Discours sur l'histoire universelle (page 9)

Jacques-Bénigne Bossuet · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il ne faut donc plus s’étonner, comme on fait ordinairement, de ce que Dieu nous propose à croire tant de choses si dignes de luy, et tout ensemble si impenétrables à l’esprit humain. Mais plustost il faut s’étonner de ce qu’ayant établi la foy sur une autorité si ferme et si manifeste, il reste encore dans le monde des aveugles et des incrédules.

Nos passions desordonnées, nostre attachement à nos sens, et nostre orgueïl indomptable en sont la cause. Nous aimons mieux tout risquer, que de nous contraindre : nous aimons mieux croupir dans nostre ignorance que de l’avoûër : nous aimons mieux satisfaire une vaine curiosité, et nourrir dans nostre esprit indocile la liberté de penser tout ce qu’il nous plaist, que de ployer sous le joug de l’autorité divine. De là vient qu’il y a tant d’incrédules, et Dieu le permet ainsi pour l’instruction de ses enfans. Sans les aveugles, sans les sauvages, sans les infideles qui restent, et dans le sein mesme du christianisme, nous ne connoistrions pas assez la corruption profonde de nostre nature, ni l’abisme d’où Jesus-Christ nous a tirez. Si sa sainte verité n’estoit contredite, nous ne verrions pas la merveille qui l’a fait durer parmi tant de contradictions, et nous oublierions à la fin que nous sommes sauvez par la grace. Maintenant l’incrédulité des uns humilie les autres ; et les rebelles qui s’opposent aux desseins de Dieu font éclater la puissance par laquelle indépendemment de toute autre chose il accomplit les promesses qu’il a faites à son eglise.

Qu’attendons-nous donc à nous soumettre ? Attendons-nous que Dieu fasse toûjours de nouveaux miracles ; qu’il les rende inutiles en les continuant ; qu’il y accoustume nos yeux comme ils le sont au cours du soleil et à toutes les autres merveilles de la nature ? Ou bien attendons-nous que les impies et les opiniastres se taisent ; que les gens de bien et les libertins rendent un égal témoignage à la verité ; que tout le monde d’un commun accord la préfere à sa passion, et que la fausse science, que la seule nouveauté fait admirer, cesse de surprendre les hommes ? N’est-ce pas assez que nous voyions qu’on ne peut combatre la religion sans montrer par de prodigieux égaremens qu’on a le sens renversé, et qu’on ne se défend plus que par présomption, ou par ignorance ? L’eglise victorieuse des siecles et des erreurs, ne pourra-t-elle pas vaincre dans nos esprits les pitoyables raisonnemens qu’on luy oppose ; et les promesses divines que nous voyons tous les jours s’y accomplir, ne pourront-elles nous élever au dessus des sens ? Et qu’on ne nous dise pas que ces promesses demeurent encore en suspens, et que comme elles s’étendent jusqu’à la fin du monde, ce ne sera qu’à la fin du monde que nous pourrons nous vanter d’en avoir veû l’accomplissement. Car au contraire, ce qui s’est passé nous asseûre de l’avenir : tant d’anciennes prédictions si visiblement accomplies, nous font voir qu’il n’y aura rien qui ne s’accomplisse ; et que l’eglise contre qui l’enfer, selon la promesse du fils de Dieu, ne peut jamais prévaloir, sera toûjours subsistante jusqu’à la consommation des siecles, puis que Jesus-Christ veritable en tout n’a point donné d’autres bornes à sa durée. Les mesmes promesses nous asseûrent la vie future. Dieu qui s’est montré si fidele, en accomplissant ce qui regarde le siecle present, ne le sera pas moins à accomplir ce qui regarde le siecle futur, dont tout ce que nous voyons n’est qu’une préparation ; et l’eglise sera sur la terre toûjours immuable et invincible, jusqu’à ce que ses enfans estant ramassez, elle soit toute entiere transportée au ciel, qui est son séjour veritable. Pour ceux qui seront exclus de cette cité celeste, une rigueur éternelle leur est réservée ; et aprés avoir perdu par leur faute une bienheureuse éternité, il ne leur restera plus qu’une éternité malheureuse.

Ainsi les conseils de Dieu se terminent par un estat immuable ; ses promesses et ses menaces sont également certaines ; et ce qu’il exécute dans le temps asseûre ce qu’il nous ordonne ou d’esperer, ou de craindre dans l’éternité. Voilà ce que vous apprend la suite de la religion mise en abregé devant vos yeux. Par le temps elle vous conduit à l’éternité. Vous voyez un ordre constant dans tous les desseins de Dieu, et une marque visible de sa puissance dans la durée perpetuelle de son peuple. Vous reconnoissez que l’eglise a une tige toûjours subsistante, dont on ne peut se separer sans se perdre ; et que ceux qui estant unis à cette racine, font des oeuvres dignes de leur foy, s’asseûrent la vie éternelle.

Etudiez-donc, monseigneur, mais étudiez avec attention cette suite de l’eglise, qui vous asseûre si clairement toutes les promesses de Dieu. Tout ce qui rompt cette chaisne, tout ce qui sort de cette suite, tout ce qui s’éleve de soy-mesme, et ne vient pas en vertu des promesses faites à l’eglise dés l’origine du monde, vous doit faire horreur. Employez toutes vos forces à rappeller dans cette unité tout ce qui s’en est dévoyé, et à faire écouter l’eglise par laquelle le Saint Esprit prononce ses oracles. La gloire de vos ancestres est non seulement de ne l’avoir jamais abandonnée, mais de l’avoir toûjours soustenuë ; et d’avoir merité par là d’estre appellez ses fils aisnez, qui est sans doute le plus glorieux de tous leurs titres. Je n’ay pas besoin de vous parler de Clovis, de Charlemagne, ni de Saint Loûïs. Considerez seulement le temps où vous vivez, et de quel pere Dieu vous a fait naistre. Un roy si grand en tout se distingue plus par sa foy que par ses autres admirables qualitez. Il protege la religion au dedans et au dehors du royaume, et jusqu’aux extrémitez du monde. Ses loix sont un des plus fermes remparts de l’eglise. Son autorité réverée autant par le merite de sa personne que par la majesté de son sceptre, ne se soustient jamais mieux que lors qu’elle défend la cause de Dieu. On n’entend plus de blasphême ; l’impieté tremble devant luy : c’est ce roy marqué par Salomon, qui dissipe tout le mal par ses regards. S’il attaque l’héresie par tant de moyens, et plus encore que n’ont jamais fait ses prédecesseurs, ce n’est pas qu’il craigne pour son trône ; tout est tranquille à ses pieds, et ses armes sont redoutées par toute la terre : mais c’est qu’il aime ses peuples, et que se voyant élevé par la main de Dieu à une puissance que rien ne peut égaler dans l’univers, il n’en connoist point de plus bel usage que de la faire servir à guerir les playes de l’eglise.

Imitez, monseigneur, un si bel exemple, et laissez-le à vos descendans. Recommandez-leur l’eglise plus encore que ce grand empire que vos ancestres gouvernent depuis tant de siecles. Que vostre auguste maison, la premiere en dignité qui soit au monde, soit la premiere à défendre les droits de Dieu, et à étendre par tout l’univers le regne de Jesus-Christ qui la fait regner avec tant de gloire.

Troisième Partie de ce Discours.

Les Empires.

I

Les révolutions des Empires sont réglées par la Providence, & servent à humilier les Princes.

