semaine mysterieuse que nous avons observée, où le Christ devoit estre immolé, où l’alliance devoit estre confirmée par sa mort, où les anciens sacrifices devoient perdre leur vertu. Joignons Daniel avec Isaïe : nous trouverons tout le fond d’un si grand mystere ; nous verrons l’homme de douleurs, etc. ouvrez les yeux, incredules : n’est-il pas vray que la rémission des pechez vous a esté preschée au nom de Jesus-Christ crucifié ? S’estoit-on jamais avisé d’un tel mystere ? Quelqu’autre que Jesus-Christ, ou devant luy, ou aprés, s’est-il glorifié de laver les pechez par son sang ? Se sera-t-il fait crucifier exprés pour aquerir un vain honneur, et accomplir en luy-mesme une si funeste prophetie ? Il faut se taire, et adorer dans l’evangile une doctrine qui ne pourroit pas mesme venir dans la pensée d’aucun homme, si elle n’estoit veritable. L’embarras des juifs est extréme dans cét endroit : ils trouvent dans leurs ecritures trop de passages où il est parlé des humiliations de leur messie. Que deviendront donc ceux où il est parlé de sa gloire et de ses triomphes ? Le dénoûëment naturel est, qu’il viendra aux triomphes par les combats, et à la gloire par les souffrances. Chose incroyable ! Les juifs ont mieux aimé mettre deux messies. Nous voyons dans leur talmud et dans d’autres livres d’une pareille antiquité, qu’ils attendent un messie souffrant, et un messie plein de gloire ; l’un mort et ressuscité ; l’autre toûjours heureux et toûjours vainqueur ; l’un à qui conviennent tous les passages où il est parlé de foiblesse ; l’autre à qui conviennent tous ceux où il est parlé de grandeur ; l’un enfin fils de Joseph, car on n’a pû luy denier un des caracteres de Jesus-Christ qui a esté réputé fils de Joseph ; et l’autre fils de David : sans jamais vouloir entendre que ce messie fils de David devoit, selon David, boire du torrent avant que de lever la teste ; c’est à dire, estre affligé avant que d’estre triomphant , comme le dit luy-mesme le fils de David. Etc. Au reste, si nous entendons du messie ce grand passage où Isaïe nous represente si vivement l’homme de douleurs frapé pour nos pechez , et défiguré comme un lepreux , nous sommes encore soustenus dans cette explication aussi-bien que dans toutes les autres par l’ancienne tradition des juifs ; et malgré leurs préventions, le chapitre tant de fois cité de leur talmud nous enseigne que ce lepreux chargé des pechez du peuple sera le messie . Les douleurs du messie qui luy seront causées par nos pechez, sont célebres dans le mesme endroit et dans les autres livres des juifs. Il y est souvent parlé de l’entrée aussi humble que glorieuse qu’il devoit faire dans Jérusalem monté sur un asne, et cette célebre prophetie de Zacharie luy est appliquée. De quoy les juifs ont-ils à se plaindre ? Tout leur estoit marqué en termes précis dans leurs prophetes : leur ancienne tradition avoit conservé l’explication naturelle de ces célebres propheties ; et il n’y a rien de plus juste que ce reproche que leur fait le sauveur du monde : hypocrites, vous sçavez juger par les vents et par ce qui vous paroist dans le ciel, si le temps sera serein ou pluvieux ; et vous ne sçavez pas connoistre à tant de signes qui vous sont donnez, le temps où vous estes ! Concluons donc que les juifs ont eû veritablement raison de dire que tous les termes de la venuë du messie sont passez . Juda n’est plus un royaume ni un peuple : d’autres peuples ont reconnu le messie qui devoit estre envoyé. Jesus-Christ a esté montré aux gentils : à ce signe, ils ont accouru au dieu d’Abraham, et la benediction de ce patriarche s’est répanduë par toute la terre. L’homme de douleurs a esté presché, et la rémission des pechez a esté annoncée par sa mort. Toutes les semaines se sont écoulées ; la desolation du peuple et du sanctuaire, juste punition de la mort du Christ, a eû son dernier accomplissement ; enfin le Christ a paru avec tous les caracteres que la tradition des juifs y reconnoissoit, et leur incredulité n’a plus d’excuse.
