Discours sur l'histoire universelle (page 6)

Jacques-Bénigne Bossuet · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Alors Dieu vouloit se faire connoistre par des experiences sensibles : il se montroit magnifique en promesses temporelles, bon en comblant ses enfans des biens qui flatent les sens, puissant en les delivrant des mains de leurs ennemis, fidele en les amenant dans la terre promise à leurs peres, juste par les récompenses et les chastimens qu’il leur envoyoit manifestement selon leurs oeuvres. Toutes ces merveilles préparoient les voyes aux veritez que Jesus-Christ venoit enseigner. Si Dieu est bon jusqu’à nous donner ce que demandent nos sens, combien plustost nous donnera-t-il ce que demande nostre esprit fait à son image ? S’il est si tendre et si bienfaisant envers ses enfans, renfermera-t-il son amour et ses liberalitez dans ce peu d’années qui composent nostre vie ? Ne donnera-t-il à ceux qu’il aime, qu’une ombre de felicité, et qu’une terre fertile en grains et en huile ? N’y aura-t-il point un païs où il répande avec abondance les biens veritables ?

Il y en aura un sans doute, et Jesus-Christ nous le vient montrer. Car enfin le tout-puissant n’auroit fait que des ouvrages peu dignes de luy, si toute sa magnificence ne se terminoit qu’à des grandeurs exposées à nos sens infirmes. Tout ce qui n’est pas éternel ne répond ni à la majesté d’un dieu éternel, ni aux esperances de l’homme à qui il a fait connoistre son éternité ; et cette immuable fidelité qu’il garde à ses serviteurs, n’aura jamais un objet qui luy soit proportionné, jusqu’à ce qu’elle s’étende à quelque chose d’immortel et de permanent. Il falloit donc qu’à la fin Jesus-Christ nous ouvrist les cieux pour y découvrir à nostre foy cette cité permanente où nous devons estre recueïllis aprés cette vie. Il nous fait voir que si Dieu prend pour son titre éternel, le nom de Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, c’est à cause que ces saints hommes sont toûjours vivans devant luy. Dieu n’est pas le dieu des morts : il n’est pas digne de luy de ne faire comme les hommes, qu’accompagner ses amis jusqu’au tombeau, sans leur laisser au-delà aucune esperance ; et ce luy seroit une honte de se dire avec tant de force le Dieu d’Abraham, s’il n’avoit fondé dans le ciel une cité éternelle où Abraham et ses enfans pussent vivre heureux.

C’est ainsi que les veritez de la vie future nous sont développées par Jesus-Christ. Il nous les montre, mesme dans la loy. La vraye terre promise, c’est le royaume celeste. C’est aprés cette bienheureuse patrie que soupiroient Abraham, Isaac et Jacob : la Palestine ne meritoit pas de terminer tous leurs voeux, ni d’estre le seul objet d’une si longue attente de nos peres. L’Egypte d’où il faut sortir, le desert où il faut passer, la Babylone dont il faut rompre les prisons pour entrer ou pour retourner à nostre patrie, c’est le monde avec ses plaisirs, et ses vanitez : c’est là que nous sommes vrayment captifs, et errans, séduits par le peché et ses convoitises ; il nous faut secoûër ce joug pour trouver dans Jérusalem et dans la cité de nostre dieu la liberté veritable, et un sanctuaire non fait de main d’homme , où la gloire du Dieu d’Israël nous apparoisse.

Par cette doctrine de Jesus-Christ le secret de Dieu nous est découvert, la loy est toute spirituelle, ses promesses nous introduisent à celles de l’evangile, et y servent de fondement. Une mesme lumiere nous paroist par tout : elle se leve sous les patriarches : sous Moïse et sous les prophetes elle s’accroist : Jesus-Christ plus grand que les patriarches, plus autorisé que Moïse, plus éclairé que tous les prophetes nous la montre dans sa plenitude.

A ce Christ, à cét homme-dieu, à cét homme qui tient sur la terre, comme parle saint Augustin, la place de la verité, et la fait voir personnellement résidente au milieu de nous ; à luy, dis-je, estoit réservé de nous montrer toute verité, c’est à dire celle des mysteres, celle des vertus, et celle des récompenses que Dieu a destinées à ceux qu’il aime.

C’estoit de telles grandeurs que les juifs devoient chercher en leur messie. Il n’y a rien de si grand que de porter en soy-mesme, et de découvrir aux hommes la verité toute entiere qui les nourrit, qui les dirige, et qui épure leurs yeux jusqu’à les rendre capables de voir Dieu. Dans le temps que la verité devoit estre montrée aux hommes avec cette plenitude, il estoit aussi ordonné qu’elle seroit annoncée par toute la terre, et dans tous les temps. Dieu n’a donné à Moïse qu’un seul peuple, et un temps déterminé : tous les siecles, et tous les peuples du monde sont donnez à Jesus-Christ : il a ses eleûs par tout, et son eglise répanduë dans tout l’univers ne cessera jamais de les enfanter… etc.

VII.

La descente du Saint Esprit : l’établissement de l’Eglise : les jugements de Dieu sur les Juifs & sur les Gentils.

Pour répandre dans tous les lieux et dans tous les siecles de si hautes veritez, et pour y mettre en vigueur au milieu de la corruption des pratiques si épurées, il falloit une vertu plus qu’humaine. C’est pourquoy Jesus-Christ promet d’envoyer le Saint Esprit pour fortifier ses apostres, et animer éternellement le corps de l’eglise.

Cette force du Saint Esprit, pour se déclarer davantage, devoit paroistre dans l’infirmité… etc. Pour se conformer à cét ordre ils demeurent enfermez quarante jours : le Saint Esprit descend au temps arresté ; les langues de feu tombées sur les disciples de Jesus-Christ marquent l’efficace de leur parole ; la prédication commence ; les apostres rendent témoignage à Jesus-Christ ; ils sont prests à tout souffrir pour soustenir qu’ils l’ont veû ressuscité. Les miracles suivent leurs paroles ; en deux prédications de saint Pierre huit mille juifs se convertissent, et pleurant leur erreur ils sont lavez dans le sang qu’ils avoient versé.