Quoy-qu’il n’y ait rien de comparable à cette suite de la vraye eglise que je vous ay representée, la suite des empires qu’il faut maintenant vous remettre devant les yeux, n’est gueres moins profitable aux grands princes comme vous. Premierement, ces empires ont pour la pluspart une liaison necessaire avec l’histoire du peuple de Dieu. Dieu s’est servi des assyriens et des babyloniens, pour chastier ce peuple ; des perses, pour le rétablir ; d’Alexandre et de ses premiers successeurs, pour le proteger ; d’Antiochus l’illustre et de ses successeurs, pour l’exercer ; des romains, pour soustenir sa liberté contre les rois de Syrie, qui ne songeoient qu’à le détruire. Les juifs ont duré jusqu’à Jesus-Christ sous la puissance des mesmes romains. Quand ils l’ont méconnu et crucifié, ces mesmes romains ont presté leurs mains sans y penser à la vengeance divine, et ont exterminé ce peuple ingrat. Dieu qui avoit résolu de rassembler dans le mesme temps le peuple nouveau, de toutes les nations, a premierement réüni les terres et les mers sous ce mesme empire. Le commerce de tant de peuples divers, autrefois étrangers les uns aux autres, et depuis réünis sous la domination romaine, a esté un des plus puissans moyens dont la providence se soit servie pour donner cours à l’evangile. Si le mesme empire romain a persecuté durant trois cens ans ce peuple nouveau qui naissoit de tous costez dans son enceinte, cette persecution a confirmé l’eglise chrestienne, et a fait éclater sa gloire avec sa foy et sa patience. Enfin l’empire romain a cedé ; et ayant trouvé quelque chose de plus invincible que luy, il a receû paisiblement dans son sein cette eglise à laquelle il avoit fait une si longue et si cruelle guerre. Les empereurs ont employé leur pouvoir à faire obéïr l’eglise, et Rome a esté le chef de l’empire spirituel que Jesus-Christ a voulu étendre par toute la terre. Quand le temps a esté venu que la puissance romaine devoit tomber, et que ce grand empire qui s’estoit vainement promis l’éternité, devoit subir la destinée de tous les autres, Rome devenuë la proye des barbares, a conservé par la religion son ancienne majesté. Les nations qui ont envahi l’empire romain, y ont appris peu à peu la pieté chrestienne qui a adouci leur barbarie ; et leurs rois, en se mettant chacun dans sa nation à la place des empereurs, n’ont trouvé aucun de leurs titres plus glorieux que celuy de protecteurs de l’eglise. Mais il faut icy vous découvrir les secrets jugemens de Dieu sur l’empire romain et sur Rome mesme : mystere que le Saint Esprit a révelé à Saint Jean, et que ce grand homme, apostre, evangeliste, et prophete a expliqué dans l’apocalypse. Rome qui avoit vieilli dans le culte des idoles, avoit une peine extréme à s’en défaire, mesme sous les empereurs chrestiens ; et le senat se faisoit un honneur de défendre les dieux de Romulus, ausquels il attribuoit toutes les victoires de l’ancienne république. Les empereurs estoient fatiguez des députations de ce grand corps qui demandoit le rétablissement de ses idoles, et qui croyoit que corriger Rome de ses vieilles superstitions, estoit faire injure au nom romain. Ainsi cette compagnie composée de ce que l’empire avoit de plus grand, et une immense multitude de peuple où se trouvoient presque tous les plus puissans de Rome, ne pouvoient estre retirées de leurs erreurs, ni par la prédication de l’evangile, ni par un si visible accomplissement des anciennes propheties, ni par la conversion presque de tout le reste de l’empire, ni enfin par celle des princes dont tous les decrets autorisoient le christianisme. Au contraire, ils continuoient à charger d’opprobres l’eglise de Jesus-Christ qu’ils accusoient encore, à l’exemple de leurs peres, de tous les malheurs de l’empire, toûjours prests à renouveller les anciennes persecutions s’ils n’eussent esté réprimez par les empereurs. Les choses estoient encore en cét estat au quatriéme siecle de l’eglise, et cent ans aprés Constantin, quand Dieu enfin se ressouvint de tant de sanglans decrets du senat contre les fideles, et tout ensemble des cris furieux dont tout le peuple romain, avide du sang chrestien, avoit si souvent fait retentir l’amphitheatre. Il livra donc aux barbares cette ville enyvrée du sang des martyrs , comme parle Saint Jean. Dieu renouvella sur elle les terribles chastimens qu’il avoit exercez sur Babylone : Rome mesme est appellée de ce nom. Cette nouvelle Babylone, imitatrice de l’ancienne, comme elle enflée de ses victoires, triomphante dans ses délices et dans ses richesses, souïllée de ses idolatries, et persecutrice du peuple de Dieu, tombe aussi comme elle d’une grande chute, et Saint Jean chante sa ruine. La gloire de ses conquestes qu’elle attribuoit à ses dieux, luy est ostée : elle est en proye aux barbares, prise trois et quatre fois, pillée, saccagée, détruite. Le glaive des barbares ne pardonne qu’aux chrestiens. Une autre Rome toute chrestienne sort des cendres de la premiere ; et c’est seulement aprés l’inondation des barbares que s’acheve entierement la victoire de Jesus-Christ sur les dieux romains qu’on voit non seulement détruits, mais oubliez. C’est ainsi que les empires du monde ont servi à la religion et à la conservation du peuple de Dieu : c’est pourquoy ce mesme Dieu qui a fait prédire à ses prophetes les divers estats de son peuple, leur a fait prédire aussi la succession des empires. Vous avez veû les endroits où Nabuchodonosor a esté marqué comme celuy qui devoit venir pour punir les peuples superbes, et sur tout le peuple juif ingrat envers son auteur. Vous avez entendu nommer Cyrus deux cens ans avant sa naissance, comme celuy qui devoit rétablir le peuple de Dieu, et punir l’orgueïl de Babylone. La ruine de Ninive n’a pas esté prédite moins clairement. Daniel, dans ses admirables visions, a fait passer en un instant devant vos yeux l’empire de Babylone, celuy des medes et des perses, celuy d’Alexandre et des grecs. Les blasphêmes et les cruautez d’un Antiochus l’illustre, y ont esté prophetisées, aussi-bien que les victoires miraculeuses du peuple de Dieu sur un si violent persecuteur. On y voit ces fameux empires tomber les uns aprés les autres ; et le nouvel empire que Jesus-Christ devoit établir y est marqué si expressément par ses propres caracteres, qu’il n’y a pas moyen de le méconnoistre. C’est l’empire des saints du tres-haut ; c’est l’empire du fils de l’homme : empire qui doit subsister au milieu de la ruine de tous les autres, et auquel seul l’éternité est promise.

Les jugemens de Dieu sur le plus grand de tous les empires de ce monde, c’est-à-dire sur l’empire romain, ne nous ont pas esté cachez. Vous les venez d’apprendre de la bouche de Saint Jean. Rome a senti elle-mesme la main de Dieu, et a esté comme les autres un exemple de sa justice. Mais son sort estoit plus heureux que celuy des autres villes. Purgée par ses desastres des restes de l’idolatrie, elle ne subsiste plus que par le christianisme qu’elle annonce à tout l’univers. Ainsi tous les grands empires que nous avons veûs sur la terre ont concouru par divers moyens au bien de la religion et à la gloire de Dieu, comme Dieu mesme l’a déclaré par ses prophetes.

Quand vous lisez si souvent dans leurs écrits que les rois entreront en foule dans l’eglise, et qu’ils en seront les protecteurs et les nourriciers, vous reconnoissez à ces paroles les empereurs et les autres princes chrestiens ; et comme les rois vos ancestres se sont signalez plus que tous les autres, en protegeant et en étendant l’eglise de Dieu, je ne craindray point de vous asseûrer que c’est eux qui de tous les rois sont prédits le plus clairement dans ces illustres propheties.

Dieu donc qui avoit dessein de se servir des divers empires pour chastier, ou pour exercer, ou pour étendre, ou pour proteger son peuple, voulant se faire connoistre pour l’auteur d’un si admirable conseil, en a découvert le secret à ses prophetes, et leur a fait prédire ce qu’il avoit résolu d’exécuter. C’est pourquoy comme les empires entroient dans l’ordre des desseins de Dieu sur le peuple qu’il avoit choisi, la fortune de ces empires se trouve annoncée par les mesmes oracles du Saint Esprit qui prédisent la succession du peuple fidele.

Plus vous vous accoustumerez à suivre les grandes choses, et à les rappeller à leurs principes, plus vous serez en admiration de ces conseils de la providence. Il importe que vous en preniez de bonne heure les idées qui s’éclairciront tous les jours de plus en plus dans vostre esprit, et que vous appreniez à rapporter les choses humaines aux ordres de cette sagesse éternelle dont elles dependent. Dieu ne déclare pas tous les jours ses volontez par ses prophetes touchant les rois et les monarchies qu’il éleve ou qu’il détruit. Mais l’ayant fait tant de fois dans ces grands empires dont nous venons de parler, il nous montre par ces exemples fameux ce qu’il fait dans tous les autres, et il apprend aux rois ces deux veritez fondamentales ; premierement, que c’est luy qui forme les royaumes pour les donner à qui il luy plaist ; et secondement, qu’il sçait les faire servir, dans les temps et dans l’ordre qu’il a résolu, aux desseins qu’il a sur son peuple. C’est, monseigneur, ce qui doit tenir tous les princes dans une entiere dépendance, et les rendre toûjours attentifs aux ordres de Dieu, afin de prester la main à ce qu’il medite pour sa gloire dans toutes les occasions qu’il leur en presente.

Mais cette suite des empires, mesme à la considerer plus humainement, a de grandes utilitez, principalement pour les princes, puis que l’arrogance, compagne ordinaire d’une condition si éminente, est si fortement rabatuë par ce spectacle. Car si les hommes apprennent à se moderer en voyant mourir les rois, combien plus seront-ils frapez en voyant mourir les royaumes mesmes ; et où peut-on recevoir une plus belle leçon de la vanité des grandeurs humaines ? Ainsi quand vous voyez passer comme en un instant devant vos yeux, je ne dis pas les rois et les empereurs, mais ces grands empires qui ont fait trembler tout l’univers ; quand vous voyez les assyriens anciens et nouveaux, les medes, les perses, les grecs, les romains se presenter devant vous successivement, et tomber, pour ainsi dire, les uns sur les autres : ce fracas effroyable vous fait sentir qu’il n’y a rien de solide parmi les hommes, et que l’inconstance et l’agitation est le propre partage des choses humaines.

II.

Les révolutions des Empires ont des causes particulieres que les Princes doivent étudier.

Mais, monseigneur, ce qui vous rendra ce spectacle plus utile et plus agréable, ce sera la réflexion que vous ferez non seulement sur l’élevation et sur la chute des empires, mais encore sur les causes de leur progrés et sur celles de leur décadence.

Car, monseigneur, ce mesme Dieu qui a fait l’enchaisnement de l’univers, et qui tout-puissant par luy-mesme, a voulu, pour établir l’ordre, que les parties d’un si grand tout dépendissent les unes des autres ; ce mesme Dieu a voulu aussi que le cours des choses humaines eust sa suite et ses proportions : je veux dire que les hommes et les nations ont eû des qualitez proportionnées à l’élevation à laquelle ils estoient destinez ; et qu’à la réserve de certains coups extraordinaires où Dieu vouloit que sa main parust toute seule, il n’est point arrivé de grands changemens qui n’ait eû ses causes dans les siecles précedens.

Et comme dans toutes les affaires il y a ce qui les prépare, ce qui détermine à les entreprendre, et ce qui les fait réüssir : la vraye science de l’histoire est de remarquer dans chaque temps ces secretes dispositions qui ont préparé les grands changemens et les conjonctures importantes qui les ont fait arriver. En effet, il ne suffit pas de regarder seulement devant ses yeux, c’est à dire, de considerer ces grands évenemens qui décident tout à coup de la fortune des empires. Qui veut entendre à fond les choses humaines, doit les reprendre de plus haut ; et il luy faut observer les inclinations et les moeurs, ou, pour dire tout en un mot, le caractere, tant des peuples dominans en général que des princes en particulier, et enfin de tous les hommes extraordinaires, qui par l’importance du personnage qu’ils ont eû à faire dans le monde, ont contribué, en bien ou en mal, au changement des estats et à la fortune publique.

J’ay tasché de vous préparer à ces importantes réflexions dans la premiere partie de ce discours ; vous y aurez pû observer le génie des peuples et celuy des grands hommes qui les ont conduits. Les évenemens qui ont porté coup dans la suite ont esté montrez ; et afin de vous tenir attentif à l’enchaisnement des grandes affaires du monde que je voulois principalement vous faire entendre, j’ay omis beaucoup de faits particuliers dont les suites n’ont pas esté si considerables. Mais parce qu’en nous attachant à la suite, nous avons passé trop viste sur beaucoup de choses pour pouvoir faire les réflexions qu’elles meritoient, vous devez maintenant vous y attacher avec une attention plus particuliere, et accoustumer vostre esprit à rechercher les effets dans leurs causes les plus éloignées. Par là, monseigneur, vous apprendrez ce qu’il est si necessaire que vous sçachiez ; qu’encore qu’à ne regarder que les rencontres particulieres, la fortune semble seule décider de l’établissement et de la ruine des empires, à tout prendre il en arrive à peu prés comme dans le jeu, où le plus habile l’emporte à la longue. En effet, dans ce jeu sanglant où les peuples ont disputé de l’empire et de la puissance, qui a préveû de plus loin, qui s’est le plus appliqué, qui a duré le plus long-temps dans les grands travaux, et enfin qui a sceû le mieux ou pousser ou se mênager suivant la rencontre, à la fin a eû l’avantage, et a fait servir la fortune mesme à ses desseins. Ainsi ne vous lassez point d’examiner les causes des grands changemens, puis que rien ne servira jamais tant à vostre instruction ; mais recherchez-les sur tout dans la suite des grands empires, où la grandeur des évenemens les rend plus palpables.