Aussi voyons-nous depuis ce temps des marques indubitables de leur réprobation. Aprés Jesus-Christ ils n’ont fait que s’enfoncer de plus en plus dans l’ignorance et dans la misere, d’où la seule extrémité de leurs maux, et la honte d’avoir esté si souvent en proye à l’erreur les fera sortir, ou plustost la bonté de Dieu, quand le temps arresté par sa providence pour punir leur ingratitude et dompter leur orgueïl sera accompli. Cependant ils demeurent la risée des peuples, et l’objet de leur aversion, sans qu’une si longue captivité les fasse revenir à eux, encore qu’elle deust suffire pour les convaincre. Car enfin, comme leur dit Saint Jerosme, etc. C’est ce que disoit Saint Jerosme. L’argument s’est fortifié depuis, et douze cens ans ont esté ajoustez à la desolation du peuple juif. Disons-luy donc au lieu de quatre cens ans que seize siecles ont veû durer sa captivité sans que son joug devienne plus leger. Etc.
XI.
Réflexions particulieres sur la conversion des Gentils. Profond conseil de Dieu, qui les vouloit convertir pzr la Croix de Jesus-Christ. Raisonnement de Saint Paul sur cette maniere de les convertir.
Cette conversion des gentils estoit la seconde chose qui devoit arriver au temps du messie, et la marque la plus asseûrée de sa venuë. Nous avons veû comme les prophetes l’avoient clairement prédite, et leurs promesses se sont verifiées dans les temps de Nostre Seigneur. Il est certain qu’alors seulement, et ni plustost ni plus tard, ce que les philosophes n’ont osé tenter, ce que les prophetes ni le peuple juif lors qu’il a esté le plus protegé et le plus fidele n’ont pû faire, douze pescheurs envoyez par Jesus-Christ et témoins de sa résurrection l’ont accompli. C’est que la conversion du monde ne devoit estre l’ouvrage ni des philosophes, ni mesme des prophetes : il estoit réservé au Christ, et c’estoit le fruit de sa croix.
Il falloit à la verité que ce Christ et ses apostres sortissent des juifs, et que la prédication de l’evangile commençast à Jérusalem. Etc. Et il estoit convenable que la nouvelle lumiere dont les peuples plongez dans l’idolatrie, devoient un jour estre éclairez, se répandist par tout l’univers du lieu où elle avoit toûjours esté. C’estoit en Jesus-Christ fils de David et d’Abraham que toutes les nations devoient estre benies et sanctifiées. Nous l’avons souvent remarqué. Mais nous n’avons pas encore observé la cause pour laquelle ce Jesus souffrant, ce Jesus crucifié et anéanti, devoit estre le seul auteur de la conversion des gentils, et le seul vainqueur de l’idolatrie.
Saint Paul nous a expliqué ce grand mystere au I chapitre de la I epistre aux corinthiens, et il est bon de considerer ce bel endroit dans toute sa suite. le Seigneur, dit-il, m’a envoyé prescher l’evangile, etc. sans doute, puis qu’elle n’a pû tirer les hommes de leur ignorance. Mais voicy la raison que Saint Paul en donne. C’est que Dieu voyant que le monde avec la sagesse humaine ne l’avoit point reconnu par les ouvrages de sa sagesse , c’est à dire, par les créatures qu’il avoit si bien ordonnées, il a pris une autre voye, et a résolu de sauver ses fideles par la folie de la prédication , c’est à dire, par le mystere de la croix, où la sagesse humaine ne peut rien comprendre.