Ainsi l’eglise est fondée dans Jérusalem, et parmi les juifs, malgré l’incredulité du gros de la nation. Les disciples de Jesus-Christ font voir au monde une charité, une force, et une douceur qu’aucune societé n’avoit jamais eûë. La persecution s’éleve ; la foy s’augmente ; les enfans de Dieu apprennent de plus en plus à ne desirer que le ciel ; les juifs, par leur malice obstinée, attirent la vengeance de Dieu, et avancent les maux extrémes dont ils estoient menacez ; leur estat et leurs affaires empirent. Pendant que Dieu continuë à en séparer un grand nombre qu’il range parmi ses eleûs, saint Pierre est envoyé pour baptiser Corneille centurion romain. Il apprend premierement par une celeste vision, et aprés par experience, que les gentils sont appellez à la connoissance de Dieu. Jesus-Christ qui les vouloit convertir parle d’enhaut à saint Paul, qui en devoit estre le docteur ; et par un miracle inoûï jusqu’alors, de persecuteur il le fait non seulement défenseur, mais zelé prédicateur de la foy : il luy découvre le secret profond de la vocation des gentils par la réprobation des juifs ingrats, qui se rendent de plus en plus indignes de l’evangile. Saint Paul tend les mains aux gentils : il traite avec une force merveilleuse ces importantes questions,... etc. Il prouve l’affirmative par Moïse, et par les prophetes, et appelle les idolatres à la connoissance de Dieu, au nom de Jesus-Christ ressuscité. Ils se convertissent en foule : saint Paul fait voir que leur vocation est un effet de la grace, qui ne distingue plus ni juifs ni gentils. La fureur et la jalousie transporte les juifs ; ils font des complots terribles contre saint Paul, outrez principalement de ce qu’il presche les gentils, et les amene au vray Dieu : ils le livrent enfin aux romains, comme ils leur avoient livré Jesus-Christ. Tout l’empire s’émeut contre l’eglise naissante, et Neron persecuteur de tout le genre humain, fut le premier persecuteur des fideles. Ce tyran fait mourir saint Pierre et saint Paul. Rome est consacrée par leur sang ; et le martyre de saint Pierre prince des apostres établit dans la capitale de l’empire le siege principal de la religion. Cependant le temps approchoit où la vengeance divine devoit éclater sur les juifs impenitens : le desordre se met parmi eux ; un faux zele les aveugle, et les rend odieux à tous les hommes ; leurs faux prophetes les enchantent par les promesses d’un regne imaginaire. Séduits par leurs tromperies, ils ne peuvent plus souffrir aucun empire legitime, et ne donnent aucunes bornes à leurs attentats. Dieu les livre au sens réprouvé. Ils se révoltent contre les romains qui les accablent ; Tite mesme qui les ruine, reconnoist qu’il ne fait que prester sa main à Dieu irrité contre eux . Adrien acheve de les exterminer. Ils perissent avec toutes les marques de la vengeance divine : chassez de leur terre, et esclaves par tout l’univers, ils n’ont plus ni temple, ni autel, ni sacrifice, ni païs, et on ne voit en Juda aucune forme de peuple.

Dieu cependant avoit pourveû à l’éternité de son culte : les gentils ouvrent les yeux, et s’unissent en esprit aux juifs convertis. Ils entrent par ce moyen dans la race d’Abraham, et devenus ses enfans par la foy, ils heritent des promesses qui luy avoient esté faites. Un nouveau peuple se forme, et le nouveau sacrifice tant célebré par les prophetes commence à s’offrir par toute la terre. Ainsi fut accompli de point en point l’ancien oracle de Jacob : Juda est multiplié dés le commencement plus que tous ses freres ; et ayant toûjours conservé une certaine prééminence, il reçoit enfin la royauté comme heréditaire. Dans la suite, le peuple de Dieu est réduit à sa seule race ; et renfermé dans sa tribu, il prend son nom. En Juda se continuë ce grand peuple promis à Abraham, à Isaac et à Jacob ; en luy se perpetuënt les autres promesses, le culte de Dieu, le temple, les sacrifices, la possession de la terre promise qui ne s’appelle plus que la Judée. Malgré leurs divers estats, les juifs demeurent toûjours en corps de peuple reglé et de royaume, usant de ses loix. On y voit naistre toûjours ou des rois, ou des magistrats et des juges, jusqu’à ce que le messie vienne : il vient, et le royaume de Juda peu à peu tombe en ruine. Il est détruit tout à fait, et le peuple juif est chassé sans esperance de la terre de ses peres. Le messie devient l’attente des nations, et il regne sur un nouveau peuple.

Mais pour garder la succession et la continuité, il falloit que ce nouveau peuple fust enté pour ainsi dire sur le premier, et comme dit saint Paul, l’olivier sauvage sur le franc olivier, afin de participer à sa bonne seve . Aussi est-il arrivé que l’eglise établie premierement parmi les juifs, a receû enfin les gentils pour faire avec eux un mesme arbre, un mesme corps, un mesme peuple, et les rendre participans de ses graces et de ses promesses.

Ce qui arrive aprés cela aux juifs incredules sous Vespasien et sous Tite, ne regarde plus la suite du peuple de Dieu. C’est un chastiment des rebelles, qui par leur infidelité envers la semence promise à Abraham et à David, ne sont plus juifs, ni fils d’Abraham que selon la chair, et renoncent à la promesse par laquelle les nations devoient estre benies.