III.

Les Scythes, les Ethiopiens & les Egyptiens.

Je ne compteray pas icy parmi les grands empires celuy de Bacchus, ni celuy d’Hercule, ces célebres vainqueurs des Indes et de l’orient. Leurs histoires n’ont rien de certain, leurs conquestes n’ont rien de suivi : il les faut laisser célebrer aux poëtes qui en ont fait le plus grand sujet de leurs fables.

Je ne parleray pas non plus de l’empire que le madyes d’Hérodote, qui ressemble assez à l’indathyrse de Megastene et au tanaüs de Justin, établit pour un peu de temps dans la grande Asie. Les scythes que ce prince menoit à la guerre, ont plustost fait des courses que des conquestes. Ce ne fut que par rencontre, et en poussant les cimmeriens, qu’ils entrerent dans la Médie, batirent les medes, et leur enleverent cette partie de l’Asie où ils avoient établi leur domination. Ces nouveaux conquerans n’y regnerent que 28 ans. Leur impieté, leur avarice, et leur brutalité la leur fit perdre ; et Cyaxare fils de Phraorte, sur lequel ils l’avoient conquise, les en chassa. Ce fut plustost par adresse que par force. Réduit à un coin de son royaume que les vainqueurs avoient negligé, ou que peut-estre ils n’avoient pû forcer, il attendit avec patience que ces conquerans brutaux eussent excité la haine publique, et se défissent eux-mesmes par le desordre de leur gouvernement.

Nous trouvons encore dans Strabon qui l’a tiré du mesme Megastene, un Tearcon roy d’Ethiopie : ce doit estre le Tharaca de l’ecriture, dont les armes furent redoutées du temps de Sennacherib roy d’Assyrie. Ce prince pénetra jusqu’aux colonnes d’Hercule, apparemment le long de la coste d’Affrique, et passa jusqu’en Europe. Mais que dirois-je d’un homme dont nous ne voyons dans les historiens que quatre ou cinq mots, et dont la domination n’a aucune suite ? Les ethiopiens dont il estoit roy, estoient, selon Herodote, les mieux faits de tous les hommes, et de la plus belle taille. Leur esprit estoit vif, et ferme ; mais ils prenoient peu de soin de le cultiver, mettant leur confiance dans leurs corps robustes et dans leurs bras nerveux. Leurs rois estoient électifs, et ils mettoient sur le trône le plus grand et le plus fort. On peut juger de leur humeur par une action que nous raconte Herodote. Lors que Cambyse leur envoya pour les surprendre, des ambassadeurs et des presens tels que les perses les donnoient, de la pourpre, des brasselets d’or, et des compositions de parfums, ils se moquerent de ses presens où ils ne voyoient rien d’utile à la vie, aussi-bien que de ses ambassadeurs qu’ils prirent pour ce qu’ils estoient, c’est à dire pour des espions. Mais leur roy voulut aussi faire un present à sa mode au roy de Perse ; et prenant en main un arc qu’un perse eust à peine soustenu loin de le pouvoir tirer, il le banda en presence des ambassadeurs, et leur dit : voicy le conseil que le roy d’Ethiopie donne au roy de Perse... etc. cela dit, il débanda l’arc, et le donna aux ambassadeurs. On ne peut dire quel eust esté l’évenement de la guerre. Cambyse irrité de cette réponse, s’avança vers l’Ethiopie comme un insensé, sans ordre, sans convois, sans discipline ; et vit perir son armée, faute de vivres, au milieu des sables, avant que d’approcher l’ennemi.

Ces peuples d’Ethiopie n’estoient pourtant pas si justes qu’ils s’en vantoient, ni si renfermez dans leur païs. Leurs voisins les egyptiens avoient souvent éprouvé leurs forces. Il n’y a rien de suivi dans les conseils de ces nations sauvages, et mal cultivées : si la nature y commence souvent de beaux sentimens, elle ne les acheve jamais. Aussi n’y voyons-nous que peu de choses à apprendre, et à imiter. N’en parlons pas davantage, et venons aux peuples policez. Les egyptiens sont les premiers où l’on ait sceû les regles du gouvernement. Cette nation grave et serieuse connut d’abord la vraye fin de la politique, qui est de rendre la vie commode et les peuples heureux. La temperature toûjours uniforme du païs y faisoit les esprits solides et constans. Comme la vertu est le fondement de toute la societé, ils l’ont soigneusement cultivée. Leur principale vertu a esté la reconnoissance. La gloire qu’on leur a donnée d’estre les plus reconnoissans de tous les hommes, fait voir qu’ils estoient aussi les plus sociables. Les bienfaits sont le lien de la concorde publique et particuliere. Qui reconnoist les graces, aime à en faire ; et en bannissant l’ingratitude, le plaisir de faire du bien demeure si pur, qu’il n’y a plus moyen de n’y estre pas sensible. Leurs loix estoient simples, pleines d’équité, et propres à unir entre eux les citoyens. Celuy qui pouvant sauver un homme attaqué, ne le faisoit pas, estoit puni de mort aussi rigoureusement que l’assassin. Que si on ne pouvoit secourir le malheureux, il falloit du moins dénoncer l’auteur de la violence, et il y avoit des peines établies contre ceux qui manquoient à ce devoir. Ainsi les citoyens estoient à la garde les uns des autres, et tout le corps de l’estat estoit uni contre les méchans. Il n’estoit pas permis d’estre inutile à l’estat : la loy assignoit à chacun son employ, qui se perpetuoit de pere en fils. On ne pouvoit ni en avoir deux, ni changer de profession ; mais aussi toutes les professions estoient honorées. Il falloit qu’il y eust des emplois et des personnes plus considerables, comme il faut qu’il y ait des yeux dans le corps. Leur éclat ne fait pas mépriser les pieds, ni les parties les plus basses. Ainsi parmi les egyptiens, les prestres et les soldats avoient des marques d’honneur particulieres : mais tous les mestiers, jusqu’aux moindres, estoient en estime ; et on ne croyoit pas pouvoir sans crime mépriser les citoyens, dont les travaux, quels qu’ils fussent, contribuoient au bien public. Par ce moyen tous les arts venoient à leur perfection : l’honneur qui les nourrit s’y mesloit par tout : on faisoit mieux ce qu’on avoit toûjours veû faire, et à quoy on s’estoit uniquement exercé dés son enfance. Mais il y avoit une occupation qui devoit estre commune ; c’estoit l’étude des loix et de la sagesse. L’ignorance de la religion et de la police du païs n’estoit excusée en aucun estat. Au reste, chaque profession avoit son canton qui luy estoit assigné. Il n’en arrivoit aucune incommodité dans un païs dont la largeur n’estoit pas grande ; et dans un si bel ordre, les faineans ne sçavoient où se cacher. Parmi de si bonnes loix, ce qu’il y avoit de meilleur, c’est que tout le monde estoit nourri dans l’esprit de les observer. Une coustume nouvelle estoit un prodige en Egypte : tout s’y faisoit toûjours de mesme ; et l’exactitude qu’on y avoit à garder les petites choses, maintenoit les grandes. Aussi n’y eût-il jamais de peuple qui ait conservé plus long-temps ses usages et ses loix. L’ordre des jugemens servoit à entretenir cét esprit. Trente juges estoient tirez des principales villes pour composer la compagnie qui jugeoit tout le royaume. On estoit accoustumé à ne voir dans ces places que les plus honnestes gens du païs et les plus graves. Le prince leur assignoit certains revenus, afin qu’affranchis des embarras domestiques, ils pussent donner tout leur temps à faire observer les loix. Ils ne tiroient rien des procés, et on ne s’estoit pas encore avisé de faire un mestier de la justice. Pour éviter les surprises, les affaires estoient traitées par écrit dans cette assemblée. On y craignoit la fausse éloquence, qui ébloûït les esprits et émeut les passions. La verité ne pouvoit estre expliquée d’une maniere trop seche. Le président du senat portoit un collier d’or et de pierres précieuses, d’où pendoit une figure sans yeux, qu’on appelloit la verité. Quand il la prenoit, c’estoit le signal pour commencer la séance. Il l’appliquoit au parti qui devoit gagner sa cause, et c’estoit la forme de prononcer les sentences. Un des plus beaux artifices des egyptiens pour conserver leurs anciennes maximes, estoit de les revestir de certaines céremonies qui les imprimoient dans les esprits. Ces céremonies s’observoient avec réflexion ; et l’humeur serieuse des egyptiens ne permettoit pas qu’elles tournassent en simples formules. Ceux qui n’avoient point d’affaires, et dont la vie estoit innocente, pouvoient éviter l’examen de ce severe tribunal. Mais il y avoit en Egypte une espece de jugement tout-à-fait extraordinaire, dont personne n’échapoit. C’est une consolation en mourant de laisser son nom en estime parmi les hommes, et de tous les biens humains c’est le seul que la mort ne nous peut ravir. Mais il n’estoit pas permis en Egypte de loûër indifferemment tous les morts : il falloit avoir cét honneur par un jugement public. Aussitost qu’un homme estoit mort, on l’amenoit en jugement. L’accusateur public estoit écouté. S’il prouvoit que la conduite du mort eust esté mauvaise, on en condamnoit la memoire, et il estoit privé de la sepulture. Le peuple admiroit le pouvoir des loix, qui s’étendoit jusqu’apres la mort, et chacun touché de l’exemple craignoit de deshonorer sa memoire et sa famille. Que si le mort n’estoit convaincu d’aucune faute, on l’ensevelissoit honorablement : on faisoit son panegyrique, mais sans y rien mesler de sa naissance. Toute l’Egypte estoit noble, et d’ailleurs on n’y goustoit de loûanges que celles qu’on s’attiroit par son merite.