Nouveau et admirable dessein de la divine providence ! Dieu avoit introduit l’homme dans le monde, où de quelque costé qu’il tournast les yeux, la sagesse du créateur reluisoit dans la grandeur, dans la richesse et dans la disposition d’un si bel ouvrage. L’homme cependant l’a méconnu : les créatures qui se presentoient pour élever nostre esprit plus haut, l’ont arresté : l’homme aveugle et abruti les a servies ; et non content d’adorer l’oeuvre des mains de Dieu, il a adoré l’oeuvre de ses propres mains. Des fables plus ridicules que celles que l’on conte aux enfans, ont fait sa religion : il a oublié la raison : Dieu la luy veut faire oublier d’une autre sorte. Un ouvrage dont il entendoit la sagesse ne l’a point touché ; un autre ouvrage luy est presenté, où son raisonnement se perd, et où tout luy paroist folie : c’est la croix de Jesus-Christ. Ce n’est point en raisonnant qu’on entend ce mystere ; c’est en captivant son intelligence etc. en effet, que comprenons-nous dans ce mystere où le Seigneur de gloire est chargé d’opprobres ; où la sagesse divine est traitée de folle ; où celuy qui asseûré en luy-mesme de sa naturelle grandeur, n’a pas crû s’attribuer trop etc. toutes nos pensées se confondent ; et comme disoit Saint Paul, il n’y a rien qui paroisse de plus insensé à ceux qui ne sont pas éclairez d’enhaut. Tel estoit le remede que Dieu préparoit à l’idolatrie. Il connoissoit l’esprit de l’homme, et il sçavoit que ce n’estoit pas par raisonnement qu’il falloit détruire une erreur que le raisonnement n’avoit pas établie. Il y a des erreurs où nous tombons en raisonnant, car l’homme s’embrouïlle souvent à force de raisonner : mais l’idolatrie estoit venuë par l’extrémité opposée ; c’estoit en éteignant tout raisonnement, et en laissant dominer les sens qui vouloient tout revestir des qualitez dont ils sont touchez. C’est par là que la divinité estoit devenuë visible, et grossiere. Les hommes luy ont donné leur figure, et ce qui estoit plus honteux encore, leurs vices et leurs passions. Le raisonnement n’avoit point de part à une erreur si brutale. C’estoit un renversement du bon sens, un délire, une phrénesie. Raisonnez avec un phrénetique, et contre un homme qu’une fiévre ardente fait extravaguer ; vous ne faites que l’irriter, et rendre le mal irremédiable : il faut aller à la cause, redresser le temperament, et calmer les humeurs dont la violence cause de si étranges transports. Ainsi ce ne doit pas estre le raisonnement qui guerisse le délire de l’idolatrie. Qu’ont gagné les philosophes avec leurs discours pompeux, avec leur stile sublime, avec leurs raisonnemens si artificieusement arrangez ? Platon avec son éloquence qu’on a crû divine, a-t-il renversé un seul autel où ces monstrueuses divinitez estoient adorées ? Au contraire, luy et ses disciples, et tous les sages du siecle ont sacrifié au mensonge : etc. N’est-ce donc pas avec raison que Saint Paul s’est écrié dans nostre passage, etc. Ont-ils pû seulement détruire les fables de l’idolatrie ? Ont-ils seulement soupçonné qu’il fallust s’opposer ouvertement à tant de blasphêmes, et souffrir, je ne dis pas le dernier supplice, mais le moindre affront pour la verité ? Loin de le faire, ils ont retenu la verité captive, et ont posé pour maxime qu’en matiere de religion, il falloit suivre le peuple : le peuple qu’ils méprisoient tant, a esté leur regle dans la matiere la plus importante de toutes, et où leurs lumieres sembloient le plus necessaires. Qu’as-tu donc servi, ô philosophie ? Etc. C’est ainsi que Dieu a fait voir par experience, que la ruine de l’idolatrie ne pouvoit pas estre l’ouvrage du seul raisonnement humain. Loin de luy commettre la guerison d’une telle maladie, Dieu a achevé de le confondre par le mystere de la croix, et tout ensemble il a porté le remede jusqu’à la source du mal. L’idolatrie, si nous l’entendons, prenoit sa naissance de ce profond attachement que nous avons à nous-mesmes. C’est ce qui nous avoit fait inventer des dieux semblables à nous ; des dieux qui en effet n’estoient que des hommes sujets à nos passions, à nos foiblesses, et à nos vices : de sorte que sous le nom des fausses divinitez, c’estoit en effet leurs propres pensées, leurs plaisirs et leurs fantaisies que les gentils adoroient.
Jesus-Christ nous fait entrer dans d’autres voyes. Sa pauvreté, ses ignominies et sa croix le rendent un objet horrible à nos sens. Il faut sortir de soy-mesme, renoncer à tout, tout crucifier pour le suivre. L’homme arraché à luy-mesme et à tout ce que sa corruption luy faisoit aimer, devient capable d’adorer Dieu et sa verité éternelle dont il veut doresnavant suivre les regles.