Ainsi cette derniere et épouvantable desolation des juifs n’est plus une transmigration, comme celle de Babylone ; ce n’est pas une suspension du gouvernement et de l’estat du peuple de Dieu, ni du service solennel de la religion : le nouveau peuple déja formé et continué avec l’ancien en Jesus-Christ n’est pas transporté ; il s’étend, et se dilate sans interruption depuis Jerusalem où il devoit naistre jusqu’aux extrémitez de la terre. Les gentils aggregez aux juifs deviennent d’oresnavant les vrais juifs, le vray royaume de Juda opposé à cét Israël schismatique et retranché du peuple de Dieu, le vray royaume de David par l’obéïssance qu’ils rendent aux loix et à l’evangile de Jesus-Christ fils de David. Aprés l’établissement de ce nouveau royaume, il ne faut pas s’étonner si tout perit dans la Judée. Le second temple ne servoit plus de rien depuis que le messie y eût accompli ce qui estoit marqué par les propheties. Ce temple avoit eû la gloire qui luy estoit promise, quand le desiré des nations y estoit venu. La Jérusalem visible avoit fait ce qui luy restoit à faire, puis que l’eglise y avoit pris sa naissance, et que de là elle étendoit tous les jours ses branches par toute la terre. La Judée n’est plus rien à Dieu ni à la religion, non plus que les juifs ; et il est juste qu’en punition de leur endurcissement, leurs ruines soient dispersées par toute la terre.

C’est ce qui leur devoit arriver au temps du messie selon Jacob, selon Daniel, selon Zacharie, et selon tous leurs prophetes : mais comme ils doivent revenir un jour à ce messie qu’ils ont méconnu, et que le dieu d’Abraham n’a pas encore épuisé ses misericordes sur la race quoy-qu’infidele de ce patriarche, il a trouvé un moyen, dont il n’y a dans le monde que ce seul exemple, de conserver les juifs hors de leur païs et dans leur ruine plus long-temps mesme que les peuples qui les ont vaincus. On ne voit plus aucun reste ni des anciens assyriens, ni des anciens medes, ni des anciens perses, ni des anciens grecs, ni mesme des anciens romains. La trace s’en est perduë, et ils se sont confondus avec d’autres peuples. Les juifs qui ont esté la proye de ces anciennes nations si célebres dans les histoires, leur ont survescu, et Dieu en les conservant nous tient en attente de ce qu’il veut faire encore des malheureux restes d’un peuple autrefois si favorisé. Cependant leur endurcissement sert au salut des gentils, et leur donne cét avantage de trouver en des mains non suspectes les ecritures qui ont prédit Jesus-Christ et ses mysteres. Nous voyons entre autres choses dans ces ecritures, et l’aveuglement et les malheurs des juifs qui les conservent si soigneusement. Ainsi nous profitons de leur disgrace : leur infidelité fait un des fondemens de nostre foy ; ils nous apprennent à craindre Dieu, et nous sont un spectacle éternel des jugemens qu’il exerce sur ses enfans ingrats, afin que nous apprenions à ne nous point glorifier des graces faites à nos peres. Un mystere si merveilleux et si utile à l’instruction du genre humain merite bien d’estre consideré. Mais nous n’avons pas besoin des discours humains pour l’entendre : le Saint Esprit a pris soin de nous l’expliquer par la bouche de saint Paul, et je vous prie d’écouter ce que cét apostre en a écrit aux romains. Aprés avoir parlé du petit nombre de juifs qui avoit receû l’evangile, et de l’aveuglement des autres, il entre dans une profonde considération de ce que doit devenir un peuple honoré de tant de graces, et nous découvre tout ensemble le profit que nous tirons de leur chute, et les fruits que produira un jour leur conversion. les juifs sont-ils donc tombez, dit-il, pour ne se relever jamais ? ... etc. qui ne trembleroit en écoutant ces paroles de l’apostre ? Pouvons-nous n’estre pas épouvantez de la vengeance qui éclate depuis tant de siecles si terriblement sur les juifs, puis que saint Paul nous avertit de la part de Dieu que nostre ingratitude nous attirera un semblable traitement ? Mais écoutons la suite de ce grand mystere. L’apostre continuë à parler aux gentils convertis... etc. Icy l’apostre s’éleve au dessus de tout ce qu’il vient de dire, et entrant dans les profondeurs des conseils de Dieu, il poursuit ainsi son discours... etc.

Ce passage d’Isaïe, que saint Paul cite icy selon les septante comme il avoit accoustumé à cause que leur version estoit connuë par toute la terre, est encore plus fort dans l’original, et pris dans toute sa suite. Car le prophete y prédit avant toutes choses la conversion des gentils par ces paroles : ceux d’Occident craindront le nom du Seigneur, et ceux d’Orient verront sa gloire . En suite sous la figure d’un fleuve rapide poussé par un vent impetueux , Isaïe voit de loin les persecutions qui feront croistre l’eglise. Enfin le Saint Esprit luy apprend ce que deviendront les juifs, et luy déclare,... etc. Il nous fait donc voir clairement, qu’aprés la conversion des gentils, le sauveur que Sion avoit méconnu, et que les enfans de Jacob avoient rejetté, se tournera vers eux, effacera leurs pechez, et leur rendra l’intelligence des propheties qu’ils auront perduë durant un long-temps, pour passer successivement, et de main en main dans toute la posterité, et n’estre plus oubliée.

Ainsi les juifs reviendront un jour, et ils reviendront pour ne s’égarer jamais ; mais ils ne reviendront qu’aprés que l’Orient et l’Occident , c’est à dire tout l’univers, auront esté remplis de la crainte et de la connoissance de Dieu.

Le Saint Esprit fait voir à saint Paul, que ce bienheureux retour des juifs sera l’effet de l’amour que Dieu a eû pour leurs peres. C’est pourquoy il acheve ainsi son raisonnement. quant à l’evangile, dit-il que nous vous preschons maintenant,... etc.