Chacun sçait combien curieusement les egyptiens conservoient les corps morts. Leurs momies se voyent encore. Ainsi leur reconnoissance envers leurs parens estoit immortelle : les enfans, en voyant les corps de leurs ancestres, se souvenoient de leurs vertus que le public avoit reconnuës, et s’excitoient à aimer les loix qu’ils leur avoient laissées.

Pour empescher les emprunts, d’où naissent la fainéantise, les fraudes et la chicane, l’ordonnance du roy Asychis ne permettoit d’emprunter qu’à condition d’engager le corps de son pere à celuy dont on empruntoit. C’estoit une impieté et une infamie tout ensemble de ne pas retirer assez promptement un gage si précieux ; et celuy qui mouroit sans s’estre aquité de ce devoir, estoit privé de la sepulture. Le royaume estoit héreditaire ; mais les rois estoient obligez plus que tous les autres à vivre selon les loix. Ils en avoient de particulieres qu’un roy avoit digerées, et qui faisoient une partie des livres sacrez. Ce n’est pas qu’on disputast rien aux rois, ou que personne eust droit de les contraindre ; au contraire, on les respectoit comme des dieux : mais c’est qu’une coustume ancienne avoit tout reglé, et qu’ils ne s’avisoient pas de vivre autrement que leurs ancestres. Ainsi ils souffroient sans peine non seulement que la qualité des viandes et la mesure du boire et du manger leur fust marquée (car c’estoit une chose ordinaire en Egypte où tout le monde estoit sobre, et où l’air du païs inspiroit la frugalité) mais encore que toutes leurs heures fussent destinées. En s’éveillant au point du jour, lors que l’esprit est le plus net et les pensées les plus pures, ils lisoient leurs lettres, pour prendre une idée plus droite et plus veritable des affaires qu’ils avoient à décider. Si-tost qu’ils estoient habillez, ils alloient sacrifier au temple. Là, environnez de toute leur cour, et les victimes estant à l’autel, ils assistoient à une priere pleine d’instruction, où le pontife prioit les dieux de donner au prince toutes les vertus royales, en sorte qu’il fust religieux envers les dieux, doux envers les hommes, moderé, juste, magnanime, sincere, et éloigné du mensonge, liberal, maistre de luy-mesme, punissant au dessous du merite, et récompensant au dessus. Le pontife parloit en suite des fautes que les rois pouvoient commettre : mais il supposoit toûjours qu’ils n’y tomboient que par surprise, ou par ignorance, chargeant d’imprécations les ministres qui leur donnoient de mauvais conseils, et leur déguisoient la verité. Telle estoit la maniere d’instruire les rois. On croyoit que les reproches ne faisoient qu’aigrir leurs esprits ; et que le moyen le plus efficace de leur inspirer la vertu, estoit de leur marquer leur devoir dans des loûanges conformes aux loix, et prononcées gravement devant les dieux. Aprés la priére et le sacrifice, on lisoit au roy dans les saints livres, les conseils et les actions des grands hommes, afin qu’il gouvernast son estat par leurs maximes, et maintinst les loix qui avoient rendu ses prédecesseurs heureux aussi-bien que leurs sujets.

Ce qui montre que ces remontrances se faisoient, et s’écoutoient sérieusement, c’est qu’elles avoient leur effet. Parmi les thebains, c’est à dire dans la dynastie principale, celle où les loix estoient en vigueur, et qui devint à la fin la maistresse de toutes les autres, les plus grands hommes ont esté les rois. Les deux Mercures auteurs des sciences, et de toutes les institutions des egyptiens, l’un voisin des temps du deluge, et l’autre qu’ils ont appellé le trismegiste ou le trois fois grand, contemporain de Moïse, ont esté tous deux rois de Thebes. Toute l’Egypte a profité de leurs lumieres, et Thebes doit à leurs instructions d’avoir eû peu de mauvais princes. Ceux-cy estoient épargnez pendant leur vie ; le repos public le vouloit ainsi : mais ils n’estoient pas exempts du jugement qu’il falloit subir aprés la mort. Quelques-uns ont esté privez de la sepulture, mais on en voit peu d’exemples ; et au contraire, la pluspart des rois ont esté si cheris des peuples, que chacun pleuroit leur mort autant que celle de son pere ou de ses enfans. Cette coustume de juger les rois aprés leur mort parut si sainte au peuple de Dieu, qu’il l’a toûjours pratiquée. Nous voyons dans l’ecriture que les méchans rois estoient privez de la sepulture de leurs ancestres, et nous apprenons de Josephe que cette coustume duroit encore du temps des asmonéens. Elle faisoit entendre aux rois, que si leur majesté les met au dessus des jugemens humains pendant leur vie, ils y reviennent enfin quand la mort les a égalez aux autres hommes.

Les egyptiens avoient l’esprit inventif, mais ils le tournoient aux choses utiles. Leurs Mercures ont rempli l’Egypte d’inventions merveilleuses, et ne luy avoient presque rien laissé ignorer de ce qui pouvoit rendre la vie commode et tranquille. Je ne puis laisser aux egyptiens la gloire qu’ils ont donnée à leur Osiris, d’avoir inventé le labourage, car on le trouve de tout temps dans les païs voisins de la terre d’où le genre humain s’est répandu, et on ne peut douter qu’il ne fust connu dés l’origine du monde. Aussi les egyptiens donnent-ils eux-mesmes une si grande antiquité à Osiris, qu’on voit bien qu’ils ont confondu son temps avec celuy des commencemens de l’univers, et qu’ils ont voulu luy attribuer les choses dont l’origine passoit de bien loin tous les temps connus dans leur histoire. Mais si les egyptiens n’ont pas inventé l’agriculture, ni les autres arts que nous voyons devant le deluge, ils les ont tellement perfectionnez, et ont pris un si grand soin de les rétablir parmi les peuples où la barbarie les avoit fait oublier, que leur gloire n’est gueres moins grande que s’ils en avoient esté les inventeurs. Il y en a mesme de tres-importans dont on ne peut leur disputer l’invention. Comme leur païs estoit uni, et leur ciel toûjours pur et sans nuage, ils ont esté les premiers à observer le cours des astres. Ils ont aussi les premiers reglé l’année. Ces observations les ont jetté naturellement dans l’arithmetique ; et s’il est vray ce que dit Platon, que le soleil et la lune ayent enseigné aux hommes la science des nombres, c’est à dire, qu’on ait commencé les comptes reglez par celuy des jours, des mois, et des ans, les egyptiens sont les premiers qui ayent écouté ces merveilleux maistres. Les planetes et les autres astres ne leur ont pas esté moins connus, et ils ont trouvé cette grande année qui ramene tout le ciel à son premier point. Pour reconnoistre leurs terres tous les ans couvertes par le débordement du Nil, ils ont esté obligez de recourir à l’arpentage qui leur a bientost appris la geometrie. Ils estoient grands observateurs de la nature, qui dans un air si serein et sous un soleil si ardent estoit forte et feconde parmi eux. C’est aussi ce qui leur a fait inventer ou perfectionner la medecine. Ainsi toutes les sciences ont esté en grand honneur parmi eux. Les inventeurs des choses utiles recevoient, et de leur vivant et aprés leur mort, de dignes récompenses de leurs travaux. C’est ce qui a consacré les livres de leurs deux Mercures, et les a fait regarder comme des livres divins. Le premier de tous les peuples où on voye des bibliotheques, est celuy d’Egypte. Le titre qu’on leur donnoit inspiroit l’envie d’y entrer, et d’en pénetrer les secrets : on les appelloit, le tresor des remedes de l’ame . Elle s’y guérissoit de l’ignorance la plus dangereuse de ses maladies, et la source de toutes les autres.

Une des choses qu’on imprimoit le plus fortement dans l’esprit des egyptiens, estoit l’estime et l’amour de leur patrie. Elle estoit, disoient-ils, le sejour des dieux : ils y avoient regné durant des milliers infinis d’années. Elle estoit la mere des hommes et des animaux, que la terre d’Egypte arrosée du Nil avoit enfantez pendant que le reste de la nature estoit sterile. Les prestres qui composoient l’histoire d’Egypte de cette suite immense de siecles, qu’ils ne remplissoient que de fables et des génealogies de leurs dieux, le faisoient pour imprimer dans l’esprit des peuples l’antiquité et la noblesse de leur païs. Au reste, leur vraye histoire estoit renfermée dans des bornes raisonnables ; mais ils trouvoient beau de se perdre dans un abisme infini de temps qui sembloit les approcher de l’éternité. Cependant l’amour de la patrie avoit des fondemens plus solides. L’Egypte estoit en effet le plus beau païs de l’univers, le plus abondant par la nature, le mieux cultivé par l’art, le plus riche, le plus commode, et le plus orné par les soins et la magnificence de ses rois. Il n’y avoit rien que de grand dans leurs desseins et dans leurs travaux. Ce qu’ils ont fait du Nil est incroyable. Il pleut rarement en Egypte : mais ce fleuve qui l’arrose toute par ses débordemens reglez, luy apporte les pluyes et les neiges des autres païs. Pour multiplier un fleuve si bien faisant, l’Egypte estoit traversée d’une infinité de canaux d’une longueur et d’une largeur incroyable. Le Nil portoit par tout la fecondité avec ses eaux salutaires, unissoit les villes entre elles et la grande mer avec la mer rouge, entretenoit le commerce au dedans et au dehors du royaume, et le fortifioit contre l’ennemi : de sorte qu’il estoit tout ensemble et le nourricier et le défenseur de l’Egypte. On luy abandonnoit la campagne : mais les villes rehaussées avec des travaux immenses, et s’élevant comme des isles au milieu des eaux, regardoient avec joye de cette hauteur toute la plaine inondée et toute ensemble fertilisée par le Nil. Lors qu’il s’enfloit outre mesure, de grands lacs creusez par les rois tendoient leur sein aux eaux répanduës. Ils avoient leurs décharges préparées : de grandes écluses les ouvroient ou les fermoient selon le besoin ; et les eaux ayant leur retraite ne séjournoient sur les terres qu’autant qu’il falloit pour les engraisser. Tel estoit l’usage de ce grand lac, qu’on appelloit le lac de Myris ou de Moeris : c’estoit le nom du roy qui l’avoit fait faire. On est étonné quand on lit, ce qui neanmoins est certain, qu’il avoit de tour environ cent quatre-vingt de nos lieuës. Pour ne point perdre trop de bonnes terres en le creusant, on l’avoit étendu principalement du costé de la Lybie. La pesche en valoit au prince des sommes immenses ; et ainsi quand la terre ne produisoit rien, on en tiroit des tresors en la couvrant d’eaux. Deux pyramides, dont chacune portoit sur un trône deux statuës colossales, l’une de Myris, et l’autre de sa femme, s’élevoient de trois cens pieds au milieu du lac, et occupoient sous les eaux un pareil espace. Ainsi elles faisoient voir qu’on les avoit érigées avant que le creux eust esté rempli, et montroient qu’un lac de cette étenduë avoit esté fait de main d’homme sous un seul prince. Ceux qui ne sçavent pas jusques à quel point on peut ménager la terre, prennent pour fable ce qu’on raconte du nombre des villes d’Egypte. La richesse n’en estoit pas moins incroyable. Il n’y en avoit point qui ne fust remplie de temples magnifiques et de superbes palais. L’architecture y montroit par tout cette noble simplicité, et cette grandeur qui remplit l’esprit. De longues galeries y étaloient des sculptures que la Grece prenoit pour modeles. Thebes le pouvoit disputer aux plus belles villes de l’univers. Ses cent portes chantées par Homere sont connuës de tout le monde. Elle n’estoit pas moins peuplée qu’elle estoit vaste, et on a dit qu’elle pouvoit faire sortir ensemble dix mille combatans par chacune de ses portes. Qu’il y ait si l’on veut de l’exageration dans ce nombre, toûjours est-il asseûré que son peuple estoit innombrable. Les grecs et les romains ont célebré sa magnificence et sa grandeur, encore qu’ils n’en eussent veû que les ruines : tant les restes en estoient augustes.