Là perissent et s’évanoûïssent toutes les idoles, et celles qu’on adoroit sur des autels, et celles que chacun servoit dans son coeur. Celles-cy avoient élevé les autres. On adoroit Venus, parce qu’on se laissoit dominer à l’amour, et qu’on en aimoit la puissance. Bacchus le plus enjoûé de tous les dieux avoit des autels, parce qu’on s’abandonnoit, et qu’on sacrifioit, pour ainsi dire, à la joye des sens plus douce et plus enyvrante que le vin. Jesus-Christ par le mystere de sa croix vient imprimer dans les coeurs l’amour des souffrances au lieu de l’amour des plaisirs. Les idoles qu’on adoroit au dehors furent dissipées, parce que celles qu’on adoroit au dedans ne subsistoient plus : le coeur purifié, comme dit Jesus-Christ luy-mesme, est rendu capable de voir Dieu ; et l’homme loin de faire Dieu semblable à soy, tasche plustost, autant que le peut souffrir son infirmité, à devenir semblable à Dieu. Le mystere de Jesus-Christ nous a fait voir comment la divinité pouvoit sans se ravilir estre unie à nostre nature, et se revestir de nos foiblesses. Le verbe s’est incarné : celuy qui avoit la forme et la nature de Dieu , sans perdre ce qu’il estoit, a pris la forme d’esclave . Inalterable en luy-mesme, il s’unit, et il s’approprie une nature étrangere. O hommes, vous vouliez des dieux qui ne fussent, à dire vray, que des hommes, et encore des hommes vicieux ! C’estoit un trop grand aveuglement. Mais voicy un nouvel objet d’adoration qu’on vous propose ; c’est un dieu et un homme tout ensemble, mais un homme qui n’a rien perdu de ce qu’il estoit en prenant ce que nous sommes. La divinité demeure immuable, et sans pouvoir se dégrader, elle ne peut qu’élever ce qu’elle unit avec elle. Mais encore qu’est-ce que Dieu a pris de nous ? Nos vices et nos pechez ? A Dieu ne plaise : il n’a pris de l’homme que ce qu’il y a fait, et il est certain qu’il n’y avoit fait, ni le peché, ni le vice. Il y avoit fait la nature ; il l’a prise. On peut dire qu’il avoit fait la mortalité avec l’infirmité qui l’accompagne, parce qu’encore qu’elle ne fust pas du premier dessein, elle estoit le juste supplice du peché, et en cette qualité elle estoit l’oeuvre de la justice divine. Aussi Dieu n’a-t-il pas dédaigné de la prendre ; et en prenant la peine du peché sans le peché mesme, il a montré qu’il estoit, non pas un coupable qu’on punissoit, mais le juste qui expioit les pechez des autres. De cette sorte, au lieu des vices que les hommes mettoient dans leurs dieux, toutes les vertus ont paru dans ce dieu-homme ; et afin qu’elles y parussent dans les dernieres épreuves, elles y ont paru au milieu des plus horribles tourmens. Ne cherchons plus d’autre dieu visible aprés celuy-cy : il est seul digne d’abbatre toutes les idoles ; et la victoire qu’il devoit remporter sur elles est attachée à sa croix.
C’est à dire qu’elle est attachée à une folie apparente. Etc. Voilà le dernier coup qu’il falloit donner à nostre superbe ignorance. La sagesse où on nous mene est si sublime, qu’elle paroist folie à nostre sagesse ; et les regles en sont si hautes, que tout nous y paroist un égarement. Mais si cette divine sagesse nous est impenétrable en elle-mesme, elle se déclare par ses effets. Une vertu sort de la croix, et toutes les idoles sont ébranlées. Nous les voyons tomber par terre, quoy-que soustenuës par toute la puissance romaine. Ce ne sont point les sages, ce ne sont point les nobles, ce ne sont point les puissans qui ont fait un si grand miracle. L’oeuvre de Dieu a esté suivie, et ce qu’il avoit commencé par les humiliations de Jesus-Christ, il l’a consommé par les humiliations de ses disciples. considerez, mes freres, c’est ainsi que Saint Paul acheve son admirable discours, considerez ceux que Dieu a appellez parmi vous, et dont il a composé cette eglise victorieuse du monde. Etc. Les apostres et leurs disciples, le rebut du monde, et le néant mesme, à les regarder par les yeux humains, ont prévalu à tous les empereurs et à tout l’empire. Les hommes avoient oublié la création, et Dieu l’a renouvellée en tirant de ce néant son eglise qu’il a rendu toute puissante contre l’erreur. Il a confondu avec les idoles toute la grandeur humaine qui s’interessoit à les défendre ; et il a fait un si grand ouvrage, comme il avoit fait l’univers, par la seule force de sa parole.
XII.
Diverses formes de l'Idolatrie : les sens, l'interet, un faux respect de l'antiquité, la Politique, la Philosophie, & les Heresies viennent à son secours : l'Eglise triomphe de tout.