Voilà ce que dit saint Paul sur l’élection des juifs, sur leur chute, sur leur retour, et enfin sur la conversion des gentils, qui sont appellez pour tenir leur place, et pour les ramener à la fin des siecles à la benediction promise à leurs peres, c’est à dire au Christ qu’ils ont renié. Ce grand apostre nous fait voir la grace qui passe de peuple en peuple pour tenir tous les peuples dans la crainte de la perdre ; et nous en montre la force invincible, en ce qu’aprés avoir converti les idolatres, elle se réserve pour dernier ouvrage de convaincre l’endurcissement et la perfidie judaïque.

Par ce profond conseil de Dieu les juifs subsistent encore au milieu des nations, où ils sont dispersez et captifs : mais ils subsistent avec le caractere de leur réprobation, décheûs visiblement par leur infidelité des promesses faites à leurs peres, bannis de la terre promise, n’ayant mesme aucune terre à cultiver, esclaves par tout où ils sont, sans honneur, sans liberté, sans aucune figure de peuple.

Ils sont tombez en cét estat trente huit-ans aprés qu’ils ont eû crucifié Jesus-Christ, et aprés avoir employé à persecuter ses disciples le temps qui leur avoit esté laissé pour se reconnoistre. Mais pendant que l’ancien peuple est réprouvé pour son infidelité, le nouveau peuple s’augmente tous les jours parmi les gentils : l’alliance autrefois faite avec Abraham s’étend selon la promesse à tous les peuples du monde qui avoient oublié Dieu : l’eglise chrestienne appelle à luy tous les hommes ; et tranquille durant plusieurs siecles, parmi des persecutions inoûïes, elle leur montre à ne point attendre leur felicité sur la terre. C’estoit là, monseigneur, le plus digne fruit de la connoissance de Dieu, et l’effet de cete grande benediction que le monde devoit attendre par Jesus-Christ. Elle alloit se répandant tous les jours de famille en famille, et de peuple en peuple : les hommes ouvroient les yeux de plus en plus pour connoistre l’aveuglement où l’idolatrie les avoit plongez ; et malgré toute la puissance romaine on voyoit les chrestiens sans révolte, sans faire aucun trouble, et seulement en souffrant toute sorte d’inhumanitez, changer la face du monde, et s’étendre par tout l’univers.

La promptitude inoûïe avec laquelle se fit ce grand changement, est un miracle visible. Jesus-Christ avoit prédit que son evangile seroit bientost presché par toute la terre : cette merveille devoit arriver incontinent aprés sa mort ; et il avoit dit, qu’aprés qu’on l’auroit élevé de terre, c’est à dire qu’on l’auroit attaché à la croix, il attireroit à luy toutes choses . Ses apostres n’avoient pas encore achevé leur course, et Saint Paul disoit déja aux romains, que leur foy estoit annoncée dans tout le monde . Il disoit aux colossiens que l’evangile estoit oûï de toute créature qui estoit sous le ciel ; qu’il estoit presché, qu’il fructifioit, qu’il croissoit par tout l’univers . Une tradition constante nous apprend que Saint Thomas le porta aux Indes, et les autres en d’autres païs éloignez. Mais on n’a pas besoin des histoires pour confirmer cette verité : l’effet parle, et on voit assez avec combien de raison Saint Paul applique aux apostres ce passage du psalmiste, etc. Sous leurs disciples il n’y avoit presque plus de païs si reculé et si inconnu où l’evangile n’eust penetré. Cent ans aprés Jesus-Christ, Saint Justin comptoit déja parmi les fideles beaucoup de nations sauvages, et jusqu’à ces peuples vagabonds qui erroient deçà et delà sur des chariots sans avoir de demeure fixe. Ce n’estoit point une vaine exageration ; c’estoit un fait constant et notoire, qu’il avançoit en presence des empereurs, et à la face de tout l’univers. Saint Irenée vient un peu aprés, et on voit croistre le dénombrement qui se faisoit des eglises. Leur concorde estoit admirable : ce qu’on croyoit dans les Gaules, dans les Espagnes, dans la Germanie, on le croyoit dans l’Egypte et dans l’Orient ; et comme il n’y avoit qu’un mesme soleil etc.

si peu qu’on avance, on est étonné des progrés qu’on voit. Au milieu du troisiéme siecle, Tertullien et Origene font voir dans l’eglise des peuples entiers qu’un peu devant on n’y mettoit pas. Ceux qu’Origene exceptoit, qui estoient les plus éloignez du monde connu, y sont mis un peu aprés par Arnobe. Que pouvoit avoir veû le monde pour se rendre si promptement à Jesus-Christ ? S’il a veû des miracles, Dieu s’est meslé visiblement dans cét ouvrage ; et s’il se pouvoit faire qu’il n’en eust pas veû, ne seroit-ce pas un nouveau miracle plus grand et plus incroyable que ceux qu’on ne veut pas croire, d’avoir converti le monde sans miracle, d’avoir fait entrer tant d’ignorans dans des mysteres si hauts, d’avoir inspiré à tant de sçavans une humble soumission, et d’avoir persuadé tant de choses incroyables à des incredules ?

Mais le miracle des miracles, si je puis parler de la sorte, c’est qu’avec la foy des mysteres, les vertus les plus éminentes, et les pratiques les plus penibles se sont répanduës par toute la terre. Les disciples de Jesus-Christ l’ont suivi dans les voyes les plus difficiles. Souffrir tout pour la verité, a esté parmi ses enfans un exercice ordinaire ; et pour imiter leur sauveur ils ont couru aux tourmens avec plus d’ardeur que les autres n’ont fait aux délices. On ne peut compter les exemples ni des riches qui se sont appauvris pour aider les pauvres, ni des pauvres qui ont préferé la pauvreté aux richesses, ni des vierges qui ont imité sur la terre la vie des anges, ni des pasteurs charitables qui se sont fait tout à tous, toûjours prests à donner à leur troupeau non seulement leurs veilles et leurs travaux, mais leurs propres vies. Que diray-je de la penitence et de la mortification ? Les juges n’exercent pas plus severement la justice sur les criminels, que les pecheurs penitens l’ont exercée sur eux-mesmes. Bien plus, les innocens ont puni en eux avec une rigueur incroyable cette pente prodigieuse que nous avons au peché. La vie de Saint Jean Baptiste qui parut si surprenante aux juifs, est devenuë commune parmi les fideles ; les deserts ont esté peuplez de ses imitateurs ; et il y a eû tant de solitaires, que des solitaires plus parfaits ont esté contraints de chercher des solitudes plus profondes, tant on a fuy le monde, tant la vie contemplative a esté goustée.

Tels estoient les fruits précieux que devoit produire l’evangile. L’eglise n’est pas moins riche en exemples qu’en préceptes, et sa doctrine a paru sainte, en produisant une infinité de saints. Dieu qui sçait que les plus fortes vertus naissent parmi les souffrances, l’a fondée par le martyre, et l’a tenuë durant trois cens ans dans cét estat, sans qu’elle eust un seul moment pour se reposer. Aprés qu’il eût fait voir par une si longue experience qu’il n’avoit pas besoin du secours humain ni des puissances de la terre pour établir son eglise, il y appella enfin les empereurs, et fit du grand Constantin un protecteur déclaré du christianisme. Depuis ce temps les rois ont accouru de toutes parts à l’eglise ; et tout ce qui estoit écrit dans les propheties touchant sa gloire future, s’est accompli aux yeux de toute la terre. Que si elle a esté invincible contre les efforts du dehors, elle ne l’est pas moins contre les divisions intestines. Ces héresies tant prédites par Jesus-Christ et par ses apostres sont arrivées, et la foy persecutée par les empereurs souffroit en mesme temps des héretiques une persecution plus dangereuse. Mais cette persecution n’a jamais esté plus violente que dans le temps où l’on vit cesser celle des payens. L’enfer fit alors ses plus grands efforts pour détruire par elle-mesme cette eglise que les attaques de ses ennemis déclarez avoit affermie. A peine commençoit-elle à respirer par la paix que luy donna Constantin ; et voilà qu’Arius ce malheureux prestre luy suscite de plus grands troubles qu’elle n’en avoit jamais soufferts. Constance fils de Constantin, séduit par les ariens dont il autorise le dogme, tourmente les catholiques par toute la terre, nouveau persécuteur du christianisme, et d’autant plus redoutable, que sous le nom de Jesus-Christ il fait la guerre à Jesus-Christ mesme. Pour comble de malheurs, l’eglise ainsi divisée tombe entre les mains de Julien L’Apostat qui met tout en oeuvre pour détruire le christianisme, et n’en trouve point de meilleur moyen que de fomenter les factions dont il estoit dechiré. Aprés luy vient un Valens autant attaché aux ariens que Constance, mais plus violent. D’autres empereurs protegent d’autres héresies avec une pareille fureur. L’eglise apprend par tant d’experiences, qu’elle n’a pas moins à souffrir sous les empereurs chrestiens qu’elle avoit souffert sous les empereurs infideles ; et qu’elle doit verser du sang pour défendre non seulement tout le corps de sa doctrine, mais encore chaque article particulier. En effet, il n’y en a aucun qu’elle n’ait veû attaqué par ses enfans. Mille sectes et mille héresies sorties de son sein se sont élevées contre elle. Mais si elle les a veû s’élever selon les prédictions de Jesus-Christ, elle les a veû tomber toutes selon ses promesses, quoy-que souvent soustenuës par les empereurs et par les rois. Ses veritables enfans ont esté, comme dit Saint Paul, reconnus par cette épreuve ; la verité n’a fait que se fortifier quand elle a esté contestée, et l’eglise est demeurée inébranlable.

VIII.

Réflexions particulieres sur le chastiment des Juifs, & sur les prédictions de Jesus-Christ qui l’avoient marqué.

Pendant que j’ay travaillé à vous faire voir sans interruption la suite des conseils de Dieu, dans la perpetuité de son peuple, j’ay passé rapidement sur beaucoup de faits qui meritent des réflexions profondes. Qu’il me soit permis d’y revenir pour ne vous laisser pas perdre de si grandes choses.

Et premierement, monseigneur, je vous prie de considerer avec une attention plus particuliere la chute des juifs, dont toutes les circonstances rendent témoignage à l’evangile. Ces circonstances nous sont expliquées par des auteurs infideles, par des juifs, et par des payens, qui sans entendre la suite des conseils de Dieu, nous ont raconté les faits importans par lesquels il luy a plû de la déclarer.

Nous avons Josephe auteur juif, historien tres-fidele, et tres instruit des affaires de sa nation, dont aussi il a illustré les antiquitez par un ouvrage admirable. Il a écrit la derniere guerre, où elle a peri, aprés avoir esté present à tout, et y avoir luy-mesme servi son païs avec un commandement considérable.

Les juifs nous fournissent encore d’autres auteurs tres-anciens, dont vous verrez les témoignages. Ils ont d’anciens commentaires sur les livres de l’ecriture, et entre autres les paraphrases chaldaïques qu’ils impriment avec leurs bibles. Ils ont leur livre qu’ils nomment talmud, c’est à dire doctrine, qu’ils ne respectent pas moins que l’ecriture elle-mesme. C’est un ramas des traitez et des sentences de leurs anciens maistres ; et encore que les parties dont ce grand ouvrage est composé ne soient pas toutes de la mesme antiquité, les derniers auteurs qui y sont citez ont vescu dans les premiers siecles de l’eglise. Là, parmi une infinité de fables impertinentes qu’on voit commencer pour la pluspart aprés les temps de Nostre Seigneur, on trouve de beaux restes des anciennes traditions du peuple juif, et des preuves pour le convaincre. Et d’abord il est certain de l’aveu des juifs que la vengeance divine ne s’est jamais plus terriblement ni plus manifestement déclarée, qu’elle fit dans leur derniere desolation.

C’est une tradition constante attestée dans leur talmud, et confirmée par tous leurs rabbins, que quarante ans avant la ruine de Jerusalem, ce qui revient à peu prés au temps de la mort de Jesus-Christ, on ne cessoit de voir dans le temple des choses étranges. Tous les jours il y paroissoit de nouveaux prodiges, de sorte qu’un fameux rabbin s’écria un jour : o temple, ô temple, qu’est-ce qui t’emeut, et pourquoy te fais-tu peur à toy-mesme ?

Qu’y a-t-il de plus marqué que ce bruit affreux qui fut oûï par les prestres dans le sanctuaire le jour de la pentecoste, et cette voix manifeste qui sortit du fond de ce lieu sacré, sortons d’icy, sortons d’icy . Les saints anges protecteurs du temple déclarerent hautement qu’ils l’abandonnoient, parce que Dieu qui y avoit établi sa demeure durant tant de siécles, l’avoit réprouvé.

Josephe et Tacite mesme ont raconté ce prodige. Il ne fut apperceû que des prestres. Mais voicy un autre prodige qui a éclaté aux yeux de tout le peuple ; et jamais aucun autre peuple n’avoit rien veû de semblable. quatre ans devant la guerre déclarée, un paysan, dit Josephe, se mit à crier, une voix est sortie du costé de l’Orient, une voix est sortie du costé de l’Occident, une voix est sortie du costé des quatre vents : voix contre Jérusalem et contre le temple ; voix contre les nouveaux mariez et les nouvelles mariées ; voix contre tout le peuple . Depuis ce temps, ni jour ni nuit il ne cessa de crier, malheur, malheur à Jérusalem . Il redoubloit ses cris les jours de feste. Aucune autre parole ne sortit jamais de sa bouche : ceux qui le plaignoient, ceux qui le maudissoient, ceux qui luy donnoient ses necessitez, n’entendirent jamais de luy que cette terrible parole, malheur à Jérusalem . Il fut pris, interrogé, et condamné au foûët par les magistrats : à chaque demande, et à chaque coup, il répondoit, sans jamais se plaindre, malheur à Jérusalem . Renvoyé comme un insensé, il couroit tout le païs, en répetant sans cesse sa triste prédiction. Il continua durant sept ans à crier de cette sorte, sans se relascher, et sans que sa voix s’affoiblist. Au temps du dernier siege de Jérusalem, il se renferma dans la ville, tournant infatigablement autour des murailles, et criant de toute sa force : malheur au temple, malheur à la ville, malheur à tout le peuple . A la fin il ajousta, malheur à moy-mesme ; et en mesme temps il fut emporté d’un coup de pierre lancé par une machine.

Ne diroit-on pas, monseigneur, que la vengeance divine s’estoit comme renduë visible en cét homme qui ne subsistoit que pour prononcer ses arrests ; qu’elle l’avoit rempli de sa force, afin qu’il pust égaler les malheurs du peuple par ses cris ; et qu’enfin il devoit perir par un effet de cette vengeance qu’il avoit si long-temps annoncée, afin de la rendre plus sensible, et plus presente, quand il en seroit non seulement le prophete et le témoin, mais encore la victime ? Ce prophete des malheurs de Jérusalem s’appelloit Jesus. Il sembloit que le nom de Jesus, nom de salut et de paix, devoit tourner aux juifs qui le méprisoient en la personne de nostre sauveur, à un funeste présage ; et que ces ingrats ayant rejetté un Jesus qui leur annonçoit la grace, la misericorde et la vie, Dieu leur envoyoit un autre Jesus qui n’avoit à leur annoncer que des maux irremédiables, et l’inévitable decret de leur ruine prochaine.

Penetrons plus avant dans les jugemens de Dieu sous la conduite de ses ecritures. Jérusalem et son temple ont esté deux fois détruits ; l’une par Nabuchodonosor, l’autre par Tite. Mais en chacun de ces deux temps, la justice de Dieu s’est déclarée par les mesmes voyes, quoy-que plus à découvert dans le dernier. Pour mieux entendre cét ordre des conseils de Dieu, posons avant toutes choses cette verité si souvent établie dans les saintes lettres ; que l’un des plus terribles effets de la vengeance divine, est lors qu’en punition de nos pechez précedens, elle nous livre à nostre sens réprouvé, en sorte que nous sommes sourds à tous les sages avertissemens, aveugles aux voyes de salut qui nous sont montrées, prompts à croire tout ce qui nous perd pourveû qu’il nous flate, et hardis à tout entreprendre, sans jamais mesurer nos forces avec celles des ennemis que nous irritons. Ainsi perirent la premiere fois sous la main de Nabuchodonosor roy de Babylone, Jérusalem et ses princes. Foibles et toûjours batus par ce roy victorieux, ils avoient souvent éprouvé qu’ils ne faisoient contre luy que de vains efforts, et avoient esté obligez à luy jurer fidelité. Le prophete Jéremie leur déclaroit de la part de Dieu, que Dieu mesme les avoit livrez à ce prince, et qu’il n’y avoit de salut pour eux qu’à subir le joug. Il disoit à Sedecias roy de Judée et à tout son peuple, etc. Ils ne crurent point à sa parole. Pendant que Nabuchodonosor les tenoit étroitement enfermez par les prodigieux travaux dont il avoit entouré leur ville, ils se laissoient enchanter par leurs faux prophetes qui leur remplissoient l’esprit de victoires imaginaires, et leur disoient au nom de Dieu, quoy-que Dieu ne les eust point envoyez, etc. Le peuple séduit par ces promesses, souffroit la faim et la soif et les plus dures extrémitez, et fit tant par son audace insensée, qu’il n’y eût plus pour luy de misericorde. La ville fut renversée, le temple fut bruslé, tout fut perdu. A ces marques les juifs connurent que la main de Dieu estoit sur eux. Mais afin que la vengeance divine leur fust aussi manifeste dans la derniere ruine de Jérusalem qu’elle l’avoit esté dans la premiere, on a veû dans l’une et dans l’autre la mesme séduction, la mesme temerité, et le mesme endurcissement.

Quoy-que leur rebellion eust attiré sur eux les armes romaines, et qu’ils secoûassent temerairement un joug sous lequel tout l’univers avoit ployé, Tite ne vouloit pas les perdre : au contraire, il leur fit souvent offrir le pardon, non seulement au commencement de la guerre, mais encore lors qu’ils ne pouvoient plus échaper de ses mains. Il avoit déja élevé autour de Jérusalem une longue et vaste muraille munie de tours et de redoutes aussi fortes que la ville mesme, quand il leur envoya Josephe leur concitoyen, un de leurs capitaines, un de leurs prestres qui avoit esté pris dans cette guerre en défendant son païs. Que ne leur dit-il pas pour les emouvoir ? Par combien de fortes raisons les invita-t-il à rentrer dans l’obéïssance ? Il leur fit voir le ciel et la terre conjurez contre eux, leur perte inévitable dans la résistance, et tout ensemble leur salut dans la clemence de Tite. sauvez, leur disoit-il, la cité sainte ; etc. mais le moyen de sauver des gens si obstinez à se perdre ? Séduits par leurs faux prophetes, ils n’écoutoient pas ces sages discours. Ils estoient réduits à l’extrémité : la faim en tuoit plus que la guerre, et les meres mangeoient leurs enfans. Tite touché de leurs maux prenoit ses dieux à témoin, qu’il n’estoit pas cause de leur perte. Durant ces malheurs, ils ajoustoient foy aux fausses prédictions qui leur promettoient l’empire de l’univers. Bien plus, la ville estoit prise ; le feu y estoit déja de tous costez : et ces insensez croyoient encore les faux prophetes qui les asseûroient que le jour de salut estoit venu, afin qu’ils résistassent toûjours, et qu’il n’y eust plus pour eux de misericorde. En effet, tout fut massacré, la ville fut renversée de fonds en comble, et à la réserve de quelques restes de tours que Tite laissa pour servir de monument à la posterité, il n’y demeura pas pierre sur pierre. Vous voyez donc, monseigneur, éclater sur Jérusalem la mesme vengeance qui avoit autrefois paru sous Sedecias. Tite n’est pas moins envoyé de Dieu que Nabuchodonosor : les juifs perissent de la mesme sorte. On voit dans Jérusalem la mesme rebellion, la mesme famine, les mesmes extrémitez, les mesmes voyes de salut ouvertes, la mesme séduction, le mesme endurcissement, la mesme chute ; et afin que tout soit semblable, le second temple est bruslé sous Tite le mesme mois et le mesme jour que l’avoit esté le premier sous Nabuchodonosor : il falloit que tout fust marqué, et que le peuple ne pust douter de la vengeance divine. Il y a pourtant entre ces deux chutes de Jérusalem et des juifs de memorables differences, mais qui toutes vont à faire voir dans la derniere une justice plus rigoureuse et plus déclarée. Nabuchodonosor fit mettre le feu dans le temple : Tite n’oublia rien pour le sauver, quoy-que ses conseillers luy representassent que tant qu’il subsisteroit, les juifs qui y attachoient leur destinée, ne cesseroient jamais d’estre rebelles. Mais le jour fatal estoit venu : c’estoit le dixiéme d’aoust qui avoit déja veû brusler le temple de Salomon. Malgré les défenses de Tite prononcées devant les romains et devant les juifs, et malgré l’inclination naturelle des soldats qui devoit les porter plûtost à piller qu’à consumer tant de richesses, un soldat, poussé, dit Josephe, par une inspiration divine , se fait lever par ses compagnons à une fenestre, et met le feu dans ce temple auguste. Tite accourt, Tite commande qu’on se haste d’éteindre la flame naissante. Elle prend par tout en un instant, et cét admirable édifice est réduit en cendres. Que si l’endurcissement des juifs sous Sedecias estoit l’effet le plus terrible et la marque la plus asseûrée de la vengeance divine, que dirons-nous de l’aveuglement qui a paru du temps de Tite ? Dans la premiere ruine de Jérusalem les juifs s’entendoient du moins entre eux : dans la derniere, Jérusalem assiégée par les romains estoit dechirée par trois factions ennemies. Si la haine qu’elles avoient toutes pour les romains alloit jusqu’à la fureur ; elles n’estoient pas moins acharnées les unes contre les autres : les combats du dehors coustoient moins de sang aux juifs que ceux du dedans. Un moment aprés les assauts soustenus contre l’étranger, les citoyens recommençoient leur guerre intestine ; la violence et le brigandage regnoit par tout dans la ville. Elle perissoit, elle n’estoit plus qu’un grand champ couvert de corps morts, et les chefs des factions y combatoient pour l’empire. N’estoit-ce pas une image de l’enfer où les damnez ne se haïssent pas moins les uns les autres qu’ils haïssent les démons qui sont leurs ennemis communs, et où tout est plein d’orgueïl, de confusion et de rage ?

Confessons donc, monseigneur, que la justice que Dieu fit des juifs par Nabuchodonosor n’estoit qu’une ombre de celle dont Tite fut le ministre. Quelle ville a jamais veû perir onze cens mille hommes en sept mois de temps et dans un seul siége ? C’est ce que virent les juifs au dernier siége de Jérusalem. Les chaldéens ne leur avoient rien fait souffrir de semblable. Sous les chaldéens leur captivité ne dura que soixante et dix ans : il y a seize cens ans qu’ils sont esclaves par tout l’univers, et ils ne trouvent encore aucun adoucissement à leur esclavage. Il ne faut plus s’étonner si Tite victorieux, aprés la prise de Jerusalem, ne vouloit pas recevoir les congratulations des peuples voisins, ni les couronnes qu’ils luy envoyoient pour honorer sa victoire. Tant de mémorables circonstances, la colere de Dieu si marquée, et sa main qu’il voyoit encore si presente, le tenoient dans un profond étonnement ; et c’est ce qui luy fit dire ce que vous avez oûï, qu’il n’estoit pas le vainqueur, qu’il n’estoit qu’un foible instrument de la vengeance divine.

Il n’en sçavoit pas tout le secret : l’heure n’estoit pas encore venuë où les empereurs devoient reconnoistre Jesus-Christ. C’estoit le temps des humiliations et des persécutions de l’eglise. C’est pourquoy Tite assez éclairé pour connoistre que la Judée perissoit par un effet manifeste de la justice de Dieu, ne connut pas quel crime Dieu avoit voulu punir si terriblement. C’estoit le plus grand de tous les crimes ; crime jusques alors inoûï, c’est à dire le déïcide, qui aussi a donné lieu à une vengeance dont le monde n’avoit veû encore aucun exemple. Mais si nous ouvrons un peu les yeux, et si nous considerons la suite des choses, ni ce crime des juifs, ni son chastiment ne pourront nous estre cachez.

Souvenons-nous seulement de ce que Jesus-Christ leur avoit prédit. Il avoit prédit la ruine entiere de Jérusalem et du temple. il n’y restera pas, dit-il, pierre sur pierre . Il avoit prédit la maniere dont cette ville ingrate seroit assiégée, et cette effroyable circonvallation qui la devoit environner : il avoit prédit cette faim horrible qui devoit tourmenter ses citoyens, et n’avoit pas oublié les faux prophetes, par lesquels ils devoient estre séduits. Il avoit averti les juifs que le temps de leur malheur estoit proche : il avoit donné les signes certains qui devoient en marquer l’heure précise : il leur avoit expliqué la longue suite des crimes qui devoit leur attirer un tel chastiment : en un mot, il avoit fait toute l’histoire du siége et de la desolation de Jérusalem. Et remarquez, monseigneur, qu’il leur fit ces prédictions vers le temps de sa passion, afin qu’ils connussent mieux la cause de tous leurs maux. Sa passion approchoit quand il leur dit : la sagesse divine vous a envoyé des prophetes, etc. voilà l’histoire des juifs. Ils ont persécuté leur messie et en sa personne et en celle des siens : ils ont remué tout l’univers contre ses disciples, et ne l’ont laissé en repos dans aucune ville : ils ont armé les romains et les empereurs contre l’eglise naissante : ils ont lapidé Saint Estienne, tué les deux Jacques que leur sainteté rendoit venérables mesme parmi eux, immolé Saint Pierre et Saint Paul par le glaive et par les mains des gentils. Il faut qu’ils perissent. Tant de sang meslé à celuy des prophetes qu’ils ont massacrez, crie vengeance devant Dieu : leurs maisons, et leur ville va estre deserte : leur desolation ne sera pas moindre que leur crime : Jesus-Christ les en avertit : le temps est proche : etc., c’est à dire que les hommes qui vivoient alors en devoient estre les témoins. Mais écoutons la suite des prédictions de nostre sauveur. Comme il faisoit son entrée dans Jérusalem quelques jours avant sa mort, touché des maux que cette mort devoit attirer à cette malheureuse ville, il la regarde en pleurant : ha, dit-il, ville infortunée, etc. C’estoit marquer assez clairement et la maniere du siége et les derniers effets de la vengeance. Mais il ne falloit pas que Jesus allast au supplice sans dénoncer à Jérusalem combien elle seroit un jour punie de l’indigne traitement qu’elle luy faisoit. Comme il alloit au calvaire portant sa croix sur ses épaules, il estoit suivi d’une grande multitude de peuple etc. si l’innocent, si le juste souffre un si rigoureux supplice, que doivent attendre les coupables ?

Jéremie a-t-il jamais plus amerement déploré la perte des juifs ? Quelles paroles plus fortes pouvoit employer le sauveur pour leur faire entendre leurs malheurs et leur desespoir, et cette horrible famine funeste aux enfans, funeste aux meres qui voyoient secher leurs mamelles, qui n’avoient plus que des larmes à donner à leurs enfans, et qui mangerent le fruit de leurs entrailles ?

IX.

Deux mémorables prédictions de Nostre Seigneur sont expliquées, & leur accomplissement est justifié par l'Histoire.

Telles sont les prédictions qu’il a faites à tout le peuple. Celles qu’il fit en particulier à ses disciples meritent encore plus d’attention. Elles sont comprises dans ce long et admirable discours où il joint ensemble la ruine de Jérusalem avec celle de l’univers. Cette liaison n’est pas sans mystere, et en voicy le dessein. Jérusalem cité bienheureuse que le Seigneur avoit choisie, tant qu’elle demeura dans l’alliance et dans la foy des promesses, fut la figure de l’eglise et la figure du ciel où Dieu se fait voir à ses enfans. C’est pourquoy nous voyons souvent les prophetes joindre dans la suite du mesme discours ce qui regarde Jérusalem, à ce qui regarde l’eglise et à ce qui regarde la gloire celeste. C’est un des secrets des propheties, et une des clefs qui en ouvrent l’intelligence : mais Jérusalem réprouvée et ingrate envers son sauveur, devoit estre l’image de l’enfer. Ses perfides citoyens devoient representer les damnez ; et le jugement terrible que Jesus-Christ devoit exercer sur eux estoit la figure de celuy qu’il exercera sur tout l’univers lors qu’il viendra à la fin des siecles en sa majesté juger les vivans et les morts. C’est une coustume de l’ecriture, et un des moyens dont elle se sert pour imprimer les mysteres dans les esprits, de mesler pour nostre instruction la figure à la verité. Ainsi nostre Seigneur a meslé l’histoire de Jérusalem desolée avec celle de la fin des siecles, et c’est ce qui paroist dans le discours dont nous parlons.

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