Si nos voyageurs avoient penetré jusqu’au lieu où cette ville estoit bastie, ils auroient sans doute encore trouvé quelque chose d’incomparable dans ses ruines : car les ouvrages des egyptiens estoient faits pour tenir contre le temps. Leurs statuës estoient des colosses. Leurs colonnes estoient immenses. L’Egypte visoit au grand, et vouloit fraper les yeux de loin, mais toûjours en les contentant par la justesse des proportions. On a découvert dans le Sayd (vous sçavez bien que c’est le nom de la Thebaïde) des temples et des palais presque encore entiers où ces colonnes et ces statuës sont innombrables. On y admire sur tout un palais dont les restes semblent n’avoir subsisté que pour effacer la gloire de tous les plus grands ouvrages. Quatre allées à perte de veûë, et bornées de part et d’autre par des sphinx d’une matiere aussi rare que leur grandeur est remarquable, servent d’avenuës à quatre portiques dont la hauteur étonne les yeux. Quelle magnificence, et quelle étenduë ! Encore ceux qui nous ont décrit ce prodigieux édifice n’ont-ils pas eû le temps d’en faire le tour, et ne sont pas mesme asseûrez d’en avoir veû la moitié ; mais tout ce qu’ils y ont veû estoit surprenant. Une sale, qui apparemment faisoit le milieu de ce superbe palais, estoit soustenuë de six-vingt colonnes de six brassées de grosseur, grandes à proportion, et entremeslées d’obelisques que tant de siecles n’ont pû abbatre. Les couleurs mesme, c’est à dire ce qui éprouve le plustost le pouvoir du temps, se soustiennent encore parmi les ruines de cét admirable édifice, et y conservent leur vivacité : tant l’Egypte sçavoit imprimer le caractere d’immortalité à tous ses ouvrages. Maintenant que le nom du roy penetre aux parties du monde les plus inconnuës, et que ce prince étend aussi loin les recherches qu’il fait faire des plus beaux ouvrages de la nature et de l’art, ne seroit-ce pas un digne objet de cette noble curiosité, de découvrir les beautez que la Thebaïde renferme dans ses deserts, et d’enrichir nostre architecture des inventions de l’Egypte ? Quelle puissance et quel art a pû faire d’un tel païs la merveille de l’univers ? Et quelles beautez ne trouveroit-on si on pouvoit aborder la ville royale, puis que si loin d’elle on découvre des choses si merveilleuses ?

Il n’appartenoit qu’à l’Egypte de dresser des monumens pour la posterité. Ses obelisques font encore aujourd’huy, autant par leur beauté que par leur hauteur, le principal ornement de Rome ; et la puissance romaine desesperant d’égaler les egyptiens, a cru faire assez pour sa grandeur d’emprunter les monumens de leurs rois. L’Egypte n’avoit point encore veû de grands édifices que la tour de Babel, quand elle imagina ses pyramides, qui par leur figure autant que par leur grandeur triomphent du temps et des barbares. Le bon goust des egyptiens leur fit aimer deslors la solidité et la régularité toute nuë. N’est-ce point que la nature porte d’elle-mesme à cét air simple auquel on a tant de peine à revenir, quand le goust a esté gasté par des nouveautez et des hardiesses bizarres ? Quoy qu’il en soit, les egyptiens n’ont aimé qu’une hardiesse reglée : ils n’ont cherché le nouveau et le surprenant, que dans la varieté infinie de la nature ; et ils se vantoient d’estre les seuls qui avoient fait comme les dieux des ouvrages immortels. Les inscriptions des pyramides n’estoient pas moins nobles que l’ouvrage. Elles parloient aux spectateurs. Une de ces pyramides bastie de brique avertissoit par son titre qu’on se gardast bien de la comparer aux autres, et qu’elle estoit autant au dessus de toutes les pyramides que Jupiter estoit au dessus de tous les dieux. mais quelque effort que fassent les hommes, leur neant paroist par tout. Ces pyramides estoient des tombeaux ; encore les rois qui les ont basties n’ont-ils pas eû le pouvoir d’y estre inhumez, et ils n’ont pas joûï de leur sepulcre. Je ne parlerois pas de ce beau palais qu’on appelloit le labyrinthe, si Herodote qui l’a veû, ne nous asseûroit qu’il estoit plus surprenant que les pyramides. On l’avoit basti sur le bord du lac de Myris, et on luy avoit donné une veûë proportionnée à sa grandeur. Au reste, ce n’estoit pas tant un seul palais qu’un magnifique amas de douze palais disposez régulierement, et qui communiquoient ensemble. Quinze cens chambres meslées de terrasses s’arrangeoient autour de douze salles, et ne laissoient point de sortie à ceux qui s’engageoient à les visiter. Il y avoit autant de bastiment par dessous terre. Ces bastimens soûterrains estoient destinez à la sepulture des rois, et encore (qui le pourroit dire sans honte et sans déplorer l’aveuglement de l’esprit humain ? ) à nourrir les crocodiles sacrez dont une nation d’ailleurs si sage faisoit ses dieux. Vous vous étonnez de voir tant de magnificence dans les sepulcres de l’Egypte. C’est qu’outre qu’on les érigeoit comme des monumens sacrez pour porter aux siecles futurs la memoire des grands princes, on les regardoit encore comme des demeures éternelles. Les maisons estoient appellées des hostelleries où l’on n’estoit qu’en passant et pendant une vie trop courte pour terminer tous nos desseins : mais les maisons veritables estoient les tombeaux que nous devions habiter durant des siecles infinis. Au reste, ce n’estoit pas sur les choses inanimées que l’Egypte travailloit le plus. Ses plus nobles travaux et son plus bel art consistoit à former les hommes. La Grece en estoit si persuadée, que ses plus grands hommes, un Homere, un Pythagore, un Platon, Lycurgue mesme et Solon ces deux grands legislateurs, et les autres qu’il n’est pas besoin de nommer, allerent apprendre la sagesse en Egypte. Dieu a voulu que Moïse mesme fust instruit dans toute la sagesse des egyptiens : c’est par là qu’il a commencé à estre puissant en paroles et en oeuvres. la vraye sagesse se sert de tout, et Dieu ne veut pas que ceux qu’il inspire negligent les moyens humains qui viennent aussi de luy à leur maniere. Ces sages d’Egypte avoient étudié le régime qui fait les esprits solides, les corps robustes, les femmes fecondes, et les enfans vigoureux. Par ce moyen le peuple croissoit en nombre et en forces. Le païs estoit sain naturellement ; mais la philosophie leur avoit appris que la nature veut estre aidée. Il y a un art de former les corps aussi-bien que les esprits. Cét art que nostre nonchalance nous a fait perdre estoit bien connu des anciens, et l’Egypte l’avoit trouvé. Elle employoit principalement à ce beau dessein la frugalité et les exercices. Dans un grand champ de bataille qui a esté veû par Herodote, les cranes des perses aisez à percer, et ceux des egyptiens plus durs que les pierres ausquelles ils estoient meslez, montroient la molesse des uns et la robuste constitution qu’une nourriture frugale et de vigoureux exercices donnoient aux autres. La course à pied, la course à cheval, la course dans les chariots se pratiquoit en Egypte avec une adresse admirable, et il n’y avoit point dans tout l’univers de meilleurs hommes de cheval que les egyptiens. Quand Diodore nous dit qu’ils rejettoient la lute comme un exercice qui donnoit une force dangereuse et peu durable, il a deû l’entendre de la lute outrée des athletes, que la Grece elle-mesme, qui la couronnoit dans ses jeux, avoit blasmée comme peu convenable aux personnes libres : mais avec une certaine moderation, elle estoit digne des honnestes gens, et Diodore luy-mesme nous apprend que le Mercure des egyptiens en avoit inventé les regles aussi-bien que l’art de former les corps. Il faut entendre de mesme ce que dit encore cét auteur touchant la musique. Celle qu’il fait mépriser aux egyptiens, comme capable de ramollir les courages, estoit sans doute cette musique molle et effeminée qui n’inspire que les plaisirs et une fausse tendresse. Car pour cette musique généreuse dont les nobles accords élevent l’esprit et le coeur, les egyptiens n’avoient garde de la mépriser, puis que, selon Diodore mesme, leur Mercure l’avoit inventée, et avoit aussi inventé le plus grave des instrumens de musique. Dans la procession solennelle des egyptiens, où l’on portoit en cérémonie les livres de Trismegiste, on voit marcher à la teste le chantre tenant en main un symbole de la musique (je ne sçay pas ce que c’est) et le livre des hymnes sacrez . Enfin l’Egypte n’oublioit rien pour polir l’esprit, ennoblir le coeur, et fortifier le corps. Quatre cent mille soldats qu’elle entretenoit estoient ceux de ses citoyens qu’elle exerçoit avec plus de soin. Les loix de la milice se conservoient aisément, et comme par elles-mesmes, parce que les peres les apprenoient à leurs enfans : car la profession de la guerre passoit de pere en fils comme les autres ; et aprés les familles sacerdotales, celles qu’on estimoit les plus illustres estoient comme parmi nous les familles destinées aux armes. Je ne veux pas dire pourtant que l’Egypte ait esté guerriere. On a beau avoir des troupes reglées et entretenuës ; on a beau les exercer à l’ombre dans les travaux militaires et parmi les images des combats : il n’y a jamais que la guerre et les combats effectifs qui fassent les hommes guerriers. L’Egypte aimoit la paix, parce qu’elle aimoit la justice, et n’avoit des soldats que pour sa défense. Contente de son païs où tout abondoit, elle ne songeoit point aux conquestes. Elle s’étendoit d’une autre sorte, en envoyant ses colonies par toute la terre, et avec elles la politesse et les loix. Les villes les plus célebres venoient apprendre en Egypte leurs antiquitez, et la source de leurs plus belles institutions. On la consultoit de tous costez sur les regles de la sagesse. Quand ceux d’Elide eûrent établi les jeux olimpiques les plus illustres de la Grece, ils rechercherent par une ambassade solennelle l’approbation des egyptiens, et apprirent d’eux de nouveaux moyens d’encourager les combatans. L’Egypte regnoit par ses conseils, et cét empire d’esprit luy parut plus noble et plus glorieux que celuy qu’on établit par les armes. Encore que les rois de Thebes fussent sans comparaison les plus puissans de tous les rois de l’Egypte, jamais ils n’ont entrepris sur les dynasties voisines qu’ils ont occupées seulement quand elles eûrent esté envahies par les arabes ; de sorte qu’à vray dire ils les ont plustost enlevées aux étrangers, qu’ils n’ont voulu dominer sur les naturels du païs. Mais quand ils se sont meslez d’estre conquerans, ils ont surpassé tous les autres. Je ne parle point d’Osiris vainqueur des Indes ; apparemment c’est Bacchus, ou quelque autre heros aussi fabuleux. Le pere de Sesostris (les doctes veulent que ce soit Amenophis, autrement Memnon) ou par instinct, ou par humeur, ou, comme le disent les egyptiens, par l’autorité d’un oracle, conceût le dessein de faire de son fils un conquerant. Il s’y prit à la maniere des egyptiens, c’est à dire, avec de grandes pensées. Tous les enfans qui nasquirent le mesme jour que Sesostris furent amenez à la cour par ordre du roy. Il les fit élever comme ses enfans, et avec les mesmes soins que Sesostris prés duquel ils estoient nourris. Il ne pouvoit luy donner de plus fideles ministres, ni des compagnons plus zelez de ses combats. Quand il fut un peu avancé en âge, il luy fit faire son apprentissage par une guerre contre les arabes. Ce jeune prince y apprit à supporter la faim et la soif, et soumit cette nation jusqu’alors indomptable. Accoustumé aux travaux guerriers par cette conqueste, son pere le fit tourner vers l’occident de l’Egypte : il attaqua la Lybie, et la plus grande partie de cette vaste region fut subjuguée. En ce temps son pere mourut, et le laissa en estat de tout entreprendre. Il ne conceût pas un moindre dessein que celuy de la conqueste du monde : mais avant que de sortir de son royaume, il pourveût à la seûreté du dedans, en gagnant le coeur de tous ses peuples par la liberalité et par la justice, et reglant au reste le gouvernement avec une extrême prudence. Cependant il faisoit ses préparatifs : il levoit des troupes, et leur donnoit pour capitaines les jeunes gens que son pere avoit fait nourrir avec luy. Il y en avoit dix-sept cent capables de répandre dans toute l’armée le courage, la discipline, et l’amour du prince. Cela fait, il entra dans l’Ethiopie qu’il se rendit tributaire. Il continua ses victoires dans l’Asie. Jérusalem fut la premiere à sentir la force de ses armes. Le témeraire Roboam ne put luy résister, et Sesostris enleva les richesses de Salomon. Dieu, par un juste jugement, les avoit livrez entre ses mains. Il pénetra dans les Indes plus loin qu’Hercule ni que Bacchus, et plus loin que ne fit depuis Alexandre, puis qu’il soumit le païs au-delà du Gange. Jugez par là si les païs plus voisins luy résisterent. Les scythes obéïrent jusqu’au Tanaïs : l’Armenie et la Cappadoce luy furent sujetes. Il laissa une colonie dans l’ancien royaume de Colchos, où les moeurs d’Egypte sont toûjours demeurées depuis. Herodote a veû dans l’Asie Mineure d’une mer à l’autre les monumens de ses victoires avec les superbes inscriptions de Sesostris roy des rois et seigneur des seigneurs. Il y en avoit jusques dans la Thrace, et il étendit son empire depuis le Gange jusqu’au Danube. La difficulté des vivres l’empescha d’entrer plus avant dans l’Europe. Il revint aprés neuf ans chargé des dépouïlles de tous les peuples vaincus. Il y en eût qui défendirent courageusement leur liberté : d’autres cederent sans résistance. Sesostris eût soin de marquer dans ses monumens la difference de ces peuples en figures hiéroglifiques à la maniere des egyptiens. Pour décrire son empire, il inventa les cartes de géographie. Cent temples fameux érigez en action de graces aux dieux tutelaires de toutes les villes, furent les premieres aussi-bien que les plus belles marques de ses victoires, et il eût soin de publier par les inscriptions, que ces grands ouvrages avoient esté achevez sans fatiguer ses sujets. Il mettoit sa gloire à les ménager, et à ne faire travailler aux monumens de ses victoires que les captifs. Salomon luy en avoit donné l’exemple. Ce sage prince n’avoit employé que les peuples tributaires dans les grands ouvrages qui ont rendu son regne immortel. Les citoyens estoient attachez à de plus nobles exercices : ils apprenoient à faire la guerre, et à commander. Sesostris ne pouvoit pas se regler sur un plus parfait modele. Il regna trente-trois ans, et joûït long-temps de ses triomphes, beaucoup plus digne de gloire, si la vanité ne luy eust pas fait traisner son char par les rois vaincus. Il semble qu’il ait dédaigné de mourir comme les autres hommes. Devenu aveugle dans sa vieillesse, il se donna la mort à luy-mesme, et laissa l’Egypte riche à jamais. Son empire pourtant ne passa pas la quatriéme génération. Mais il restoit encore du temps de Tibere des monumens magnifiques, qui en marquoient l’étenduë et la quantité des tributs. L’Egypte retourna bientost à son humeur pacifique. On a mesme écrit que Sesostris fut le premier à ramollir, aprés ses conquestes, les moeurs de ses egyptiens, dans la crainte des révoltes. S’il le faut croire, ce ne pouvoit estre qu’une précaution qu’il prenoit pour ses successeurs. Car pour luy, sage et absolu comme il estoit, on ne voit pas ce qu’il pouvoit craindre de ses peuples qui l’adoroient. Au reste cette pensée est peu digne d’un si grand prince ; et c’estoit mal pourvoir à la seûreté de ses conquestes, que de laisser affoiblir le courage de ses sujets. Il est vray aussi que ce grand empire ne dura gueres. Il faut perir par quelque endroit. La division se mit en Egypte. Sous Anysis l’aveugle, l’ethiopien Sabacon envahit le royaume : il en traita aussi-bien les peuples, et y fit d’aussi grandes choses qu’aucun des rois naturels. Jamais on ne vit une moderation pareille à la sienne, puis qu’aprés cinquante ans d’un regne heureux, il retourna en Ethiopie pour obéïr à des avertissemens qu’il crut divins. Le royaume abandonné tomba entre les mains de Sethon prestre de Vulcain, prince religieux à sa mode, mais peu guerrier, et qui acheva d’énerver la milice en maltraitant les gens de guerre. Depuis ce temps l’Egypte ne se soustint plus que par des milices étrangeres. On trouve une espece d’anarchie. On trouve douze rois choisis par le peuple, qui partagerent entre eux le gouvernement du royaume. C’est eux qui ont basti ces douze palais qui composoient le labyrinthe. Quoy-que l’Egypte ne pust oublier ses magnificences, elle fut foible et divisée sous ces douze princes. Un d’eux (ce fut Psammetique) se rendit le maistre par le secours des étrangers. L’Egypte se rétablit, et demeura assez puissante pendant cinq ou six regnes. Enfin cét ancien royaume, aprés avoir duré environ seize cens ans, affoibli par les rois de Babylone et par Cyrus, devint la proye de Cambyse, le plus insensé de tous les princes.

Ceux qui ont bien connu l’humeur de l’Egypte, ont reconnu qu’elle n’estoit pas belliqueuse : vous en avez veû les raisons. Elle avoit vescu en paix environ treize cens ans, quand elle produisit son premier guerrier, qui fut Sesostris. Aussi malgré sa milice si soigneusement entretenuë, nous voyons sur la fin que les troupes étrangeres font toute sa force, qui est un des plus grands defauts que puisse avoir un estat. Mais les choses humaines ne sont point parfaites, et il est malaisé d’avoir ensemble dans la perfection les arts de la paix avec les avantages de la guerre. C’est une assez belle durée d’avoir subsisté seize siecles. Quelques ethiopiens ont regné à Thebes dans cét intervale, entre autres Sabacon, et à ce qu’on croit Taraca. Mais l’Egypte tiroit cette utilité de l’excellente constitution de son estat, que les étrangers qui la conqueroient entroient dans ses moeurs plustost que d’y introduire les leurs : ainsi changeant de maistres, elle ne changeoit pas de gouvernement. Elle eût peine à souffrir les perses dont elle voulut souvent secoûër le joug. Mais elle n’estoit pas assez belliqueuse pour se soustenir par sa propre force contre une si grande puissance, et les grecs qui la défendoient, occupez ailleurs, estoient contraints de l’abandonner : de sorte qu’elle retomboit toûjours sous ses premiers maistres, mais toûjours opiniastrément attachée à ses anciennes coustumes, et incapable de démentir les maximes de ses premiers rois. Quoy-qu’elle en retinst beaucoup de choses sous les ptolomées, le mélange des moeurs greques et asiatiques y fut si grand, qu’on n’y reconnut presque plus l’ancienne Egypte. Il ne faut pas oublier que les temps des anciens rois d’Egypte sont fort incertains, mesme dans l’histoire des egyptiens. On a peine à placer Osymanduas, dont nous voyons de si magnifiques monumens dans Diodore, et de si belles marques de ses combats. Il semble que les egyptiens n’ayent pas connu le pere de Sesostris qu’Herodote et Diodore n’ont pas nommé. Sa puissance est encore plus marquée par les monumens qu’il a laissez dans toute la terre, que par les memoires de son païs ; et ces raisons nous font voir qu’il ne faut pas croire, comme quelques-uns, que ce que l’Egypte publioit de ses antiquitez, ait toûjours esté aussi exact qu’elle s’en vantoit, puis qu’elle-mesme est si incertaine des temps les plus éclatans de sa monarchie.

IV.

Les Assyriens anciens & nouveaux, les Mèdes & Cyrus.

Le grand empire des egyptiens est comme détaché de tous les autres, et n’a pas, comme vous voyez, une longue suite. Ce qui nous reste à dire est plus soustenu, et a des dates plus précises.

Nous avons neanmoins encore tres-peu de choses certaines touchant le premier empire des assyriens : mais enfin en quelque temps qu’on en veuïlle placer les commencemens, selon les diverses opinions des historiens, vous verrez que lors que le monde estoit partagé en plusieurs petits estats dont les princes songeoient plustost à se conserver qu’à s’accroistre, Ninus plus entreprenant et plus puissant que ses voisins, les accabla les uns aprés les autres, et poussa bien loin ses conquestes du costé de l’orient. Sa femme Semiramis, qui joignit à l’ambition assez ordinaire à son sexe, un courage et une suite de conseils qu’on n’a pas accoustumé d’y trouver, soustint les vastes desseins de son mari, et acheva de former cette monarchie. Elle estoit grande sans doute, et la grandeur de Ninive qu’on met au dessus de celle de Babylone, le montre assez. Mais comme les historiens les plus judicieux ne font pas cette monarchie si ancienne que les autres nous la representent, ils ne la font pas non plus si grande. On voit durer trop long-temps les petits royaumes dont il la faudroit composer, si elle estoit aussi ancienne et aussi étenduë que le fabuleux Ctesias, et ceux qui l’en ont cru sur sa parole nous la décrivent. Il est vray que Platon curieux observateur des antiquitez fait le royaume de Troye du temps de Priam une dépendance de l’empire des assyriens. Mais on n’en voit rien dans Homere, qui, dans le dessein qu’il avoit de relever la gloire de la Grece, n’auroit pas oublié cette circonstance ; et on peut croire que les assyriens estoient peu connus du costé de l’occident, puis qu’un poëte si sçavant et si curieux d’orner son poëme de tout ce qui appartenoit à son sujet, ne les y fait point paroistre.

Cependant, selon la supputation que nous avons jugé la plus raisonnable, le temps du siege de Troye estoit le beau temps des assyriens, puis que c’est celuy des conquestes de Semiramis : mais c’est qu’elles s’étendirent seulement vers l’orient. Ceux qui la flatent le plus luy font tourner ses armes de ce costé-là. Elle avoit eû trop de part aux conseils et aux victoires de Ninus pour ne pas suivre ses desseins, si convenables d’ailleurs à la situation de son empire ; et je ne croy pas qu’on puisse douter que Ninus ne se soit attaché à l’orient, puis que Justin mesme qui le favorise autant qu’il peut, luy fait terminer aux frontieres de la Lybie les entreprises qu’il fit du costé de l’occident. Je ne sçay donc plus en quel temps Ninive auroit poussé ses conquestes jusqu’à Troye, puis qu’on voit si peu d’apparence que Ninus et Semiramis ayent rien entrepris de semblable ; et que tous leurs successeurs, à commencer depuis leur fils Ninyas, ont vescu dans une telle mollesse et avec si peu d’action, qu’à peine leur nom est-il venu jusqu’à nous, et qu’il faut plustost s’étonner que leur empire ait pû subsister, que de croire qu’il ait pû s’étendre. Il fut sans doute beaucoup diminué par les conquestes de Sesostris : mais comme elles furent de peu de durée, et peu soustenuës par ses successeurs, il est à croire que les païs qu’elles enleverent aux assyriens, accoustumez de long-temps à leur domination, y retournerent naturellement : de sorte que cét empire se maintint en grande puissance et en grande paix, jusqu’à ce qu’Arbace ayant découvert la mollesse de ses rois si long-temps cachée dans le secret du palais, Sardanapale célebre par ses infamies devint non seulement méprisable, mais encore insupportable à ses sujets.

Vous avez veû les royaumes qui sont sortis du débris de ce premier empire des assyriens, entre autres celuy de Ninive et celuy de Babylone. Les rois de Ninive retinrent le nom de rois d’Assyrie, et furent les plus puissans. Leur orgueïl s’éleva bientost au-delà de toutes bornes par les conquestes qu’ils firent, parmi lesquelles on compte celle du royaume des israëlites ou de Samarie. Il ne fallut rien moins que la main de Dieu, et un miracle visible pour les empescher d’accabler la Judée sous Ezéchias ; et on ne sceût plus quelles bornes on pourroit donner à leur puissance, quand on leur vit envahir un peu aprés dans leur voisinage le royaume de Babylone, où la famille royale estoit defaillie.

Babylone sembloit estre née pour commander à toute la terre. Ses peuples estoient pleins d’esprit et de courage. De tout temps la philosophie regnoit parmi eux avec les beaux arts, et l’orient n’avoit gueres de meilleurs soldats que les chaldéens. L’antiquité admire les riches moissons d’un païs que la negligence de ses habitans laisse maintenant sans culture ; et son abondance le fit regarder sous les anciens rois de Perse comme la troisiéme partie d’un si grand empire. Ainsi les rois d’Assyrie enflez d’un accroissement qui ajoustoit à leur monarchie une ville si opulente, conceûrent de nouveaux desseins. Nabuchodonosor I crut son empire indigne de luy, s’il n’y joignoit tout l’univers. Nabuchodonosor Ii superbe plus que tous les rois ses prédecesseurs, aprés des succés inoûïs et des conquestes surprenantes, voulut plustost se faire adorer comme un dieu, que commander comme un roy. Quels ouvrages n’entreprit-il point dans Babylone ? Quelles murailles, quelles tours, quelles portes, et quelle enceinte y vit-on paroistre ! Il sembloit que l’ancienne tour de Babel allast estre renouvellée dans la hauteur prodigieuse du temple de Bel, et que Nabuchodonosor voulust de nouveau menacer le ciel. Son orgueïl, quoy-qu’abbatu par la main de Dieu, ne laissa pas de revivre dans ses successeurs. Ils ne pouvoient souffrir autour d’eux aucune domination ; et voulant tout mettre sous le joug, ils devinrent insupportables aux peuples voisins. Cette jalousie réünit contre eux avec les rois de Médie et les rois de Perse, une grande partie des peuples d’orient. L’orgueïl se tourne aisément en cruauté. Comme les rois de Babylone traitoient inhumainement leurs sujets, des peuples entiers aussi-bien que des principaux seigneurs de leur empire se joignirent à Cyrus et aux medes. Babylone trop accoustumée à commander et à vaincre, pour craindre tant d’ennemis liguez contre elle, pendant qu’elle se croit invincible, devient captive des medes qu’elle prétendoit subjuguer, et perit enfin par son orgueïl. La destinée de cette ville fut étrange, puis qu’elle perit par ses propres inventions. L’Euphrate faisoit à peu prés dans ses vastes plaines le mesme effet que le Nil dans celles d’Egypte : mais pour le rendre commode, il falloit encore plus d’art et plus de travail que l’Egypte n’en employoit pour le Nil. L’Euphrate estoit droit dans son cours, et jamais ne se débordoit. Il luy fallut faire dans tout le païs un nombre infini de canaux, afin qu’il en pust arroser les terres dont la fertilité devenoit incomparable par ce secours. Pour rompre la violence de ses eaux trop impetueuses, il fallut le faire couler par mille détours, et luy creuser de grands lacs qu’une sage reine revestit avec une magnificence incroyable. Nitocris mere de Labynithe, autrement nommé Nabonide ou Baltasar, dernier roy de Babylone, fit ces grands ouvrages. Mais cette reine entreprit un travail bien plus merveilleux : ce fut d’élever sur l’Euphrate un pont de pierre, afin que les deux costez de la ville que l’immense largeur de ce fleuve separoit trop, pussent communiquer ensemble. Il fallut donc mettre à sec une riviere si rapide et si profonde, en détournant ses eaux dans un lac immense que la reine avoit fait creuser. En mesme temps on bastit le pont, dont les solides materiaux estoient préparez, et on revestit de brique les deux bords du fleuve jusqu’à une hauteur étonnante, en y laissant des descentes revestuës de mesme, et d’un aussi bel ouvrage que les murailles de la ville. La diligence du travail en égala la grandeur. Mais une reine si prévoyante ne songea pas qu’elle apprenoit à ses ennemis à prendre sa ville. Ce fut dans le mesme lac qu’elle avoit creusé, que Cyrus détourna l’Euphrate, quand desesperant de réduire Babylone ni par force, ni par famine, il s’y ouvrit des deux costez de la ville le passage que nous avons veû tant marqué par les prophetes. Si Babylone eust pû croire qu’elle eust esté périssable comme toutes les choses humaines, et qu’une confiance insensée ne l’eust pas jettée dans l’aveuglement : non seulement elle eust pû prévoir ce que fit Cyrus, puis que la memoire d’un travail semblable estoit récente ; mais encore, en gardant toutes les descentes, elle eust accablé les perses dans le lit de la riviere où ils passoient. Mais on ne songeoit qu’aux plaisirs et aux festins : il n’y avoit ni ordre, ni commandement reglé. Ainsi perissent non seulement les plus fortes places, mais encore les plus grands empires. L’épouvante se mit par tout : le roy impie fut tué ; et Xenophon qui donne ce titre au dernier roy de Babylone, semble désigner par ce mot les sacrileges de Baltasar, que Daniel nous fait voir punis par une chute si surprenante.

Les medes qui avoient détruit le premier empire des assyriens, détruisirent encore le second, comme si cette nation eust deû estre toûjours fatale à la grandeur assyrienne. Mais à cette derniere fois la valeur et le grand nom de Cyrus fit que les perses ses sujets eûrent la gloire de cette conqueste. En effet, elle est deûë entierement à ce heros, qui ayant esté élevé sous une discipline sévere et réguliere, selon la coustume des perses, peuples alors aussi moderez, que depuis ils ont esté voluptueux, fut accoustumé dés son enfance à une vie sobre et militaire. Les medes autrefois si laborieux et si guerriers, mais à la fin ramollis par leur abondance, comme il arrive toûjours, avoient besoin d’un tel géneral. Cyrus se servit de leurs richesses et de leur nom toûjours respecté en orient ; mais il mettoit l’esperance du succés dans les troupes qu’il avoit amenées de Perse. Dés la premiere bataille le roy de Babylone fut tué, et les assyriens mis en déroute. Le vainqueur offrit le duel au nouveau roy ; et en montrant son courage, il se donna la réputation d’un prince clement qui épargne le sang des sujets. Il joignit la politique à la valeur. De peur de ruiner un si beau païs, qu’il regardoit déja comme sa conqueste, il fit résoudre que les laboureurs seroient épargnez de part et d’autre. Il sceût réveiller la jalousie des peuples voisins contre l’orgueïlleuse puissance de Babylone qui alloit tout envahir ; et enfin la gloire qu’il s’estoit aquise autant par sa générosité et par sa justice que par le bonheur de ses armes les ayant tous réünis sous ses étendars, avec de si grands secours il soumit cette vaste étenduë de terre dont il composa son empire.

C’est par là que s’éleva cette monarchie. Cyrus la rendit si puissante, qu’elle ne pouvoit gueres manquer de s’accroistre sous ses successeurs. Mais pour entendre ce qui l’a perduë, il ne faut que comparer les perses et les successeurs de Cyrus avec les grecs et leurs généraux, sur tout avec Alexandre.

V.

Les Perses, les Grecs, & Alexandre.

Cambyse fils de Cyrus fut celuy qui corrompit les mœurs des perses. Son pere si bien élevé parmi les soins de la guerre, n’en prit pas assez de donner au successeur d’un si grand empire une éducation semblable à la sienne ; et par le sort ordinaire des choses humaines, trop de grandeur nuisit à la vertu. Darius fils d’Hystaspe, qui d’une vie privée fut élevé sur le trône, apporta de meilleures dispositions à la souveraine puissance, et fit quelques efforts pour réparer les desordres. Mais la corruption estoit déja trop universelle : l’abondance avoit introduit trop de déreglemens dans les mœurs ; et Darius n’avoit pas luy-mesme conservé assez de force pour estre capable de redresser tout-à-fait les autres. Tout dégénera sous ses successeurs, et le luxe des perses n’eût plus de mesure. Mais encore que ces peuples devenus puissans eussent beaucoup perdu de leur ancienne vertu en s’abandonnant aux plaisirs, ils avoient toûjours conservé quelque chose de grand et de noble. Que peut-on voir de plus noble que l’horreur qu’ils avoient pour le mensonge, qui passa toûjours parmi eux pour un vice honteux et bas ? Ce qu’ils trouvoient le plus lasche aprés le mensonge, estoit de vivre d’emprunt. Une telle vie leur paroissoit fainéante, honteuse, servile, et d’autant plus méprisable, qu’elle portoit à mentir. Par une générosité naturelle à leur nation, ils traitoient honnestement les rois vaincus. Pour peu que les enfans de ces princes fussent capables de s’accommoder avec les vainqueurs, ils les laissoient commander dans leur païs avec presque toutes les marques de leur ancienne grandeur. Les perses estoient honnestes, civils, liberaux envers les étrangers, et ils sçavoient s’en servir. Les gens de merite estoient connus parmi eux, et ils n’épargnoient rien pour les gagner. Il est vray qu’ils ne sont pas arrivez à la connoissance parfaite de cette sagesse qui apprend à bien gouverner. Leur grand empire fut toûjours regi avec quelque confusion. Ils ne sceûrent jamais trouver ce bel art depuis si bien pratiqué par les romains, d’unir toutes les parties d’un grand estat, et d’en faire un tout parfait. Aussi n’estoient-ils presque jamais sans révoltes considerables. Ils n’estoient pourtant pas sans politique. Les regles de la justice estoient connuës parmi eux, et ils ont eû de grands rois qui les faisoient observer avec une admirable exactitude. Les crimes estoient severement punis ; mais avec cette moderation, qu’en pardonnant aisément les premieres fautes, on réprimoit les rechutes par de rigoureux chastimens. Ils avoient beaucoup de bonnes loix, presque toutes venuës de Cyrus, et de Darius fils d’Hystaspe. Ils avoient des maximes de gouvernement, des conseils reglez pour les maintenir, et une grande subordination dans tous les emplois. Quand on disoit que les grands qui composoient le conseil estoient les yeux et les oreilles du prince : on avertissoit tout ensemble et le prince, qu’il avoit ses ministres comme nous avons les organes de nos sens, non pas pour se reposer, mais pour agir par leur moyen ; et les ministres, qu’ils ne devoient pas agir pour eux-mesmes, mais pour le prince qui estoit leur chef, et pour tout le corps de l’estat. Ces ministres devoient estre instruits des anciennes maximes de la monarchie. Le registre qu’on tenoit des choses passées, servoit de regle à la posterité. On y marquoit les services que chacun avoit rendus, de peur qu’à la honte du prince, et au grand malheur de l’estat, ils ne demeurassent sans récompense. C’estoit une belle maniere d’attacher les particuliers au bien public, que de leur apprendre qu’ils ne devoient jamais sacrifier pour eux seuls, mais pour le roy et pour tout l’estat où chacun se trouvoit avec tous les autres. Un des premiers soins du prince estoit de faire fleurir l’agriculture ; et les satrapes dont le gouvernement estoit le mieux cultivé, avoient la plus grande part aux graces. Comme il y avoit des charges établies pour la conduite des armes, il y en avoit aussi pour veiller aux travaux rustiques : c’estoit deux charges semblables, dont l’une prenoit soin de garder le païs, et l’autre de le cultiver. Le prince les protegeoit avec une affection presque égale, et les faisoit concourir au bien public. Aprés ceux qui avoient remporté quelque avantage à la guerre, les plus honorez estoient ceux qui avoient élevé beaucoup d’enfans. Le respect qu’on inspiroit aux perses dés leur enfance pour l’autorité royale, alloit jusqu’à l’excés, puis qu’ils y mesloient de l’adoration, et paroissoient plustost des esclaves que des sujets soumis par raison à un empire legitime : c’estoit l’esprit des orientaux, et peut-estre que le naturel vif et violent de ces peuples demandoit un gouvernement plus ferme et plus absolu.

La maniere dont on élevoit les enfans des rois est admirée par Platon, et proposée aux grecs comme le modele d’une éducation parfaite. Dés l’âge de sept ans on les tiroit des mains des eunuques pour les faire monter à cheval, et les exercer à la chasse. à l’âge de quatorze ans, lors que l’esprit commence à se former, on leur donnoit pour leur instruction quatre hommes des plus vertueux et des plus sages de l’estat. Le premier, dit Platon, leur apprenoit la magie, c’est à dire dans leur langage, le culte des dieux selon les anciennes maximes et selon les loix de Zoroastre fils d’Oromase. Le second les accoustumoit à dire la verité, et à rendre la justice. Le troisiéme leur enseignoit à ne se laisser pas vaincre par les voluptez, afin d’estre toûjours libres et vrayment rois, maistres d’eux-mesmes et de leurs desirs. Le quatriéme fortifioit leur courage contre la crainte qui en eust fait des esclaves, et leur eust osté la confiance si nécessaire au commandement. Les jeunes seigneurs estoient élevez à la porte du roy avec ses enfans. On prenoit un soin particulier qu’ils ne vissent ni n’entendissent rien de malhonneste. On rendoit compte au roy de leur conduite. Ce compte qu’on luy en rendoit estoit suivi par son ordre de chastimens, et de récompenses. La jeunesse qui les voyoit, apprenoit de bonne heure avec la vertu, la science d’obéïr et de commander. Avec une si belle institution que ne devoit-on pas esperer des rois de Perse et de leur noblesse, si on eust eû autant de soin de les bien conduire dans le progrés de leur âge qu’on en avoit de les bien instruire dans leur enfance ? Mais les moeurs corrompuës de la nation les entraisnoient bientost dans les plaisirs, contre lesquels nulle éducation ne peut tenir. Il faut pourtant confesser que malgré cette mollesse des perses, malgré le soin qu’ils avoient de leur beauté et de leur parure, ils ne manquoient pas de valeur. Ils s’en sont toûjours piquez, et ils en ont donné d’illustres marques. L’art militaire avoit parmi eux la préference qu’il meritoit comme celuy à l’abri duquel tous les autres peuvent s’exercer en repos. Mais jamais ils n’en connurent le fond, ni ne sceûrent ce que peut dans une armée la séverité, la discipline, l’arrangement des troupes, l’ordre des marches et des campemens, et enfin une certaine conduite qui fait remuër ces grands corps sans confusion et à propos. Ils croyoient avoir tout fait quand qui alloit au combat assez résolument, mais sans ordre, et qui se trouvoit embarassé d’une multitude infinie de personnes inutiles que le roy et les grands traisnoient aprés eux seulement pour le plaisir. Car leur mollesse estoit si grande, qu’ils vouloient trouver dans l’armée la mesme magnificence et les mesmes délices que dans les lieux où la cour faisoit sa demeure ordinaire ; de sorte que les rois marchoient accompagnez de leurs femmes, de leurs concubines, de leurs eunuques, et de tout ce qui servoit à leurs plaisirs. La vaisselle d’or et d’argent, et les meubles précieux suivoient dans une abondance prodigieuse, et enfin tout l’attirail que demande une telle vie. Une armée composée de cette sorte et déja embarassée de la multitude excessive de ses soldats, estoit surchargée par le nombre demesuré de ceux qui ne combatoient point. Dans cette confusion, on ne pouvoit se mouvoir de concert ; les ordres ne venoient jamais à temps, et dans une action tout alloit comme il pouvoit, sans que personne fust en estat d’y pourvoir. Joint encore qu’il falloit avoir fini bientost, et passer rapidement dans un païs : car ce corps immense et avide non seulement de ce qui estoit necessaire pour la vie, mais encore de ce qui servoit au plaisir, consumoit tout en peu de temps, et on a peine à comprendre d’où il pouvoit tirer sa subsistence.

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