L’idolatrie nous paroist la foiblesse mesme, et nous avons peine à comprendre qu’il ait fallu tant de force pour la détruire. Mais au contraire son extravagance fait voir la difficulté qu’il y avoit à la vaincre ; et un si grand renversement du bon sens montre assez combien le principe estoit gasté. Le monde avoit vieilli dans l’idolatrie ; et enchanté par ses idoles il estoit devenu sourd à la voix de la nature qui crioit contre elles. Quelle puissance falloit-il pour rappeller dans la memoire des hommes le vray Dieu si profondément oublié, et retirer le genre humain d’un si prodigieux assoupissement ? Tous les sens, toutes les passions, tous les interests combatoient pour l’idolatrie. Elle estoit faite pour le plaisir : les divertissemens, les spectacles, et enfin la licence mesme y faisoient une partie du culte divin. Les festes n’estoient que des jeux ; et il n’y avoit nul endroit de la vie humaine d’où la pudeur fust bannie avec plus de soin qu’elle l’estoit des mysteres de la religion. Comment accoustumer des esprits si corrompus à la régularité de la religion veritable, chaste, severe, ennemie des sens, et uniquement attachée aux biens invisibles ? Saint Paul parloit à Felix gouverneur de Judée, etc. C’estoit un discours à remettre au loin à un homme qui vouloit joûïr sans scrupule et à quelque prix que ce fust des biens de la terre.
Voulez-vous voir remuer l’interest, ce puissant ressort qui donne le mouvement aux choses humaines ? Dans ce grand décri de l’idolatrie que commençoient à causer dans toute l’Asie les prédications de Saint Paul, les ouvriers qui gagnoient leur vie en faisant de petits temples d’argent de la Diane d’Ephese s’assemblerent, et le plus accredité d’entre eux leur representa que leur gain alloit cesser : etc.
Que l’interest est puissant, et qu’il est hardi quand il peut se couvrir du prétexte de la religion ! Il n’en fallut pas davantage pour émouvoir ces ouvriers. Ils sortirent tous ensemble criant comme des furieux, la grande Diane des ephesiens, et traisnant les compagnons de Saint Paul au theatre, où toute la ville s’estoit assemblée. Alors les cris redoublerent, et durant deux heures la place publique retentissoit de ces mots, la grande Diane des ephesiens . Saint Paul et ses compagnons furent à peine arrachez des mains du peuple par les magistrats qui craignirent qu’il n’arrivast de plus grands desordres dans ce tumulte. Joignez à l’interest des particuliers l’interest des prestres qui alloient tomber avec leurs dieux ; joignez à tout cela l’interest des villes que la fausse religion rendoit illustres, comme la ville d’Ephese qui devoit à son temple ses privileges, et l’abord des étrangers dont elle estoit enrichie : quelle tempeste devoit s’élever contre l’eglise naissante, et faut-il s’étonner de voir les apostres si souvent batus, lapidez, et laissez pour morts au milieu de la populace ? Mais un plus grand interest va remuer une plus grande machine ; l’interest de l’estat va faire agir le senat, le peuple romain et les empereurs. Il y avoit déja long-temps que les ordonnances du sénat défendoient les religions étrangeres. Les empereurs estoient entrez dans la mesme politique ; et dans cette belle déliberation où il s’agissoit de réformer les abus du gouvernement, un des principaux réglemens que Mecenas proposa à Auguste, fut d’empescher les nouveautez dans la religion qui ne manquoient pas de causer de dangereux mouvemens dans les estats. La maxime estoit veritable : car qu’y a-t-il qui émeuve plus violemment les esprits, et les porte à des excés plus étranges ? Mais Dieu vouloit faire voir que l’établissement de la religion veritable n’excitoit pas de tels troubles ; et c’est une des merveilles qui montre qu’il agissoit dans cét ouvrage. Car qui ne s’étonneroit de voir que durant trois cens ans entiers que l’eglise a eû à souffrir tout ce que la rage des persecuteurs pouvoit inventer de plus cruel, parmi tant de seditions et tant de guerres civiles, parmi tant de conjurations contre la personne des empereurs, il ne se soit jamais trouvé un seul chrestien ni bon ni mauvais ? Les chrestiens défient leurs plus grands ennemis d’en nommer un seul ; il n’y en eût jamais aucun : tant la doctrine chrestienne inspiroit de venération pour la puissance publique ; et tant fut profonde l’impression que fit dans tous les esprits cette parole du fils de Dieu, rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu .